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lundi 28 mars 2022

Dernier rapport sur les miracles à Little No Horse / The Last Report on the Miracles at Little No Horse de Louise Erdrich

 
En 1996, le père Damien est un très vieil homme, témoin privilégié de la vie de la paroisse de Little No Horse dans laquelle il a été affecté au début du 20ème siècle au cœur d'une réserve indienne Ojibwé du Dakota du Nord. La correspondance qu'il adresse depuis des décennies à ses supérieurs - jusqu'au Pape, est restée jusque là lettre morte. Mais un beau matin, il voit débarquer le père Jude chargé d'enquêter sur la vie de sœur Léopolda, en préalable à une éventuelle procédure de béatification. Entre présent et passé, certains secrets soigneusement gardés et verrouillés au fond de la mémoire et d'autres partagés au cours d'interviews enregistrées (le lecteur, complice, ayant accès à certaines informations que le père Jude n'aura jamais), c'est presque un siècle d'une chronique individuelle et paroissiale qui nous est livrée ...
 
Un "pitch" relativement simple pour un scénario qui ne l'est absolument pas, surprenant et alambiqué à souhait par une Louise Erdrich qui finit de me convaincre de ses qualités de conteuse exceptionnelle même si je n'en doutais plus vraiment après la lecture de La malédiction des colombes / Plague of Doves et Dans le silence du vent / The Roundhouse. Cette fois, dès le départ, le lecteur est mis dans la confidence et connaît le secret du père Damien, un secret qu'il arrivera à garder envers et contre tout et expliquant une sensibilité, une tolérance, une perception et un regard si particulier porté sur le monde.
 
Cet étonnant père Damien est d'abord un être humain fait de chair et de sang, un imposteur, la victime consentante d'un chantage, un acteur défini par l'ambiguïté de son histoire personnelle peu conventionnelle dans laquelle interviennent un braqueur de banque et des inondations, une passion dévorante de la musique et des livres, des amours on ne peut plus charnels, une amitié sans faille avec le plus païen de ses ouailles, etc.
Le père est aussi un témoin de la vie dans la réserve où les épreuves s'enchaînent, conditions de vie précaires, famines, épidémies, morts, abandons, crime impuni, trafic des terres, dans une ambiance de rivalité de clans entre les Nanapush, les Morrissey, les Kashpaw, les Puyat, les Lazare. 
Et puis il y a aussi toute la dimension spirituelle du personnage qui vit sa foi confronté à des phénomènes touchants à l'extraordinaire, aux croyances indigènes, aux esprits, aux rêves, à la magie et à la possession. Un père qui se pose des questions sur la conversion, la conscience, la confession et l'absolution, la foi, la place de l'Église, etc.
 
Un roman baroque, improbable et très riche, offrant matière à réflexion sur beaucoup de sujets touchant à l'humanité, aux cultures et aux traditions, aux rapports hommes-femmes, à la spiritualité, sans pour autant tomber dans le piège de l'angélisme d'un côté ou de l'autre. Un livre qui continue à trotter dans mon esprit une fois ses pages refermées, un de ses ouvrages subtilement forts qui laissent discrètement mais profondément leur trace.
 
Du même auteur, voir aussi :

Titre français : Dernier rapport sur les miracles à Little No Horse
Titre original : The Last Report on the Miracles at Little No Horse
Auteur : Louise Erdrich
Première édition : 2001

jeudi 24 mars 2022

Dans le silence du vent / The Round House de Louise Erdrich

États-Unis / Dakota du Nord - Été 1988.
Pour Joe, 13 ans, l'agression et le viol de sa mère marquent la perte de l'innocence et le début d'un été initiatique au cours duquel il va être confronté aux questions du droit et de la justice particulièrement complexes lorsque l'on vit dans une réserve indienne.
 
Dans ce roman, Louise Erdrich nous fait pénétrer dans un univers très proche de celui que j'avais découvert dans La malédiction des colombes / The Plague of Doves avec un cadre similaire - celui d'une réserve indienne du Dakota du nord - et des personnages que l'on semble retrouver - la tante, le grand-père, le juge tribal, le curé, etc. L'histoire est toutefois très différente. 
Le shéma narratif suit la chronologie des évènements de cet été tragique en nous permettant de suivre les bouleversements et les agissements de Joe, narrateur adulte devenu avocat qui revient sur cette période fondatrice de son adolescence. 
Il y a d'abord le choc, l'incompréhension et le deuil d'un cocon familial qui n'existe plus quand la mère s'isole du monde et se mure dans le silence. Il y a ensuite l'espoir d'agir avec son père, juge tribal avec lequel il reprend l'ensemble des dossiers de la réserve à la recherche d'indices ; un exercice qui s'avère finalement source de désillusions et de déception lorsque l'adolescent comprend la "futilité" des affaires jugées et les principes du "mille feuille" constitué des différentes juridictions traitant des affaires indiennes, compléxité et injustice garanties. Il y a la révolte lorsque le coupable est retrouvé et arrêté puis libéré pour des questions de technicalité. Il y a aussi l'amitié et le désir d'action du garçon qui va mener sa propre enquête avec ses copains pendant leurs vacances d'été, en parcourant à vélo tous les coins de la réserve à la recherche d'explications. Dans ce contexte sociologique particulier, ces jeunes personnages pas tout à fait sortis de l'enfance vont faire l'expérience du monde des adultes, une mise à l'épreuve leur faisant toucher une large palette de sentiments avec, à la clé, des décisions difficiles et irréversibles. Reposant sur les épaule d'un personnage de Joe très attachant, une trame plutôt "lourde" mais pas pour autant empoisonnée ni exempte de légèreté et de joies, oscillant entre colère, peur, culpabilité, impuissance largement contrebalancées par l'amitié, l'amour, l'insouciance, la solidarité ...
 
