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lundi 18 octobre 2021

Pachinko / Pachinko de Min Jin Lee

Au début des années 1930, la Corée fait partie de l'empire colonial japonais. Sunja vit alors sur une petite île proche de Busan avec sa mère Yangjin, veuve qui tient une modeste pension pour essayer de survivre pendant une période d'occupation économiquement difficile. Un soir, la famille accueille et sauve Isak, un jeune pasteur missionnaire à la santé fragile, originaire de Pyongyang, qui fait étape avant de rejoindre son frère au Japon pour s'occuper de la congrégation coréenne chrétienne d'Osaka. Une fois remis sur pied, Isak va sortir Sunja de la situation embarrassante dans laquelle elle se trouve - elle est enceinte et ne veut pas devenir la maîtresse entretenu de Hansu, son amant qui lui avait caché être déjà marié et père de trois filles - en lui offrant le mariage et un nom pour son enfant à naître. 
 
Au travers de l'histoire de ce couple originaire de Corée, de sa famille et de sa descendance - Noa le studieux, Solomon le pragmatique - Min Jin Lee nous offre une fresque familiale sur quatre générations, des années 1930 à nos jours, illustrant sans généralisation réductrice le destin complexe et souvent douloureux des "Zainichi*" du Japon [Zainichi : "étrangers résidents au Japon"]. Cette Américaine d'origine Coréenne qui a elle-même vécu plusieurs années d'expatriation à Tokyo, aborde avec intelligence et sensibilité la situation si particulière de cette communauté auprès de laquelle elle s'est longuement documentée.
 
Un livre riche et dense, tant sur le plan historique et sociologique que romanesque. Le contexte initial est celui d'une Corée sous l'emprise coloniale japonaise qui, une fois la guerre terminée, se retrouve "libérée" mais divisée entre un nord et un sud nécessitant un choix de rattachement arbitraire, absurde et un peu ubuesque pour les zainichi ; une histoire complexe pour les Coréens qui se sont installés au Japon où ils constituent une "sous-classe" méprisée et mal vue. Au delà du racisme lattent, cette saga familiale aborde de nombreux sujets tels que la guerre, la pauvreté, la religion, l'éducation, l'homosexualité, les yakuzas (la mafia japonaise) ou le monde des Pachinko (salles de machines à sous) offrant une voie opaque mais alternative à la pauvreté.
 
Un livre dont j'ai aimé les personnages qui veulent avancer et surmonter les difficultés envers et contre tout, pour s'en sortir par le travail et/ou l'éducation, portés par la solidarité familiale, leurs épreuves et leurs espoirs. Ils offrent une large palette de destins permettant d'éviter l'écueil d'une réduction trop simpliste de la question des Zainichi.
Une lecture agréable et instructive, je recommande.

Extraits du texte :
"Absorbe tout le savoir que tu pourras. Remplis ton cerveau de connaissances - c'est la seule forme de pouvoir que personne ne pourra jamais te reprendre." Hansu ne lui disait jamais d'étudier mais plutôt d'apprendre, et Noa se rendait compte qu'il y avait une véritable différence. L'apprentissage était un jeu, pas un travail.

La plupart des Coréens au Japon ne pouvaient pas voyager. Pour obtenir un passeport japonais, il fallait devenir un citoyen japonais - ce qui était presque impossible (...) Sinon, pour voyager, on pouvait mettre la main sur un passeport sud-coréen en passant par la Mindan, mais peu de gens voulaient être affiliés à la République de Corée depuis que le pays appauvri était dirigé par un dictateur. Les Coréens affiliés à la Corée du Nord ne pouvaient partir nul part, hormis les rares autorisés à se rendre à Pyongyang. Même si tous ceux qui y étaient retournés en souffraient, il y avait encore bien plus de Coréens au Japon dont la citoyenneté était affiliée au Nord plutôt qu'au Sud.

