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lundi 20 décembre 2021

La maison allemande / The German House de Annette Hess

Début années 1960 - Francfort.
Eva vit au dessus du restaurant familial "La Maison Allemande", avec ses parents Ludwig et Édith, sa sœur Annegret, boulimique, infirmière dans une maternité, son petit frère Stefan et leur chien. Un peu avant Noël, Eva leur présente Jürgen dont elle espère la demande en mariage, un ancien séminariste aisé qui dirige l'entreprise de vente par catalogue développée par un père désormais atteint de sénilité, ancien prisonnier politique détenu et torturé par les nazis pour ses engagements communistes, et dont la mère est décédée sous les bombardements à la fin de la guerre alors qu'il avait été envoyé à la campagne.
Le jour des présentations, Eva, qui est interprète de polonais, est sollicitée en urgence pour traduire un témoignage dans le cadre de la préparation d'un procès qui s'ouvrira bientôt sur des crimes commis en Pologne par d'anciens SS, un sujet dont la jeune femme n'a jamais entendu parlé. Mais quand on lui propose d'assurer l'interprétariat pendant toute la durée du procès, aussi bien sa famille que Jürgen tentent de l'en dissuader. Troublée, cette mise sous pression l'incite plutôt à accepter et la voilà placée au cœur d'un grand procès historique. Elle découvre au travers des témoignages qu'elle traduit les atrocités perpétrées à Auschwitz, vite écœurée de l'attitude des accusés qui nient toute responsabilité et se présentent comme des gens honnêtes et respectables. Un procès qui fait controverse et divise plus de quinze ans après la fin de la guerre dans une Allemagne qui veut oublier et aller de l'avant, écartelée entre déni et devoir de mémoire alors que chacun doit se battre individuellement avec ses propres fantômes.
 
Un roman qui dresse un panorama intéressant et peu traité de la société allemande post-seconde guerre mondiale, ébranlée par les vagues d'une histoire que chacun tente pourtant d'oublier et d'occulter. Beaucoup de choses sont abordées : la culpabilité, la justice, la façon dont s'imbriquent la petite et la grande histoire, la place de l'individu par rapport aux événements, la mémoire, la transmission, le poids du silence et des secrets qui cherchent toujours un exutoire pour émerger. Percent également des questions de société, notamment sur le rapport des hommes et des femmes, entre un Jürgen traditionaliste et une Eva plus progressiste et ouverte. Et puis c'est une histoire de famille avec des personnages complexes, une sœur plutôt perturbée, des parents sympathiques mais sur lesquels Eva va finir par se poser des questions : quelle rôle ont-ils joué pendant la guerre et pourquoi n'ont-ils rien fait ou dit ? Autant de questions qu'il est bien difficile de juger hors contexte.  
 
Un bon moment de lecture centré sur le personnage d'Eva, combinant habilement histoire personnelle, événements historiques et questions de société.
 
Titre français : La maison allemande
Titre anglais : The German House
Auteur : Annette Hess
Première édition : 2018

samedi 20 novembre 2021

Afterlives de Abdulrazak Gurnah

Début du XXè siècle / épilogue au début des années 1960, après l'indépendance. 
Une ville portuaire d'Afrique de l'Est et son arrière-pays ; colonie sous domination allemande puis sous mandat anglais.
 
Il y a d'abord Khalifa, issu d'une famille pauvre, de père indien originaire du Gujarati et de mère africaine. Il travaille comme comptable pour Amur Biashara un commerçant indien qui ne s'encombre pas de scrupules ; celui-ci lui fait d'ailleurs épouser sa nièce Asha après l'avoir déposédée.
 
Il y a ensuite Ilyas qui arrive en ville avec une lettre d'introduction auprès d'un marchand allemand. Il a été enlevé par les schutztruppe (troupes coloniales) quand il était enfant puis éduqué dans une mission allemande. Il devient ami avec Khalifa. Sous son impulsion, il retrouve sa sœur Afiya abandonnée petite dans une famille qui l'exploite, il la fait venir en ville et l'éduque puis l'abandonne de nouveau lorsqu'il s'engage dans l'armée allemande où va son allégeance lorsque la guerre éclate.
En attendant le retour d'Ilyas qui disparaît sans donner de nouvelles, Afiya est recueillie par Khalifa et Asha chez qui elle grandit. 

Enfin, il y a Hamza. Jeune recrue de l'armée allemande. Il dégage une aura particulière et s'attire les faveurs de l'officier du régiment qui le prend sous son aile et noue avec lui une relation un peu étrange lui permettant d'apprendre à parler et à lire l'allemand. Nous voilà plongés dans le quotidien des redoutables schutztruppe et de ses féroces askari, un régiment qui va combattre dans une guerre épouvantable entre puissances impériales qui déportent et reproduisent en Afrique le conflit qui fait rage en Europe (première guerre mondiale) . Dans un acte de vengeance, Hamza sera grièvement blessé, recueilli et soigné par des missionnaires avant de rejoindre la ville portuaire où son destin va croiser celui de Khalifa, Asha et Afiya.
 
