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dimanche 16 avril 2023

Pour que chantent les montagnes / The Mountains Sing de Nguyen Phan Que Mai

 
Vietnam 
 
En 1972, Hong (surnommée Goyave) a 12 ans quand Ha Noi est bombardée et sa maison détruite alors qu'elle a trouvé refuge dans les montagnes avec sa grand-mère qui l'élève. La guerre et la violence, c'est son quotidien, le monde dans lequel elle grandit, alors, après les bombardements, la vie reprend ses droits et son cours en ville où il faut (sur)vivre avec l'espoir de voir un jour sa famille réunie : reverra-t-elle sa mère, médecin, partie à la recherche de son père disparu, ses oncles et ses tantes dont on est sans nouvelles, dispersés ou divisés politiquement ? Et lorsque ceux qui reviennent sont meurtris dans leur chair et/ou dans leur âme, comment recréer les liens et redéfinir une normalité ? 
Par sa voix, c'est toute l'histoire de la famille, intimement imbriquée à celle du Vietnam moderne, qui est racontée, des années 1970 à nos jours. 
 
Et lui faisant écho, il y a l'autre voix, celle de sa grand-mère Dieu Lan qui a 52 ans au moment des bombardements d'Hanoi, sorte d'évènement pivot dans l'énoncé du récit. Elle, c'est l'histoire d'avant qu'elle rapporte, des années 1920 aux années 1970. Cela commence avec des temps heureux dans une famille aisée de propriétaires terriens avant la seconde guerre mondiale, des mariages, des naissances, une vie bien réglée ... Puis les premières violences arrivent, associées à l'occupation japonaise. Plus tard, c'est la réforme agraire et une fuite éperdue avec ses six enfants pour échapper au Viet Minh... La vie d'une femme balotée par les événements qui a du s'adapter, se réinventer plusieurs fois et se battre pour vivre, pour elle, pour ses enfants et pour sa petite-fille.
 
Une saga familiale qui retrace et illustre toute l'histoire du Vietnam au vingtième siècle — colonisation, occupation, guerres, Viet Minh, division du territoire, etc. — avec ses épreuves à répétitions qui emportent dans leur sillage toute la structure traditionnelle de la société et les individus qui la composent, en perte de repères, à la dérive. Une famille éparpillée et mise à mal qui doit faire des choix difficiles, soumise au regard, à l'envie ou à la désapprobation des autres.
 
Une histoire qui peut sembler d'abord un peu "fouillie", livrée "par morceaux", comme dans un puzzle, chaque pièce nécéssitant de se raccrocher aux autres avant de pouvoir dévoiler, progressivement, une cohérence d'ensemble. Une construction qui peut décontenancer ceux qui ne sont pas familiers de l'histoire du Vietnam, mais que j'ai appréciée parce qu'elle est en phase avec la trâme du récit et un reflet de la complexité des choses, de la violence et de la rapidité avec laquelle les vies peuvent basculer et voler en éclats. 
Les événements mettent les individus et leur humanité à l'épreuve, la vie continue mais pour survivre il faut parfois décider vite et "au moins pire", réajuster priorités et valeurs. 

Une histoire de souffrance et de résilience, celle d'une famille vietnamienne qui a traversé le vingtième siècle. J'ai aimé ces deux voix, celle de Hong qui grandit dans un monde chaotique, celle de Dien Lan, survivante et témoin d'un passé qui n'est plus ; et puis comment oublier les membres de cette famille qu'elles évoquent, les personnages cabossés et traumatisés, écartelés par les démons qui les hantent et les empêchent parfois d'exprimer un amour qu'ils n'arrivent plus à donner. Un roman porté par l'écriture d'une auteure vietnamienne à suivre, douloureux comme l'histoire de ce pays mais qui, malgré tout, est porté par la puissance de l'amour et de l'espoir de ces deux femmes qui agissent comme une colle puissante capable de recoller les morceaux. 
 
J'ai retrouvé dans ce roman des échos d'humanité similaires à ceux du livre de Parinoush Saniee sur lequel j'ai récemment fait une revue sur ce blog, "ceux qui sont partis, ceux qui sont restés". Dans les deux cas, il s'agit d'une histoire de famille éprouvée par les événements dans son pays d'origine (au Vietnam dans un cas, en Iran dans l'autre), des familles éclatées, dispersées, divisées et finalement reconstituées. 
Des romans de femmes qui donnent voix à des femmes et montrent la puissance de résilience qu'elles portent, canalisée par l'amour, l'espoir et la vie, face à la violence de l'histoire et à la politique qui brisent les familles. ❤️

Titre français : Pour que chantent les montagnes
Titre anglais : The Mountains Sing
Auteur : Nguyen Phan Que Mai
Première édition : 2020

lundi 6 mars 2023

La vie clandestine de Monica Sabolo

Dans ce roman présenté comme autobiographique, la narratrice, l'auteure, cherche au départ un sujet de livre. Une émission de radio l'oriente sur l'assassinat en 1986 de l'ancien P. D. G. de Renault,  Georges Besse, exécuté par des membres d'Action Directe ; elle pense tenir quelque chose qui sera à la fois "facile et spectaculaire à traiter" et "très éloigné d'elle". Elle s'intéresse alors aux deux femmes du commando, condamnées en 1987 à la réclusion criminelle à perpétuité, Nathalie Ménigon et Joëlle Aubronet, et commence à rassembler des informations, de la documentation et des témoignages qui doivent l'aider à donner corps et vie à ses personnages. 
 
Au fil des pages, elle livre au lecteur les éléments bruts et objectifs de ses recherches en nous révèlant que le secret et les zones d'ombres rencontrées au cours de son enquête ont des conséquences tant sur le plan professionnel que personnel. D'une part, elle a beau accumuler des renseignements, elle bloque sur l'écriture de son roman parce qu'elle n'arrive pas à cerner la psychologie de ses personnages ; cela l'amène à tirer sans cesse de nouveaux fils pour essayer de saisir, en vain, ce qui lui échappe. D'autre part, ces investigations réveillent des souvenirs d'enfance très intimes, profondément enfouis, qui refont progressivement et de plus en plus précisément surface. 

Par une alternance de chapitres qui passent de l'histoire, des acteurs, des motivations et des secrets d'Action Directe à ceux de sa famille, l'auteure construit un roman un peu atypique, une sorte de livre-enquête qui tourne à l'introspection personnelle, voire à la thérapie par l'écriture. Malgré les qualités indéniables de cette écriture, j'avoue avoir eu du mal à m'intéresser aux tenants et aboutissants du livre, en me demandant longtemps ce que les réminiscences de l'auteur pouvaient bien faire là et où tout cela allait nous mener. 
 
Alors bien sûr, on peut se dire que l'auteure est courageuse de nous livrer ce qui ressemble finalement à un témoignage intime très fort, plein d'humanité et riche en éléments de réflexion : elle se met à nu et tout cela traite de la difficulté de l'écriture, de la façon dont celle-ci influe et est influencée par l'expérience personnelle de celui qui tient la plume, il est aussi question d'humanité, de bien et de mal, de secrets, de traumatismes, de refoulement, de reconstruction, de redemption, de pardon... mais voilà, malgré une empathie inévitable et toute cette rationalisation, je ne peux pas dire que j'ai aimé ce livre. 
La façon dont le lecteur est mis en position de témoin un peu voyeur m'a génée ; impossible de me laisser entraîner par les émotions et le cheminement menant à l'apaisement partagé par cette auteure que je ne connaissais pas ... Et même un vrai soulagement de tourner la dernière page puis de boucler cette chronique afin de ne plus y revenir. 
Comme un rendez-vous raté avec Monica Sabolo !

Titre : La vie clandestine
Auteur : Monica Sabolo
Première édition : 2022

mercredi 15 février 2023

À ceux qui sont partis, à ceux qui sont restés de Parinoush Saniee

 
Cela fait trente ans que la révolution iranienne les a séparés et qu'ils ne se sont pas revus. Le temps des retrouvailles et des vacances est venu pour la famille Yousefi réunie autour de Mère, pour dix jours, sur une île turque, dans une grande maison louée pour l'occasion. La fratrie qui se retrouve comprend trois fils et deux filles, avec leurs conjoints, et la plupart des petits-enfants de Mère dont Dokhi, la petite-fille orpheline qu'elle éleve.
Du côté de "ceux qui sont restés" et qui n'ont jamais quitté l'Iran, Mohsen et Miryam, Mère et Dokhi. 
Du côté de "ceux qui sont partis", Mohammad venu des États-Unis, Mehdi de Suède et Mahnaz de France. 
 
