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vendredi 26 novembre 2021

Près de la mer / By the Sea de Abdulrazak Gurnah

Début des années 1990.
 
À l'aéroport londonien de Gatwick, un vieil homme demande le droit d'asile au moment de son passage à l'immigration. Il voyage avec un passeport au nom de Rajab Shaaban Mahmud, mais son véritable patronyme est Saleh Omar ; comme cela lui a été conseillé, il fait croire qu'il ne parle pas anglais. Dans sa valise, quelques vêtements et une boîte d'encens qui réveille des souvenirs du passé sur la façon dont elle est entrée en sa possession lors d'une transaction avec Hussein, un marchant persan de passage à Zanzibar où il était encore un jeune marchand de meubles prospère.
 
Son dossier est pris en charge par Rachel, jeune avocate qui va chercher un interprète afin de pouvoir communiquer avec lui ; elle prend ainsi contact avec Latif Mahmud, un universitaire parlant le Kiswahili mais son intervention ne sera pas nécessaire parce que le vieil homme fini par révèler qu'il parle couramment l'anglais. Le message laissé sur le répondeur de Latif fait lui aussi renaître des souvenirs de Zanzibar, son enfance, ses parents, le séjour d'un marchand persan, Hussein, dans sa maison, la disparition soudaine de son frère Hasan et son départ sans retour. 

Les mois passent jusqu'à ce que Latif demande à Rachel de rencontrer le vieil homme. Une confrontation est nécessaire pour apaiser les fantômes du passé, combler les trous d'une histoire commune et comprendre comment l'identité du père de Latif a pu être reprise par un autre. 
 
Dans ce roman, le passé est revisité par vagues, par l'un, puis par l'autre, avant que le flux fusionne pour battre de concert. Il y a un regard d'enfant et ce qu'il a compris d'une situation d'une part, et de l'autre une vérité différente, celle d'un homme sans réelle malice qui s'est montré orgueilleux à un moment de sa vie et l'a lourdement payé. Une histoire d'argent, de maison reçue en héritage, de femme volage et d'homme trompé, de commérages, de cupidité, d'amertume, de trahisons, de haine et de vengeance... Une fresque humaine et familiale, marquée par la petitesse et la bassesse alors qu'en arrière-plan se modifie la structure du pays, de l'époque coloniale à l'indépendance et l'histoire moderne. 

Un récit riche et subtil, axé sur des personnages avec leurs joies et leurs faiblesses, dans leur quotidien fait de tous ses petits détails qui le rendent si vivant. L'ancrage dans la réalité historique est par ailleurs passionante, offrant des indices marquants sur les différentes périodes comme les relations commerciales maritimes ancestrales, les conditions bancaires discriminatoires pour l'attribution des prêts selon le groupe d'appartenance- blancs/indiens ou autochtones-, les accords universitaires avec les pays de l'est ou l'expulsion des Omaris après l'indépendance même s'ils étaient assimilés depuis plusieurs générations.
 
C'est son prix Nobel de littérature 2021 qui m'a incitée à ouvrir les livres de Abdulrazak Gurnah mais après Afterlives et cette deuxième lecture, l'auteur m'a convaincue avec ses récits profondément humains et puissamment évocateurs...Une valeur sûre, à suivre ! 
 
 Extraits du texte :
What do you think you'll find here ? (...) I know something about uprooting yourself and going to live somewhere else. I know about the hardship of being alien and poor, because that is what they went through when they came here, and I know the rewards.But my parents are Europeans, they have a right, they're part of the family. Mr Shaaban, look at yourself (...) People like you come pouring in here without any thought of the damage they cause.You don't belong here, you don't value any of the things we value, you haven't paid for them through generations, and we don't want you here.We'll make life hard for you, make you suffer indignities, perhaps even commit violence on you. Mr Shaaban, why do you want to do this ?
 
Years before, the British authorities had been good enough to pick me out of the ruck of native school-boys eager for more of their kind of education, though I don't think we all knew what it was we were eager for. It was learning (...) I think also we secretly admired the British (...) perhaps admired is too uncomplicated a way of describing what I think we felt, for it was closer to conceding to their command over our material lives, conceding in the mind as well as in concrete, succumbing to their blazing self-assurance. In their books I read unflattering accounts of my history, they seemed truer than the stories we told ourselves. I read about the diseases that tormented us, about the future that lay before us, about the world we lived in and our place in it. It was as if they had remade us, and in ways we no longer had any recourse but to accept, so complete and well-fitting was the story they told about us.

They told us about the nobility of resisting tyranny in the classroom and then applied a curfew after sunset, or sent pamphleteers for independence to prison for sedition.

Leaving. I've had years to think about that, leaving and arriving, until the moments acquire a crust and a gnarled disfigurement that gives them a kind of nobility.
 
I was flying for the first time, and I did not want to do something embarassing and childish. I did not think of her, and I did not think what a long shadow that moment would cast over what was to come to my life. I did not think to myself that I should pay attention to everything around me so that later I would remember those last seconds before departure. I did not remind myself to secrete away the images and the sights and the smells of that moment for the sterile years ahead, when memory would strike out of dilence and leave me quivering with helpless sorrow at the way I had parted from my beautiful mother.

Titre français : Près de la mer
Titre anglais : By the Sea
Auteur : Abdulrazak Gurnsh
Première édition : 2001

samedi 13 novembre 2021

Le mur, le kabyle et le marin de Antonin Varenne

 
Paris, début des années 2000. 
Georges, alias Le Mur, est policier et boxeur poids lourd en fin de course, dont les gains sur le ring lui donnait jusque là les moyens de se payer les services de prostituées à qui il raconte ses combats. Il sait qu'il ne pourra bientôt plus compter sur ces compléments financiers et se laisse entraîner dans une combine "sans risque" pour gagner facilement quelques centaines d'euros : une enveloppe déposée dans sa boîte aux lettres, remplie de billets et d'une carte avec un nom et une adresse, il n'a plus qu'à secouer suffisamment le type désigné pour lui faire passer l'envie de tromper sa femme.
De l'argent facile pour des missions qui se succèdent sans aucune plainte ni retombées, jusqu'à ce que l'une dégénère et finise par faire la Une des journaux. Le Mur comprend alors qu'il a été manipulé et entraîné dans une sale affaire qui n'a rien à voir avec des infidélités ... De puissants intérêts sont en jeu, comment va-t-il s'en sortir ?
 
1957-1959
Pascal Verini est un jeune ouvrier de Nanterre, curieux, avide de lectures et rêvant de voyages. Comme les autres appelés de son âge, sa vie va être mise entre parenthèses pendant plus de deux ans pour effectuer son service militaire. Il aurait aimé éviter l'Algérie mais ses plans pour y échapper se retournent contre lui et il se retrouve affecté dans un DOP (Dispositif Opérationnel de Protection) de la région d'Oran. Un DOP, c'est un centre de renseignement où on ne lésine pas sur les moyens, y compris la pratique la torture. Même s'ils y sont fortement incités, les appelés ne sont pas obligés de "participer"...
 
Les chapîtres de ce roman noir alternent entre l'histoire de Georges et celle de Pascal, des personnages et des époques sans aucun liens apparents ; un milieu un peu douteux d'un côté et deux ans d'une jeunesse sacrifiés "au service de la France et de la paix en Algérie" de l'autre.
 
Sans doute pas de la grande littérature mais une fiction bien enlevée, inspirée à l'auteur par les confidences d'un père avant de mourir, qui résonne comme un témoignage maquillé en roman. Une façon pour moi de compléter une série de lectures touchant de façon réaliste au sujet douloureux des appelés du contingent en Algérie (avec Papa, qu'as-tu fait en Algérie ? de Raphaëlle Branche et Des hommes de Laurent Mauvignier).

Tirés du texte :
La France tourne aux trois-huit et arme le béton du plein emploi. Un rêve est en marche, d'une juste rétribution de l'effort national. Les fruits de la Reconstruction. Droit au travail, à la reconnaissance, de vivre dans un logement décent ou de ne pas crever de faim. 
En 1957, chacun travaille à ses ambitions. 
L'effort, la fierté, l'avenir, tout est national. Le pétrole algérien, le Sahara français et les essais nucléaires. La France a besoin de ses dernières colonies, de leurs terres, de leurs sous-sols et de leurs hommes pour construire et avancer. La contradiction d'un empire colonial, dans une nouvelle ère de modernité, n'a pas encore frappé les esprits. L'Algérie est à feu et à sang depuis trois ans. 
En février 1957, le service national est rallongé à trente mois, la classe 55 est rappelée. 
En avril, deux cent vingt mille appelés sont sous les drapeaux. Et deux cent mille engagés, dont une bonne partie revenue d'Indochine les oreilles basses. Le nom de De Gaulle réapparaît dans les discussions et les journaux. La censure et la propagande ne suffisent plus. Il y a des morts, des bombes. Il y a Palestro, la bataille d'Alger et les premiers rapports accablants. Tortures. Exécutions sommaires. La guerre sans nom est déjà sale. 
Le grand rêve national est mort debout, pourri de l'intérieur par un cancer politique. La IVe République agonise, on appelle à une nouvelle constitution. Les chefs du FLN sont en Égypte, en Tunisie, en Allemagne et en France, l'impôt révolutionnaire est levé auprès des musulmans immigrés, les collecteurs arment les fellaghas depuis les banlieues ouvrières, messalistes et frontistes s'affrontent dans les rues de la capitale ; des bombes explosent dans des cafés maures, des hommes sont abattus en pleine rue, des policiers aussi. Des Algériens disparaissent, la police envahit les rues, les usines et les ghettos. 
Dans les bidonvilles, les certitudes s'envolent. Les communautés se rétractent et s'épient. Chacun est sommé de tenir sa place sans faire de vagues. Des terroristes, de l'autre côté de la Méditerranée, font entendre leur voix. Aux exhalation des usines se mêlent d'autres fumées plus lointaines de villes en flammes. D'autres combats, pour une autre rétribution. Indépendance. 
La bataille d'Alger fait rage et la guerre psychologique des paras de Massu exporte ses méthodes à la métropole. Les arrestations se multiplient, et les cris en lettres blanches sur les murs des usines et des rues. "Indépendance. FLN. Paix en Algérie."
 
