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jeudi 17 mars 2022

Regardez-nous danser (Le pays des autres 2) de Leïla Slimani

Entre Maroc et Alsace, suite de la saga familiale commencée dans Le pays des autres et retrouvailles avec Mathilde et Amine, Aïcha, Sélim, Selma, Omar auxquels viennent s'ajouter de nouveaux personnages comme Medhi, étudiant idéaliste puis fonctionnaire réaliste, futur mari d'Aïcha. L'histoire reprend au début des années 1960 et se poursuit jusqu'au début des années 1970 ; le Maroc est indépendant et oscille entre traditions et désir de modernité, espoirs et répression, sous la houlette d'un Hassan II autoritaire. Un récit qui mèle habilement les destins individuels aux aspects historico-politico-sociologiques plus larges du Maroc de l'époque.
 
Les années de vaches maigres sont derrière Mathilde et Amine qui se sont embourgeoisés. Toujours brillante élève Aïcha fait des études de médecine à Strasbourg tout en gardant ses racines au Maroc ; l'enfant timide s'ouvre à peine au monde et reste une jeune femme studieuse et réservée. Son frère Sélim termine ses années lycée où il est un sportif performant peu intéressé par les aspects scolaires, il rate plusieurs fois son bac et s'entend mal avec son père qui perd patience ; il finit par fuguer pour se fondre au sein de la communauté hippie d'Essaouira. Selma et Omar, la sœur et le frère d'Amine suivent aussi leurs chemins qui offrent chacun un éclairage sur une société marocaine à plusieurs vitesses, celle des privilégiés et celle des bidonvilles que l'on cache derrière de grands murs pour ne pas les voir.

Un bon roman agréable à lire, plaisant et prenant ; j'avais dévoré le premier volume et me suis plongée avec régal dans ce deuxième opus d'une trilogie dont j'attends maintenant l'épilogue. Un choix de publication presque en "feuilleton", en trois tranches plutôt qu'en "pavé" pour couvrir trois périodes et changer la perspective générationnelle. 

Du même auteur, voir aussi :

Titre : Regardez-vous danser (Le pays des autres vol. 2)
Auteur : Leïla Slimani
Première édition : 2022

samedi 20 novembre 2021

Afterlives de Abdulrazak Gurnah

Début du XXè siècle / épilogue au début des années 1960, après l'indépendance. 
Une ville portuaire d'Afrique de l'Est et son arrière-pays ; colonie sous domination allemande puis sous mandat anglais.
 
Il y a d'abord Khalifa, issu d'une famille pauvre, de père indien originaire du Gujarati et de mère africaine. Il travaille comme comptable pour Amur Biashara un commerçant indien qui ne s'encombre pas de scrupules ; celui-ci lui fait d'ailleurs épouser sa nièce Asha après l'avoir déposédée.
 
Il y a ensuite Ilyas qui arrive en ville avec une lettre d'introduction auprès d'un marchand allemand. Il a été enlevé par les schutztruppe (troupes coloniales) quand il était enfant puis éduqué dans une mission allemande. Il devient ami avec Khalifa. Sous son impulsion, il retrouve sa sœur Afiya abandonnée petite dans une famille qui l'exploite, il la fait venir en ville et l'éduque puis l'abandonne de nouveau lorsqu'il s'engage dans l'armée allemande où va son allégeance lorsque la guerre éclate.
En attendant le retour d'Ilyas qui disparaît sans donner de nouvelles, Afiya est recueillie par Khalifa et Asha chez qui elle grandit. 

Enfin, il y a Hamza. Jeune recrue de l'armée allemande. Il dégage une aura particulière et s'attire les faveurs de l'officier du régiment qui le prend sous son aile et noue avec lui une relation un peu étrange lui permettant d'apprendre à parler et à lire l'allemand. Nous voilà plongés dans le quotidien des redoutables schutztruppe et de ses féroces askari, un régiment qui va combattre dans une guerre épouvantable entre puissances impériales qui déportent et reproduisent en Afrique le conflit qui fait rage en Europe (première guerre mondiale) . Dans un acte de vengeance, Hamza sera grièvement blessé, recueilli et soigné par des missionnaires avant de rejoindre la ville portuaire où son destin va croiser celui de Khalifa, Asha et Afiya.
 