Un récit encore une fois admirablement construit, un fil tiré après l'autre jusqu'à ce que l'image d'ensemble prenne clairement forme ... pas tout à fait celle qu'on attendait.
Louise Erdrich montre une maîtrise parfaite du fond et de la forme qu'elle met au service de sa communauté pour lui rendre humanité et dénoncer les fléaux qui la frappe dans l'indifférence générale : ici, les violences et viols des "indigènes" qui restent monnaie courante, l'impunité de ceux qui commettent ces crimes et la complexité d'un système judiciaire infantilisant dans lequel la notion de justice semble bien diffuse. CQFD. Puissant et révoltant ! 

Du même auteur, voir aussi :

Titre français : Dans le silence du vent
Titre anglais : The Round House
Auteur : Louise Erdrich
Première édition : 2012

dimanche 5 décembre 2021

La Malédiction des colombes / The Plague of Doves de Louise Erdrich

 
États-Unis - Dakota du nord

Pluto est une petite ville (imaginaire) édifiée aux temps des pionniers de la construction du chemin de fer, située à proximité d'une réserve indienne.
C'est là qu'à la fin des années 1960, Evelina et son frère encore enfants écoutent leur grand-père Mooshum, un vieil homme irrévérencieux et porté sur la bouteille, raconter ses histoires du passé aux versions régulièrement revisitées. Il n'y en a qu'une un peu à part, confiée une seule fois, celle du meurtre de toute une famille de fermiers, survenue 50 ans plus tôt, jamais élucidée mais pour laquelle quatre indiens de la réserve ont été lynchés sans autre forme de procès. Un épisode qui, à des degrés divers et sur plusieurs générations, a touché toute la communauté locale, blanche, indienne et/ou métis. 
 
Avec ce roman chorale dans lequel alternent les voix, les points de vues et les époques couvrant presque un siècle d'histoire, Louise Erdrich nous offre la chronique de ce petit coin perdu de l'Amérique marquée par un drame, avec ses communautés qui cohabitent, s'observent, se méprisent ou se fondent parfois au cœur d'une société rurale qui s'atrophie irrémédiablement. 
S'y côtoient une famille indienne, un juge tribal, un banquier détourneur de fonds passionné de philatélie, un prédicateur illuminé, des prêtres, une femme médecin, des vieilles dames avides de secrets et de confessions qui consignent et publient l'histoire locale dans une gazette, des témoins et/ou des descendants liés à "l'affaire" du meurtre et du lynchage, des honnêtes gens et d'autres pas. Tous ces personnages se révèlent à travers ce que les autres perçoivent d'eux et de leur vécu, il est question d'amour et de haine, de culpabilité et d'innocence, de cupidité, de religion, de racisme, de musique, d'éducation, d'un peu de tout ce qui fait la vie.
 
La construction du roman est déroutante au départ tant il semble partir dans tous les sens mais il faut se laisser guider, chaque chapitre se termine sur un élément qui semble annoncer le passage de relais pour le suivant, et il faut faire confiance au talent de l'auteur qui maîtrise parfaitement son art : chaque chapitre, chaque histoire, chaque secret est comme la touche du peintre qui, petit à petit, vient enrichir la toile pour donner forme à son oeuvre, un tableau qui ne se révèle pleinement qu'une fois achevé. Le livre maintenant refermé, je trouve qu'il est remarquablement composé, tout finit par s'imbriquer et à prendre sens, chaque détail a son importance (les timbres, le violon, etc.) et la dimension humaine de chaque personnage est rendue dans toute sa complexité, jamais tout noir ou tout blanc parce que les choses ne sont jamais aussi simples qu'elles paraissent et qu'il y en a toujours qui nous échappe si on ne prend pas en compte tous les points de vues. Un livre pour s'en laisser conter, bien écrit, riche et dense sur tous les plan, je suis séduite !
 
Auteur américaine aux origines amérindiennes revendiquées, Louise Erdrich a une bibliographie déjà conséquente mais je la découvre avec ce livre. Nul doute que je m'y intéresserai à nouveau car me voilà piquée !
 
Extraits du texte :
I saw that the loss of their land was lodged inside them forever. This loss would enter me, too. Over time, I came to know that the sorrow was a thing that each of them covered up according to their character - my old uncle through his passionate discipline, my mother through strict kindness and cleanly order. As for my grandfather, he used the patient art of ridicule. 
 
What men call adventures usually consist of the stoical endurance of appealing daily misery.
 
Freedom, I found, is not only in the running but in the heart, the mind, the hands. 

There are ways of being abandoned even when your parents are right there. 

When we are young, the words are scattered all around us. As they are assembled by experience, so also are we, sentence by sentence, until the story takes shape. 

The present was enough, though my work in the cemetery told me every day what happens when you let an unsatisfactory present go on long enough : it becomes your entire history.
I'd already picked my quote : the universe is transformation.
 
Titre français : La malédiction des colombes 
Titre original : The Plague of Doves
Auteur : Louise Erdrich
Première édition : 2008

mercredi 29 juillet 2020

La note américaine / Killers of the Flower Moon de David Grann


David Grann s'est intéressé à un épisode peu plorieux de la petite histoire américaine, celui des meurtres en série et des décès suspects encore plus nombreux dont furent victimes les membres de la tribu Osage dans l'Oklahoma des années 1920, à une époque où l'or noir avait fait d'eux des indiens millionnaires.

Des familles indiennes décimées, un règne de la terreur et de la suspicion, des spoliations, des mises sous tutelles en application de lois indiennes débilitantes, des individus peu scrupuleux et d'autres entièrement dédiés à la découverte de la vérité, des enquêtes baclées qui piétinnent jusqu'à ce que le Bureau of Investigation prenne les choses en main sous la houlette de Hoover qui utilisa l'épisode pour introduire des méthodes scientifiques nouvelles tout en s'assurant une prise de pouvoir qui permettra au modeste BOI de se transformer en puissant FBI. 
 