Tu ne peux rien y faire. Le pays ne va pas changer. Les Coréens comme moi, on ne peut pas partir. Où voudrais-tu qu'on aille ? Mais au pays, les Coréens ne changent pas non plus. A Séoul, on me traite de bâtard japonais, et au Japon, je ne suis qu'un sale Coréen parmi les autres. J'ai beau gagner une fortune et me montrer d'une gentillesse à toute épreuve, ça ne change rien. Alors qu'est-ce-que tu veux y faire ? Tous ceux qui rentrent ua Nord y crèvent de faim ou meurent de trouille.

Les Coréens nés au Japon après 1952 avaient obligation de s'inscrire au registre de leur municipalité le jour de leur quatorzième anniversaire pour la demande de permis de résidence au Japon. Tous les trois ans, Solomon devrait renouveler cette démarche, à moins qu'il ne décide de quitter le pays pour de bon.
 
Aux États-Unis, Zainichi du Sud et du Nord, ça n'existe pas. Pourquoi devrais-je m'identifier à l'une ou l'autre des Corées ? C'est absurde ! Je suis née à Seattle, et mes parents sont arrivés en Amérique à l'époque où il n'y avait qu'une seule Corée (...) Et pourquoi le Japon s'obstine-t-il à faire la distinction des deux pays pour des résidents coréens qui sont là depuis quatre générations ? Tu es né ici. Tu n'es pas un étranger ! C'est de la folie. Ton père est né ici. Pourquoi vous avez des passeports sud-coréens ? C'est n'importe quoi. 
Elle savait aussi bien que lui qu'après la division de la péninsule, les Coréens du Japon avaient chacun choisi leur camp, et que cela avait souvent eu des conséquences sur leur statut de résidents. Il était encore difficile pour un Coréen d'obtenir la citoyenneté japonaise, et nombre d'entre eux voyaient même cette démarche comme une honte - devenir citoyen de l'oppresseur de son peuple. Quand elle avait raconté à ses amis new-yorkais les bizarreries de cette anomalie historique et ce biais ethnique envahissant, ils n'imaginaient pas que les japonais si sympathiques et bien élevés parmi leur connaissances puissent la percevoir comme une délinquante paresseuse, corrompue, ou agressive - le stéréotype négatif associé aux Coréens au Japon. 
 
Le Japon refuse encore que les Coréens soient profs, policiers ou infirmières. Tu n'as même pas pu louer ton propre appartement à Tokyo et ce n'est pas faute d'argent. On est en 1989 (...) J'ai longtemps vécu aux States et en Europe ; ce que les Japonais ont fait aux Coréens et aux Chinois nés ici est révoltant. 
 
Le Pachinko est un plus gros business au Japon que l'industrie automobile. 
 
Zainichi, mot utilisé pour désigner les Coréens du Japon ayant émigré durant la période coloniale, ainsi que leur descendants. Certains Coréens au Japon ne souhaitent pas être qualifiés de Zainichi, parce que le terme signifie littéralement "étranger résidant au Japon", ce qui n'a aucun sens dans la mesure où ils y vivent depuis trois, quatre, voire cinq générations ininterrompues. Beaucoup de Coréens d'origine sont maintenant des citoyens Japonais, même si la naturalisation n'est pas une démarche facile. Une partie d'entre eux se sont aussi mariés avec des Japonais, créant une génération avec un patrimoine commun partiel. Malheureusement, il existe un long passif de discrimination sociale et institutionnelle à l'encontre de ceux dont les origines ethniques sont entièrement ou en partie coréenne. Au point que certains choisissent de ne jamais divulguer leur héritage culturel, même si leur identité ethnique peut encore être retracée sur leur papiers d'identité et sur les registres du gouvernement.
 
Titre français : Pachinko
Titre anglais : Pachinko
Auteur : Min Jin Lee
Première édition : 2017

jeudi 18 mars 2021

Généalogie du mal de Jeong You-jeong

 L'oubli est le mensonge le plus abouti, le mensonge le plus parfait que l'on puisse se faire à soi-même.
 C'est aussi la dernière carte que pouvait jouer mon cerveau.
 
