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mercredi 1 décembre 2021

Mon père, ma mère, mes tremblements de terre de Julien Dufresne-Lamy

 Il faut accepter de ne pas comprendre les choses mais comprendre qu'elles existent. (...)
 On ne commente pas les catastrophes naturelles. On les vit. 
 
Dans la salle d'attente d'une clinique, Charlie, 16 ans, patiente avec sa mère pendant l'opération de quatre heures tant désirée par son père, dernière étape d'une transformation qui fera de lui, elle, Alice.    

Des chapitres très courts. Une alternance entre ce qui se passe dans la salle d'attente et le souvenir des deux années précédent l'opération au cours desquelles Charlie a secrètement tenu un journal de la transition de son père. Le champ lexical est largement emprunté à celui des séismes et des sciences, domaine de connivence entre Charlie et son père qui se défient depuis toujours à coup de symboles chimiques à identifier. Une approche finalement très factuelle, basée sur l'observation scientifique largement épurée des aspects psychologiques, parfois terriblement "chirurgicale"; quelques personnages comme la psychologue et/ou Marin(e) permettent d'apporter une touche une peu moins "clinique" à l'histoire mais la froideur de ton ne m'a finalement pas permis de m'attacher aux personnages faisant figure de témoins impuissants, ce qu'ils sont au fond.
 
Le roman n'en reste pas moins très documenté et subtil, presque un témoignage, et on tourne rapidement les pages, bien écrites et agréables à lire. 
Chaque parcours est bien évidemment individuel et par définition différent, tout comme le choix de l'approche littéraire : celle choisie par Julien Dufresne-Lamy ne m'a pas complètement séduite mais elle est pertinente et complémentaire pour enrichir d'autres lectures, comme celle, toute en délicatesse, de Léonor de Recondo qui abordait la même thématique dans Point Cardinal.
 
Du même auteur, voir aussi :

Sur le même sujet, voir aussi :

Titre : Mon père, ma mère, mes tremblements de terre
Auteur : Julien Dufresne-Lamy
Première édition : 2020

lundi 18 octobre 2021

Pachinko / Pachinko de Min Jin Lee

Au début des années 1930, la Corée fait partie de l'empire colonial japonais. Sunja vit alors sur une petite île proche de Busan avec sa mère Yangjin, veuve qui tient une modeste pension pour essayer de survivre pendant une période d'occupation économiquement difficile. Un soir, la famille accueille et sauve Isak, un jeune pasteur missionnaire à la santé fragile, originaire de Pyongyang, qui fait étape avant de rejoindre son frère au Japon pour s'occuper de la congrégation coréenne chrétienne d'Osaka. Une fois remis sur pied, Isak va sortir Sunja de la situation embarrassante dans laquelle elle se trouve - elle est enceinte et ne veut pas devenir la maîtresse entretenu de Hansu, son amant qui lui avait caché être déjà marié et père de trois filles - en lui offrant le mariage et un nom pour son enfant à naître. 
 
Au travers de l'histoire de ce couple originaire de Corée, de sa famille et de sa descendance - Noa le studieux, Solomon le pragmatique - Min Jin Lee nous offre une fresque familiale sur quatre générations, des années 1930 à nos jours, illustrant sans généralisation réductrice le destin complexe et souvent douloureux des "Zainichi*" du Japon [Zainichi : "étrangers résidents au Japon"]. Cette Américaine d'origine Coréenne qui a elle-même vécu plusieurs années d'expatriation à Tokyo, aborde avec intelligence et sensibilité la situation si particulière de cette communauté auprès de laquelle elle s'est longuement documentée.
 
Un livre riche et dense, tant sur le plan historique et sociologique que romanesque. Le contexte initial est celui d'une Corée sous l'emprise coloniale japonaise qui, une fois la guerre terminée, se retrouve "libérée" mais divisée entre un nord et un sud nécessitant un choix de rattachement arbitraire, absurde et un peu ubuesque pour les zainichi ; une histoire complexe pour les Coréens qui se sont installés au Japon où ils constituent une "sous-classe" méprisée et mal vue. Au delà du racisme lattent, cette saga familiale aborde de nombreux sujets tels que la guerre, la pauvreté, la religion, l'éducation, l'homosexualité, les yakuzas (la mafia japonaise) ou le monde des Pachinko (salles de machines à sous) offrant une voie opaque mais alternative à la pauvreté.
 
Un livre dont j'ai aimé les personnages qui veulent avancer et surmonter les difficultés envers et contre tout, pour s'en sortir par le travail et/ou l'éducation, portés par la solidarité familiale, leurs épreuves et leurs espoirs. Ils offrent une large palette de destins permettant d'éviter l'écueil d'une réduction trop simpliste de la question des Zainichi.
Une lecture agréable et instructive, je recommande.

Extraits du texte :
"Absorbe tout le savoir que tu pourras. Remplis ton cerveau de connaissances - c'est la seule forme de pouvoir que personne ne pourra jamais te reprendre." Hansu ne lui disait jamais d'étudier mais plutôt d'apprendre, et Noa se rendait compte qu'il y avait une véritable différence. L'apprentissage était un jeu, pas un travail.

La plupart des Coréens au Japon ne pouvaient pas voyager. Pour obtenir un passeport japonais, il fallait devenir un citoyen japonais - ce qui était presque impossible (...) Sinon, pour voyager, on pouvait mettre la main sur un passeport sud-coréen en passant par la Mindan, mais peu de gens voulaient être affiliés à la République de Corée depuis que le pays appauvri était dirigé par un dictateur. Les Coréens affiliés à la Corée du Nord ne pouvaient partir nul part, hormis les rares autorisés à se rendre à Pyongyang. Même si tous ceux qui y étaient retournés en souffraient, il y avait encore bien plus de Coréens au Japon dont la citoyenneté était affiliée au Nord plutôt qu'au Sud.

Tu ne peux rien y faire. Le pays ne va pas changer. Les Coréens comme moi, on ne peut pas partir. Où voudrais-tu qu'on aille ? Mais au pays, les Coréens ne changent pas non plus. A Séoul, on me traite de bâtard japonais, et au Japon, je ne suis qu'un sale Coréen parmi les autres. J'ai beau gagner une fortune et me montrer d'une gentillesse à toute épreuve, ça ne change rien. Alors qu'est-ce-que tu veux y faire ? Tous ceux qui rentrent ua Nord y crèvent de faim ou meurent de trouille.

Les Coréens nés au Japon après 1952 avaient obligation de s'inscrire au registre de leur municipalité le jour de leur quatorzième anniversaire pour la demande de permis de résidence au Japon. Tous les trois ans, Solomon devrait renouveler cette démarche, à moins qu'il ne décide de quitter le pays pour de bon.
 
Aux États-Unis, Zainichi du Sud et du Nord, ça n'existe pas. Pourquoi devrais-je m'identifier à l'une ou l'autre des Corées ? C'est absurde ! Je suis née à Seattle, et mes parents sont arrivés en Amérique à l'époque où il n'y avait qu'une seule Corée (...) Et pourquoi le Japon s'obstine-t-il à faire la distinction des deux pays pour des résidents coréens qui sont là depuis quatre générations ? Tu es né ici. Tu n'es pas un étranger ! C'est de la folie. Ton père est né ici. Pourquoi vous avez des passeports sud-coréens ? C'est n'importe quoi. 
Elle savait aussi bien que lui qu'après la division de la péninsule, les Coréens du Japon avaient chacun choisi leur camp, et que cela avait souvent eu des conséquences sur leur statut de résidents. Il était encore difficile pour un Coréen d'obtenir la citoyenneté japonaise, et nombre d'entre eux voyaient même cette démarche comme une honte - devenir citoyen de l'oppresseur de son peuple. Quand elle avait raconté à ses amis new-yorkais les bizarreries de cette anomalie historique et ce biais ethnique envahissant, ils n'imaginaient pas que les japonais si sympathiques et bien élevés parmi leur connaissances puissent la percevoir comme une délinquante paresseuse, corrompue, ou agressive - le stéréotype négatif associé aux Coréens au Japon. 
 
Le Japon refuse encore que les Coréens soient profs, policiers ou infirmières. Tu n'as même pas pu louer ton propre appartement à Tokyo et ce n'est pas faute d'argent. On est en 1989 (...) J'ai longtemps vécu aux States et en Europe ; ce que les Japonais ont fait aux Coréens et aux Chinois nés ici est révoltant. 
 
Le Pachinko est un plus gros business au Japon que l'industrie automobile. 
 
