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jeudi 24 mars 2022

Dans le silence du vent / The Round House de Louise Erdrich

États-Unis / Dakota du Nord - Été 1988.
Pour Joe, 13 ans, l'agression et le viol de sa mère marquent la perte de l'innocence et le début d'un été initiatique au cours duquel il va être confronté aux questions du droit et de la justice particulièrement complexes lorsque l'on vit dans une réserve indienne.
 
Dans ce roman, Louise Erdrich nous fait pénétrer dans un univers très proche de celui que j'avais découvert dans La malédiction des colombes / The Plague of Doves avec un cadre similaire - celui d'une réserve indienne du Dakota du nord - et des personnages que l'on semble retrouver - la tante, le grand-père, le juge tribal, le curé, etc. L'histoire est toutefois très différente. 
Le shéma narratif suit la chronologie des évènements de cet été tragique en nous permettant de suivre les bouleversements et les agissements de Joe, narrateur adulte devenu avocat qui revient sur cette période fondatrice de son adolescence. 
Il y a d'abord le choc, l'incompréhension et le deuil d'un cocon familial qui n'existe plus quand la mère s'isole du monde et se mure dans le silence. Il y a ensuite l'espoir d'agir avec son père, juge tribal avec lequel il reprend l'ensemble des dossiers de la réserve à la recherche d'indices ; un exercice qui s'avère finalement source de désillusions et de déception lorsque l'adolescent comprend la "futilité" des affaires jugées et les principes du "mille feuille" constitué des différentes juridictions traitant des affaires indiennes, compléxité et injustice garanties. Il y a la révolte lorsque le coupable est retrouvé et arrêté puis libéré pour des questions de technicalité. Il y a aussi l'amitié et le désir d'action du garçon qui va mener sa propre enquête avec ses copains pendant leurs vacances d'été, en parcourant à vélo tous les coins de la réserve à la recherche d'explications. Dans ce contexte sociologique particulier, ces jeunes personnages pas tout à fait sortis de l'enfance vont faire l'expérience du monde des adultes, une mise à l'épreuve leur faisant toucher une large palette de sentiments avec, à la clé, des décisions difficiles et irréversibles. Reposant sur les épaule d'un personnage de Joe très attachant, une trame plutôt "lourde" mais pas pour autant empoisonnée ni exempte de légèreté et de joies, oscillant entre colère, peur, culpabilité, impuissance largement contrebalancées par l'amitié, l'amour, l'insouciance, la solidarité ...
 
Un récit encore une fois admirablement construit, un fil tiré après l'autre jusqu'à ce que l'image d'ensemble prenne clairement forme ... pas tout à fait celle qu'on attendait.
Louise Erdrich montre une maîtrise parfaite du fond et de la forme qu'elle met au service de sa communauté pour lui rendre humanité et dénoncer les fléaux qui la frappe dans l'indifférence générale : ici, les violences et viols des "indigènes" qui restent monnaie courante, l'impunité de ceux qui commettent ces crimes et la complexité d'un système judiciaire infantilisant dans lequel la notion de justice semble bien diffuse. CQFD. Puissant et révoltant ! 

Du même auteur, voir aussi :

Titre français : Dans le silence du vent
Titre anglais : The Round House
Auteur : Louise Erdrich
Première édition : 2012

mercredi 15 décembre 2021

État de terreur / State of Terror de Hillary Rodham Clinton et Louise Penny

Aux États-Unis, une nouvelle administration reprend les rênes du pays après quatre années d'une présidence désastreuse menée par le président Dunn retiré à Palm Beach. 
Doug Williams est le nouvel occupant de la maison blanche et son secrétaire d'État en charge des affaires étrangères, Ellen Adams. Une nomination étonnante compte tenu du passif entre les deux personnages, sans doute pas exempte d'arrière-pensées entachées du désir de revanche. En effet, accompagnée de Betsy, son amie de toujours propulsée au poste de conseiller personnel, Ellen Adam revient de sa première visite en Corée du Sud, un fiasco pour une mission qui aurait dû rouler sur du velours. Ellen, magnat de la presse qui avait fait campagne contre la candidature de Williams a abandonné le contrôle de son empire à sa fille Katherine et comprend que le terrain sur lequel elle avance désormais risque d'être miné. 

Mais ces querelles de clôchers sont bien mineures lorsque l'Europe est secouée par une série d'attentats non revendiqués, l'explosion de bus à Londres, Paris et Francfort. Que signifient ces attentats ? Les États-Unis sont-ils menacés ? Où est, et que concocte Bashir Shah le redoutable trafiquant d'armes ? Et si la menace était plus proche qu'on ne le croit, cachée au cœur même des plus hautes sphères de l'État ? À qui faire confiance ?
 
Voilà Ellen lancée dans une course contre la montre, de Washington à Francfort, en passant par Oman, l'Iran, le Pakistan et Moscou ; le danger est partout et avance dans l'ombre des trafiquants, des terroristes, des mafias et des conspirationistes ; c'est un jeu du chat et de la souris dans lequel sont entraînés tous les proches d'Ellen, sa fille Katherine, son fils Gil et son amie Betsy.

Un thriller bien enlevé issus d'une collaboration réussie entre Hillary Rodham Clinton, l'ancienne candidate à l'élection présidentielle américaine / ancienne secrétaire d'État et Louise Penny, auteure de polars canadienne. J'ai aimé les personnages qui laissent la part belle aux femmes, les thèmes qui jouent sur des dangers bien réels de notre monde, la part de suspense et l'évolution des rapports des uns et des autres. Crédible, haletant et divertissant, tout ce qu'on demande à un bon thriller, à prendre comme tel.

Titre français : État de terreur (Édition prévue mars 2022)
Titre original :  State of Terror
Auteurs : Hillary Rodham Clinton et Louise Penny
Première édition : 2021

dimanche 12 décembre 2021

Pamela de Stéphanie des Horts


Roman biographique consacré à Pamela Harriman qui fut ambassadrice des États-Unis à Paris de 1993 jusqu'à sa mort en 1997, première femme à occuper ce poste, nommée par le président Clinton qu'elle avait contribué à faire élire ; son décès - une attaque cérébrale - sorti l'administration américaine de l'embarras causé par les poursuites entamées contre elle par les enfants de son dernier mari, le milliardaire Averell Harriman, l'accusant d'avoir détourné l'héritage de leur père à son seul profit.
 
Née en 1920, Pamela Digby a grandit dans une famille de l'aristocratie terrienne anglaise avec pour perspectives celles de son époque et de sa condition, le mariage et des enfant. Mais une fois "lancée", la jeune Pamela s'affranchit très vite des conventions et de l'ennui de son milieu car elle a bien l'intention de croquer la vie et de se frayer un chemin dans les cercles du pouvoir avec ses armes, la beauté et la dévotion des hommes qui entrent dans son lit, riches et puissants autant que faire se peut.
 
Elle épouse en premières noces Randolph Churchill, le fils de Winston, ce qui la propulse au cœur du pouvoir politique de son pays. Elle sera toujours très proche de son beau-père même après son divorce de Randolph, un homme faible, alcoolique et flambeur. Ses amants se succèdent et se comptent à la pelle, Ali Khan, Gianni Agnelli, Élie de Rothschild, Maurice Druon, Stravros Niarchos, etc. Elle a une réputation sulfureuse de femme scandaleuse et sans scrupules, d'intrigante et de putain, de courtisanne des temps modernes ou de grande amoureuse, c'est selon. Elle s'accorde à ses amants qu'elle aime plus agés qu'elle, véritable caméléon qui se fond dans leur environnement, même si pouvoir, argent et politique sont presque toujours une constante de ses innombrables conquêtes. 
Elle adopte la nationalité américaine en 1971 et se rachète une respectabilité avec ses deux mariages américains qui la laisseront deux fois veuve, le premier avec Leland Hayward (1960-1971), le second avec Averell Hariman (1971-1986).
 