Ville nouvelle d'incheon près de Séoul (Corée du Sud) / époque contemporaine.
Yujin se réveille un matin couvert de sang, l'esprit confus. Dans l'appartement, il découvre le corps de sa mère Kim Jiwon, égorgée, baignant dans son sang. Pour le jeune homme de 26 ans placé sous la coupe de cette mère qui contrôle tout de sa vie, coupable d'avoir arrêté en cachette son traitement depuis quelques jours et susceptible d'avoir succombé à "une crise", commence alors une course contre la montre : il n'a aucun souvenir de ce qui a pu se passer la veille et va tout faire, avant de contacter la police, pour essayer de retrouver la mémoire en épluchant le moindre indice et en enquêtant afin de comprendre et surtout de répondre à la question centrale : est-il innocent ou coupable du meurtre de sa mère ?
Un quasi huis-clos familial dont les racines du mal ancrées dans le passé sont liées à cette mère dominante, à un père et un frère Yumin décédés trop tôt, à une tante psychiatre Kim Hyewon et un demi-frère adoptif Haejin....

Un scénario alambiqué et macabre à souhait, parfois assez gorre, mais totalement prenant. On ne sait pas où on va ni sur quel pied danser; au fil des pages, l'auteur arrive à créer un effet de balancier troublant pour ce qui est de nos sentiments vis-à-vis de Yujin dont l'image oscille entre celle d'une victime et celle d'un monstre.
Pervers  !
 
Titre : généalogie du mal
Auteur : Jeong You-jeong
Première édition : 2016

mardi 9 juin 2020

Les étoiles s'éteignent à l'aube / Medicine Walk de Richard Wagamese

Le whisky tient à l'écart des choses que certaines personnes ne veulent pas chez elles. Comme les rêves, les souvenirs, les désirs, d'autres personnes parfois. (...) Des fois, les choses tournent mal. Quand elles arrivent dans la vie, on peut presque toujours les régler. Mais quand elles arrivent à l'intérieur d'une personne, elles sont plus difficiles à réparer. 

Franck a grandi avec le vieil homme, un blanc qui l'a éduqué en essayant de lui apprendre des "trucs d'indiens" par fidélité aux origines du garçon. Mais de sa mère ou de ses origines, Franck ne sait rien ou pas grand chose sinon que celui qui est son père, Eldon Starlight, n'est qu'une source de déceptions, leurs relations rares et pourries par des promesses d'ivrogne jamais tenues.

Lorsque Eldon atteint le bout du rouleau et se sait aux portes de la mort, il convainc son fils de l'accompagner sur les hauteurs d'une crête sauvage pour y "mourir en guerrier", un pélerinage au cours duquel il va lui livrer les secrets de son histoire qu'il n'a jamais pu confier à qui que ce soit ; une histoire d'amitié qui passe par les camps de travail itinérants et les champs de batailles de la guerre de Corée ainsi qu'une histoire d'amour passionnée mais tragique. Alors que les étoiles s'éteignent, elles scellent la relation père-fils, l'aboutissement du chemin de rédemption et de délivrance pour le père, celui de la découverte de ses racines pour le fils.

Un roman initiatique autour de vies brisées noyées dans l'alcool, en douleur et en pudeur avec aussi des moments d'amour et de joies. Il  y a la valeur du silence et celle de la parole thérapeutique ;  des histoires qui lient les hommes, les font rêver et les renvoient à leurs origines ou leur vécu. Et puis il y a la nature si magnifiquement évoquée sous la plume de Richard Wagamese, sauvage, nourricière, spirituelle ; et aussi, sous tendue, la mémoire des peuples amérindiens au destin malheureux.

Un auteur issu des minorités canadiennes dont la découverte continue de m'enchanter par ses textes si beaux et si durs, réalistes et profondément humains, ses personnages broyés, imbibés d'alcool, son rapport à la nature et à l'héritage indigène. Un texte chargé de mélancholie, de poésie, de valeurs universelles accessible en français d'une œuvre comptant une quinzaine d'ouvrages insuffisamment traduits de l'anglais.
Une valeur sûre ♥️.

