Affichage des articles dont le libellé est Racisme. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Racisme. Afficher tous les articles

jeudi 24 mars 2022

Dans le silence du vent / The Round House de Louise Erdrich

États-Unis / Dakota du Nord - Été 1988.
Pour Joe, 13 ans, l'agression et le viol de sa mère marquent la perte de l'innocence et le début d'un été initiatique au cours duquel il va être confronté aux questions du droit et de la justice particulièrement complexes lorsque l'on vit dans une réserve indienne.
 
Dans ce roman, Louise Erdrich nous fait pénétrer dans un univers très proche de celui que j'avais découvert dans La malédiction des colombes / The Plague of Doves avec un cadre similaire - celui d'une réserve indienne du Dakota du nord - et des personnages que l'on semble retrouver - la tante, le grand-père, le juge tribal, le curé, etc. L'histoire est toutefois très différente. 
Le shéma narratif suit la chronologie des évènements de cet été tragique en nous permettant de suivre les bouleversements et les agissements de Joe, narrateur adulte devenu avocat qui revient sur cette période fondatrice de son adolescence. 
Il y a d'abord le choc, l'incompréhension et le deuil d'un cocon familial qui n'existe plus quand la mère s'isole du monde et se mure dans le silence. Il y a ensuite l'espoir d'agir avec son père, juge tribal avec lequel il reprend l'ensemble des dossiers de la réserve à la recherche d'indices ; un exercice qui s'avère finalement source de désillusions et de déception lorsque l'adolescent comprend la "futilité" des affaires jugées et les principes du "mille feuille" constitué des différentes juridictions traitant des affaires indiennes, compléxité et injustice garanties. Il y a la révolte lorsque le coupable est retrouvé et arrêté puis libéré pour des questions de technicalité. Il y a aussi l'amitié et le désir d'action du garçon qui va mener sa propre enquête avec ses copains pendant leurs vacances d'été, en parcourant à vélo tous les coins de la réserve à la recherche d'explications. Dans ce contexte sociologique particulier, ces jeunes personnages pas tout à fait sortis de l'enfance vont faire l'expérience du monde des adultes, une mise à l'épreuve leur faisant toucher une large palette de sentiments avec, à la clé, des décisions difficiles et irréversibles. Reposant sur les épaule d'un personnage de Joe très attachant, une trame plutôt "lourde" mais pas pour autant empoisonnée ni exempte de légèreté et de joies, oscillant entre colère, peur, culpabilité, impuissance largement contrebalancées par l'amitié, l'amour, l'insouciance, la solidarité ...
 
Un récit encore une fois admirablement construit, un fil tiré après l'autre jusqu'à ce que l'image d'ensemble prenne clairement forme ... pas tout à fait celle qu'on attendait.
Louise Erdrich montre une maîtrise parfaite du fond et de la forme qu'elle met au service de sa communauté pour lui rendre humanité et dénoncer les fléaux qui la frappe dans l'indifférence générale : ici, les violences et viols des "indigènes" qui restent monnaie courante, l'impunité de ceux qui commettent ces crimes et la complexité d'un système judiciaire infantilisant dans lequel la notion de justice semble bien diffuse. CQFD. Puissant et révoltant ! 

Du même auteur, voir aussi :

Titre français : Dans le silence du vent
Titre anglais : The Round House
Auteur : Louise Erdrich
Première édition : 2012

dimanche 7 novembre 2021

Silence is a Sense de Layla Alammar

  
De sa fenêtre d'une cité anglaise anonyme où elle se calfeutre, une jeune réfugiée syrienne observe ses voisins : l'homme dans le noir, le père, le vieux couple, le buveur de jus... Traumatisée sur le chemin de l'exil, elle a perdu l'usage de sa voix. Ancienne étudiante d'anglais, elle lit beaucoup et rédige des articles publiés dans un journal local, signés sous le pseudonyme "voiceless/sans voix", dans lesquels elle traite de la condition des musulmans vivant en Angleterre. Son éditrice, avec laquelle elle communique uniquement par mail, essaye de la faire témoigner de son expérience de réfugiée mais elle élude parce qu'elle est dans l'impossibilité de le faire. Au fil des pages et de ses interactions avec la communauté locale, on va toutefois finir par en apprendre un peu plus, par bribes et fragments. Et puis son handicap et sa conscience sont mis à l'épreuve lorsqu'elle est témoin d'une scène de violence et d'une autre éclairant un crime raciste ; elle va aussi se rendre compte qu'elle n'est pas la seule à observer les autres ... 
 
La plume est efficace, réaliste et pleine de sensibilité. Le roman donne voix à cette réfugiée mutique ne demandant qu'à reprendre discrètement le cours de sa vie pour se fondre dans son nouvel environnement alors que le passé n'est que chaos et fragments difficiles à réconcilier ; elle a trouvé asile mais la paix de l'âme et du cœur sont plus exigeants, hantés par le passé et soumis à l'imperfection des hommes et du monde qui les entoure. 
Les regards et les points de vue se croisent en touchant la question des réfugiés, de l'immigration, de l'intégration, de la tolérance, de l'acceptation des différences culturelles et/ou religieuses mais aussi et plus largement du vivre-ensemble et de la condition humaine. 
Et puis derrière tout ça, il y a aussi toutes ces vies brisées par des traumatismes (pas seulement de guerre mais parfois aussi les violences familiales qui peuvent se produire chez le voisin) sur lesquels il est impossible de mettre des mots et qui transforment ceux qui les subissent et se cachent dans le silence, l'évitement, la honte et/ou la peur.
 
Aller au-delà des apparences et des différences, une belle leçon d'humanité et de tolérance par une jeune auteur à suivre, élevée au Koweït et éduquée au Royaume Unis où elle a posé ses valises.
 
Tirés du texte :
The thing is, when you can't speak, people assume you can't hear either. 
 
I don't know how to explain to her that I am cornered by memories, caged in by recollections. 
I feel persecuted by the things I remember and by what my mind chooses to hide from me. (...) 
The human need for stories is itself an obstacle to memory. (...) 
There is a kind of deceit to memories, where you're never entirely sure something happened the way you remember. (...) can you absolutely be sure it's your memory and not one you've claimed from stories you heard? 

It seems to me that complicit in the very idea of memory is the act of forgetting. 
 
It's not difficult to know what people want. At the root of it we all want the same thing: freedom, happiness, safety. I want to write what I want to write without the fear of a knock at the door and an interrogation room. I want to love who I want to love without the fear of death or corrective rape. I want to wear what I want to wear without the worry that men will see my skirt or the buttons on my shirt as an invitation. That's it. The freedom to live how we want to live.

Religious conflict is sexy. It's easy to sell (...) It's easy for news producers and politicians to frame it in terms of a cosmic war being waged in a land far, far away. But it isn't real. This isn't a religious conflict - or if it is now, it certainly didn't start out that way initially, in those private salons all across Damascus, with that statement of 99, that intellectual fount of all Springs, it was about freedom. It was about the right to live with dignity, the right to think without fear, the right to exist outside a state of emergency. It was about rising unemployment rates among a restless youth and free-market policies that benefited the few rather than the many. It was about the rains that never came, the migration and the cities straining under the weight of all the people they held but could do nothing with. 

When I first came here, that was the hardest thing to get used to, this reality where everyone is in your personal space all the time. (...) 
It isn't like that where I'm from. There, you have your boundary and I have mine and if the lines are crossed, it means that a fucking disaster has occurred. (...) 
In that other place, my other life, there are limits everywhere. (...) 
And when I first arrived, I couldn't assimilate-there's that word for you, Jose-I couldn't reconcile myself to the notion that I was free to go anywhere. So I set invisible borders that I abided by for a good, long while.

There's this idea that if only you bombard bigots with enough facts and data and statistics, you can cure them. This notion that their hatred comes from a place of ignorance is one people have a hard time shaking. It's not a lack of education (...) it's fear, fear of the unknown, the Other, fear that things are changing in ways he can't predict or control. Fear doesn't waver in the face of facts. 
 