Dans cet essai, David Grann nous livre ainsi les résultats d'une enquête très approfondie, en partant des premiers meurtres (ceux considérés comme tels) avec une remise dans le contexte de l'époque. Ils s'appuie sur les archives judiciaires, les journaux d'époque, des témoignages pour donner un éclairage aussi large que possible sur cette affaire incroyable et ses conséquences, aussi bien institutionnelles que personnelles pour beaucoup de familles restant encore traumatisées plusieurs générations après. Il nous livre les éléments officiels mais aussi les interrogations qui subsistent sur les cas non élucidés ou même non référencés, ceux qui continuent de hanter les descendants Osage suvivants aujourd'hui. Il dresse des portraits et redonne la part belle aux acteurs du terrain, ceux qui ont essayé de déméler la vérité.

Bien après la fin des guerres indiennes, l'indifférence, la collusion, l'avidité, le préjudice et la "supériorité blanche" se révèlent tous aussi dévastateurs pour ce peuple indigène martyrisé d'une façon bien plus insidieuse que lors d'une guerre ouverte. Un livre qui mélange un peu les genres, entre le polar / cold case et le roman historique, il recèle une foultitude d'informations passionnantes, notamment sur la période de grandeur et d'extravagance liée à la fortune des indiens mais aussi sur le contexte policier, juridique et légal américain d'une autre époque garante d'impunité pour les "cow-boys de la dernière frontière". 
Edifiant !

Tirés du texte :
For years after the American Revolution, the public opposed the creation of police departments, fearing that they would become forces of repression. (...)
Only in the mid-nineteenth century, after the growth of industrial cities and a rash of urban riots - after dread and so-called dangerous classes surpassed dread of the state - did police departments emerge in the Unisted States.   

By 1877, there were virtually no more American buffalo to hunt - a development hastened by the authorities who encouraged settlers to eradicate the beasts, knowing that, in the words of an army officer," every buffalo dead is an Indian gone". U.S. policy toward the tribes shifted from containment to forced assimilation.

A reporter from Harper's Monthly Magazine wrote, "Where will it end ? Every time a new well is drilled the Indians are that much richer." The reporter added, "The Osage Indians are becoming so rich that something will have to be done about it."(...)
Journalists told stories, often widly embroidered, of Osage who discarded grand pianos on their lawns or replaced old cars with new ones after getting a flat tire. (...)
The accounts rarely, if ever, mentioned that numerous Osage had skillfully invested their money or that some of the spending by the Osage might have reflected ancestral customs that linked grand displays of generosity with tribal stature. 

Many Osage, unlike other wealthy Americans, could not spend their money as they pleased because of the federally imposed system of financial guardians (...) The law mandated that guardians be assigned to any American Indians whom the department of the interior deemed "incompetent". In practice, the decision to appoint a guardian - to render an American Indian, in effect, a half citizen - was nearly always based on the quantum of Indian blood in the property holder, or what the state supreme court justice referred to as "racial weakness". A full-blooded Indian was invariably appointed a guardian, whereas a mixed-blood person rarely was.

In 1921, (...) Congress implemented even more draconian legislation controlling how the Osage could spend their money. Guardians would not only continue to oversee their wards' finances; under the new law, these Osage Indians with guardians were also "restricted", which meant that each of them could withdraw no more than a few thousand dollars annually fron his or her trustfund. It didn't matter if these Osage needed their money to pay for education or a sick child's hospital's bills.

The murders had created a climate of terror that ate at the community. (...) 
The world's richest people per capita were becoming the most murdered.    

An Osage speaking to a reporter about guardians, stated, "your money draws 'em and you're absolutely helpless. They have all the laws and all the machinery on their side. Tell everybody, when you write your story, that they're scalping out souls out here."

"It is a question in my mind whether this jury is considering a murder case or not. The question for them to decide is whether a white man killing an Osage is murder - or merely cruelty to animals."

Titre original : killers of the Flower Moon
Titre français : la note américaine
Auteur : David Grann
Première édition : 2017

vendredi 26 juin 2020

Dans le grand cercle du monde / The Orenda de Joseph Boyden

Ce conte est en apparence l'histoire de notre passé.

Au Canada au 17ème siècle, les nations européennes ont pris pied dans le "Nouveau Monde" alors que les Hurons et les Iroquois se livrent une guerre sans merci dont l'issue sera fortement influencée par les nouveaux arrivants qui changent le rapport de forces avec les maladies et les armes apportées dans leur sillage.
Trois personnages nous font découvrir la société huronne et ses transformations irrémédiables alors qu'évolue la vision qu'ils ont des uns et des autres : Oiseau, le guerrier Huron, formidable chef de guerre, Chute-de-neige sa fille adoptive enlevée aux Iroquois après le massacre de sa famille et Christophe Corbeau, jésuite français chargé de l'évangélisation des indigènes dont il apprend la langue et partage le quotidien. Profondément humains et pleins d'interrogations, les trois narrateurs sont entourés d'une foultitudes de figures secondaires plus attachantes les unes que les autres dont Renard, l'ami indéfectible d'Oiseau ou Petite Oie, la guérisseuse dont les croyances traditionnelles se confrontent à celles prêchées par le Corbeau. 

Au fil des pages, modes de vie, aspirations, moeurs, croyances, traditions et autres éléments constituant la trâme d'une société puissante prennent véritablement vie autour du "village" d'Oiseau abritant plusieurs milliers d'âmes. Une vie semi-nomade, rythmée par les saisons, la culture des trois soeurs - maïs, courge, haricot - le respect de la nature et de ses esprits (l'orenda) sans pour autant être exempte d'une violence inouïe, notamment dans ses rapports avec l'ennemi.
Formidables commerçants, les Hurons étaient amis des français avec lesquels ils traitaient lors d'expéditions estivales qui les obligeaient à traverser des territoires ennemis et qui les ont amené à accepter la présence de missionaires dans leurs rangs ...

Le texte de cette fresque épique est riche et magnifiquement évocateur, dénué d'angélisme ou d'idéalisation, respectueux des points de vues et des réalités historiques sans chercher à faire peser la "faute" de la disparition d'une société aussi importante que la confédération Wendat (les Hurons) sur les uns ou les autres ;  une chute pourtant inéluctable pliant sous la fatalité historique ...