La joie de se revoir et le partage des souvenirs rythment les premières heures et le début du séjour mais rapidement les tensions émergent parce que l'amertume, la jalousie et les non-dits ne sont pas loin mais que chacun tient à préserver Mère en évitant les sujets qui fâchent. Pourtant l'évitement est malsain et pour trouver l'apaisement en recréant des liens durables il va falloir affronter la vérité et crever les abcès, une démarche indispensable quand les images fantasmées par les uns sur les autres cachent de toutes autres réalités souvent bien douloureuses.
Pour ceux qui sont partis, il va falloir comprendre que "la chance de ceux qui sont restés" ne l'est que par rapport à un Iran qui n'existe plus, suspendu dans le temps et figé par les souvenirs, en oubliant que des transformations et des événements ont eu lieu sans eux, que ce soit sur le plan familial ou sociétal, les parents qui vieillissent, le poids de la politique qui s'immisce partout, le curseur de la position et de l'aisance familiale qui bouge, etc. 
Pour ceux qui sont restés, les" étrangers" ont eu la chance qui ne leur a pas été offerte, celle de la facilité et de "privilégiées" vivant dans des "pays de cocagne" sans même imaginer les difficultés qui ont dû être traversées en termes financiers, de renoncements, d'adaptation et d'intégration. 

Et puis il y aussi la nouvelle génération qui cristalise les espoirs et les tensions avec à son centre Dokhi, la fille d'Habib, disparu tragiquement, habitée par des cauchemars récurrents, préservée d'une histoire qu'elle ne connaît pas alors qu'elle voudrait tellement connaître la vérité sur ses parents.
 
Un huis-clos familial poignant sous forme de roman chorale pour faire tourner les points de vues, tous légitimes et compréhensibles tant que les zones d'ombres qui leur échappent ne sont pas explorées. Il nous fait plonger au cœur d'une famille meurtrie par l'histoire qui tente de raccommoder sa trame abîmée par la séparation dans l'espace et le temps. Tout y passe, les réussites comme les échecs, les épreuves, la souffrance, la jalousie, l'amertume et les rancœurs, la politique, les choix, les failles, les regrets et les espoirs. Et quand les masques tombent et que les secrets les plus profonds sont enfin révélés à l'issu d'une véritable thérapie familiale, la vérité que l'on croyait ne jamais pouvoir connaître finit par se dessiner pour laisser finalement place à l'essentiel.

Du même auteur, j'avais déjà beaucoup aimé Le voile de Téhéran ; avec ce roman, même régal tant sur le plan de l'écriture que celui de la trame traitée avec beaucoup de justesse. Si on perçoit l'histoire contemporaine de l'Iran en l'arrière plan, plus comme déclencheur que comme sujet même si elle reste toujours là, on reste avant tout sur une histoire de famille avec des personnages féminins centraux ; un récit basé sur des éléments finement observés et rendus, à valeur universelle qui fait écho à d'autres lectures et même à ma propre expérience d'expatriée sur les tensions qui peuvent naître de l'ignorance entre "ceux qui partent" et "ceux qui restent". 
Une valeur sûre !
 
Du même auteur, voir aussi :

Titre : À ceux qui sont partis, à ceux qui sont restés 
Auteur : Parinoush Saniee
Première édition : 2017

jeudi 24 mars 2022

Dans le silence du vent / The Round House de Louise Erdrich

États-Unis / Dakota du Nord - Été 1988.
Pour Joe, 13 ans, l'agression et le viol de sa mère marquent la perte de l'innocence et le début d'un été initiatique au cours duquel il va être confronté aux questions du droit et de la justice particulièrement complexes lorsque l'on vit dans une réserve indienne.
 
Dans ce roman, Louise Erdrich nous fait pénétrer dans un univers très proche de celui que j'avais découvert dans La malédiction des colombes / The Plague of Doves avec un cadre similaire - celui d'une réserve indienne du Dakota du nord - et des personnages que l'on semble retrouver - la tante, le grand-père, le juge tribal, le curé, etc. L'histoire est toutefois très différente. 
Le shéma narratif suit la chronologie des évènements de cet été tragique en nous permettant de suivre les bouleversements et les agissements de Joe, narrateur adulte devenu avocat qui revient sur cette période fondatrice de son adolescence. 
Il y a d'abord le choc, l'incompréhension et le deuil d'un cocon familial qui n'existe plus quand la mère s'isole du monde et se mure dans le silence. Il y a ensuite l'espoir d'agir avec son père, juge tribal avec lequel il reprend l'ensemble des dossiers de la réserve à la recherche d'indices ; un exercice qui s'avère finalement source de désillusions et de déception lorsque l'adolescent comprend la "futilité" des affaires jugées et les principes du "mille feuille" constitué des différentes juridictions traitant des affaires indiennes, compléxité et injustice garanties. Il y a la révolte lorsque le coupable est retrouvé et arrêté puis libéré pour des questions de technicalité. Il y a aussi l'amitié et le désir d'action du garçon qui va mener sa propre enquête avec ses copains pendant leurs vacances d'été, en parcourant à vélo tous les coins de la réserve à la recherche d'explications. Dans ce contexte sociologique particulier, ces jeunes personnages pas tout à fait sortis de l'enfance vont faire l'expérience du monde des adultes, une mise à l'épreuve leur faisant toucher une large palette de sentiments avec, à la clé, des décisions difficiles et irréversibles. Reposant sur les épaule d'un personnage de Joe très attachant, une trame plutôt "lourde" mais pas pour autant empoisonnée ni exempte de légèreté et de joies, oscillant entre colère, peur, culpabilité, impuissance largement contrebalancées par l'amitié, l'amour, l'insouciance, la solidarité ...
 
Un récit encore une fois admirablement construit, un fil tiré après l'autre jusqu'à ce que l'image d'ensemble prenne clairement forme ... pas tout à fait celle qu'on attendait.
Louise Erdrich montre une maîtrise parfaite du fond et de la forme qu'elle met au service de sa communauté pour lui rendre humanité et dénoncer les fléaux qui la frappe dans l'indifférence générale : ici, les violences et viols des "indigènes" qui restent monnaie courante, l'impunité de ceux qui commettent ces crimes et la complexité d'un système judiciaire infantilisant dans lequel la notion de justice semble bien diffuse. CQFD. Puissant et révoltant ! 

Du même auteur, voir aussi :

Titre français : Dans le silence du vent
Titre anglais : The Round House
Auteur : Louise Erdrich
Première édition : 2012

lundi 14 mars 2022

Le pays des autres de Leïla Slimani


 
Maroc - Fin des années 1940 / début des années 1960
 
C'est à la fin de la seconde guerre mondiale, dans son Alsace natale où elle l'a rencontré que Mathilde épouse Amine Belhaj, officier traducteur marocain de son régiment. Une fois la guerre terminée et Amine démobilisé, la jeune française rejoint son mari au Maroc où il veut mettre en valeur une terre achetée par son père décédé trop tôt. Très vite, la jeune femme comprend que sa vie sera très différente de ce qu'elle avait connu jusque là.
 
"Ici, c'est comme ça." 
Cette phrase, elle l'entendrait souvent. À cet instant précis, elle comprit qu'elle était une étrangère, une femme, une épouse, un être à la merci des autres.
 
Au début, Mathilde s'installe avec la famille d'Amine au cœur de la médina de Meknès. Française éduquée, Mathilde y est traitée avec déférence par sa belle-mère Mouilala ; elle sympathise et apprend la langue avec sa jeune belle-sœur Selma encore écolière en se désespérant de sa coquetterie et de son manque d'intérêt pour les études, et cohabite sans heurt avec ses beaux-frères, l'un ténébreux, Omar, l'autre handicapé cloitré. Elle passe beaucoup de temps à arpenter les rues et à écrire des lettres remplies d'exotisme à sa sœur Irène en arrangeant la réalité et en taisant l'essentiel. Elle comprend très vite que quoi qu'elle fasse, au Maroc elle aura toujours une place à part : pour la population marocaine elle restera une étrangère et pour la communauté des colons, son mariage avec un "indigène" la disqualifie, elle est considérée avec méfiance et/ou mépris et est infréquentable.
Viendront la naissance de Aïcha et celle de Sélim et leurs années à la ferme où la famille s'installe dès la maison construite, au cœur d'une propriété isolée. Des années à compter chaque dépense pendant lesquelles Amine s'investit corps et âme dans son projet non sans quelques erreurs et déconvenues, des années difficles de doute puis d'acceptation pour Mathilde qui se résigne à sa condition de mère au foyer, aux tensions avec son mari, au poids de la solitude et de l'isolement, aux heures passées au "dispensaire" où elle prodigue des soins de base aux ouvrières en leur offrant une oreille attentive et des conseils. 