Autant j'avais aimé La Panthère de Stéphanie des Horts, autant je me suis ennuyée avec Pamela, non pas que son destin soit moins significatif mais parce que j'ai souvent eu l'impression de lire un inventaire plus qu'un roman, avec de longues listes des amants, des personnes cotayées en leur compagnie et des lieux fréquentés pour lesquels j'ai passé beaucoup de temps sur google afin de pouvoir associer des visages, des images voire quelques informations complémentaires pour mieux contextualiser ; le personnage et le roman y perdent nécessairement en fluidité et en profondeur. La lecture que j'avais faite de Les cygnes de cinquième avenue / The Swans of Fifth Avenue de Mélanie Benjamin m'a toutefois aidée à naviguer et à apprécier un peu mieux la partie New Yorkaise évoquant Babe Paley, Truman Capote et des événements mondains de l'époque. Le roman fait également allusion à d'autres personnalités traitées dans les romans de Stéphanie des Horts (Jeanne Toussaint, les soeurs Livanos, Jackie Kennedy, etc.). 
Globalement, l'écriture ne m'a pas particulièrement emballée, utilisant une alternance de la 1ere et de 3eme personne dans une narration au rythme très soutenu pour dérouler une vie peut-être trop bien remplie, très mondaine et dans l'entre-soi des lieux d'influence et de pouvoir.
 
Le portrait d'une femme vivant à l'excès, négligeant son fils, aimant les hommes dans la démesure en se moquant du qu'en dira-t-on, se consolant de l'un avec l'autre tout en gardant des liens de fidélité et d'influence avec ses ex .... un destin certes peu commun mais qui m'a finalement déçue dans la façon dont il a été traité dans ce roman.

Titre : Pamela
Auteur : Stéphanie des Horts
Première édition : 2017

dimanche 5 décembre 2021

La Malédiction des colombes / The Plague of Doves de Louise Erdrich

 
États-Unis - Dakota du nord

Pluto est une petite ville (imaginaire) édifiée aux temps des pionniers de la construction du chemin de fer, située à proximité d'une réserve indienne.
C'est là qu'à la fin des années 1960, Evelina et son frère encore enfants écoutent leur grand-père Mooshum, un vieil homme irrévérencieux et porté sur la bouteille, raconter ses histoires du passé aux versions régulièrement revisitées. Il n'y en a qu'une un peu à part, confiée une seule fois, celle du meurtre de toute une famille de fermiers, survenue 50 ans plus tôt, jamais élucidée mais pour laquelle quatre indiens de la réserve ont été lynchés sans autre forme de procès. Un épisode qui, à des degrés divers et sur plusieurs générations, a touché toute la communauté locale, blanche, indienne et/ou métis. 
 
Avec ce roman chorale dans lequel alternent les voix, les points de vues et les époques couvrant presque un siècle d'histoire, Louise Erdrich nous offre la chronique de ce petit coin perdu de l'Amérique marquée par un drame, avec ses communautés qui cohabitent, s'observent, se méprisent ou se fondent parfois au cœur d'une société rurale qui s'atrophie irrémédiablement. 
S'y côtoient une famille indienne, un juge tribal, un banquier détourneur de fonds passionné de philatélie, un prédicateur illuminé, des prêtres, une femme médecin, des vieilles dames avides de secrets et de confessions qui consignent et publient l'histoire locale dans une gazette, des témoins et/ou des descendants liés à "l'affaire" du meurtre et du lynchage, des honnêtes gens et d'autres pas. Tous ces personnages se révèlent à travers ce que les autres perçoivent d'eux et de leur vécu, il est question d'amour et de haine, de culpabilité et d'innocence, de cupidité, de religion, de racisme, de musique, d'éducation, d'un peu de tout ce qui fait la vie.
 
La construction du roman est déroutante au départ tant il semble partir dans tous les sens mais il faut se laisser guider, chaque chapitre se termine sur un élément qui semble annoncer le passage de relais pour le suivant, et il faut faire confiance au talent de l'auteur qui maîtrise parfaitement son art : chaque chapitre, chaque histoire, chaque secret est comme la touche du peintre qui, petit à petit, vient enrichir la toile pour donner forme à son oeuvre, un tableau qui ne se révèle pleinement qu'une fois achevé. Le livre maintenant refermé, je trouve qu'il est remarquablement composé, tout finit par s'imbriquer et à prendre sens, chaque détail a son importance (les timbres, le violon, etc.) et la dimension humaine de chaque personnage est rendue dans toute sa complexité, jamais tout noir ou tout blanc parce que les choses ne sont jamais aussi simples qu'elles paraissent et qu'il y en a toujours qui nous échappe si on ne prend pas en compte tous les points de vues. Un livre pour s'en laisser conter, bien écrit, riche et dense sur tous les plan, je suis séduite !
 
Auteur américaine aux origines amérindiennes revendiquées, Louise Erdrich a une bibliographie déjà conséquente mais je la découvre avec ce livre. Nul doute que je m'y intéresserai à nouveau car me voilà piquée !
 
Extraits du texte :
I saw that the loss of their land was lodged inside them forever. This loss would enter me, too. Over time, I came to know that the sorrow was a thing that each of them covered up according to their character - my old uncle through his passionate discipline, my mother through strict kindness and cleanly order. As for my grandfather, he used the patient art of ridicule. 
 
What men call adventures usually consist of the stoical endurance of appealing daily misery.
 
Freedom, I found, is not only in the running but in the heart, the mind, the hands. 

There are ways of being abandoned even when your parents are right there. 

When we are young, the words are scattered all around us. As they are assembled by experience, so also are we, sentence by sentence, until the story takes shape. 

The present was enough, though my work in the cemetery told me every day what happens when you let an unsatisfactory present go on long enough : it becomes your entire history.
I'd already picked my quote : the universe is transformation.
 
Titre français : La malédiction des colombes 
Titre original : The Plague of Doves
Auteur : Louise Erdrich
Première édition : 2008

dimanche 22 août 2021

Jolis jolis monstres de Julien Dufresne-Lamy

 
Quand James, alias Lady Prudence de la maison Xtravaganza, rencontre Victor Santiago dans un bar de New York, souvenirs et confidences jaillissent. L'ancienne Drag Queen afro-américaine flamboyante qui a vécu le bouillonnement des grandes années du drag, du voguing, des bals, des "maisons/familles", des clubs dans le New York des années 1980 se raconte au jeune père de famille latino californien fasciné, qui se cherche avant de devenir lui-même Maya Guadalajara, candidate montante d'une émission de télé-réalité dédiée aux drags. 
 
Une histoire en miroir portée par une narration à la deuxième personne du singulier, d'abord par la voix de James puis par celle de Victor, avec ce "tu" qui souligne la proximité et l'intimité des deux hommes se livrant l'un à l'autre en toute confiance, dans une véritable communion de cœur.
 
Au travers de leurs deux histoires individuelles, deux générations, deux jeunesses séparées d'une trentaine d'année, c'est toute une chronique sociétale qui se dessine sur ce monde tout en paillette, en clinquant, en démesure et en extravagance, fauché à son firmament par le sida avant de se réinventer en trouvant de nouvelles voies d'expressions grâce au développement des réseaux sociaux. 
 
Mais derrière l'exubérance et l'impression de fête permanente se cachent des individus, des destins, des parcours très variés, souvent douloureux, en recherche de reconnaissance, des anonymes et d'autres personnages "secondaires" devenus des célébrités, des chanteurs, des artistes, peintres, photographes comme Madonna, David Bowie, Prince, Jean-Paul Gaultier, Tom Waits, Nick Cave, Ladu Bunny ou RuPaul, Keith Haring ou Nan Goldin parmi tant d'autres.
 
Fabuleusement écrit, ce roman - presque un témoignage - ouvre avec délicatesse et humanité la porte d'un monde que je ne connaissais pas sinon au travers de quelques photos et de reportages. 
Un énorme coup de cœur ♥ après la vie rêvée des hommes de François Roux avec lequel quelques éléments de l'histoire et de l'ambiance du New York des années 1980 se recoupent en se complétant, l'éclairage et les points de vues n'étant pas exactement les mêmes. 
Différent, original, incontournable, à lire absolument ! 
  