Zainichi, mot utilisé pour désigner les Coréens du Japon ayant émigré durant la période coloniale, ainsi que leur descendants. Certains Coréens au Japon ne souhaitent pas être qualifiés de Zainichi, parce que le terme signifie littéralement "étranger résidant au Japon", ce qui n'a aucun sens dans la mesure où ils y vivent depuis trois, quatre, voire cinq générations ininterrompues. Beaucoup de Coréens d'origine sont maintenant des citoyens Japonais, même si la naturalisation n'est pas une démarche facile. Une partie d'entre eux se sont aussi mariés avec des Japonais, créant une génération avec un patrimoine commun partiel. Malheureusement, il existe un long passif de discrimination sociale et institutionnelle à l'encontre de ceux dont les origines ethniques sont entièrement ou en partie coréenne. Au point que certains choisissent de ne jamais divulguer leur héritage culturel, même si leur identité ethnique peut encore être retracée sur leur papiers d'identité et sur les registres du gouvernement.
 
Titre français : Pachinko
Titre anglais : Pachinko
Auteur : Min Jin Lee
Première édition : 2017

mardi 14 septembre 2021

Âme brisée de Akira Mizubayashi

 
Novembre 1938, Tokyo. Des militaires font irruption dans un centre culturel où un quatuor de musiciens à cordes sino-japonais répète Rosamund, une pièce de Schubert. Avant d'être emmené et de disparaître, Rei Mizusawa, le premier violon, a eu le temps de cacher son fils Yu, agé d'une dizaine d'année ; l'officier qui le découvre figé dans une armoire, un livre à la main, ne le dénonce pas et lui remet le violon de son père qui a été brisé.
De nos jours à Paris, Jacques Maillard est luthier et sa femme Hélène archetière. Ils se sont connus pendant leur apprentissage à Mirecourt dans les Vosges, dans les années 1950, et s'intéressent à une jeune violoniste japonaise montante, Midori Yamazaki.
Deux périodes, deux histoires convergeantes portées par la musique et l'âme brisée d'un violon ...
  
Dans ce roman plein de délicatesse et d'humanité, Akira Mizubayashi fait vibrer nos émotions sous sa plume de japonais francophile rédigeant directement en français dans le texte. Il nous fait pénétrer dans un monde poli par la puissance de la musique intemporelle qui dissout époques et cultures. Une histoire qui commence pendant une période sombre, par un traumatisme qui portera la quête de toute une vie ; la douleur du deuil, du déracinement et de l'exil compensés par le souvenir, l'érudition, la transmission, la passion et la beauté. Un roman fort, plein de douceur, de larmes, de joies et de bonheurs aussi lorsque enfin se recollent les morceaux du passé, l'âme de l'instrument et de son maître enfin retrouvées.
 
Outre l'histoire magnifiquement portée par la musicalité et la poésie du texte, l'auteur nous fait découvrir le monde des artisans à qui il rend un bel hommage : luthiers et archetiers travaillent souvent dans l'ombre mais ils n'en sont pas moins essentiels à l'harmonie qui fait la musique d'exception, au même titre que le compositeur, l'instrument ou l'interprète.
 
A lire accompagné de Schubert et de Bach.       
 
Extraits du livre :
Âme, subst.fém. Musique. Âme d'un instrument à corde. Petite pièce de bois interposée, dans le corps de l'instrument, ente la table et le fond, les maintenant à la bonne distance et assurant la qualité, la propagation comme l'uniformité des vibrations. 
[Trésor de la langue française]
 
Face à la musique de Schubert, les larmes coulent sans questionner l'âme auparavant, puisqu'elle se précipite sur nous avec la force même de réalité, sans le détour de l'image. Nous pleurons, sans savoir pourquoi ; parce que nous ne sommes pas encore tels que cette musique nous promet d'être, mais seulement dans le bonheur innommé de sentir qu'il suffit qu'elle soit ce qu'elle est pour nous assurer qu'un jour nous serons comme elle. [Theodor W.Adorno, Moments musicaux]
 
Mirecourt, c'est une toute petite ville, mais c'est connu pour la lutherie depuis le XVIIIème siècle comme Crémone en Italie.

C'était un livre de Genzaburo Yoshino qui s'intitule Dites-moi comment vous allez vivre publié en 1937 (...) 
C'est un livre magnifique. En pleine période de folie fasciste et d'engouement militariste et ultra nationaliste, Yoshino à eu l'audace d'écrire, à l'intention des jeunes Japonais, un livre qui prônait l'usage critique de la raison et défendait la supériorité éthique de l'amitié des égaux par rapport à la soumission rampante et aveugle à l'égard des aînés et des dominants. 
Je crois que mon père voulait faire de moi un jeune homme capable de garder sa lucidité en toute situation, de ne pas succomber à la folie collective et de s'insurger contre les aberrations...
 
Je n'assimile pas mes amis japonais à leur pays. J'aimerais croire à un lien d'amitié qui va au-delà des antagonistes nationaux...
 
Il ne se rendait trop bien compte que tous les cœurs du monde, retirés dans leur solitude intranquille, étaient semblables à des nomades impénétrables, repliées sur elles-mêmes ; qu'ils étaient finalement comme tous les corps du monde séparés les uns des autres, si douloureusement étrangers les uns aux autres.  

Titre : Âme brisée 
Auteur : Akira Mizubayashi
Première édition : 2019

dimanche 22 août 2021

Jolis jolis monstres de Julien Dufresne-Lamy

 
Quand James, alias Lady Prudence de la maison Xtravaganza, rencontre Victor Santiago dans un bar de New York, souvenirs et confidences jaillissent. L'ancienne Drag Queen afro-américaine flamboyante qui a vécu le bouillonnement des grandes années du drag, du voguing, des bals, des "maisons/familles", des clubs dans le New York des années 1980 se raconte au jeune père de famille latino californien fasciné, qui se cherche avant de devenir lui-même Maya Guadalajara, candidate montante d'une émission de télé-réalité dédiée aux drags. 
 
Une histoire en miroir portée par une narration à la deuxième personne du singulier, d'abord par la voix de James puis par celle de Victor, avec ce "tu" qui souligne la proximité et l'intimité des deux hommes se livrant l'un à l'autre en toute confiance, dans une véritable communion de cœur.
 
Au travers de leurs deux histoires individuelles, deux générations, deux jeunesses séparées d'une trentaine d'année, c'est toute une chronique sociétale qui se dessine sur ce monde tout en paillette, en clinquant, en démesure et en extravagance, fauché à son firmament par le sida avant de se réinventer en trouvant de nouvelles voies d'expressions grâce au développement des réseaux sociaux. 
 
Mais derrière l'exubérance et l'impression de fête permanente se cachent des individus, des destins, des parcours très variés, souvent douloureux, en recherche de reconnaissance, des anonymes et d'autres personnages "secondaires" devenus des célébrités, des chanteurs, des artistes, peintres, photographes comme Madonna, David Bowie, Prince, Jean-Paul Gaultier, Tom Waits, Nick Cave, Ladu Bunny ou RuPaul, Keith Haring ou Nan Goldin parmi tant d'autres.
 
Fabuleusement écrit, ce roman - presque un témoignage - ouvre avec délicatesse et humanité la porte d'un monde que je ne connaissais pas sinon au travers de quelques photos et de reportages. 
Un énorme coup de cœur ♥ après la vie rêvée des hommes de François Roux avec lequel quelques éléments de l'histoire et de l'ambiance du New York des années 1980 se recoupent en se complétant, l'éclairage et les points de vues n'étant pas exactement les mêmes. 
Différent, original, incontournable, à lire absolument ! 
  
Tirés du texte :
Au bal, tu viens montrer ton arrogance. Tu es vue, tu es venue, tu vaincras, c'est notre devise. Dans la vie, on nous ignore, on nous rejette, on nous brise les genoux à coup de batte de fer. Voilà pourquoi on se retrouve là. 
C'est notre façon d'exister. Notre manière de faire comme les Blancs. D'être des superstars.  

Les plus perfectionnistes arrivent à midi. Chaussées de vieilles tennis jaunies, elles passent sept heures devant leur reflet. 
Travail de peintre et de modèle. Les angles et les ombres du visage, les sourcils et les ongles, choyées au crayon. 
Personne ne sait à quel point c'est difficile de ressembler à des femmes. 

Vous êtes des hommes, des femmes ? Ou des lesbiennes ? Des femmes de mauvaise vie peut-être ? Des coureuses de rempart ? 
Ou des artistes, alors ? Et dites, vous vous droguez ?
(...) Avec les drags, les hommes se comportent toujours comme des trouducs. Ce doit être écrit dans la Bible ou le code génétique. Dans la hiérarchie des proies, les hommes nous situent entre la jeune fille "qui l'a cherché" et la catin immigrée. 
(...) Ceux qui nous font le plus de peine, ce sont les gays et les lesbiennes qui nous jugent, sans comprendre. 
- C'est quoi votre problème ? Pourquoi vous nous caricaturez ? A cause de vous, le monde nous prend pour des fofolles hystériques.
(...) - Vous pensez que l'on remue les fesses pour faire les belles ? On déplace les structures nous. On combat. 
En montrant nos différences, on étrangle les carcans normatifs de l'identité.
 