Une saga familiale dont je me suis régalée, un peu déçue que l'histoire s'arrête au moment de tourner la dernière page   ... jusqu'à ce que je réalise qu'il existe déjà une suite formant une série dans laquelle l'auteur raconte son histoire familiale : ce premier volume est consacré à la génération de ses grand-parents et à l'enfance de sa mère médecin. On y découvre la timide Aïcha grandissant en sauvageonne à la ferme et fréquentant l'école des sœurs où elle subit l'ostracisme lié à sa condition de métis sans que cela l'empêche d'être une élève brillante habitée d'une touche de mysticisme. On cerne les difficultés, les compromis et conciliations nécessaires pour que le couple bi-culturel formé par ses grands-parents résiste car si l'amour en est le ciment initial, l'édifice à parfois du mal à tenir entre l'alsacienne-française-catholique et le marocain-musulman-ancien soldat devenu agriculteur entrepreneur ... parfois, un geste vient ranimer et renforcer leurs liens, comme un certain Noël où Amine va voler un arbre chez sa voisine pour offrir un sapin à sa famille.  
Enfin, si Mathilde refuse de suivre les informations dans la presse ou à la radio, l'actualité qui tisse l'histoire moderne du Maroc s'immisce malgré tout entre les lignes alors que le pays glisse doucement de la gestion sous mandat français vers l'indépendance avec les divisions et les violences qui l'accompagnent.

Un texte authentique sonnant juste, lu presque d'une traite, très bien écrit, un régal.
Prête à dévorer la suite !

Titre : le pays des autres
Auteur : Leïla Slimani
Première édition : 2020

jeudi 3 mars 2022

Un livre de martyrs américains / A Book of American Martyrs de Joyce Carol Oates


Etats-Unis.
Le matin du 2 novembre 1999, sur le parking d'une clinique pour femmes de l'Ohio où sont pratiqués des avortements, Luther Dunphy abat le docteur Augustus Voorhees et son garde du corps. 
Pour Luther Dunphy, "soldat de Dieu", il ne s'agit pas d'un meurtre même s'il sait devoir comparaitre devant la justice de son pays qui qualifie son acte comme tel. Rien ne laissait présager du geste de ce père de quatre enfants, ouvrier du bâtiment, fervent croyant : ce n'est pas un illuminé, juste un être discret qui a agit seul, habité par ce qu'il croit être une mission divine pour la sauvegarde de vies innocentes. Alors, meurtrier ou martyr ? 
De son côté, le Dr Augustus Voorhees était un médecin dévoué et engagé, ardent militant de la cause des femmes et de leur droit à disposer librement de leur corps. C'était aussi un père de trois enfants, un garçon et deux filles dont la dernière a été adoptée en Chine. Martyr ou démon ?
Dans cette histoire dans laquelle non seulement les protagonistes mais aussi tous leurs proches se retrouvent aspirés où est le bien ? où est le mal ? Et qui sont finalement les véritables martyrs ? 
Ce roman nous fait d'abord découvrir la vie de chacun des deux hommes, le procès et les passions qui entourent la question de l'avortement aux États-Unis. Il aborde ensuite les conséquences familiales pour les épouses et les enfants avec une attention particulière aux deux filles aînées dont l'une devient boxeuse professionnelle et l'autre étudiante obnubilée par l'histoire de son père dont elle fait son sujet de thèse.
 
En changeant les points de vue, l'auteur ne cherche pas à nous faire prendre position mais à nous fait comprendre les motivations, les raisonnements, les ressorts psychologiques et les mécannismes qui conduisent chacun des personnages à agir comme il le fait dans une Amérique voilée d'obscurantisme. Une approche plutôt objective et réaliste au cœur d'un sujet complexe qui permet d'aborder beaucoup de choses, les rapports familiaux, l'éducation, le deuil, les questions sociales, le poids des traumatismes, l'ambiguïté des messages des églises, la question des sujets qui divisent la société, l'intolérance, etc. Ni tout blanc ni tout noir, rien n'est simple.
 
Un livre qui montre l'effet domino d'un acte de départ isolé, hyper violent, engendrant violence et souffrances, interrogations et incompréhensions, la chronique d'une société américaine de province loin du glamour Hollywoodien et des lumières des grandes villes de l'est. C'est un monde fracturé qui se nourrit de ses obsessions, où les communauté se côtoient sans se parler ni se comprendre. Il y a une espèce d'effet miroir entre les deux familles soumises au regard des autres, la notion que l' "enfant de" prend le dessus sur l'individu même si le temps fini par faire son affaire d'une célébrité involontaire bien difficile à porter. C'est dur et lourd même si la conclusion apporte une toute petite touche d'espoir et un peu d'apaisement.
 
Habilement construit et donnant matière à réflexion, ce livre marquant me fait découvrir une auteure américaine multi-primée que je ne connaissais pas auprès de laquelle je reviendrai sans doute, sa large bibliographie recelant plusieurs dizaines d'ouvrages.
 
Titre français : Un livre de martyrs américains
Titre anglais : A Book of American Martyrs 
Auteur : Joyce Carol Oates
Première édition : 2017

jeudi 13 janvier 2022

Ma mère, Dieu et Sylvie Vartan de Roland Pérez

 
Si Roland Pérez est un avocat réputé et un intervenant régulier à la télévision, j'avoue que je n'avais jamais entendu parlé de lui avant d'ouvrir ce livre. Il y raconte avec fraîcheur et humour un parcours de vie peu commun offrant un bel hommage au dévouement d'une mère exceptionnelle, Esther, dont le portrait truculent est presque une caricature de "la mère juive" dans tous ses excès. 

Petit dernier d'une fratrie de 5 enfants, Roland grandit pendant les années 1960 au cœur d'un HLM parisien, dans une famille juive séfarade originaire du Maroc. À la naissance, les médecins tentent sans succès de l'opérer pour redresser un pied-bôt et ils ne laissent aucun espoir à sa famille sur ses chances de marcher un jour normalement. C'est sans compter sur la persévérance, la foi et la poigne d'une mère convaincue que les médecins ont tort et que quoi qu'ils en disent, son fils finira non seulement par marcher mais en plus sans boiter. Avant d'en arriver là, il faudra en voir des docteurs et des spécialistes, attendre plusieurs années même avant de trouver la personne de confiance qui pourra s'occuper du petit garçon. Il lui sera alors imposé une immobilisation totale de plusieurs mois au cours de laquelle le poste de télévision et Sylvie Vartan occuperont une place centrale dans sa vie et dans celle de toute la famille, une passion qui durera toute la vie ...
 
Le récit alterne entre les réminiscences de l'enfance et les souvenirs de la vie professionnelle et personnelle de l'auteur une fois adulte. C'est un bonheur de chaque page et je me suis glissée avec délectation au cœur de cette famille vivante, solidaire, humaine, pleine d'amour et d'amitiés, tenue sous la houlette d'une mère dévouée qui consacre du temps à chacun, solide, attentive, aimante avec toujours un ou plusieurs plats qui mijotent et des douceurs "maison" à offrir aux nombreux visiteurs. Une mère un peu manipulatrice et comédienne aussi ne serait-ce que pour gagner du temps afin de convaincre à chaque visite de l'assistance sociale que les choses sont bien en main pour Roland et qu'il va bientôt marcher. Un monde dont le petit Roland est un témoin privilégié, capable de capter toute l'énergie qui l'entoure alors pour la rendre des années plus tard dans ces pages lumineuses, pleines d'espoir et de chaleur. 

Un très joli livre pour bien commencer l'année, qui pourrait certainement être scénarisé en comédie à succès .
 
Titre : Ma mère, Dieu et Sylvie Vartan
Auteur : Roland Pérez
Première édition : 2021

samedi 20 novembre 2021

Afterlives de Abdulrazak Gurnah

Début du XXè siècle / épilogue au début des années 1960, après l'indépendance. 
Une ville portuaire d'Afrique de l'Est et son arrière-pays ; colonie sous domination allemande puis sous mandat anglais.
 
