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jeudi 18 novembre 2021

Le dernier enfant de Philippe Besson


Théo est le dernier d'une fratrie de trois et aujourd'hui, il quitte la maison familiale pour s'installer dans un petit studio d'étudiant à une quarantaine de kilomètres de là. Pour Anne-Marie, sa mère, c'est une journée difficile.
 
Un roman facile et rapide à lire, illustrant le "syndrome du nid vide" et l'état dépressif qui peut suivre le départ du dernier enfant, l'impression d'abandon, d'absence, d'ennui et de perte de sens de la vie, la nostalgie du temps qui passe et les interrogations sur celui qu'il va falloir remplir différemment. Avec ce "dernier enfant", Philippe Besson axe son récit sur les sentiments d'une mère au cours de la dernière /première journée avec /sans ce fils, celle du départ de Théo, un dimanche : la matinée est bien remplie avec la préparation des cartons, le déménagement, le trajet en voiture, l'installation et un repas au restaurant avant de se quitter ; le "vide s'installe" l'après-midi quand les parents rentrent seuls dans leur pavillon, inéluctable, abrupte, douloureux.
 
Au fil des pages, des réminiscences et des états d'âmes d'Anne-Marie, c'est toute une vie qui se déroule : la mort de ses parents, la maison en héritage, l'abandon de ses études, son travail chez Leclerc, sa rencontre avec son mari Patrick, leur amour tranquille, l'arrivée des enfants Julien, Laura puis Théo, une grossesse non programmée, et leurs départs, les uns après les autres. C'est la vie d'une mère toute simple, une mère qui travaille et se consacre à sa famille dans une ville de province, une mère qui aurait voulu le rester un peu plus longtemps en gardant encore ce petit dernier auprès d'elle. 
Les sentiments se bousculent et la submergent, les regrets sur ce qui n'a pas été et ne sera plus, le chagrin de la perte, le début d'un deuil. C'est un moment charnière de la vie d'Anne-Marie, celui où le couple se retrouve en tête à tête pour entamer une nouvelle phase à laquelle il n'est pas véritablement préparé, celle du vieillir ensemble, où les parents doivent s'effacer pour redéfinir leurs relations avec leurs enfants, des adultes autonomes, où le cercle amical retrouve une importance qu'il avait perdu.
 
Un texte qui sonne plutôt juste, sobre et efficace, même s'il n'est pas gai-gai et que toutes les mères ne s'y reconnaîtront pas forcément. Le personnage d'Anne-Marie m'a parfois agacé dans sa façon de tout sur-analyser, un peu "too much / trop" mais avec cette madame tout-le-monde en guise d'héroïne, l'auteur montre bien la force du bouleversement et la douleur intime que peut représenter la rupture au moment où le dernier enfant prend son envol.

Titre : Le dernier enfant
Auteur : Philippe Besson
Première édition : 2021

mardi 14 septembre 2021

Âme brisée de Akira Mizubayashi

 
Novembre 1938, Tokyo. Des militaires font irruption dans un centre culturel où un quatuor de musiciens à cordes sino-japonais répète Rosamund, une pièce de Schubert. Avant d'être emmené et de disparaître, Rei Mizusawa, le premier violon, a eu le temps de cacher son fils Yu, agé d'une dizaine d'année ; l'officier qui le découvre figé dans une armoire, un livre à la main, ne le dénonce pas et lui remet le violon de son père qui a été brisé.
De nos jours à Paris, Jacques Maillard est luthier et sa femme Hélène archetière. Ils se sont connus pendant leur apprentissage à Mirecourt dans les Vosges, dans les années 1950, et s'intéressent à une jeune violoniste japonaise montante, Midori Yamazaki.
Deux périodes, deux histoires convergeantes portées par la musique et l'âme brisée d'un violon ...
  
Dans ce roman plein de délicatesse et d'humanité, Akira Mizubayashi fait vibrer nos émotions sous sa plume de japonais francophile rédigeant directement en français dans le texte. Il nous fait pénétrer dans un monde poli par la puissance de la musique intemporelle qui dissout époques et cultures. Une histoire qui commence pendant une période sombre, par un traumatisme qui portera la quête de toute une vie ; la douleur du deuil, du déracinement et de l'exil compensés par le souvenir, l'érudition, la transmission, la passion et la beauté. Un roman fort, plein de douceur, de larmes, de joies et de bonheurs aussi lorsque enfin se recollent les morceaux du passé, l'âme de l'instrument et de son maître enfin retrouvées.
 