Je lui explique la différence entre cross-dresser, travestis, female impersonators, drags et transgenres.
- La différence, c'est notre corps. Ce qu'il te dit tout au fond. 
 
Certains répètent inlassablement qu'on est des monstres. Des fous à électrocuter. 
Alors que d'autres pensent que l'on est les plus belles choses de ce monde. (...)
Nous sommes des centaures, des licornes, des chimères à têtes de femmes. 
C'est vrai que nous sommes les plus jolis monstres du monde.
Pendant plus d'un an, ton monstre et toi m'avez tout raconté. Le temps, le succès, l'érosion, les sifflements, les coups durs, les déboires, les au revoir. Tu as perdu quatre cent cinquante-quatre amis à cause du sida. Non, tu rectifies, quatre cent cinquante-cinq : Paris DuPree est morte l'an dernier chez elle à Capitol Reef et personne n'en a parlé parce qu'il n'était personne. 
-Nous sommes personne. Seulement des hommes dans des robes.   
 
Pour les queens, il existe trois types de performances. Celle qui reproduit l'image hétéronormative. Celle qui la rejette. Et celle qui la déplace. Pour ce soir, je choisis la troisième. Je veux être différente. Briser les conventions. Réunir les hommes et les femmes, les belles pédales et les beaux fils à papa. Dans mon numéro, je vais marier les refoulés, les touristes, les locaux, les malades. 
Faire des nœuds dans les genres. Les bisexuels, les lesbiennes, et les trans. Éclater le binaire. 
Faire de l'identité une grande fête, avec les paillettes, mes revendications et ma robe d'homme homosexuel.
 
  N'oublie jamais qui nous sommes, Victor. Nous sommes un petit pays de fou dans la doublure du monde. Bric-à-brac de bric et de broc, clandestin, cachés dans les replis des consciences. Nous devons montrer nos nuances, nos ratures, nos erreurs de la nature. Nous sommes une chose et une autre, tout et son contraire, nous sommes la perfection et ses défauts. Nous sommes les maharadjahs sans visage, alités par la fièvre ou endiablés sur le dancing. On n'a pas peur du grabuge et de la nuit qui s'écroule sur les toits. Les drags et les trans meurent chaque jour mais on tient bon. 
On passe sous les échelles en ricanant. On ouvre les parapluie et brise les miroirs. 
On amadoue les mauvais sorts et les chats noirs parce que nous aussi, nous ne sommes que de la chair de gouttière. 
 
Titre : Jolis jolis monstres
Auteur : Julien Dufresne-Lamy
Première édition : 2019

lundi 7 juin 2021

Pure de Linda May Klein

 
Aux États-Unis, Lisa Kay Klein a grandi au sein de l'église évangeliste et de la "culture de la pureté" émergeante dans les années 1990 avec ses anneaux de pureté, ses serments de virginité/pacte de pureté jusqu'au mariage, etc. Un mouvement culturel accompagné de messages débilitants et entachant la sexualité de toute une génération : les filles y sont vues comme des objets de tentation pour les hommes, et la moindre expression de leur sexualité, une "faute" leur incombant, un pas irréversible vers la damnation sans espoir de rédemption. À la longue et avec le recul, les messages répétés et intégrés par toute cette génération de femmes blanches ont eu pour beaucoup un effet traumatisant à long terme avec son lot d'anxiété, de peurs et même de symptômes pouvant se rapprocher de ceux des pathologies PTSD (Post-Traumatic Stress Disorder). Des femmes qui se retrouvent bloquées dans un "cycle de la honte" auquel il est difficile d'échapper, notamment lorsqu'elles sont portées par leur foi et qu'elles risquent le rejet de leur communauté. 
 
Dans ce livre, Lindae Kay Klein expose son parcours dans cet environnement,  ses questionnements, la façon dont elle a brisé le cycle dans lequel elle était piégée sans pour autant renoncer à sa foi et surtout son partage d'expériences avec les autres femmes de sa génération qui ont accepté de témoigner. Recueil d'interviews parfois déchirantes, entre essai et ouvrage journalistique, l'auteur a "porté" son livre pendant dix ans avant de trouver le ton et la volonté de le terminer, persuadée de la nécessité de le publier pour libérer la parole et alimenter un débat que toutes les communautés ne sont pourtant pas prêtes à avoir. 
 
L'ouvrage a ses limites que l'auteur admet puisqu'elle ne s'est basée que sur ce qu'elle connaît et ses contacts - une communauté blanche évangéliste - mais la portée de ses propos n'en reste pas moins valable dans d'autres groupes ou d'autres religions. 
Un coup de projecteur "de l'intérieur" pas toujours évident à suivre si on n'est pas au fait de la place des églises évangélistes aux États-Unis mais l'analyse, très poussée, est très intéressante : ces mouvements de "pureté" ont de terribles effets pervers sur la sexualité ainsi que sur le role et la place accordésrespectivement aux femmes et aux hommes dans la société, une "culture" qui continuent malheureusement de faire des adeptes et de se répendre à travers le monde.
 
Extraits du texte :
Evangelical Christianity's sexual purity movement is traumatising many girls and maturing women haunted by sexual and gender-based anxiety, fear, and physical experiences that sometimes mimic the symptoms of post-traumatic stress disorder (PTSD). Based on our nightmares, panic attacks, and paranoia, one might think that my childhood friends and I had been to war.  And in fact, we had.  We went to war with ourselves, our own bodies, and our own sexual nature's, all under the strict commandment of the church. 

The purity message is not about sex. Rather, it is about us : who we are, who we are expected to be,
 and who it is said we will become if we fail to meet those expectations. 
This is the language of shame. 
Shame is the feeling "I am - or somebody else will think I am - bad"
 (as opposed to guilt, for example, which is associated with the feeling "I did something bad"). 

Shame tends to make people feel powerless and even worthless. It creates a fear of abandonment that, ironically, makes us push others away. We want to hide those aspects of ourselves we are ashamed of, so we may emotionally withdraw from those close to us, lash out at them to keep them at bay, or isolate ourselves in self-blame. Whatever it takes to keep the world (including ourselves) away from those parts of us that we have come to believe make us bad. 

Evangelical Christianity is the single largest religious grouping in the United-States. 
More than a quarter of American belong to it, and more than a third of American adolescents do. 

First, the researchers are finding that purity teachings do not meaningfully delay sex. Second, they are finding that they do increase shame, especially among females. And third, they report that this increased shame is leading to higher levels of sexual anxiety, lower levels of sexual pleasure, and the feeling among those experiencing shame that they are stuck feeling this way forever. Oh, and it doesn't get better with time... It gets worse! 

It's time we teach our daughters that their ability to be good people depends on their being good people, not on whether or not they're sexually active. 

Generally speaking, purity culture excuses male sexuality and amplifies female sexuality, 
and it shames consensual sexual activity and silences nonconsensual sexual activity.
 
Titre original : Pure, Inside the Evangelical Mouvement That Shamed a Generation of Young Women and How I Broke Free. 
Pas (encore) de traduction française.
Auteur : Linda Kay Klein 
Première édition :  2018

mercredi 26 août 2020

La bâtarde d'Istanbul / The Bastard of Istanbul de Elif Shafak

 

 
A Istanbul, autour de leur mère Gülsüm et de leur grand-mère Petite-ma, les quatre soeurs Kazanci forment une famille pour le moins colorée : adepte des mini-jupes et des talons aiguilles, Zehila est tatoueuse et la mère d'Asya, jeune femme révoltée, née de père inconnu et adepte de Johnny Cash ; Banu s'est nouvellement découverte une vocation de voyante, assistée dans sa tache par un bon et un mauvais Djinn ; Cevriye est la plus "normale", veuve et professeur d'histoire ; quant à Feride, c'est l'hypocondriaque un peu folle-dingue de la fratrie, obsédée par les catastrophes qu'elle collectionne chaque jour dans la presse. Leur frère unique, Mustafa, vit aux Etats-Unis, une façon peut-être d'échapper à la malédiction qui fauche tous les mâles de la famille dans la fleur de l'âge ; il a épousé une américaine divorcée, mère hyper-protective d'Armanoush dont la branche paternelle est d'origine arménienne.   

Tiraillée par des questions identitaires liées au drame vécu par sa grand-mère arménienne, Armanousch va entreprendre un "voyage aux sources" à l'insu de sa famille et débarque à Istanbul où elle est accueillie par la famille turque de son beau-père, devenant rapidement amie avec Asya.
 