Il y a d'abord Khalifa, issu d'une famille pauvre, de père indien originaire du Gujarati et de mère africaine. Il travaille comme comptable pour Amur Biashara un commerçant indien qui ne s'encombre pas de scrupules ; celui-ci lui fait d'ailleurs épouser sa nièce Asha après l'avoir déposédée.
 
Il y a ensuite Ilyas qui arrive en ville avec une lettre d'introduction auprès d'un marchand allemand. Il a été enlevé par les schutztruppe (troupes coloniales) quand il était enfant puis éduqué dans une mission allemande. Il devient ami avec Khalifa. Sous son impulsion, il retrouve sa sœur Afiya abandonnée petite dans une famille qui l'exploite, il la fait venir en ville et l'éduque puis l'abandonne de nouveau lorsqu'il s'engage dans l'armée allemande où va son allégeance lorsque la guerre éclate.
En attendant le retour d'Ilyas qui disparaît sans donner de nouvelles, Afiya est recueillie par Khalifa et Asha chez qui elle grandit. 

Enfin, il y a Hamza. Jeune recrue de l'armée allemande. Il dégage une aura particulière et s'attire les faveurs de l'officier du régiment qui le prend sous son aile et noue avec lui une relation un peu étrange lui permettant d'apprendre à parler et à lire l'allemand. Nous voilà plongés dans le quotidien des redoutables schutztruppe et de ses féroces askari, un régiment qui va combattre dans une guerre épouvantable entre puissances impériales qui déportent et reproduisent en Afrique le conflit qui fait rage en Europe (première guerre mondiale) . Dans un acte de vengeance, Hamza sera grièvement blessé, recueilli et soigné par des missionnaires avant de rejoindre la ville portuaire où son destin va croiser celui de Khalifa, Asha et Afiya.
 
Un des ouvrages les plus récents du prix Nobel de littérature 2021. Né à Zanzibar (Tanzanie) mais vivant aujourd'hui en Angleterre où il enseigne la littérature, Abdulrazak Gurnah nous fait découvrir le quotidien des habitants d'une Afrique de l'Est à l'époque coloniale. 
Une histoire en forme de boucle, de la disparition de Ilyas que tout le monde attend jusqu'au dénouement permettant de connaître son sort en fin de livre.
 
Ce roman change par rapport au discours de la littérature occidentale parce qu'il n'adopte pas le regard des puissances dominantes écrivant l'histoire (Allemagne puis Royaume Unis) mais celui de la population locale auprès de laquelle les blancs ne sont que des seconds rôles. Il ne s'agit pas d'un roman anti-colonial pour autant, la question n'est pas vraiment là, mais il oriente les projecteurs sur les individu constituant la trame de la société, en leur donnant forme et humanité, avec leurs imperfections, leurs habitudes, dans leur quotidien. C'est donc la vie qui continue, plus ou moins immuable et indifférente, dans un brassage d'ethnies, de croyances, de cultures, montrant un peuple aux multiples facettes avec sa propre histoire, qui cohabite pacifiquement en marge des affaires coloniales. Et puis il y a toutes ces guerres au service desquelles beaucoup d"indigènes" sont entraînés : les guerres de pacification pour le contrôle des territoires, contre les tribus qui résistent et les guerres entre puissances coloniales elles-mêmes. Les forces vives constituent le gros des troupes, organisées selon un système hiérarchique très efficace, qui ne donne pas le même prestige ou les mêmes privilèges selon l'affectation, entre soldats et porteurs notamment, autant de moyens pour assurer allégeance et contrôle... Mais au final, de la chair à canon dont la vie n'a pas la même valeur que celle des européens qui les contrôlent. 
 
Je me suis attachée à cette galerie de personnages plus ou moins fatalistes et résilients, entrouvrant avec simplicité la porte de leur quotidien dans cette cité portuaire grouillante d'activité et de vie. La fin arrive un peu comme une verrue, courte et sans trop de détails ; une petite frustration qui pourtant illustre bien le peu de cas apporté par les puissances coloniales aux colonisés.  
J'ai aimé toutes ces voix qui me donnent envie de poursuivre la découverte de cet auteur comptant une dizaine de romans à son actif - trois seulement traduits de l'anglais en français (mais on peut sans doute espérer d'autres traductions à l'avenir du fait de son prix Nobel).

Tirés du texte :
That was how that part of the world was at the time. Every bit of it belonged to Europeans, at least on a map: British East Africa, Deutsch-Ostafrica. Africa Oriental Portuguese, Congo Belge.
 
They did not know that they were to spend years figthing across swamps and mountains and forests and grasslands, in heavy rain and drought, slaughtering and being slaughtered by armies of people they knew nothing about : Punjabis and Sikhs, Fantis and Akans and Hausas and Yorubas, Kongo and Luba, all mercenaries who fought the European's war for them, the German's shutztruppe, the British with their King's African Rifles and the Royal West African Frontier Force and their Indian troops, the Belgian with their Force Publique. 

The askari left the land devastated, its people starving and dying in the hundreds of thousands, while they struggled on in their blind and murderous embrace of a cause whose origins they did not know and whose ambition were vain and ultimately intended for their domination. (...) Later these events would be turned into stories of absurd and nonchalant heroics, a sideshow to the great tragedies in Europe, but for those who lived through it, this was a time when their land was soaked in blood and littered with corpses.
 
The German civilians were treated with the courtesies befitting citizens of an enlightened combattant nation and were taken away to Rhodesia or British East Africa or Blantyre in Nyasaland where they could be interned by other Europeans until the end of hostilities. It would not do to have Europeans watched over and restrained by unsupervised Africans. The local Africans, who were neither citizens nor members of a nation nor enlightened, and who were in the path of the belligerents, were ignored or robbed and, when necessity required, forcibly recruited into the carrier corps.

We lied and killed for this empire and then called it our Zivilsierungmission. 

Some of the stories in the Standard provided compelling discussion material for the three sages, especially the heated exchanges between settlers who wanted to remove all Africans from Kenya and make it what they called A White Man's Country, and those who wanted to remove all Indians and only allow in Europeans but keep the Africans as labourers and servants, with a sprinkling of some savage pastoralists in a reserve for spectacle. The propositions and their defenders sounded so strange that it was as if the settlers were living on the moon. 

Titre anglais : Afterlives
Pas (encore) de traduction française
Auteur : Abdulrazak Gurnah
Première édition :

dimanche 19 septembre 2021

Et vous, comment vivrez-vous ? / How do you live? De Yoshino Genzaburô

A Tokyo, dans le Japon des années 1930, Copper est un collégien de 15 ans. Il vit avec sa mère et depuis le décès de son père, son oncle joue le rôle de figure paternelle pour le guider dans la vie et faire de lui un homme de bien dans le sens humaniste du terme. C'est ainsi que les petits évènements rythmant sa vie quotidienne - une visite à Tokyo, ses amis, l'école, etc - sont autant de prétextes à réflexion, touchant finalement des questions existentielles et des sujets aussi variés que les sciences, l'économie, la sociologie ou la philosophie. 
 
Roman initiatique publié il y 84 ans pour un public "jeunesse", c'est devenu un "classique" de la littérature japonaise qui garde toute sa fraîcheur ; dans sa façon d'aborder les choses et son ambition, il n'est pas sans rappeler Le monde de Sophie de Jostein Gaarder. Parce qu'il prônait la curiosité et le questionnement permanent, ce livre avait été jugé subversif dans le Japon totalitariste de l'époque n'acceptant aucune remise en cause l'ordre établi, qui l'avait interdit pendant la guerre. Il fut ensuite republié des dizaines de fois et conserve aujourd'hui toute sa pertinence. 
 
C'est après la découverte de Âme brisée de Akira Mizubayashi que j'ai enchaîné sur ce Et vous, comment vivrez-vous ? / How do you live ?. Ce petit livre occupe une place très particulière dans le roman, la vie et le cœur du personnage principal qui y indiquait, je cite :
 
C'est un livre magnifique. En pleine période de folie fasciste et d'engouement militariste et ultra nationaliste, Yoshino à eu l'audace d'écrire, à l'intention des jeunes Japonais, un livre qui prônait l'usage critique de la raison et défendait la supériorité éthique de l'amitié des égaux par rapport à la soumission rampante et aveugle à l'égard des aînés et des dominants. 
Je crois que mon père voulait faire de moi un jeune homme capable de garder sa lucidité en toute situation, de ne pas succomber à la folie collective et de s'insurger contre les aberrations...
 