At a time when access to data is quite literally limitless, ignorance cannot be anything other than a choice, and I wonder how many of the people those BBC and Guardian and Independent pieces are targeting actually watch/read/follow them? (...) 
They call it an echo chamber but it seems to me it's more of a cage, limiting your views and experiences to the extent that nothing unexpected or unsolicited ever crosses your path. And what other outcome can a device like that have but reduced tolerance? (...) 
They said globalisation would make the world better, but instead the world has become some hysterical shorthand for anything that threatens the status quo. They said the Internet would bring us close together, that it would turn the world into a little village, but it hasn't. Instead we have splintered, split off into islands drifting further and further away. After all, the Internet that elected the first black US president and set the Arab Spring ablaze is also the Internet which ripped the UK from Europe and elected Dr Strangelove over in America.
 
Democracy is not, nor should it be, the ultimate goal of all modern nations. Democracy rarely works as it should and most often does not work at all. For a democracy to function, you need an informed electorate. In order to get one, you need a free and fair and responsible press. Not even America, the freest nation on earth, has that. How is Egypt supposed to? How is Iraq? How are any of the others? 

It has always struck me as odd, to take such fervent pride in something you had no part in claiming. You don't choose where you're born. You don't choose the nation or the religion or the caste or sect or class. You choose none of it, and yet you're expected to fight for and be proud of this label to the exclusion of all others. It becomes entangled in your identity. I am Iranian. I am American. I am French. I am a Muslim, or Jewish, or Hindu.
 I am all these things that I did not choose to be.(...) 
 
A nationalist may crow freedom and prosperity, or values and piety, or modernity and skyscrapers, but at the end of the day, the bedrock of why his country is better than yours is simply that he was born into it. There is, on a fundamental level, no other reasons. (...) 
They call themselves patriots, but they're not. A patriot is one who loves, a nationalist is one who hates.
 
You came to this country for the same reason I did, I think. For safety, security. This was our big error, you see? (...) There is no safety. It's useless to search for it here or there or anywhere. (...) Your safety will come later. Much later, Allah willing. It will come for you in the afterlife.

Our blood runs everywhere, down the streets of Aleppo, of Damascus, of Homs, of Calais, of Chios, of Bicske. All these people. All these lives. Not numbers and figures and pie charts. People.

Titre original : Silence is a Sense
Pas (encore) de traduction française
Auteur : Layla Alammar
Première édition : 2021 

dimanche 31 octobre 2021

Soleil Amer de Lilia Hassaine


Au début des années 1960, Naja quitte son Algérie natale avec ses trois filles, Maryam, Sonia et Nour, pour rejoindre son mari Saïd, ouvrier spécialisé en France. Pleine d'espoir pour l'avenir et pas encore minée par le secret entourant les deux "cousins" Amir et Daniel, la famille est installée en HLM, creuset du "vivre-ensemble". Mais au fil des décennies- 1960,1970,1980- l'environnement et les perspectives se transforment, l'utopie des cités de la fin des trente glorieuses est progressivement sappée par le chômage, l'uniformisation, la détérioration et la ghetto‐isation qui impactent impitoyablement la chronique familiale.
 
Un roman tracé à grands coups de pinceaux pour offrir au lecteur une fresque familiale et sociale sur trois décénnies. L'écriture est délicate et sûre, le trait efficace et ajusté pour aller à l'essentiel sans se perdre en développements. 
Un roman éclairé du regard des femmes, décliné sous le signe de la soumission, de la solidarité, des amitiés féminines, des joies et de la souffrance, des désillusions. Il y a le poids de la tradition avec ses entraves non seulement pour la condition féminine mais aussi par rapport à ce qui est attendu des garçons. Et puis bien sûr il y a la question de l'exil - quand on n'est pas d'ici et plus de là-bas non plus - et, dans son sillage, ses dérivés liées à l'immigration, l'intégration, le rejet, le racisme, la stigmatisation.
 
C'est joliment écrit et les pages tournent vite. J'ai aimé, aussi bien la chronique familiale sur laquelle pèse son étrange secret, que le fil historique illustrant l'évolution des cités HLM, de grandeur à décadence.
 
Extraits du livre :
Naja avait à peine vingt-six ans, mais elle vivait déjà dans l'angoisse de la perte.Ici, tout était si fragile.
 
Saïd avait connu les bidonvilles, puis écumé les foyers pour travailleurs immigrés, des dortoirs où les ouvriers s'entassaient à six ou sept sans intimité. Considérés comme de simples outils de travail, ces hommes avaient été coupés de leurs familles et des plaisirs de la vie.
Ils étaient nombreux à avoir sombré dans l'alcool.
À leur arrivée, les femmes furent les proies des frustrations de leur mari.
Naja tomba enceinte.
 
Elle lui avait donné, comme seuls les êtres profondément généreux savent donner : gratuitement.
 
Le projet des HLM, c'était l'utopie du vivre-ensemble, cette idée selon laquelle on mélangeait les cultures et les milieux sociaux.
C'est ce qui se produisit, dans un premier temps.
 
Plus les années passaient, plus le secret s'enfonçait, et on empilait par-dessus des mensonges comme on coule du béton pour combler un trou.
 
 Elle aurait voulu ne jamais avoir de filles, car elle en savait les tourments. Le bon Dieu lui en avait donné trois, et lui avait retiré un fils dont l'âme planait chaque jour au-dessus de sa tête. Naître fille, ça voulait dire devenir la boniche de ses frères, puis celle de son mari, ne jamais jouir d'aucun plaisir, si ce n'est ceux de la bouche, et donc grossir, grossir, grossir, tomber enceinte autant de fois que possible, accoucher sans bruit, brider ses propres filles, qui reproduiront le même schéma à leur tour : "La féminité est une maladie transmissible. On trimballe les tares de nos mères et on les refile à nos mômes." 

Dans le regard des français, il était l'immigré ; en Algérie, il s'en était aperçu au mariage de Maryam, il était aussi devenu l'immigré. On ne veut pas de celui qui arrive, on en veut à celui qui nous quitte. Il appartient à un ailleurs, à un espace qu'on tient à distance. Ne pas être "un", c'est être suspecté de duplicité. 

La vie quotidienne est un décors de théâtre. La vie quotidienne est ce qui vient, par une somme d'habitudes, encadrer nos pensées obscures et nos douleurs secrètes. Faire les courses, le ménage, s'occuper des enfants, autant d'activités qui nous obligent, sans quoi on ne ferait plus rien. Le divertissement nous aide à survivre, car le désespoir est l'état naturel de l'homme. On ment tous. 

 Les maisons inhabitée sont des vieux livres, elles témoignent de la vie passée au présent.
 
Quand il allumait la télé, il regrettait malgré tout de ne voir personne comme lui. Aucune speakerine ne ressemblait à ses filles. Aucun journaliste à ses fils. Ils étaient invisibles, mais on ne parlait que d'eux. Cette année-là, Giscard instaurait l'aide au retour pour les Algériens : 10'000 francs. 10'000 francs, c'est ce à quoi avaient droit tous ces gens pour laisser derrière eux vingt ou trente ans de vie. (...) La valeur d'un homme c'est sa valeur de main d'œuvre, sa valeur d'outil. C'est le message qu'on leur délivrait. Sans quoi ils devenaient des parasites sociaux. 

Peu importe d'où tu viens (...) le seul trait d'union entre les hommes c'est la culture, cette culture qu'on dit élitiste mais qui est universelle car elle a traversé les siècles. (...) L'excellence de l'art dépasse les préférences, elle est la caisse de résonance de Dieu...
 
Naja aimait la France malgré tout. Elle répétait : "l'Algérie et la France sont deux sœurs empêchées. Elles n'ont jamais su vivre l'une sans l'autre."
 
 Les enfants d'immigrés portent en eux l'exil et l'ancrage. On les a perfusé à la mélancolie. 

Notre mémoire ne devrait pas être une pierre qui nous tire vers le fond, mais une vie contenue dans la nôtre, qui, par un jeu de poupées russes, donne de l'épaisseur au temps et de la perspective aux choses.
 