Quelle jolie découverte que cette auteur turque qui dresse une galerie de portraits de femmes peu conventionnelles, hautes en couleurs, pour nous plonger dans une Turquie moderne tiraillée par les questions politiques et historiques. Dans cette saga familiale, se cache la question du drame arménien de 1915 qui a laissé sa marque sur les deux familles de cette fiction, l'impact qu'il peut encore avoir un siècle plus tard sur les nouvelles générations ; une écriture et une trame subtiles pour aborder un sujet qui fâche, tellement sensible qu'entre la publication de l'édition turque et de l'édition anglaise, l'auteur a fait l'objet de poursuites judiciaires pour "dénigrement anti-turc" à cause de paroles prononcées par des personnages du roman, charges qui furent finalement abandonnées mais pour lesquelles elle aurait pu encourir jusqu'à trois ans de prison. Je ne cherchais pas particulièrement un livre sur le drame arménien mais sans le vouloir, je trouve que ce roman est un excellent complément à Erevan et L'étrangère lus précédemment et avec lesquels il forme une trilogie très complémentaire. 

J'ai aimé cette histoire et ces personnages en quête d'identité qui se découvrent plus de points communs qu'on pourrait se l'imaginer. Des similitudes culturelles qui passent notamment par la cuisine, très présente dans ce roman dont les chapitres portent le nom d'épices et d'aliments qui pimentent l'histoire. Malgré les drames et les secrets le récit ne manque pas d'humour et de fantaisie, il nous entraine dans les rues bouillonnantes d'Istanbul et sans être un roman historique, c'est un roman marqué par l'Histoire, plein des contradictions qui font la richesse d'une nation Turque qu'on a envie de découvrir un peu plus pour aller au delà des clichés.           
 
Elif Shafak est déjà l'auteur d'une bibliographie assez large, reconnue internationalement, dans laquelle je n'hésiterais par à piocher. Pour en savoir plus sur son parcours et ses idées, on peut aussi l'écouter dans plusieurs TedTalks très intéressants sur "le pouvoir révolutionnaire de la pensée diversifiée" ou la "politique de la fiction" (en anglais sous-titré français). A suivre.

Tirés du texte :

Armanoush felt the pulse of the city for the first time since she had arrived in Istanbul. It had just hit her why and how people could fall in love with Istanbul, in spite of all the sorrow it might cause them. It would not be easy to fall out of love with a city the heartbreakingly beautiful. 
 
Am I responsible for my father's crime ? A Girl Named Turk asked
You are responsible for recognizing your father's crime, Anti-Khavurma replied
 
Some among the Armenian in the diaspora would never want the Turk to recognize the genocide.
If they do so, they'll pull the rug out from under our feet and take the strongest bond that unites us.
Just like the Turks have been in the habit of denying their wrongdoing, the Armenians have been in the habit of savoring the cocoon of victimhood. Apparently, there are some old habits that need to be changed on both sides. 
 
No matter how often and how truthfully you evoked the past, some things could never be told.
 
Family stories intermingle in such a way that what happened generations ago can have an impact on seemingly irrelevant developments of the present day. The past is anything but bygone.
 
Titre français : La bâtarde d'Istanbul
Titre anglais : The Bastard of Istanbul
Auteur : Elif Shafak
Première édition : 2007 

vendredi 19 juin 2020

Les rêveurs d'Isabelle Carré

 Je suis une actrice connue, que personne ne connaît.

Dans cette autobiographie romancée, Isabelle Carré se livre et raconte sa drôle de famille, son enfance et le décalage persistant entre son être et son paraître, ses difficultés à vivre parfois mais aussi le chemin du salut par le cinéma et la scène.
Des souvenirs apparemment livrés avec honnêteté et sans faux-semblant, un peu comme ils viennent en suivant une trame plus ou moins chronologique égrenée de retours en arrière et de digressions faites de réminiscences ou de suppositions, complétées d'extraits de journaux tenus depuis l'enfance.

Cette chronique familiale et personnelle débute à la fin des années 1960 avec un couple parental singulier, même dans le contexte libertaire post-soixante-huitard : une mère fragile, désavouée par sa famille aristocrate "fin de race" pour une grossesse hors mariage et un père qui l'épouse et fait sien celui qui sera le grand frère de l'auteur. Un papa désigner, créatif tourmenté par son identité sexuelle, totalement déphasé par rapport à sa famille prolétaire modeste. Les enfants font le grand écart lorsqu'ils sont accueilllis par ces familles aux milieux sociaux si diamétralement opposées, une fratrie de trois enfants, Isabelle au milieu avec un grand et un petit frère.

Une enfance rêvée ou des rêves d'enfance au cours des années 1970 puis le parcours se trouble avec le temps et la tension grandissante entre les parents qui finissent par se séparer et divorcer lorsque le père fait son coming-out. Tentative de suicide, internement, indépendance à quinze ans seulement, la jeune femme discrète qui finit par sortir de la chrysalide offre une image lissée au monde, une façade qui cache beaucoup de sensibilité, de vulnérabilité et d'interrogations.

Un "livre-confession" qui fait voler en éclat retenue et discrétion apparentes, Isabelle Carré semble vouloir déchirer un voile qui l'étouffe et casser une image trop simpliste qui ne reflèterait pas son moi profond et sa complexité. Alors si ce roman se laisse lire, il n'en est pas moins dérangeant pour son côté "débalage-thérapeutique" qui met parfois le lecteur dans la position inconfortable de témoin-voyeur-thérapeute.
    
Je n'appartiens pas au club des cinéphiles avertis et connais à peine le visage de l'actrice alors j'avoue être peu sensible à l'aspect autobiographique de ce roman qui, pour moi, vaut finalement plus comme témoignage sur une époque et un itinéraire d'enfance. Il ne faut toutefois pas se leurrer, cette publication doit certainement plus à la notoriété de son auteur qu'aux qualités littéraires intrinsèques d'un ouvrage dont les afficionados doivent se régaler.

Tirés du  texte :
 L'enfant qui n'a pas possédé ce trésor ne le récupèrera jamais. 
Il restera pour toujours démuni, lésé, comme tous ceux qui ont grandi sans tendresse, 
et se sont rassurés seuls dans leur chambre, les genoux repliés dans des bras gelés. 

On devrait trouver des moyens pour empêcher qu'un parfum s'épuise, demander un engagement au vendeur--certifiez-moi d'abord qu'il sera sur les rayons pour cinquante ou soixante ans, sinon retirez-le tout de suite. Faites-le pour moi et pour tous ceux qui, grâce à un flacon acheté dans une parfumerie ou un grand magasin, retrouvent l'odeur de leur mère, l'odeur d'une maison, d'une époque bénie de leur vie, d'un premier amour ou, plus précieux encore, quasi-inaccessible, l'odeur de leur enfance. 

Tout se transforme quand on va au cinéma : la folie de Romy Schneider devient grandiose, le mal-être de Patrick Dewaere bouleversant, le filet de voix de Charlotte Gainsbourg touchant, la fébrilité de Nastassja Kinski sensuelle... 

Quand la "petite voleuse" avoue à son voisin: "je vais au cinéma pour qu'on me rencontre....", c'est vrai, c'est de moi qu'elle parle. 
C'est toujours vrai, je fais du cinéma pour qu'on me rencontre ou plutôt pour rencontrer des gens. (...) 
Comme la Camille de Musset, je m'exerçais à travers d'autres vies à ne plus avoir peur de la mienne.

Je rêve surtout de rencontrer des gens. Je n'ai jamais trouvé simple de faire connaissance, ailleurs que sur un plateau. 
Mais on se quitte une fois le tournage ou la pièce terminé, et on ne se revoit jamais comme on se l'était promis... 
Alors je m'offre une seconde chance, j'écris pour qu'on me rencontre.

Je rêvais d'un cadre, un cadre qui me tienne et me rassure.

Mon récit manque d'unité, ne respecte aucune chronologie, et ce désordre est peut-être à l'image de nos vies, 
en tout cas de la mienne, car il existe certainement des gens capables d'ordonner la leur.

Je n'ai questionné personne, j'ai seulement raconté ce que je savais, et le reste je l'ai inventé. 
Parfois je tombais juste, souvent sans doute à côté, mais c'est ainsi que je me rapprochait d'eux, en laissant vivre en moi.

Je suis le fruit d'un malentendu, d'une lettre déchirée trop vite. 
Ou plutôt la rencontre de deux malentendus, mon père ne pouvant s'avouer qu'elle sorte de vie il souhaitait déjà, 
et ma mère jetant sa dernière chance au panier. 
Le fruit de deux orgueil blessés, qui se sont réchauffés un moment.

Titre : Les rêveurs 
Auteur : Isabelle Carré
Première édition : 2018

mercredi 4 mars 2020

Jeu blanc / Indian Horse de Richard Wagamese

 Quand on t'arrache ton innocence, quand on dénigre ton peuple, quand la famille d'où tu viens est méprisée et que ton mode de vie et tes rituels tribaux sont décrétés arriérés, primitifs, sauvages, tu en arrives à te voir comme un être inférieur. 
C'est l'enfer sur terre, cette impression d'être indigne. C'était ce qu'ils nous infligeaient.