Tirés du texte :
J'ai jamais été très porté sur les prières. Du moins, pas comme dans les églises. Mais moi, j'crois que tout est sacré. Alors quand j'dis quelque chose j'essaie toujours juste de ressentir ce que j'ressens et de dire ce qui en vient.

Il en vint à comprendre la valeur des êtres vivants, par sa faculté à les faire disparaître. Prendre la vie était une chose solennelle. La vie était le cœur du mystère.

Jimmy disait tout le temps que nous étions un Grand Mystère. Tout. Il disait que les choses qu'ils faisaient ces Indiens d'autrefois, c'était rien d'autre que d'apprendre à vivre avec ce mystère. Pas le résoudre, pas s'y attaquer, pas même chercher à le deviner. Juste être avec.

Du même auteur, voir aussi :
Embers
Jeu blanc / Indian Horse

Titre anglais : Medicine Walk
Titre français : Les étoiles s'éteignent à l'aube
Auteur : Richard Wagamese
Première édition : 2015

mardi 31 mars 2020

L'échelle de Jacob de Gong Ji-young

L'échelle de Jacob, seul et unique pont conduisant à l'éternité (...) 
Quelque chose d'invisible qu'on ne peut ni toucher ni retenir, mais qui est bel et bien là.

En Corée, dans une communauté de moines bénédictins, lorsque le père Jean est informé de la visite prochaine de So-hui, la nièce de l'abbé principal, les souvenirs le submergent pour le ramener 10 ans en arrière : à l'époque, il n'était encore que "frère Jean", achevait dix années de noviciat, avait prononcé ses premiers vœux mais pas encore ses vœux définitifs dont la date approchait. Une période troublée de plusieurs événements marquants touchant à la vie et à la mort, à l'amitié, à l'amour, à la relation à l'obéissance et à l'autorité, au renoncement, au doute, au questionnement, à la foi.

L'évocation du parcours de ce jeune novice bouleversé dans ses certitudes, qui cherche sa voie, aborde des questions essentielles sur le sens et les composantes de la vie. Un récit admirablement orchestré sous la plume de Gong Ji-young, une auteur coréenne que je trouve particulièrement intéressante, dotée d'une parfaite maîtrise de l'écriture, sur tous les plans, que ce soit le choix des thèmes, la façon de les aborder, la construction et la langue, tellement belle et si pleine de sensibilité.

Au delà de l'expérience personnelle des personnages et des aspects philosophiques abordés, le roman permet de découvrir des pans entiers de l'histoire et de la société coréenne avec la douleur de la guerre civile qui a divisé et profondément marqué ce pays ou la place qu'y occupe la religion catholique.
Un thème de départ qui n'avait pour moi rien de particulièrement attractif mais qui m'a littéralement emporté dans ce cercle de vie lumineux malgré la dureté des événements relatés. J'ai aimé ce père/frère Jean, ses amis Angelo et Mickaël, le vieux père Thomas venu d'Allemagne et emprisonné un temps sous le joug nord coréen sans oublier le moine Marius aux États-Unis qui permet de fermer la boucle, inspiré en partie d'un personnage réel.

 Un texte éblouissant d'une auteure coréenne 100% valeur sûre.

Tiré du texte :
Le silence n'était pas seulement le calme ou l'absence de bruit. Au contraire, il s'agit plutôt d'une écoute très attentive. 
Le silence est nécessaire pour percevoir le bruit au-delà du bruit, la sensation au-delà de la sensation.

Celui qui vient s'installer dans un nouveau village perçoit toujours ce que le simple voyageur ne voit pas.

Le silence ressemble à un miroir sombre qui parvient à révéler les os et la chair même à travers plusieurs couches de vêtements. D'une certaine manière, c'est quelque chose de redoutable.

Ma grand-mère, mon père, ma mère, tout le monde m'aimait, mais, je n'étais pas heureux pour autant. L'harmonie était loin de régner entre eux trois et j'étais plus profondément touché par leurs relations conflictuelles que par l'affection que chacun d'eux déversait sur moi.