Titre : Soleil Amer
Auteur : Lilia Hassaine
Première édition : 2021

vendredi 29 octobre 2021

Des hommes de Laurent Mauvignier

Un bijou offert par Bernard à sa sœur Solange à l'occasion de l'anniversaire de ses 60 ans et une remarque de trop suffisent à rouvrir des rancœurs familiales et des plaies du passé non refermées. Bernard va pêter un plomb sans que personne n'y comprenne grand chose, sauf peut-être son cousin Rabut hanté par leur expérience en Algérie quarante ans plus tôt...
 
En quatre temps- après-midi, soir, nuit et matin- nous voilà plongés dans l'expérience algérienne refoulée de Bernard, racontée par Rabut. Une étincelle et voilà ressurgie l'histoire d'une jeunesse volée et ses traumatismes gravés à jamais, modifiant le cours d'une vie.
 
Dans ce texte brut, les pensées s'enchaînent et se pressent, envahissantes, débordantes désespérantes, à bout de souffle ; c'est la cocotte minute trop longtemps sous pression, au bord de l'explosion, qui laisse enfin échapper la vapeur. Un texte plein d'émotion et de fragilité, douloureux, brutal, haché parfois pour raconter "les événements" tels qu'ils ont pu être vécus par Bernard et son cousin Rabut, leur temps de jeunes appelés du contingent jamais sortis de leur campagne et celui d'après marqué par l'indifférence, l'incompréhension et le silence ; presque un témoignage. 
Un texte poignant qui offre un complément romancé parfait pour illustrer l'essai de Raphaëlle Branche lu précédemment , Papa, qu' as-tu fait en Algérie ? (et dans lequel j'avais noté la référence de cet ouvrage). Pour donner voix au silence.

Tirés du texte :
À peine je me suis vu regarder le maire et vérifier ce que je savais déjà, son âge, oui, il avait quel âge, lui, dans ces années-là ? Est-ce qu'il y est allé, est-ce qu'il a vu, est-ce que c'était la première fois qu'il sortait de chez lui, de son cocon familial et est-ce qu'il a laissé des mois et des mois une famille, une fiancée ? Est-ce qu'il a eu peur, qu'il s'est ennuyé, qu'il a tenu un fusil et connu la moiteur des mains sur le fusil et la chaleur étouffante, et, oui-je sais tout ça. 
Je sais qu'il est un peu trop jeune. 
 
Monsieur le maire, vous vous souvenez de la première fois où vous avez vu un Arabe ? Monsieur le maire, vous vous souvenez ? Est-ce que vous vous souvenez ? Est-ce qu'on se souvient ? Que quelqu'un ? Est-ce qu'on se souvient de ça ? 
(...) je me suis demandé pourquoi cette phrase là avait surgi et avait fait un tel bond dans ma poitrine
(...) Et la honte si violente aussi, de cette phrase, de son surgissement. La honte qui avait appuyé si fort que les mots n'étaient pas sortis, n'avaient pas pu. 

En ce temps-là, on n'avait pas vu grand-chose et on n'attendait rien- parce que, à quatorze ans, on allait aux champs et on rêvait d'avoir le permis et d'emmener la petite d'à côté au bal du samedi soir, à la foire, aux manèges le dimanche et le lundi de Pâques, et c'est à peu près tout.

Et à ce moment-là, ce dont je me suis souvenu-enfin, pas un souvenir, pas déjà, mais une image devant moi, presque aussi vraie et réelle que le froid et la neige : un matin de printemps-au printemps soixante-dix-sept ou soixante-dix-huit-, des gens estomaqués à l'Intermarché, stoppant net leurs provisions, surpris uniquement de voir si près d'eux un couple dont l'extraordinaire tenait à une djellaba vert anis et un foulard bleu clair, des mains recouvertes de henné. 
Rien d'autre. 
C'était la première fois qu'on voyait des étrangers ici. Et ce qu'on n'avait pas imaginé, ça avait été cette petit minute d'étonnement pour tous ceux-là, nos femmes, parents, amis qui des années auparavant nous avaient attendus pendant des mois et avaient lu nos lettres, vu nos photos, et qui se demandaient bien, eux, quelles têtes ils avaient en vrai, de l'autre côté de la mer. (...) 
Et puis pour nous autres, ça avait été comme de revoir surgir des morts ou des ombres comme elles savent parfois revenir, la nuit, même si on ne le raconte pas, on le sait bien, tous, à voir les autres des anciens d'Algérie et leur façon de ne pas en parler, de ça comme du reste.
 
Les uns après les autres on est revenu. Et aussi comment, très vite, tous, nous nous sommes remis à travailler pour ne plus y penser, et seulement reprendre la vie avec une drôle de frénésie, tellement on était contents d'en finir avec les régions pourries, la chaleur, la soif, la poussière, la lessive improvisée dans le fond d'un casque, une vieille brosse à dents pour décrasser les cols de chemise et les trous dans les socquettes et les doigts de pieds en sang, ce monde pourri, et enfin on allait de l'avant, on voulait rattraper le temps perdu, tellement on avait perdu notre temps là-bas.

On avait sur les bras des cadeaux, de l'exotisme, de l'ailleurs, des cartes postales et des étoiles dans les yeux quand on se disait seulement, pourvu qu'on n'entende plus les vieux bougonner que, quand même, 
C'était pas Verdun, votre affaire. 

Ce que c'est d'être mineur, dépendant des parents, pas bon à voter, mais déjà bon pour les djebels. 

Il entend le chahut des portes qui s'ouvrent, l'éclat métallique du fer, et puis les pas, les voix de ceux qui rient et ont déjà fait connaissance, se diront amis avant de s'oublier très vite, quelque part dans un pays dont ils n'ont pas idée.
 
Il entend ce qu'on raconte, ce que disent les vieux dans les villages et qu'on répète ici pour se donner du courage, 
Oui, bon, c'est pas Verdun, 
C'est long vingt-huit mois mais c'est pas Verdun.
 
Il n'est pas seul à être seul, ils sont seuls tous ensemble. 
 
On a du mal à occuper les hommes, à leur faire croire que c'est important, que c'est utile, on sait que les hommes sont démotivés.

Et alors on verra des images et on sentira des odeurs et on aura des pensées qui s'imprimeront dans la mémoire aussi profondément que les lames des fells dans la chair des malheureux. 
Ça durera toute notre vie, ce sera aussi important que le reste et pourtant on ne saura pas que ça compte, parce qu'on ne pense pas tous les jours aux choses dont les murs de nos vies sont tapissés.

Il pense aux Algériens; il se dit que depuis qu'il est ici, il ne connaît que la petite Fatiha, pas même ses parents, que la population est pour lui comme pour les autres une sorte de mystère qui s'épaissit de semaine en semaine, et il dit que, sans savoir de quoi, il a peur. 
Il ne sait rien, et, tout seul, en se promenant le matin très tôt dans Oran, cette idée lui fait honte. 
Plus le temps passe, plus il se répète, que lui, s'il était Algérien, sans doute il serait fellaga. 
(...) Même si certains disent qu'on est là pour eux. On vient donner la paix et la civilisation. 
(...) Il pense à ce qu'on lui a dit de l'Occupation, il a beau faire, il ne peut pas s'empêcher d'y penser, de se dire qu'ici on est comme les Allemands chez nous, et qu'on ne vaut pas mieux. 

Il a parlé ce soir là, tellement parlé même, des années après les événements, leurs événements, enfin, lorsqu'ils avaient raconté, se retrouvant seuls et déjà éméchés, comment on avait du mal à vivre depuis, les nuits sans sommeil, comment on avait renoncé à croire aussi que l'Algérie, c'était la guerre, parce que la guerre se fait avec des gars en face alors que nous, et puis parce que la guerre c'est fait pour être gagné alors que là, et puis parce que la guerre c'est toujours des salauds qui la font à des types bien et que les types bien là il n'y en avait pas, c'était des hommes, c'est tout, et aussi parce que les vieux disaient c'était pas Verdun (...) moi, j'ai même pas essayé de raconter parce qu'en revenant il y avait rien pour moi, du boulot à la ferme, des bêtes à nourrir. 

On imagine les fells quelque part en embuscade, en train de rire de nous, on les imagine-comme toujours on les imagine puisqu'on ne les voit jamais.
 