Outre l'histoire magnifiquement portée par la musicalité et la poésie du texte, l'auteur nous fait découvrir le monde des artisans à qui il rend un bel hommage : luthiers et archetiers travaillent souvent dans l'ombre mais ils n'en sont pas moins essentiels à l'harmonie qui fait la musique d'exception, au même titre que le compositeur, l'instrument ou l'interprète.
 
A lire accompagné de Schubert et de Bach.       
 
Extraits du livre :
Âme, subst.fém. Musique. Âme d'un instrument à corde. Petite pièce de bois interposée, dans le corps de l'instrument, ente la table et le fond, les maintenant à la bonne distance et assurant la qualité, la propagation comme l'uniformité des vibrations. 
[Trésor de la langue française]
 
Face à la musique de Schubert, les larmes coulent sans questionner l'âme auparavant, puisqu'elle se précipite sur nous avec la force même de réalité, sans le détour de l'image. Nous pleurons, sans savoir pourquoi ; parce que nous ne sommes pas encore tels que cette musique nous promet d'être, mais seulement dans le bonheur innommé de sentir qu'il suffit qu'elle soit ce qu'elle est pour nous assurer qu'un jour nous serons comme elle. [Theodor W.Adorno, Moments musicaux]
 
Mirecourt, c'est une toute petite ville, mais c'est connu pour la lutherie depuis le XVIIIème siècle comme Crémone en Italie.

C'était un livre de Genzaburo Yoshino qui s'intitule Dites-moi comment vous allez vivre publié en 1937 (...) 
C'est un livre magnifique. En pleine période de folie fasciste et d'engouement militariste et ultra nationaliste, Yoshino à eu l'audace d'écrire, à l'intention des jeunes Japonais, un livre qui prônait l'usage critique de la raison et défendait la supériorité éthique de l'amitié des égaux par rapport à la soumission rampante et aveugle à l'égard des aînés et des dominants. 
Je crois que mon père voulait faire de moi un jeune homme capable de garder sa lucidité en toute situation, de ne pas succomber à la folie collective et de s'insurger contre les aberrations...
 
Je n'assimile pas mes amis japonais à leur pays. J'aimerais croire à un lien d'amitié qui va au-delà des antagonistes nationaux...
 
Il ne se rendait trop bien compte que tous les cœurs du monde, retirés dans leur solitude intranquille, étaient semblables à des nomades impénétrables, repliées sur elles-mêmes ; qu'ils étaient finalement comme tous les corps du monde séparés les uns des autres, si douloureusement étrangers les uns aux autres.  

Titre : Âme brisée 
Auteur : Akira Mizubayashi
Première édition : 2019

jeudi 15 juillet 2021

Ce qu'il faut de nuit de Laurent Petitmangin

 
Toutes nos vies, malgré leur incroyable linéarité de façade, n'étaient qu'accidents, hasards, croisements et rendez-vous manqués. Nos vies étaient remplies de cette foultitude de riens, qui selon leur agencement nous feraient rois du monde ou taulards. 

Ce roman est porté par la voix d'un père qui élève seul ses deux fils suite au décès de sa femme, la "Moman", emportée après trois ans de maladie, de chimios, d'hospitalisations. Fus et Gillou, les deux garçons ont du mûrir rapidement, l'un sans doute plus affecté que l'autre malgré leur résilience de façade, âgés respectivement de 13 et 10 ans à la mort de leur mère. 
Le père travaille à la SNCF à l'entretien des caténaires ; c'est un militant engagé à la section PS locale qui accueille de moins en moins de monde au fil des ans ; il suit les matchs de son club de foot, le FC Metz, objet de loisir qu'il partage avec ses garçons dont il s'occupe du mieux qu'il peut. 
Une famille modeste, aimante, dont il raconte le quotidien fait de petits riens : les repas, l'école, les copains, les entrainements de foot, l'orientation ... Pendant dix ans, les enfants grandissent alors qu'évoluent les relations père-fils et que la cohabitation se poursuit malgré une distance de plus en plus pesante avec l'aîné qui s'accoquine avec des jeunes de l'extrême droite jusqu'à ce qu'un drame survienne.        
 