Un des ouvrages les plus récents du prix Nobel de littérature 2021. Né à Zanzibar (Tanzanie) mais vivant aujourd'hui en Angleterre où il enseigne la littérature, Abdulrazak Gurnah nous fait découvrir le quotidien des habitants d'une Afrique de l'Est à l'époque coloniale. 
Une histoire en forme de boucle, de la disparition de Ilyas que tout le monde attend jusqu'au dénouement permettant de connaître son sort en fin de livre.
 
Ce roman change par rapport au discours de la littérature occidentale parce qu'il n'adopte pas le regard des puissances dominantes écrivant l'histoire (Allemagne puis Royaume Unis) mais celui de la population locale auprès de laquelle les blancs ne sont que des seconds rôles. Il ne s'agit pas d'un roman anti-colonial pour autant, la question n'est pas vraiment là, mais il oriente les projecteurs sur les individu constituant la trame de la société, en leur donnant forme et humanité, avec leurs imperfections, leurs habitudes, dans leur quotidien. C'est donc la vie qui continue, plus ou moins immuable et indifférente, dans un brassage d'ethnies, de croyances, de cultures, montrant un peuple aux multiples facettes avec sa propre histoire, qui cohabite pacifiquement en marge des affaires coloniales. Et puis il y a toutes ces guerres au service desquelles beaucoup d"indigènes" sont entraînés : les guerres de pacification pour le contrôle des territoires, contre les tribus qui résistent et les guerres entre puissances coloniales elles-mêmes. Les forces vives constituent le gros des troupes, organisées selon un système hiérarchique très efficace, qui ne donne pas le même prestige ou les mêmes privilèges selon l'affectation, entre soldats et porteurs notamment, autant de moyens pour assurer allégeance et contrôle... Mais au final, de la chair à canon dont la vie n'a pas la même valeur que celle des européens qui les contrôlent. 
 
Je me suis attachée à cette galerie de personnages plus ou moins fatalistes et résilients, entrouvrant avec simplicité la porte de leur quotidien dans cette cité portuaire grouillante d'activité et de vie. La fin arrive un peu comme une verrue, courte et sans trop de détails ; une petite frustration qui pourtant illustre bien le peu de cas apporté par les puissances coloniales aux colonisés.  
J'ai aimé toutes ces voix qui me donnent envie de poursuivre la découverte de cet auteur comptant une dizaine de romans à son actif - trois seulement traduits de l'anglais en français (mais on peut sans doute espérer d'autres traductions à l'avenir du fait de son prix Nobel).

Tirés du texte :
That was how that part of the world was at the time. Every bit of it belonged to Europeans, at least on a map: British East Africa, Deutsch-Ostafrica. Africa Oriental Portuguese, Congo Belge.
 
They did not know that they were to spend years figthing across swamps and mountains and forests and grasslands, in heavy rain and drought, slaughtering and being slaughtered by armies of people they knew nothing about : Punjabis and Sikhs, Fantis and Akans and Hausas and Yorubas, Kongo and Luba, all mercenaries who fought the European's war for them, the German's shutztruppe, the British with their King's African Rifles and the Royal West African Frontier Force and their Indian troops, the Belgian with their Force Publique. 

The askari left the land devastated, its people starving and dying in the hundreds of thousands, while they struggled on in their blind and murderous embrace of a cause whose origins they did not know and whose ambition were vain and ultimately intended for their domination. (...) Later these events would be turned into stories of absurd and nonchalant heroics, a sideshow to the great tragedies in Europe, but for those who lived through it, this was a time when their land was soaked in blood and littered with corpses.
 