Dans un centre de désintoxication, Saul Indian Horse ne trouve pas la force de partager verbalement son histoire, une étape pourtant nécessaire à sa thérapie d'ivrogne repenti alors il décide de la transcrire sur le papier. Elle commence au début des années 1960. Saul vit alors avec sa famille à la façon plus ou moins traditionnelle des Ojibwe mais avec une peur omniprésente, celle de voir les enfants enlevés pour être placés à l'école des blancs. En dépit des précautions prises par sa grand-mère, Saul sera finalement envoyé à l'institut catholique Saint Jérôme qui a pour objectif officiel de donner une éducation aux "indigènes" mais qui se révèle en réalité un lieu d'exploitation et d'abus pour les enfants qui y sont internés. Malgré tout Saul se distingue, est bon élève et trouve son salut dans le sport, la pratique du hokey sur glace dans lequel il excèle et qui le mènera jusqu'à la prestigieuse patinoire de Toronto et son équipe des Maple Leaf avant de tomber dans la spirale de l'alcool ...

Voilà un livre magnifiquement écrit, éprouvant jusqu'à la toute dernière page, que j'ai lu d'une seule traite. Au travers de l'histoire de Saul, le lecteur est plongé avec l'innocence de son personnage principal jusqu'aux sources du mal être des populations indigènes du Canada, maltraitées par la domination, le racisme et la bien-pensance des blancs malnenant leurs cultures sans en éradiquer l'âme. C'est un livre révoltant, chargé de souffrances, d'une colère sourde, étouffée, plein d'émotions, d'humanité mais aussi de résilience et d'espoir.

À cette histoire identitaire, le livre apporte une touche inattendue qui évoque magnifiquement le sport national canadien, un symbole puissant : bien que totalement ignare en la matière, l'auteur m'a littéralement conquise et transportée sur la glace. Il réussit à faire ressentir et partager toute la magie du jeu au travers des yeux de Saul, joueur d'exception doté d'une sorte de préscience à ce "jeu blanc" , blanc comme la glace, blanc comme l'oppresseur.

Un énorme coup de cœur pour cet auteur canadien issu des "populations autochtones“ "ben ben" intéressant dont je vais poursuivre sans hésiter la découverte.

Tiré du texte :
"Le riz est un don du Créateur. 
-C'est un don de Dieu", dit posément ma tante. La vieille femme répliqua tranquillement :
"Peu importe comment tu écris l'adresse, l'expéditeur reste le même. 
(...) 
- On nous a appris la crainte de Dieu (...) 
- Qui aime ne brandit ni ne requiert la peur." 

À St. Jérôme, j'ai vu des enfants mourir de tuberculose, de grippe, de pneumonie et de cœur brisé. J'ai vu de jeunes garçons et des jeunes filles mourir debout sur leurs deux pieds. J'ai vu des fugitifs qu'on ramenait, raides comme des planches à cause du gel. J'ai vu des corps pendus à de fines cordes fixées aux poutres. J'ai vu des poignets entaillés et les cataractes de sang sur le sol de la salle de bains, et une fois, un jeune garçon empalé sur les dents d'une fourche qu'il s'était enfoncée dans le corps. J'ai observé une fille remplir de pierres les poches de son tablier et traverser le champ en toute sérénité. Elle est allée jusqu'au ruisseau, s'est assise au fond et s'est noyée. Ça ne cesserait jamais, ça ne changerait jamais, tant qu'ils continueraient à enlever des jeunes Indiens à la forêt et aux bras de leur peuple. Alors je me suis réfugié en moi-même. C'est ainsi que j'ai survécu. Seul.

Ma grand-mère parlait toujours de l'univers comme étant le Grand Mystère. 
(...) 
"Nous avons besoin de mystère (...) Notre Créatrice, dans sa grande sagesse, le savait. Le mystère nous remplit de crainte et d'émerveillement, ce sont les fondements de l'humilité, et l'humilité, est le fondement de tout apprentissage. 
C'est pourquoi nous ne cherchons pas à démêler cela. Nous l'honorons en le préservant ainsi pour toujours. "

La grâce et la poésie du hokey rendent les hommes beaux. C'est le frisson que procure ce sport qui fait lever les spectateurs de leur siège. Les rêves se matérialisent là, sous leurs yeux, d'un coup de baguette, une crosse et un palet leur donnent vie sur cent quatre-vingts pieds de glace. Les joueurs ? Les bons ? Les grands ? Ce sont ceux qui ont le potentiel pour exploiter cet instant magique. Ils sont des magiciens. Ils ne font qu'un avec le sport : il les élève au-delà même de leur vie aussi. 

Toronto était comme une chimère-une grossière combinaison d'éléments disparates. (...) 
Il n'y avait rien de sauvage. La seule fois où je sortis tard le soir et où je surpris un raton laveur au milieu du tas de poubelles, nous nous dévisageâmes avec stupéfaction. Lui en voyant un indien au milieu de ce fouillis de verre, d'acier et de béton, moi en voyant une créature faite pour l'arrière-pays où le vent est porteur de traces d'animaux plutôt que d'affluves de pourriture et de décomposition.

Est-ce qu'ils violaient tout le monde ? (...)
Ça n'a pas besoin d'être sexuel, Saul, pour être un viol, (...)
- Quand ils pénètrent ton esprit, c'est également du viol.

Sur le thème des minorités au Canada, voir aussi :

Titre français : Jeu blanc
Titre anglais : Indian Horse
Auteur : Richard Wagamese
Première édition : 2017

mardi 8 octobre 2019

Mapuche de Caryl Férey


Buenos Aires / Argentine, début des années 2000.

Jana est une jeune femme indépendante et secrète, artiste sculpteur d'origine Mapuche encore marquée par des traumatismes d'enfance. Une nuit, Paula, sa seule/meilleure amie, travesti /prostituée, l'appelle à l'aide après la disparition de Luz, un autre travesti qu'elle a pris sous aile et dont le cadavre sera retrouvé quelques heures plus tard.

Lui aussi fracassé de la vie, dans les années 1970, Ruben fut l'un des rares survivants des cachots sordides de l'école Mécanique de la Marine où furent engloutis sa petite sœur et son père, poète de renom : un épisode qui le ronge toujours, trente ans après, mais dont il ne parle jamais, pas même à sa mère qui espère toujours le retour de tous les siens. Aujourd'hui, il est détective privé et se consacre aux Mères de la Place de Mai qui réclament la vérité sur les enfants disparus et adoptés sous la dictature. C'est ainsi qu'il vient à enquêter sur la disparition de Maria Victoria Campallo, fille du promoteur le plus influent du pays.

Deux rescapés dont les chemins se rejoignent pour mener une enquête qui tourne à l'opération survie tant sont fortes les menaces du passé car si l'Argentine est redevenue une démocratie, elle n'en a pas pour autant fini avec ses démons et les compromissions de ceux qui en tiennent encore les rouages.

Un thriller à la dimension historico-socio-culturelle remarquable, encore une fois extrêmement bien documenté. Caryl Férey a l'art de donner voix aux laissés pour compte brisés par les rouages d'un système tout en nous faisant découvrir un pays dans toutes ses dimensions. Des personnages résilients, à la fois forts et sensibles, humbles et fidèles, profondément humains.
Une plume sans concession, désormais bien maîtrisée, épurée de ses anciennes lourdeurs, pour nous faire découvrir peuples et paysages au rythme d'un scénario ébouriffant, digne des plus grands studios hollywoodiens.

Une lecture qui égratigne mais dont on a l'impression de ressortir plus intelligent, je recommande sans restriction !

Du même auteur, voir :
Condor
Saga Maorie - Haka / Utu

Extraits du texte :
Participer à des réunions d'étudiants de gauche, à des activités syndicales, avoir critiqué à haute voix les militaires, porter le même nom qu'un suspect, avoir assisté à un enlèvement, être juif, enseigner ou étudier la sociologie, conseiller des pauvres ou des suspects en matière juridique, soigner des suspects ou des pauvres, écrire des poèmes, des romans, des discours, être étranger et "trop bruyant", être réfugié d'un pays sous régime militaire, recherché pour des raisons politiques, exercer le métier de psychologue ou psychanalyste-influencés par des théoriciens juifs-, donner un récital de piano devant des ouvriers ou des paysans, être "trop" passionné d'histoire, être un jeune soldat qui en sait trop ou qui conteste, être "trop" fasciné pas l'occident ou réaliser des films "trop" axés sur des sujets de société ou contrevenant à la "bonne morale", militer dans une association des Droits de l'homme, avoir un frère ou une sœur, un cousin ou un ami proche d'une personne disparue : les militaires et la police enlevaient les gens pour n'importe quelle raison. Étaient considérés comme subversif quiconque se dressait contre le "mode de vie argentin." 
"La subversion est ce qui oppose le père à son fils" avait précisé le général Videla. Un paternalisme phallicratique qui puisait son idéologie dans le catholicisme, étendu à toute la société : 340 camps de concentration et d'extermination opérationnels répartis sur 11 des 23 provinces du pays, pour une efficacité maximum- 90% de la population incarcérée n'avait jamais revu le jour... 