Un père partagé entre l'envie de bien faire et la peur de mal faire, qui fait de son mieux mais angoisse à l'idée de ne pas assurer. Il y a de l'amour et de la sensibilité, de la complicité, des bons moments, des souvenirs partagés mais aussi de plus en plus de non-dits pour éviter les sujets difficiles et le clash, des chemins qui s'éloignent mais ne se séparent pas, drainant leur lot d'incompréhensions. 
Il y a l'aîné et il y a le cadet qui fait tampon entre son père et son frère, il y a celui qui reste et végète et celui qui part avec des perspectives.
Et il y a le drame et les rouages de la "justice" toute puissante qui se mettent en route et s'imposent en brassant la donne des sentiments et de la morale. On touche alors aux questions du rejet et de la honte, de l'acceptation et du pardon, du bien et du mal, de la tolérance ou encore de la réussite ou de l'échec de la transmission des valeurs. Et au coeur de tout ça, il y a celle de l'amour filial et fraternel, conditionnel ou inconditionnel.
 
Une écriture simple et juste articulant avec délicatesse la psychologie des trois personnages, leurs interactions intra et extra-familiales. Mais au delà de l'histoire familiale, on touche aussi au roman social dont l'image d'ensemble plutôt sombre est pourtant non exempte de lumière et d'espoir. 
Ce n'est pas un coup de coeur mais un très bon premier roman lu presque d'une traite, qui laisse présager une jolie carrière à son auteur, à suivre.   

Titre : Ce qu'il faut de nuit
Auteur : Laurent Petitmangin
Première édition : 2020

mercredi 7 juillet 2021

Un amour retrouvé de Véronique de Bure

 
À 73 ans, veuve depuis plusieurs années, Monique reçoit une lettre de son premier amour. 
Elle s'en ouvre à sa fille Véronique (la narratrice) avec qui elle entretient une relation fusionnelle, en lui annonçant "qu'il lui arrive une drôle d'histoire"... 
 
Au fil des pages, Véronique raconte comment cette relation amoureuse interrompue il y a si longtemps reprend un nouveau cours, de façon d'abord épistolaire puis en personne. Elle observe comment l'amour transforme sa mère, physiquement, psychologiquement et dans sa façon de vivre, ainsi que la manière dont évoluent ses relations avec ses proches, famille et amis ; il faut aussi concilier cette nouvelle relation avec le passé et l'histoire de chacune des familles. Elle note plus particulièrement comment l'arrivée d'un nouvel homme transforme leur relation fille-mère, son ressenti et les sentiments fluctuants qui s'imposent. 

Une chronique qui serait en grande partie autobiographique, faite de chapitres courts rédigés à la deuxième personne du singulier soulignant la proximité et le lien privilégié mère-fille, une intimité dans laquelle le lecteur est invité à s'immiscer ; c'est comme une série de messages adressés par Véronique à sa mère à qui elle peut ainsi exprimer son ressenti et la façon dont elle vit cette histoire.
Un récit qui couvre une vingtaine d'années, d'une "vieillesse active" au grand âge, pendant lesquelles la fille déploient ses états d'âmes et revisite le passé familial avec plus ou moins de compréhension pour cette mère avec laquelle la relation de complicité devient progressivement plus distante : avec cet "amour retrouvé", c'est l'ensemble des rapports familiaux et intimes qui changent pour trouver un nouvel équilibre alors que le temps passe et impose sa marque.
 
Un joli roman facile à lire, empreint d'une certaine délicatesse, déclinant avec sensibilité l'idée selon laquelle l'amour n'a pas d'âge et qu'il se moque de l'ordre établit auquel il s'impose. S'y ajoute une plongée culturelle au cœur de la vie de province "à la française ", avec une maison de famille et son lot de souvenirs, son jardin et son village, des endroits où le temps semble s'être arrêté et où on s'ennuit un peu, que les jeunes générations ont quittés mais où l'on revient voir les grands-parents pour les vacances et les réunions de famille. C'est finement observé et rendu, authentique et agréable à lire. 
 
Des pages qu'on tourne sans prise de tête, parfait pour l'été !

Tirés du texte :
Aujourd'hui, un demi-siècle plus tard, c'est la même émotion qui te serre le coeur. 
Elle est là, intacte. À soixante-treize ans, tu as vingt ans. 
 