Joseph Boyden que j'avais déjà découvert dans Le chemin des âmes / Three Days Road, m'a une nouvelle fois passionnée avec ce récit et ces personnages portés par un souffle romanesque qui m'ont transportée en d'autres lieux et d'autres temps pour en rendre toute les dimensions humaines, sociétales et historiques.
Un roman comme je les aime ♥.

Tirés du texte :
Bien qu'on puisse traverser l'Huronie en quelques jours, j'ai appris que cinq nations différentes et néanmoins unies, chacune ayant son propre nom, peuple ce territoire fertile. Celle chez qui je suis s'appelle Our et les autres, Rocher, Corde, Marais et Cerf. Leurs ennemis jurés, les iroquois, sont également divisés en cinq nations, mais il semble que dans leur langue, les hurons leur attribuent collectivement le nom de Haudenosanees.  
Les Hurons, comme Champlain l'a dûment consigné (...) sont les marchands les plus influents au sein de cette vaste contrée, et ils veillent sur leurs affaires avec un oeil de banquier. (...) Ils constituent réellement la clé de l'économie de ce Nouveau Monde. 

(...) le nom de Hurons - ceux qui ont une hure - en raison de la tête des hommes hérissée comme celle de cochons sauvages.

Il m'expliquait que pour arriver à maîtriser leur langue, il fallait d'abord que je comprenne le monde naturel autour de moi. 
Les hurons (...) ne vivent pas au-dessus du monde naturel mais en tant qu'élément de celui-ci. 
Posséder la clé de la langue, c'est établir le lien entre l'homme et la nature. 

En matière d'esprit, ces sauvages croient qu'il existe en nous tous une force vitale similaire, pourrait-on dire, 
à ce que nous, catholiques, croyons être l'âme. 
Cette force vitale, ils l'appellent l'orenda. C'est le côté fascinant. 
Le côté épouvantable, c'est que ces pauvres créatures égarées croient que non seulement les êtres humains, 
mais aussi les animaux, les arbres, les étendues d'eau et jusqu'aux pierres possèdent une orenda. 
En réalité, pour eux la moindre chose dans leur monde contient son propre esprit, sa propre force vitale. 

Les épidémies ont commencé à affecter ces gens-là au cours des dernières années. 
Il ne peut s'agir que d'un signe de Dieu, un message divin. 
Il n'est pas besoin d'être grand clerc pour savoir que d'importants changements s'annoncent 
et que les faibles et les dépravés souffriront. Mais les convertis survivront. 

On en apprend beaucoup en observant la manière dont les gens s'acquittent d'une tâche qui leur déplaît. 
C'est indispensable pour connaître leur caractère. 

Renard appelle les nouveaux des bois-charbons. "ils sont tellement lourds et tellement bêtes", dit-il en regardant deux d'entre eux essayer sans conviction de ramer dans le canoë qui les a accueillis. Avec leurs robes noires toutes neuves, si noires qu'elles absorbent la lumière de cette fin d'été, je trouve parfait le surnom que Renard leur a donné. Pourtant, je continuerai à les appeler des Corbeaux en raison de la façon dont ils sautillent et becquettent les choses mortes ou agonisantes. 
  
Les humains sont les seuls dans ce monde à avoir besoin de tout ce qu'il contient (...). 
Or ce monde ne contient rien qui ait besoin de nous pour survivre. 
Nous ne sommes pas les maîtres de la terre. Nous en sommes les serviteurs.  

Du même auteur :
Le chemin des âmes / Three Days Road

Titre original : The Orenda
Titre français : Dans le grand cercle du monde
Auteur : Joseph Boyden
Première édition : 2013

mardi 9 juin 2020

Les étoiles s'éteignent à l'aube / Medicine Walk de Richard Wagamese

Le whisky tient à l'écart des choses que certaines personnes ne veulent pas chez elles. Comme les rêves, les souvenirs, les désirs, d'autres personnes parfois. (...) Des fois, les choses tournent mal. Quand elles arrivent dans la vie, on peut presque toujours les régler. Mais quand elles arrivent à l'intérieur d'une personne, elles sont plus difficiles à réparer. 

Franck a grandi avec le vieil homme, un blanc qui l'a éduqué en essayant de lui apprendre des "trucs d'indiens" par fidélité aux origines du garçon. Mais de sa mère ou de ses origines, Franck ne sait rien ou pas grand chose sinon que celui qui est son père, Eldon Starlight, n'est qu'une source de déceptions, leurs relations rares et pourries par des promesses d'ivrogne jamais tenues.

Lorsque Eldon atteint le bout du rouleau et se sait aux portes de la mort, il convainc son fils de l'accompagner sur les hauteurs d'une crête sauvage pour y "mourir en guerrier", un pélerinage au cours duquel il va lui livrer les secrets de son histoire qu'il n'a jamais pu confier à qui que ce soit ; une histoire d'amitié qui passe par les camps de travail itinérants et les champs de batailles de la guerre de Corée ainsi qu'une histoire d'amour passionnée mais tragique. Alors que les étoiles s'éteignent, elles scellent la relation père-fils, l'aboutissement du chemin de rédemption et de délivrance pour le père, celui de la découverte de ses racines pour le fils.

Un roman initiatique autour de vies brisées noyées dans l'alcool, en douleur et en pudeur avec aussi des moments d'amour et de joies. Il  y a la valeur du silence et celle de la parole thérapeutique ;  des histoires qui lient les hommes, les font rêver et les renvoient à leurs origines ou leur vécu. Et puis il y a la nature si magnifiquement évoquée sous la plume de Richard Wagamese, sauvage, nourricière, spirituelle ; et aussi, sous tendue, la mémoire des peuples amérindiens au destin malheureux.

Un auteur issu des minorités canadiennes dont la découverte continue de m'enchanter par ses textes si beaux et si durs, réalistes et profondément humains, ses personnages broyés, imbibés d'alcool, son rapport à la nature et à l'héritage indigène. Un texte chargé de mélancholie, de poésie, de valeurs universelles accessible en français d'une œuvre comptant une quinzaine d'ouvrages insuffisamment traduits de l'anglais.
Une valeur sûre ♥️.