The German civilians were treated with the courtesies befitting citizens of an enlightened combattant nation and were taken away to Rhodesia or British East Africa or Blantyre in Nyasaland where they could be interned by other Europeans until the end of hostilities. It would not do to have Europeans watched over and restrained by unsupervised Africans. The local Africans, who were neither citizens nor members of a nation nor enlightened, and who were in the path of the belligerents, were ignored or robbed and, when necessity required, forcibly recruited into the carrier corps.

We lied and killed for this empire and then called it our Zivilsierungmission. 

Some of the stories in the Standard provided compelling discussion material for the three sages, especially the heated exchanges between settlers who wanted to remove all Africans from Kenya and make it what they called A White Man's Country, and those who wanted to remove all Indians and only allow in Europeans but keep the Africans as labourers and servants, with a sprinkling of some savage pastoralists in a reserve for spectacle. The propositions and their defenders sounded so strange that it was as if the settlers were living on the moon. 

Titre anglais : Afterlives
Pas (encore) de traduction française
Auteur : Abdulrazak Gurnah
Première édition :

lundi 19 juillet 2021

Rivage de la colère de Caroline Laurent

 
2018. Joséphin enteprend un voyage vers la cours internationale de La Haye où justice doit être rendue sur le cas des Chagos. 
Il porte la mémoire et le combat de sa mère, Marie.     
 
1967. Marie-Pierre Ladouceur vit à Diego Garcia dans l'archipel des Chagos. Ces îles perdues au coeur de l'océan indien sont alors rattachées à l'île Maurice, sous administration coloniale anglaise. Depuis plusieurs générations, la population locale y mène une vie simple, employée majoritairement à la plantation de cocotiers exploitée pour la fabrication d'huile. Les rares navires d'approvisionnement apportent un peu d'animation et c'est de l'un d'eux que débarque un jour Gabriel, le nouveau secrétaire de l'administrateur colonial local. Le jeune homme originaire de Port Louis a quitté sa famille, un geste de défi contre son père autoritaire et abusif refusant de le laisser partir à Londres poursuivre ses études. 
Tout les sépare et pourtant l'attirance est immédiate entre le citadin mauricien et Marie qui va lui faire découvrir sa culture et la vie sur l'île ; leur idylle va toutefois être rapidement mise à l'épreuve, par le secret que chacun porte, l'un personnel, l'autre politique alors qu'à l'heure de l'indépendance de Maurice le sort des Chagos et de ses habitants fait l'objet de tractations secrètes : les anglais veulent en garder le contrôle afin de conclure un bail au profit des Etats-Unis qui vont y installer une base militaire, un contrat stipulant qu'il s'agit d'îles "inhabitées" scellant sans aucun état d'âme le sort des chagossiens. Ceux-ci sont donc "invités à partir" par différents moyens plus ou moins persuasifs avant une déportation manu-militari pour les plus récalcitrants, en 1971, dans des conditions de raffle particulièrement traumatisantes, sans aucun espoir de retour. 
Il sera alors question de déracinement, d'exil, de misère, de déclassement, d'identité, d'abandon, de révolte, de manipulations, de promesses non tenues, et d'un combat pour la justice ...
 
Au travers de la vie romancée de Marie-Pierre, de sa soeur Josette, de Gabriel, de Suzanne, de Joséphin, de Christian et de tant d'autres personnages plus attachants les uns que les autres, Caroline Laurent nous fait découvrir ce drame historique méconnu et soigneusement vérouillé par les autorités britanniques afin de s'en affranchir et ne jamais en subir les conséquences. Alternant entre le présent de Joséphin (chapitres courts) et le passé de Marie (chapitres longs), le romanesque et l'historiques se combinent parfaitement pour nous tenir en haleine et nous faire appréhender la réalité humaine si peu considérée au moment de la décolonisation et de l'indépendance de l'île Maurice, l'archipel des Chagos réduit à un objet de tractation sans aucune considération pour les chagossiens, simples pions sur l'échiquier d'un jeu géopolitique et mercantile qui les dépasse.
 