Tu aimes, tu es aimée, et rien de tout cela n'a plus d'importance. Non, le désir ne s'éteint pas avec l'âge. Il l'efface.
 
Plus je découvre la femme et plus je m'attache à la mère, celle que tu étais avant, que tu redeviens encore parfois, celle qu'aujourd'hui je crains fort de perdre. 
 
Tu es libre, totalement libre. Ta vie prend un chemin inattendu. Tu vas vers tes 75 ans et tu rayonnes. Tu as un amoureux, dans quelques jours tu vas prendre un train pour le rejoindre, rien ni personne ne t’en empêchera.
Ma mère est heureuse et je suis jalouse. 

 
Le temps ne coule pas comme un sablier, régulier, impassible. Le temps file, marque des pauses, s'accélère, repart plus lentement, passe l'air de rien, puis à nouveau s'emballe, soubresaute. Le temps avance par à-coups. 
 
On ne remplace jamais un amour par un autre. Pourquoi m'aura-t-il fallu vingt ans pour le comprendre ?
Titre : un amour retrouvé
Auteur : Véronique de Bure
Première édition : 2021

dimanche 8 mars 2020

Hypothermie / Hypothermia de Arnaldur Indridason

Maria est retrouvée par son amie Karen, pendue dans sa maison de vacances au bord du lac Thingvellir ; Maria était déprimée depuis la disparition de sa mère avec laquelle elle entretenait une relation fusionnellle et la police n'a aucun élément pouvant justifier une conclusion autre que celle du suicide. Karen émet toutefois des réserves sur cet acte en remettant au commissaire Erlandur l'enregistrement d'une séance de spiritisme à laquelle avait assisté son amie très préoccupée par les questions de la mort et de l'au-delà. Intrigué et sans remettre en cause la théorie du suicide, Erlandur va mener une enquête personnelle "à la Colombo" pour comprendre ce qui peut pousser à un tel geste de désespoir.

Une enquête qui alimente son obsession pour les cas de disparitions (le suicide EST une disparition dit-il à sa fille) dont il ne referme jamais les dossiers et qu'il poursuit inlassablement pendant des années, un besoin alimenté par son propre traumatisme d'enfance, la disparition son petit frère un jour de tempête.
Dans sa vie personnelle, peu sociable, le ténébreux solitaire semble cependant apprivoiser ses grands enfants dont il se rapproche même si sa fille Eva Lind cherche à "reconnecter " à tout prix ses parents qui ne se parlent plus depuis des années.

Un nouveau rendez-vous réussi avec mon dernier chouchou, placé cette fois sous le signe de l'automne islandais.

Du même auteur, voir aussi :
Hiver Arctique / Arctic Chill (5)
L'homme du lac / The draining lake (4) (non chroniqué sur le blog) 
La voix / Voices (3)
La femme en vert / Silence of the Grave (2)
La cité des Jarres / Jar City (1)
Les nuits de Reykjavik / Reykjavik Nights

Titre français : Hypothermie
Titre anglais : Hypothermia
Les enquêtes du Commissaire Erlandur / A Reykjavik Murder Mystery (6)
Auteur : Arnaldur Indridason 
Première édition : 2007

samedi 29 février 2020

changer l'eau des fleurs de Valérie Perrin


Abandonnée à la naissance, balotée de famille d'accueil en famille d'accueil, Violette Trénet a dix-huit ans quand elle rencontre Philippe Toussaint, d'une dizaine d'années son aîné ; ils ont rapidement une petite fille et se marient. Philippe est beau, volage et bon à rien alors que Violette est jeune, amoureuse, patiente, attentionnée dans ses rôles d'épouse et de mère. Pendant que Philippe écume les routes à moto et se fait entretenir sans aucune honte, Juliette s'occupe de tout, le travail (pour deux) de garde-barrière, la maison, la famille. Et lorsque le poste de garde barrière est supprimé, Violette convainc Philippe de reprendre une place de gardien de cimetière dans une autre commune.
Philippe finira par disparaître, du jour au lendemain, une circonstance qui ne semble finalement pas chagriner Violette...