Tirés du texte :
Au bal, tu viens montrer ton arrogance. Tu es vue, tu es venue, tu vaincras, c'est notre devise. Dans la vie, on nous ignore, on nous rejette, on nous brise les genoux à coup de batte de fer. Voilà pourquoi on se retrouve là. 
C'est notre façon d'exister. Notre manière de faire comme les Blancs. D'être des superstars.  

Les plus perfectionnistes arrivent à midi. Chaussées de vieilles tennis jaunies, elles passent sept heures devant leur reflet. 
Travail de peintre et de modèle. Les angles et les ombres du visage, les sourcils et les ongles, choyées au crayon. 
Personne ne sait à quel point c'est difficile de ressembler à des femmes. 

Vous êtes des hommes, des femmes ? Ou des lesbiennes ? Des femmes de mauvaise vie peut-être ? Des coureuses de rempart ? 
Ou des artistes, alors ? Et dites, vous vous droguez ?
(...) Avec les drags, les hommes se comportent toujours comme des trouducs. Ce doit être écrit dans la Bible ou le code génétique. Dans la hiérarchie des proies, les hommes nous situent entre la jeune fille "qui l'a cherché" et la catin immigrée. 
(...) Ceux qui nous font le plus de peine, ce sont les gays et les lesbiennes qui nous jugent, sans comprendre. 
- C'est quoi votre problème ? Pourquoi vous nous caricaturez ? A cause de vous, le monde nous prend pour des fofolles hystériques.
(...) - Vous pensez que l'on remue les fesses pour faire les belles ? On déplace les structures nous. On combat. 
En montrant nos différences, on étrangle les carcans normatifs de l'identité.
 
Je lui explique la différence entre cross-dresser, travestis, female impersonators, drags et transgenres.
- La différence, c'est notre corps. Ce qu'il te dit tout au fond. 
 
Certains répètent inlassablement qu'on est des monstres. Des fous à électrocuter. 
Alors que d'autres pensent que l'on est les plus belles choses de ce monde. (...)
Nous sommes des centaures, des licornes, des chimères à têtes de femmes. 
C'est vrai que nous sommes les plus jolis monstres du monde.
Pendant plus d'un an, ton monstre et toi m'avez tout raconté. Le temps, le succès, l'érosion, les sifflements, les coups durs, les déboires, les au revoir. Tu as perdu quatre cent cinquante-quatre amis à cause du sida. Non, tu rectifies, quatre cent cinquante-cinq : Paris DuPree est morte l'an dernier chez elle à Capitol Reef et personne n'en a parlé parce qu'il n'était personne. 
-Nous sommes personne. Seulement des hommes dans des robes.   
 
Pour les queens, il existe trois types de performances. Celle qui reproduit l'image hétéronormative. Celle qui la rejette. Et celle qui la déplace. Pour ce soir, je choisis la troisième. Je veux être différente. Briser les conventions. Réunir les hommes et les femmes, les belles pédales et les beaux fils à papa. Dans mon numéro, je vais marier les refoulés, les touristes, les locaux, les malades. 
Faire des nœuds dans les genres. Les bisexuels, les lesbiennes, et les trans. Éclater le binaire. 
Faire de l'identité une grande fête, avec les paillettes, mes revendications et ma robe d'homme homosexuel.
 
  N'oublie jamais qui nous sommes, Victor. Nous sommes un petit pays de fou dans la doublure du monde. Bric-à-brac de bric et de broc, clandestin, cachés dans les replis des consciences. Nous devons montrer nos nuances, nos ratures, nos erreurs de la nature. Nous sommes une chose et une autre, tout et son contraire, nous sommes la perfection et ses défauts. Nous sommes les maharadjahs sans visage, alités par la fièvre ou endiablés sur le dancing. On n'a pas peur du grabuge et de la nuit qui s'écroule sur les toits. Les drags et les trans meurent chaque jour mais on tient bon. 
On passe sous les échelles en ricanant. On ouvre les parapluie et brise les miroirs. 
On amadoue les mauvais sorts et les chats noirs parce que nous aussi, nous ne sommes que de la chair de gouttière. 
 
Titre : Jolis jolis monstres
Auteur : Julien Dufresne-Lamy
Première édition : 2019

jeudi 19 août 2021

La vie rêvée des hommes de François Roux

1944. Pendant une semaine, dans Paris libéré, Stanley, soldat américain, et Paul, soldat français, vivent un amour passionné... Mais chacun rejoint ensuite son régiment, son pays, sa vie et le temps va passer, de la fin de la guerre jusqu'à nos jours, les deux hommes profondément marqués par cette rencontre d'une vie. 
L'américain nous fait plonger dans un New York d'après-guerre un peu fou où naîtront les grands mouvements de luttes pour la défense des droits pour tous, riche héritier mis sur la touche par son père, bourreau des cœurs infatueux et désillusionné hantant la vie nocturne de la grosse pomme.
Le français, pêcheur breton, choisira quand à lui la "normalité", le mariage et une vie de famille permettant de préserver les apparences avec ses insatisfactions et ses doutes pour lui et les siens, l'impression de décallage avec son être profond avant d'accepter les transformations douloureuses nécessaires afin de s'assumer en faisant abstraction du "qu'en dira-t-on".   

D'un bord à l'autre de l'Atlantique, au travers des événements des vies de Stanley et de Paul, ce roman nous livre tout à la fois une chronique intime et une grande fresque historique de l'évolution de la condition homosexuelle et de celle des mentalités. Le passage d'un monde où il faut vivre caché, dans lequel un homme aimant un autre homme est un crime, à celui d'aujourd'hui, plus égalitaire avec ses défilés et l'avènement du Pacs et du mariage pour tous, en passant bien évidemment par les années sombres du "cancer gay", le SIDA.
 
Voilà un livre finement écrit, touchant et marquant, associant habilement l'intime au général, plein d'humanité et de cet amour transcendant l'espace et le temps. Des personnages attachants et de beaux portraits d'hommes qui souffrent dans leurs relations au père, aux autres. Un livre qui évite les clichés et aborde avec justesse beaucoup de sujets sur le coming out, les incompréhensions et les rejets, les brimades, les violences, la solitude, la honte, l'interdit, la bêtise, etc.
 
Magnifiquement écrit, une belle histoire d'amour, un coup de cœur ❤️, à lire  !
   

Tirés du texte :
On le sait, ce ne sont pas les lieux en eux-mêmes qui fixent la mémoire, c'est grâce aux émotions qui y sont rattachées que nous pouvons garder tenace en nous le souvenir des choses.

Plus les choses étaient visibles, plus les crispations étaient grandes ; plus la liberté des uns prenait de l'ampleur, plus les autres craignaient de devoir renoncer à l'ordre immémorial qui les avait toujours protégés.

Titre : La vie rêvée des hommes
Auteur : François Roux
Première édition : 2021

lundi 16 août 2021

L'enfant du train / While Paris Slept de Ruth Druart

 

Juin 1953 - Santa Cruz, Californie. 
Jean-Luc, Charlotte et Sam, 9 ans, forment une famille unie, ils ont tourné la page du passé et vivent le rêve américain après avoir fuit la France à la fin de la seconde guerre mondiale.
 
Printemps 1944, Paris sous l'occupation allemande.
Jean-Luc a 21 ans, il est employé à la SNCF, affecté à l'entretien des voies à Drancy. 
Charlotte a 18 ans, elle a arrêté ses études et travaille à l'hôpital allemand.
David et Sarah se cachent avec leur nouveau-né Samuel mais ils sont arrêtés et embarqués dans l'un des derniers trains à destination de l'Est. Dans un geste de désespoir, Sarah abandonne Samuel à un inconnu - Jean-Luc- au moment de monter dans le train. 
 
