Affichage des articles dont le libellé est Histoire vraie. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Histoire vraie. Afficher tous les articles

jeudi 13 janvier 2022

Ma mère, Dieu et Sylvie Vartan de Roland Pérez

 
Si Roland Pérez est un avocat réputé et un intervenant régulier à la télévision, j'avoue que je n'avais jamais entendu parlé de lui avant d'ouvrir ce livre. Il y raconte avec fraîcheur et humour un parcours de vie peu commun offrant un bel hommage au dévouement d'une mère exceptionnelle, Esther, dont le portrait truculent est presque une caricature de "la mère juive" dans tous ses excès. 

Petit dernier d'une fratrie de 5 enfants, Roland grandit pendant les années 1960 au cœur d'un HLM parisien, dans une famille juive séfarade originaire du Maroc. À la naissance, les médecins tentent sans succès de l'opérer pour redresser un pied-bôt et ils ne laissent aucun espoir à sa famille sur ses chances de marcher un jour normalement. C'est sans compter sur la persévérance, la foi et la poigne d'une mère convaincue que les médecins ont tort et que quoi qu'ils en disent, son fils finira non seulement par marcher mais en plus sans boiter. Avant d'en arriver là, il faudra en voir des docteurs et des spécialistes, attendre plusieurs années même avant de trouver la personne de confiance qui pourra s'occuper du petit garçon. Il lui sera alors imposé une immobilisation totale de plusieurs mois au cours de laquelle le poste de télévision et Sylvie Vartan occuperont une place centrale dans sa vie et dans celle de toute la famille, une passion qui durera toute la vie ...
 
Le récit alterne entre les réminiscences de l'enfance et les souvenirs de la vie professionnelle et personnelle de l'auteur une fois adulte. C'est un bonheur de chaque page et je me suis glissée avec délectation au cœur de cette famille vivante, solidaire, humaine, pleine d'amour et d'amitiés, tenue sous la houlette d'une mère dévouée qui consacre du temps à chacun, solide, attentive, aimante avec toujours un ou plusieurs plats qui mijotent et des douceurs "maison" à offrir aux nombreux visiteurs. Une mère un peu manipulatrice et comédienne aussi ne serait-ce que pour gagner du temps afin de convaincre à chaque visite de l'assistance sociale que les choses sont bien en main pour Roland et qu'il va bientôt marcher. Un monde dont le petit Roland est un témoin privilégié, capable de capter toute l'énergie qui l'entoure alors pour la rendre des années plus tard dans ces pages lumineuses, pleines d'espoir et de chaleur. 

Un très joli livre pour bien commencer l'année, qui pourrait certainement être scénarisé en comédie à succès .
 
Titre : Ma mère, Dieu et Sylvie Vartan
Auteur : Roland Pérez
Première édition : 2021

lundi 15 novembre 2021

La force des femmes de Denis Mukwege

Je défends les femmes parce qu'elles sont mes égales - parce que les droits des femmes sont les droits humains et que je constate avec rage ces violences qui leur sont infligées. Il faut se battre tous ensemble pour les femmes. 
Mon rôle à toujours été de faire entendre la voix de celles dont la marginalisation les empêche de raconter leur histoire. 
Je me tiens à leurs côtés, jamais devant elles. 
 
La force des femmes c'est la force de la parole, la force du témoignage, la force du partage, la force de l'amour, la force de l'action, la force de l'expérience, la force de l'écrit et du livre, le triomphe de l'humanité sur la barbarie, la lueur de l'espoir au fond des ténébres.

Dans ce livre, Denis Mukwege, médecin gynécologue-obstétricien au Congo, co-récipiendaire du prix Nobel de la paix en 2018 raconte le parcours qui l'a conduit à faire sienne la cause des femmes au travers de sa lutte contre les violences sexuelles, avec, au-delà du témoignage, une vraie réflexion sur un sujet à portée universelle. Je m'étais intéressée à ce médecin exceptionnel lorsqu'il avait reçu son prix Nobel et j'étais un peu appréhensive à l'idée de me lancer dans cette lecture, inquiétudes qui n'avaient pas lieu d'être car l'essentiel du message n'est pas dans la brutalité mais dans la recherche de ses causes et des solutions à y apporter : les violences sexuelles existent partout dans le monde mais elles sont le symptôme d'un mal plus profond nécessitant d'aller à la racine si on veut avoir une chance de les éradiquer, une fois pour toute. 

Le livre commence par des éléments biographiques sur l'auteur, ses origines, sa famille et sa vocation expliquant comment et pourquoi il en est venu à sa spécialité de médecin-gynécologue. Il fourni également des informations sur son pays, l'effet papillon du génocide rwandais qui a eu des implications dramatiques pour le Congo dans sa région frontalière avec le Rwanda et le Burundi, entraînant plusieurs guerres et une déstabilisation dont les effets durent encore après plusieurs décennies de conflits. S'y ajoutent la damnation d'un Congo dont le sous-sol regorge de matières premières qui, au lieu d'apporter la prospérité, attise les convoitises et le pillage en entraînant la misère et le martyr des populations locales... tout ça pour faire fonctionner les appareils électroniques du monde entier, dans l'indifférence la plus totale.
Dans ce contexte, les violences sexuelles sont utilisées comme arme de guerre et de terreur même si le viol n'est pas un phénomène limité aux guerres puisqu'il existe et reste encore présent dans les pays en paix. Le docteur Mukwege part toujours d'exemples concrets et des solutions mises en place localement, initiées avec les femmes concernées, pour développer ensuite plus largement son sujet, illustrant ainsi sa valeur universelle. Il parle d'autres guerres, de la façon dont la question des viols a longtemps été un "non-sujet", sans reconnaissance pour les souffrances de celles qui les ont subies même s'il y a des "progrès" et une levée progressive du silence : il aura fallu 40 ans aux "femmes de réconfort" exploitées par l'armée japonaise pendant la seconde guerre mondiale pour briser le silence, une quinzaine d'années aux survivantes des guerres dans l' ancienne Yougoslavie et bien moins pour les "esclaves Yézidies" exploitées par Daesch. Dans le même temps le prix Nobel explique le chemin parcouru sur le plan des lois et des tribunaux internationaux pour la reconnaissance du viol comme crime contre l'humanité et même sa valeur génocidaire, offrant des recours possibles sans prescription temporelle pour les victimes contre les profanateurs agissant depuis trop longtemps en toute impunité.

Beaucoup de choses sont abordées dans une approche exhaustive, documentée, logique : les raisons pour lesquelles le viol se perpétue, les inégalités hommes-femmes, les règlementations et leur (non)-application, le rôle des dirigeants, celui de toute la chaîne police-politico-judiciaire, l'importance du message des personnalités représentantes de l'autorité morale, la maternité, la façon d'élever les enfants, la prise en charge pour la reconstruction physique et psychologique après les violences, ce dont les femmes ont besoin pour se reconstruire et pour que ces violences reculent, la nécessité de changer le regard porté sur les victimes, la question du recentrage de la faute avec le poids encore tellement puissant du biais de genre (sur tous le plans, l'histoire, la presse, les lois, leur application, encore largement dominées par les hommes), celle du consentement et la recherche des solutions qui passe nécessairement par la mise sur un pied d'égalité des hommes et des femmes.
 
Le livre est étayé de statistiques édifiantes illustrant notamment les progrès restant à faire, partout dans le monde ;  il est également riche des exemples de solutions mises en place localement et à l'international sous l'impulsion du docteur et des femmes qu'il a traitées au Congo ainsi que de personnalités rencontrées au fil des ans, en commençant par l'hôpital, la Cité de la joie, le système coopératif de financement de projets, le refuge pour les mères d'enfants nés de viols, jusqu'au réseau international des survivantes (SEMA). 
Enfin, entre les pages, il y a la voix de toutes ces femmes dont le Dr Mukwege se fait le porte-parole avec un respect, une compassion et une pudeur exceptionnels, attestant de sa profonde abnégation ; les mots sont pesés et les exemples choisis, pas plus que nécessaire mais poignants et inoubliables comme celui de cette fillette de 12 ans qui fait s'effondrer - au sens littéral du terme - un général lorsqu'il entend son témoignage.
 
Une aventure humaine semée d'embuches, nécessitant beaucoup de courage face aux menaces qui continuent de planer, portée par l'espoir et les avancées réalisées, riche de la résilience et de la force des femmes qui brisent le silence, retrouvent la dignité et un sens à la vie, pour que ce qu'elles ont subi ne se reproduise plus.
 
Il y a des livres qui comptent et ne s'oublient jamais, celui-là en est. 
À lire absolument.
 