Si la situation initiale est clairement posée sur ce drôle de ménage, on comprend rapidement qu'elle n'est pas aussi simple qu'elle le paraît : le couple est hanté par un drame dont on apprend les tenants et les aboutissants par petites doses, au travers de plusieurs histoires et de plusieurs personnages qui apportent chacun leur pierre à la compréhension globale, comme autant de tiroirs qui s'ouvrent pour en sortir une pièce du puzzle qui prend doucement forme.

J'avais longtemps hésité avant d'ouvrir ce livre parce que j'étais restée sur un sentiment plutôt mitigé après la lecture de les oubliés du dimanche, premier et précédent roman de Valérie Perrin. Les avis dithyrambiques sur son second roman n'ont par ailleurs pas aidé mon indécision car j'avais un peu peur de retomber dans un ouvrage "feel good" (au fond, ce qu'il est), genre très à la mode qui m'agace beaucoup pour la dose d'angélisme et d'invraissemblances qu'il draine dans son sillage. J'avais donc mis ce titre de côté en attendant le moment opportun, celui où j' aurais besoin d'une "lecture facile"... sur ce plan, c'est sans surprise, l'objectif est rempli, on tourne les pages sans trop se prendre la tête avec une écriture simple et efficace.

J'ai eu un peu de mal à entrer dans cette histoire "à tiroirs" qui joue sur les allers-retours dans le temps et des changements de points de vues mais je dois avouer que malgré son côté très fleur bleue, le scénario est finalement plutôt bien conçu et bien mené : la simplicité de la situation initiale laisse progressivement place à une histoire plus dense, plus profonde. Le récit s'étoffe et permet le déploiement d'une large palette de sentiments alors que les destins croisés des acteurs prennent du sens autour du personnage central de Violette.

Une histoire gentillette qui fleure bon la campagne et la bienveillance, sans réelle prétention, parfait pour s'en laisser conter.

Titre : changer l'eau des fleurs
Auteur : Valérie Perrin 
Première édition : 2019

mercredi 9 octobre 2019

La mélancholie du kangourou de Laure Manel

Il n'y a pas de hasard(s), il n'y a que des rendez-vous. (Paul Éluard)

Formant un couple uni et amoureux, Antoine et Raphaëlle se préparent au bonheur d'être parents.
Sauf que le jour de l'accouchement, tout ne se passe pas comme prévu et Antoine, à 36 ans, devient à la fois père et veuf. Accablé par la douleur et le chagrin, il lui est impossible de s'occuper ou de même simplement regarder sa fille, la petite Lou. Au début, Simone, la grand-mère paternelle, vient de Bordeaux pour s'occuper du bébé mais c'est une solution transitoire qui n'est pas tenable et il faut rapidement trouver une nounou pour prendre le relai.

Contre l'avis de ses proches, Antoine opte pour l'embauche de Rose, une gamine de 20 ans, étudiante qui a besoin de gagner un peu d'argent en attendant l'admission qu'elle espère à l'école de danse de Londres.
Cotoyant ce père absent et broyé, dans un foyer où toute trace d'amour a disparu, la jeune femme va finalement s'occuper pendant deux ans de la petite fille, avec abnégation, en lui donnant son amour et en sachant, à force de patience et de psychologie tisser des liens entre sa protégée et ce papa qui refuse de l'être.

Un roman qui aborde une situation familiale extrême en la traitant sans mélodrame, avec justesse, réalisme et douceur, et aussi, un brin de magie qui en fait presque un conte de fée, à la Mary Poppins. Une plume qui m'avait déjà séduite et amusée dans la délicatesse du homard, et qui me donne le même plaisir de tourner les pages, presque de la jubilation : c'est à la fois triste et gai, entre deuil et (re)naissance. Un livre sur la résilience, les liens subtils qui se créent sur la durée, par la présence, la discrétion, la maturité aussi, celle du coeur dont la valeur n'attend pas le nombre des années.

Peut-être pas de la "grande littérature", marqué d'une touche de "feel-good" et de quelques larmes versées au passage,  la mélancholie du kangourou nous régale d'une bien jolie  histoire, en toute simplicité.

Extraits du livre :

On perd son empathie, on oublie les problèmes des autres quand on est centré sur les siens.

Titre : la mélancholie du Kangourou
Auteur : Laure Manel
Première édition : 2019

dimanche 1 septembre 2019

Le chant des revenants / Sing, Unburried, Sing de Jesmyn Ward




Mississipi. 