On voudrait crier et on sait qu'il faudrait penser aux heures pendant lesquelles on a appris ce qu'il faut faire, comment il faut faire, des gestes de militaires, comme si maintenant c'était la guerre oui c'est la guerre et on est des militaires. Des hommes comme rêvaient qu'on soit nos parents et nos grands-pères, les grands-pères surtout, et plus tard on se demandera, 
Est-ce que c'est la même trouille qu'à Verdun ou en quarante ou comme toutes les guerres ? 

Et penser comment Abdelmalik a pu le faire, et voir les autres le faire, tuer comme ça les gars avec qui il a vécu pendant des mois, se dire, c'est possible ça, pas de trahir, ou de changer de camp, mais encore de massacrer des gars avec qui on a rigolé et dont on savait que eux, la guerre, l'indépendance, la libération d'un pays ils étaient plutôt pour, mais au fond, ce qu'ils voulaient d'abord et avant tout, c'était juste qu'on en finisse et rentrer à la maison. 

Et après, pendant des mois, quand vous êtes rentré chez vous, vous trouvez bizarre que personne ne vous demande rien. 
(...) Et puis enfin, on se dit que c'était comme si on n'était jamais parti. Comme si l'Algérie ça n'avait pas existé. 

On était dans un entonnoir et ça allait tellement vite, c'est là qu'on a arrêté de parler de fells, là qu'on a dit bougnoules ou morricaud, tout le temps, parce que cette fois, pour nous autres, on avait décidé que c'était pas des hommes. 

En Algérie j'avais porté l'appareil photo devant mes yeux seulement pour m'empêcher de voir, ou seulement pour me dire que je faisais quelque chose de peut-être, disons-utile. 
Après, je n'ai jamais plus fait de photographie.

Titre : des hommes
Auteur : Laurent Mauvignier
Première édition : 2011

lundi 18 octobre 2021

Pachinko / Pachinko de Min Jin Lee

Au début des années 1930, la Corée fait partie de l'empire colonial japonais. Sunja vit alors sur une petite île proche de Busan avec sa mère Yangjin, veuve qui tient une modeste pension pour essayer de survivre pendant une période d'occupation économiquement difficile. Un soir, la famille accueille et sauve Isak, un jeune pasteur missionnaire à la santé fragile, originaire de Pyongyang, qui fait étape avant de rejoindre son frère au Japon pour s'occuper de la congrégation coréenne chrétienne d'Osaka. Une fois remis sur pied, Isak va sortir Sunja de la situation embarrassante dans laquelle elle se trouve - elle est enceinte et ne veut pas devenir la maîtresse entretenu de Hansu, son amant qui lui avait caché être déjà marié et père de trois filles - en lui offrant le mariage et un nom pour son enfant à naître. 
 
Au travers de l'histoire de ce couple originaire de Corée, de sa famille et de sa descendance - Noa le studieux, Solomon le pragmatique - Min Jin Lee nous offre une fresque familiale sur quatre générations, des années 1930 à nos jours, illustrant sans généralisation réductrice le destin complexe et souvent douloureux des "Zainichi*" du Japon [Zainichi : "étrangers résidents au Japon"]. Cette Américaine d'origine Coréenne qui a elle-même vécu plusieurs années d'expatriation à Tokyo, aborde avec intelligence et sensibilité la situation si particulière de cette communauté auprès de laquelle elle s'est longuement documentée.
 
Un livre riche et dense, tant sur le plan historique et sociologique que romanesque. Le contexte initial est celui d'une Corée sous l'emprise coloniale japonaise qui, une fois la guerre terminée, se retrouve "libérée" mais divisée entre un nord et un sud nécessitant un choix de rattachement arbitraire, absurde et un peu ubuesque pour les zainichi ; une histoire complexe pour les Coréens qui se sont installés au Japon où ils constituent une "sous-classe" méprisée et mal vue. Au delà du racisme lattent, cette saga familiale aborde de nombreux sujets tels que la guerre, la pauvreté, la religion, l'éducation, l'homosexualité, les yakuzas (la mafia japonaise) ou le monde des Pachinko (salles de machines à sous) offrant une voie opaque mais alternative à la pauvreté.
 
Un livre dont j'ai aimé les personnages qui veulent avancer et surmonter les difficultés envers et contre tout, pour s'en sortir par le travail et/ou l'éducation, portés par la solidarité familiale, leurs épreuves et leurs espoirs. Ils offrent une large palette de destins permettant d'éviter l'écueil d'une réduction trop simpliste de la question des Zainichi.
Une lecture agréable et instructive, je recommande.

Extraits du texte :
"Absorbe tout le savoir que tu pourras. Remplis ton cerveau de connaissances - c'est la seule forme de pouvoir que personne ne pourra jamais te reprendre." Hansu ne lui disait jamais d'étudier mais plutôt d'apprendre, et Noa se rendait compte qu'il y avait une véritable différence. L'apprentissage était un jeu, pas un travail.

La plupart des Coréens au Japon ne pouvaient pas voyager. Pour obtenir un passeport japonais, il fallait devenir un citoyen japonais - ce qui était presque impossible (...) Sinon, pour voyager, on pouvait mettre la main sur un passeport sud-coréen en passant par la Mindan, mais peu de gens voulaient être affiliés à la République de Corée depuis que le pays appauvri était dirigé par un dictateur. Les Coréens affiliés à la Corée du Nord ne pouvaient partir nul part, hormis les rares autorisés à se rendre à Pyongyang. Même si tous ceux qui y étaient retournés en souffraient, il y avait encore bien plus de Coréens au Japon dont la citoyenneté était affiliée au Nord plutôt qu'au Sud.

Tu ne peux rien y faire. Le pays ne va pas changer. Les Coréens comme moi, on ne peut pas partir. Où voudrais-tu qu'on aille ? Mais au pays, les Coréens ne changent pas non plus. A Séoul, on me traite de bâtard japonais, et au Japon, je ne suis qu'un sale Coréen parmi les autres. J'ai beau gagner une fortune et me montrer d'une gentillesse à toute épreuve, ça ne change rien. Alors qu'est-ce-que tu veux y faire ? Tous ceux qui rentrent ua Nord y crèvent de faim ou meurent de trouille.

Les Coréens nés au Japon après 1952 avaient obligation de s'inscrire au registre de leur municipalité le jour de leur quatorzième anniversaire pour la demande de permis de résidence au Japon. Tous les trois ans, Solomon devrait renouveler cette démarche, à moins qu'il ne décide de quitter le pays pour de bon.
 
Aux États-Unis, Zainichi du Sud et du Nord, ça n'existe pas. Pourquoi devrais-je m'identifier à l'une ou l'autre des Corées ? C'est absurde ! Je suis née à Seattle, et mes parents sont arrivés en Amérique à l'époque où il n'y avait qu'une seule Corée (...) Et pourquoi le Japon s'obstine-t-il à faire la distinction des deux pays pour des résidents coréens qui sont là depuis quatre générations ? Tu es né ici. Tu n'es pas un étranger ! C'est de la folie. Ton père est né ici. Pourquoi vous avez des passeports sud-coréens ? C'est n'importe quoi. 
Elle savait aussi bien que lui qu'après la division de la péninsule, les Coréens du Japon avaient chacun choisi leur camp, et que cela avait souvent eu des conséquences sur leur statut de résidents. Il était encore difficile pour un Coréen d'obtenir la citoyenneté japonaise, et nombre d'entre eux voyaient même cette démarche comme une honte - devenir citoyen de l'oppresseur de son peuple. Quand elle avait raconté à ses amis new-yorkais les bizarreries de cette anomalie historique et ce biais ethnique envahissant, ils n'imaginaient pas que les japonais si sympathiques et bien élevés parmi leur connaissances puissent la percevoir comme une délinquante paresseuse, corrompue, ou agressive - le stéréotype négatif associé aux Coréens au Japon. 
 
Le Japon refuse encore que les Coréens soient profs, policiers ou infirmières. Tu n'as même pas pu louer ton propre appartement à Tokyo et ce n'est pas faute d'argent. On est en 1989 (...) J'ai longtemps vécu aux States et en Europe ; ce que les Japonais ont fait aux Coréens et aux Chinois nés ici est révoltant. 
 