Tirés du texte :
J'ai jamais été très porté sur les prières. Du moins, pas comme dans les églises. Mais moi, j'crois que tout est sacré. Alors quand j'dis quelque chose j'essaie toujours juste de ressentir ce que j'ressens et de dire ce qui en vient.

Il en vint à comprendre la valeur des êtres vivants, par sa faculté à les faire disparaître. Prendre la vie était une chose solennelle. La vie était le cœur du mystère.

Jimmy disait tout le temps que nous étions un Grand Mystère. Tout. Il disait que les choses qu'ils faisaient ces Indiens d'autrefois, c'était rien d'autre que d'apprendre à vivre avec ce mystère. Pas le résoudre, pas s'y attaquer, pas même chercher à le deviner. Juste être avec.

Du même auteur, voir aussi :
Embers
Jeu blanc / Indian Horse

Titre anglais : Medicine Walk
Titre français : Les étoiles s'éteignent à l'aube
Auteur : Richard Wagamese
Première édition : 2015

jeudi 12 mars 2020

Le chemin des âmes / Three Day Road de Joseph Boyden

 We all fight on two fronts, the one facing the enemy, the one facing what we do to the enemy.

Alors qu'ils se croyaient tous les deux morts, Niska la vieille indienne guerisseuse et Xavier Bird son neveu se retrouvent et suivent en canoë la rivière qui les ramène au bush, un périple de quelques jours rythmé par les réminiscences de l'un et de l'autre : Xavier, sous l'emprise de la morphine, traumatisé et hanté dans ses délires par ses années de guerre dans les tranchées qui lui ont coûté une jambe et une partie de son âme, Niska, qui utilise la parole et son histoire de façon thérapeuthique pour essayer de ramener son neveu sur le chemin de la vie.

Xavier est de retour de l'enfer des champs de batailles de la première guerre mondiale où il a combattu dans les troupes canadiennes avec son ami Elijah. Leurs compétences de chasseurs en ont fait des tireurs d'élite d'exception. De caractères très différents, l'un taiseux, l'autre bavard, l'un "invisible", l'autre attirant la sympathie, l'un "sauvage", l'autre "assimilé", les deux amis traversent ensemble deux années d'une guerre absurde. Un combat dans lequel les deux jeunes héros indiens se sont engagés volontairement, s'entraînant l'un l'autre, sûrs de leurs talents de chasseurs, riches d'une amitié sans faille construite depuis l'enfance et non exempte d'une rivalité stimulante. La violence quotidienne transforme ces personnages, qui peuvent y trouver panache, prestige et une certaine liberté voire développer le goût de la mort au risque d'en perdre la raison.
De son côté, Niska est le témoin intermédiaire, la gardienne et la survivance d'une culture transformée par l'arrivée des blancs qui résiste de par sa simple existence, malgré tout.

Beaucoup de tristesse, de violences, de souffrances, de tensions mais aussi de la résilience et de la spiritualité dans ce récit brillantissime, cru de réalisme et cruel, qui nous plonge dans le quotidien des poilus, sur la ligne de front dans les campagnes françaises, pendant la première guerre mondiale mais aussi au fin fond des forêts canadiennes où survit l'âme de peuples malmenés.
Un récit prenant qui évoque également d'autres thèmes et sujets traités dans d'autres ouvrages que j'ai particulièrement aimés de la littérature canadienne, indigène ou pas, comme celui des "écoles résidentielles" dans lesquelles étaient envoyés tous les enfants Indiens enlevés à leurs familles (cf ❤️❤️❤️ jeu blanc / Indian Horse de Richard Wagamese) ou encore celui des grands feux de 1916, les plus catastrophiques jamais connus par le pays (cf ❤️❤️❤️ Il pleuvait des oiseaux / And the birds rained down de Jocelyne Saucier)

Un grand et beau moment de lecture sur le chemin de ces âmes, trois jours d'une route inoubliable. ❤️❤️❤️

Tirés du texte :
The wounded soldier continues to moan and mumble. He is talking some sort of secret language now, I think,
 speaking with the spirit who will take him on the three-day road. 

You know that the wemistikoshiw [les blancs] do not care to believe us when they hear about our kills in the field (...) 
we do the nasty work for them and if we return home we will be treated like pieces of shit once more.
 But while we are here we might as well do what we are good at. 

All of life is in the circle, (...) you always come back, in one way or another, to where you have been before.

Titre original : Three Day Road
Titre français : Le chemin des âmes
Auteur : Joseph Boyden
Première édition : 2005

mercredi 4 mars 2020

Jeu blanc / Indian Horse de Richard Wagamese

 Quand on t'arrache ton innocence, quand on dénigre ton peuple, quand la famille d'où tu viens est méprisée et que ton mode de vie et tes rituels tribaux sont décrétés arriérés, primitifs, sauvages, tu en arrives à te voir comme un être inférieur. 
C'est l'enfer sur terre, cette impression d'être indigne. C'était ce qu'ils nous infligeaient.

Dans un centre de désintoxication, Saul Indian Horse ne trouve pas la force de partager verbalement son histoire, une étape pourtant nécessaire à sa thérapie d'ivrogne repenti alors il décide de la transcrire sur le papier. Elle commence au début des années 1960. Saul vit alors avec sa famille à la façon plus ou moins traditionnelle des Ojibwe mais avec une peur omniprésente, celle de voir les enfants enlevés pour être placés à l'école des blancs. En dépit des précautions prises par sa grand-mère, Saul sera finalement envoyé à l'institut catholique Saint Jérôme qui a pour objectif officiel de donner une éducation aux "indigènes" mais qui se révèle en réalité un lieu d'exploitation et d'abus pour les enfants qui y sont internés. Malgré tout Saul se distingue, est bon élève et trouve son salut dans le sport, la pratique du hokey sur glace dans lequel il excèle et qui le mènera jusqu'à la prestigieuse patinoire de Toronto et son équipe des Maple Leaf avant de tomber dans la spirale de l'alcool ...