Depuis trois ans que leur père Michael, blanc, est emprisonné à Parchman, Jojo (13 ans) et Michaela / Kayla (3 ans) vivent dans la ferme de leur grands-parents maternels, noirs. Leurs grands-parents paternels ne les connaissent pas, ils n'ont jamais admis que leur fils "fassent des enfants à une négresse".
Malgré la misère et les épreuves d'une vie, Papy et Mamy leur apportent amour et une certaine stabilité.
De son côté, bien que présente, leur mère Leonie n'est pas capable de leur exprimer l'amour qu'elle ressent pour eux, toujours maladroite et cassante, trop souvent sous l'emprise de drogues qu'elle consomme depuis que son frère Given a été tué par des "camarades" lors d'un "accident de chasse".
Lorsque la libération de Michael est annoncée, Leonie embarque ses enfants pour aller le chercher et les entraine dans un road-trip épique alors que rodent les fantômes du passé dont celui de Richie, un enfant qui fut emprisonné avec le grand-père de Jojo lors de son propre séjour, arbitraire, à Parchman.

Un roman à trois voix, celles de Jojo, Léonie et Richie. Une tranche de vie de quelques jours qui permet d'aborder la vie de plusieurs générations. Une touche de mystère et de magie noire. L'évocation profonde, accablante et intense du racisme latant au sud des États-Unis. Le poids d'une histoire et des morts qui n'en finissent pas de hanter le présent. On pense à Toni Morrison mais c'est une autre voix, une autre écriture toute aussi puissante, mélodieuse ; c'est remarquablement écrit, véritablement envoutant, on est pris entre les vivants et les morts, les blancs et les noirs, le passé et le présent, l'amour, la haine, la force et la fragilité, la violence, la peur, la souffrance, le pardon et la délivrance. Des "petites gens" qui prennent vie avec réalisme et humanité.

Un gros coup de coeur ♥ et l'envie de découvrir un peu plus cet auteur plusieurs fois primée (déjà 6 livres à son actif dont 4 traduits en français).

Titre original : Sing, Unburied, Sing
Titre français : Le chant des revenants
Auteur : Jesmyn Ward
Première édition : 2017

mardi 16 octobre 2018

Beloved / Beloved de Toni Morrison


Fin du 19ème siècle aux États-Unis, avant et après la guerre de sécession.

Sethe est une ancienne esclave au destin tragique.

Maltraitée, elle avait réussi à fuir le sud et l'esclavage pour s'installer avec ses enfants à la frontière où commençait la liberté avec l'espoir que son mari - dont elle n'a plus jamais eu de nouvelles - la suivrait.

Des années après l'abolition de l'esclavage ses garçons sont partis. Coupée de la communauté locale, elle attend toujours son mari avec sa fille, dans sa maison habitée par d'étranges phénomènes sans doute animés par le passé douloureux qui hante les lieux : il faut dire que peu après son arrivée, dans un geste de désespoir et afin de protéger ses enfants, la jeune femme avait préféré l'infanticide, sacrifier ses enfants plutôt que de les voir repris par un maître abusif.
 
Ce monde un peu étrange et lugubre est finalement bouleversé par l'arrivée de Beloved, un personnage ambigu qui vient apporter un nouveau souffle de vie et exorciser les démons du passés ... mais qui est vraiment Beloved ?

Un roman douloureux qui au delà de l'esclavage traite aussi de la maternité, de l'espoir, de la faute, du deuil, de l'oubli, de la rédemption ainsi que de l'envie ou de la jalousie. Une lecture à plusieurs niveaux qui est loin d'être d'un abord facile, dans sa construction avec notamment des aller-retours dans des temps qui se mélangent parfois, la confusion des sentiments et surtout, le poids de cette histoire si lourde à porter et à surmonter : un récit chargé qui se mérite mais qui laisse une forte impression dans la conscience du lecteur !    

Ce livre serait inspiré d'éléments réels. Il a reçu le prix Pulitzer en 1988 et fait connaitre son auteur qui est également prix Nobel de littérature 1993.

Titre original anglais : Beloved
Titre français : Beloved
Auteur : Toni Morrison
Première édition : 1987
Prix Pulitzer 1988

mercredi 3 octobre 2018

L'enfant qui mesurait le monde de Metin Arditi


Quand on aime ... Metin Arditi, et de trois !