1953
David et Sarah ont survécu à la déportation et recherchent leur fils Samuel ...
 
Construit sur des allers-retours dans le temps et l'espace, entre la fin de deuxième guerre mondiale et le début des années 1950, entre la Californie et Paris, ce premier roman de Ruth Druart nous entraîne dans une histoire déchirante déclinant avec intelligence le thème de l'amour filial. Un roman sur fond de drame historique, axé sur deux couples de parents aimants, l'un adoptif, l'autre biologique, qui revendiquent la garde d'un enfant, Samuel/Sam. 
Les personnages n'ont rien d'héroïques, ce sont des hommes et des femmes ordinaires pris par des événements qui les dépassent. L'auteur leur donne corps et voix à tour de rôle en dressant leurs portraits sans glorification, chacun avec ses forces et ses faiblesses, ses doutes, sa façon de vivre les événements, le cadre familial et professionnel, les sentiments de couple, celles de la relation à l'enfant et de l'enfant aux adultes. 
Un roman riche en émotions qui ne laisse pas insensible et capable de m'arracher quelques larmes au passage.  Certains choix  m'ont parfois laissée dubitative (la rupture totale avec la France, même du point de vue linguistique, de Jean-Luc et Charlotte) et d'autres auraient peut-être mérité quelques éclaircissements (le procès de Jean-Luc par exemple) mais ne remettent pas en cause la qualité de ce livre qui m'a absorbée.
Malgré la noirceur des circonstances, la tension de la société d'un Paris sous occupation allemande, la déportation de David et Sarah, la fuite vers l'Espagne de Jean-Luc et Charlotte, c'est finalement beaucoup, beaucoup d'amour qui ressort de ces pages.
 
Une lecture agréable et une façon subtile et inventive de mêler contexte historique à la tragédie psychologico-familial formant le coeur de l'intrigue. Un excellent premier roman ♥. 
 
Titre français : L'enfant du train
Titre anglais : While Paris Slept
Auteur : Ruth Druart
Première édition : 2021

lundi 26 juillet 2021

Nous rêvions juste de liberté de Henri Loevenbruck

J'ai appris la paix, j'ai appris la vanité, l'éphémère, la fragilité des choses et le souffle léger de la vie, j'ai vu la brièveté de l'existence, j'ai vu le temps qui passe et qui n'est rien, j'ai ri de nos espoirs idiots, de nos combats imbéciles, 
et plus rien ne m'a paru aussi grand que la route elle-même. 
 
En prison, un homme se souvient de ce qui l'y a conduit, un simple "nous rêvions juste de liberté" érigé en principe de vie  ... 
A Providence il y avait d'abord la "bande à Freddy" avec Oscar, Alex, et lui, Hugo alias "Bohem" surnommé ainsi parce qu'il vivait alors dans une roulotte, celle que lui avait laissé Papy Gallo. Une bande de copains en guise de famille pour faire les quatre cents coups et se substituer à celle de naissance marquée par les coups, le manque d'amour et une petite sœur, Véra, fauchée trop jeune par une moto. 
Plus tard, il y a la bande à Bohem et sa moto Lipstick, un road trip à moto à travers les États-Unis pour échapper à l'ennui dans une fuite éperdue et tenir une promesse, retrouver le frère d'Alex. Une vie de nomades sans attaches, toujours sur la route, à laquelle viennent s'adjoindre Sam, Fatboy, Mani puis les filles, Mélaine et Ally. Une vie de rencontres, d'amitié, d'indépendance, de folies parfois, de projets, de trahisons et la solitude aussi. Un parcours initiatique qui a pour prix, celui de la liberté.
 
Dans un style "parlé familier", celui de Bohem, Henri Loevenbruck nous entraîne dans un road trip ébouriffant qui n'est pas sans rappeler, dans un registre un peu différent, le film emblématique de 1969, Easy-Rider avec Henri Fonda. Cette inoubliable bande de gamins sans éducation, franchement déjantée mais néanmois attachante, est animée par le désir de vivre et d'exister ; il y a de l'insoumission, le mépris des conventions mais aussi des valeurs, la drogue, des trafics, des bagarres, des bêtises petites et grosses, de l'innocence et de la violence, du sexe et du Rock'n Roll. Une horde ne respectant qu'un seul code LH&R (Loyauté, Honneur et Respect) auquel Bohem ne dérogera jamais et une épopée aigre-douce prenant pour terrain de jeux les grands espaces américains et le monde des clubs de motos qu'on découvre, avec leurs règles, leurs affiliations et leurs codes particuliers.
 
Un souffle épique contemporain endiablé, porté par un vent de liberté. Explosif !
 
Tirés du texte :
Dans la vie, je crois qu'il vaut mieux montrer ses vrais défaut que ses fausses qualités. Vaut mieux surprendre que décevoir.
 
Essaie de ne jamais oublier tes rêves. La vie, les gens, tous essaieront de t'empêcher d'être libre. La liberté, c'est un boulot de tous les jours. Un boulot à plein temps. 
 
Titre : nous rêvions juste de liberté
Auteur : Henri Loevenbruck
Première édition : 2015 

lundi 7 juin 2021

Pure de Linda May Klein

 
Aux États-Unis, Lisa Kay Klein a grandi au sein de l'église évangeliste et de la "culture de la pureté" émergeante dans les années 1990 avec ses anneaux de pureté, ses serments de virginité/pacte de pureté jusqu'au mariage, etc. Un mouvement culturel accompagné de messages débilitants et entachant la sexualité de toute une génération : les filles y sont vues comme des objets de tentation pour les hommes, et la moindre expression de leur sexualité, une "faute" leur incombant, un pas irréversible vers la damnation sans espoir de rédemption. À la longue et avec le recul, les messages répétés et intégrés par toute cette génération de femmes blanches ont eu pour beaucoup un effet traumatisant à long terme avec son lot d'anxiété, de peurs et même de symptômes pouvant se rapprocher de ceux des pathologies PTSD (Post-Traumatic Stress Disorder). Des femmes qui se retrouvent bloquées dans un "cycle de la honte" auquel il est difficile d'échapper, notamment lorsqu'elles sont portées par leur foi et qu'elles risquent le rejet de leur communauté. 
 
Dans ce livre, Lindae Kay Klein expose son parcours dans cet environnement,  ses questionnements, la façon dont elle a brisé le cycle dans lequel elle était piégée sans pour autant renoncer à sa foi et surtout son partage d'expériences avec les autres femmes de sa génération qui ont accepté de témoigner. Recueil d'interviews parfois déchirantes, entre essai et ouvrage journalistique, l'auteur a "porté" son livre pendant dix ans avant de trouver le ton et la volonté de le terminer, persuadée de la nécessité de le publier pour libérer la parole et alimenter un débat que toutes les communautés ne sont pourtant pas prêtes à avoir. 
 
L'ouvrage a ses limites que l'auteur admet puisqu'elle ne s'est basée que sur ce qu'elle connaît et ses contacts - une communauté blanche évangéliste - mais la portée de ses propos n'en reste pas moins valable dans d'autres groupes ou d'autres religions. 
Un coup de projecteur "de l'intérieur" pas toujours évident à suivre si on n'est pas au fait de la place des églises évangélistes aux États-Unis mais l'analyse, très poussée, est très intéressante : ces mouvements de "pureté" ont de terribles effets pervers sur la sexualité ainsi que sur le role et la place accordésrespectivement aux femmes et aux hommes dans la société, une "culture" qui continuent malheureusement de faire des adeptes et de se répendre à travers le monde.
 
Extraits du texte :
Evangelical Christianity's sexual purity movement is traumatising many girls and maturing women haunted by sexual and gender-based anxiety, fear, and physical experiences that sometimes mimic the symptoms of post-traumatic stress disorder (PTSD). Based on our nightmares, panic attacks, and paranoia, one might think that my childhood friends and I had been to war.  And in fact, we had.  We went to war with ourselves, our own bodies, and our own sexual nature's, all under the strict commandment of the church. 

The purity message is not about sex. Rather, it is about us : who we are, who we are expected to be,
 and who it is said we will become if we fail to meet those expectations. 
This is the language of shame. 
Shame is the feeling "I am - or somebody else will think I am - bad"
 (as opposed to guilt, for example, which is associated with the feeling "I did something bad"). 

Shame tends to make people feel powerless and even worthless. It creates a fear of abandonment that, ironically, makes us push others away. We want to hide those aspects of ourselves we are ashamed of, so we may emotionally withdraw from those close to us, lash out at them to keep them at bay, or isolate ourselves in self-blame. Whatever it takes to keep the world (including ourselves) away from those parts of us that we have come to believe make us bad. 