Voilà un livre magnifiquement écrit, éprouvant jusqu'à la toute dernière page, que j'ai lu d'une seule traite. Au travers de l'histoire de Saul, le lecteur est plongé avec l'innocence de son personnage principal jusqu'aux sources du mal être des populations indigènes du Canada, maltraitées par la domination, le racisme et la bien-pensance des blancs malnenant leurs cultures sans en éradiquer l'âme. C'est un livre révoltant, chargé de souffrances, d'une colère sourde, étouffée, plein d'émotions, d'humanité mais aussi de résilience et d'espoir.

À cette histoire identitaire, le livre apporte une touche inattendue qui évoque magnifiquement le sport national canadien, un symbole puissant : bien que totalement ignare en la matière, l'auteur m'a littéralement conquise et transportée sur la glace. Il réussit à faire ressentir et partager toute la magie du jeu au travers des yeux de Saul, joueur d'exception doté d'une sorte de préscience à ce "jeu blanc" , blanc comme la glace, blanc comme l'oppresseur.

Un énorme coup de cœur pour cet auteur canadien issu des "populations autochtones“ "ben ben" intéressant dont je vais poursuivre sans hésiter la découverte.

Tiré du texte :
"Le riz est un don du Créateur. 
-C'est un don de Dieu", dit posément ma tante. La vieille femme répliqua tranquillement :
"Peu importe comment tu écris l'adresse, l'expéditeur reste le même. 
(...) 
- On nous a appris la crainte de Dieu (...) 
- Qui aime ne brandit ni ne requiert la peur." 

À St. Jérôme, j'ai vu des enfants mourir de tuberculose, de grippe, de pneumonie et de cœur brisé. J'ai vu de jeunes garçons et des jeunes filles mourir debout sur leurs deux pieds. J'ai vu des fugitifs qu'on ramenait, raides comme des planches à cause du gel. J'ai vu des corps pendus à de fines cordes fixées aux poutres. J'ai vu des poignets entaillés et les cataractes de sang sur le sol de la salle de bains, et une fois, un jeune garçon empalé sur les dents d'une fourche qu'il s'était enfoncée dans le corps. J'ai observé une fille remplir de pierres les poches de son tablier et traverser le champ en toute sérénité. Elle est allée jusqu'au ruisseau, s'est assise au fond et s'est noyée. Ça ne cesserait jamais, ça ne changerait jamais, tant qu'ils continueraient à enlever des jeunes Indiens à la forêt et aux bras de leur peuple. Alors je me suis réfugié en moi-même. C'est ainsi que j'ai survécu. Seul.

Ma grand-mère parlait toujours de l'univers comme étant le Grand Mystère. 
(...) 
"Nous avons besoin de mystère (...) Notre Créatrice, dans sa grande sagesse, le savait. Le mystère nous remplit de crainte et d'émerveillement, ce sont les fondements de l'humilité, et l'humilité, est le fondement de tout apprentissage. 
C'est pourquoi nous ne cherchons pas à démêler cela. Nous l'honorons en le préservant ainsi pour toujours. "

La grâce et la poésie du hokey rendent les hommes beaux. C'est le frisson que procure ce sport qui fait lever les spectateurs de leur siège. Les rêves se matérialisent là, sous leurs yeux, d'un coup de baguette, une crosse et un palet leur donnent vie sur cent quatre-vingts pieds de glace. Les joueurs ? Les bons ? Les grands ? Ce sont ceux qui ont le potentiel pour exploiter cet instant magique. Ils sont des magiciens. Ils ne font qu'un avec le sport : il les élève au-delà même de leur vie aussi. 

Toronto était comme une chimère-une grossière combinaison d'éléments disparates. (...) 
Il n'y avait rien de sauvage. La seule fois où je sortis tard le soir et où je surpris un raton laveur au milieu du tas de poubelles, nous nous dévisageâmes avec stupéfaction. Lui en voyant un indien au milieu de ce fouillis de verre, d'acier et de béton, moi en voyant une créature faite pour l'arrière-pays où le vent est porteur de traces d'animaux plutôt que d'affluves de pourriture et de décomposition.

Est-ce qu'ils violaient tout le monde ? (...)
Ça n'a pas besoin d'être sexuel, Saul, pour être un viol, (...)
- Quand ils pénètrent ton esprit, c'est également du viol.

Sur le thème des minorités au Canada, voir aussi :

Titre français : Jeu blanc
Titre anglais : Indian Horse
Auteur : Richard Wagamese
Première édition : 2017

samedi 30 mars 2019

Taqawan d'Éric Plamondon

Au Québec, on a tous du sang indien. Si c'est pas dans les veines, c'est sur les mains.  

Au Québec, dans les années 80, sous prétexte de protéger l'espèce et d'empêcher la pêche au saumon, le gouvernement provincial fait intervenir massivement les forces de l'ordre dans la réserve de Restigouche des indiens mig'maq. Dans ce contexte historique dramatique, contreversé et très politique, le roman nous raconte l'histoire d'Océane, une jeune indienne qui disparait le jour du raid. Elle est retrouvée prostrée dans la forêt par un garde forestier misanthrope qui vient de démissionner pour marquer son opposition  aux événement en cours. Afin de protéger la jeune fille victime d'un odieux traffic, il va se faire aider d'un vieil indien solitaire et de son ancienne maîtresse française.

Dans ce texte magnifique, évocateur, efficace et épuré, allant à l'essentiel, Éric Plamondon esquisse un tableau assez sombre sur la façon dont sont encore traitées les minorités indiennes au Canada. Il s'agit bien sûr d'un roman replacé dans un contexte historique particulier mais la trame développée par l'auteur, est tout aussi choquante que plausible : coïncidence oblige et même s'il ne faut pas faire d'amalgame, un article* publié il y a quelques jours aux États-Unis dénonce les violences subies par les femmes des minorités indiennes dont beaucoup disparaissent chaque année, dans l'indifférence générale.   

J'ai lu ce Taqawan d'une traite en appréciant, outre la trame et les personnages, l'évocation historique et celle des grands espaces, enchantée par les dialogues québécois qui résonnent de façon si particulière à mes oreilles.