Un des ouvrages les plus récents du prix Nobel de littérature 2021. Né à Zanzibar (Tanzanie) mais vivant aujourd'hui en Angleterre où il enseigne la littérature, Abdulrazak Gurnah nous fait découvrir le quotidien des habitants d'une Afrique de l'Est à l'époque coloniale. 
Une histoire en forme de boucle, de la disparition de Ilyas que tout le monde attend jusqu'au dénouement permettant de connaître son sort en fin de livre.
 
Ce roman change par rapport au discours de la littérature occidentale parce qu'il n'adopte pas le regard des puissances dominantes écrivant l'histoire (Allemagne puis Royaume Unis) mais celui de la population locale auprès de laquelle les blancs ne sont que des seconds rôles. Il ne s'agit pas d'un roman anti-colonial pour autant, la question n'est pas vraiment là, mais il oriente les projecteurs sur les individu constituant la trame de la société, en leur donnant forme et humanité, avec leurs imperfections, leurs habitudes, dans leur quotidien. C'est donc la vie qui continue, plus ou moins immuable et indifférente, dans un brassage d'ethnies, de croyances, de cultures, montrant un peuple aux multiples facettes avec sa propre histoire, qui cohabite pacifiquement en marge des affaires coloniales. Et puis il y a toutes ces guerres au service desquelles beaucoup d"indigènes" sont entraînés : les guerres de pacification pour le contrôle des territoires, contre les tribus qui résistent et les guerres entre puissances coloniales elles-mêmes. Les forces vives constituent le gros des troupes, organisées selon un système hiérarchique très efficace, qui ne donne pas le même prestige ou les mêmes privilèges selon l'affectation, entre soldats et porteurs notamment, autant de moyens pour assurer allégeance et contrôle... Mais au final, de la chair à canon dont la vie n'a pas la même valeur que celle des européens qui les contrôlent. 
 
Je me suis attachée à cette galerie de personnages plus ou moins fatalistes et résilients, entrouvrant avec simplicité la porte de leur quotidien dans cette cité portuaire grouillante d'activité et de vie. La fin arrive un peu comme une verrue, courte et sans trop de détails ; une petite frustration qui pourtant illustre bien le peu de cas apporté par les puissances coloniales aux colonisés.  
J'ai aimé toutes ces voix qui me donnent envie de poursuivre la découverte de cet auteur comptant une dizaine de romans à son actif - trois seulement traduits de l'anglais en français (mais on peut sans doute espérer d'autres traductions à l'avenir du fait de son prix Nobel).

Tirés du texte :
That was how that part of the world was at the time. Every bit of it belonged to Europeans, at least on a map: British East Africa, Deutsch-Ostafrica. Africa Oriental Portuguese, Congo Belge.
 
They did not know that they were to spend years figthing across swamps and mountains and forests and grasslands, in heavy rain and drought, slaughtering and being slaughtered by armies of people they knew nothing about : Punjabis and Sikhs, Fantis and Akans and Hausas and Yorubas, Kongo and Luba, all mercenaries who fought the European's war for them, the German's shutztruppe, the British with their King's African Rifles and the Royal West African Frontier Force and their Indian troops, the Belgian with their Force Publique. 

The askari left the land devastated, its people starving and dying in the hundreds of thousands, while they struggled on in their blind and murderous embrace of a cause whose origins they did not know and whose ambition were vain and ultimately intended for their domination. (...) Later these events would be turned into stories of absurd and nonchalant heroics, a sideshow to the great tragedies in Europe, but for those who lived through it, this was a time when their land was soaked in blood and littered with corpses.
 
The German civilians were treated with the courtesies befitting citizens of an enlightened combattant nation and were taken away to Rhodesia or British East Africa or Blantyre in Nyasaland where they could be interned by other Europeans until the end of hostilities. It would not do to have Europeans watched over and restrained by unsupervised Africans. The local Africans, who were neither citizens nor members of a nation nor enlightened, and who were in the path of the belligerents, were ignored or robbed and, when necessity required, forcibly recruited into the carrier corps.

We lied and killed for this empire and then called it our Zivilsierungmission. 

Some of the stories in the Standard provided compelling discussion material for the three sages, especially the heated exchanges between settlers who wanted to remove all Africans from Kenya and make it what they called A White Man's Country, and those who wanted to remove all Indians and only allow in Europeans but keep the Africans as labourers and servants, with a sprinkling of some savage pastoralists in a reserve for spectacle. The propositions and their defenders sounded so strange that it was as if the settlers were living on the moon. 