La guerre ne forme pas la jeunesse, elle la viole.

Engagement volontaire par devancement d'appel. Battaza avait signé pour deux ans. On lui avait laissé le choix des armes (...) Verini ne serait majeur qu'en novembre, cinq mois après son incorporation. Son père devait donner son accord pour la procédure d'EVDA. La  veille, il avait jeté les papiers au visage de son fils.  Pas d'engagé dans la famille. (...) Un pacifiste enragé qui condamne son fils à la guerre.(...) La pacification, c'est lui qui va la faire. Est-ce qu'il doit crever pour donner raison à son père ? 
 
Déserter  ? Dans l'Humanité, quelques infos sur les insoumis. Comment faire ? Où se cacher ? La Suisse est loin pour un fils de Nanterre. S'enfuir et partir d'ici, il s'en fout ; mais risquer la prison ou un départ pour Marseille menottes aux poignets ? Ses vingt ans lui échappent.
 
Les appelés ont l'esprit bravache, entre colonie de vacances et internat ; ils jouent les durs. Il entend des choses surprenantes, le soir, autour des tables de belote. "on va casser du bougnoule. On leur laissera pas l'Algérie à ces bicots."
 
La France n'est pas en guerre. Les journaux le disent. Il n'y a que les militaires qui sont en guerre. La France est au travail. Nos fils vont maintenir la paix en Algérie. Quelques bougnoules qui posent des bombes. Deux cent vingt mille appelés. 
Il n'y a pas de guerre en 1957, la France est moderne. Où est parti Verini ?
 
La guerre. Une fois encore. 
Un hurlement plus long que le premier. Un homme, pas un animal. Un cri de douleur et d'impuissance. Qui lui soulève l'estomac, traverse la cour de la maison méridionale jusqu'au milieu des orangers. 
La guerre que tout le monde fait semblant d'ignorer. 
Il l'a trouvée. 
Il ne veut pas la faire. À qui doit-il le dire ? 

On organise une cérémonie pour le départ du corps. Lever du drapeau, discours de Perret, condoléances de la nation. Les parents ne sauront jamais ce que leur fils a fait en Algérie : il y est mort, et dans ses lettres il écrivait que tout allait bien. 

Tant qu'il reste une minute à passer sur le sol algérien, il ne se réjouit pas. Il faut moins d'une minute pour mourir. 

Tu sais, le livre que j'ai essayé d'écrire, c'était une sorte de roman d'aventures, qui se passait pendant la guerre. Mais je n'ai jamais réussi à lui donner la forme que je voulais. Je supportais pas d'en faire une fiction, et je ne suis pas non plus historien. Mais surtout, je ne voulais pas devenir un témoin. Un témoin est impuissant et on peut toujours douter de lui. Quand j'ai essayé d'écrire, j'ai compris que c'était comme ça que je me sentais là-bas.

Titre : le Mur, le kabyle et le marin
Auteur : Antonin Varenne
Première édition : 2011

jeudi 12 août 2021

Les cahiers argentins de Marie Meyel

En préparant le déménagement de ses parents, Lola découvre les "cahiers" de son arrière-grand-père Gustave. Elle y découvre l'histoire de cet ancêtre ayant émigré en Argentine au début des années 1920 avec sa mère, Jeanne Castel, institutrice/préceptrice, veuve de guerre.
Nourrie par ce témoignage familial, la jeune femme effectue un voyage en Argentine en repassant sur les traces de cet aïeul, de Buenos Aires à Ushuïa...      
 
Je me suis laissée séduire - je devrais dire "abuser" - par la couverture du livre et les revues qui lui sont consacrées (les amis de l'auteur ?). Je ne vais donc pas m'étendre sur ce roman dont j'ai rapidement deviné, après quelques pages seulement, qu'il s'agissait d'une auto-édition. J'ai pourtant essayé de m'accrocher et j'ai même lu, péniblement, jusqu'au bout...
 
C'est rare que je sois aussi critique mais à part la couverture, je n'ai vraiment rien aimé : l'écriture est quelconque et ennuyeuse, pleine de répétitions et de banalités sans intérêt (..."Lola ira voir sur Internet"  ! ... ) avec des jugements de valeurs d'une naïveté parfois attristante. Les personnages et les situations manquent totalement de profondeur, et c'est, au mieux, une sorte de carnet de route amateur.
 
Classé au rayon "sans intérêt", à oublier très vite.
  
Titre : Les cahiers argentins
Auteur : Marie Meyel
Première édition : 2021

lundi 26 juillet 2021

Nous rêvions juste de liberté de Henri Loevenbruck

J'ai appris la paix, j'ai appris la vanité, l'éphémère, la fragilité des choses et le souffle léger de la vie, j'ai vu la brièveté de l'existence, j'ai vu le temps qui passe et qui n'est rien, j'ai ri de nos espoirs idiots, de nos combats imbéciles, 
et plus rien ne m'a paru aussi grand que la route elle-même. 
 
En prison, un homme se souvient de ce qui l'y a conduit, un simple "nous rêvions juste de liberté" érigé en principe de vie  ... 
A Providence il y avait d'abord la "bande à Freddy" avec Oscar, Alex, et lui, Hugo alias "Bohem" surnommé ainsi parce qu'il vivait alors dans une roulotte, celle que lui avait laissé Papy Gallo. Une bande de copains en guise de famille pour faire les quatre cents coups et se substituer à celle de naissance marquée par les coups, le manque d'amour et une petite sœur, Véra, fauchée trop jeune par une moto. 
Plus tard, il y a la bande à Bohem et sa moto Lipstick, un road trip à moto à travers les États-Unis pour échapper à l'ennui dans une fuite éperdue et tenir une promesse, retrouver le frère d'Alex. Une vie de nomades sans attaches, toujours sur la route, à laquelle viennent s'adjoindre Sam, Fatboy, Mani puis les filles, Mélaine et Ally. Une vie de rencontres, d'amitié, d'indépendance, de folies parfois, de projets, de trahisons et la solitude aussi. Un parcours initiatique qui a pour prix, celui de la liberté.
 
Dans un style "parlé familier", celui de Bohem, Henri Loevenbruck nous entraîne dans un road trip ébouriffant qui n'est pas sans rappeler, dans un registre un peu différent, le film emblématique de 1969, Easy-Rider avec Henri Fonda. Cette inoubliable bande de gamins sans éducation, franchement déjantée mais néanmois attachante, est animée par le désir de vivre et d'exister ; il y a de l'insoumission, le mépris des conventions mais aussi des valeurs, la drogue, des trafics, des bagarres, des bêtises petites et grosses, de l'innocence et de la violence, du sexe et du Rock'n Roll. Une horde ne respectant qu'un seul code LH&R (Loyauté, Honneur et Respect) auquel Bohem ne dérogera jamais et une épopée aigre-douce prenant pour terrain de jeux les grands espaces américains et le monde des clubs de motos qu'on découvre, avec leurs règles, leurs affiliations et leurs codes particuliers.
 
Un souffle épique contemporain endiablé, porté par un vent de liberté. Explosif !
 
Tirés du texte :
Dans la vie, je crois qu'il vaut mieux montrer ses vrais défaut que ses fausses qualités. Vaut mieux surprendre que décevoir.
 
Essaie de ne jamais oublier tes rêves. La vie, les gens, tous essaieront de t'empêcher d'être libre. La liberté, c'est un boulot de tous les jours. Un boulot à plein temps. 
 