Un livre bien écrit, très documenté, passionnant quand on est avide de réalités historiques, celles des êtres, des cultures et des vies. Il permet en outre de (re)donner voix à ce "petit peuple" spolié en passe d'être absorbé dans les abysses de l'oubli, analphabète il y a cinquante ans certes, mais dont la mémoire a été transmise aux nouvelles générations auxquelles appartient l'auteur comme elle l'indique en postface.        
Une version moderne et bien réelle du pot de terre contre le pot de fer. A lire sans modération, édifiant !
 
Tirés du texte :
Je ne pars pas en touriste. Je n'ai jamais été un touriste. C'est quoi un touriste ? Un Blanc en bermuda et en tongs qui vient oublier à Maurice qu'il gagne de l'argent ?
 
La justice est la méchante soeur de l'espoir. Elle vous fait croire qu'elle vous sauvera, mais de quoi vous sauvera-t-elle puisqu'elle vient toujours après le malheur. Un verdict, ça ne répare rien. Ça ne console pas. Parfois tout de même, ça purge le coeur. 
 
Le courage est l'arme de ceux qui n'ont plus le choix. Nous sommes tous, dans nos pauvres existences, courageux à un moment ou un autre. Ne soyez pas impatients.
 
Sauvage. Sagouin. Nègre-bois. Voleur. Crevard. Fils de rien.
Chagossien, ça voulait dire tout ça quand j'étais enfant. 
 
Qu'est-ce qui forge une identité ? Un nom, une profession, la couleur d'un passeport, un certain alignement des planètes ?
Ce qui nous fonde, n'est-ce pas simplement l'amour qui a présidé à notre naissance, ou bien l'inverse, l'absence de tout sentiment ?
 
Il n'y a pas d'autre paradis que celui dont on vous donne le regret. 
De même l'enfance qui nous empêche de devenir grands vient à nous manquer le jour où elle s'éloigne.
C'est la perte, c'est la douleur qui crée l'idéal.
 
Tout ce qui a un nom existe. les hommes, les plantes, les pays, les légendes. Un nom, c'est toujours le bourgeon d'un destin. 
 
Un des principaux navires portugais s'appelait le Cinco Chagas. "Cinco chagas, ça veut dire les Cinq Plaies, en référence aux cinq blessures du Christ." Les mains et les pieds cloués, le flanc droit percé par le javelot. Les Chagos portent donc le nom d'un navire et d'une souffrance.
 
Quand on a été forcés de partir, on a perdu tout ça. On a perdu nos biens matériels et immatériels ; on a perdu nos emplois, notre tranquilité d'esprit, notre bonheur, notre dignité, et on a perdu notre culture et notre identité.
 
Le métissage, c'est toujours trop ou pas assez. Il n'y a pas d'équilibre. Pas de recette, pas de dosage. Quoi que vous fassiez, vous serez pris pour celui que vous n'êtes pas. 

Titre : Rivage de la colère
Auteur : Caroline Laurent
Première édition : 2021

jeudi 5 mars 2020

Tempête rouge de Tsering Dondrup

Malheureusement, la force de l'éducation et des mouvements politiques peut non seulement anéantir la force de la bienveillance et de l'amour, mais elle peut aussi rendre fou l'homme sain, rendre idiot l'homme sage, pleutre le brave et malveillant le bienveillant.

Tibet, années 1950/1980.

Dans sa vallée tibétaine, lorsque les chinois viennent prendre possession du pays, Yak Sauvage Rinpoché, réincarnation d'un maître du même nom, est un lama vénéré du monastère de Tseshung. Un lama diléttante, gourmand et peu porté à l'étude, dépassé par une condition dont il profite malgré tout. C'est le parcours de ce lama égoïste, sur trois décénnies, que nous livre le roman.
Le statut initial de collaborateur de notre "anti-héro" ne le protège pas longtemps des camps de "rééducation" où il se retrouve exploité avec tout un peuple, soumis et acteur des mouchardages et confessions encouragées par la puissance dominante alors que passent les époques, du "jour d'abomination" et des famines du Grand Bond en Avant à la révolution culturelle et aux procès de la bande des quatre.