Titre anglais : Afterlives
Pas (encore) de traduction française
Auteur : Abdulrazak Gurnah
Première édition :

dimanche 7 mars 2021

Le stradivarius de Goebbels de Yoann Iacono

 
En 1943, au cours d'une cérémonie organisée à Berlin pour célébrer l'alliance entre l'Allemagne nazie et l'empire du Japon, Joseph Goebbles offre un Stradivarius à une toute jeune virtuose japonaise venue se former en Europe, Nejiko Suwa. Un objet au cœur de ce roman oscillant entre, d'une part, le rapport qu'entretien la japonaise avec son violon et les recherches menées par le narrateur pour en retrouver la trace d'autre part. 
Contre toutes apparences, l'instrument est initialement un cadeau empoisonné pour Nejiko Suwa : elle se l'approprie comme un privilège sans se poser trop de questions sur son origine et se dédie entièrement à la pratique de son art mais elle a du mal à trouver l'âme de l'instrument qui lui résiste ... et si elle ne fait par ailleurs pas de politique et choisit de vivre à Paris, elle n'en est pas moins amenée à se produire un peu partout en Europe au sein du philharmonique de Berlin pour être, symbole de fait, à la fois victime et actrice passive de l'histoire et du monde qui l'utilise. 
Quant au narrateur, Félix Sitterlin, ce violon est avant tout un bien spolié à une famille juive française qu'il faut récupérer, le fil rouge qu'il tire en se faufilant dans l'espace-entre le Japon, l'Europe et les États-Unis- et le temps-avant, pendant et après la seconde guerre mondiale.
 
Le texte et la lecture sont fluides, le ton juste, avec une alternance de points de vues, celle du narrateur qui raconte et des extraits de journaux attribués à Nejiko permettant de lui donner voix. Le récit est d'autant plus intéressant qu'il est basé sur une histoire vraie mais du coup, je regrette l'absence d'une postface de l'auteur qui permettrait de faire la part des choses entre faits et part romancée parfois bien difficiles à déméler alors que la bibliographie fournie montre une documentation solide du sujet. Ce texte n'en soulève pas moins pas mal de réflexions sur la place de l'art et la conscience des artistes par rapport au monde politique et le régime en place, la question de la "collaboration", de la "manipulation" ou de l'intégrité : peut-on continuer à pratiquer son art sans pour autant cautionner ceux qui vous utilisent à des fins de propagande ?  

Un violon, une musicienne japonais et une époque...une relation Allemagne-Japon rarement abordée... une "petite histoire" au cœur de l'Histoire avec sa part sombre et lumineuse, ses alliances, ses symboles, ses compromissions et ses arrangements. 

Extraits du texte : 
Herbert Gerigk (...) est le directeur du Sonderstab Musik, un commando de l'Einsatzstab Reichsleiter Rosenbergen qui confisque tous les biens de valeur des juifs et les rapatrie en Allemagne. En deux ans, dans la France occupée, il a pillé trente-quatre mille cinq cents maisons et appartements juifs, confisqué des milliers de meubles, de tableaux, un seul stradivarius. 

Gerigk savoure sa victoire : il a convaincu Goebbles que la musique est l'art germanique par excellence et qu'elle doit être au cœur de la propagande du régime Nazi, une arme d'asservissement. Quoi de plus servile qu'un orchestre, avec son chef, ses exécutants, ses obéissants, sa cadence, sa mesure ? C'est Gerigk qui a inspiré la mesure du bureau central de sécurité du Reich autorisant la création d'orchestres- Lagerkapelle-dans les camps d'extermination pour apaiser les prisonniers avant leur mise à mort.
 
Cet instrument est davantage qu'un simple encouragement pour votre immense talent. Il symbolise l'unité entre nos deux pays, nos deux peuples. Le perdre ou se le faire voler serait une offense au peuple allemand. Une faute impardonnable qui salirait l'honneur de la nation japonaise toute entière.
 
Depuis l'étranger, les marques de désapprobation dont faut l'objet Furtwangler sont de plus en plus virulentes (...) Même s'il garde savamment ses distances, notamment par ses choix de programmation musicale, le simple fait de rester chef d'orchestre du Philarmonique de Berlin est, pour les éditorialistes, une décision morale. Furtwangler s'est certes toujours opposé à l'expulsion des musiciens juifs de l'orchestre, mais il n'a jamais obtenu gain de cause non plus.
 
Toute sa vie, on se sera servie d'elle comme d'un symbole. Non pas de sa musique ni même véritablement de son violon, mais d'elle, de ce qu'elle incarne : naguère, la musicienne japonaise installée en Europe qui scelle l'alliance des deux empires, et, désormais, la violoniste nippone formée en Europe, modèle à encourager dans ce nouveau Japon modernisé que le général MacArthur est venu bâtir.