Titre : nous rêvions juste de liberté
Auteur : Henri Loevenbruck
Première édition : 2015 

vendredi 23 juillet 2021

La panthère des neiges de Sylvain Tesson

Ecrivain-voyageur, Sylvain Tesson a été invité par Munier* à se joindre à son expédition sur les contreforts de l'Himalaya où il veut immortaliser la panthère des neiges par ses clichés, animal disparu selon certains mais dont il pense retrouver la trace. 
Une équipe à quatre, complétée par Marie, compagne de Munier passionnée de reportages animaliers, et Léo, technicien en charge du matériel dans laquelle Sylvain Tesson fait un peu office de "joker", tout à la fois compagnon, témoin et de chroniqueur. 
 
Dans cette Panthère des Neiges, il nous rapporte cette aventure unique sur les sommets tibétains, menée dans des conditions extêmes : la neige, le froid, l'altitude, l'isolement, l'univers minéral impropre à la survie de l'homme, etc. Un milieu hostile abritant pourtant un sanctuaire animalier pour qui sait observer et se fondre dans le décors afin d'y déceler la vie qui s'y cache. Une expérience très différente des récits de voyages auxquels il nous a habitué parce que cette fois, ce n'est pas tant le périple qui compte mais plutôt l'affût fait de l'attente et de la patience qu'il nécessite. Dans le silence de ces haut lieux spirituels, c'est l'esprit de l'écrivain qui vagabonde dans une aventure plus intime, plus spirituelle aussi parce que l'immobilité pousse à l'introspection et à la contemplation dans une attitude quasi méditative.
 
Un texte presque mystique, incomparable, marqué du talent, de la culture et de l'émerveillement de Sylvain Tesson, étayé d'autodérision, de pensées, d'aphorismes, de réflexions, de citations, de bons mots. 
Un témoignage précieux et un pur moment de bonheur littéraire ♥ !
 
* Vincent Munier / le photographe animalier

Tirés du texte :
L'affût est un pari : on part vers les bêtes, on risque l'échec. Certaines personnes ne s'en formalisent pas et trouvent plaisir dans l'attente. Pour cela, il faut posséder un esprit philosophique porté à l'espérance.

Sur ces pentes de loess les troupeaux laissaient leurs pointillés d'empreintes. La haute couture du monde.
 
Les scientifiques le regardaient de haut. Munier considérait la nature en artiste. (...) Il célébrait la grâce du loup, l'élégance de la grue, la perfection de l'ours. Ses photos appartenaient à l'art, pas à la mathématique.
 
C'était un paysage de désert minéral que des mouvements magmatiques auraient hissé au ciel. Ces spectacles constituaient l'héraldique de la haute Asie : une ligne de bête au pied d'une tour posée sur un glacis. Tous les jours, dans les à-plats arasés, nous prélevions nos visions : des rapaces, des pikas - le nom des chiens de prairie tibétains -, des renards et des loups. 
Une faune aux gestes délicats adaptés à la violence des altitudes.
 
L'énergie du monde circulait en un cycle fermé, du ciel aux pierres, de l'herbe à la chair, de la chair à la terre, sous la houlette d'un soleil qui offrait ses photons aux échanges azotiques. (...) Tout passe, tout coule, tout s'écoule, les ânes galopent, les loups les pourchassent, les vautours planent : ordre, équilibre, plein soleil. 
Un silence écrasant. Une lumière sans filtre, peu d'hommes. Un rêve.    

On pouvait s'échiner à explorer le monde et passer à côté du vivant (...)
Désormais je saurais que nous déambulions parmi des yeux ouverts dans des visages invisibles. Je m'acquittais de mon ancienne indifférence par le double exercice de l'attention et de la patience. Appelons cela l'amour. (...)
Les bêtes sont des gardiens de square, l'homme y joue au cerceau en se croyant le roi. 
C'était une découverte. Elle n'était pas désagréable. Je savais désormais que je n'étais pas seul. 

Les artistes le savent : le sauvage vous regarde sans que vous le perceviez. Il disparaît quand le regard de l'homme l'a saisi. 

Munier, tristement :
- Mon rêve dans la vie aurait été d'être totalement invisible.
La plupart de mes semblables, et moi le premier, voulaient le contraire : nous montrer. 
Aucune chance pour nous d'approcher une bête. 

Hier, l'homme apparut, champignon à foyer multiple. Son cortex lui donna une disposition inédite : porter au plus haut degré la capacité de détruire ce qui n'était pas lui-même tout en se lamentant d'en être capable. 
A la douleur, s'ajoutait la lucidité. L'horreur parfaite. 
 
Novalis l'avait dit plus subtilement : "nous cherchons l'absolu, nous ne trouvons que des choses."(...)
L'affût était une prière. En regardant l'animal, on faisait comme les mystiques : on saluait le souvenir primal. 
L'art aussi servait à cela : recoller les débris de l'absolu. 
 
Les animaux incarnent la volupté, la liberté, l'autonomie : ce à quoi nous avons renoncé. 

Les canyons ouvraient des couloirs obscurs. Ils appelaient trois races : le contemplateur, le prospecteur, le chasseur. 
Nous étions de la première.
 
-Ne mettez pas de boules Quies, les loups vont peut-être chanter.
C'était pour entendre des phrases pareilles que je partais en voyage. 
 
L'intelligence de la nature féconde certains êtres sans qu'ils aient accompli d'études. Ce sont des voyants, ils percent les énigmes de l'agencement des choses là où les savants étudient un seule pièce de l'édifice.
 
Pendant que mes amis détaillaient le monde à la lunette, j'étais à l'affût d'une pensée, pire ! d'un bon mot. J'écrivais des aphorismes dès que je le pouvais. L'occasion était difficile car les gerçures faisaient saigner les doigts.
 
A huit ans, ces mômes avaient la notion de la liberté, de l'autonomie et des responsabilités, la morve au nez, le sourire en coin, un poêle comme seconde mère et un troupeau de géants à charge (...)
Ils échappaient à l'infamie de nos enfances européennes ; la pédagogie, qui ôte aux enfants la gaieté. 
 
Je croyais depuis longtemps que les paysages déterminent les croyances. Les déserts appellent un Dieu sévère, les îles grecques font pétiller les présences, les villes poussent au seul amour de soi, les jungles abritent les esprits. Que des bons pères aient réussi à conserver leur foi en un Dieu révélé au milieu des forêts où criaient les perroquets me paraissait un exploit. 
 
J'avais appris que la patience était une vertu suprême, la plus élégante et la plus oubliée. Elle aidait à aimer le monde avant de prétendre le transformer. Elle invitait à s'asseoir devant la scène, à jouir du spectacle, fut-il un frémissement de feuille. 
La patience était la révérence de l'homme à ce qui était donné. (...)
Attendre était une prière. Quelque chose venait. Et si rien ne venait, c'était que nous n'avions pas su regarder.
 
L'affût commande de tenir son âme en haleine. L'exercice m'avait révélé un secret : on gagne toujours à augmenter les réglages de sa propre fréquence de réception. Jamais je n'avais vécu dans une vibration des sens aussi aiguisée que pendant ces semaines tibétaines. Une fois chez moi, je continuerais à regarder les monde de toutes mes forces, à en scruter les zones d'ombre. Peu importait qu'il n'y eût pas de panthère à l'ordre du jour. Se tenir à l'affût est une ligne de conduite. Ainsi la vie ne passe-t-elle pas l'air de rien. On peut tenir l'affût sous le tilleul en bas de chez soi, devant les nuages du ciel et même à la table de ses amis. 
Dans ce monde, il survient plus de choses qu'on ne le croit.   

Titre : La panthère des neiges
Auteur : Sylvain Tesson
Première édition : 2019

lundi 16 mars 2020

Soudain, seuls d'Isabelle Autissier


Ludovic et Louise sont jeunes, amoureux et ont quitté leur vie parisienne douillette pour entreprendre le tour de l'Atlantique à la voile, le temps d'une année sabbatique.

Leur but, se sortir de la torpeur de bureaux parisiens qui risquaient de les engloutir dans une confortable mollesse 
et les laisser sur le bord de leur vie.

Un périple idyllique qui leur ouvre le monde...

 Chaque matin est une aventure, chaque jour différent, chaque soir les laisse repus de leurs découvertes et de leur liberté. Ce voyage n'est pas seulement de grandes vacances, ils y trouvent une exultation qui tourne en exaltation. Canaries, Antilles, Brésil, Argentine, plus ils avancent, plus le monde leur apparaît comme un magnifique terrain de jeu, complexe, étrange, émouvant et jubilatoire.

Il y a tant de bons jours et si peu de mauvais. L'indécence de leur bonheur au regard du reste du monde ne les effleure pas.

... Jusqu'au jour où, un peu trop sûrs d'eux, ils font une erreur et se retrouvent Robinson sur une île des mers australes au bout du bout du monde, loin des routes maritimes, sans moyen de communication ni ressources, avec pour unique refuge les ruines d'une ancienne station baleinière abandonnée depuis plus d'un demi-siècle : ils ont voulu faire une excursion sur une île sanctuaire sur laquelle ils n'auraient légalement pas dû aborder, ont été surpris par une tempête qui a emporté leur voilier et personne ne sait où ils sont.