Le Pachinko est un plus gros business au Japon que l'industrie automobile. 
 
Zainichi, mot utilisé pour désigner les Coréens du Japon ayant émigré durant la période coloniale, ainsi que leur descendants. Certains Coréens au Japon ne souhaitent pas être qualifiés de Zainichi, parce que le terme signifie littéralement "étranger résidant au Japon", ce qui n'a aucun sens dans la mesure où ils y vivent depuis trois, quatre, voire cinq générations ininterrompues. Beaucoup de Coréens d'origine sont maintenant des citoyens Japonais, même si la naturalisation n'est pas une démarche facile. Une partie d'entre eux se sont aussi mariés avec des Japonais, créant une génération avec un patrimoine commun partiel. Malheureusement, il existe un long passif de discrimination sociale et institutionnelle à l'encontre de ceux dont les origines ethniques sont entièrement ou en partie coréenne. Au point que certains choisissent de ne jamais divulguer leur héritage culturel, même si leur identité ethnique peut encore être retracée sur leur papiers d'identité et sur les registres du gouvernement.
 
Titre français : Pachinko
Titre anglais : Pachinko
Auteur : Min Jin Lee
Première édition : 2017

lundi 29 mars 2021

Betty / Betty de Tiffany Daniel


Betty est la 6ème des huit enfants nés de l'union de Landon Carpenter, indien Cherokee, et de Alka Lark, blanche qui, en l'épousant, a tourné le dos à une famille haïe. Un drôle de couple formé un jour d'orage de 1930 dans un cimetière de l'Ohio, État qui les a vu grandir et où ils retournent s'installer après des années sur les routes pendant lesquelles Landon s'est épuisé à toutes sortes d'emplois et qu'Alka mettait au monde Leland, Fraya, suivis de Yarrow et Waconda décédés en bas âge, puis les deux plus jeunes filles Flossie et Betty née en 1954 et enfin les deux petits derniers, Trustin et Lint. De tous les enfants, Betty est celle qui ressemble le plus à son père qui la surnomme "petite indienne" alors que le métissage des autres penche plutôt du côté de leur mère au teint et aux cheveux clairs ; une famille solide dans laquelle chacun a sa place et sa particularité, Flora est l'étoile qui rêve d'Hollywood, Betty passe son temps à écrire des histoires, Trustin dessine et Lint, à l'esprit tourmenté, collectionne les cailloux. Ils emménagent à Breathe dans une maison abandonnée que personne ne veut à cause d'un drâme non élucidé qui s'y est déroulé des années auparavant (la disparition de toute une famille jamais retrouvée et des traces de balles aux murs).
Alors qu'un mystérieux tireur nocturne hante les nuits de Breathe, Betty va y faire sa première rentrée à l'école et grandir en nous racontant la chronique familiale, sa vie de métis indienne dans une société ouvertement raciste, les secrets percés au fil du temps, son rapport très particulier avec sa mère hantée par des traumastismes d'enfance, ses relations avec son père et les frasques avec sa fratrie.
 
Ces personnages inoubliables de Betty et de son père ont été inspirés à l'auteur par les récits de sa mère sur son grand-père. Cette figure paternelle hors normes, lumineuse, d'une profonde humanité est une source d'admiration et d'inspiration pour ses enfants à qui il raconte toutes sortes d'histoires leur permettant de se construire sur le chemin semé d'embûches menant à l'âge adulte. Un homme malmené à cause de ses origines et de la couleur de sa peau mais qui, finalement, sait qui il est, un être en accord avec lui même et avec la nature, homme-médecine grand connaisseur des plantes à la main verte toujours tendue, d'une générosité et d'une empathie sans limite pour les autres. Il forme un couple improbable avec Alka, véritable soutien pour cette femme hantée par une enfance dont les secrets pèseront sur ses enfants, en particulier Betty, avant que cette dernière ne parvienne à rompre le cercle vicieux se reproduisant d'une génération à l'autre. 

Et pour Betty, cette "Petite Indienne", que d'embûches et quel parcours ! Il en faut de la résilience et de la force de caractère pour surmonter les injustices, les préjudices, pour s'accepter et finalement grandir. Il y a heureusement l'amour de ce père merveilleux mais aussi de formidables rencontres, des moments initiatiques heureux ou dramatiques, le rapport à l'écriture qui sert parfois d'exutoire, et enfin, un véritable choix de vie, celui de nourrir le "bon loup" qui sommeille en elle.

Ce livre est tout simplement bouleversant et j'avoue avoir eu la gorge serrée et versé quelques larmes à plusieurs reprises, ce qui ne m'arrive pas si souvent. Malgré la lourdeur de beaucoup des thèmes abordés - racisme, violence, dépression, harcèlement, inceste, viol, pauvreté, menaces, etc.- avec  quelques passages particulièrement éprouvants et douloureux, le texte ne tombe jamais dans le sordide. La voix de Betty reste celle de l'innocence, un regard pur qui certes s'endurci avec le temps mais qui ne juge pas les autres et veille au contraire à préserver la dignité de chacun. Et comme le don de Betty c'est d'écrire, le texte est à la hauteur, magnifique et plein de poésie. 
Et pour ne rien gâcher, on apprend en plus, au passage, quelques éléments très intéressants sur la culture Cherokee.

Un roman exceptionnel, Betty et son merveilleux père sont non seulement entrés dans mon cœur, ils y sont gravés de façon indélébile. ❤️❤️❤️

Tirés du texte :
 My father descended from the Cherokee through both his maternal and paternal lines (...) Following our bloodline back through the generations, we belonged to the Aniwodi clan. Members of this clan were responsible for making a special red paint used in sacred ceremonies and wartime. 
"Our clan was the clan of creators," my father would say to me. "Teachers, too. They spoke of life and death, of the sacred fire that lights it all. Our people are  keepers of this knowledge. Remember this, Betty. Remember you, too, know how to make red paint and speak of sacred fires." 

Before Christianity, the Cherokee celebrated being a matriarchal and matrilineal society. Women were the Head of the household, but Christianity positioned men at the top. In this conversion, Cherokee women were taken from the Land they had once owned and worked. They were given aprons and placed inside the kitchen, where they were told they belonged. The Cherokee men, who had always been hunters, were told to now farm the land. The traditional Cherokee way of life was uprooted, along with the gender roles that had allowed women to have a presence equal to that of men. 

Nature speaks to us. We just have to remember how to listen. 

Through his stories, I waltzed across the sun without burning my feet. 
My father was meant to be a father. And despite the troubles between him and my mother, he was meant to be a husband, too. 

Did you now that smoke is the mist of souls?  (...)  That's what makes it so sacred and able to carry your fear up to the clouds, which is the home of the fear eaters (...) good little creatures who will devour all that frightens you so you don't have to be afraid anymore. 

Not only did Dad need us to believe his stories, we needed to believe them as well (...) what it boiled down to was a frenzied hope that there was more to life than the reality around us. Only then could we claim a destiny we did not feel cursed to. 

You know what the heaviest thing in the world is, Betty? It's a man on top of you when you don't want him to be.
 
I wrote as if it was flooding from my fingertips. All the cruelty, all the pain, I wrote it all in a story that was destroying me even as I created it. 
I folded the pages against my chest. I tried to suffocate them as I went into the garage for an empty jar and a hand shovel. Back at A Faraway Place, I crawled under the stage and broke the cold earth with the shovel. When I got the hole dug, I placed the jar inside as I repeated what my mother had said. " Bury 'em so deep, no one knows about' em except for them and us."

Your mom found me (...) I was a lost man, but, somehow, she still found me. I had neither a purpose nor a name before your momma. When I was growin' up folks called me Tomahawk Tom or Tepee Jack or Pow-wow Paul, every names but my own. No one ever even asked me my name until your momma did. Not only did she ask, but she tagged a 'sir' on the end of it. "what's your name, sir?"  I had never been called 'sir' before. 
 
 Your life is what makes you rich, the people you love and the people who love you back. 

"He really loves you (...) Folks think it's when they beg you to stay, but it's when they let you go that you know they love you so goddamn much."
 