Interdit par la Chine, ce roman d'un auteur tibétain reconnu qui a travaillé dans un centre d'archives (poste qui lui a été retiré après l'écriture de ce livre) a pu être traduit et publié à l'étranger. Il permet de donner voix au peuple d'une région peu connue du Tibet passée sous le joug de la Chine communiste. Une récit qui n'est pas sans rappeler tous ceux des goulags, des camps de concentrations et de tous ces lieux d'emprisonnement et d'epouvante au service d'une idéologie, aux mépris des droits de l'homme les plus basiques. À la clé, l'anéantissement d'une culture et la domination des hommes et de la nature, mais pour quelle Humanité ?

L'écriture n'est pas toujours "facile" mais le sujet ne l'est pas non plus, traité de façon finalement efficace, non sans une touche d'humour et d'ironie. Le texte vaut pour l'authenticité de ces hommes déracinés et broyés par un système qui les dépasse, des vies gâchées "compensées" par deux simples briques de thé. Et lorsqu'elles se manifestent, la "bonté" et la bienveillance sont emportées elles aussi, quel que soit leur camp, mais, maigre consolation, même les bourreaux ne peuvent échapper à une machine folle et au retour du baton.

Un texte brutal à valeur universelle comme il en faudrait plus, "de l'intérieur", à prendre comme un témoignage. .

Sur un thème qui s'en rapproche, voir aussi :
Le moine aux yeux verts d'Oyungerel Tsedevdamba et Jeffrey L. Falt( Mongolie.)

Tirés du prologue et du texte :
Le Tibet, à contre-courant du reste du monde, a fait l'expérience de la colonisation à une époque où le Tiers-Monde connaissait le mouvement inverse. 

Si Tsering Dondrup a opté pour la forme romanesque, c'est certainement parce qu'en Chine et plus encore au Tibet sous contrôle chinois, les événements décrits dans ce roman sont encore trop sensibles et parce que leur évocation, quand elle n'est pas interdite, est monopolisée par le pouvoir et ne peut être librement menée sous forme d'enquête ou de recherche historique. 

Les prisonniers s'affaiblissaient un peu plus chaque jour et leurs mouvements se ralentissaient un peu plus chaque jour. Leur souffle s'amenuisait un peu plus chaque jour. Leurs paroles se raréfiaient un peu plus chaque jour. L'éclat de leurs yeux ternissait un peu plus chaque jour. Enfin, sans le moindre gémissement ou sursaut, ils passaient par une étape d'errance dans un brouillard halluciné jusqu'au stade final où, leurs sens ayant totalement décliné, des codétenus arrivés vraisemblablement peu après eux les traînaient à l'extérieur à grand-peine comme des ordures ménagères.
Ce qui s'opposait à la tranquilité des prisonniers, c'était la cruauté de la tempête rouge : juste avant midi, le vent se levait et prenait peu à peu de la vigueur.

Une fois que la faim et la soif les eurent mis au supplice pendant quelques dizaines de jours, voire un ou deux mois, ils devinrent finalement insensibles même à la sensation de faim; (...) Après plusieurs jours de dysenterie, un bourdonnement très désagréable résonnait aux oreilles ; quand il disparaissait, il laissait sourd; le corps enflait ; on devenait muet ; les yeux restaient entreouverts ; on ne se souvenait plus de la silhouette de sa femme et de ses enfants ; on oubliait son propre nom ; on ne s'inquiétait pas du moment de sa mort ; on n'était pas effrayé par la mort ; on restait ainsi un ou deux jours, voire trois ou quatre, peut-être cinq ou six, entre sommeil et veille, entre mort et vie ; ce sursis accordé par le seigneur de la mort, environ un ou deux jours, voire trois ou quatre, peut-être cinq ou six, dépendait principalement de la rigueur du temps qu'il faisait alors : l'été, un ou deux jours, l'automne et le printemps, trois ou quatre jours, l'hiver, cinq ou six jours. 

Ce qu'on appelait "études politiques" n'était ni plus ni moins qu'un "interrogatoire politique". 