Evangelical Christianity is the single largest religious grouping in the United-States. 
More than a quarter of American belong to it, and more than a third of American adolescents do. 

First, the researchers are finding that purity teachings do not meaningfully delay sex. Second, they are finding that they do increase shame, especially among females. And third, they report that this increased shame is leading to higher levels of sexual anxiety, lower levels of sexual pleasure, and the feeling among those experiencing shame that they are stuck feeling this way forever. Oh, and it doesn't get better with time... It gets worse! 

It's time we teach our daughters that their ability to be good people depends on their being good people, not on whether or not they're sexually active. 

Generally speaking, purity culture excuses male sexuality and amplifies female sexuality, 
and it shames consensual sexual activity and silences nonconsensual sexual activity.
 
Titre original : Pure, Inside the Evangelical Mouvement That Shamed a Generation of Young Women and How I Broke Free. 
Pas (encore) de traduction française.
Auteur : Linda Kay Klein 
Première édition :  2018

mardi 23 mars 2021

Âpre cœur / Sour Heart de Jenny Zhang

 

 
Ce recueil de sept nouvelles nous emmène sur les traces de Christina, Lucy, Annie, Jenny, Mande et Stacey, des gamines de neuf/dix ans, immigrées chinoises aux États-Unis, vivant en périphérie de New York dans les années 1990. Leurs parents sont issus de la génération ayant grandi pendant la révolution culturelle ; ils sont venus chercher une vie meilleure au pays de cocagne sans forcément mesurer les difficultés auxquelles il faut faire face. Les sept histoires sont liées les unes aux autres d'une façon ou d'une autre car certaines de ces petites filles se sont croisées à un moment de leur parcours, et le livre forme une boucle avec Christina placée au cœur du premier et du dernier chapitre. 
 
Voilà une lecture qui sort des clous et qui ébouriffe, plutôt inattendue. Ces tranches d'enfance sont livrées du point de vue des fillettes, de façon brutale parfois très crue, en évitant les travers habituels liés à cette période de la vie, sans édulcorer ni faire dans la dentelle, en faisant abstraction de toute notion d'idéalisation, d'angélisme, de diabolisation ou de victimisation dans la façon de traiter le sujet.
Au fil des pages, l'auteur aborde beaucoup de choses qui transparaissent et cohabitent dans ce monde à la frontière de la petite enfance et de l'adolescence, pas toujours antinomiques : relations aux parents et des parents, famille, voisinage, amour, misère, colère, désillusion, vulgarité, expériences, peurs, alcool, petits boulots, combines à la fois drôles et désespérantes, petites et grandes frustrations, apprentissage, amitiés, préjudice, humiliations, résignation, conditions de vie, petits moments de bonheur, communautés, solidarité et rivalités, langue, relation à la Chine, sexualité, séparation, aspirations et rêves, etc.
 
Un texte explosif, irrévérencieux, subversif et troublant, qui renverse pas mal de clichés sur la "communauté chinoise" et le regard à l'enfance. Jenny Zhang est une voix unique qui tranche par rapport à  tout ce que j'ai pu lire sur ces sujets et il y a fort à parier que cette lecture ne laissera personne indifférent, en positif ou en négatif car certains passages sont particulièrement dérangeants. Il faut dire que les parents des protagonistes portent un double handicap, celui d'avoir grandit sans repères éducatifs et sans instruction du fait d'une révolution culturelle profondement destructrice, et celui de l'immigrant avec toutes les difficultés liées à l'installation dans un nouveau pays. 
 
Des histoires denses, riches, brutales mais aussi pleines d'humanité, qui bousculent et m'ont parfois fait sortir de ma zone de confort. 
À l'arrivée, un livre à valeur universelle qui compte, puissant et marquant. ❤️
 
Tirés du texte :
 She wasn't going to let someone else be better than her at making her children feel pain or scare them more than she could, 
and to her, that was a form of protection.
 
That trip didn't make them travelers, at least not the way the people I met at Stanford would speak of travel ; that trip just made them immigrants,
 it made them charity. They became people to be saved, to be helped by institutions and individuals. 

Maybe we would grow apart, he would develop a personality that I would know nothing about, We would start our families, have children of our own, and there would come a point when in thinking about "family" we would think of the ones we made, not the ones we were from. From  that point on, I would refer to him as "your uncle" and he would mostly refer to me as "your aunt"  and it would take a long time for our children to even understand that we were siblings first, but more than that, our children just as we hadn't, would likely not think much about a time before they were born, a time when he was my brother and I his sister,  and together, we were our parents' children. 

Being someone is terrifying. I long to come home, but now, I will always come home to my family as a visitor, and that weighs on me,
 reverts me back into the teenager I was, but instead of insisting that I want everyone to leave me alone,
 what I want now is for someone to beg me to stay. 

At home we spoke Chinese. None of us knew how often and how badly the other made mistakes in English. None of us knew the other's humiliations.

If I somehow escaped drugs, pregnancy, pimps, and gangbangers, then I would still have to deal with my parents, and the constant unloading of their fears made it impossible for me to fear the feared things themselves as all my time was taken up fearing my parents would never stop fearing. 

That was the secret of being me back then : if you never say a word, people will think you don't know anything, and when people think you don't know anything, they say everything in front of you and you end up containing everything. On the inside, I was vast. On the outside, I was known idiot. 

People died of anger back then. They died of humiliation, they died of sadness, they died of longing. They died of shame. Families were separated. Husbands and wives assigned to provinces thousands of miles away from each other. My mother and father saw each other five times in ten years.I saw my father a total of three times after my ninth birthday. People my age walk with cane because they were sent to the countryside and worked to exhaustion. 
 
Her mom was from Taiwan and my mom was from mainland. According to my mom, that made all the difference. 
"it means they fled after the civil war. They were on the losing side. It means they went to school. They live now the way people in China did sixty years ago. The women don't work. They have multiple children if they can. It's the old country, they live like it's still 1920. It's not normal. The men are vicious. They have free rein to beat their wives. It's not look down over there. "
 
 My sweet, well-intentioned parents, no matter how much they tried to see and anticipate and prevent all the things that could hurt me, 
 in the end, had no idea what truly frightened me.
 
I would hate him for hating her and then I would hate her for hating him. Then I would hate myself for not protecting my mother and then I would hate my mother for needing me to protect her, and then I would hate my father for causing my mother to need that protection, and finally, I would hate them both for insisting that the person who really needed protection was me, and if I had any chance of surviving, I would have to be better than perfect. What I wanted to know was if my parents couldn't even be satisfactory to each other, than why I was expected to be perfect? 
 So I was fed and I was looked after and I was encouraged to be perfect and I was told over and  over that life would always improve, that this was how anyone at all was supposed to live, by striving, by being perfect when you were young and it was still easy to be perfect because just wait, my father would say, just wait until you're older, but I didn't need to wait. I was young now and I found it so fucking hard. 

To know the true wonder of suddenly existing was to know the true fear of suddenly ceasing to exist.

Titre original : Sour Heart
Titre français : Cœur âpre
Auteur : Jenny Zhang
Première édition : 2017

mercredi 11 novembre 2020

A Very Stable Genius de Carol Leonnig et Philip Rucker

  

Rédigé par Carol Leonnig et Philip Rucker, journalistes du Washington Post tous deux récipiendaires du prestigieux prix Pulitzer, ce livre traite du chaos de la présidence Donald Trump "de l'intérieur". Je n'ai pas trouvé de version française de l'ouvrage mais il est vrai que cette lecture nécessite une certaine connaissance des rouages de l'admisnitration américaine ainsi que celle des nombreuses personnalités citées. 
 
L'essai est basé sur des centaines d'heures d'interviews, plus de deux cents "sources" remontant jusqu'au plus haut niveau de l'État, des témoins directs dont certains parlent pour la première fois et dont bon nombre a souhaité gardé l'anonymat. Ils nous plongent dans un monde complètement paranoïaque, au coeur de la maison blanche et des moments les plus controversés des trois premières années de la présidence Trump. Une sorte de "House of Cards" (pour les amateurs de la série) encore plus tordue que la fiction avec son lot de mensonges, d'intimidations et de pressions sur des collaborateurs de tous niveaux, de bras de fer, de carrières brisées et de professionnels remerciés à coup de Tweets alors que valsent les avocats chargés de maintenir à flot un navire qui louvoit en prenant l'eau de tous bords.
 