 Leur seul bien, le sac à dos, paraît minuscule, posé entre eux deux. Ils en connaissent exactement l'inventaire : deux piolets, deux paires de crampons, 20 mètres de corde, trois coinceurs au cas où, deux couvertures de survie, la gourde, le briquet, une boîte d'allumettes de survie, deux polaires, l'appareil photo, trois barres de céréales et deux pommes restant de leur dîner d'hier. 
Voilà tout ce qui les relie au monde d'avant. 

 Louise aurait peut-être pu s'en rendre compte, mais ils arrivent exactement au point que l'on sait dangereux en escalade ; 
quand on en connaît assez pour tout tenter, mais pas assez pour se tirer de tous les mauvais pas.

Cette île est une prison, une prison sans autre gardien que des milliers de kilomètres d'océan.

Soudain seul, le couple va devoir faire face pour survivre avec la faim qui ronge et le désespoir qui gagne : la solidité, l'amour et la solidarité s'épuisent vite face aux épreuves et le temps, l'unité de départ ne peut qu'exploser pour laisser place à l'esprit de survie individuel. Chacun puise dans les ressources de son histoire, lui, le garçon gâté au physique d'athlète, enfant unique à l'optimisme contagieux, elle, "la petite" d'une famille de trois enfants, la "quantité négligeable" passionnée de montagne.

Ils ne sont pas seulement abandonnés sans feu ni lieu, ils sont condamnés l'un à l'autre, l'un avec l'autre, ou l'un contre l'autre. 
Quel couple résisterait à ce genre d'enfermement ? 

Ce drame fait d'eux des êtres différent. lls le sentent, ils le découvrent. 

Fini de jouer, fini le couple moderne et dynamique, il n'y a plus que deux êtres
 et la mort qui couve à petit feu devant eux. 

Liberté, sécurité, responsabilité sont les trois pointes d'un impossible triangle (...) 
Plus que la solitude, c'est l'éloignement du monde civilisé qui les dévaste.

Il y a le pendant et puis il y a l'après aussi....

[G. Orwell/1984] 
"Celui qui a le contrôle du passé a le contrôle du futur. Celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé." 

Soudain, seuls est le troisième roman d'Isabelle Autissier que je dévore. Si tous ont un lien avec la mer, c'est avant tout les personnages qui restent au cœur de chaque histoire, cette fois un couple confronté à une épreuve extrême, rapportée par Louise. Un récit prenant, fascinant, parfois morbide ; à l'abri de notre petit confort de lecteur, l'auteur arrive à nous entraîner dans la violence déshumanisante de ce cauchemar ; alors, une boule au creux du ventre, on essaye de ne pas perdre totalement espoir, en se demandant comment tout cela pourra bien finir. Louise est un personnage plein de ressources dont on vit la transformation, les sentiments et le contrôle du départ laissant progressivement place à l'instinct de survie et la part animale.
Un roman très complet avec aussi la réalité / brutalité de la nature et celle intrinsèque aux personnages, le regard des autres, les comptes à rendre, les sentiments qu'il faut trier pour se retrouver, la culpabilité, la résilience, le prix de la liberté...

 J'ai aimé la richesse et la profondeur de ce livre, la leçon de vie qu'il porte alors que l'idée d'un roman "à la Robinson Crusoë" m'attirait peu ; je suis finalement contente d'avoir fait confiance à Isabelle Autissier qui traite ce sujet avec brio et réalisme, la plume sûre, juste et incisive. Une valeur sûre.

Du même auteur, voir aussi :
Seule la mer s'en souviendra
L'amant de Patagonie

Titre : Soudain, seuls
Auteur : Isabelle Autissier
Première édition : 2015

dimanche 15 mars 2020

Histoire de l'Islande de Michel Sallé et Aesa Sigurjonsdottir

Cet ouvrage récent (2018) publié en français donne en une dizaine de chapitres plaisants à lire, une bonne base de l'histoire islandaise avec ses particularismes souvent liés à sa géographie. C'est un ouvrage bien documenté pour faire la part des légendes et de la réalité, offrant une introduction utile au voyage ou à la simple découverte du pays.

Ce panorama complet couvre ainsi la colonisation de l'île (874-930) et l'organisation des débuts, l'adoption du christianisme puis celle du protestantisme, le rattachement à la Norvège, la domination Danoise puis le processus d'indépendance, l'occupation anglaise puis américaine et l'époque moderne, les guerres de la morue, la crise de 2008 et ses conséquences jusqu'en 2017... Un livre qui traite aussi les aspects culturels, sociologiques, politiques et économiques de ce petit pays de 350'000 habitants farouchement créatifs et indépendants.

Un livre de référence équilibré, très abordable et complet, sans être trop dense.

Quelques extraits du prologue et du texte :
La publication de cet ouvrage coïncide avec le centenaire de la souveraineté islandaise, constituant le jalon le plus important vers son indépendance, ainsi qu'un tournant dans l'histoire de l'Islande. Depuis mille ans, l'agriculture était à la base de son économie, mais en 1918, la pêche, avec une flotte qui peu à peu se modernisant, la supplanté, de sorte qu'en cent ans, l'Islande, de l'un des pays les plus pauvres, devint l'un des pays les plus prospères de la planète.

Du passé, les Islandais ont gardé une particularité abandonnée ailleurs dans le monde nordique ; 
la quasi-absence de noms de famille.

La littérature, ensuite élargie à d'autres disciplines artistiques, est (...) , avec l'ouverture au monde, le deuxième levier du développement de l'Islande.

Le fait que personne, hormis quelques moines, ne se soient installés avant le IXème siècle sur cette île de plus de 100'000 kilomètres carrés, à quelques jours seulement de navigation de la Norvège, demeure une énigme pour beaucoup d'historiens. 
Mais à ce jour, aucun indice archéologique ne propose une autre histoire.

Traditionnellement, la colonisation est considérée comme achevée en 930, année de l'ouverture de l'Alpingi. En un demi-siècle, l'Islande, qui n'a connu ni Préhistoire ni Antiquité, entre de plain-pied dans le Moyen-âge et va développer une organisation unique en son genre qui met au service d'un individualisme farouche une vie communautaire rendue nécessaire par les conditions très particulières de l'île.

Il n'y aura pas d'autorité exécutive centrale, ni roi, ni armée, ni même impôts jusqu'à la dîme imposée par l'Église en 1096.
(...) Là est la grande originalité du système islandais : pas de roi ou de chef suprême, pas de police, pas d'administration centrale... Pas d'armée non plus, car aucune invasion n'est à craindre.

L'Alpingi, qui fonctionne aujourd'hui encore (...) est souvent qualifié de parlement le plus ancien d'Europe. Passons sur le fait qu'il a été dessaisi de tout pouvoir législatif pendant plusieurs siècles avant d'être supprimé en 1800 par les Danois, pour reprendre ses activités en 1843. Mais surtout, il ne peut faire figure de parlement moderne, c'est-à-dire de lieu d'expression d'une nation ou au moins d'une majorité de ses membres pour faire les lois et contrôler leur exécution, sa composition n'est guère démocratique.

Si les dieux sont partout, la religion ne paraît pas une réelle préoccupation et ne le deviendra que pour des raisons politiques.

Le mouvement migratoire de cette fin du XIXème siècles s'inscrit dans celui, plus vaste, des Scandinaves vers l'Amérique du Nord, mais il a une double originalité : les Islandais s'installent au Canada et ils obtiennent des autorités locales de créer une véritable communauté. Celles-ci proposent un territoire occupé seulement par des Indiens au bord du lac Winnipeg (Manitoba) qu'elles appellent Nouvelle-Islande, et qui aura pour capitale Gimli. Les islandais seront citoyens canadiens mais pourront garder leur langue et leur nationalité d'origine. En fait, le territoire octroyé s'avère peu hospitalier et beaucoup migrent au sud vers la ville de Winnipeg. Aujourd'hui encore, les "Islandais de l'ouest" ont gardé des liens étroits avec le pays de leurs ancêtres. Ils ont leurs propres paroisses avec des pasteurs islandais et des périodiques publiés en islandais. 

Dès 1925, une loi établit le principe d'une médiation dans les conflits sociaux lorsqu'elle est nécessaire. Elle est organisée avec précision en 1938 et c'est cette loi qui, pour l'essentiel, régit aujourd'hui encore le droit de grève 
et l'obligation de médiation avant tout arrêt de travail.

L'Islande n'a pas d'armée hormis les équipages des garde-côtes. Ce pacifisme est un choix clairement assumé, mais c'est aussi une manifestation de réalisme : que serait cette armée face à une mise en cause de la souveraineté de l'Islande ? 
Il lui faut s'en remettre à d'autres pour sa défense. 