Après Le Turquetto et La confrérie des moines volants, Arditi nous emmène à Kalamati, une île grecque, à l'époque contemporaine. Nous partons à la rencontre de trois personnages :
Il y a d'abord Eliot, architecte américain d'origine grecque qui porte le deuil de sa fille unique et qui s'est retiré là pour apaiser sa peine en suivant les traces de la disparue au travers des ruines antiques, à la recherche du nombre d'or,
Il y a ensuite Yannis, son petit voisin autiste, enfermé dans son mutisme, qui cherche à donner du sens au monde en l'ordonnant et en le mesurant chaque jour,
Il y a enfin Maraki, la maman de Yannis qui se démène pour concilier son dur métier de pêcheur et le temps qu'elle consacre à son fils.
Et puis il y a cette île de Kalamati dévastée par la crise avec un projet d'hôtel qui pourrait changer la donne économique mais aussi la bienveillance de ses habitants ...
Dans leurs solitudes et en partie grâce à l'histoire des mythes antiques, les trois personnages vont doucement tisser des liens alors qu'autour d'eux se pose la question du développement de l'île avec ses enjeux.

Un livre que je n'avais pas vraiment envie d'ouvrir mais qui s'est révélé être un doux moment de lecture. Une façon intelligente d'aborder la question de l'autisme aussi bien au plan du personnage, dans son monde intérieur, que de son entourage ; un contexte intéressant avec l'évocation de cette Grèce portée par son histoire et ses mythes, malmenée aujourd'hui par les enjeux économiques ; et puis sur un plan plus humain, on aborde la question du deuil, du temps qui passe, du changement ...

L'ordre du monde c'est quand tu es heureux. Même si les choses changent.

Décidemment, j'aime beaucoup la plume de cet auteur qui nous emmène avec un vrai savoir-faire et brio dans des univers à chaque fois très différents, on apprend, on est touché, on se délecte.

Une belle lecture, toute en finesse et en délicatesse !

Du même auteur :
Le Turquetto
La confrérie des moines volants   

Titre : L'enfant qui mesurait le monde
Auteur : Metin Arditi
Première édition : 2016

samedi 26 mai 2018

Pietra Viva de Léonor de Récondo

1505.
Ébranlé par la mort mystérieuse d'Andrea, un jeune moine à la beauté solaire qu'il admirait, Michelangelo quitte Rome pour se réfugier pendant six mois aux carrières de Carrare où il supervise le choix des marbres nécessaires à la composition du tombeau du Pape Jules II commandité d'avance par le saint-Père. Avec sa célèbre Pietà, la réputation du sculpteur d'une trentaine d'année est déjà bien établie et respectée de tous. Tout à son obsession de capturer la beauté dans la pierre, le sculpteur n'en est pas moins très tourmenté, notamment lors de ses soirées solitaires à l'auberge avec pour seule compagnie un livre de Petrarque offert par Lorenzo de Medici et la bible d'Andrea qu'il n'ose ouvrir. Progressivement, son séjour au milieu des carriers fera ressurgir des souvenirs enfouis du passé et sera source d'apaisement intérieur grace aux liens de compagnonage qu'il développe avec les ouvriers ainsi qu'avec deux personnages très particuliers. Il y a d'abord Cavallino, individu excentrique atteint de folie douce, et aussi, le tout jeune Michele qui vient de perdre sa mère et dont l'amitié enfantine (non moins pleine de maturité) renvoie au sculpteur sa propre image.

Avec cette lecture d'un troisième roman de Léonor Récondo, je classe sans plus aucune hésitation l'auteur dans la catégorie des "valeurs sûres" pour sa douceur et sa sensibilité d'écriture sans parler de l'intérêt des sujets choisis, très différents dans les trois ouvrages abordés mais toujours riches de la justesse du ton et basés sur les faits réels. Ces livres ont quelque chose de transcendants, on est plongé dans une sorte de voyage intérieur au plus profond de l'âme des personnages tout en restant subtilement connecté aux réalités qui les entourent, ici le monde des carrières de Carrare. Il y a également dans ce roman toute une dimension poétique avec un appel aux cinq sens qui font ressurgir les souvenirs de la mémoire du sculpteur ainsi qu'une dimension historique sur la composition de l'une de ses oeuvres majeures réalisée en pointillé tout au long de sa vie, bref un ouvrage tout à la fois délicat, intelligent et bien ficelé.