Un livre de référence qui a traversé le temps sans prendre une ride, à mettre entre toutes les mains, jeunes ou moins jeunes, à portée universelle avec au passage, une jolie découverte du Tokyo d'avant-guerre. 

Titre français : Et vous, comment vivrez-vous ?
Titre anglais : How do you live ?
Auteur : YOSHINO Genzaburô
Première édition : 1937

mardi 14 septembre 2021

Âme brisée de Akira Mizubayashi

 
Novembre 1938, Tokyo. Des militaires font irruption dans un centre culturel où un quatuor de musiciens à cordes sino-japonais répète Rosamund, une pièce de Schubert. Avant d'être emmené et de disparaître, Rei Mizusawa, le premier violon, a eu le temps de cacher son fils Yu, agé d'une dizaine d'année ; l'officier qui le découvre figé dans une armoire, un livre à la main, ne le dénonce pas et lui remet le violon de son père qui a été brisé.
De nos jours à Paris, Jacques Maillard est luthier et sa femme Hélène archetière. Ils se sont connus pendant leur apprentissage à Mirecourt dans les Vosges, dans les années 1950, et s'intéressent à une jeune violoniste japonaise montante, Midori Yamazaki.
Deux périodes, deux histoires convergeantes portées par la musique et l'âme brisée d'un violon ...
  
Dans ce roman plein de délicatesse et d'humanité, Akira Mizubayashi fait vibrer nos émotions sous sa plume de japonais francophile rédigeant directement en français dans le texte. Il nous fait pénétrer dans un monde poli par la puissance de la musique intemporelle qui dissout époques et cultures. Une histoire qui commence pendant une période sombre, par un traumatisme qui portera la quête de toute une vie ; la douleur du deuil, du déracinement et de l'exil compensés par le souvenir, l'érudition, la transmission, la passion et la beauté. Un roman fort, plein de douceur, de larmes, de joies et de bonheurs aussi lorsque enfin se recollent les morceaux du passé, l'âme de l'instrument et de son maître enfin retrouvées.
 
Outre l'histoire magnifiquement portée par la musicalité et la poésie du texte, l'auteur nous fait découvrir le monde des artisans à qui il rend un bel hommage : luthiers et archetiers travaillent souvent dans l'ombre mais ils n'en sont pas moins essentiels à l'harmonie qui fait la musique d'exception, au même titre que le compositeur, l'instrument ou l'interprète.
 
A lire accompagné de Schubert et de Bach.       
 
Extraits du livre :
Âme, subst.fém. Musique. Âme d'un instrument à corde. Petite pièce de bois interposée, dans le corps de l'instrument, ente la table et le fond, les maintenant à la bonne distance et assurant la qualité, la propagation comme l'uniformité des vibrations. 
[Trésor de la langue française]
 
Face à la musique de Schubert, les larmes coulent sans questionner l'âme auparavant, puisqu'elle se précipite sur nous avec la force même de réalité, sans le détour de l'image. Nous pleurons, sans savoir pourquoi ; parce que nous ne sommes pas encore tels que cette musique nous promet d'être, mais seulement dans le bonheur innommé de sentir qu'il suffit qu'elle soit ce qu'elle est pour nous assurer qu'un jour nous serons comme elle. [Theodor W.Adorno, Moments musicaux]
 
Mirecourt, c'est une toute petite ville, mais c'est connu pour la lutherie depuis le XVIIIème siècle comme Crémone en Italie.

C'était un livre de Genzaburo Yoshino qui s'intitule Dites-moi comment vous allez vivre publié en 1937 (...) 
C'est un livre magnifique. En pleine période de folie fasciste et d'engouement militariste et ultra nationaliste, Yoshino à eu l'audace d'écrire, à l'intention des jeunes Japonais, un livre qui prônait l'usage critique de la raison et défendait la supériorité éthique de l'amitié des égaux par rapport à la soumission rampante et aveugle à l'égard des aînés et des dominants. 
Je crois que mon père voulait faire de moi un jeune homme capable de garder sa lucidité en toute situation, de ne pas succomber à la folie collective et de s'insurger contre les aberrations...
 
Je n'assimile pas mes amis japonais à leur pays. J'aimerais croire à un lien d'amitié qui va au-delà des antagonistes nationaux...
 
Il ne se rendait trop bien compte que tous les cœurs du monde, retirés dans leur solitude intranquille, étaient semblables à des nomades impénétrables, repliées sur elles-mêmes ; qu'ils étaient finalement comme tous les corps du monde séparés les uns des autres, si douloureusement étrangers les uns aux autres.  

Titre : Âme brisée 
Auteur : Akira Mizubayashi
Première édition : 2019

lundi 16 août 2021

L'enfant du train / While Paris Slept de Ruth Druart

 

Juin 1953 - Santa Cruz, Californie. 
Jean-Luc, Charlotte et Sam, 9 ans, forment une famille unie, ils ont tourné la page du passé et vivent le rêve américain après avoir fuit la France à la fin de la seconde guerre mondiale.
 
Printemps 1944, Paris sous l'occupation allemande.
Jean-Luc a 21 ans, il est employé à la SNCF, affecté à l'entretien des voies à Drancy. 
Charlotte a 18 ans, elle a arrêté ses études et travaille à l'hôpital allemand.
David et Sarah se cachent avec leur nouveau-né Samuel mais ils sont arrêtés et embarqués dans l'un des derniers trains à destination de l'Est. Dans un geste de désespoir, Sarah abandonne Samuel à un inconnu - Jean-Luc- au moment de monter dans le train. 
 
1953
David et Sarah ont survécu à la déportation et recherchent leur fils Samuel ...
 
Construit sur des allers-retours dans le temps et l'espace, entre la fin de deuxième guerre mondiale et le début des années 1950, entre la Californie et Paris, ce premier roman de Ruth Druart nous entraîne dans une histoire déchirante déclinant avec intelligence le thème de l'amour filial. Un roman sur fond de drame historique, axé sur deux couples de parents aimants, l'un adoptif, l'autre biologique, qui revendiquent la garde d'un enfant, Samuel/Sam. 
Les personnages n'ont rien d'héroïques, ce sont des hommes et des femmes ordinaires pris par des événements qui les dépassent. L'auteur leur donne corps et voix à tour de rôle en dressant leurs portraits sans glorification, chacun avec ses forces et ses faiblesses, ses doutes, sa façon de vivre les événements, le cadre familial et professionnel, les sentiments de couple, celles de la relation à l'enfant et de l'enfant aux adultes. 
Un roman riche en émotions qui ne laisse pas insensible et capable de m'arracher quelques larmes au passage.  Certains choix  m'ont parfois laissée dubitative (la rupture totale avec la France, même du point de vue linguistique, de Jean-Luc et Charlotte) et d'autres auraient peut-être mérité quelques éclaircissements (le procès de Jean-Luc par exemple) mais ne remettent pas en cause la qualité de ce livre qui m'a absorbée.
Malgré la noirceur des circonstances, la tension de la société d'un Paris sous occupation allemande, la déportation de David et Sarah, la fuite vers l'Espagne de Jean-Luc et Charlotte, c'est finalement beaucoup, beaucoup d'amour qui ressort de ces pages.
 
Une lecture agréable et une façon subtile et inventive de mêler contexte historique à la tragédie psychologico-familial formant le coeur de l'intrigue. Un excellent premier roman ♥. 
 
Titre français : L'enfant du train
Titre anglais : While Paris Slept
Auteur : Ruth Druart
Première édition : 2021

vendredi 25 juin 2021

Bright de Duanwad Pimwana

 
Kampol a six ans lorsque ses parents se séparent : sa mère est partie et son père lui demande de l'attendre au coin de la rue pendant qu'il emmène son petit frère encore bébé chez sa grand-mère. Le jeune garçon se retrouve livré à lui même et aux bons soins de la communauté de son quartier qui va le prendre en charge alors que sa situation de semi-abandon perdure et s'installe. Des circonstances très particulières auxquelles le garçonnet va finir par s'accomoder grâce à la bienveillance de ses voisins - des gens simples et modestes - qui l'hébergent et le nourrissent à tour de rôle dans une sorte de mouvement solidaire naturel et tacite. S'en suit la chronique des petits évènements du quotidien de Kampol : ses états d'âmes, ses copains, l'école, ses "petits boulots", son élevage de criquets, une chasse aux fantômes, une pièce perdue dans le sable ... 