Extrait du texte :
Cette toile de fond peut paraître lugubre car les vies de bien des familles de ce livre sont assombries par la violence. Mais chacune d'elles est une lumière et un exemple qui prouve que les meilleurs instincts de l'humanité - aimer, partager, protéger - sont capables de triompher, même dans les pires circonstances. Elles sont la raison pour laquelle j'ai persévéré. La raison pour laquelle je n'ai jamais perdu la foi ni ma santé mentale, même lorsque, exposé aux conséquences de la cruauté, je me sentais submergé. 

Je vous encourage à voir le Congo, parfois encore appelé "la capitale mondiale du viol", comme une fenêtre sur les pires extrémités de ce fléau mondial que sont les violences sexuelles. Car c'est un problème universel qui se produit aussi bien à la maison, au bureau, sur les champs de bataille que dans les lieux publics partout sur la planète. 
Mon expérience m'a appris que l'origine des violences sexuelles et leurs conséquences sont partout identiques. Comme toujours, nos différences - couleur de peau, nationalité, langue et culture - comptent bien moins que nos points communs. 

Les femmes ne peuvent résoudre seules le problème des violences sexuelles ; les hommes doivent faire partie de la solution.

Il faut que dans toutes les sociétés, le blâme, la culpabilité et la responsabilité des violences sexuelles des femmes portent sur les agresseurs. 
Ce sont eux qui doivent en payer le prix, pas les victimes. 
Les pays et les cultures sont différemment avancés sur ces questions, mais aucune n'a atteint le point où les survivantes de violences sexuelles peuvent s'attendre à de la compassion et au soutien inconditionnel de tous, depuis les chefs de leur communauté jusqu'aux policiers, juges, journalistes, politiciens-y compris leur propre famille. 
 
Pourquoi les hommes violent-ils  ? (...) 
Les déshumaniser et les voir comme des monstres, ça me permettait de me dire qu'ils n'étaient pas comme moi et les miens. (...) Mais il faut considérer le viol comme un choix conscient et délibéré qui est la conséquence d'un mépris pour les femmes en général, car l'origine se trouve là.
 
Au Rwanda, le viol était utilisé comme arme de guerre. Il est important de comprendre la distinction entre cet abus sexuel délibéré, prémédité, et le viol qui sévit dans toutes les zones de conflit. Le viol fait malheureusement partie de la guerre, tout autant que la destruction et les massacres, même s'il est souvent tabou. Dans toutes les guerres, les soldats abusent de leur position de pouvoir pour se procurer des femmes. Ce sont des actes de conquérants, ils visent les "corps des femmes des ennemis vaincus" comme l'a écrit l'Autrice féministe américaine Susan Brownmiller. (...) 
Le viol comme arme de guerre est différent. Il devient tactique militaire. Il est planifié. Les femmes sont délibérément prises pour cibles comme moyen de terroriser la population. Son adoption dans les conflits en Asie, en Afrique et en Europe au cours du XXe siècle peut s'expliquer par le fait qu'il est peu coûteux, facile à organiser et, malheureusement, terriblement efficace. (...) 
Le viol fait peur à tout le monde, hommes et femmes, au même titre que les menaces de mort. Quand il est commis en public ou sous le regard de toute la famille, il a pour effet de terroriser. (...) 
En commettant leurs viols en public, ils détruisent la famille : les couples volent en éclat ; les hommes divorçaient de honte. (...) 
Le viol de masse est également utilisé comme arme dans les conflits avec des motivations économiques sous-jacentes. C'est une manière d'exercer son contrôle sur la population locale sans avoir à la déplacer. (...) 
La particularité du Congo, c'est que le viol y a été commis pour toutes ces raisons : par les soldats-étrangers d'une force occupante à la recherche de frissons ou de vengeance, comme moyen de contrôle et de nettoyage ethnique des populations locales et pour des raisons économiques. 

Je dis toujours que le désordre du Congo oriental est un désordre organisé. Il sert les intérêts d'un réseau de personnages qui va jusqu'au plus haut niveau de l'état congolais, ainsi qu'aux élites des pays voisins. 
Le viol fait parti de ce processus d'exploitation sans merci. Les vingt-cinq dernières années de violences sexuelles au Congo sont étroitement liées au pillage des matières premières.
 
Chaque fois qu'un homme viole, quelle que soit la situation, quel que soit le pays, ses actes trahissent la même croyance : ses besoins et désirs sont de la plus haute importance, les femmes sont des êtres inférieurs dont on peut user et abuser. Les hommes violent parce qu'ils ne considèrent pas la vie des femmes comme aussi précieuse que la leur.
 
Ne pas lutter contre les violences sexuelles revient, tacitement, à les autoriser.
 
La façon dont j'ai été traité à l'ONU par mon propre pays m'a servi de formation accélérée quand aux difficultés rencontrées par les femmes qui trouvent malgré tout le courage de dénoncer leurs agresseurs. On leur conseille de se taire, d'éviter de causer un scandale, de ne pas déranger. Ces dernières décennies, des progrès ont été accomplis dans plusieurs pays, mais l'instinct qui pousse à se voiler la face, à ignorer, à ne pas croire ou à intimer celles ou ceux qui veulent briser la loi du silence demeure désespérément banal et profondément ancré dans les esprits. 
Briser le silence qui plane autour des violences sexuelles- harcèlement, viol, Inceste-est un pas essentiel vers la résolution du problème. Premièrement, le silence permet aux violences sexuelles de prospérer. Se taire crée un environnement où les hommes peuvent continuer d'abuser les femmes en toute impunité. Le silence sert leurs intérêts. Tant qu'un problème est tu, les schémas comportementaux destructeurs à l'œuvre peuvent se poursuivre. 
Deuxièmement, l'autocensure empêche les femmes de puiser leurs forces les unes chez les autres. (...) Troisièmement, briser le silence permet d'éduquer tout le monde, à commencer par les hommes. 

Après la Seconde Guerre mondiale, les tribunaux internationaux mis en place pour juger les criminels de guerre - à Nuremberg, en Allemagne, pour les atrocités nazies, et à Tokyo, au Japon, pour les crimes commis en Asie -  ont reçu un grand nombre de preuves sur l'usage systématique du viol sans jamais en faire un chef d'accusation au titre de crime contre l'humanité. Au procès de Nuremberg, il n'y  a pas une seule condamnation pour viol. 
Dans les années 1990, les premiers tribunaux internationaux depuis Nuremberg et Tokyo ont permis de grands bonds en avant. Au Tribunal Pénal international pour l'ex Yougoslavie réuni à La Haye, aux Pays-Bas, à partir de 1993, les procureurs ont pour la première fois démontré que le viol pouvait être considéré comme un crime de guerre et un crime contre l'humanité. (...) 
Le tribunal pénal international pour le Rwanda, qui a siégé en Tanzanie, en Afrique de l'est, a lui aussi établi une jurisprudence sur les poursuites possibles pour viol par la loi internationale. Le cas de Jean-Paul Akayesu, un maire hutu qui avait dirigé le massacre de deux mille personnes dans sa région, a pour la première fois jugé que le viol pouvait être considéré comme acte génocidaire.
 
 Le plus tragique, c'est que tandis que dans plusieurs pays de plus en plus de femmes tiennent compte de ce conseil [briser le silence], les poursuites fructueuses n'ont pas augmenté de concert. Les femmes sont toujours plus nombreuses à vouloir témoigner. Le mouvement #MeToo a fait décoller cette tendance de façon très significative. (...) 
Mais le nombre de poursuite reste très faible.(...) 
Pour que davantage de femmes portent plainte pour ce qu'elles ont subi, il faut qu'elles sachent que le jeu en vaut la chandelle. En général, le problème, ce n'est pas la loi (....) toutes ont le même défaut : elles n'offrent de protection que théorique. Le problème réside dans les biais systémiques à l'œuvre contre les femmes au sein du système pénal. 
L'origine de la plupart de ces biais peut être retracé en étudiant la manière dont le viol a été puni à travers les âges. Dans les premières civilisations il était traité comme un crime d'adultère ou de fornication. Les lois de l'Europe médiévale ont ensuite évolué jusqu'à considérer le viol comme un crime commis contre les femmes, mais seulement si leur "honneur" était entaché. Ce concept se retrouvait au cœur de presque tous les systèmes juficiaires. 
Seules les femmes en position d'avoir un honneur - ce qui excluait les pauvres, les prostituées et les minorités - pouvaient être considérées comme victimes de viol. Les tribunaux exclusivement masculins exigeaient ainsi des femmes qu'elles montrent patte blanche. Leur passé sexuel jouait contre elles, tout comme une suggestion qu'elles puissent avoir, d'une manière ou d'une autre, encouragé leurs agresseurs. On voulait être certain que la personne avait résisté à l'agression, car il était entendu qu'une femme "honorable" tenterait de se débattre pour protéger sa réputation. Une absence de blessure ou de cris était par conséquent mal vue, voire disqualifiante. 
Les célibataires devaient prouver qu'elles étaient vierges avant l'agression. Une expérience sexuelle leur barrait l'accès au statut de victime. Des tests de virginité douteux (...) étaient monnaie courante au XVIIIe et XIXe siècles dans la plupart des pays européens.
Toutes les plaignantes étaient considérées d'un œil soupçonneux parce qu'il était largement admis-par les juristes de sexe masculin-que les femmes n'hésitaient pas à inventer des histoires d'agression sexuelle pour forcer un homme au mariage, justifier une grossesse ou alors parce qu'elles étaient faibles d'esprit ou enclines à l'hystérie.