 I didn't know how to comfort a woman who used all of her one good perfume so she wouldn't have to face the aching  truth that even though her father was now dead, what he had done to her would always live. 

My sister was just another girl doomed by politics and ancestral texts that say a girl's destiny is to be wholesome, obedient, and quietly attractive, but invisible when need be. Nailed to the cross of her own gender, a girl finds herself between the mother and the prehistoric rib, where there is little space to be anything other than a daughter who lives alongside sons but is not equal to them. These boys who can howl like tomcats in heat, pawing their way through a feast of flesh, never to be called a slut or a whore like my sister was.
 
 Dad once told me a Cherokee legend about two wolves. One wolf was named U-so-nv-i because it was evil, dishonest, and bent in spirit. The other wolf was named Uu-yu-go-dv because it was truthful, kind and good. "The wolves live inside all of us," Dad had said. "They fight until one of them is killed." 
When I asked which wolf lives, he said, "The one you nourish and love."

- I don't know if I've ever told you that I love you, Little Indian. I don't know if I've ever said those words. 
 - You said them every time you told me a story (...) Have I ever told you I loved you? 
- Every time you listened to one of my stories. 

Growing up, I felt like I had sheets of paper stuck to my skin. Written on these sheets were words I'de been called. Pow-wow Polly, Tomahawk Kid, Pocahontas, half-breed, Injun Squaw. I began to define myself and my existence by everything I was told I was, which was that I was nothing. Because of this, the road of my life narrowed into a path of darkness until the path itself flooded and became a swamp I struggled to walk through. 
I would have spent my whole life walkin' this swamp had it not been for my father. It was Dad who planted trees along the edge of the swamp. In the trees' branches, he hang light for me to see through the darkness. Every word he spoke to me grew fruit in between this light. Fruit which ripened into sponges. When these sponges fell from the branches into the swamp, they drank in the water until I was standin' in only the mud that was left. When I looked down, I saw my feet were hands, their fingers curled up into around my soles. These hands were familiar to me. Garden dirt under the fingernails. How could I not know they were the hands of my father? 
When I took a step forward, the hands took it with me. I realized then that the whole time I thought I'd been walking alone, my father had been with me. Supportin' me. Steadyin' me. Protectin' me, best he could. I knew I  had to be strong enough to stand on my own two feet. I had to step out of my father's hands and pull myself up out of the mud. I thought I would be scared to walk the rest of my life without him, but I know I'll never really be without him because each step I take, I see his handprints in the footprints I leave behind. 

Ain't never been a curse, Lint. There is no supernatural hardship to our life. Only our fear that there is. I'm tired of bein'  afraid I'm too cursed to live.
 

Titre original: Betty
Titre français : Betty
Auteur : Tiffany McDaniel
Première édition : 2020

vendredi 14 février 2020

Hiver arctique / Arctic Chill d'Arnaldur Indridason


En plein hiver, Erlandur, Sigurdur Oli et Elinborg enquêtent sur le meurtre d'un enfant, retrouvé baignant dans son sang, poignardé à deux pas de chez lui. Un gentil garçon sans histoire qui vivait depuis peu dans ce quartier avec sa mère divorcée et son frère d'origine thaïe. Il y a peu d'éléments pour étayer les recherches alors il faut creuser, interroger largement sans fil pour se diriger : s'agit-il d'un crime xénophobe ? L'acte d'un pédophile ? Pourquoi la mère a-t-elle peur pour son autre fils et le cache-t-elle ?
Et comment garder l' esprit clair quand Erlandur est préoccupé par une accumulation de stress :
- les réminiscences qu'engendrent la mort du jeune garçon sur la disparition de son propre frère,
- les interrogations de ses enfants Eva Lind et Sindri qui le sondent eux aussi sur ce traumatisme d' enfance,
- les appels mystérieux d'une femme qu'il relie à une autre enquête en cours,
- les visites à l'hôpital à Marion Briem, ancien mentor qui vit ses derniers instants dans la solitude et dont il faut organiser les funérailles.

Un univers plutôt pesant et lugubre dans le froid et les ombres de l'hiver islandais mais dans lequel je me replonge avec délectation maintenant que je me suis lancée sur les traces d'Erlandur. Cette exploration systématique de la série m'offre une petite parenthèse de lecture facile "entre deux" avec ce personnage hanté et torturé, à la fois ténébreux et attachant.
Un rendez-vous et des relations du même type que celles que je peux ou ai pu entretenir avec l'inspecteur Harry de Jo Nesbo, Carl Mork d'Adler Olsen, Erica Falk et Patrick Hedstrom de Camilla Lackberg, Mma Ramotswe d'Alexander McCall Smith ou encore, là ça commence à dater, Kay Scarpetta de Patricia Cornwell : j'aime leurs enquêtes touche à tout, tout en suivant l'évolution de ces personnages récurrents, leur vie ou leur environnement qui mettent souvent à bas bien des clichés.

Un petit bonbon islandais acidulé, à apprécier comme tel.

Du même auteur, voir aussi :
L'homme du lac / The draining lake (4) (non chroniqué sur le blog) 
La voix / Voices (3)
La femme en vert / Silence of the Grave (2)
La cité des Jarres / Jar City (1)
Les nuits de Reykjavik / Reykjavik Nights

Titre français : Hiver Arctique
Série les enquêtes du Commissaire Erlandur Sveinsson / A Reykjavik Murder Mystery (5)
Titre anglais : Arctic Chill
Auteur : Arnaldur Indridason
Première édition : 2005

samedi 9 novembre 2019

Le gang des rêves de Luca di Fulvio


Malgré les précautions prises par sa mère pour la protéger, la jolie Cetta Luminata est violée dans un champ de la campagne italienne et se retrouve mère d'un petit garçon qu'elle prénomme Natale. Mais Cetta a de la volonté et pour échapper à une vie de quasi esclavage, sans issue, la jeune fille décide de s'enfuir et de tenter sa chance en Amérique en payant de sa personne le prix de la traversée.

À son arrivée à Ellis Island, le bébé est enregistré sous le nom anglicisé de "Christmas", un petit blond "au nom de nègre" auquel Cetta n'aura de cesse de donner un meilleur avenir, celui d'un "Américain". À la fois résignée, pragmatique et volontaire, Cetta se retrouve placée sous la protection de Sal qui la fait travailler chaque nuit comme prostituée dans un bordel avant de la reconduire chaque jour dans son quartier auprès de son fils.
C'est ainsi que Christmas grandit, dans la pauvreté, auprès des immigrants italiens de l'East side New Yorkais et d'une mère attentive, se rêvant caïd et chef de bande à l'adolescence.

Une nuit, il ramasse dans la rue une jeune fille ensanglantée qu'il porte jusqu'à l'hôpital, c'est Ruth : la jeune fille juive de bonne famille vient de vivre un calvaire, battue, violée et mutilée par Bill, le jardinier qui a pris la fuite... Mais pour Christmas, les yeux verts de Ruth ouvrent son cœur à un amour inconditionnel.

Ainsi commence cette fresque qui nous plonge dans la frénésie de l'Amérique des années 1920, portée par le rêve américain et le bagou irrésistible de Christmas. C'est l'époque de la prohibition, des gangsters, des quartiers grouillants où se retrouve parqués les immigrants à New York, de la radio, du cinéma qui devient parlant ...

On retrouve certains ressorts utilisés dans les enfants de Venise (ou inversement) : l'amour de deux adolescents d'origines différentes, une séparation et la promesse de se retrouver, l'éducation sentimentale. Les personnages "secondaires" sont plus truculents les uns que les autres, remarquablement travaillés par l'auteur qui a su leur donner une vraie substance : outre les deux héros, j'ai aimé la détermination et la dignité de Cetta et adoré le côté macho-bourru de son protecteur, Sal, j'ai aussi aimé le grand-père de Ruth, les copains de Christmas... On arrive à s'attacher à certains personnages plus faibles et même les  "méchants" ont du relief...
L'ensemble est super rythmé, drôle, enlevé comme un film, avec parfois des impressions de "Il était une fois en Amérique", entre tragédie et comédie.