Sur ses 338'349 habitants, 218'000 vivent à Reykjavik et autour, soit près des deux tiers de l'ensemble, alors que ce taux n'était que de 50% en 1950 (...) Sur une île où la densité moyenne est trois habitants au kilomètre carré, l'enjeu est d'importance à la fois pour la qualité de vie, la répartition de l'activité économique et l'entretien des équipements collectifs, routes, écoles, hôpitaux... Or, malgré des efforts en termes de création d'emploi et d'amélioration du réseau routier afin que celui-ci soit utilisable toute l'année, le mouvement semble irréversible tant la vie est différente dans la capitale et ailleurs. 
Se dessinerait donc une Islande dont toute la population serait concentrée dans le sud-ouest, abandonnant le reste du territoire à la construction d'immenses parcs de loisirs pour touristes, propriétés de fonds de pension, et gérés par des étrangers...

Titre : Histoire de l'Islande, des origines à nos jours
Auteurs : Michel Sallé et Aesa Sigurjonsdottir
Première édition : 2018

samedi 22 février 2020

Le voleur d'éternité d'Alexandra Lapierre

XVIIème siecle

Des "Borders" (frontière entre l'écosse et l'Angleterre) à Cambridge, de Cambridge au service du Comte d'Arundel, de l'Angleterre à l'Italie puis à la turquie, Alexandra Lapierre nous emmène sur les traces de William Petty, le "voleur d'éternité". Un roman qui redonne vie à cet oublié de l'histoire, universitaire-caméléon visionnaire à l'œil sûr, passionné par l'antiquité et ses vestiges dont il extirpa des fragments des bords de la Méditerranée pour les rapporter à son maître en Angleterre qui consacra sa fortune à constituer ses collections.
L'histoire d'un homme épris de beauté et de liberté dans un contexte marqué par toutes sortes de carcans, de rivalités et de Luttes de pouvoirs : entre le comte d'Arundel et le duc de Buckingham, entre différentes factions et/ou obédiences religieuses- anglicans, catholiques, Jésuites, orthodoxes, ottomans-, entre anglais, français, italiens, grecs ou turques, etc.

L'auteur nous livre ainsi la petite et la grande histoire, une introduction bien intéressante à l'Angleterre et à l'Europe du XVIIème, aux passions et aux événements constituant la génèse des musées d'aujourd'hui. Et pour déméler le romancé de l'avéré, Alexandra Lapierre partage ses notes d'enquête à la fin de l'ouvrage (20% du livre) avec ses sources d'une part et la part d'ombre qu'elle a imaginé d'autre part.

Un livre bien écrit et un ouvrage enrichissant qui m'a appris plein de choses non seulement sur le personnage mais aussi sur les Borders, la vie à Cambridge, l'Europe du XVIIème... une lecture pour apprendre en s'évadant, comme je les aime, tout simplement !

Titre : le voleur d'éternité 
Auteur : Alexandra Lapierre
Première édition : 2004

samedi 1 février 2020

The house between tides de Sarah Maine

En 1945, en Écosse sur une presqu'île des Hébrides, après une vente aux enchères, une femme tourne le dos et quitte définitivement la maison vide de Muirlan House : c'est un endroit et un moment pivots entre les deux époques qui font battre le cœur du livre.
Comme le va et vient des marées, on va ainsi passer des années 1910-1911 à l'époque actuelle, de Théo et Béatrice Blake à Hetty, d'un peintre tourmenté collectionneur d'oiseaux à une jeune femme projetant de transformer une maison héritée en hotel de luxe avec toujours, au centre, Muirlan House, ses fantômes et ses secrets. Il faut dire que les choses ne sont pas telles qu'Hetty se les était imaginées : son héritage n'est qu'une ruine irrécupérable, la source ancienne et amère de ressentiments pour la population locale et pour couronner le tout, le sondage des fondations mettent à jour un cadavre... Dans une communauté où tout se sait et qui ne compte aucun disparu, qui cela peut-il bien être ? ... Ne reste alors plus qu'à déméler les fils du passé pour tricoter le futur...

Un roman et des personnages qui battent véritablement autour d'un lieu dans toute sa beauté sauvage soumise aux éléments, sans cesse renouvelée. Un endroit qui semble réduire les hommes au second plan ou comme simples figurants d'un tableau qui les absorbe et les engloutit, d'abord subjugués puis anéantis. Amours, modes de vies, rapports entre riches et pauvres / puissants et subalternes / hommes et femmes, les thèmes abordés ne manquent pas et on se laisse facilement emporter dans le sillage de cette fresque romanesque même si elle est parfois un peu prédictible et/ou simpliste.
Un livre toutefois très évocateur qui fait (re) naître l'envie d'aller découvrir ces îles lointaines d'Écosse, comme avait déjà su le faire Peter May dans sa trilogie écossaise.

La trilogie écossaise de Peter May, voir :
L'île des chasseurs d'oiseaux / The Black house
L'homme de Lewis / Lewis Man
Le braconnier du lac perdu / The Chess Man

Titre original : The House Between Tides
Pas encore de traduction française
Auteur : Sarah Maine
Première édition : 2014

dimanche 12 janvier 2020

Degels / Disappearing earth de Julia Phillips

A missing child is most likely to come home in the first hour after disappearance. Every hour after that, the chance of a happy reunion decreases; by the time twenty-four hour go by, a missing child is almost certainly dead.

Sur la péninsule du Kamchatka, par un beau jour d'été, deux petites filles disparaissent en semant l'émoi au sein de la population de cette terre isolée aux confins de la Russie. Au fil des mois, on découvre la façon dont ce mystère impacte, de près ou de loin, la vie d'une dizaine de femmes.

Si la disparition des deux fillettes est bien sûr au cœur du roman, l'enquête qui est déployée pour trouver une explication ne l'est pas: en fait, elle ne sert que de prétexte et de point commun à l'élaboration d'un certain nombre de portraits de femmes à l'ère post-soviétique avec leur ennui, leurs peurs, leurs désirs, leurs rêves, etc. À travers elles, l'auteur dresse finalement le tableau d'une géographie au fil des saisons- un lieu contraint et des paysages sauvages magnifiques, forêts, volcans et phénomènes associés- ainsi que le portrait d'une société et de son histoire- les "russes blancs", les minorités "natives" comme les évènes, éleveurs de Rennes qui rapellent la Mongolie, les rapports hommes femmes, l'alcool, l'éducation, les rapports générationels, la place dans la communauté, le travail, la maternité, etc.

Une approche inédite et originale, des portraits brutaux mais sensibles, pleins d'émotions, et sans concession dans un cadre  méconnu, sauvage et fascinant, dégels/Disappearing earth est un premier roman magnifiquement écrit qui offre à la fois évasion et découverte au bout du bout du monde : décidément, après l'Afrique de Kintu, le dépaysement se poursuit du côté de la péninsule du Kamchatka... une année de lecture qui commence bien ❤️.

Titre original : Disappearing Earth
Titre français : Dégels
Auteur : Julia Phillips
Première édition : 2019
Aux États-Unis, finaliste du prix "National Book Award 2019" et tête de la liste des 10 meilleurs romans 2019 du New York Times et de nombreux autres journaux.

vendredi 13 décembre 2019

Le petit livre des islandais / The little book of the Icelanders d'Alda Sigmunsdottir

Au travers de 50 sujets qui font chacun l'objet d'un court chapitre, des maisons de tourbe au rôle de l'espoir, Alda Sigmunsdottir nous fait découvrir des éléments qui ont façonné son pays, l'Islande, aux temps anciens. Sur un ton léger et humoristique l'auteur partage la résilience, l'inventivité, les règles sociales, l'alimentation, l'hygiène, les croyances et les superstitions, les us et coutumes d'un peuple qui a vécu dans la misère et sous le joug de l'église et de puissances lointaines pendant la plus grande partie de son histoire.
Des historiettes sur ce qui rythme la vie de la naissance à la mort, plus ou moins folkloriques, qui n'ont pour la plupart plus vraiment cours dans la société moderne qu'est devenue l'Islande mais qui n'en restent pas moins des marqueurs de l'identité nationale et de la tradition avec des traces encore visibles ici et là, dans des expressions du langage par exemple.

Un livre à la fois léger et documenté, bourré d'anecdotes, qui constitue une introduction amusante mais non moins sérieuse à l'histoire, la sociologie et le folkrore islandais. Facile à lire même si la traduction française laisse parfois à désirer et ne rend sans doute pas justice au texte d'origine - par moments, on dirait du "Google traduction" sans subtilité... Alors sachant que l'auteur a publié plusieurs autres "petits livres", je choisirai plutôt l'anglais, sa langue d'expression, si j'en viens à lire un autre ouvrage de la série.

Nota : Écrivain, journaliste, bloggeuse, Alda Sigmunsdottir est une islandaise qui a vécu plusieurs années à l'étranger (Canada, Chypre, Royaume Unis et Allemagne) ; de 2004 à 2010 elle a tenu un blog populaire sur son pays, The Iceland Weather Report, qui fait toujours référence.
Le site d'Alda Sigmunsdottir ICI

Extraits du texte :
Apprendre à lire aux enfants n'était pas une option, tout du moins pas au XVIIIe siècle en Islande. L'église nationale décrétait que tout le monde devait apprendre à lire, et ce pour une raison spécifique : afin d'être brillamment capable d'embrasser ses enseignements religieux. (...) L'application de ce décret en Islande était la responsabilité du pasteur local. Celui-ci faisait régulièrement le tour des humbles demeures de ses paroissiens et interrogeait les enfants pour savoir s'ils avaient le niveau. S'il trouvait qu'ils en manquaient, il était autorisé par la loi à les retirer à leurs parents et à les placer dans une autre ferme où leur éducation serait plus attentivement prise en charge. 