Cette parodie de justice est si évidente que lorsque les intérêts américains sont concernés, personne n'est inquiété : Oga en veut pour preuve le sort du général Shiro Ishii, responsable des expérimentations bactériologiques de l'unité 731, qui a négocié de ne pas être inquiété en échange de la transmission aux services secrets américains de tous les résultats de ses macabres expériences.
 
La paix demeure toujours fragile quand elle ne repose pas sur un vigilant travail de mémoire (...) qui se souvient que c'est Hitler qui a instauré le symbole du relais de la flamme olympique aux jeux de Berlin en 1936 ? 

L'oubli de ses propres fautes est la plus sûre des absolutions (Adenauer)

Titre : le stradivarius de Goebbels
Auteur : Yoann Iacono
Première édition : 2021

lundi 18 novembre 2019

Ces rêves qu'on piétine de Sébastien Spitzer

Fin de la seconde guerre mondiale.

D'un côté, une colonne de prisonniers évacuée des camps dans une course frénétique, apothéose de la folie et de la violence pour tenter de faire disparaître toutes traces des crimes perpétrés par les allemands alors que l'avancée ennemie est de plus en plus pressante. On suit le sort de nombreux personnages qui aboutissent à la dernière des leurs, Ava, petite fille mutique née dans les camps et le précieux rouleau de lettres protégées par une poche de cuir qu'elle garde avec elle : ces missives relatent l'histoire de prisonniers des camps de la mort nazis, un dernier témoignage sur ce qu'ils ont vu et subit, des lettres qui s'ajoutent les unes aux autres, de plus en plus urgentes, en passage de relais, comme un ultime cri de survie véhiculé par l'enfant pour lui rendre symboliquement la voix.
À l'origine de cette chaîne, Richard Friedlander, un père juif s'adressant à sa fille aimée qui a pourtant choisi de l'éloigner et de prendre ses distances avec lui afin d'assouvir ses ambitions.

D'un autre côté, dans Berlin bombardé et le bunker des derniers dignitaires nazis, nous suivons les derniers jours et heures de Magda Goebbles qui s'y terre avec ses six enfants. Nous découvrons son parcours, l'enfance, l'amour déçu et l'ambition froide qui en ont fait la femme la plus puissante du Reich, mère d'une famille parfaite souvent mise en scène.
Mais si tout cela n'était finalement qu'une illusion ?

Un contexte historique qui n'a certes rien de nouveau mais auquel l'auteur apporte pourtant sa marque et un nouveau souffle. Il tresse habilement ses deux trâmes sous le regard des enfants qui, d'un côté comme de l'autre, sont entraînés dans cette histoire malgré eux, innocentes victimes des événements, outils de propagande ou dépositaire de l'espoir. Une écriture très belle et travaillée, pleine de symboles et d'oppositions, entre par exemple l'affolement qui régne dans la campagne et la "paix" qui émane du personnage de Magda, ne doutant de rien, sûre d'elle et de ce qu'elle doit faire.
Une histoire absolument terrible, basée sur des faits historiques, bien connus pour toute la partie concernant le bunker, très documentée mais plus romancée pour la partie du père, Richard.

Un premier roman très réussi et un auteur à suivre.

 Extrait du texte :
Comme un certificat d'humanité. Je souffre, donc je suis. C'est la Maxime des prisonniers.

Titre : Ces rêves qu'on piétine 
Auteur : Sébastien Spitzer
Première édition : 2017

lundi 21 janvier 2019

Le problème Spinoza / The Spinoza Problem d'Irvin Yalom


En 1941, sur ordre d'Alfred Rosenberg - théoricien du nazisme jugé et condamné à mort au procès de Nuremberg - la bibliothèque Spinoza de la maison de Rijnsburg aux Pays-Bas fut pillée et ajoutée aux trésors de guerre accumulés par les nazis pour alimenter leur grand projet de führermuseum. Mais qu'est-ce qui fascinait tant Alfred Rosenberg chez Spinoza, reconnu comme l'un des plus grands philosophes, juif excommunié par sa communauté d'Amsterdam en 1656 à cause de ses idées peu orthodoxes pour l'époque ?

La réponse à cette question, c'est le problème Spinoza, romancé et imaginé par Irvin Yalom qui met en rapport de façon originale et très abordable ces deux personnages, Spinoza et Rosenberg, en les replaçant dans le contexte de leurs époques, le XVIIe et le XXe siècle au travers de leurs deux histoires personnelles, racontées en alternance, aussi passionnantes l'une que l'autre. C'est remarquablement bien écrit, que ce soit la psychologie des personnages ou l'aspect vulgarisation des idées et théories de Spinoza qui ne sont pourtant pas réputées d'un abord évident (mais quand on sait qu'Irvin Yalom est professeur en psychiatrie à Stanford, existancialiste et psychothérapeute, on comprend mieux...). Chaque chapitre se termine sur une note qui donne envie d'en savoir plus si bien qu'on aurait presque envie de lire les deux histoires en parallèle plutôt qu'en alternance.
En fin de livre, l'auteur donne des éléments pour faire la part du vrai et du romancé.