La première étape pour affronter l'épidémie mondiale de viols est une législation claire qui inclue le concept de consentement et qui reconnaisse les femmes comme des êtres autonomes et indépendants. Des lois strictes contre les agressions sexuelles avec à la clé de lourdes peines de prison pour les violeurs sont des mesures dissuasives et, au moment des bébats parlementaires, une occasion d'éduquer hommes et femmes à leurs droits et responsabilités.  
 
Dès l'instant où nous appuyons l'idée que les garçons sont plus forts, plus méritants, plus valeureux, nous perpétuons une injustice et, au final, la violence envers les femmes.(...) 
Non seulement les parents et la société renforcent sans cesse l'idée que la vie d'un garçon a plus de valeur, mais ils appuient aussi de façon explicite l'idée que les garçons sont des mâles et que le masculin, c'est la force et la dureté.(...) 
Je crois que la "masculinité" est quelque chose que les enfants acquièrent au cours de leur développement. Ils ne naissent pas avec. Il s'agit d'une construction sociale. Le petit garçon s'y glisse en grandissant, comme s'il enfilait des couches et des couches de vêtements.
 
Plus je voyage, plus j'apprends, plus je me rends compte que la douleur issue des violences sexuelles exercées sur les femmes est la même, que ce soit dans les zones de conflits ou dans les pays en paix, et quelles que soient leur culture, leur langue ou leurs croyances religieuses.
 
Partout où des femmes sont nommées, elles aident à briser les normes masculines historiques.
 
Je rêve d'une société où les mères sont reconnues comme les héroines qu'elles sont, où les filles issues de notre maternité sont autant considérées que les garçons, où les femmes grandissent sans craindre les violences. 
Je souhaite un monde où les femmes ont les mêmes opportunités professionnelles, les mêmes joies et les mêmes sources de satisfaction que les hommes, où le pouvoir politique est partagé à égalité. J'attends avec impatience le jour où nos entreprises et institutions publiques reflèteront la diversité de la société. J'imagine aussi un avenir où les agressions sexuelles seront vues comme des méfaits d'une époque certes brutale mais révolue. 
Je crois fermement que tout ce que j'ai énoncé est désirable et possible. Je crois qu'en tant qu'individu et collectifs, nous pouvons œuvrer à cette réalisation. Je crois en la force des femmes.
 
Titre : La force des femmes
Auteur : Denis Mukwege
Première édition : 2021

mardi 9 novembre 2021

La Panthère de Stéphanie Des Horts


Je suis Jeanne Toussaint, la panthère de Cartier. Je porte en moi le symbole du Gai Paris, des Années folles, de la passion et de l'élégance.
 
Dans Paris occupé par les Allemands, Jeanne Toussaint, directrice de la création chez Cartier, est arrêtée pour les oiseaux en cages dont elle a délibérement décoré les vitrines du célèbre joallier, geste interprété comme un défi et comme un signe de résistance par l'occupant. Pendant que les Allemands enquêtent sur ses justifications avant de statuer sur son sort, Jeanne, surnommée "la panthère", est enfermée et se rappelle la façon dont elle est arrivée jusque là, elle, modeste petite belge originaire de Charleroi... 
 
C'est ainsi que Stéphanie de Horts nous entraîne, à la première personne, sur les traces de la Panthère, égérie de Cartier née en 1887 à Charleroi, ancienne "cocotte" du demi-monde de la belle époque, amie de Coco Chanel, maîtresse d'hommes puissants qui lui ont permis de tracer son chemin et de sortir son épingle du jeu par le travail, le talent et l'amour des belles choses. Au travers de ce destin d'exception, ce n'est pas seulement une vie qui est racontée mais aussi celle de la maison Cartier. C'est également l'évocation d'époques (Belle époque, Années Folles, première et deuxiéme guerre mondiale) et de modes de vie d'une certaine société évoluant dans l'élégance et le luxe, avec ses femmes entretenues couvertes de bijoux, leur capital pour l'avenir, une façon pour les grandes familles soucieuses de préserver apparences et privilèges de compartimenter passion et raison.
On y croise beaucoup de grands noms et la création d'objets et de bijoux mythiques, une bague trois anneaux, la première montre bracelet Tank / Pershing, les parfums Channel numéro 5 ou Arpège, etc.
 
Un portrait très intéressant qui montre aussi la capacité d'adaptation et de résilience de femmes qui ne se laissent pas réduire par les règles et les circonstances imposées par la société de leur époque et qui savent au contraire les exploiter pour en tirer liberté, pouvoir et reconnaissance, en laissant leur empreinte pour la postérité.
 
Finalement, un roman très documenté, bourré d'anecdotes et plaisant à lire, combinant habilement éléments romancés, biographiques, historiques et sociologiques ; une panthère symbole du luxe et du savoir-vivre à la française offrant au lecteur une touche de frivolité et de légèreté.
 
Tirés du texte :
Le mariage de toute façon, n'a rien à voir avec les sentiments, c'est bien connu, on épouse des femmes de bien, on aime des femmes de rien. 
 
Les courtisanes de la Belle Époque sont devenues les aristocrates des Années folles.

Titre : La Panthère 
Auteur : Stéphanie Des Horts
Première édition : 2010


jeudi 20 mai 2021

Mademoiselle Papillon d'Alia Cardyn

Je voulais raconter une histoire sur le pouvoir du don de soi. 
On oublie que lorsque l'on prend soin d'un autre être humain, on prend soin de ceux qui croiseront sa route. 
L'amour suscite l'amour. Cela nous donne un pouvoir personnel infini. 
 
Gabrielle, la trentaine, célibataire, est infirmière dans une unité néonatale de soins intensifs accueillant les bébés prématurés à la frontière de la vie et de la mort. Elle est très investie et maîtrise les aspects techniques de son métier mais elle commence à ressentir un certain mal être, de plus en plus de fatigue ainsi qu'une perte de sens et de repères dans la pratique de son travail. C'est donc une période difficile psychologiquement lorsque sa mère, romancière, lui remet son dernier manuscrit pour avis, sans lui donner de détails afin de ne pas influencer sa lecture. Elle va y découvrir le personnage de Thérèse Papillon au travers de pages combinant l'histoire de cette femme d'exception - juste parmi les nations, ayant accueilli pendant un demi siècle quelques 25'000 enfants au "préventarium" qu'elle a créé en 1922 à l'abbaye de Valloires - et des extraits de "carnets de bord“ fictifs lui donnant une voix plus intime.
Au fil des pages, l'histoire de Gabrielle et celle de Thérèse semblent entrer en résonance,  même si les époques et les problèmatiques sont différentes leur vocation d'infirmières et leur dévouement les relient.
 
Alia Cardyn nous livre avec beaucoup de délicatesse ces deux portraits de femmes, l'une, "figure historique" méconnue dont la ténacité et l'action méritait qu'on s'y intéresse, l'autre, jeune femme de notre époque qui nous ouvre un monde bien particulier en nous faisant vivre "de l'intérieur" le quotidien de ces services spécialisés dédiés aux soins des petits prématurés si fragiles. Ces deux volets auraient presque pu faire chacun l'objet d'un livre et j'aurais peut-être aimé plus d'éléments et de développements sur le personnage de Thérèse même si les notes de fin de livre permettent de comprendre que son histoire est ici largement romancée faute d'archives ou de témoignages suffisants, l'auteur ayant imaginé son parcours et sa personnalité à partir de quelques brides bien identifiées tirées du réel. Quant au personnage de Gabrielle, on sent assez vite comment vont évoluer les choses si bien qu'il m'a surtout intéressé pour l'entrée privilégiée offert dans son unité de soin plus que pour son évolution psychologique.
 
Ces réserves mineures n'enlèvent rien à la qualité du roman dont j'ai tourné les pages avec plaisir. Une lecture globalement facile, plaisante et enrichissante, un trio gagnant qui m'incitera certainement à ouvrir d'autres romans de cette romancière Belge.