Décidément, après Il pleuvait des oiseaux de Jocelyne Saucier et L'orangeraie de Larry Tremblay, j'aime vraiment beaucoup découvrir cette littérature canadienne francophone.

Nota : dans la langue des indiens mig'maq, Taqawan est le nom des saumons qui remontent pour la première fois leur rivière natale pour frayer.

* Voir article du 21/03/2019 dans "women who shaped history" :
These Haunting Red Dresses Memorialize Murdered and Missing Indigenous Women

Dans le texte :

 Des indiens, ce sont des indiens. On les a appelés comme ça parce qu'on croyait être arrivé en Inde.
 Mais non, on était arrivé en Amérique. Avec le temps, on s'est mis à les appeler des Amérindiens.
 Plus tard, on dira des autochtones. Avant ça, on les a longtemps traités de sauvages. 
On les a surnommés comme ça, des hommes et des femmes sauvages. 
Ils faut se méfier des mots. 
Ils commencent parfois par désigner et finissent par définir. 
 
 Je suis né dans le froid. La glace et la neige sont dans mes veines. 
Il n'y a pas de ciel plus clair et d'air plus pur qu'au milieu de l'hiver. 
Il n'y a pas d'odeur plus parfumée que celle de la neige fraîchement tombée sur les branches des sapins. 
Il n'y a pas de silence plus parfait que celui d'une nuit étouffée sous les flocons d'un début de tempête.
 J'aime cette saison parce que les choses y sont claires. 
On sait exactement ce qui se passe dans les bois quand tout est blanc. 
La moindre forme de vie laisse une trace. (...) 
Ceux qui se plaignent du froid n'ont jamais passé une nuit dehors à moins quinze devant un feu de camp 
et sous la lune qui éclaire comme en plein jour. 

Titre : Taqawan
Auteur : Éric Plamondon
Première édition : janvier 2018

dimanche 3 décembre 2017

Sur les pas de Geronimo / In Geronimo's footsteps de Corine Sombrun et Harlyn Geronimo


Corine Sombrun est française et chamane initiée en Mongolie*. Parce qu'elle a eu une vision de Geronimo pendant une transe, elle prend contact avec son arrière-petit fils, Harlyn Geronimo, lui-même "homme-médecine" puis se rend aux Etats-Unis pour le rencontrer. Dans ce livre à deux voix, les chapitres alternent entre la voix de Corine qui raconte son partage d'expériences avec le descendant de Geronimo et celle d'Harlyn qui, en s'adressant à son aïeul, lui redonne vie, honneur et toute sa dimension humaine dans le combat qu'il a mené pour essayer de sauvegarder son peuple et sa dignité.

Corine Sombrun raconte cette nouvelle expérience en gardant son humour et la dérision à laquelle ses lecteurs sont habitués, un sens affuté de l'observation et un soucis du respect de la parole reçue qu'elle cherche à rendre avec honnêteté et sans filtre. Quand elle rencontre Harlyn Geronimo, celui-ci l'emmène en voiture, accompagné de ses deux petites filles Harlie Bear et Shania, sur les traces de son ancêtre dans une sorte de voyage initatique. Alors que se développe la complicité des deux protagonistes, Corine découvre des éléments de la culture Apache et fait avec Harlyn Geronimo des rapprochements entre celle-ci et la culture Mongole : le peuple Apache trace en effet ses originaires dans les plaines de Mongolie et serait arrivé en Amérique par le détroit de Béring à une époque très lointaine où le passage était praticable. Pour preuves, on retrouve chez les Apaches la fameuse "tache bleue" dans le bas du dos, caractéristique des descendants mongols, et aussi, beaucoup de similitudes culturelles dans l'habitat, la langue, les rituels ou les pratiques.      

Dans les chapitres intermédiaires, Harlyn parle à son ancêtre pour raconter son histoire : ta naissance au bord de la rivière Gila, ton enfance, ton éducation de jeune guerrier, la révélation de "ton pouvoir", ton mode de vie, tes combats avec les mexicains, les guerres avec les blancs avec tes combats et tes évasions, toutes tes femmes et tes enfants perdus, tes renoncements, ta vie dans les réserves ou à Fort Sill (Oklahoma) où tu es resté "prisonnier de guerre" jusqu'à ta mort en 1909 et où tu reposes encore aujourd'hui, ton sens des affaires et de la valeur de ton nom ...
À son époque, le nom Geronimo était redoutable et faisait frémir. Il fut l'un des derniers chefs indiens à se rendre après avoir tenu en échec pendant des années l'armée américaine. Exilé, il n'a jamais pas pu revoir sa terre natale ni y être enterré. Contrairement à d'autres tribus, son peuple n'a par ailleurs jamais reçu de terres et son arrière-petit-fils mène ainsi plusieurs combats : celui de pouvoir ramener les restes de Geronimo sur sa terre natale pour permettre à son esprit de boucler son cycle selon les croyances de son peuple et celui de retrouver des terres où les Apaches pourraient assurer leur propre indépendance et la transmission de leur culture.

De cette étonnante rencontre, on attend une suite, le moment où Corine Sombrun pourra se rendre en Mongolie, accompagnée d'Harlyn Geronimo pour un retour aux sources.          

Le livre a d'abord été publié en France (2008) où il a eu un fort retentissement, amenant Harlyn Geronimo a y faire plusieurs voyages pendant lesquels il a été reçu partout comme un hôte de marque. La version américaine est sortie en 2014 et pour des raisons pratiques d'édition digitale, c'est celle que j'ai lue. Je pense qu'on y perd un peu de l'humour de Corine Sombrun à la traduction mais on y gagne toute la postface détaillant plusieurs points intéressants sur ce qui s'est passé après la publication française du livre : la réception de l'ouvrage en France, les procédures judiciaires entamées aux Etats-Unis et les obstacles qu'elles rencontrent, la mention de l'utilisation du nom de Geronimo dans l'opération de capture de Oussama Ben Laden jugée abusive pour la famille qui voudrait des excuses. Il est également mentionné que si un voyage commun en Mongolie n'a pas encore pu être organisé, il reste à l'ordre du jour alors qu'un premier contact (médiatisé) a déjà été établi entre la chamane mongole qui a initié Corine et Harlyn Geronimo.