Raconter l'ineffable, c'était le revivre, laisser remonter l'angoisse, le chagrin, la douleur, parler, 
c'était redonner à ses tortionnaires le pouvoir de l'écraser.

Écrasés militairement lors de la Grande Battue à travers la pampa, tirés comme des lapins à coups de Remington, livrés aux écoles religieuses ou comme esclaves aux estancieros qui s'étaient partagé leurs territoires, parqués, acculturés, appauvris, réduits au silence, mentant sur leur origine lors des rares recensements, oubliant par honte ou désœuvrement leur culture, les Mapuche avaient traversé le siècle comme des ombres. Des fantômes. En rayant vingt-cinq ans de traités signés avec l'Espagne, la Constitution de 1810 avait purement et simplement nié les Mapuche, les "gens de la terre" qui vivaient ici en nomades depuis deux mille ans. 
Sanctuaire des ancêtres, demeure des dieux, mythe et point de départ de toute représentation symbolique, fondement rituel et élément constitutif de leur identité, la terre pour eux était tout. Certaines communautés s'étaient accrochées à leurs  fermes et leurs troupeaux, mais beaucoup avaient dû vendre leurs terres sous la menace, au risque de disparaître d'autant plus facilement qu'ils ne figuraient sur aucun état civil. Aujourd'hui, les Mapuche ne représentaient plus que 3% de la population argentine, concentrés dans les régions pauvres du Sud ou noyés dans les bidonvilles des lointaines banlieues...

Titre : Mapuche
Auteur : Caryl Férey
Première édition : 2012

vendredi 27 septembre 2019

Nager nues de Carla Guelfenbein


Au début des années 1970, Sophie, franco-chilienne, est venue rejoindre son père Diego à Santiago. Artiste fragile et sensible, la jeune femme adore et admire ce père charismatique proche du président Allende. Un jour, dans leur immeuble, elle croise Morgana qui devient rapidement sa meilleure amie puis, sans qu'elle s'en doute, la maîtresse de son père.
Un triangle intime comme un cocon, plein de douceur, de sensualité et de complicité, uni par des sentiments forts, intenses et passionnés mais aussi sapé par le secret qui menace de le faire éclater alors qu'à l'extérieur, la tension monte dans les rues de Santiago...

La suite, elle est à découvrir, crochetée entre deux 11 septembre, celui de 1973 qui fait basculer le Chili et les personnages dans le chaos, puis, 28 ans après, celui de 2001 qui va forcer Sophie à revenir sur ses souvenirs pour tenter de se réconcilier avec son passé.

Un roman tragique, envoûtant, dont les convulsions de la sphère privée semblent se faire l'écho des événements historiques extérieurs (ou inversement !). Des personnages touchants victimes du contexte historique, rendus bien vivants par une écriture toute en finesse, en douceur et aussi en tension pour rendre une large palette d'émotions et de sentiments, l'amitié, l'amour, la sensualité, la passion, la trahison, la culpabilité, la peur, la traque, l'oubli, la vie qui continue et qu'il faut raccomoder. 

Une très jolie découverte avec cette auteure chilienne à suivre, un vrai coup de cœur. ❤️

Extraits du texte :
En arrivant dans le pays de son père - où elle n'avait jamais vécu - Sophie découvrit qu'un lieu n'existe que si vous y trouvez des traces identifiables, des marques qui vous appartiennent et vous rapprochent des gens.

L'invisible était infiniment plus vaste que le visible : "c'est le silence qui gît entre une note et une autre, la lumière tapie dans la pénombre, le volume qui fait du vide, le vide."

Le bonheur, en dépit de son apparence ouverte, est un état qui exclut.
Impossible de franchir les murs que celui-ci élève autour de lui.
En revanche, le malheur est une membrane fragile qui attend d'être imprégné par l'autre.

Titre : Nager Nues
Titre original : Nadar Desnudas
Auteur ; Carla Guelfenbein
Première édition : 2012

mercredi 14 août 2019

Oyana d'Éric Plamondon

 Il vient des moments dans la vie où la question du choix ne se pose pas. 
On ne choisit pas : on agit.

Mai 2018, l'ETA est dissoute.

À Montréal, en entendant cette nouvelle, Oyana fait sa valise et quitte son foyer sans aucune explication. Après des années de vie dans le mensonge, les vannes du passées viennent de s'ouvrir et Oyana va finalement se lancer dans la rédaction d'une lettre à l'attention de son mari pour essayer de lui expliquer ce départ intempestif, qui elle est réellement, ses "vraies origines", sa culpablité.
Une vie qui commence au Pays Basque sur lequel plane l'ombre d'une ETA qui est loin des préoccupations de la jeune fille insouciante d'alors, toute à ses rêves de photographier les Cachalots sur le Saint Laurent, comme un appel improbable du pays où elle trouvera finalement refuge...

Je me suis plongée dans Oyana après la lecture de Taqawan, du même auteur, en retrouvant un plaisir identique à tourner les pages. La narration est toujours aussi singulière, peu conformiste et efficace ; les chapitres, courts et percutants, s'enchaînent pour monter en intensité, en faisant alterner la confession intime d'Oyona avec des éléments informatifs sur l'histoire du pays Basque et celle de l'ETA, fournis par des coupures de presses par exemple.

Beaucoup de justesse et de sensibilité dans ce personnage de femme bousculée par le destin qui doit vivre dans le mensonge et avec le poids d'une conscience si pesante qu'elle lui a oté toute perspective autre que la fuite. Un récit bien construit, crédible, qui ne laisse rien au hasard et sans rien d'évident pour laisser au lecteur le plaisir de la découverte jusqu'à la voix de la fin à laquelle on ne s'attend pas vraiment.

Séduite pour la deuxième fois, j'intègre directement Éric Plamandon à mon portefeuille de "valeurs sûres" !

Du même auteur :
Taqawan

Titre : Oyana
Auteur : Éric Plamondon
Première édition : 2019

dimanche 27 janvier 2019

Mémoires de Hongrie de Sandor Marai

Petite plongée dans d'autres temps avec ces mémoires de Hongrie, réminiscences et analyses de l'auteur sur la seconde guerre mondiale, l'invasion Russe et la mise en place du communisme  dans son pays. Dans ce contexte de pillage, de destruction et de disparition d'un monde et d'une société, il évoque la liberté, la place de la littérature et celle d'un écrivain d'une langue minoritaire comme la sienne, celle d'un antifasciste avant guerre qui devient un "ennemi de classe" à l'ère sociétique.

Rédigées par l'auteur près de vingt ans après son exil vers les États-Unis, c'est à la fois un témoignage sur l'absurdité et la déliquescence d'une société broyée par des forces extérieures implacables et le cheminement intérieur de l'écrivain qui, inexorablement, transforme la volonté de rester dans son pays en nécessité de s'exiler. 

Ce fut le moment où je compris qu'il me fallait quitter ce pays, non seulement parce qu'on ne me permettait pas d'y écrire librement, mais surtout parce que je n'avais même plus le droit de me taire librement. 

La liberté n'est pas un état permanent, mais une aspiration continue, que le lavage de cerveau cherche précisement à annihiler.  

C'est un peu par hasard, après avoir lu le dernier gardien d'Ellis Island dans lequel était évoqué un écrivain Hongrois qui avait transité par le centre d'immigration à la fin des années 1950 que j'ai fait quelques recherches et que je suis tombée sur ce livre. Aucun lien entre les deux ouvrages (Sandor Marai n'est sans doute pas passé par Ellis Island), juste un drôle de prétexte pour découvrir une plume que je ne connaissais pas, intéressante, riche d'une vraie réflexion humaniste. Un discours authentique sur la douleur et le prix de l'exil, qui apporte avec lui un vent surané, venu d'une autre époque et d'un monde désormais perdu d'Europe centrale. 

Titre : Mémoires de Hongrie
Auteur : Sandor Marai
Première édition : 1972

dimanche 18 mars 2018

Kinderzimmer de Valentine Goby


Ancienne déportée, Suzanne témoigne régulièrement dans les lycées avec un discours plus ou moins rodé jusqu'au jour où une élève la coupe pour lui poser une question sur la façon et le moment où elle a "compris" une situation qui n'avait pas d'existence préalable et pour laquelle elle n'avait pas encore de  mots. Pour esssayer de fournir une réponse le plus juste possible, Suzanne / Mila de son nom de résistante, déroule son histoire telle qu'elle l'a vécue, comment la réalité de Ravensbrück s'est emparée de son existence en 1944 alors que déportée "politique", elle cachait en elle un secret, une grossesse qu'il fallait taire, comme un symbole personnel supplémentaire de résistance, de survie et d'espoir. Une réalité qui commence après un voyage sans frontière "vers l'Allemagne" quand elle quitte un wagon pour un baraquement de mise en quarantaine, avec la découverte d'une nouvelle langue, celle des camps brassant et unifiant sous la terreur des femmes venues de toute l'Europe.  