Au travers de ces deux individualités, on touche à l'histoire, à celle des idées, à la philosophie, à la psychanalyse. C'est riche, c'est dense, c'est instructif et c'est tout simplement pas-sion-nant.
Une certitude encore : Irvin Yalom est un auteur que je vais continuer à explorer. 

Titre original : The Spinoza Problem
Titre français : Le problème Spinoza
Auteur : Irvin Yalom
Première édition : 2012

dimanche 7 janvier 2018

La vie secrète des arbres de Peter Wohlleben


Peter Wohlleben est allemand, ingénieur et garde forestier. Pendant plusieurs dizaines d'années, son travail au contact des forêts l'a amené à observer et découvrir de plus près ces entités vivantes relativement méconnues du fait notamment de leur espérance de vie, dépassant de loin celle de l'homme. Il partage cette passion des arbres et de la nature en écrivant, avec déjà plusieurs livres à son actif, La Vie au coeur de la forêt et l'Horloge de la nature" ainsi que ce best-seller en Allemagne traduit en 25 langues, La vie secrète des arbres.

Dans ce livre de vulgarisation très abordable, Peter Wohlleben raconte la vie des arbres et des forêts, de la naissance à la mort, avec beaucoup d'éléments inattendus et surprenants relatifs à la vie sociale et familiale de ces grands végétaux. On y apprend que les arbres communiquent et fonctionnent sur la base d'un réseau solidaire, qu'ils possèdent un cerveau sachant compter et repérer les changements de saisons ou encore qu'ils élèvent leurs petits sur qui ils veillent. On découvre toutes sortes de stratégies pour la reproduction, pourquoi les feuilles sont vertes, changent de couleur à l'automne et tombent en hiver ou comment les forêts évoluent et migrent au fil du temps. Les interractions avec le reste du milieu naturel ne sont pas oubliées, que ce soit la compétition entre les espèces pour la survie en forêt, les relations avec les champignons, les insectes et les animaux/oiseaux de la forêt ou encore le rôle de l'eau ou de la lumière...

On peut lire l'ouvrage d'une traite ou en butinant d'un sujet à l'autre avec une quarantaine de thèmes/chapitres indépendants, assez courts offrant un panorama complet sur les arbres/les forêts et leurs interractions avec le monde environnant.

La version illustrée du livre complémente le texte de photos magnifiques, pour le plaisir des yeux.

Un beau livre et un véritable plaidoyer pour les arbres, instructif et passionnant. À mettre entre toutes les mains, en particulier celles des amoureux de la nature ou des curieux avides d'apprendre de nouvelles choses !
Des histoires sur les forêts (pas un ouvrage scientifique) qui m'ont régalée même si je dois avouer un amour des arbres constituant une partialité de départ et un a priori favorable à cette lecture.  

Titre : La Vie Secrète des arbres, ce qu'ils ressentent, comment ils communiquent
Auteur : Peter Wohlleben
Première édition : 2016 

mercredi 13 décembre 2017

L'ordre du jour d'Éric Vuillard


À l'ordre du jour : l'Anschluss, l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne nazie le 18 mars 1938 avec un coup de projecteur sur quelques scènes clés ayant mené à l'événement ou en découlant :

- Une "réunion secrète" de février 1938 au cours de laquelle 24 dirigeants de sociétés allemandes - Krup, Opel, IG Farben, BASF, Siemens, etc - rencontrent Goering et Hitler et où il est question du financement de la campagne du parti nazi,

- Une "visite de courtoisie" de Lord Halifax en Allemagne où il rencontre Goering et Hitler, à l'issu de laquelle il exprimera son soutien à certaines idées,

- Des "intimidations" et une "entrevue au Berghof" entre Hitler et le chancelier autrichien Schuschnigg sommé d'ouvrir son gouvernement à des ministres nazis sous menace d'invasion militaire,

- Un déjeuner d'adieu à Downing Street pendant lequel Ribbentrop monopolise l'attention de son audience pour gagner du temps et retenir Chamberlain, un premier ministre britannique trop poli quand commence l'invasion de l'Autriche par les troupes allemandes,

- Une "blietzkrieg" et un "embouteillage de panzers" qui pourraient être presque comiques si on n'en connaissait pas les suites et conséquences tragiques,   

Et aussi les vélléités autrichiennes de résister à la pression nazie,
les accords de Munich et les faux espoirs de paix avec Chamberlain, Daladier, Mussolini et Hitler,
la mécanique implacable et parfaitement bien huilée de la machine de propagande nazie,
ou encore, la résistance par le suicide d'autrichiens anonymes ...