Une histoire à la fois bien triste sur le sort qui a été réservé aux Apaches et aux autres peuples amérindiens mais aussi pleine d'espoir. Occidentale de notre temps, Corine Sombrun continue à nous étonner en jouant ce rôle unique d'intermédiaire et d'interprête pour des peuples et des pratiques souvent traitées avec beaucoup de réserves, méprisées parce que jugées désuètes et obsolètes. Elle donne une ouverture sur des portes mystérieuses et des savoirs ancestraux qui intéressent aussi le domaine des neurosciences dans l'exploration qu'elles font des capacités du cerveau.
Une auteur que j'aime et que je continue à recommander sans réserve pas tant pour l'aspect littéraire de ses livres mais pour ce qu'elle nous fait partager et (re-)découvrir sans jamais porter de jugement, avec curiosité, tolérance, humour et surtout beaucoup d'humanité.

Nota :
* J'ai adoré découvrir le parcours "chamanique" de Corine Sombrun dans : Journal d'un apprentie chamane /  Mon intiation chez les chamanes / Les tribulation d'une chamane à Paris.
Il existe par ailleurs pas mal de vidéos sur youtube avec Corine Sombrun notamment sur les liens de la transe chamanique avec les neurosciences. (Par exemple, une vidéo de 2015 (42') : Corine Sombrun : chamanisme et neurosciences - Nice Futur 5)  
- En refermant ce livre, je ne peux m'empêcher de faire aussi un lien avec une de mes lectures récentes, Retour à Lemberg traitant de droit international et notamment de la notion de "génocide". À plusieurs occasions/époques, les réserves de l'Angleterre et des Etats-Unis y étaient mentionnées comme des freins pour ce qui touche aux questions des minorités avec leurs craintes, en arrière-pensées, qu'un jour celles-ci viennent à attaquer ces États et leurs fondements pour les crimes perpetrés contre leurs ancêtres.
En lien aussi avec les questions difficiles de l'héritage de l'histoire et des questions de la "repentance". 

Titre original : Sur les pas de Geronimo
Titre anglais : In Geronimo's footsteps, a journey beyond legend
Auteurs : Corine Sombrun et Harlyn Geronimo
Première édition : 2008

Tiré du livre :
   "The only good indians I ever saw were dead" (General Philip Sheridan)
   "The more [Indians] we can kill this year, the less will have to be killed the next war, or the more I see of these Indians, the more convinced I am that they all have to be killed or to be maintained as a species of paupers." (General William Tecumseh Sherman)
   "They are the keenest and shwredest animals in the world, with the added intelligence of human beings." (Major Wirt Davis, 1885)
- Not only did the Apaches never obtain title to any property but in 1875, allegedly for economic reasons, the government decided to put into place what they called a "policy of concentration".
- Today the United States earns two and a half billion dollars annually just off the revenue from the natural resources on our lands. But none of those profits are redistributed to the Apaches.
- The Chiricahuas weren't given anything. They were renegades, don't forget. And today they still call us "the tribe without land". So you can understand why I'm fighting so hard for restitution of the lands on the Gila.
- For the majority of us, even if we appear American, our spirit is still the same as our ancestors. Whenever we can, we ride our horses, we breath in the clear air of the mountains on the reservation, we reconnect with our customs, our love of nature, deer, bears, and of our great church, the sky (...) I can assure you that our appearance is deceptive. It's as if we were playing a role, as if we were actors. So, okay, we live in two seperate worlds, but in each of them we try to respect our Mother, the Earth. She is sacred.
- Could a language possibly shape the rhythm with which we express our emotions ?
- Geronimo. It makes me glad, because the name I bear belongs to those who have always fought for freedom and against terrorism.

mercredi 12 juillet 2017

La vengeance des mères de Jim Fergus



L'armée américaine a dévasté le camp d'hiver de Little Wolf en massacrant indifféremment hommes, femmes et enfants. La plupart des femmes blanches du camp, épouses de guerriers, envoyées dans le cadre d'un accord pour favoriser l'intégration culturelle des peuples, ont elles aussi été exterminées avec leurs enfants. Parmi les survivants, les jumelles Margaret et Susan Kelly sont bien décidées à venger la mort de leurs amies et de leurs bébés alors que débarque un nouveau convoi de femmes blanches. Toutes finissent par trouver refuge auprès de Sitting Bull alors qu'il ressemble autour de lui de nombreuses tribus prêtent à combattre l'homme blanc afin de préserver un mode de vie menacé de disparition ...

J'avais beaucoup aimé l'histoire des Mille Femmes Blanches, racontée au travers du journal d'une des femmes blanches volontaires pour épouser des guerriers indiens. C'est donc avec grand plaisir que j'ai entamé la lecture de la suite qui adopte le même procédé narratif, celui du journal. Cette fois, l'auteur donne une version à deux voix qui se chevauchent avec des styles et des observations à diapasons variables : celui des jumelles d'une part, peu éduquées et avides de vengeance, qui suivent l'exemple de leur ancienne amie, et celui d'une nouvelle venue particulièrement volontariste qui découvre la vie indienne.

L'histoire se lit aussi facilement que le premier opus même si je trouve le résultat inégal, parfois décevant du fait de quelques longueurs et de personnages sans doute moins attachants. Le soin apporté par l'auteur aux descriptions du mode de vie des indiens et la montée en puissance de l'histoire culminant dans la bataille de Little Big Horn compensent toutefois ces réserves. Une lecture somme toute édifiante et relativement brutale mais qui rend une image vraisemblable des retranchements dans lesquels ont été poussés les peuples amérindiens victimes d'une colonisation aveugle.

Un troisième volume serait en préparation pour conclure cette trilogie indienne, à suivre donc !

Titre original : La vengeance des mères
Auteur : Jim Fergus
Première édition : 2016