On y retrouve les divers "scandales" qui ont emaillé l'actualité américaine et internationale ces dernières années, de la question de l'influence russe sur la campagne de 2016 au "règlement de la question nord coréenne", des rencontres controversées avec Vladimir Poutin ou Kim Jung Un à qui le président fait plus confiance qu'à ses propres services, ses "accrocs" avec Theresa May, les problèmes à la frontière, le blocage du budget fédéral au mépris des employés, l'enquête et le rapport Robert Mueller dont chaque terme a été trop lourdement pesé, etc. Il en ressort surtout un portrait totalement mégalomaniaque de Donald Trump tout à son égo, colérique, incompétent, versatile, imprévisible, méprisant les règles et la loi, dangereux, persuadé de tout savoir et d'avoir raison alors qu'au final seule compte l'allégeance et l'attention à sa propre personne.
 
Tiré d'une foultitude de publications pour la qualité et le sérieux de ses rédacteurs, ce document surfe sur la vague de l'actualité et d'un personnage hors du commun qui n'a pas fini de faire couler l'encre ... on pourrait presqu'en rire tant on atteint parfois l'absurdité mais c'est plutôt à méditer le plus sérieusement du monde quand on sait que tout cela s'est passé "au plus haut niveau de la plus grande démocration du monde', sic, et que Donald Trump obtient plus de 70 millions de voix au scrutin de 2020 dans un pays complètement fracturé ... tout simplement Ter-ri-fiant !
 
Nota : le titre A Very Stable Genius / Un Génie très Stable fait référence à un qualificatif revendiqué plusieurs fois par Trump lui-même après la publication en 2018 du livre de Michael wolff Le Feu et la Fureur / Fire and Fury. À l'époque, le président en exercice avait menacé l'auteur de poursuites en justice mais s'en était abstenu parce que justement il était "un génie très stable", signe de sa très grande intelligence !      
    
Sur Donald Trump, voir aussi :
 
Titre anglais : A Very Stable Genius
Pas de traduction française
Auteurs Philip Rucker et Carol Leonnig
Première édition : 2020 

mardi 27 octobre 2020

Histoire de ma vie / My Autobiography de Charlie Chaplin

 

Comme l'indique parfaitement le titre, ce livre est une autobiographie de Charlie Chaplin dans laquelle j'ai eu envie de me plonger après la fascinante visite de Chaplin's world à Vevey en Suisse, un musée parfaitement mis en scène qui lui est dédié dans la maison où il a passé les 25 dernières années de sa vie.
 
Avec beaucoup de regrets, je l'ai lu dans la version française que je trouve très mal traduite/écrite, avec beaucoup de lourdeurs, d'anglicismes et de traductions littérales qui font tomber complètement à plat ce qui sont sans doute des traits d'humour (et qu'on devine parfois quand on les remet en version anglo-saxonne). Faute de version digitale en anglais,  je me suis tout de même accrochée pour lire jusqu'au bout.
 
On se retrouve plongé dans une toute autre époque en commençant par ses parents issus du monde du spectacle et un frère dont Chaplin restera toujours très proche après une enfance à la Dickens dans le Londres de la fin du 19ème siècle, suivent les souvenirs des tournées théatrales burlesques alors qu'il est encore tout jeune au sein d'une troupe anglaise dans son pays d'origine puis aux Etats-Unis, ce qui va l'amener au cinéma et au personnage de Charlot qui connaitra un succès planétaire, du cinéma muet au cinéma parlant, de l'adulation aux controverses avec le gouvernement américain qui l'obligent finalement à revenir s'installer en Europe en 1952.

Un livre un peu désuet mais authentique dans lequel Chaplin s'efforce d'expliquer sa façon de travailler, ses sources d'inspiration, ses rencontres avec des personnalités prestigieuses aujourd'hui oubliées pour certaines, ses difficultés à la fin de sa période américaine tout en restant très pudique sur sa vie personnelle et familiale.
Un témoignage qui ne vaut peut-être pas la visite de sa maison à Vevey mais qui la complète tout de même, notamment sur la période précédent son départ des Etats-Unis et son installation en Suisse que j'ai trouvé particulièrement intérressante. 
 
Un personnage et une vie hors du commun.
 
Titre français : Histoire de ma vie
Titre anglais : My autobiography
Auteur : Charlie Chaplin
Première édition : 1964 

jeudi 15 octobre 2020

Le silence d'Isra / A woman is no man de Etaf Rum

 

It's time you grew up and learned this now: a woman is not a man (...) Fair or not, that's the way of the world.

1990
Isra a 17 ans quand elle épouse Adam, un mariage arrangé selon la tradition palestinienne. La jeune fille aime lire (en cachette) et aurait bien continué à étudier mais elle est docile et résignée, ses parents ne lui laissent de toute façon pas le choix : elle suit son époux, de Palestine à Brooklyn aux Etats-Unis où sa belle-famille a émigré vingt ans avant. Elle quitte donc la maison de ses parents pour celle de son mari sans vraiment savoir ce qui l'attend, en espérant que, peut-être, sa condition de femme s'en trouvera amélioréee et qu'elle saura gagner l'amour au sein de son nouveau foyer. Mais si le pays change, la pression culturelle reste la même: elle se retrouve aussi cloîtrée et chargée de corvées ménagères qu'auparavant, placée sous la houlette de sa belle-mère Fareeda au lieu de celle de sa mère, avec en plus le devoir, en tant qu'épouse du fils aîné, de "produire" au plus vite un héritier. Les grossesses s'enchaînent, épuisantes, et il faut s'occuper des enfants : une fille Deya, puis deux, puis trois, puis quatre, autant de "balwa/fardeaux" mais, comble de honte, pas de mâle tant attendu...

2008
Deya a dix-huit ans, elle est en dernière année de lycée et comme sa mère avant elle, elle aime la lecture ; elle souhaiterait poursuivre des études à l'université mais ses grands-parents s'y opposent ... et comme le veut la tradition pour toutes les jeunes filles de son âge, ils ont entamé la recherche d'un prétendant pour la marier et lui imposent la valse des présentations qu'elle sabote comme elle peut. Elle s'interroge sur sa condition et ses aspirations, hésitant entre soumission et révolte, respect de la tradition ou éducation sachant que ce sont ses grands-parents Khaled et Fareeda qui l'élèvent seuls avec ses trois soeurs depuis la mort de leurs parents, décédés dans un accident de la route lorsqu'elle avait 7 ans ... des parents idéalisés par la sororité mais dont les vagues souvenirs personnels de l'aînée sont en réalité emprunts de violence et de tristesse ... 

Un premier roman qui serait en partie autobiographique, écrit par une jeune auteure d'origine palestino-américaine qui décline son récit à trois voix sur trois générations de femmes : celle d'Isra, celle de sa fille Deya et celle de Fareeda, belle-mère de l'une, grand-mère de l'autre. Chacune nous renvoie à une époque différente, entre Palestine et Etats-Unis mais quel que soit le contexte, la place de ces femmes arabes semble se reproduire de façon immuable : leur rôle est de se marier, de se mettre au service des hommes à la maison pour s'occuper de la cuisine, du linge, du ménage, des anciens et des enfants avec une préférence pour les garçons, futurs soutiens de famille alors que les filles ne sont qu'une charge destinée à renouveler le destin de leurs aïeules dans une autre famille. Une existence à laquelle il faut se soummetre sans rien dire, quelles que soient les différences de traitement entre les sexes, aussi injustes soient-elles, ou lorsque les violences s'immiscent parce qu'une "femme n'est pas un homme" et que "c'est comme ça et pas autrement". 
Se mèlent à ce quasi-huit-clos familial d'autres personnages féminins plus ou moins importants dont celui de Sarah, la fille de Fareeda, Nadine, l'autre belle-fille plus rétive, ou encore les amies voisines. Les quelques hommes de l'histoire appartiennent au foyer - beau/grand-père, mari, beaux-frères - ou viennent de l'extérieur pour être "présentés", certains ont la vie facile, d'autres portent le poids des responsabilités et des renoncements, totalement acculés et piégés par le devoir.   
 