Un livre qui ressemble plus à un essai historique, voire même à une sorte de pamphlet, qu'à un roman pour décortiquer à touches courtes mais percutantes la mécanique d'un événement marquant le moment où l'Europe bascule, porteur de tous les prémisses de la seconde guerre mondiale et des horreurs qui l'accompagneront. Une succession de scènes où les personnages sont de simples acteurs jouant leur rôle, les uns exerçant et affinant leur pouvoir en s'appuyant sur les faiblesses, les peurs, la bêtise et/ou les lâchetés des autres.
Le ton est incisif et sans concession et Éric Vuillard n'hésite pas à jouer sur une large variété de registres (comique, ironique, dramatique, sobre, accusateur, allusif) pour dénoncer une histoire implacable qui n'était peut-être pas si inéluctable.

Un livre inhabituel, intéressant et bien écrit, une bonne combinaison justifiant sans doute un prix Goncourt !

Tiré du livre :
- La corruption est un poste incompressible du budget des grandes entreprises, cela porte plusieurs noms, lobbying, étrennes, financement des partis.
- Cette réunion du 20 février 1933, dans laquelle on pourrait voir un moment unique de l'histoire patronale, une compromission inouïe avec les nazis, n'est rien d'autre pour les Krupp, les Opel, les Siemens qu'un épisode assez ordinaire de la vie des affaires, une banale levée de fonds. Tous survivront au régime et financeront à l'avenir bien des parties à proportion de leur performance. 
- C'est curieux comme jusqu'au bout les tyrans les plus convaincus respectent vaguement les formes, comme s'ils voulaient donner l'impression de ne pas brutaliser les procédures, tandis qu'ils roulent ouvertement par-dessus tous les usages. On dirait que la puissance ne leur suffit pas, et qu'ils prennent un plaisir supplémentaire à forcer leurs ennemis d'accomplir, une dernière fois, en leur faveur, les rituels du pouvoir qu'ils sont en train d'abattre. 
- l'héroïsme est une chose bizarre, relative,
- Toutes les misères ont pour chef-d'oeuvre l'âme humaine
- Si l'on soulève les haillons hideux de l'Histoire, on trouve cela : la hiérarchie contre l'égalité et l'ordre contre la liberté.

Titre : L'ordre du jour
Auteur : Éric Vuillard
Première édition : 2017
Prix Goncourt 2017

jeudi 23 novembre 2017

Retour à Lemberg / East West Street de Philippe Sands



Quatre hommes :
- Léon, le grand-père de l'auteur, parti avec ses secrets mais dont les quelques papiers, photos, lettres et autres documents conservés sont autant d'indices permettant de reconstituer une vie pour remonter la piste familiale,
- Herst Lauterpacht, juriste à qui est attribuée la paternité de la notion de "crime contre l'humanité" qu'il a développée dans le but de protéger les individus au niveau supranational et qui a été mise en oeuvre la première fois au tribunal de Nuremberg,
- Raphael Lemkins, autre juriste qui a inventé le terme de "génocide" et ce qu'il recouvre dans le but de protéger les "groupes". Une notion difficile à cerner juridiquement qui n'a pas trouvé son aboutissement à Nuremberg mais un peu plus tard, dans la charte des Nations Unies puis au moment de la création du TGI (Tribunal de Grande Instance) de la Haye,
- Hans Franck, ancien avocat d'Hitler, haut dignitaire nazi, Gouverneur général des territoires occupés polonais après 1939 où il avait été surnommé "le bourreau de Pologne". Il était l'un des principaux juristes du national-socialisme, artisan de decrets plaçant la communauté nationale au dessus de tout le reste, au détriment des droits des individus et des groupes. Il a été jugé et condamné au procès de Nuremberg.
Le point commun ? Le droit international et une ville, Lemberg aussi appelée Lviv, Lvov ou Lwow selon les époques et l'État l'englobant.

En 2010, à l'occasion d'une conférence faite à l'université de Lemberg pour parler des origines du droit international, Philippe Sands découvre que cette ville où il se rend pour la première fois est tout à la fois le berceau de sa famille et celui où ont vécu et été formés les deux hommes qui ont introduit les notions de "crime contre l'humanité" et de "génocide", fondements de ce droit international. Autre "coïncidence" : cette ville au destin tragique, fut placée sous le joug du bourreau de Pologne, accusé phare au procès de Nuremberg - tout aussi historique en termes de droit international... Avant ces constats de Philippe Sands, personne n'avait fait le rapprochement sur le rôle joué par cette ville au coeur de la création du système moderne de justice internationale.