Titre : Mademoiselle Papillon
Auteur : Alia Cardyn
Première édition : 2020

dimanche 7 mars 2021

Le stradivarius de Goebbels de Yoann Iacono

 
En 1943, au cours d'une cérémonie organisée à Berlin pour célébrer l'alliance entre l'Allemagne nazie et l'empire du Japon, Joseph Goebbles offre un Stradivarius à une toute jeune virtuose japonaise venue se former en Europe, Nejiko Suwa. Un objet au cœur de ce roman oscillant entre, d'une part, le rapport qu'entretien la japonaise avec son violon et les recherches menées par le narrateur pour en retrouver la trace d'autre part. 
Contre toutes apparences, l'instrument est initialement un cadeau empoisonné pour Nejiko Suwa : elle se l'approprie comme un privilège sans se poser trop de questions sur son origine et se dédie entièrement à la pratique de son art mais elle a du mal à trouver l'âme de l'instrument qui lui résiste ... et si elle ne fait par ailleurs pas de politique et choisit de vivre à Paris, elle n'en est pas moins amenée à se produire un peu partout en Europe au sein du philharmonique de Berlin pour être, symbole de fait, à la fois victime et actrice passive de l'histoire et du monde qui l'utilise. 
Quant au narrateur, Félix Sitterlin, ce violon est avant tout un bien spolié à une famille juive française qu'il faut récupérer, le fil rouge qu'il tire en se faufilant dans l'espace-entre le Japon, l'Europe et les États-Unis- et le temps-avant, pendant et après la seconde guerre mondiale.
 
Le texte et la lecture sont fluides, le ton juste, avec une alternance de points de vues, celle du narrateur qui raconte et des extraits de journaux attribués à Nejiko permettant de lui donner voix. Le récit est d'autant plus intéressant qu'il est basé sur une histoire vraie mais du coup, je regrette l'absence d'une postface de l'auteur qui permettrait de faire la part des choses entre faits et part romancée parfois bien difficiles à déméler alors que la bibliographie fournie montre une documentation solide du sujet. Ce texte n'en soulève pas moins pas mal de réflexions sur la place de l'art et la conscience des artistes par rapport au monde politique et le régime en place, la question de la "collaboration", de la "manipulation" ou de l'intégrité : peut-on continuer à pratiquer son art sans pour autant cautionner ceux qui vous utilisent à des fins de propagande ?  

Un violon, une musicienne japonais et une époque...une relation Allemagne-Japon rarement abordée... une "petite histoire" au cœur de l'Histoire avec sa part sombre et lumineuse, ses alliances, ses symboles, ses compromissions et ses arrangements. 

Extraits du texte : 
Herbert Gerigk (...) est le directeur du Sonderstab Musik, un commando de l'Einsatzstab Reichsleiter Rosenbergen qui confisque tous les biens de valeur des juifs et les rapatrie en Allemagne. En deux ans, dans la France occupée, il a pillé trente-quatre mille cinq cents maisons et appartements juifs, confisqué des milliers de meubles, de tableaux, un seul stradivarius. 

Gerigk savoure sa victoire : il a convaincu Goebbles que la musique est l'art germanique par excellence et qu'elle doit être au cœur de la propagande du régime Nazi, une arme d'asservissement. Quoi de plus servile qu'un orchestre, avec son chef, ses exécutants, ses obéissants, sa cadence, sa mesure ? C'est Gerigk qui a inspiré la mesure du bureau central de sécurité du Reich autorisant la création d'orchestres- Lagerkapelle-dans les camps d'extermination pour apaiser les prisonniers avant leur mise à mort.
 
Cet instrument est davantage qu'un simple encouragement pour votre immense talent. Il symbolise l'unité entre nos deux pays, nos deux peuples. Le perdre ou se le faire voler serait une offense au peuple allemand. Une faute impardonnable qui salirait l'honneur de la nation japonaise toute entière.
 
Depuis l'étranger, les marques de désapprobation dont faut l'objet Furtwangler sont de plus en plus virulentes (...) Même s'il garde savamment ses distances, notamment par ses choix de programmation musicale, le simple fait de rester chef d'orchestre du Philarmonique de Berlin est, pour les éditorialistes, une décision morale. Furtwangler s'est certes toujours opposé à l'expulsion des musiciens juifs de l'orchestre, mais il n'a jamais obtenu gain de cause non plus.
 
Toute sa vie, on se sera servie d'elle comme d'un symbole. Non pas de sa musique ni même véritablement de son violon, mais d'elle, de ce qu'elle incarne : naguère, la musicienne japonaise installée en Europe qui scelle l'alliance des deux empires, et, désormais, la violoniste nippone formée en Europe, modèle à encourager dans ce nouveau Japon modernisé que le général MacArthur est venu bâtir.

Cette parodie de justice est si évidente que lorsque les intérêts américains sont concernés, personne n'est inquiété : Oga en veut pour preuve le sort du général Shiro Ishii, responsable des expérimentations bactériologiques de l'unité 731, qui a négocié de ne pas être inquiété en échange de la transmission aux services secrets américains de tous les résultats de ses macabres expériences.
 
La paix demeure toujours fragile quand elle ne repose pas sur un vigilant travail de mémoire (...) qui se souvient que c'est Hitler qui a instauré le symbole du relais de la flamme olympique aux jeux de Berlin en 1936 ? 

L'oubli de ses propres fautes est la plus sûre des absolutions (Adenauer)

Titre : le stradivarius de Goebbels
Auteur : Yoann Iacono
Première édition : 2021

vendredi 18 septembre 2020

Les cygnes de la cinquième avenue / The Swans of Fifth Avenue de Melanie Benjamin

 

Truman and Babe. Darkness and light, elegance and impudence. Beauty and brains, heart and soul.
Together.
 
Sur trois décennies - années 1950-1970 - petite incursion dans le monde très select de la haute société new-yorkaise au travers de ce roman bâti autour d'une histoire vraie, celle de l'écrivain Truman Capote, chéri de ses dames très mondaines qu'il appelait "ses cygnes" et de sa surprenante amitié amoureuse avec Babe Paley, la plus parfaite de ces cygnes.  
 
 Babe Paley has only one fault - she's perfect. Other than that, she's perfect.
 
Auteur de Breakfast at Tiffany / Petit-déjeuner chez Tiffany  et de In Cold Blood / De sang-froid, ses plus grands succès, Truman Capote est un peu celui par qui le scandale arrive et qui, après être passé au firmament se retrouvera complètement ostracisé "pour trahison" par ceux qui l'ont porté aux nues et toléré dans leur monde pendant des années. 
Un personnage complexe, petit, efféminé, homosexuel assumé, clown écorché, tout à la fois séducteur, conteur, champion de la formule, amuseur public un peu bouffon, confident avide des cancans et des secrets qu'il sait susciter. Petit provincial surdoué en mal d'amour, il a su se frayer un chemin jusqu'aux sommets, jusqu'aux dames "de la haute" qui lui ouvre leur monde, y compris celui de leurs époux qui ne voient aucune menace en lui du fait de son inclinaison sexuelle tout en s'amusant de ses facéties.    
 
Epouse de William Paley, patron fondateur de CBS, Babe Paley incarne quant à elle la "trophy wife" américaine dans toute sa splendeur : LA femme mondaine qui cultive et perfectionne sans cesse son capital beauté, une épouse, une mère et une amie parfaite en tout. Elle a été élevée pour ça, pour briller en société, pour décrocher le meilleur parti possible - celui assure la position sociale et familiale, le nom, l'argent - et c'est un modèle du genre, LA référence : jamais elle ne dit du mal d'autrui, c'est une icone de la mode, du style et du bon goût, une habituée des pages people des magazines, une maîtresse de maison qui anticipe tous les besoins de ses hôtes dans ses différentes résidences, et elle semble mener sa vie à la perfection, dans tous les domaines.   
 
Au premier abord, l'amitié de Babe Paley et de Truman Capote n'a rien d'évident et peut surprendre, une vraie touche d'excentricité dans un univers lissé parfaitement contrôlé ... mais finalement elle se comprend car tous deux sont victimes de leur image : deux acteurs en représentation permanente, prisonniers de leurs rôles, qui trouvent du réconfort l'un auprès de l'autre, pas dupes lorsqu'ils se reconnaissent et peuvent enfin laisser tomber le masque pour reprendre une bouffée d'oxygène et partager cette humanité qui étouffe, si fragile, bien préservée du regard des autres mais qui ne demande qu'un reflet dans le miroir d'une âme soeur pour exister. 

Un roman éblouissant, très documenté, tout en finesse et en intimité pour redonner vie non seulement à ces deux personnages qui prennent véritablement corps et âme mais aussi à tous ceux qui les entourent, toute une époque, un milieu, une ambiance ... 
Melanie Benjamin a essayé de comprendre ce qui pouvait bien se cacher derrière les images de papier glacé de l'époque, cette étrange amitié et surtout, ce qui est parfois qualifié de "suicide social de Truman Capote" lorsqu'ils publie dans Esquire de La Côte Basque, 1965, un chapitre-extrait annonçant son roman Prières exaucées jamais achevé, un texte qui lui fermera définitivement les portes du monde qu'il pensait pourtant lui être acquis ; combinant enquête et imagination, l'auteure nous offre une magnifique histoire, bien écrite et intéressante car bien sûr, pour ne rien gâcher, au travers de ces biographies passionnantes, on apprend plein de choses au passage. 
 