S'il faut se taire, obéir et préserver à tout prix les apparences et l'honneur de la famille, ces femmes en situation de dépendance et d'asservissement n'en ont pas moins chacune des aspirations, des interrogations, une façon personnelle de supporter le carcan ou de s'en affranchir ; elle portent et cachent leurs propres secrets, leurs croyances, leurs espoirs ou leurs sacrifices, leur propre individualité et leur humanité...
 
Une tragédie violente et troublante qui offre des portraits de femmes subtils et sensibles, porteurs d'une vraie réflexion sur leur condition, leur place dans le cycle de la vie, la maternité, l'éducation ... Une porte entrouverte qui donne voix, corps et humanité à des opprimées ignorées par le monde et la littérature même s'il ne faut surement pas en tirer des généralités sur toute une culture.
 
Un texte à valeur de témoignage, douloureux mais non dénué d'espoir, prenant et puissant. 
Une auteure à suivre.

Extraits du texte :
Isra had learned from a very young age that obedience was the single path.

"This is all because of those books (...) Those books putting foolish ideas in your head! (...) Telle me, what are you reading for ?"
Deya folded her arms across her chest. "To learn"
"Learn what ?"
"Everything"
Fareeda shook her head. "There are things you have to learn for yourself, things no book will ever teach you."
 
Of course I am naive! (...) I've been stuck in the kitchen my entire life, first in Palestine and now here. How am I supposed to know anything about the world?
 
There is no such thing as happiness for people like us. Family duty comes first. 
 
I can't tell you what to do. If you don't decide for yourself, then what's the point? It won't matter what you do if it's not your own choice. It has to come from inside you. That's the only way I can help. 
 
   Sadness was like a cancer (...) a presence that staked its claim so quietly you might not even notice it until it was too late. 

Fareeda knew her granddaughter could never understand how shame could grow and morph and swallow someone until she had no choice but to pass it along so that she wasn't forced to bear it alone.

What if some man kills me ? Would you even care ? Or would you just be glad that I was no longer your balwa ?
 
Titre français : Le Silence d'Esra
Titre anglais : A Woman is no Man
Auteur : Etaf Rum
Première édition : 2019

vendredi 2 octobre 2020

Trop et jamais assez / Too much and never enough de Mary Trump

Dans ce livre-témoignage, Mary Trump, la nièce du président américain Donald Trump raconte (certains diront "déballe") sa famille et ses disfonctionnements qui, selon elle, expliquent la façon dont s'est créé l'étonnant personnage de son oncle : un homme qui cacherait toujours un petit garçon à l'insécurité abyssale, incontrôlé et incontrôlable depuis son plus jeune âge, une personnalité qui n'aurait finalement jamais grandi, vivant complètement hors des réalités et dont le comportement narcissique en recherche constante de reconnaissance aurait été modelé par une mère absente / malade à des moment clé de son développement, un père sociopathe totalement dénué d'empathie et par le contre-exemple donné par son frère aîné Freddy (le père de Mary), l'héritier en titre brisé pour avoir fait preuve d'indépendance, devenu le mouton noir de la fratrie, mort à l'âge de quarante-deux ans.
 
Alors qu'approchent les élections américaines et qu'elle perçoit la présence de son oncle à la tête de l'Etat comme une menace pour l'équilibre sanitaire, social, économique et constitutionnel de son pays, Mary Trump choisit de briser l'omerta familiale en publiant ce que certains qualifient de "brulot". Elle s'appuie sur son vécu, sur des informations qu'elle considère "fiables" recueillies auprès de membres de sa famille ainsi que sur sa formation et son expérience de psychologue* pour livrer son analyse du personnage dans un document narratif qui n'a rien d'une thèse et qui ne serait qu'une simple saga familiale si les enjeux n'étaient pas aussi capitaux.
 
Un livre qui se lit vite avec une petite impression de voyeurisme atténuée par la fascination de ce qu'on découvre au fil des pages : des relations familiales pourries par une figure paternelle despotique ne laissant aucune place aux sentiments perçus comme autant de signes de faiblesses, une fratrie pervertie par son rapport à l'argent. 
Bien sûr, on sent la volonté de Mary Trump de réhabiliter son père, "détruit" par cet environnemt néfaste qui a, par opposition, "construit" Donald Trump ; on ne peut non plus s'empêcher de penser à un réglement de comptes, notamment pour toutes les injustices / différences de traitement subies et dénoncées dans le livre, mais le document n'en est certainement pas moins pertinent comme en témoignent les efforts du présidents américain pour essayer d'en interdire la publication. L'auteure en a sans doute la conscience allégée mais la fracture familiale n'en s'en trouve certainement pas améliorée ... quant à l'effet recherché, pas sûr qu'il fasse mouche auprès des admirateurs inconditionnels du locataire de la maison blanche !
 
Nota : en lien avec cette publication, les interviews de l'auteur ne manquent pas et complèmentent bien le livre. Elles mettent en valeur une auteure qui apparait comme un personnage sympathique, calme, posé et réfléchi, bien différente de celle de son oncle !
 
*Mary Trump est docteure en psychologie de l'université d'Adelphi / New York
 
Titre anglais : Too much and never enough, how my family created the world's most dangerous man
Titre français : Trop et jamais assez, comment ma famille a fabriqué l'homme le plus dangereux du monde
Auteur : Mary Trump
Première édition : 2020

vendredi 18 septembre 2020

Les cygnes de la cinquième avenue / The Swans of Fifth Avenue de Melanie Benjamin

 

Truman and Babe. Darkness and light, elegance and impudence. Beauty and brains, heart and soul.
Together.
 
Sur trois décennies - années 1950-1970 - petite incursion dans le monde très select de la haute société new-yorkaise au travers de ce roman bâti autour d'une histoire vraie, celle de l'écrivain Truman Capote, chéri de ses dames très mondaines qu'il appelait "ses cygnes" et de sa surprenante amitié amoureuse avec Babe Paley, la plus parfaite de ces cygnes.  
 
 Babe Paley has only one fault - she's perfect. Other than that, she's perfect.
 
Auteur de Breakfast at Tiffany / Petit-déjeuner chez Tiffany  et de In Cold Blood / De sang-froid, ses plus grands succès, Truman Capote est un peu celui par qui le scandale arrive et qui, après être passé au firmament se retrouvera complètement ostracisé "pour trahison" par ceux qui l'ont porté aux nues et toléré dans leur monde pendant des années. 
Un personnage complexe, petit, efféminé, homosexuel assumé, clown écorché, tout à la fois séducteur, conteur, champion de la formule, amuseur public un peu bouffon, confident avide des cancans et des secrets qu'il sait susciter. Petit provincial surdoué en mal d'amour, il a su se frayer un chemin jusqu'aux sommets, jusqu'aux dames "de la haute" qui lui ouvre leur monde, y compris celui de leurs époux qui ne voient aucune menace en lui du fait de son inclinaison sexuelle tout en s'amusant de ses facéties.    
 
Epouse de William Paley, patron fondateur de CBS, Babe Paley incarne quant à elle la "trophy wife" américaine dans toute sa splendeur : LA femme mondaine qui cultive et perfectionne sans cesse son capital beauté, une épouse, une mère et une amie parfaite en tout. Elle a été élevée pour ça, pour briller en société, pour décrocher le meilleur parti possible - celui assure la position sociale et familiale, le nom, l'argent - et c'est un modèle du genre, LA référence : jamais elle ne dit du mal d'autrui, c'est une icone de la mode, du style et du bon goût, une habituée des pages people des magazines, une maîtresse de maison qui anticipe tous les besoins de ses hôtes dans ses différentes résidences, et elle semble mener sa vie à la perfection, dans tous les domaines.   
 