Excellentissime, à lire !

Nota : ce livre m'a rappelé celui de Mathias Enard, Parle-leur de bataille, de rois et d'éléphant où l'on découvre le voyage de Michel Ange en 1506 à Constantinople pour concevoir un pont, un épisode de la vie du sculpteur lui aussi basé sur des éléments historiques.

Du même auteur, voir :
Rêves oubliés
Point Cardinal

Titre : Pietra Viva
Auteur : Léonor de Récondo
Première édition : 2013

samedi 24 juin 2017

Le murmure des ombres / Whispering shadows de Jan-Philipp Sendkler



Depuis la mort de son fils, Paul Leibovitz vit en reclus sur l'île de Lamma à Hong Kong. Des journées coupées du monde, faites d'habitudes et de rituels pour cet occidental qui vit en Chine depuis trente ans.
Au cours de l'un de ses petits pèlerinages personnels, il rencontre Elizabeth, une américaine désespérée par la disparition de son fils parti en Chine pour affaires et dont la souffrance fait écho à la sienne. En voulant lui apporter son aide, il doit sortir de sa peau d’ermite, fait appel à un vieil ami chinois inspecteur de police à Shenzhen et se retrouve mêlé à une sombre enquête de meurtre dans un monde impitoyable et corrompu ...

J'étais restée sur une impression très mitigée après la lecture de l'art d'écouter les battements de coeur. Et puis, deux vols longs courriers à enchaîner aidant, j'ai finalement refait une tentative avec le murmure des ombres, en me disant que je ne prenais pas trop de risque avec un roman de lecture facile. Essai réussi qui m'a réconciliée avec l'auteur. Il nous entraîne dans une enquête policière efficace et divertissante entre Hong Kong et Shenzhen des lieux qui me sont familiers et sont bien évoqués.
Un polar abordant pas mal de sujets, un deuil, une histoire sentimentale, le déclin industriel occidental et le boom économique de la Chine avec, en filigrane, le traumatisme de toute une génération au moment de la révolution culturelle.

A priori, le début d'une "trilogie chinoise".

Titre anglais : Whispering Shadows
Titre français : le murmure des ombres
Auteur : Jan-Philipp Sendker
Première édition : 2015

lundi 29 mai 2017

Ma grand-mère vous passe le bonjour / My grandmother asked me to tell you she's sorry de Fredrik Backman


Elsa est une petite fille solitaire de 7 ans, presque 8. Particulièrement éveillée, sensible et curieuse, elle est souvent persécutée par ses camarades d'école. Sa seule amie est sa grand-mère, personnage excentrique et non-conformiste qui sait toujours l'apaiser en l'emmenant dans un monde de contes construit pour elle. Quand sa grand-mère meurt d'un cancer, Elsa est lancée dans une sorte de course au trésor qui lui ouvre de nouvelles perspectives sur les personnages qui vivent dans son entourage, sur le sens des histoires qui l'ont bercée jusque là et la frontière bien mince qui peut exister entre le fantastique et la réalité ...

Au départ, du fait des longs développements sur le monde des contes partagé par Elsa et sa grand-mère, j'ai eu un peu de mal à entrer dans le livre. Au fil des pages, je me suis finalement laissée porter et entrainer. On s'attache à cette petite fille, à sa spontanéité, à ses peurs, aux personnages qui se dévoilent et tissent autour d'elle un filet relationnel protecteur où chacun laisse tomber les apparences pour révéler sa fragilité dans une sorte de conte des temps modernes.

Dans la lignée des livres de la littérature scandinave contemporaine tels que Le mec de la tombe d'à côté de K.Mazzeti que j'avais adoré ou Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire de J.Jonasson, plus déjanté, agréable à lire mais qui m'avait moins enchantée.

Titre français : Ma grand-mère vous passe le bonjour
Titre anglais : My grandmother asked me to tell you she's sorry  
En anglais, publié aussi sous le titre : My grandmother sends her regards and apologies
Auteur (suédois) : Fredrick Backman
Première édition : 2013
(Titre original : Min mormor hälsar och säger förlåt)