Un récit poignant et glaçant qui plonge le lecteur dans la réalité quotidienne des camps, "de l'intérieur" : la perte des repères, de l'identité et de la dignité à travers l'uniformisation, la coupe des cheveux, le rituel cruel de l'appel et du comptage, la faim et le froid qui rendent fou, la saleté et la vermine, la déchéance, les maladies, les sélections et les disparitions, les coups de feu et les fours, etc. avec malgré tout, le besoin de vivre et des actes de solidarité qui permettent de résister et de tenir. Dans ce monde effroyable aux perspectives de plus en plus réduites, Mila réussi à mener sa grossesse à terme et met au monde un fils qui lui ouvre les portes de la Kinderzimmer, la nursery du camp où malheureusement, ne s'arrêtent pas les limites de l'enfer ...

Au travers d'un roman et du récit de son personnage, Valentine Goby nous fait vivre l'inconcevable, la déshumanisation poussée à l'extrême, la transmutation de femmes en "stücks" (pièces/morceaux) interchangeables et sans valeur, dans un endroit où l'innommable et l'impensable peuvent librement prendre forme. Une histoire à valeur de témoignage, au service du devoir de mémoire. Un voyage au bout de l'enfer, puissant et violent, choquant et dérangeant : coeurs sensibles s'abstenir. 
 
Titre : Kinderzimmer
Auteur : Valentine Goby
Première édition : 2013

jeudi 8 mars 2018

Quand le souffle rejoint le ciel / when breath becomes air de Paul Kalanithi


À 36 ans, Paul Kalanithi est en passe de terminer sa longue et difficile formation de neurochirurgien quand il découvre qu'il souffre d'un cancer du poumon en phase terminale. Une nouvelle qui le fait basculer dans le camp des patients pour vivre lui même la transformation personnelle et familiale qu'entraîne la maladie. Un passage de l'autre côté du mirroir pour quelqu'un qui sait de quoi il retourne, qui côtoyait et accompagnait ses patients sur un chemin qu'il découvre à son tour, préoccupé depuis toujours par les questions existentielles, la mort, l'impact de la maladie sur l'identité, la relation médecin-patient, etc.

Avant de devenir médecin, le jeune Paul avait longtemps hésité entre littérature, philosophie et sciences et s'il connait l'inévitabilité de la mort attachée à la condition humaine, il compose dans ce livre avec la réduction soudaine de la durée de son avenir en se mettant à nu pour apporter un témoignage puissant, éclairé de la richesse de son parcours.

Un livre auquel il a consacré les derniers mois de sa vie sans toutefois pouvoir l'achever avant sa mort en 2015 si bien qu'il est complété par sa femme qui y apporte la conclusion, forte en émotions. 

La première moitié du livre est consacrée au parcours de Paul, ses origines, sa famille, ses études et sa philosophie dans la pratique de son métier. La seconde partie traite de "l'après", de ce qui se passe une fois le diagnostique posé, la situation à la fois unique et plus universelle dans laquelle il se retrouve, les choix personnels et familiaux à faire (reprendre ou non le travail ? avoir ou non un enfant ?), la maladie au quotidien, les traitements, la rééducation, les espoirs, la rechute, etc.

Pas d'apitoiement ou de débordements sentimentaux, un regard particulier, une pensée lucide et un témoignage fort, honnête, réaliste, juste et bien écrit.
Une pierre à mettre au jardin du Carpe diem.

Titre original : when breath becomes air
Titre français : quand le souffle rejoint le ciel
Auteur : Paul Kalanithi
Première édition : 2016

Extraits du livre :
- Learning to judge whose lives could be saved, whose couldn't be, and whose shouldn't be requires an unattainable prognostic ability (...) the neurosurgeon must learn to adjudicate (...) Neurosurgery attracted me as much for its intertwining of brain and consciousness as for its intertwining of life and death.  
- As a resident, my highest ideal was not saving lives - everyone dies eventually - but guiding a patient or family to an understanding of death and illness. When a patient comes in with a fatal head bleed, that first conversation with a neurosurgeon may forever color how the family remembers the death, from a peaceful letting go ("Maybe it was his time") to an open sore of regret ("Those doctors didn't listen ! They didn't even try to save him !"). When there's no place for the scalpel, words are the surgeon's only tool. 
- Any major illness transforms a patient's - really, an entire family - life. (...) The root of disaster means a star coming apart, and no image expresses better the look in a patient's eyes when hearing a neurosurgeon's diagnosis.
- How little do doctors understand the hells through which we put patients. 
- Severe illness wasn't life-altering, it was life-shattering. It felt less like an epiphany - a piercing burst of light, illuminating What Really Matters - and more like someone has just firebombed the path forward (...) Death so familiar to me in my work, was now paying a personal visit. Here we were, finally face to face, and yet nothing about it seemed recognizable. 
- Coming in such close contact with my own mortality had changed both nothing and everything. Before my cancer was diagnosed, I knew that someday I would die, but I didn't know when. After the diagnosis, I knew that someday I would die, but I didn't know when. But now I knew it acutely. The problem wasn't really a scientific one. The fact of death is unsettling. Yet there is no other way to live. 
- The angst of facing mortality has no remedy in probability.
- I had sent nearly every one of my patient to physical therapy. And now, I found myself shocked at how difficult it was. As a doctor, you have a sense of what it's like to be sick, but until you've gone through it yourself, you don't really know. It's like falling in love or having a kid. 
- Death maybe a one-time event, but living with terminal illness is a process. 
- Part of the cruelty of cancer (...) is not that it limits your time; it also limits your energy, vastly reducing the amount you can squeeze into a day.  

dimanche 18 février 2018

Et tu n'es pas revenu / But you did not come back de Marceline Loridan-Ivens


En avril 1944, Marceline et son père sont arrêtés, ils sont juifs et n'ont pu se cacher à temps. Ils sont envoyés vers la Pologne, dans les camps d'Auschwitz et de Birkenau d'où Marceline reviendra seule deux ans plus tard. Elle avait quinze ans au moment de son arrestation.
 
Soixante-dix ans plus tard, Marceline prend la plume et raconte toute son histoire au travers d'une lettre adressée à ce père qui n'est pas revenu, à celui qui a partagé son destin tragique et qui lui a donné la force de survivre dans l'enfer des camps.

Aujourd'hui encore, quand j'entends dire Papa, je sursaute, même soixante-quinze ans après, même prononcé par quelqu'un que je ne connais pas. Ce mot est sorti de ma vie si tôt, qu'il me fait mal, je ne peux le dire que dans mon fort intérieur, surtout pas l'articuler. Surtout pas l'écrire.

Le manque, il rend vulnérable, il réveille les souvenirs, il affaiblit et il tue. Dans la vie, la vraie, on oublie aussi, on laisse glisser, on trie, on se fie  aux sentiments. Là-bas, c'est le contraire, on perd d'abord les repères d'amour et de sensibilité. On gèle de l'intérieur pour ne pas mourrir. 

En plus d'un témoignage inestimable, elle nous offre la lecture d'un texte tout simplement bouleversant.
Il n'y est pas seulement question de déportation et de (sur)vie dans les camps mais aussi de ce qui se passe dans "l'après" : le retour, l'incompréhension de ceux qu'on retrouve, le silence, le vivre "avec" en trouvant sa propre voie chargée d'un bagage différent.

Personne ne voulait de mes souvenirs. Nous n'avions pas les mêmes, nous aurions dû les additionner, mais ils nous ont éloignés. 

Henri [son frère] était encore grisé par ses mois passés au sein des Forces Françaises Libres, porté par cet après-guerre amnésique et antisémite qui se racontait une France héroïque et frappait de déni chacun de mes souvenirs.

Maman venait me voir parfois. Je ne supportais pas son impatience, cette façon qu'elle avait de me réclamer d'aller bien et d'oublier.

La guerre terminée nous rongeait tous de l'intérieur. 


On ressent toute la difficulté de ceux qui reviennent, la culpabilité à porter ...

... rentrer ne voulait pas dire survivre ...

Tu aurais dû revenir. J'ai toujours pensé qu'il eût mieux valu pour la famille que ce soit toi plutôt que moi. 
Ils avaient besoin d'un mari, d'un père plus que d'une soeur. 

... culpabilité aussi de ceux qui ne sont pas partis.

Il était malade des camps sans y être allé. 
(...) Elle aussi est morte des camps dans jamais y être allée.

Même en ayant déjà beaucoup lu sur le sujet, on y apprend encore des choses, la brutalité dans les circonvolutions parfois glaçantes de l'administration et aussi des petites phrases et anecdotes assassines qui sont comme autant de giffles permettant de mesurer l'ampleur de l'antisémitisme latant, perdurant encore longtemps après la guerre.
Dans le livre, Marceline se confie (presque) complètement à son père, sa survie et ce qui en a résulté, son besoin de s'investir dans des causes, de se couper d'abord des juifs pour finalement y revenir, son grand amour pour Joris Iven  ...