Dans cet essai, Philippe Sands nous livre le résultat des enquêtes que cette découverte a provoquée chez lui, menées pendant plus de six ans. Il remonte le temps en s'appuyant sur une énorme recherche bibliographique et humaine, il retrouve des témoins, se déplace, soulève toutes les pierres possibles et imaginables dans le soucis de donner réponse à toutes ses interrogations ... Il nous livre les portraits exhaustifs de quatre hommes, non seulement sur le plan académique mais aussi profondément humain pour expliquer leur vécu, leur cheminement intellectuel, leurs valeurs ou leurs motivations ... Derrière les individus, il retrace toute l'histoire du développement du droit international replacé dans son contexte historique, du maladroit traité de Versailles à aujourd'hui, les racines, les questionnements, les freins, les luttes de pouvoirs, les motivations ou encore les limites qui subsistent ... L'ensemble est éclairé par l'expérience familiale qu'il tente de retracer, formant une sorte de cas d'école.      

Je ne suis pas du tout spécialiste des questions juridiques mais comme tout le monde, j'ai entendu parler de ces questions de "crime contre l'humanité" ou de "génocide". Elles sont parfaitement expliquées dans ce livre bien écrit, ni trop ardu ni trop technique, facile à lire malgré quelques longueurs ...mais on peut difficilement reprocher à l'auteur, juriste, sa volonté d'être exhaustif alors qu'il rend par ailleurs tout son discours très humain avec plusieurs passages particulièrement émouvants. C'est un peu la rencontre de la petite et de la grande histoire qui forment le tissu de notre société, de nos tatonements et de nos croyances ... et c'est passionnant !   

Tiré du livre (quelques passages, du prologue seulement ... sinon il me faudrait recopier une trop grande partie du livre !) :
- Retour à Lemberg est un livre sur l'identité et le silence, mais c'est aussi une sorte de roman policier à double entrée : la découverte des secrets de ma propre famille, d'une part, et, d'autre part,l'enquête sur l'origine personnelle de deux crimes internationaux qui m'occupent dans ma vie professionnelle au quotidien, le génocide et le crime contre l'humanité. 
- Lemberg, Lviv, Lvov et Lwow désignent la même ville. Le nom a changé, ainsi que la composition et la nationalité de ses habitants, mais les lieux et ses bâtiments n'ont pas bougés, même si la ville a changé huit fois de mains entre 1914 et 1945. 
- Lauterpacht sera reconnu comme l'un des plus brillants esprits juridiques du XXè siècle et le père du mouvement moderne des droits de l'homme. 
- Lemkin a trouvé une expression pour décrire le crime (...) Il l'a appelé "génocide". Contrairement à Lauterpacht qui s'est focalisé sur les crimes contre l'humanité et la protection des individus, Lemkin s'est davantage intéressé à la protection des groupes. 
- Le procès de Nuremberg avait donné une impulsion très forte au mouvement des droits de l'homme (...) [il] ouvrait la possibilité inédite de voir les dirigeants politiques jugés par une cour internationale, quelque chose qui n'avait jamais existé auparavant. 
- pour prouver le génocide, vous devez montrer que le meurtre est animé par une intention de détruire le groupe, tandis que, pour prouver le crime contre l'humanité, une telle intention n'a pas besoin d'être établie.  (...) La distinction est-elle importante ? (...) La question resta en suspens, elle ne m'a pas quitté depuis.

Titre original : East West Street, On the Origins of "Genocide" and "Crimes Against Humanity"
Titre français : Retour à Lemberg
Traduction : Astrid von Busekist 
Auteur : Philippe Sands
Première édition : 2016

jeudi 21 septembre 2017

Enfants de nazis de Tania Crasnianski



Dans cet essai, Tania Cranianski s'intéresse au sort des enfants de quelques nazis célèbres pour savoir comment ils ont composé face au destin de leurs pères, un jour hommes tous-puissants héros de la nation, le lendemain criminels de guerre conspués. Comment vit-on quand on s'appelle Himmler, Göring, Hess, Franck, Bormann, Höss, Speer ou Mengele ?

 "Les enfants dont l'histoire est évoquée dans cet ouvrage n'ont connu qu'une seule facette de la personnalité de leur père. L'autre leur sera rapportée après la défaite. Pendant la guerre, ils sont trop jeunes pour comprendre ou même percevoir ce qui se passe. Nés entre 1927 et 1944, les plus âgés ont moins de dix-huit ans lors de la débâcle. De leur enfance, ils ne conservent généralement que le souvenir des verts pâturages de Bavière.Beaucoup ont vécu dans l'enceinte sécurisée autour du Berghof, le chalet de montagne du Führer, sur le massif de l'Obersalzberg, au sud de Munich, près de la frontière autrichienne. Cette zone isolée et interdite, réservée au Führer, était à l'abri des méandres de la guerre et de ses atrocités. Plus tard, et pendant de longues années, le IIIè Reich n'était tout simplement pas au programme des écoles allemandes." 