Ainsi, si le nom de Truman Capote ne m'était pas totalement inconnu, j'aurais été bien en mal de citer l'une de ses oeuvres. Avec la publication de In Cold Blood / De sang-froid, roman basé sur un fait divers sur lequel il a enquêté pendant plus de 5 ans, il est pourtant celui qui se targait d'avoir inventé un "genre nouveau", celui du roman basé sur des faits réels (nonfiction novel). Au titre des anecdotes, on apprend également qu'il apparait sous les traits d'un personnage du roman Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur / To kill a mockingbird dont l'auteur, Harper Lee, était une amie d'enfance . Quant aux préparatifs de son grand bal masqué Noir et Blanc, grand événement mondain organisé en 1966 au Plaza hotel de New-York, les détails sont particulièrement croustillants, dignent de tous les Voici et Gala réunis !
Il ne faut pas oublier le monde de Babe et des autres cygnes, tout aussi fascinant ... voire pathétique et affligeant ... car à toujours vouloir briller, c'est toute une part d'humanité qu'il faut sacrifier, l'âme amputée de la spontanéité et de l'authenticité.   
  
Extraits du texte : 
That was the difference between them, because she needed only Truman's love, and he needed the world's.

All the money in the world couldn't (...) stop the ravages of time and regret. And that was the secret, the wonder of Truman (...)Truman made them forget all that. He had amused them. Their husbands didn't want to talk to them. They grew bored talking to one another, these glorious creatures, for they were all the same. Blond, brunette, tall, short, European or Californian, they were the same ; only the exteriors were different. And they devoted their lives to maintaining this difference, striving to shine, to be the jewel who stood out. Yet at night, they took off the diamonds and gowns and went to empty beds resigned to the fact they were just women, after all. Women with a shell life. 
 
And the ball, that glorious Black and White Ball when they were so exquisite, so rare adn coveted, that was their summit. Everyone's summit - New York's summit. 
 
Titre original : The Swans of Fifth Avenue
Titre français : Les cygnes de la cinquième avenue
Auteur : Melanie Benjamin
Première édition : 2016

samedi 15 août 2020

Erevan de Gilbert Sinoué

1896, dans un empire ottoman en pleine déliquescence, "des combattants arméniens de la liberté!" lancent une opération de désespoir avec prise d'otages à la Banque Impériale Ottomane après un série "d'épurations" menées contre leur peuple en 1895, afin d'attirer l'attention des puissances européennes et demander l'application des réformes définies par le traité de Berlin de 1878, jamais appliquées.
 
18 ans plus tard en Turquie, ce sont les "jeunes turcs" qui sont au pouvoir avec trois sinistres ministres qui vont profiter de la première guerre mondiale pour "régler" définitivement la question de la minorité arménienne qui a pourtant contribué à leur accession au pouvoir : Talaat, ministre de l'intérieur, Djemal, Ministre de la marine et Enver, ministre de la Guerre vont ainsi orchestrer l'arrestation de centaines de personnalités arméniennes à Istanbul dans la nuit du 24 au 25 avril 1915 avant de décreter la déportation et l'annihilation des milliers de familles arméniennes de toutes les régions où elles étaient installées.
 
Un roman qui remet le génocide arménien dans une perspective historique s'appuyant sur des faits avérés et bien documentés, dont les personnages les plus terribles correspondent aux acteurs du pouvoir qui ont bel et bien existés. Une trâme à laquelle Gilbert Sinoué a su méler une partie plus romancée autour des Tomassian, la famille d'Achod, un maitre d'école qui vit entouré de son père, de sa femme et de ses enfants, sa fille Chouchane et son fils Aram encore jeunes adolescents et dont le frère est député au parlement. Une famille dont le parcours est représentatif de ce qu'a pu vivre la communauté arménienne et les victimes du génocide au printemps 1915 lors de la mise en route d'une opération de destruction impitoyable, parfaitement organisée et coordonnée, justifiée sous des prétextes fallacieux et sur fond de première guerre mondiale offrant alors impunité.

Dans une dernière partie, quelques survivants permettent au roman d'apporter encore quelques éléments sur l'"après" avec les procès et les condamnations rendues en 1919, par contumace, contre les principaux responsables de cette épuration ethnique ainsi que sur l'opération secrète "Némesis" menée pour retrouver et éliminer les coupables là où ils s'étaient cachés.    

Un roman absolument passionnant par un auteur originaire d'Egypte, Gilbert Sinoué, que jai déjà eu l'occasion de lire et d'apprécier, une de mes valeurs sûres : ses ouvrages sont toujours parfaitement documentés, instructifs et enrichissants car ils mèlent habilement éléments historiques et humains pour rendre toute la complexité et la sensibilité des événements relatés.
C'est un bon complément au roman de Valérie Toranian, L'étrangère, lu précédemment et qui relève plus du témoignage et de l'intime.
Outre l'aspect romanesque parfaitement maîtrisé, la remise dans le contexte historique de l'époque m'a particulièrement interessé ainsi que les éléments postérieurs que je ne connaissais pas et qui sont d'autant plus étonnants que malgré les jugements rendus, les gouvernements turcs qui se sont succédés ensuite ainsi que ceux d'autres grands pays occidentaux continuent à ne pas reconnaître le génocide arménien.      
 
Nota :  en fin de livre, notices biographiques et rappels historiques apportent un bon complément / résumé des points essentiels soulevés dans le roman.

Extraits du texte :
Les enfants de Haïkastan. C'est ainsi que certains arméniens se surnommaient en référence à Haïk, 
leur ancêtre légendaire, qui aurait été l'arrière-arrière-petit-fils de Noé, le patriarche de la bible. 
 
 Le congrès de Berlin (...) était le conclusion de l'une des innombrables crises qui avaient secoué l'empire 
et débouché en 1878 sur la guerre qui avait opposé les armées du tsar Alexandre II et celles du sultan Abdül-Hamid II 
et s'était achevée sur la défaite des Ottomans. 
Avant même l'ouverture des débats, des tractations secrètes entre l'Angleterre et la Turquie avaient abouti à une "convention d'alliance défensive". Les Turcs cédaient l'île de Chypre- qui commandait le sud-est du littoral méditerranéen-aux britanniques, en échange de quoi ces derniers s'engageaient à garantir le retrait des Russes des régions qu'ils occupaient, laissant du même coup les populations arméniennes face à leur destin ; c'était désormais à la Grande-Bretagne qu'incombait la responsabilité de les protéger. Parallèlement, l'un des articles stipulait que le gouvernement de la Sublime Porte s'engageait à réaliser, sans plus de retard, les améliorations et les réformes exigées par les besoins locaux dans les provinces habitées par les communautés chrétiennes et à garantir leur sécurité. Seulement voilà : pas une seule des réformes promises n'avait vu le jour. 
Au cours des dix-huit années écoulées, le sultan Abdül-Hamid II avait continué en toute impunité
 à appliquer sa politique de terreur à l'encontre des minorités chrétiennes. 
Dix-huit ans... pendant lesquels-hormis quelques cris d'orfraie- l'Europe avait baissé les bras. 
Dix-huit ans et des centaines de milliers de morts ! 
Quatre-vingt mille réfugiés en transcaucasie, des milliers d'enfants devenus orphelins. 
Les Arméniens vendus en échange d'un îlot. 

Dire que c'était à des arméniens, les frères Balian, que le sultan devait une partie de ces splendeurs ! 
La mosquée Hamidié, les palais de Dolmabache, de Beylerbey étaient aussi leurs œuvres. 
Les splendeurs, mais aussi la santé car les trois médecins privés du sultan étaient eux aussi arméniens.
 Alors ? Que s'était-il passé pour qu'aujourd'hui ce peuple, que les Turcs eux-mêmes qualifièrent de milleti sadyka, la "nation fidèle" fût honni et relégué au ban de la société ottomane ?

Vous rêvez encore à l'Arménie de vos ancêtres, celle du temps de Tigrane le Grand, quand vos terres s'étendaient de la mer Noire à la Caspienne et à la Méditerranée ! L'Arménie de Levon le Magnifique et celle des princes Zakarian. C'était il y a deux mille ans ! C'est fini ! Et le vent de l'Histoire ne tourne pas les pages à rebours. Les Parthes sont passés par là, les Perses, les Romains, les Mamelouks, les Kurdes, les Circassiens, Tamerlan et ses Mongols, les Russes et, depuis six siècles, les Turcs. 

Nous avons été le premier royaume officiellement chrétien de l'histoire, un îlot de foi dans un océan de paganisme. C'était il y a plus de mille six cents ans. (...) Souviens-toi que c'est dans nos vignobles que le patriarche Noé s'est enivré ! Que ce même Noé, en débarquant de son arche au sommet du mont Ararat, s'est exclamé : Yerevants ! "C'est apparu !" 

