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mercredi 30 septembre 2020

L'apiculteur d'Alep / The Beekeeper of Aleppo de Christy Lefteri

 
Where there are bees there are flowers, and where there are flowers there is a new life and hope. 
 
À Alep, en Syrie, les ruches, les abeilles, leur miel et leurs produits dérivés sont toute la vie de Nuri et de son cousin Mustafa, apiculteurs passionnés, l'un maître des aspects pratiques, l'autre professeur d'université spécialiste du sujet, plein d'idées, plus visionnaire. Nuri est marié à Afra, artiste peintre qui vent ses tableaux vibrants sur le souk d'Alep ; ils sont parents d'un garçonnet, Sami. Mustafa est marié à Dahab avec laquelle il a un garçon et une fille, Firas et Aya. 
 
Deux familles pleines de projets, qui coulent des jours heureux jusqu'à ce que la guerre vienne transformer leur quotidien de façon irrémédiable. Mustafa anticipe et envoie sa femme et sa fille en Angleterre en attendant de régler leurs affaires mais les choses se précipitent lorsqu'un matin, Nuri et Mustafa découvrent leurs champs, les ruches et leurs abeilles carbonisés, leur entreprise dévastée. Il est temps de partir mais il faut temporiser pour retrouver Firas qui a disparu et parce qu'Afra ne veut pas quitter Alep, elle a perdu la vue. Finalement Mustafa part le premier. Nuri et Afra finiront par suivre lorsqu'il n'y aura pas d'autre alternative. 
 
Commence alors l'exode pour rejoindre l'Angleterre avec d'abord le passage de la frontière entre la Syrie et la Turquie, le périple jusqu'à Istanbul puis la traversée épique vers la Grèce, réfugiés sur une île puis à Athène. 
 
L'histoire est racontée par la voix de Nuri. Il est réfugié avec Afra en Angleterre, dans un bed & breakfast avec d'autres exilés venus d'un peu partout et ils préparent leur dossier de demande d'asile qui sera soumise aux autorités locales. 
Des mots - bronze, Alep, nuit, Istanbul, la mer, feu, les vagues, etc. - servent transition entre les chapitres, fin de l'un, début de l'autre, éléments déclencheurs de flashbacks qui renvoient Nuri à toutes les étapes du chemin de l'exil.
 
Un roman construit tout en pudeur, sans jamais trop en rajouter même si on perçoit toute la force des traumatismes, de la peur et de la douleur. L'auteure joue sur la notion toute relative de la "vision" : il y a la cessité d'Afra qui, avec sa sensibilité d'artiste, parvient malgré tout à percevoir les choses alors que Nuri qui est le témoin direct de tant de souffrances ferme volontairement les yeux pour ne plus les voir et s'en préserver ... Mais pour protéger Afra et avancer, il doit être celui qui est fort, alors il faut vivre avec les combines, les accomodements avec sa conscience, les cauchemars, les fantômes en faisant abstraction de l'insupportable : mais à quel prix ? Comment l'amour, l'espoir et la raison peuvent-ils résister quand tout s'écroule autour de soi ? 
 
Un roman qui parle avec beaucoup d'humanité de ce couple de réfugiés poussé à l'exil par le désespoir, parce qu'il n'y a plus d'autre choix, malgré l'incertitude et les dangers qu'ils vont devoir affronter ; une histoire d'amour et de résilience. 
L'auteure est elle-même la fille de réfugiés chypriotes installés en Angleterre où elle a grandi ; elle a par ailleurs été bénévole pour une organisation humanitaire avec laquelle elle a oeuvré à Athènes auprès de refugiés dont les histoires nourrissent avec sensibilité ce roman... Quant aux abeilles, elles servent de fil rouge à l'histoire et forment un sujet bien documenté en lui donnant une dimension supplémentaire particulièrement éducative.
 
Un premier roman plutôt réussi.
 
Extraits du texte : 
In Syria there is a saying : inside the person you know, there is a person you don't know. 

I cried in my palms. I pressed my palms against my eyes. I wished I could take it away what I saw. I wanted to take it all away. 

I had forgotten that buildings could still stand, that there was a whole world out there that was not destroyed like Aleppo.