Il m'a fallu bien des rencontres pour m'accomoder à l'existence, à moi-même. Et du temps pour aimer. Je me suis coulée dans d'autres époques, dans d'autres vies, dans des histoires d'amour qu'on ne raconte pas à son père, dans des combats et des révolutions censés dissoudre le passé. 

... et derrière tout ça, on entend finalement une petite voix chargée d'émotion, celle de la petite fille qui se cache derrière les traits d'une vieille femme s'adressant à son papa avec dans les mains, comme un bulletin à présenter, son bilan d'une vie dont la fin approche :

J'ai vécu puisque tu voulais que je vive. Mais vécu comme j'ai appris là-bas, en prenant les jours les uns après les autres. Il y en eut de beaux tout de même.
T'écrire m'a fait du bien. En te parlant, je ne me console pas. Je détends juste ce qui m'enserre le coeur. Je voudrais fuir l'histoire du monde, du siècle, revenir à la mienne, celle de Shloïme et sa chère petite fille. Ainsi je retourne vers l'enfance, vers l'adolescence qu'il ne m'a pas été donné de vivre, et c'est normal à mon âge. 

Une lecture que j'ai faite d'une seule traite et que j'ai trouvée très complémentaire à L'Amour après (dans lequel elle livre "les histoires d'amour qu'on ne raconte pas à son père"), malgré les redites parce qu'elles sont mises en contexte différemment .
Un texte plein d'émotion, encore une fois touchant et d'une rare puissance !

Titre : Et tu n'es pas revenu
Titre anglais : But you did not come back
Auteur : Marceline Loridan-Ivens
Première édition : 2015

Extraits du livre :
- Il faut vieillir pour accéder aux pensées de ses parents.
- Et je retrouve aussi Simone [Veil]. Je l'ai vue prendre des petites cuillères dans les cafés et les restaurants, les glisser dans son sac, elle a été ministre, une femme importante en France, une grande figure, mais elle stocke encore les petites cuillères sans valeur pour ne pas avoir à laper la mauvaise soupe de Birkenau.  
- (...) l'antisémitisme est une donnée fixe, qui vient par vagues avec les tempêtes du monde, les mots, les monstres et les moyens de chaque époque. 

vendredi 16 février 2018

L'amour après de Marceline Loridan-Ivens avec Judith Perrignon


À quatre-vingt-huit ans, parce qu'elle perd partiellement la vue, Marceline Loridan-Ivens ne sort presque plus de chez elle. À force de tourner en rond, elle rouvre une valise fermée depuis des dizaines d'années, pleine de papiers, lettres, brochures, billets et autres mémorandum personnels qu'elle a gardés pendant toute la période des années 1950 et qu'elle appelle sa "Valise d'amour". 

Il y a là mes années cinquante, du début à la fin, des voix de l'après-guerre, de Saint-Germain-des-prés alors plein de gens qui cherchaient à se désaxer, à dévier, à devenir autre chose qu'un commerçant, un employé, autre chose que de bons pères ou mères de famille. La différence c'est qu'ils avaient un scénario à fuir, moi non, pour moi rien n'était écrit d'avance, j'aurais dû être morte. 

Parfois, j'ai l'impression que c'est la valise d'une autre. Je l'appelle Valise d'amour.

La valise agit comme la marée, et son ressac dépose entre mes mains un désordre de signatures et de dates. 

En brassant cette masse de papier et en piochant dedans, Marceline Loridan-Ivens, rescapée des camps de la mort nazis, revisite son passé, celui de "l'après" sous le prisme plus particulier de l'amour avec tout à la fois l'éveil des souvenirs provoqués par ce qu'elle retrouve et le recul du temps. Mais que peut être l'amour quand on revient des camp et que pour survivre on est devenu une sorte de coquille vide ? Comment se redéfinit-on quand autour de soi tout le monde pousse à l'oubli et au retour à la normalité ? Comment vit-on sa sexualité quand on a été dépouillé de tout et que le corps n'est qu'une enveloppe ? Marceline-Ivens apporte ses réponses à elle, dans sa singularité et un ouvrage très personel.  

J'étais un très jeune bourgeon que la guerre avait gelé sur pied. Et pour longtemps.

Mon plaisir, à défaut d'être charnel, c'était de mentir à ma mère, d'autant que peu de filles acceptaient de faire l'amour à cette époque. Chez moi, c'était devenu une façon claire d'affirmer mon autonomie, ma liberté. 

Je vivais des histoires en sachant que je n'irais pas au bout, je faisais l'amour librement mais sans ressentir plus que la première fois, il n'y avait pas non plus de distorsion en moi, pas de peur, mon corps restait secondaire, il se conformait à ce qu l'on attendait de lui, tandis que ma tête rêvait d'un prince charmant et se disait, en l'attendant : s'offrir c'est désobéir.
 
Il m'a fallu du temps pour comprendre que le plaisir vient du fantasme, puis de l'abandon. J'avais peur de l'abandon, c'était l'une de spires choses au camp, se relâcher, abandonner la lutte de chaque jour, flirter avec volupté vers l'idée que tout vous est égal, et devenir une loque qui n'attend plus que la mise à mort.

Comment dire à un homme : surtout ne pas se jeter sur moi, j'aime pas me déshabiller, j'aime pas me laver, j'ai toujours pris sur moi, la sexualité m'importe et en même temps je m'en fous.

Le texte est magnifique, direct et sans aucun faux-semblant. Il suit plus ou moins une chronologie mais butine parfois au fil des souvenirs retrouvés au hasard de ce que livre la valise. Marceline réagit, se confie à nous lecteurs, entame parfois un dialogue avec un interlocuteur, parfois même avec elle-même (ou sa version jeune) et alors qu'à l'époque on ne parlait pas des camps, elle analyse combien ils étaient tout de même présent dans le silence et son comportement d'après guerre ... 

Et subitement, je réalise qu'il manque quelque chose. Dans toutes ces lettres, il n'est jamais question de ma déportation. Je n'en parle pas et les autres non plus. 
Et puis, d'entre le papiers surgit une demi-page déchirée, quelques lignes, mon écriture, "comme il faut peu de choses pour que reviennent les souvenirs qu'on avait gommés, si enfouis au plus profond qu'ils en étaient anéantis. À quoi bon en rendre compte ! Non décidement je n'écrirai pas ... il ne faut pas, il faut "continuer"..." C'est une lettre à moi-même. La jeune fille qui interrompt la survivante : "Tais-toi, tout dire c'est mourir." Elles cohabitent dans le même corps, l'une cherche la vie, l'autre flirte encore avec la mort. Il m'a fallu du temps pour les réconcilier.

   ... quand on éprouve le besoin de parler, de se raconter à quelqu'un qu'on aime, ce n'est pas seulement pour se libérer, pour revivre, c'est pour avoir un dépositaire de sa propre vérité, c'est pour confier sa propre vérité. 

Les amours et la vie de Marceline ne se résument pas à cette valise si bien qu'elle en déborde pour parler aussi de ses moments forts d'amitiés, avec notamment un très bel hommage à Simone Veil dont elle a partagé la déportation et une grande amitié lorsqu'elles se sont retrouvées des années plus tard ... elle évoque aussi sa famille et puis aussi, bien sûr, le grand Amour de sa vie, le réalisateur Joris Ivens de trente ans son aîné, dont la présence se fait encore sentir un peu partout dans son appartement.

Plus qu'un livre sur l'amour, c'est le retour sur un parcours invraissemblable, ancré dans les réalités les plus noires mais aussi les plus utopiques d'une époque de changements, la reconstruction d'une âme et d'un corps brisés avec de magnifiques leçons de vie à valeur universelle.   

Je ne connaissais pas cet auteur et j'ai vraiment beaucoup, beaucoup aimé ce livre ... si bien que j'enchaîne immédiatement avec son ouvrage précédent qui avait déjà fait sensation, Et tu n'es pas revenu.

Titre : L'amour après
Auteur : Marceline Loridan-Ivens (avec Judith Perrignon)
Première édition : janvier 2018

Extraits du texte :
(Énormément de passages surlignés dans mon livre dont j'ai très fortement limité l'échantillonage dans cette revue !) 
- les livres sont faits pour ça, nous empêcher d'oublier. Les lettres aussi, même si c'est moins prémédité. 
- Je n'aime pas ces raisonnements de l'âge. Il peut bien dérouler ses chiffres, j'ai dû arrêter le compteur au camp, il n'y a pas qu'une seule géographie du temps. 
- Jean cite subitement Oscar Wilde : "Le drame de la vieillesse ce n'est pas qu'on se fait vieux, c'est qu'on reste jeune. "
- Si on ne sait pas quand on va mourrir, on sent venir le moment où l'on s'y prépare.