Personne ne sort jamais victorieux d'une guerre, sinon la mort. 

Une minorité devient toujours, tôt ou tard, le bouc émissaire de quelqu'un. (...) 
- Un bouc émissaire ? Pourquoi diable, faudrait-il qu'il y ait un bouc émissaire ? 
- Parce que, lorsque certains individus sont dans l'incapacité d'agir directement sur la source de leur frustration, 
ils déplacent leur agressivité sur une cible faible ou vulnérable. 
Et afin de justifier cette agression, ils attribuent à cette cible des traits négatifs ou indésirables. 

Vous voulez que nous partions pour nous sauver. Vous ne savez donc pas que dès qu'un homme abdique,
 dès qu'il accepte de renoncer à un grain de blé de son champ, une perle d'eau de sa rivière, un caillou de sa montagne, 
le jour où il revient, il ne retrouve ni son champs, ni sa rivière, ni sa montagne. 
Ceux qui auront pris sa place lui auront confisqué sa vie. C'est ce qui se passera si nous abandonnons cette maison. 

- L'Histoire jugera ! (...) 
- Vous êtes bien optimiste, mon amie. L'histoire ne juge que sous la pression. 
Si les enfants des victimes d'aujourd'hui ne maîtrisent pas les rouages qu'il faut, là où il le faudra,
 l'histoire restera muette ou alors elle chuchotera. 

Nous survivrons. Tu m'entends ? Sinon, dis-moi, qui témoignera ? 

Il est pour le moins étrange que les dirigeants turcs qui se sont succédé à ce jour persistent dans leur refus de reconnaître des massacres pourtant jugés et officiellement condamnés par leur prédécesseurs...

Titre : Erevan
Auteur : Gilbert Sinoué
Première édition : 2009

vendredi 7 août 2020

L'étrangère de Valérie Toranian

Les vivants ne doivent pas se reprocher d'être vivants.
Sinon les Turcs auront tout pris. La vie et la raison..

Adoptant la forme d'une biographie romancée, Valérie Toranian rend hommage à sa grand-mère paternelle d'origine arménienne et à travers elle, à toutes les victimes du génocide arménien, avéré mais jamais reconnu par les gouvernements Turcs successifs depuis maintenant plus d'un siècle.

Dans une alternance de chapitres entre fin et début du XXème siècle, la narratrice emploie la première personne du singulier pour nous parler de sa famille et de sa relation particulière avec cette grand-mère-gâteau - Nani - dont la relation va se "nourrir non par les mots, mais par la bouche" et la troisième personne du singulier lorsqu'elle retrace le parcours de cette même Arvani, d'Amassia - sa ville d'origine - à Paris, en passant par Alep, Constantinople et Marseille. 

Une grand-mère rescapée des convois de femmes déportées en 1915 après que les hommes aient été arrêtés et exterminés alors qu'elle n'avait que 16 ans et toute jeune épouse (déjà veuve) d'un mariage arrangé par son père. Témoin du pillage de sa maison à peine quittée ; survivante parce que sa mère avait réussi à cacher un peu d'argent et qu'elle a été protégée par une marraine plutôt maligne et aussi parce qu'elle n'était "pas assez belle pour être vendue" ... Témoin des horreurs de la déportation, de la faim, de la soif, de la déchéance, de la mort et du désespoir des mères marqué de quelques épisodes particulièrement  éprouvants ... L'exil à plusieurs reprises, la résilience, un mariage de convenance pour quitter Constantinople parce qu"'une femme sans homme ne peut rien" ...

Un personnage pragmatique et parfois décalé dans la France d'après-guerre, plein d'une dignité rigide un peu froide mais chargée de respectabilité, qui ne se raconte pas et qui veut garder le secrets des épreuves traversées pour elle malgré les solicitations répétées de sa petite-fille ; une femme toutefois soucieuse de préserver la mémoire des siens par le maintien de la langue et de la culture dont elle est issue alors que son fils a fait le choix d'épouser une "pure française", professeur de français et de latin.
Fruits des deux cultures, Valérie petite-fille sait habilement jouer sur les deux tableaux pour s'allier mère et grand-mère, branche française et branche arménienne, en semant au passage quelques anecdotes cocasses dont le lecteur se régale. On découvre également la frustration et la douleur des arméniens liée à la non-reconnaissance du génocide de leur peuple avec l'incompréhension qu'elle génère.. 

J'ai lu L'étrangère d'une traite, un livre plein de tendresse pour cette grand-mère d'un autre temps dont l'histoire a en outre le mérite de documenter une part d'histoire trop souvent passée sous le tapis et à laquelle j'ai pu être sensibilisée par des amis d'origine arménienne dont l'histoire familiale fait largement écho à celle d'Arvani.

Le roman d'une histoire vraie qui sonne juste, une pierre déposée à l'autel du martyr du peuple arménien montré ici par le petit bout de la lorgnette, à découvrir.  

Extraits du texte :
- Chaque jour de la vie qui me reste, je remercierai Dieu de t'avoir pour marraine.(...)
- Remercie-le plutôt de ne pas t'avoir faite belle.

La dysentrie, le typhus, la malaria et la famine sont des agents actifs de l'extermination.

Dieu t'a fait un cadeau immense, Aravni, c'est de ne pas encore avoir d'enfant. Tu n'as pas eu à choisir entre le donner ou risquer de le voir crever dans tes bras. Alors arrête de juger.

Je voudrais être juive parce que c'est comme être arménien avec la reconnaissance en plus.
(...)
Le fait que les Turcs refusent juqu'à aujourd'hui de reconnaître le génocide des Arméniens rend fou. Ce serait comme dire aux descendants des Juifs dans une Europe où les nazis auraient gagné la guerre : il ne s'est rien passé, c'était la guerre et ses dommages collatéraux et vous avez émigré pour aller faire fortune ailleurs. Il y a presque autant de preuves du génocide arménien que de l'holocauste juif. Elles sont dans les archives turques (dont l'accès libre est refusé aux historiens), dans les archives allemandes (en accès libre), dans les archives américaines (en accès libre également). Mais la Turquie refuse, gouvernement après gouvernement, depuis Mustafa Kémal, de reconnaître ce crime de son passé et fait pression pour empêcher les Arméniens d'en faire état.
(...)
Ce dénit d'histoire est un noeud coulant qui empêche tout Arménien, non pas de vivre, mais de respirer normalement.

Sur les photos de famille, elle se tient raide, l'air distant, presque froid. J'ai longtemps mis cette expression sur le compte d'une timidité face à l'objectif, mais il n'en est rien. Elle pose en femme respectable. Chacun doit comprendre qu'aucun des drames de sa vie n'a eu raison de ses bonne manières, héritage de sa mère et de l'éducation stricte donnée aux filles. Sous la chair ronde, un corset de convenance articule son corps dans une vigilence permanente.

Titre : L'étrangère
Auteur : Valérie Toranian
Première édition : 2015

mercredi 29 juillet 2020

La note américaine / Killers of the Flower Moon de David Grann


David Grann s'est intéressé à un épisode peu plorieux de la petite histoire américaine, celui des meurtres en série et des décès suspects encore plus nombreux dont furent victimes les membres de la tribu Osage dans l'Oklahoma des années 1920, à une époque où l'or noir avait fait d'eux des indiens millionnaires.

Des familles indiennes décimées, un règne de la terreur et de la suspicion, des spoliations, des mises sous tutelles en application de lois indiennes débilitantes, des individus peu scrupuleux et d'autres entièrement dédiés à la découverte de la vérité, des enquêtes baclées qui piétinnent jusqu'à ce que le Bureau of Investigation prenne les choses en main sous la houlette de Hoover qui utilisa l'épisode pour introduire des méthodes scientifiques nouvelles tout en s'assurant une prise de pouvoir qui permettra au modeste BOI de se transformer en puissant FBI. 
 
Dans cet essai, David Grann nous livre ainsi les résultats d'une enquête très approfondie, en partant des premiers meurtres (ceux considérés comme tels) avec une remise dans le contexte de l'époque. Ils s'appuie sur les archives judiciaires, les journaux d'époque, des témoignages pour donner un éclairage aussi large que possible sur cette affaire incroyable et ses conséquences, aussi bien institutionnelles que personnelles pour beaucoup de familles restant encore traumatisées plusieurs générations après. Il nous livre les éléments officiels mais aussi les interrogations qui subsistent sur les cas non élucidés ou même non référencés, ceux qui continuent de hanter les descendants Osage suvivants aujourd'hui. Il dresse des portraits et redonne la part belle aux acteurs du terrain, ceux qui ont essayé de déméler la vérité.