 Pour les islandais de jadis [les histoires] étaient un anti-dépresseur. C'est pourquoi les gens s'y accochaient, et par extension se sont accrochés à la tradition littéraire. Les Islandais comptaient sur ces histoires, les intériorisaient, les racontaient encore et encore, les vivaient. Elles leur apportaient l'espoir. (...) Dans espoir, il y a fatalisme(...) Les gens apprenaient à se soumettre à quelque chose de bien plus grand et d'immensément plus puissant qu'eux. Cette soumission est l'essence même de l'humanité. 
(...)
Le passé d'une nation est toujours inextricablement lié à son présent. Toutes ses expériences deviennent une part de son identité collective et de son âme. Aujourd'hui les islandais comptent toujours parmi les peuples les plus heureux de la Terre. Enquête après enquête, ils déclarent être généralement optimistes et se contenter de leur lot, pourquoi ? (...) Se pourrait-il que ce contentement, cet optimisme, se soit imprégné dans l'âme profonde du peuple islandais à travers des siècles de vie rude, quand chacun devait avoir l'espoir de survivre, même si c'était complètement illogique ? J'aime à le penser. Comme j'aime à penser que la puissante tradition littéraire de l'Islande provient des veillées, ou que les problèmes face aux engagements proviennent de siècles de vie aléatoire dans un climat capricieux.

Titre français : Le petit livre des islandais du temps jadis
Titre anglais : The Little Book of the Icelanders in the old days
Auteur : Alda Sigmundottir
Première édition : 2014

jeudi 19 septembre 2019

Condor de Caryl Férey


À Santiago, plusieurs corps d'enfants sont retrouvés dans le quartier populaire de Victoria rongé par la pauvreté, la drogue, les gangs. La quatrième vicitime est Enrique, le fils du rédacteur de Señal 3, la seule chaîne activiste qui s'intéresse au sort des plus pauvres, et l'ami de Gabriela, jeune indienne Mapuche étudiante en cinéma qui avait été hebergée par la famille à son arrivée dans la capitale. Vidéaste compulsive, la jeune femme a filmé la découverte du corps qui montre des traces de poudre blanche sous la narine de l'enfant sans doute victime d'une overdose. Face à la passivité de la police qui se désintéresse ostensiblement de ces affaires, la jeune femme ne va pas lâcher le morceau et fait appel à un avocat, Esteban, fils de bonne famille devenu paria, spécialiste des "causes perdues" pour mener une enquête dont les ramifications n'épargneront pas la bonne société chilienne et la fange sur laquelle elle repose, issue des années noires du coup militaire de 1973 et des années de dictature qui ont suivies.

Un roman violent et puissant étayé d'une galerie de personnages variés pour figurer plusieurs tranches de la société, intéressants et attachants comme le bon Père Patricio oeuvrant dans le quartier de Victoria ou Stefano, projectionniste et logeur de Gabriela, ancien militant du MIR, mouvement de gauche révolutionnaire ... alors que d'autres sont beaucoup moins présentables et sans scrupules.

Un roman noir intelligent qui va bien au delà du simple polar : admirablement documenté, il offre au lecteur un panaroma réaliste et passionnant de la société chilienne contemporaine marquée par son capitalisme sauvage dominé par quelques familles. Aspects sociologiques, historiques ou politiques, Caryl Férey a soigneusement étudié son sujet qu'il maîtrise pour nous faire voyager et découvrir ce pays dans sa diversité humaine et géographique, de Santiago à Valparaiso, des Andes aux bords du Pacifique en passant par l'aridité du désert d'Atacama.  

J'avais découvert cet auteur au travers de sa saga maorie néo-zélandaise que j'avais aimé, bien documentée elle aussi, mais pour laquelle j'avais à l'époque émis quelques réserves d'écriture qu'on ne peut désormais plus lui reprocher ; celle-ci est désormais agréables et fluide pour servir un scénario haletant et bien construit : tout simplement passionnant !
Une invitation au voyage dont je suis vraiment fan ... à suivre donc !

Du même auteur, sur mon blog Vivre Auckland, voir aussi :
Livres - Saga Maorie (Haka - Utu) - Caryl Férey

Tirés du texte (...et tant d'autres extraits surlignés et non repris...) :
L'oubli fait aussi partie de la mémoire.

La loi antiterroriste qui frappait les opposants à la dictature avait été abrogée au retour de la démocratie, sauf pour les Mapuches.(...)
Cartes postales, magnets, cahiers, posters, livres, même les toilettes de certains bars étaient à l'effigie des Selk'nam, Ona ou Yamana, ces peuples mythiques devenus cultes une fois disparus : leur liberté d'Indiens faisait rêver à condition qu'ils n'en aient plus. 

Sur les huit cents enquêtes menées contre les criminels de la dictature, 
seules soixante et une avaient mené à des peines de prison effectives. 

Extermination d'opposants politiques sans jugements ni procès (...) Avec l'aide d'agents de la CIA, Pinochet et ses généraux avaient, sous le nom de Plan Condor, étendu l'opération criminelle et secrète non seulement au Chili mais dans les dictatures voisines - Uruguay, Brésil, Argentine, Paraguay, Bolivie -, puis ils avaient poursuivi la traque dans le monde entier.
Soixante mille morts : une hécatombe intercontinentale, silencieuse. On retrouvait des opposants réfugiés en Europe empoisonnés, suicidés, accidentés de la route ou froidement abattus lors d'attentats jamais revendiqués ou alors par des opérations fantoches. L'ancien ministre proche d'Allende, Orlando Letellier, avait été exécuté avec sa secrétaire en pleine rue à Washington même. Letellier n'était pas la seule icône de la résistance visée par les tueurs de Pinochet : Pablo Neruda, cancéreux, était mort d'une brusque rechute à l'hôpital quelques jours après le coup d'État, Frei, l'ancien président chilien leader de la Démocratie chrétienne, était, lui aussi mystérieusement décédé lors d'une banale hospitalisation. Agissant le plus souvent avec la complicité des services secrets locaux, les agents du Condor avaient propagé partout ce terrorisme d'État sans qu'aucun de ses acteurs ne soit jamais inquiété. 

Le coup d'État de Pinochet dépassait la simple restauration de l'ordre ancien : la dérégulation tous azimuts que les Chicago Boys expérimentaient au Chili était une nouvelle forme de capitalisme où l'État non seulement se désengageait de l'économie et des services publics, mais bradait le pays entier au secteur privé.

Port mythique des cap-hornier du Pacifique Sud jusqu'à l'ouverture de Panama, Valparaiso avait failli être rayé de la carte après le tremblement de terre de 1906 qui avait dévasté la moitié de la ville. Les riches avaient rebâti leurs maisons sur les collines, les autres s'étaient accrochés à ce qu'ils pouvaient. Régulièrement, les incendies continuaient de ravager les quartiers pauvres, mal raccordés, mais avec ses cerros aux maisons colorées entassés contre les flancs pentus des collines, ses ruelles baroques, ses graffitis subversifs et ses funiculaires d'une autre temps, Valparaiso restait la plus belle ville du pays. 

Des animatas - "petites âmes" - ponctuaient les bas-côtés, cortège funèbre de sépultures baroques rappelant le prix humain payé à l'expansion d'un pays en perpétuel chantier. À chaque kilomètre ou presque se dressaient des croix blanches et des couronnes de fleurs pour célébrer le dieu du pneu, du gasoil.

Titre : Condor
Auteur : Caryl Férey
Première édition : 2016

jeudi 5 septembre 2019

Seule la mer s'en souviendra d'Isabelle Autissier

Cette nuit, sans m'en rendre compte, je suis déjà parti, je suis entré en solitude. 

1968.
Père de famille et entrepreneur visionnaire, Peter March souhaite révolutionner le monde de la voile avec l'introduction de la technologie et de l'informatique à bord. Afin de démontrer l'efficacité de ses appareils et redynamiser son entreprise, il s'inscrit à la course en solitaire, autour du monde et sans escale, organisée et sponsorisée par le Sunday Times Golden Globe en 1968. Une course assez "libre" en termes de bateaux- chacun équipe le bateau qu'il veut, comme il le souhaite - et de départ - avec toutefois une date limite. Deux prix à la clé, celui du premier arrivé et celui du plus rapide.
Peter March fait construire et affréter un trimaran en un temps record, dernier concurrent à se lancer dans la course.

Un récit à deux voix qui se font écho : celle d'Eva, la fille aînée de Peter qui avait 14 ans au moment de la course et qui, adulte, porte toujours une certaine culpabilité vis à vis de l'histoire de son père alors que la voix de celui-ci revient à travers son journal de bord.
Une aventure qui commence dans l'excitation des préparatif mais qui finira mal du fait de la pression insupportable, de l'épreuve de la mer, des problèmes matériels et de la folie qui gagne irrémédiablement le navigateur une fois seul en mer.   