Les croyants confessent leurs péchés face à la statue de leur dieu en lui demandant pardon (...) les matérialistes qualifient cela de "superstition" (...). Les prisonniers (...) devaient réciter tous les matins debout face à un portrait de Mao Zedong : "Grandiose dirigeant, grandiose maître, président Mao bien-aimé et respecté, nous vous confessons nos fautes. Nous sommes des criminels. Nous acceptons les peines infligées par la loi, extirpons à la racine les causes de nos crimes et promettons que nous nous réformerons par le travail avec une absolue sincérité, en filant droit et en sachant rester à notre place. "

Titre : Tempête rouge
Auteur : Tsering Dondrup
Première édition française  : 2019

dimanche 9 février 2020

Autour de ton cou / The thing around your neck de Chimamanda Ngozi Adichie

Dans ce recueil de nouvelles, Chimamanda Ngozi Adichie nous fait voyager entre Nigéria et États-Unis pour nous offrir une douzaine de tranches de vies aux contours les plus variés.

Nous passons d'un pays à l'autre, du séjour initiatique d'un jeune homme indiscipliné passant par la case prison dans Cellule Un à Imitation, dans laquelle une épouse jusque là soumise, mère de deux enfants, dont le mari appartient au "club des Riches Nigérians qui Envoient leurs Épouses Accoucher en Amérique" prend une décision irrévocable ...
Au Nigéria, Une expérience intime rapproche deux femmes, l'une chrétienne, l'autre musulmane pendant une nuit d'émeutes alors que Fantôme évoque des vies entières lorsque deux hommes se croisent sur un campus, un retraité dont la pension n'est pas versée, visité par sa femme décédée et l'autre, un "revenant" que tout le monde croyait mort depuis longtemps.

Retour aux États-Unis pour une expérience intime des plus troublante Lundi de la semaine dernière quand une nounou est comme envoûtée par la mère du garçonnet dont elle s'occupe. Petit détour ensuite par l'Afrique du Sud et Jumping Monkey Hill pour une nouvelle dans la nouvelle et un atelier d'écriture regroupant des auteurs venus de plusieurs pays d'Afrique. De nouveau l'Amérique et l'écart entre les attentes de ceux qui restent au pays, les idées préconçues et la réalité pour une jeune immigrante nigérianne qui a gagné sa carte verte à la loterie, un vrai poids Autour de ton cou. Pendant ce temps à Lagos, une femme qui vient de vivre un drame, en état de choc, fait la queue devant l'ambassade américaine pour une demande d'asile. À la suite d'une autre tragédie, un crash aérien au Nigéria, deux voisins immigrés d'une résidence du campus de Princeton, font une prière générant Le Tremblement, se lient d'amitié et se confient progressivement l'un à l'autre, il est question de foi, de peines de cœur, de sexualité. Quant à elles, Les marieuses nous permettent de découvrir un couple de jeunes mariés sur présentation : "sur le papier" c'est "le jackpot" pour une orpheline élevée par son oncle et sa tante qui lui ont trouvé cet excellent parti, un médecin aux États-Unis, mais la réalité tient du miroir aux alouettes.
Demain est trop loin, une histoire terrible de jalousie et de mensonges avec la mort d'un enfant pendant ses vacances chez sa grand-mère alors qu'une toute autre grand-mère semble passer le relais à L'historienne obstinée en nous faisant traverser l'histoire de son pays et les conséquences de la colonisation au travers de la destinée familiale.

La nouvelle n'est pas mon genre favori mais je dois avouer que les qualités d'écriture de Chimamanda Ngozi Adichie le rend tout à fait appréciable : elle arrive à donner une densité remarquable à chacune de ses histoires qui sont toutes très abouties, évocatrices, vivantes à souhait. Les thématiques développées sont souvent très dures mais l'ensemble du recueil n'en est pas moins étonnamment lumineux sans doute du fait de l'humanité qui se dégage des personnages, parfaitement croqués, avec leur complexité et celle du monde qui les entoure. Elle porte un regard très affûté et sans concession sur la société, réaliste mais non exempt d'une certaine tendresse et de générosité, riche des deux cultures dans lesquelles elle évolue qui lui permettent d'avoir un certain recul tout en percevant la relativité des choses, à valeur universelle, loin des clichés et des idées preconçues qu'elle redresse bien souvent.