Au premier abord, l'amitié de Babe Paley et de Truman Capote n'a rien d'évident et peut surprendre, une vraie touche d'excentricité dans un univers lissé parfaitement contrôlé ... mais finalement elle se comprend car tous deux sont victimes de leur image : deux acteurs en représentation permanente, prisonniers de leurs rôles, qui trouvent du réconfort l'un auprès de l'autre, pas dupes lorsqu'ils se reconnaissent et peuvent enfin laisser tomber le masque pour reprendre une bouffée d'oxygène et partager cette humanité qui étouffe, si fragile, bien préservée du regard des autres mais qui ne demande qu'un reflet dans le miroir d'une âme soeur pour exister. 

Un roman éblouissant, très documenté, tout en finesse et en intimité pour redonner vie non seulement à ces deux personnages qui prennent véritablement corps et âme mais aussi à tous ceux qui les entourent, toute une époque, un milieu, une ambiance ... 
Melanie Benjamin a essayé de comprendre ce qui pouvait bien se cacher derrière les images de papier glacé de l'époque, cette étrange amitié et surtout, ce qui est parfois qualifié de "suicide social de Truman Capote" lorsqu'ils publie dans Esquire de La Côte Basque, 1965, un chapitre-extrait annonçant son roman Prières exaucées jamais achevé, un texte qui lui fermera définitivement les portes du monde qu'il pensait pourtant lui être acquis ; combinant enquête et imagination, l'auteure nous offre une magnifique histoire, bien écrite et intéressante car bien sûr, pour ne rien gâcher, au travers de ces biographies passionnantes, on apprend plein de choses au passage. 
 
Ainsi, si le nom de Truman Capote ne m'était pas totalement inconnu, j'aurais été bien en mal de citer l'une de ses oeuvres. Avec la publication de In Cold Blood / De sang-froid, roman basé sur un fait divers sur lequel il a enquêté pendant plus de 5 ans, il est pourtant celui qui se targait d'avoir inventé un "genre nouveau", celui du roman basé sur des faits réels (nonfiction novel). Au titre des anecdotes, on apprend également qu'il apparait sous les traits d'un personnage du roman Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur / To kill a mockingbird dont l'auteur, Harper Lee, était une amie d'enfance . Quant aux préparatifs de son grand bal masqué Noir et Blanc, grand événement mondain organisé en 1966 au Plaza hotel de New-York, les détails sont particulièrement croustillants, dignent de tous les Voici et Gala réunis !
Il ne faut pas oublier le monde de Babe et des autres cygnes, tout aussi fascinant ... voire pathétique et affligeant ... car à toujours vouloir briller, c'est toute une part d'humanité qu'il faut sacrifier, l'âme amputée de la spontanéité et de l'authenticité.   
  
Extraits du texte : 
That was the difference between them, because she needed only Truman's love, and he needed the world's.

All the money in the world couldn't (...) stop the ravages of time and regret. And that was the secret, the wonder of Truman (...)Truman made them forget all that. He had amused them. Their husbands didn't want to talk to them. They grew bored talking to one another, these glorious creatures, for they were all the same. Blond, brunette, tall, short, European or Californian, they were the same ; only the exteriors were different. And they devoted their lives to maintaining this difference, striving to shine, to be the jewel who stood out. Yet at night, they took off the diamonds and gowns and went to empty beds resigned to the fact they were just women, after all. Women with a shell life. 
 
And the ball, that glorious Black and White Ball when they were so exquisite, so rare adn coveted, that was their summit. Everyone's summit - New York's summit. 
 
Titre original : The Swans of Fifth Avenue
Titre français : Les cygnes de la cinquième avenue
Auteur : Melanie Benjamin
Première édition : 2016

mercredi 26 août 2020

La bâtarde d'Istanbul / The Bastard of Istanbul de Elif Shafak

 

 
A Istanbul, autour de leur mère Gülsüm et de leur grand-mère Petite-ma, les quatre soeurs Kazanci forment une famille pour le moins colorée : adepte des mini-jupes et des talons aiguilles, Zehila est tatoueuse et la mère d'Asya, jeune femme révoltée, née de père inconnu et adepte de Johnny Cash ; Banu s'est nouvellement découverte une vocation de voyante, assistée dans sa tache par un bon et un mauvais Djinn ; Cevriye est la plus "normale", veuve et professeur d'histoire ; quant à Feride, c'est l'hypocondriaque un peu folle-dingue de la fratrie, obsédée par les catastrophes qu'elle collectionne chaque jour dans la presse. Leur frère unique, Mustafa, vit aux Etats-Unis, une façon peut-être d'échapper à la malédiction qui fauche tous les mâles de la famille dans la fleur de l'âge ; il a épousé une américaine divorcée, mère hyper-protective d'Armanoush dont la branche paternelle est d'origine arménienne.   

Tiraillée par des questions identitaires liées au drame vécu par sa grand-mère arménienne, Armanousch va entreprendre un "voyage aux sources" à l'insu de sa famille et débarque à Istanbul où elle est accueillie par la famille turque de son beau-père, devenant rapidement amie avec Asya.
 
Quelle jolie découverte que cette auteur turque qui dresse une galerie de portraits de femmes peu conventionnelles, hautes en couleurs, pour nous plonger dans une Turquie moderne tiraillée par les questions politiques et historiques. Dans cette saga familiale, se cache la question du drame arménien de 1915 qui a laissé sa marque sur les deux familles de cette fiction, l'impact qu'il peut encore avoir un siècle plus tard sur les nouvelles générations ; une écriture et une trame subtiles pour aborder un sujet qui fâche, tellement sensible qu'entre la publication de l'édition turque et de l'édition anglaise, l'auteur a fait l'objet de poursuites judiciaires pour "dénigrement anti-turc" à cause de paroles prononcées par des personnages du roman, charges qui furent finalement abandonnées mais pour lesquelles elle aurait pu encourir jusqu'à trois ans de prison. Je ne cherchais pas particulièrement un livre sur le drame arménien mais sans le vouloir, je trouve que ce roman est un excellent complément à Erevan et L'étrangère lus précédemment et avec lesquels il forme une trilogie très complémentaire. 

J'ai aimé cette histoire et ces personnages en quête d'identité qui se découvrent plus de points communs qu'on pourrait se l'imaginer. Des similitudes culturelles qui passent notamment par la cuisine, très présente dans ce roman dont les chapitres portent le nom d'épices et d'aliments qui pimentent l'histoire. Malgré les drames et les secrets le récit ne manque pas d'humour et de fantaisie, il nous entraine dans les rues bouillonnantes d'Istanbul et sans être un roman historique, c'est un roman marqué par l'Histoire, plein des contradictions qui font la richesse d'une nation Turque qu'on a envie de découvrir un peu plus pour aller au delà des clichés.           
 
Elif Shafak est déjà l'auteur d'une bibliographie assez large, reconnue internationalement, dans laquelle je n'hésiterais par à piocher. Pour en savoir plus sur son parcours et ses idées, on peut aussi l'écouter dans plusieurs TedTalks très intéressants sur "le pouvoir révolutionnaire de la pensée diversifiée" ou la "politique de la fiction" (en anglais sous-titré français). A suivre.

Tirés du texte :

Armanoush felt the pulse of the city for the first time since she had arrived in Istanbul. It had just hit her why and how people could fall in love with Istanbul, in spite of all the sorrow it might cause them. It would not be easy to fall out of love with a city the heartbreakingly beautiful. 
 
Am I responsible for my father's crime ? A Girl Named Turk asked
You are responsible for recognizing your father's crime, Anti-Khavurma replied
 
Some among the Armenian in the diaspora would never want the Turk to recognize the genocide.
If they do so, they'll pull the rug out from under our feet and take the strongest bond that unites us.
Just like the Turks have been in the habit of denying their wrongdoing, the Armenians have been in the habit of savoring the cocoon of victimhood. Apparently, there are some old habits that need to be changed on both sides. 
 
No matter how often and how truthfully you evoked the past, some things could never be told.
 
Family stories intermingle in such a way that what happened generations ago can have an impact on seemingly irrelevant developments of the present day. The past is anything but bygone.
 
Titre français : La bâtarde d'Istanbul
Titre anglais : The Bastard of Istanbul
Auteur : Elif Shafak
Première édition : 2007