Le roman est basé sur une histoire vraie, celle de Donald Crowhurst qui avait menti sur ses positions et dont la disparition avait défrayé la chronique en son temps. Isabelle Autissier rend bien la dimension humaine du personnage et confirme avec cette deuxième lecture ses qualités d'auteur combinant une parfaite maitrise du sujet et de la langue. On tourne les pages sans s'ennuyer, emporté par les flots et la folie de Peter, ému par le regard et les dilemmes de sa fille.

Extraits du texte :
La vie est un grand jeu. Nous avons des cartes dans les mains à la naissance, mais rien n'empêche de piocher dans le paquet, d'essayer de se mettre dans une autre peau. (...) il faut parfois inventer les règles au fur et à msure que l'on joue. Ce serait trop triste que tout soit déterminé à l'avance. Il faut tenter des expériences, on peut toujours y découvrir quelques clés inattendues de l'existence. 

Je me sens usé d'avoir bataillé contre les sceptiques et les jaloux, ceux qui n'ont jamais rien osé et que mon défi renvoie à leurs existences minables. 

Vivre autrement amène à penser autrement. 

Pour gagner, il faut d'abord s'imaginer gagnant. L'avantage du solitaire, c'est que je suis le seul à maîtriser l'information, qui, comme chacun sait, est à l'origine du pouvoir. 

Du même auteur :
L'amant de Patagonie

Voir aussi :
Moitessier, le long sillage d'un homme libre de Jean-Michel Barrault

Titre : Seule la mer s'en souviendra
Auteur : Isabelle Autissier
Première édition : 2009

jeudi 8 août 2019

La montagne de l'âme / Soul Mountain de Gao Xingjian


"The true traveller is without goal, it is the absence of goals which creates the ultimate traveller."

Avec La montagne de l'âme/Soul Mountain, Gao Xingjian nous entraîne à travers la Chine des années 1980. Un périple traversant des paysages millénaires, marqué de rencontres au cours desquelles le narrateur partage son expérience intime et recueille des témoignages, des mythes et des légendes dans une Chine encore traumatisée par la révolution culturelle. Des explorations également très personnelles, qui passent par le voyage intérieur, les questions existencielles du moi.

Un ouvrage non linéaire dans lequel on "saute" littéralement d'un chapitre à l'autre, au gré de l'auteur, sans vraiment d'enchaînement logique ou de transition. L'ensemble semble constituer un mélange de souvenirs, expériences, observations, récits, témoignages, interrogations personnelles, mythes, légendes, chansons folkloriques ou poésies. Des histoires plus ou moins prenantes, déroutantes pour certaines, laissées parfois sans conclusion, des réflexions sur le voyage et le sens de la vie.

Un "pavé" qui se mérite, un peu ardu à lire si bien que je m'y suis reprise à plusieurs fois avant d'en venir à bout. Qualifié de roman sans vraiment pouvoir prétendre l'être, c'est un livre destabilisant et surprenant dont j'ai avalé certains passages avec délectation alors que je me suis copieusement ennuyée à d'autres ...

Difficile à classer, ce n'est pas la première fois que je suis déconcertée par un auteur chinois !

Gao Xingjian vit en France ; en 2000, année de parution de ce premier roman, il a reçu le prix Nobel de littérature pour l'ensemble de son oeuvre.

Extrait du livre :

This is pristine natural beauty. It is irrepressible, seeks no reward, and without goal, a beauty derived neither from symbolism nor metaphor and needing neither analogies nor associations. 

For those I had wronged my death could count as a sort of compensation and for those who had wronged me I was powerless to do anything. Life is probably a tangle of love and hate permanently knotted together. Could it have any other significance? 

Philosophy in the end is an intellectual game (...)
Fiction is different from philosophy because it is the product of sensory perceptions. 

"This isn't a novel!"
"Then what is it ?" he asks.
"A novel must have a complete story."
He says he has told many stories, some with endings and others without.
"They're all fragments without any sequence, the authot doesn't know how to organize connected episodes."

Titre français : La Montagne de l'âme
Titre anglais : Soul Mountain
Auteur : Gao Xingjian
Première édition : 2000

jeudi 25 juillet 2019

L'île de la fin du monde - Collectif

Endroit le plus isolé de la planète, l'île de Pâques ou "'île de la fin du monde" n'en finit pas d'alimenter l'imaginaire et pour le voyageur ou le simple curieux qui souhaite se documenter, cet ouvrage rassemble toute une série de témoignages apportés par ceux* qui y sont allés et/ou en ont fait un objet d'étude, des premiers "découvreurs" aux archéologues et anthropologues contemporains, en passant par les voyageurs.

Un regroupement de textes originaux édités par le centre d'études sur l'île de Pâques et la Polynésie, organisés de façon chronologique pour faire le point sur ce qui a été écrit à différentes époques et sur les mystères de l'île dont certains sont aujourd'hui expliqués alors que d'autres demeurent et font toujours l'objet d'études.

Facile à lire et instructif, un livre de référence idéal.
Dans le cadre d'un voyage, c'est un excellent complément à la visite du Museo de Rapa Nui.

* Principaux textes du livre :
- Extrait du journal de Jacob Roggeveen qui "découvrit" l'île le jour de Pâques 1722.
- Témoignage de Cook en 1771
- Témoignage de Lapérouse en 1785
- Témoignage d'Axel du Petit-Thouars en 1838
- Témoignage de Pierre-Lionel Ovigny
- Témoignage de Julien Vaud (Pierre Loti) en 1872
- Témoignage de Florentin-Etienne Jaussen sur l'écriture rongo-ongo
- Résultats des recherches de Katharine et William Routledge effectuées en 1914-1915    
- Alfred Métraud (mission française de recherche sur l'île de Pâques 1934)
- André Valenta (fondateur du centre d'étude sur l'île de Pâques et la Polynésie) 1981
- Études des rongo-rongo (hieroglyphes de l'île de Pâques)
- John Flenley - Études palynologiques (des pollens)

Titre : L'île de la fin du monde
Auteurs : recueil de plusieurs auteurs
Première édition : 2015

lundi 15 juillet 2019

L'amant de Patagonie d'Isabelle Autissier


Fin du 19ème siècle.
Orpheline écossaise de 16 ans sans avenir, Émilie est envoyée au bout du monde, à Ouchouaya (Ushuaïa), comme gouvernante d'un révérend chargé d'évangéliser les populations locales. À son arrivée, la jeune fille est envoutée par l'immensité et la beauté des paysages qui l'entourent mais horrifiée par les "sauvages" qu'elle découvre. Elle ne se laisse toutefois pas aveugler par les préjugés de sa petite communauté et s'ouvre progressivement aux autochtones, à leur mode de vie et même à l'amour auprès d'Aneki.

L'histoire d'Émilie traverse les années et illustre la façon dramatique dont les "blancs", en apportant la "civilisation" aux "sauvages" qu'ils infantilisent et sédentarisent en modifiant l'équilibre des rapports, ne leur apportent finalement que dévastation, maladies et annihilation des modes de vie traditionnels. Une transformation irrémédiable au coeur de ces paysages superbes mais extrêmes et rigoureux, admirablement rendus sous la plume d'Isabelle Autissier.  

Un roman comme je les aime, qui permet de découvrir avec réalisme une tranche d'histoire de ce bout de terre du bout du monde en combinant un récit bien monté, bien écrit et agréable à lire avec des éléments historiques, éthnographiques, écologiques très bien documentés.
L'occasion pour moi de découvrir qu'Isabelle Autissier est non seulement une grande navigatrice mais aussi une remarquable conteuse ouverte sur le monde qu'elle a silloné et qu'elle nous offre en partage. Une invitation au voyage et à la tolérance agrémentée d'un petit goût de revenez-y ! 

Titre : L'amant de Patagonie
Auteur : Isabelle Autissier
Première édition : 2012

mercredi 24 avril 2019

Compartiment pour dames / Ladies Coupé d'Anita Nair

Inde. 

Très jeune, Akhila a du s'occuper des autres sans que ceux-ci se préoccupent de ses besoins ou de ses aspirations. Ainsi, à la mort de son père, elle a du assumer seule la charge de famille, s'occuper de sa mère, de ses jeunes frères et de sa soeur pour assurer leur éducation et les marier. Le temps a beau passer, sa condition de femme célibataire et ses obligations ne lui laissent toujours aucune liberté. Un jour, elle ment à sa famille et prend pour la première fois le train seule pour se rendre dans une station balnéaire afin de réfléchir, le temps d'un week-end. Dans le compartiment de nuit réservé aux dames, les autres femmes, d'âges et de condition variés, vont partager avec elle leur histoire et alimenter sa réflexion.