Un "pavé" dont on tourne les pages en regrettant d'arriver à la dernière tant les personnages restent avec nous... bref, l'assurance d'une belle évasion romanesque.
❤️❤️❤️

Du même auteur, voir aussi :
Les enfants de Venise

Titre : le gang des rêves 
Auteur : Luca Di Fulvio
Première édition : 2016

dimanche 3 novembre 2019

Parce que je déteste la Corée de Chang Kang-myoung

C'est peut-être ridicule mais c'est ainsi : la seule raison pour laquelle les jeunes viennent en Australie, 
c'est qu'ils veulent être traités avec dignité.

Kyena est une jeune Coréenne issue des classes moyennes. Elle partage sa chambre avec ses deux soeurs dans l'appartement familial situé en périphérie de Séoul, est dîplomée d'une université de Séoul et travaille depuis quelques années déjà.
Avec ses économies, elle veut poursuivre ses études en Australie avec le projet d'y émigrer. C'est ainsi qu'elle part, pleine d'espoirs en laissant derrière elle son monde, ses amies, son petit ami avec lequel elle rompt et sa famille.

Elle nous raconte son parcours, sa vie passée et la nouvelle, l'apprentissage de la différence, les comparaisons culturelles entre son pays d'origine et l'Australie ou d'autres nationalités qu'elle vient à fréquenter.
La jeune femme a aussi l'occasion de revenir en Corée mais ses séjours ne font que conforter son besoin de partir définitivement face à une société coréenne immuable, rigide et codifiée qui ne lui convient pas et dans laquelle elle ne peut se résoudre à se fondre.

Voilà un livre qu'on dévore, très intéressant parce qu'il nous permet de percevoir tout ces poids qui entravent et pèsent sur la société sud-coréenne : des rapports sociaux convenus qui se reproduisent d'une génération à l'autre, ultra hiérarchisés, dénoncés par l'auteur au travers de ce récit, et auxquels j'ai pu être sensibilisée pendant quatre années passées dans ce pays.

Le personnage de Kyena est frais, drôle et attachant ; une personnalité qui ne supporte pas les carcans, prête à s'expatrier pour assumer ses rêves et sa liberté. Le titre est brutal mais sans doute à l'image de la dureté des attentes et des codes imposés à la jeunesse de ce pays d'Asie du nord.

Un excellent roman de la littérature coréenne, à la fois léger - parfois presque une comédie - et profond, bourré d'anecdotes, à découvrir.

Extraits du texte :
Pourquoi je suis partie ? En deux mots, c'est "parce que je déteste la Corée". 
Et en trois, c'est "parce que je ne peux pas vivre dans ce pays". 
(...) si je ne peux pas vivre dans mon pays... c'est parce qu'en Corée, je ne suis pas quelqu'un de compétitif. 
Je suis un peu comme un animal victime de la sélection naturelle. Je ne supporte pas le froid ; je suis incapable de me battre de toutes mes forces pour atteindre un but ; et je n'ai hérité ni n'hésiterai jamais d'aucun patrimoine. 
Mais tout ça ne m'empêche pas d'avoir le culot d'être salement exigeante : je veux travailler près de chez moi, 
qu'il y ait suffisamment d'infrastructures culturelles dans mon quartier, 
que mon boulot me permette de m'accomplir personnellement, etc. 

Parmi les femmes que je croisais, aucune n'était plus mince que moi. Plus de 90% des Australiennes ont une stature carrée. 
Il n'est pas rare non plus de voir des femmes obèses à un niveau qu'on ne peut même pas imaginer en Corée.
 Tu sais, jusque là, j'avais toujours eu des complexes à cause de mes fesses et de mes cuisses un peu dodues, 
or, ici, mes fesses étaient d'une taille idéale, toutes petites et mignonnes. 
Je me suis dit que je n'avais plus besoin d'essayer de les cacher avec des hauts un peu longs
 et que je pouvais même mettre des vêtements que je n'aurais jamais osé porter avant. 

J'ai pas d'avenir en Corée. Je ne suis pas sortie d'une grande université, je ne viens pas d'une famille riche,
 je ne suis pas aussi belle que Kim Tae-hui. Si je reste en Corée, je finirai ramasseuse de détritus dans le métro. 

J'ai demandé à Jae-in pourquoi il était venu vivre en Australie. 
- Parce que je ne veux pas faire mon service militaire, m'a-t-il répondu fièrement. 

Les garçons font des avances et les filles choisissent, c'est ainsi que ça fonctionne. 
Proportionnellement, le nombre de filles venues étudier ici est moindre que le nombre de garçons, 
et les filles coréennes sont très populaires auprès des garçons d'autres nationalités et des Australiens.

Pourquoi détestes-tu autant la Corée ? C'est un pays sympa, tu sais. 
Si on se rapporte au  PIB par habitant, la Corée est dans les vingt premiers, presque au même niveau qu'Israël ou que l'Italie. 
(...) Je m'en fous de connaître le classement de la Corée sur le plan du bien-être de ses habitants, 
ou du pouvoir d'achat, ou de je ne sais quoi encore. 
J'ai envie d'être heureuse, moi, et ici c'est impossible. 

 Les Coréens mettent en haut du classement les Australiens et les Occidentaux, puis viennent les Japonais et les Coréens, 
un cran en dessous les chinois, et tout en bas les habitants d'Asie du Sud. 
Mais en réalité, après les Australiens et les Occidentaux, il y a tous les asiatiques.
 Les gens d'ici ne font pas de distinction hiérarchique,
 à leurs yeux il y a seulement les Asiatiques qui parlent bien anglais et ceux qui parlent mal.

Tu connais les paroles de notre hymne national ? Qu'est ce qu'il dit ? Ce que le ciel protège, ce n'est pas moi, c'est la Corée. 
Ce qui doit vivre longtemps, ce n'est pas moi non plus, mais mon pays.
 Si j'existe, c'est seulement pour préserver mon pays le plus longtemps possible. 
Les paroles de l'hymne national australien sont très différentes,
 il commence par "Australiens, réjouissons-nous car nous sommes jeunes et libres '", 
continue avec "Sous notre rayonnante Croix du Sud, nous peinerons des cœurs et des mains", 
et se termine avec "Nous avons des plaines sans limite à partager". 
Rien à voir avec l' hymne coréen !

Titre : Parce que je déteste la Corée 
Auteur : Chang Kang-myoung
Première édition : 2015

samedi 2 novembre 2019

Zulu de Caryl Ferey

Afrique du Sud.
Début des années 2000.

À Cape Town, le corps d'une jeune femme, méconnaissable, est retrouvé dans le jardin botanique de Kirstenbosch et c'est Ali Neumann, le chef de la police criminelle d'origine Zulu qui est en charge de l'enquête. La victime est vraisemblablement la fille d'un ancien champion du monde de rugby et les investigations particulièrement sensibles alors que l'Afrique du Sud post-apartheid se prépare à accueillir la coupe du monde de football.

Avec sa touche personnelle si particulière, Caryl Férey nous emmène avec ce nouveau thriller ébouriffant à la découverte de l'Afrique du Sud en nous offrant un panorama complet couvrant son histoire et sa sociologie, ses ethnies, ses townships ; le pays à beau être passé dans le camp des démocraties, les fantômes du passés et les clivages sociaux et raciaux restent présents et la violence est partout, alimentée par la drogue, gangrenée par le sida.

Peut-être pas le meilleur des Caryl Férey à mon goût mais l'auteur possède un don véritable et rare, celui de construire des intrigues prenantes et rythmées auxquelles il mèle subtilement les données historico-socio-culturelle du pays ainsi placé au cœur du scénario si bien que chacun de ses romans est une invitation au voyage et une plongée dans la réalité d'un pays, loin des clichés touristiques.
Des romans noirs, ultra violents mais ultra documentés et au final, ultra-instructifs... On ressort plus intelligent à chaque fois, je suis devenue une inconditionnelle !