Un "abandon" en postula de départ qui pourrait introduire une histoire "à la Dickens" au risque de tomber dans le misérabilisme, le larmoyant ou le sordide alors qu'il n'en est rien. Bien au contraire, au fil des pages, ce roman se révèle plein de fraîcheur et d'humanité, d'amitié, de jeux, d'expériences, à la fois riche et profond tout en gardant une certaine légèreté et pas mal d'humour. Si l'apprentissage de la vie n'est pas toujours facile pour Kampol, il n'en demeure pas moins un petit garçon - presque - comme les autres ; les membres de la communauté de ce quartier qui vit en vase quasi-clos se substitue au couple parental, c'est là sa différence. Quelques adultes sont plus présents et attentifs que d'autres comme Chong, le marchand chinois ou Mon la mère de Oan, le meilleur ami de Kampol mais tous adoptent de bon coeur et avec sollicitude leur petit voisin.
 
Il n'est pas toujours facile de trouver des livres de qualité tirés de la littérature thaïlandaise et c'est avec ravissement que je me suis plongée dans cette pépite traduite du thaï vers l'anglais. Une lecture plaisante, en toute simplicité, offrant une immersion culturelle pleine d'humanité auprès de personnages plus attachants les uns que les autres, riches de grandes qualités de cœur. Encore  !

Titre anglais : Bright
Pas (encore) de traduction française
Auteur : Duanwad Pimwana
Première édition : 2002

vendredi 11 juin 2021

Les enfants sont rois de Delphine de Vigan

 
2001.
Clara Roussel et Mélanie Chaux sont ados lorsqu'elles découvrent la Télé-réalité avec le Loft. 
2019
Clara Roussel n'a pas réussi à devenir une "star" de la Télé-réalité comme elle aurait tant voulu mais elle est mariée à Bruno et mère de deux jeunes enfants, un garçon et une fille, Sammy et Kimmy. Toujours en quête de reconnaissance, elle s'est lancée avec succès sur youtube et les réseaux sociaux où elle cartonne avec sa chaîne Happy Récré sur laquelle elle met en scène et expose ses enfants et sa vie de famille. Sa vie bascule lorsque sa fille, petite star de ses vidéos, disparaît au cours d'une partie de cache-cache dans la cours de leur résidence. 
Au sein de l'équipe chargée de l'enquête policière, Mélanie Chaux est la "procédurière", celle qui réunit toutes les pièces du dossier en s'assurant qu'il est complet, détaillé et conforme aux procédures judiciaires. À cet effet, elle est amenée à analyser et documenter les séquences publiées par la famille sur sa chaîne, un monde très particulier qui lui est totalement étranger...

Avec ses talents de conteuse hors pair et un récit passionnant comme toujours finement construit, Delphine de Vigan nous entraîne dans le monde des réseaux sociaux où l'intime n'existe plus et où le paraître est plus important que l'être. Une histoire terrible en forme d'enquête policière dans laquelle les enfants sont des sacrifiés au service des névroses de leurs parents, aussi aimants soient-ils, tellement incroyable qu'on se dit que l'auteur a vraiment beaucoup d'imagination... jusqu'à ce qu'on veuille en avoir le cœur net et qu'on aille regarder de quoi il retourne sur youtube où l'on retrouve absolument tout ce qui est minutieusement décortiqué par Mélanie dans le livre !
Un roman documenté sur les dérives exhibitionistes d'une société nombriliste hypermatérialiste et les conséquences qu'elles pourraient avoir à long terme pour ces enfants sur-médiatisés et "digitalisés" dès leur plus jeune âge (l'épilogue nous transporte jusqu'en 2031). 
Delphine de Vigan intègre avec justesse les ressorts psychologiques de ces personnages si représentatifs de notre époque... Un très bon roman que je n'ai pas lâché, noir et dérangeant,  à lire !
 
Du même auteur, voir aussi :

Tirés du texte :
Cette perméabilité de l'écran. Ce passage rendu possible de la position de celui qui regarde à celui qui est regardé. Cette volonté d'être vu, reconnu, admiré. Cette idée que c'était à la portée de tous, de chacun. Nul besoin de fabriquer, de créer, d'inventer pour avoir droit à son "quart d'heure de célébrité". 
Il suffisait de se montrer et de rester dans le cadre où face à l'objectif. 

Chaque famille cultive sa fable. Ou tout au moins une version épique de son histoire, enrichie au fils du temps, à laquelle s'ajoutent peu à peu des prouesses, des coïncidences, des détails remarquables, voire quelques affabulations. 

Pourquoi ne lui revenaient que ces moments mélancoliques, quand il y en avait tant d'autres où ils avaient ri ? Car en réalité, depuis quatre ans, ils s'amusaient comme des fous. Happy Récré était le cadeau qu'elle avait offert à sa famille. Un cadeau qui avait illuminé leur vie.

Il suffisait de regarder les plate-formes de partage pour voir que la notion d'intimité, d'une manière générale, avait profondément évolué. Les frontières entre le dedans et le dehors avaient disparu depuis longtemps. Cette mise en scène de soi, de sa famille, de son quotidien, la quête du like, Mélanie ne les avait pas inventées. Elles étaient aujourd'hui une manière de vivre, d'être au monde.
 Un tiers des enfants qui naissaient avaient déjà une existence numérique.

Aujourd'hui, n'importe qui pouvait imaginer que sa vie était digne de l'intérêt des autres et en récolter la preuve. N'importe qui pouvait se considérer et se comporter comme une personnalité, un people...  (...) Pour exister, il fallait cumuler les vues, les likes et les stories.
 
Les frontières de l'intime s'étaient déplacées. Les réseaux censuraient les images de seins ou de fesses. Mais en échange d'un clic, d'un cœur, d'un pouce levé, on montrait ses enfants, sa famille, on racontait sa vie. Chacun était devenu l'administrateur de sa propre exhibition, et celle-ci étant devenue un élément indispensable à la réalisation de soi. 

La question était de savoir ce que l'époque tolérait, encourageait, et même portait aux nues. Et d'admettre qu'ils étaient inadaptés, dépassés, voire réactionnaires, ceux qui, comme elle, ne pouvaient plus s'y mouvoir sans s'étonner ou s'indigner. 

Titre : Les enfants sont rois 
Auteur : Delphine de Vigan
Première édition : 2021

jeudi 20 mai 2021

Mademoiselle Papillon d'Alia Cardyn

Je voulais raconter une histoire sur le pouvoir du don de soi. 
On oublie que lorsque l'on prend soin d'un autre être humain, on prend soin de ceux qui croiseront sa route. 
L'amour suscite l'amour. Cela nous donne un pouvoir personnel infini. 
 
Gabrielle, la trentaine, célibataire, est infirmière dans une unité néonatale de soins intensifs accueillant les bébés prématurés à la frontière de la vie et de la mort. Elle est très investie et maîtrise les aspects techniques de son métier mais elle commence à ressentir un certain mal être, de plus en plus de fatigue ainsi qu'une perte de sens et de repères dans la pratique de son travail. C'est donc une période difficile psychologiquement lorsque sa mère, romancière, lui remet son dernier manuscrit pour avis, sans lui donner de détails afin de ne pas influencer sa lecture. Elle va y découvrir le personnage de Thérèse Papillon au travers de pages combinant l'histoire de cette femme d'exception - juste parmi les nations, ayant accueilli pendant un demi siècle quelques 25'000 enfants au "préventarium" qu'elle a créé en 1922 à l'abbaye de Valloires - et des extraits de "carnets de bord“ fictifs lui donnant une voix plus intime.
Au fil des pages, l'histoire de Gabrielle et celle de Thérèse semblent entrer en résonance,  même si les époques et les problèmatiques sont différentes leur vocation d'infirmières et leur dévouement les relient.
 