Le portrait d'Akhita est celui d'une femme aux aspirations intrinsèquement et résolument modernes. Ses compagnes de voyage donnent un panorama plus panaché et nuancé d'une société indienne encore très archaïque dans laquelle les femmes restent très dépendantes des hommes et des conventions sociales.

Ce n'est peut-être pas un "très grand" roman mais c'est un bon livre, agréable à lire, un huis-clos féminin intimiste porteur d'une certaine dose d'universalité par une auteur indienne vivant dans son pays. 

Titre original : Ladies Coupé
Titre français : Compartiment pour dames
Auteur : Anita Nair
Première édition : 2001

samedi 9 février 2019

Mourir n'est pas de mise de David Hennebelle


Pour eux, les Marquisiens, la vie était existence, elle ne se surchargeait pas du poids de l'avenir.

Biographie romancée des trois dernières années de la vie du chanteur Jacques Brel qui, au début des années 1970, au sommet de la gloire, préfère l'appel de la mer, les voyages sur son voilier, la recherche de l'anonymat et une installation aux Marquises où, rongé par la maladie, il crée son dernier album ...

Une histoire qu'on connait déjà plus ou moins quand on appartient à la génération qui a vu disparaitre ce personnage légendaire mais qu'on apprécie pour le souffle de liberté qu'elle apporte et la façon simple, pudique, poétique et presque joyeuse dont elle est traitée.

C'est léger, doux et chaleureux comme les alizés qui semblent nous envelopper lorsqu'on se plonge dans cette petite douceur littéraire. Il suffit de se laisser porter pour être gagné par l'appel du large et le bonheur de vivre, tout simplement !

Merci pour cette bouffée d'air frais Émilie qui a envie de partager les livres ! 

Titre original : Mourir n'est pas de mise
Auteur : David Hennebelle
Première édition : 2018

mardi 20 novembre 2018

Portraits de Bangkok d'Alexis Thuaux


"Portraits de Bangkok / Bangkok par ceux qui y vivent" fait partie d'une série de livres qui permettent d'aborder les villes auxquelles ils sont dédiés au travers d'une douzaine de portraits d'expatriés aux profils variés : couple mixte, expatrié, étudiant, francophile, hommes, femmes, etc. Chaque chapitre est dédié à l'un de ces portraits qui se terminent par les "bons plans" de la personne qui est présentée, avec quatre rubriques : restaurants, hotels, visites, shopping.

Une approche différente des guides touristiques pour découvrir une ville que ce soit dans le cadre d'une expatriation, d'une simple visite touristique ou même par simple curiosité. Les portraits ont une certaine intemporalité, les bons plans un peu moins lorsque l'édition commence à dater surtout dans les villes asiatiques où tout change très rapidement.

Ici, une édition pas trop ancienne qui offre une bonne introduction à Bangkok ! 

Titre : portraits de Bangkok
Auteur : Alexis Thiaux
Première édition : 2016

samedi 9 décembre 2017

Moitessier, le long sillage d'un homme libre / A sailing Legend de Jean-Michel Barrault

 

Une parenthèse de rêve dans les îles du Pacifique et voilà le nom de "Moitessier" qui revient comme un leitmotiv, un nom iconique auprès des tourdumondistes qu'il a inspirés et de locaux qui l'ont cotoyé si bien que j'ai voulu en savoir plus sur ce personnage mythique des milieux de la navigation que ce soit en Polynésie française ou ailleurs. Ses nombreux ouvrages n'étant malheureusement pas disponibles en version digitale, je me suis attaquée à sa biographie la plus récente, publiée par Jean-Michel Barrault, son ami de longue date, "écrivain de marine, circumnavigateur, journaliste et éditorialiste".

Certains passages de cette biographie m'ont parfois agacée du fait des petites références mettant surtout en valeur l'auteur du livre dans sa relation avec le personnage de Moitessier, sans réellement apporter un plus à la narration. Cette réserve mise à part, le livre rempli parfaitement sa fonction puisqu'il permet de découvrir le parcours hors du commun de cette légende des mers, racontée à n'en pas douter avec un grand soucis d'honnêteté et d'exhaustivité ainsi qu'une certaine admiration. Du fait de sa propre expérience de "circumnavigateur" et d'homme d'écriture, l'ami-auteur est en mesure de rendre compte de toutes les dimensions de Moitessier : sa vie personnelle, les questions de la mer avec les problèmes/joies du bateau et de la navigation, sa relation à l'écriture avec ses blocages, ses réflexions et ses avancements, etc.   

Une biographie qui ne se résume évidemment pas et qu'il faut lire pour en saisir tous les détails : l'enfance au Vietnam avec l'inspiration et les déchirures qu'elles ont causées, l'irrésistible appel du large, les galères, les rencontres qui façonnent une vie, les quatre femmes et les enfants, les convictions et le développement spirituel, la liberté et son prix, les expériences, les livres qu'il a écrit et la façon dont il les a rédigés, la course du Golden Globe et son renoncement à la victoire, la mer et la navigation, les îles du Pacifique, les convictions, la maladie, etc.
... une vraie belle découverte qui donne un éclairage très intéressant à des discussions et à une courte expérience de navigation en Polynésie, sur la fascination et le rôle de gourou que Moitessier continue d'exercer, sur la vie et la société en général, sur la liberté  ...

Et puis aussi l'éveil d'une envie, celle de découvrir Moitessier, non plus à travers un biographe mais de ses propres écrits, notamment son dernier récit-testament, Tamata et l'Alliance. ...ajouté à "ma liste d'envies", pour un de ces jours, c'est sûr, quand j'aurai accès à une librairie !      

Tiré du livre (...et encore, je me suis limitée ! ...) :
- Lorsqu'on navigue autour du monde, il est fréquent d'entendre dire : " Je suis là grâce à Moitessier." Plusieurs raisons expliquent que (...) Bernard reste présent dans les esprits bien au-delà des milieux nautiques. La première est sa prodigieuse aptitude à rebondir. (...) Autre enseignement que délivre Moitessier : il n'est pas indispensable d'être riche pour partir en mer. (...) Mais c'est sa décision d'abandonner une course qu'il allait gagner, de mépriser la gloire et l'argent, qui stupéfia le monde. Son parcours d'homme exceptionnel prend alors sa véritable dimension. Vivant en Polynésie puis en Californie, Bernard affichera ensuite des préoccupations plus universelles. L'une d'elles est la préservation de la planète. 
- Il est le porteur de nos rêves. Il incarne ce que beaucoup aimeraient réaliser : partir, être libre, tourner le dos aux contraintes de la vie quotidienne, visiter les splendeurs du monde, rencontrer les habitants des pays lointains.
- Ce qui pour l'immense majorité des plaisanciers, est un agréable loisir, est pour Bernard une passion, un art de vivre, le moyen de partir à la découverte de la planète, la clé de la liberté.
- "Je suis heureux, repu, émerveillé. Je vis intensément.[...] Qu'il est doux de se laisser vivre paisiblement , de pouvoir lire, écrire, cuisiner, écouter la musique, ou, tout simplement rêver sous les étoiles en regardant s'allonger derrière son bateau le sillage phosphorescent." 
- Il n'y a pas beaucoup à faire sur un bateau. Mais il y a beaucoup à sentir. 
- Il y a eu l'immense fatigue après Bonne-Espérance. Puis, aidée par la découverte et la pratique du yoga, la paix intérieure, une profonde sérénité. (...) Sa navigation devient la poursuite d'un long cheminement moral, "la recherche d'une vérité que j'avais peut-être perdue mais qui renaît peu à peu dans le sillage."  
-"Je ne fais rien. Je vis, tout simplement, je vis."
- S'il avait achevé la course du Golden Globe, selon toute probabilité, Bernard Moitessier serait entré dans les annales de l'Histoire, premier navigateur à avoir réussi un tour du monde en solitaire et sans escale. En tournant le dos à l'Europe, à ce qu'il appelle ses faux dieux, il devient une sorte de gourou. S'il en fallait une preuve, l'ouvrage que, trente ans plus tard, l'Américain Peter Nichols consacre au Golden Globe porte, en couverture, non pas la photo du vainqueur de l'épreuve, Knox-Johnston, ou son ketch Suhaili, mais celle de Joshua avec, en filigramme, la reproduction de la première page de l'Aurote datée du 20 mars 1969 portant le titre : "Moitessier renonce à une victoire pratiquement acquise". Parce qu'il a eu le courage de dire non, en sage nourri de philosophie asiatique, Bernard va exercer une influence déterminante sur toute une génération.
- À Papeete (...) il a fulminé contre les revendications d'autonomie de politiciens locaux : "la vraie indépendance, elle commence par la bouffe. En Polynésie, les dirigeants ont la bouche pleine de grands projets économiques et sociaux, mais je n'ai jamais entendu prononcer le mot d'agriculture. Et en attendant, les Polynésiens mangent ce qu'ils ne produisent pas."

Titre original : Moitessier, le long sillage d'un homme libre
Titre anglais : Moitessier, A Sailing Legend
Auteur : Jean-Michel Barrault
Édition originale : 2004