Bien après la fin des guerres indiennes, l'indifférence, la collusion, l'avidité, le préjudice et la "supériorité blanche" se révèlent tous aussi dévastateurs pour ce peuple indigène martyrisé d'une façon bien plus insidieuse que lors d'une guerre ouverte. Un livre qui mélange un peu les genres, entre le polar / cold case et le roman historique, il recèle une foultitude d'informations passionnantes, notamment sur la période de grandeur et d'extravagance liée à la fortune des indiens mais aussi sur le contexte policier, juridique et légal américain d'une autre époque garante d'impunité pour les "cow-boys de la dernière frontière". 
Edifiant !

Tirés du texte :
For years after the American Revolution, the public opposed the creation of police departments, fearing that they would become forces of repression. (...)
Only in the mid-nineteenth century, after the growth of industrial cities and a rash of urban riots - after dread and so-called dangerous classes surpassed dread of the state - did police departments emerge in the Unisted States.   

By 1877, there were virtually no more American buffalo to hunt - a development hastened by the authorities who encouraged settlers to eradicate the beasts, knowing that, in the words of an army officer," every buffalo dead is an Indian gone". U.S. policy toward the tribes shifted from containment to forced assimilation.

A reporter from Harper's Monthly Magazine wrote, "Where will it end ? Every time a new well is drilled the Indians are that much richer." The reporter added, "The Osage Indians are becoming so rich that something will have to be done about it."(...)
Journalists told stories, often widly embroidered, of Osage who discarded grand pianos on their lawns or replaced old cars with new ones after getting a flat tire. (...)
The accounts rarely, if ever, mentioned that numerous Osage had skillfully invested their money or that some of the spending by the Osage might have reflected ancestral customs that linked grand displays of generosity with tribal stature. 

Many Osage, unlike other wealthy Americans, could not spend their money as they pleased because of the federally imposed system of financial guardians (...) The law mandated that guardians be assigned to any American Indians whom the department of the interior deemed "incompetent". In practice, the decision to appoint a guardian - to render an American Indian, in effect, a half citizen - was nearly always based on the quantum of Indian blood in the property holder, or what the state supreme court justice referred to as "racial weakness". A full-blooded Indian was invariably appointed a guardian, whereas a mixed-blood person rarely was.

In 1921, (...) Congress implemented even more draconian legislation controlling how the Osage could spend their money. Guardians would not only continue to oversee their wards' finances; under the new law, these Osage Indians with guardians were also "restricted", which meant that each of them could withdraw no more than a few thousand dollars annually fron his or her trustfund. It didn't matter if these Osage needed their money to pay for education or a sick child's hospital's bills.

The murders had created a climate of terror that ate at the community. (...) 
The world's richest people per capita were becoming the most murdered.    

An Osage speaking to a reporter about guardians, stated, "your money draws 'em and you're absolutely helpless. They have all the laws and all the machinery on their side. Tell everybody, when you write your story, that they're scalping out souls out here."

"It is a question in my mind whether this jury is considering a murder case or not. The question for them to decide is whether a white man killing an Osage is murder - or merely cruelty to animals."

Titre original : killers of the Flower Moon
Titre français : la note américaine
Auteur : David Grann
Première édition : 2017

jeudi 21 novembre 2019

Bad blood / Bad blood de John Carreyrou

Jeune femme ambitieuse et charismatique, Elizabeth Holmes se rêvait d'être la "Steve Jobs" de sa génération. C'est ainsi qu'elle abandonna ses études à Stanford au milieu des années 2000 pour monter sa start-up, Theranos, dans la Silicon Valley, avec une vision : révolutionner le monde de l'analyse sanguine pour donner des résultats plus rapides et plus fiables avec une simple goutte de sang prélevée sans douleur au bout du doigt.
Il aura fallu moins de dix ans à la jeune femme pour atteindre le firmament et les une des journaux et magazines la comparant à son idole d'Apple : elle avait levé des millions de dollars auprès de noms des plus prestigieux américains et était à la tête d'une entreprise employant plusieurs centaines de personnes... Mais voilà, entre l'image et la réalité, il n'y avait qu'un miroir aux alouettes et un énorme scandale !

Une aventure incroyable sur laquelle John Carreyrou,  journaliste au New York Times, a enquêté malgré les bâtons qui lui ont été mis dans les roues. Le projet partait d'une ambition honorable mais elle n'a tenu que grâce à la culture du secret, la compartimentalisation, la malversation, l'à peu près, la terreur ... Un monde où seule prime l'ambition personnelle, peu importe l'éthique et la santé des patients.

Absolument passionnant et glaçant, documenté, factuel, détaillé : une histoire vraie aux relents de Thriller.

Titre original : Bad Blood, Secrets and lies in a Silicon Valley Startup
Titre français : Bad Blood, Scandale Theranos, Secrets et mensonges au cœur de la Silicon Valley.
Auteur : John Carreyrou
Première édition : 2018

mardi 22 octobre 2019

Une éducation / Educated de Tara Westover


What has come between me and my father is more than time or distance. It is the change in the self. 
I am not the child my father raised, but he is the father who raised her.

États-Unis.

Tara a grandi au pied des montagnes de l'Idaho dans une famille de survivalistes : une naissance non déclarée, sans certificat, une enfance sans fréquenter l'école et sans jamais voir un médecin, une mère sage-femme et herbaliste, un père Mormon qui régente tout son monde en exploitant une casse, une grande famille dont un frère manipulateur et violent, les pages de la Bible comme fondement culturel. La famille vit dans la peur d'une attaque des autorités et se prépare à la fin des temps en confectionnant et en stockant les bocaux qui assureront sa survie. Une normalité totalement hors normes.

Deux grands frères se sont déjà émancipés quand Tara décide, à 15 ans, de s'auto-éduquer pour postuler au lycée puis à l'université. Un parcours du combattant qui la ménera, contre toute attente, à Harvard et à Cambridge ; une éducation qui lui fait ouvrir les yeux sur un autre monde et sur elle même, en rupture totale avec son univers d'origine qui la rejette en lui faisant payer le prix fort. Un noyau libre qui ne connaît rien des codes de la société et un témoignage courageux et passionnant, touchant non seulement au pouvoir de l'éducation mais aussi et avant tout à l'identité, à la réalisation de soi, à la liberté individuelle et ce qu'elle vaut dans le contexte parfois complètement toxique des relations sociales et familiales.

Se lit comme un roman mais fait véritablement froid dans le dos parce ce que n'en est pas un.
Le témoignage coup de poing d'une métamorphose, absolument fascinant !

Voir aussi :
Hillbilly Élégie / Hillbilly Elegy de J. D. Vance

Extraits du texte :
Everyone sounded mad as hornets, but really they were having a lovely conversation.
 You had to listen to what they were saying, not how they were saying it. That's how Westovers talk! 

Not knowing for certain, but refusing to give way to those who claim certainty, was a privilege I had never allowed myself. 
My life was narrated for me by others. Their voices were forceful, empathic, absolute. 
It had never occurred to me that my voice might be as strong as theirs. 

"Negative liberty" (...) is the freedom from external obstacles or constraints. 
An individual is free in this sense if they are not physically prevented from taking action. "(...)" 
positive liberty is self-mastery - the rule of the self, by the self. 
To take positive liberty (...) is to take control of one own's mind; to be liberated from irrational fears and beliefs, from addictions, superstitions and all other forms of coercion."

I don't know what caused the transformation, (...) but there was something (...) 
that showed me I could admire the past without being silenced by it. 

You were my child, I should have protected you. (...) 
When my mother told me she had not been the mother to me she wished she'd been, she became that mother for the first time. 

She was inside, and emerged whenever I crossed the threshold of my father's house. 
That night I called her and she didn't answer. She left me. She stayed in the mirror. 
The decisions I made after the moment were not the ones she would have made. 
They were the choices of a changed person, a new self.
You could call this selfhood many things. Transformation. Metamorphosis. Falsity. Betrayal. 
I call it an education.

Titre original : Educated
Titre français : une éducation
Auteur : Tara Westover
Première édition : 2018

jeudi 10 octobre 2019

Le lilas ne refleurit qu'après un hiver rigoureux / Lilac girls de Martha Hall Kelly


Caroline Ferriday est américaine, elle travaille au consulat français de New York, vient d'un milieu privilégié et investit une partie de son temps à défendre et promouvoir des œuvres caritatives auxquelles elle croit.
Kasia Kuzmerick est une toute jeune polonaise dont la vie bascule après l'invasion allemande et son arrestation pour collaboration avec la résistance.
Herta Oberheuser est allemande et médecin mais elle a du mal à se faire une place dans un monde d'hommes. Tenant enfin une chance d'exercer vraiment son métier, elle va accepter l'offre qui lui faite par la SS de travailler dans un camp, un pacte avec le diable.