De sa triple origine allemande, française et russe, l'auteur a toujours ressenti une incidence particulière de sa part teutonne plus lourde à porter que les autres. Juriste de formation, elle s'interroge en introduction et en conclusion de l'ouvrage sur la culpabilité, le poids de l'héritage familial et à plus large échelle celui de l'impact de l'héritage des années nazis sur tout un peuple. Mais le coeur du livre qui étaye ses analyses, ce sont les portraits de famille qui constituent les huit chapitres centraux. Chacun est consacré à une famille pour laquelle l'auteur reprend le parcours du père, comment ont grandi les enfants et ce qu'ils sont devenus. Elle s'appuie sur les nombreux documents disponibles (archives, interviews, livres, etc.) et n'a rencontré qu'un seul de ces enfants. Au final, autant de destinées que d'enfants qui dépendent du contexte familiale et affectif de chacun ou de l'âge qu'ils avaient lorsque le lien paternel s'est rompu.
Des enfants "maudits" qui ont dû porter les crimes de leur pères et faire face du jour au lendemain à la violence psychologique qui en résulte, sans repère ou accompagnement pour y faire face.      

"Ils étaient des enfants de héros, après la guerre ils sont devenus des Täter Kinder, des "enfants de bourreaux". Or rien ne les avaient préparés au nouvel ordre mondial dans lequel ils font figure de parias. (...)
Chacun de ces enfants est singulier, et s'arrange avec son histoire familiale de façon spécifique et complexe. De nombreux éléments entrent en ligne de compte : le genre (fille ou garçon), la structure familiale (enfant unique ou famille nombreuse), les liens affectifs (mère aimante ou froide, père affectueux ou distant). On peut certes rapprocher certains parcours, mais aucun n'est identique à l'autre. Le seul dénominateur commun est l'impossibilité de faire fi de son histoire familiale, tant elle constitue un lourd tribut. (...) Comme ces enfants toujours hantés par le destin paternel, le passé nazi reste présent à nos mémoires. Même lorsque les victimes ne seront plus là pour témoigner, quand la traque des derniers nazis sera loin de nous, la résonance de leurs noms continuera de nous interpeller. 
C'est en ce sens que leur histoire rejoint l'Histoire."

Peut-être pas aussi détaillé et poussé qu'on le souhaiterait mais une étude facile à lire qui alimente une vraie réflexion sur les thèmes soulevés par l'auteur, la culpabilité, l'héritage familial et plus largement celui du nazisme, la parole, le secret ou encore la transmission.

Nota :
Le chapitre sur Mengele concorde en tous points avec le roman La disparition de Josfe Mengele d'Olivier Guez lu précédemment.

Titre : Enfants de nazis
Auteur : Tania Crasnianski
Première édition : 03/2016

Tiré du livre :
- Doit-on se sentir responsable, voire coupable, des faits commis par ses parents ? L'histoire familiale nous façonne irrémédiablement au cours de notre jeunesse. Lorsqu'un héritage est aussi sinistre, il ne peut être sans incidence, même s'il est communément admis que les enfants ne sauraient être tenus pour responsables des fautes de leurs parents. Ne dit-on pas que "le père à deux vies, la sienne et celle de son fils" ou encore "tel père, tel fils"?

- L'ombre silencieuse de la guerre a plané sur l'Allemagne et aussi sur la France pendant de longues années. Elle plane encore, mais les langues se sont déliées. Quand j'étais enfant, on se soumettait au diktat du silence. Comme mon grand-père, les générations qui ont suivi la guerre évitaient d'en parler. (...) La transmission ne s'est pas opéré. (...) " ...aucun Russe ne représente le goulag, aucun Français la Révolution française ou la colonisation, ils ont chacun leur histoire nationale (...) En revanche, on identifie l'Allemagne au nazisme.   

- L'opinion publique souhaite que l'on identifie chez ces criminels des pathologies spécifiques, qui expliqueraient l'atrocité de leurs actes. Mais ceux qui se sont penchés sur le sujet n'ont jamais réussi à mettre en avant une personnalité propre aux exécuteurs. Lors du procès d'Eichman à Jérusalem, un des psychiatres chargés de l'examiner souligne que son comportement à l'égard de sa femme et de ses enfants, de son père et de sa mère, de ses frères, sœurs et amis, est "non seulement normal, mais tout à fait recommandable". On voudrait croire que ces gens-là sont des monstres sanguinaires, car leur "normalité" paraît bien plus terrifiante. "les monstres existent, mais ils sont trop peu nombreux pour être vraiment dangereux, ceux qui sont plus dangereux, ce sont les hommes ordinaires" constate Primo Levi. 

- Nous n'héritons pas de la culpabilité mais nous héritons des actions coupables de nos ancêtres.