Du même auteur, voir aussi :
Saga maorie (Haka et Utu) [Nouvelle-Zélande]
Condor [Chili]
Mapuche [Argentine]

Titre : Zulu
Auteur : Caryl Ferey
Première: 2008

mercredi 2 octobre 2019

L'amant japonais / The Japanese Lover d'Isabel Allende

En Californie, à 80 ans passés, la riche Alma Belasco quitte le domaine familial pour s'installer dans une résidence pour seniors de San Francisco qui la soulage de tous soucis d'intendance. Elle s'y lie d'amitié avec Irina, une jeune infirmière moldave qui cache un lourd et douloureux passé. Une jeune femme intrigante et séduisante pour Seth Belasco, le petit-fils d'Alma qui vient régulièrement voir sa grand-mère en prenant prétexte de ses visites pour lui faire raconter l'histoire de la famille.

Au fil des mois, alors que des liens se tissent entre les deux jeunes gens et qu'ils cherchent à élucider les escapades secrètes de la vieille dame, Alma va leur raconter son histoire qui commence dans les années 30 avec sa fuite de Pologne et son arrivée aux États-Unis où elle fut confiée à son oncle et sa tante alors que le reste de sa famille restée en arrière fut exterminée par la vague nazie. Un destin marqué par son amitié pour son cousin Nathaniel et sa rencontre avec Ichimei, le fils du jardinier qui fut parqué avec sa famille pendant le seconde guerre mondiale du fait de ses origines nippones ...
Une vie riche, non conformiste et partiellement affranchie, qui traverse le 20ème siècle, jalonnée d'amours forts couverts par le secret pour céder aux convenances d'une autre époque.
Parallèlement, le voile se lève aussi sur le parcours d'Irina.

Troisième lecture d'un livre d'Isabel Allende, troisième essai réussi avec ici, une belle et profonde histoire d'amour qui traverse à sa manière le temps et le qu'en dira-t-on.
A chaque roman, avec une écriture juste, parfois envoutante, l'auteur sait se renouveler pour nous proposer des personnages complexes, captivants et attachants qui doivent affronter avec toute leur humanité les affres du destin pour surmonter les épreuves de l'histoire ou les carcans de la société, des traumatismes et/ou l'ostracisme ... une valeur sure !   

Du même Auteur, voir aussi:
Le cahier de Maya / Maya's notebook
La maison aux esprits / House of spirits

Titre français : l'amant japonais
Titre anglais : the Japanese Lover
Auteur : Isabel Allende
Première édition : 2015

dimanche 1 septembre 2019

Le chant des revenants / Sing, Unburried, Sing de Jesmyn Ward




Mississipi. 

Depuis trois ans que leur père Michael, blanc, est emprisonné à Parchman, Jojo (13 ans) et Michaela / Kayla (3 ans) vivent dans la ferme de leur grands-parents maternels, noirs. Leurs grands-parents paternels ne les connaissent pas, ils n'ont jamais admis que leur fils "fassent des enfants à une négresse".
Malgré la misère et les épreuves d'une vie, Papy et Mamy leur apportent amour et une certaine stabilité.
De son côté, bien que présente, leur mère Leonie n'est pas capable de leur exprimer l'amour qu'elle ressent pour eux, toujours maladroite et cassante, trop souvent sous l'emprise de drogues qu'elle consomme depuis que son frère Given a été tué par des "camarades" lors d'un "accident de chasse".
Lorsque la libération de Michael est annoncée, Leonie embarque ses enfants pour aller le chercher et les entraine dans un road-trip épique alors que rodent les fantômes du passé dont celui de Richie, un enfant qui fut emprisonné avec le grand-père de Jojo lors de son propre séjour, arbitraire, à Parchman.

Un roman à trois voix, celles de Jojo, Léonie et Richie. Une tranche de vie de quelques jours qui permet d'aborder la vie de plusieurs générations. Une touche de mystère et de magie noire. L'évocation profonde, accablante et intense du racisme latant au sud des États-Unis. Le poids d'une histoire et des morts qui n'en finissent pas de hanter le présent. On pense à Toni Morrison mais c'est une autre voix, une autre écriture toute aussi puissante, mélodieuse ; c'est remarquablement écrit, véritablement envoutant, on est pris entre les vivants et les morts, les blancs et les noirs, le passé et le présent, l'amour, la haine, la force et la fragilité, la violence, la peur, la souffrance, le pardon et la délivrance. Des "petites gens" qui prennent vie avec réalisme et humanité.

Un gros coup de coeur ♥ et l'envie de découvrir un peu plus cet auteur plusieurs fois primée (déjà 6 livres à son actif dont 4 traduits en français).

Titre original : Sing, Unburied, Sing
Titre français : Le chant des revenants
Auteur : Jesmyn Ward
Première édition : 2017

mercredi 27 février 2019

Mille petits riens / Small Great Things de Jodi Picoult


États-Unis.
Ruth est infirmière-obstétrique depuis plus de vingt ans, une employée modèle, consciencieuse et  sans histoire, respectée de tous. Elle est veuve, son mari était un soldat mort en service en Aghanistan et elle est mère d'un garçon de 17 ans, brillant élève promis à un bel avenir.

Un beau matin, après sa prise de service, elle se voit déchargée des soins de Davis, un nouveau-né dans le dossier duquel a été ajouté un post-it indiquant "pas de personnel afro-américain". Dans la mesure où Ruth est la seule employée noire, la subtilité de l'énoncé est sans appel. Elle est choquée mais doit obéir aux ordres de sa hiérachie qui a cédé aux exigences des parent, Turk et Brittany, un couple de suprémacistes blancs.
Mais voilà, avant de quitter l'hopital, le nouveau-né décède après une opération de routine alors qu'il est resté quelques minutes sous la garde de Ruth. Dans cette triste affaire, elle est un bouc émissaire évident et facile pour les parents désespérés qui vont l'attaquer en justice et pour l'hopital qui ne la soutient pas. Du jour au lendemain, la vie bien rangée de Ruth est totalement bouleversée et c'est Kennedy, une jeune avocate idéaliste "qui ne voit pas la couleur", commis d'office, qui va assurer sa défense.
Oui mais, et si cette couleur politiquement incorrecte qu'on évite, il faudrait peut-être un peu mieux la voir parce que c'est justement le coeur du sujet ?

Mille petits riens, c'est le racisme ordinaire au quotidien, celui que ceux qui ne le vivent pas ne peuvent ni percevoir ni même concevoir, un sujet souvent minimisé mais auquel Jodi Picoult a prêté sa plume, avec sa perception et sa subtilité habituelles. Une histoire pour présenter et attaquer les préjugés à la racine, là où on ne les voit pas. Un récit ni tout noir ni tout blanc, dans lequel elle donne voix, tour à tour, à Ruth, l'infirmière attaquée en justice, à Turk, le père suprémaciste blanc et à Kennedy, l'avocate. Trois vies touchées par la mort d'un nourisson, trois vies qui basculent et sont transformées par cette histoire.
Un vrai sujet de société qui ronge l'Amérique en profondeur, mais qui, malheureusement, est aussi en grande partie transposable ailleurs.

C'est un roman qu'on ne lache pas parce que l'écriture est fluide et agréable à lire, les personnages attachants et/ou intéressants, l'histoire prenante et même si elle est parfois un tantinet mélodramatique (prévoir les mouchoirs !), on n'a qu'une envie, tourner les pages pour savoir où tout cela va nous mener.

Après My Sister's keeper/Ma vie pour la tienne, House Rules/À l'intérieur, Nineteen Minutes et maintenant Small Great Things/Mille petits riens, Jodi Picoult ne m'a encore jamais déçue. Ses romans sont des page-turners prenants et marquants qui ont tous laissé une trace dans ma mémoire, même longtemps après les avoir lus parce qu'ils traitent efficacement de sujets pas toujours évidents (La maladie, l'autisme, un tueur qui fait un massacre dans une école, le racisme ordinaire). Jodi Picoult ne cherche pas la facilité pour s'attaquer aux préjugées et aux clichés qu'elle traite avec justesse et sensibilité en essayant de multiplier les points de vues mais je ne peux malgré tout pas m'empêcher de garder une toute petite réserve parce qu'elle péche parfois par un excès de sentimentalité "à l'américaine", imprégnée d'un soupçon d'angélisme.  

Titre original : Small Great Things 
Titre français : Mille petits riens
Auteur : Jodi Picoult
Première édition : 2016