Alia Cardyn nous livre avec beaucoup de délicatesse ces deux portraits de femmes, l'une, "figure historique" méconnue dont la ténacité et l'action méritait qu'on s'y intéresse, l'autre, jeune femme de notre époque qui nous ouvre un monde bien particulier en nous faisant vivre "de l'intérieur" le quotidien de ces services spécialisés dédiés aux soins des petits prématurés si fragiles. Ces deux volets auraient presque pu faire chacun l'objet d'un livre et j'aurais peut-être aimé plus d'éléments et de développements sur le personnage de Thérèse même si les notes de fin de livre permettent de comprendre que son histoire est ici largement romancée faute d'archives ou de témoignages suffisants, l'auteur ayant imaginé son parcours et sa personnalité à partir de quelques brides bien identifiées tirées du réel. Quant au personnage de Gabrielle, on sent assez vite comment vont évoluer les choses si bien qu'il m'a surtout intéressé pour l'entrée privilégiée offert dans son unité de soin plus que pour son évolution psychologique.
 
Ces réserves mineures n'enlèvent rien à la qualité du roman dont j'ai tourné les pages avec plaisir. Une lecture globalement facile, plaisante et enrichissante, un trio gagnant qui m'incitera certainement à ouvrir d'autres romans de cette romancière Belge.

Titre : Mademoiselle Papillon
Auteur : Alia Cardyn
Première édition : 2020

lundi 29 mars 2021

Betty / Betty de Tiffany Daniel


Betty est la 6ème des huit enfants nés de l'union de Landon Carpenter, indien Cherokee, et de Alka Lark, blanche qui, en l'épousant, a tourné le dos à une famille haïe. Un drôle de couple formé un jour d'orage de 1930 dans un cimetière de l'Ohio, État qui les a vu grandir et où ils retournent s'installer après des années sur les routes pendant lesquelles Landon s'est épuisé à toutes sortes d'emplois et qu'Alka mettait au monde Leland, Fraya, suivis de Yarrow et Waconda décédés en bas âge, puis les deux plus jeunes filles Flossie et Betty née en 1954 et enfin les deux petits derniers, Trustin et Lint. De tous les enfants, Betty est celle qui ressemble le plus à son père qui la surnomme "petite indienne" alors que le métissage des autres penche plutôt du côté de leur mère au teint et aux cheveux clairs ; une famille solide dans laquelle chacun a sa place et sa particularité, Flora est l'étoile qui rêve d'Hollywood, Betty passe son temps à écrire des histoires, Trustin dessine et Lint, à l'esprit tourmenté, collectionne les cailloux. Ils emménagent à Breathe dans une maison abandonnée que personne ne veut à cause d'un drâme non élucidé qui s'y est déroulé des années auparavant (la disparition de toute une famille jamais retrouvée et des traces de balles aux murs).
Alors qu'un mystérieux tireur nocturne hante les nuits de Breathe, Betty va y faire sa première rentrée à l'école et grandir en nous racontant la chronique familiale, sa vie de métis indienne dans une société ouvertement raciste, les secrets percés au fil du temps, son rapport très particulier avec sa mère hantée par des traumastismes d'enfance, ses relations avec son père et les frasques avec sa fratrie.
 
Ces personnages inoubliables de Betty et de son père ont été inspirés à l'auteur par les récits de sa mère sur son grand-père. Cette figure paternelle hors normes, lumineuse, d'une profonde humanité est une source d'admiration et d'inspiration pour ses enfants à qui il raconte toutes sortes d'histoires leur permettant de se construire sur le chemin semé d'embûches menant à l'âge adulte. Un homme malmené à cause de ses origines et de la couleur de sa peau mais qui, finalement, sait qui il est, un être en accord avec lui même et avec la nature, homme-médecine grand connaisseur des plantes à la main verte toujours tendue, d'une générosité et d'une empathie sans limite pour les autres. Il forme un couple improbable avec Alka, véritable soutien pour cette femme hantée par une enfance dont les secrets pèseront sur ses enfants, en particulier Betty, avant que cette dernière ne parvienne à rompre le cercle vicieux se reproduisant d'une génération à l'autre. 

Et pour Betty, cette "Petite Indienne", que d'embûches et quel parcours ! Il en faut de la résilience et de la force de caractère pour surmonter les injustices, les préjudices, pour s'accepter et finalement grandir. Il y a heureusement l'amour de ce père merveilleux mais aussi de formidables rencontres, des moments initiatiques heureux ou dramatiques, le rapport à l'écriture qui sert parfois d'exutoire, et enfin, un véritable choix de vie, celui de nourrir le "bon loup" qui sommeille en elle.

Ce livre est tout simplement bouleversant et j'avoue avoir eu la gorge serrée et versé quelques larmes à plusieurs reprises, ce qui ne m'arrive pas si souvent. Malgré la lourdeur de beaucoup des thèmes abordés - racisme, violence, dépression, harcèlement, inceste, viol, pauvreté, menaces, etc.- avec  quelques passages particulièrement éprouvants et douloureux, le texte ne tombe jamais dans le sordide. La voix de Betty reste celle de l'innocence, un regard pur qui certes s'endurci avec le temps mais qui ne juge pas les autres et veille au contraire à préserver la dignité de chacun. Et comme le don de Betty c'est d'écrire, le texte est à la hauteur, magnifique et plein de poésie. 
Et pour ne rien gâcher, on apprend en plus, au passage, quelques éléments très intéressants sur la culture Cherokee.

Un roman exceptionnel, Betty et son merveilleux père sont non seulement entrés dans mon cœur, ils y sont gravés de façon indélébile. ❤️❤️❤️

Tirés du texte :
 My father descended from the Cherokee through both his maternal and paternal lines (...) Following our bloodline back through the generations, we belonged to the Aniwodi clan. Members of this clan were responsible for making a special red paint used in sacred ceremonies and wartime. 
"Our clan was the clan of creators," my father would say to me. "Teachers, too. They spoke of life and death, of the sacred fire that lights it all. Our people are  keepers of this knowledge. Remember this, Betty. Remember you, too, know how to make red paint and speak of sacred fires." 

Before Christianity, the Cherokee celebrated being a matriarchal and matrilineal society. Women were the Head of the household, but Christianity positioned men at the top. In this conversion, Cherokee women were taken from the Land they had once owned and worked. They were given aprons and placed inside the kitchen, where they were told they belonged. The Cherokee men, who had always been hunters, were told to now farm the land. The traditional Cherokee way of life was uprooted, along with the gender roles that had allowed women to have a presence equal to that of men. 

Nature speaks to us. We just have to remember how to listen. 

Through his stories, I waltzed across the sun without burning my feet. 
My father was meant to be a father. And despite the troubles between him and my mother, he was meant to be a husband, too. 

Did you now that smoke is the mist of souls?  (...)  That's what makes it so sacred and able to carry your fear up to the clouds, which is the home of the fear eaters (...) good little creatures who will devour all that frightens you so you don't have to be afraid anymore. 

Not only did Dad need us to believe his stories, we needed to believe them as well (...) what it boiled down to was a frenzied hope that there was more to life than the reality around us. Only then could we claim a destiny we did not feel cursed to. 

You know what the heaviest thing in the world is, Betty? It's a man on top of you when you don't want him to be.
 
I wrote as if it was flooding from my fingertips. All the cruelty, all the pain, I wrote it all in a story that was destroying me even as I created it. 
I folded the pages against my chest. I tried to suffocate them as I went into the garage for an empty jar and a hand shovel. Back at A Faraway Place, I crawled under the stage and broke the cold earth with the shovel. When I got the hole dug, I placed the jar inside as I repeated what my mother had said. " Bury 'em so deep, no one knows about' em except for them and us."

Your mom found me (...) I was a lost man, but, somehow, she still found me. I had neither a purpose nor a name before your momma. When I was growin' up folks called me Tomahawk Tom or Tepee Jack or Pow-wow Paul, every names but my own. No one ever even asked me my name until your momma did. Not only did she ask, but she tagged a 'sir' on the end of it. "what's your name, sir?"  I had never been called 'sir' before. 
 
 Your life is what makes you rich, the people you love and the people who love you back. 

"He really loves you (...) Folks think it's when they beg you to stay, but it's when they let you go that you know they love you so goddamn much."
 
 I didn't know how to comfort a woman who used all of her one good perfume so she wouldn't have to face the aching  truth that even though her father was now dead, what he had done to her would always live. 

My sister was just another girl doomed by politics and ancestral texts that say a girl's destiny is to be wholesome, obedient, and quietly attractive, but invisible when need be. Nailed to the cross of her own gender, a girl finds herself between the mother and the prehistoric rib, where there is little space to be anything other than a daughter who lives alongside sons but is not equal to them. These boys who can howl like tomcats in heat, pawing their way through a feast of flesh, never to be called a slut or a whore like my sister was.
 