Une auteur que je recommande à 100%, passionnante dans tous les genres qu'elle aborde ; que ce soient nouvelles, romans ou essais, elle y excelle et où qu'elle choisisse d'aller, je la suis désormais les yeux fermés !

Du même auteur, voir aussi :
L'hibiscus Pourpre / Purple Hibiscus
Nous sommes tous des féministes / We should all be feminists
L'autre moitié du soleil / Half of a yellow sun
Americanah / Americanah (non chroniqué sur ce blog)

Titre français : Autour de ton cou
Titre anglais : The Thing Around your Neck
Auteur : Chimamanda Ngozi Adichie 
Première édition : 2009

jeudi 9 janvier 2020

Kintu / Kintu de Jennifer Nansubuga Makumbi

On ne s'aperçoit pas qu'on est maudit jusqu'à ce qu'on soit exposé à cette autre façon de vivre.

L'histoire commence dans la violence, par le lynchage du jeune Kamu sur un marché. Elle nous emmène ensuite au 18ème siècle, au royaume du Bunganda, sur les traces de Kintu Kidda, l'ancêtre qui, à la suite d'une gifle mortelle malheureuse et malgré les précautions prises, attira une redoutable malédiction sur toute sa descendance.
Au fil des "cinq livres" qui constituent ce roman et qui démarrent tous le 5 janvier 2004 avant de repartir dans le passé, nous découvrirons le destin tragique des héritiers infortunés de Kintu Kidda : Suubi Nnakintu, Kanani Kintu, Isaac Newton Kintu et Miisi Kintu. Enfant abandonné et livré à lui-même, inceste, folie, suicide, sida, guerre, les maux s'abattent comme la normalité dans les différentes branches plus ou moins éduquées, plus ou moins religieuses, de cette famille maudite caractérisée par la jumelité. Alors, pour essayer de surmonter toute cette fatalité, les "anciens" du clan dispersé vont tenter de le reconstituer et de le rassembler sur les terres ancestrales afin d'acomplir les cérémonies rituelles- superstitions pour certains- seules capables de vaincre le mal.

Pas toujours facile à suivre avec les changements temporels et patronimiques mais un roman dépaysant qui nous mène en Ouganda, au cœur du continent africain. Une sorte de saga familiale aux ramifications multiples et indépendantes au départ et une approche d'écriture originale pour brasser ces histoires personnelles à un passé historique post-colonial douloureux et trouble. La partie pré-coloniale évoquant un monde traditionnel disparu est quant à elle particulièrement intéressante et bien mise en scène.
Entre drames, résilience et espoirs, un premier roman original qui compte et qui vient enrichir cette jeune littérature africaine, ougandaise en l'occurence.

D'origine Ougandaise, l'auteur vit aujourd'hui en Angleterre ; une voix/plume pour le moins ensorcelante qui apporte un nouveau souffle à la littérature mondiale.
À suivre.