Istanbul felt like a place of waiting, but Athens was a place of stagnant resignation. 

What does it mean to see ?
 
Titre anglais : The Beekeeper of Aleppo
Titre français : L'apiculteur d'Alep
Auteur : Christy Lefteri
Première édition : 2019

mercredi 3 octobre 2018

L'enfant qui mesurait le monde de Metin Arditi


Quand on aime ... Metin Arditi, et de trois !

Après Le Turquetto et La confrérie des moines volants, Arditi nous emmène à Kalamati, une île grecque, à l'époque contemporaine. Nous partons à la rencontre de trois personnages :
Il y a d'abord Eliot, architecte américain d'origine grecque qui porte le deuil de sa fille unique et qui s'est retiré là pour apaiser sa peine en suivant les traces de la disparue au travers des ruines antiques, à la recherche du nombre d'or,
Il y a ensuite Yannis, son petit voisin autiste, enfermé dans son mutisme, qui cherche à donner du sens au monde en l'ordonnant et en le mesurant chaque jour,
Il y a enfin Maraki, la maman de Yannis qui se démène pour concilier son dur métier de pêcheur et le temps qu'elle consacre à son fils.
Et puis il y a cette île de Kalamati dévastée par la crise avec un projet d'hôtel qui pourrait changer la donne économique mais aussi la bienveillance de ses habitants ...
Dans leurs solitudes et en partie grâce à l'histoire des mythes antiques, les trois personnages vont doucement tisser des liens alors qu'autour d'eux se pose la question du développement de l'île avec ses enjeux.

Un livre que je n'avais pas vraiment envie d'ouvrir mais qui s'est révélé être un doux moment de lecture. Une façon intelligente d'aborder la question de l'autisme aussi bien au plan du personnage, dans son monde intérieur, que de son entourage ; un contexte intéressant avec l'évocation de cette Grèce portée par son histoire et ses mythes, malmenée aujourd'hui par les enjeux économiques ; et puis sur un plan plus humain, on aborde la question du deuil, du temps qui passe, du changement ...

L'ordre du monde c'est quand tu es heureux. Même si les choses changent.

Décidemment, j'aime beaucoup la plume de cet auteur qui nous emmène avec un vrai savoir-faire et brio dans des univers à chaque fois très différents, on apprend, on est touché, on se délecte.

Une belle lecture, toute en finesse et en délicatesse !

Du même auteur :
Le Turquetto
La confrérie des moines volants   

Titre : L'enfant qui mesurait le monde
Auteur : Metin Arditi
Première édition : 2016

mardi 24 avril 2018

La fille des Louganis de Metin Arditi


Sur Spetsos, petite île grecque, la famille Louganis est marquée par les drames et un terrible secret : Aris et sa jeune cousine Pavlina sont en réalité issus du même père. Alors quand Pavlina se retrouve enceinte d'Aris, sa mère l'éloigne de l'île et s'arrange pour que l'enfant soit adopté et disparaisse dès la naissance. Brisée, Pavlina n'aura alors de cesse de le retrouver avant de choisir l'apaisement en s'éloignant de la Grèce et en émigrant vers la Suisse ...

Tous les ingrédients d'une "tragédie grecque" mise au goût du jour dans un décor de rêve, gorgé de soleil et de lumière qu'il faudra toutefois quitter; des ruptures brutales avec des lieux et des êtres qu'on aime; le destin de Pavliva est loin d'être un long fleuve tranquille. De la fillette insouciante à la femme mûre, on va suivre son parcours et ses états-d'âmes en s'attachant et en subissant avec elle les coups du sort, une vie d'épreuves et de déchirures. Un récit fort et sensuel qui décline l'amour sous toutes ses formes. La donne est annoncée dès le départ ; l'histoire est sombre et douloureuse ; on se laisse prendre et aussi toucher par la beauté de l'île de Spetsos et la douceur de ceux qui entourent avec fidélité Pavlina dans sa quète obsessionnelle. Une lecture facile et agréable, on tourne vite les pages ... reste à savoir ce qu'il en restera avec le temps, pas sûre que l'empreinte soit indélébile !

Titre : La fille des Louganis
Auteur : Metin Arditi
Première édition : 2007