Trois vies de femmes emportées par la seconde guerre mondiale et dont le fil du destin qui les relie s'appelle Ravensbrück... et ses "lapins".
Les lapins, ce sont des jeunes femmes qui servent de cobayes et font l'objet d'expérimentations médicales épouvantables mais qui réussissent à survivre en sautillant dans le camp pour échapper à la mort et pouvoir un jour témoigner.

Un roman à trois voix. Trois points de vues - deux proches, un lointain-, offrant chacun un éclairage différent sur un épisode particulier d'une époque et d'un lieu, Ravensbrück.

C'est un premier roman très réussi, très bien documenté, inspiré pour partie de faits réels : le volet américain incarné par Caroline est par exemple inspiré d'un personnage qui a réellement existé.

J'ai déjà beaucoup lu sur cette époque et ces sujets mais ce roman offre une perspective différente et nouvelle de la question, notamment la perception à distance, la façon dont le secret des camps a pu filtrer, comment il est ressenti et traité...On est emporté par cette histoire et ces femmes, leur psychologie aux ressorts très variés, la générosité, la culpabilité (ou non), l'ambition, la résilience portée par l'amour et la solidarité.

Un roman à la fois bien écrit et bien construit, un auteur de talent, à suivre.

Titre français : Le lilas ne refleurit qu'après un hiver rigoureux
Titre anglais original : Lilac Girls
Auteur : Martha Hall Kelly
Première édition : 2016

mardi 10 septembre 2019

Le tatoueur d'Auschwitz / The Tattooist of Auschwitz d'Heather Morris


Un roman basé sur l'histoire vraie de Lale Sokolov, prisonnier juif-slovaque chargé de tatouer les femmes à leur arrivée à Auschwitz. Une histoire de survie dans l'enfer du camp d'extermination avec ses combines, ses manipulations, ses humiliations, ses privilèges, ses trafics, ses compromissions et ses jeux de pouvoir avec les soldats allemands et les autres prisonniers... mais aussi la compassion, la solidarité et l'illumination d'un amour, celui que le jeune tatoueur découvre et partage avec Gina, fait de moments volés et de l'espoir de survivre pour sortir un jour. 

Un récit à prendre pour ce qu'il est, c'est-à-dire un témoignage, recueilli auprès d'un survivant qui aura attendu la fin de sa vie, à l'autre bout du monde où il s'était réfugié après la guerre, pour finalement se confier et raconter. Sur le plan littéraire, l'écriture laisse parfois à désirer mais je ne peux dire si c'est du seul fait de la traduction ou d'un texte original livré de façon volontairement simple pour respecter le souhait et la parole du tatoueur d'Auschwitz comme l'indique l'auteur en postface.

Au travers du regard du tatoueur, une façon particulière d'appréhender et de faire revivre la mécanique inhumaine d'Auschwitz avant que ne disparaisse définitivement la mémoire de ceux qui y furent entraînés malgré eux.

Titre français : Le tatoueur d'Auschwitz
Titre anglais original : theTattooist of Auschwitz
Auteur : Heather Morris
Première édition : 2018

mardi 20 août 2019

Les fantômes du roi Leopold / King Leopold's Ghost d'Adam Hochschild

 
Auteur, journaliste, historien et enseignant américain, Adam Hochschild reconstitue dans cet ouvrage l'histoire de la colonisation du Congo sous l'égide du roi Leopold II de Belgique.

On y apprend qu'entre 1884 et 1908, sous couvert d'"humanitarisme", de lutte contre les esclavagistes et de campagnes de manipulations bien orchestrées, ce roi s'appropria cet immense territoire africain pour en faire son domaine privé. Au delà des images romantiques de la "découverte des derniers territoires africains méconnus" se cache une histoire d'une extrême violence pour les populations locales qui furent embrigadées, martyrisées, terrorisées, mutilées, assassinées pour satisfaire l'appat du gain des occidentaux.
Des méthodes qui furent dénoncées en leur temps par les missionnaires et quelques activistes dont les écrits permettent de redécouvrir l'histoire soigneusement "oubliée" d'un véritable holocauste alors que de son côté, le roi des Belge avait pris soin de détruire toutes ses archives avant de devoir céder sa précieuse colonie au gouvernement Belge. 

A contre-courant de l'histoire coloniale officielle, le livre bien documenté fut très controversé en Belgique lors de sa sortie mais n'en a pas moins suscité la curiosité pour en faire un best-seller.

Une oeuvre plus documentaire que littéraire, alourdit parfois de répétitions et de longueurs. Une lecture toutefois édifiante pour lever le voile sur tout un pan d'histoire, celle d'une colonisation brutale reposant sur des méthodes largement employées par ailleurs dans d'autres pays du continent : il est vraiment terrifiant le pouvoir destructeur de la cupidité et le déploiement de violence qu'elle peut engendrer au mépris des droits humains.

Un récit terrible mais nécessaire, indispensable.

Titre original : King Leopold's Ghost /astory of greed, terror and heroism in colonial Africa
Titre français : Les fantômes du roi Leopold / Un holocauste oublié
Auteur : Adam Hoshschild
Première édition : 1998

samedi 27 juillet 2019

La petite fille sur la banquise d'Adélaïde Bon

Les mots dessinent l'horizon de nos pensées, alors quand les mots mentent, quand on remplace ennemi par ami, violence par plaisir, viol par attouchement, pédocriminel par pédophile et victime par coupable, l'horizon est une ligne de barbelés qui interdit toute sortie du camp.

Dans ce livre témoignage, Adélaïde Bon raconte son histoire.
Celle d'une petite fille qui, à l'âge de 9 ans, est victime d'un acte qu'elle ne sait pas et ne peut pas nommer, qu'elle occulte.
Celle d'une adolescente puis d'une jeune femme exubérante en apparence mais qui traverse la vie avec un mal être profond sans savoir pourquoi, figée telle "une petite fille sur la banquise".
Celle d'une femme et d'une jeune mère de famille traumatisée qui retrouve enfin le chemin de la vie et qui se bat pour que justice soit faite.
 
Un témoignage courageux, douloureux et poignant. On ne lache pas ce livre qui rend parfaitement le parcours d'Adélaïde, les phases par lesquelles elle passe en ne donnant des clés comportementales que lorsqu'elle les comprend elle-même. On découvre avec horreur le personnage trouble qui a fait basculer sa vie et celle de tant d'autres petites filles ainsi que les méandres de la justice pour que s'ouvre enfin son procès au printemps 2016.

Une écriture juste et toute en finesse qui raconte avec maturité et le recul nécessaire une histoire bouleversante, malheureusement loin d'être unique, pour en faire un véritable livre de référence donnant voix aux petites victimes.
Impossible de rester indifférent, un must-read !

Extrait du texte :
Peut-être faut-il être très malheureux pour être profondément joyeux, peut-être que la joie est l'autre versant des larmes. 

En France, où près d'un enfant sur cinq est victime de violences sexuelles, rares sont ceux qui seront écoutés et soignés, encore plus rares sont les agresseurs qui seront condamnés par la justice. (...) L'humanité tout entière est un enfant du viol, un enfant transi, sur la banquise, qui nous attend. 

Les pédocriminels sont des toxicomanes de la violence.  

Qu'elle est laide l'ignorance dissimulée sous les airs doctes. 
Quelle honte qu'en France les médecins, les psychologues, les policiers et les magistrats ne soient pas systématiquement formés aux symptômes spécifiques liés aux violences sexuelles. 
Quand on sait que l'orsqu'une victime de violences sexuelles est correctement repérée, diagnostiquée et soignée, elle guérit.  

Quand cessera-t-on de confondre sexualité et violence, désir sexuel et addiction au stress, consentement et sidération ?

Titre : La petite fille sur la banquise
Auteur : Adélaïde Bon
Première édition : 2018

samedi 9 février 2019

Mourir n'est pas de mise de David Hennebelle


Pour eux, les Marquisiens, la vie était existence, elle ne se surchargeait pas du poids de l'avenir.

Biographie romancée des trois dernières années de la vie du chanteur Jacques Brel qui, au début des années 1970, au sommet de la gloire, préfère l'appel de la mer, les voyages sur son voilier, la recherche de l'anonymat et une installation aux Marquises où, rongé par la maladie, il crée son dernier album ...

Une histoire qu'on connait déjà plus ou moins quand on appartient à la génération qui a vu disparaitre ce personnage légendaire mais qu'on apprécie pour le souffle de liberté qu'elle apporte et la façon simple, pudique, poétique et presque joyeuse dont elle est traitée.

C'est léger, doux et chaleureux comme les alizés qui semblent nous envelopper lorsqu'on se plonge dans cette petite douceur littéraire. Il suffit de se laisser porter pour être gagné par l'appel du large et le bonheur de vivre, tout simplement !

Merci pour cette bouffée d'air frais Émilie qui a envie de partager les livres ! 

Titre original : Mourir n'est pas de mise
Auteur : David Hennebelle
Première édition : 2018