Tiré du texte :
Africanstein
Ekisode
Contrairement au reste de l'Afrique, le Bunganda se laissa attirer sur la table d'opération par des flatteries et des promesses. Le protectorat était la chirurgie plastique censée conduire plus rapidement le corps africain léthargique à la maturité. Mais une fois son patient sous chloroforme, le chirurgien fut libre de faire ce qui lui chantait. D'abord, il sectionna les bras et les jambes puis mis les membres noirs dans un sac-poubelle avant de les jeter. Il prit ensuite des membres européens et entreprit de les greffer sur le torse noir. Quand l'africain se réveilla, l'européen s'était installé chez lui.
Bien que l'africain ait été trop faible pour se lever, il dit tout de même à l'européen : "Je n'aime pas ce que tu es en train de faire, mon ami. Sors de chez moi, s'il te plaît." Mais l'européen répondit : "J'essaie seulement de t'aider, mon frère. Tu es encore trop faible et trop groggy pour t'occuper de ta maison. Je vais m'en occuper en attendant. Quand tu seras complètement rétabli, je te promets que tu travailleras et que tu courras deux fois plus vite."
Mais le corps africain rejeta les membres européens. L'Afrique dit qu'ils sont incompatibles. Les chirurgiens disent que l'Afrique est sortie de l'hôpital trop tôt et que c'est pour cela qu'il y a une hémorragie. Il lui faut une intraveineuse beaucoup plus régulière de sang et d'eau. L'Afrique dit que le sang et l'eau sont trop chers. Les chirurgiens disent : "mais non, nous avons fait la même chose avec l'Inde, et regarde comme elle court vite."
Quand l'Afrique se regarda dans le miroir, elle se trouva hideuse. Elle regarda dans les yeux des autres pour voir comment ils la voyaient : il y avait de la révulsion. Cela donna à l'Afrique la permission de s'automutiler et de se haïr. Parfois quand le monde a le dos tourné, les chirurgiens remuent le couteau dans les plaies de l'Afrique. Quand elle tombe, les chirurgiens disent :"vous voyez, on vous avait dit qu'ils n'étaient pas prêts."
Nous ne pouvons pas retourner sur la table d'opération pour réclamer les membres africains. L'Afrique doit apprendre à marcher sur des jambes européennes et à travailler avec des bras européens. Avec le temps, les enfants naîtront avec des corps évolués et avec le temps, l'Afrique évoluera en fonction de sa nature d'Ekisode et prendra sa forme la meilleure. Mais celle-ci ne sera ni africaine ni européenne. Alors la douleur s'estompera.

Titre français : Kintu
Titre anglais : Kintu
Auteur : Jennifer Nansubuga Makumbi
Première édition : 2014

mardi 20 août 2019

Les fantômes du roi Leopold / King Leopold's Ghost d'Adam Hochschild

 
Auteur, journaliste, historien et enseignant américain, Adam Hochschild reconstitue dans cet ouvrage l'histoire de la colonisation du Congo sous l'égide du roi Leopold II de Belgique.

On y apprend qu'entre 1884 et 1908, sous couvert d'"humanitarisme", de lutte contre les esclavagistes et de campagnes de manipulations bien orchestrées, ce roi s'appropria cet immense territoire africain pour en faire son domaine privé. Au delà des images romantiques de la "découverte des derniers territoires africains méconnus" se cache une histoire d'une extrême violence pour les populations locales qui furent embrigadées, martyrisées, terrorisées, mutilées, assassinées pour satisfaire l'appat du gain des occidentaux.
Des méthodes qui furent dénoncées en leur temps par les missionnaires et quelques activistes dont les écrits permettent de redécouvrir l'histoire soigneusement "oubliée" d'un véritable holocauste alors que de son côté, le roi des Belge avait pris soin de détruire toutes ses archives avant de devoir céder sa précieuse colonie au gouvernement Belge. 

A contre-courant de l'histoire coloniale officielle, le livre bien documenté fut très controversé en Belgique lors de sa sortie mais n'en a pas moins suscité la curiosité pour en faire un best-seller.

Une oeuvre plus documentaire que littéraire, alourdit parfois de répétitions et de longueurs. Une lecture toutefois édifiante pour lever le voile sur tout un pan d'histoire, celle d'une colonisation brutale reposant sur des méthodes largement employées par ailleurs dans d'autres pays du continent : il est vraiment terrifiant le pouvoir destructeur de la cupidité et le déploiement de violence qu'elle peut engendrer au mépris des droits humains.

Un récit terrible mais nécessaire, indispensable.

Titre original : King Leopold's Ghost /astory of greed, terror and heroism in colonial Africa
Titre français : Les fantômes du roi Leopold / Un holocauste oublié
Auteur : Adam Hoshschild
Première édition : 1998