 Dad once told me a Cherokee legend about two wolves. One wolf was named U-so-nv-i because it was evil, dishonest, and bent in spirit. The other wolf was named Uu-yu-go-dv because it was truthful, kind and good. "The wolves live inside all of us," Dad had said. "They fight until one of them is killed." 
When I asked which wolf lives, he said, "The one you nourish and love."

- I don't know if I've ever told you that I love you, Little Indian. I don't know if I've ever said those words. 
 - You said them every time you told me a story (...) Have I ever told you I loved you? 
- Every time you listened to one of my stories. 

Growing up, I felt like I had sheets of paper stuck to my skin. Written on these sheets were words I'de been called. Pow-wow Polly, Tomahawk Kid, Pocahontas, half-breed, Injun Squaw. I began to define myself and my existence by everything I was told I was, which was that I was nothing. Because of this, the road of my life narrowed into a path of darkness until the path itself flooded and became a swamp I struggled to walk through. 
I would have spent my whole life walkin' this swamp had it not been for my father. It was Dad who planted trees along the edge of the swamp. In the trees' branches, he hang light for me to see through the darkness. Every word he spoke to me grew fruit in between this light. Fruit which ripened into sponges. When these sponges fell from the branches into the swamp, they drank in the water until I was standin' in only the mud that was left. When I looked down, I saw my feet were hands, their fingers curled up into around my soles. These hands were familiar to me. Garden dirt under the fingernails. How could I not know they were the hands of my father? 
When I took a step forward, the hands took it with me. I realized then that the whole time I thought I'd been walking alone, my father had been with me. Supportin' me. Steadyin' me. Protectin' me, best he could. I knew I  had to be strong enough to stand on my own two feet. I had to step out of my father's hands and pull myself up out of the mud. I thought I would be scared to walk the rest of my life without him, but I know I'll never really be without him because each step I take, I see his handprints in the footprints I leave behind. 

Ain't never been a curse, Lint. There is no supernatural hardship to our life. Only our fear that there is. I'm tired of bein'  afraid I'm too cursed to live.
 

Titre original: Betty
Titre français : Betty
Auteur : Tiffany McDaniel
Première édition : 2020

mardi 23 mars 2021

Âpre cœur / Sour Heart de Jenny Zhang

 

 
Ce recueil de sept nouvelles nous emmène sur les traces de Christina, Lucy, Annie, Jenny, Mande et Stacey, des gamines de neuf/dix ans, immigrées chinoises aux États-Unis, vivant en périphérie de New York dans les années 1990. Leurs parents sont issus de la génération ayant grandi pendant la révolution culturelle ; ils sont venus chercher une vie meilleure au pays de cocagne sans forcément mesurer les difficultés auxquelles il faut faire face. Les sept histoires sont liées les unes aux autres d'une façon ou d'une autre car certaines de ces petites filles se sont croisées à un moment de leur parcours, et le livre forme une boucle avec Christina placée au cœur du premier et du dernier chapitre. 
 
Voilà une lecture qui sort des clous et qui ébouriffe, plutôt inattendue. Ces tranches d'enfance sont livrées du point de vue des fillettes, de façon brutale parfois très crue, en évitant les travers habituels liés à cette période de la vie, sans édulcorer ni faire dans la dentelle, en faisant abstraction de toute notion d'idéalisation, d'angélisme, de diabolisation ou de victimisation dans la façon de traiter le sujet.
Au fil des pages, l'auteur aborde beaucoup de choses qui transparaissent et cohabitent dans ce monde à la frontière de la petite enfance et de l'adolescence, pas toujours antinomiques : relations aux parents et des parents, famille, voisinage, amour, misère, colère, désillusion, vulgarité, expériences, peurs, alcool, petits boulots, combines à la fois drôles et désespérantes, petites et grandes frustrations, apprentissage, amitiés, préjudice, humiliations, résignation, conditions de vie, petits moments de bonheur, communautés, solidarité et rivalités, langue, relation à la Chine, sexualité, séparation, aspirations et rêves, etc.
 
Un texte explosif, irrévérencieux, subversif et troublant, qui renverse pas mal de clichés sur la "communauté chinoise" et le regard à l'enfance. Jenny Zhang est une voix unique qui tranche par rapport à  tout ce que j'ai pu lire sur ces sujets et il y a fort à parier que cette lecture ne laissera personne indifférent, en positif ou en négatif car certains passages sont particulièrement dérangeants. Il faut dire que les parents des protagonistes portent un double handicap, celui d'avoir grandit sans repères éducatifs et sans instruction du fait d'une révolution culturelle profondement destructrice, et celui de l'immigrant avec toutes les difficultés liées à l'installation dans un nouveau pays. 
 
Des histoires denses, riches, brutales mais aussi pleines d'humanité, qui bousculent et m'ont parfois fait sortir de ma zone de confort. 
À l'arrivée, un livre à valeur universelle qui compte, puissant et marquant. ❤️
 
Tirés du texte :
 She wasn't going to let someone else be better than her at making her children feel pain or scare them more than she could, 
and to her, that was a form of protection.
 
That trip didn't make them travelers, at least not the way the people I met at Stanford would speak of travel ; that trip just made them immigrants,
 it made them charity. They became people to be saved, to be helped by institutions and individuals. 

Maybe we would grow apart, he would develop a personality that I would know nothing about, We would start our families, have children of our own, and there would come a point when in thinking about "family" we would think of the ones we made, not the ones we were from. From  that point on, I would refer to him as "your uncle" and he would mostly refer to me as "your aunt"  and it would take a long time for our children to even understand that we were siblings first, but more than that, our children just as we hadn't, would likely not think much about a time before they were born, a time when he was my brother and I his sister,  and together, we were our parents' children. 

Being someone is terrifying. I long to come home, but now, I will always come home to my family as a visitor, and that weighs on me,
 reverts me back into the teenager I was, but instead of insisting that I want everyone to leave me alone,
 what I want now is for someone to beg me to stay. 

At home we spoke Chinese. None of us knew how often and how badly the other made mistakes in English. None of us knew the other's humiliations.

If I somehow escaped drugs, pregnancy, pimps, and gangbangers, then I would still have to deal with my parents, and the constant unloading of their fears made it impossible for me to fear the feared things themselves as all my time was taken up fearing my parents would never stop fearing. 

That was the secret of being me back then : if you never say a word, people will think you don't know anything, and when people think you don't know anything, they say everything in front of you and you end up containing everything. On the inside, I was vast. On the outside, I was known idiot. 

People died of anger back then. They died of humiliation, they died of sadness, they died of longing. They died of shame. Families were separated. Husbands and wives assigned to provinces thousands of miles away from each other. My mother and father saw each other five times in ten years.I saw my father a total of three times after my ninth birthday. People my age walk with cane because they were sent to the countryside and worked to exhaustion. 
 
Her mom was from Taiwan and my mom was from mainland. According to my mom, that made all the difference. 
"it means they fled after the civil war. They were on the losing side. It means they went to school. They live now the way people in China did sixty years ago. The women don't work. They have multiple children if they can. It's the old country, they live like it's still 1920. It's not normal. The men are vicious. They have free rein to beat their wives. It's not look down over there. "
 
 My sweet, well-intentioned parents, no matter how much they tried to see and anticipate and prevent all the things that could hurt me, 
 in the end, had no idea what truly frightened me.
 
I would hate him for hating her and then I would hate her for hating him. Then I would hate myself for not protecting my mother and then I would hate my mother for needing me to protect her, and then I would hate my father for causing my mother to need that protection, and finally, I would hate them both for insisting that the person who really needed protection was me, and if I had any chance of surviving, I would have to be better than perfect. What I wanted to know was if my parents couldn't even be satisfactory to each other, than why I was expected to be perfect? 
 So I was fed and I was looked after and I was encouraged to be perfect and I was told over and  over that life would always improve, that this was how anyone at all was supposed to live, by striving, by being perfect when you were young and it was still easy to be perfect because just wait, my father would say, just wait until you're older, but I didn't need to wait. I was young now and I found it so fucking hard. 

To know the true wonder of suddenly existing was to know the true fear of suddenly ceasing to exist.

Titre original : Sour Heart
Titre français : Cœur âpre
Auteur : Jenny Zhang
Première édition : 2017