L'éternité existe-t-elle vraiment ?
 On dit que c'est un état où le temps s'est arrêté, où il ne nous domine plus et où le passé n'influe plus sur le futur.

Dans ma jeunesse, je pensais que la paix était un état où il ne se passe rien.
 Mais aujourd'hui, je sais enfin que la paix réside dans ces moments où, confronté à la souffrance, la confusion, la maladie, le vieillissement et la mort, on se raccroche à Dieu de toutes ses forces.

Dieu nous accorde au moins neuf mois pour nous faire à l'idée de la naissance, mais rien avant la mort. 
C'est peut-être pour ça que les saints ont dit il y a longtemps déjà, que la vie entière est une préparation à la mort. 
J'imagine que les humains qui réfléchissent à la question "comment mourir ?" savent comme vivre.

En général, la souffrance nous rend égoïste,
 alors qu'on peut parfois mieux la dépasser en consolant les autres qu'en étant soi-même consolé.

Qu'est-ce qui fait le plus souffrir les êtres humains ? C'est le doute. Surtout celui qui laisse pressentir un grand malheur 'Si les hommes redoutent la mort, c' est aussi parce qu'elle est source de doutes et qu'aucun de nous ne sait ce qu'il y a après.

La guerre c'est un permis de tuer donné à tous. (...)
La guerre est en quelque sorte la victoire de ceux qui nient l'évolution de l'être humain (...)
La guerre nous prive de tout ce qui est tendre, chaleureux et bon. Quand la question de la survie s'impose et passe avant tout le reste, les êtres humains se transforment en animaux, et le monde devient un enfer rempli de démons. (...)
Pour celui qui a connu la guerre, celle-ci ne se termine jamais vraiment. Cinquante, ou même cinq cents ans après, pourra-t-on vraiment oublier cette douleur, ces scènes tragiques, cette folie collective des êtres humains qui ont renoncé à leur Humanité ? (...)
La guerre fait de tous les individus à la fois des victimes et des bourreaux. Les opprimés deviennent des oppresseurs pour ceux qui sont plus faibles qu'eux. Telle est la nature de la guerre.

Par nature, l'amour n'est pas quelque chose de capricieux, car une fois qu'il est là, il ne disparaît plus jamais.

Dans la vie, il y a toujours un temps d'attente, c'est pareil pour tout le monde.
 Un temps durant lequel on est contraint de patienter, impuissant. 
Attendre que les fruits mûrissent après la chute des fleurs, que les malades luttent contre leur mal, que les enfants grandissent...

Du même auteur, voir aussi :
Ma très chère grande soeur
Nos jours heureux

Titre : L'échelle de Jacob
Auteur : Gong Ji-young 
Première édition : 2013

mercredi 6 novembre 2019

Ma très chère grande sœur de Gong Ji-young

Bongsun était la seule et unique personne qui me prenait dans ses bras quand je me sentais triste et abandonnée. Elle était pour moi une mère, une grande sœur, en même temps qu'une amie et le premier être humain que j'ai vu en arrivant au monde. 

A priori, un roman autobiographique.
Dans ce livre, Jiang-a est écrivain et évoque ses souvenirs de Bongsu, sa "très chère grande soeur", enfant battue"généreusement" recueillie par ses parents mais dont la position au sein de la famille n'en était pas moins ambiguë et inégale, entre parent pauvre et bonne-garde d'enfant chargée de surveiller la petite dernière.

Au travers de cette histoire, sous un regard de Jiang-a petite fille, on entre dans l'intimité d'une famille et sa transformation sociale alors que ses conditions de vie s'améliorent. Une histoire d'enfance plutôt triste mais pleine d'émotion et de lucidité.

Une lecture intéressante et facile à lire.
Encore un excellent roman coréen qui nous permet, au travers de cette histoire particulière, de découvrir une époque et certains éléments sociologiques de ce pays fascinant.

Du même auteur :
Nos jours heureux

Titre : ma très chère grande soeur
Auteur : Gong Ji-young
Première édition : 1998

mardi 5 novembre 2019

Nos jours heureux de Gong Ji-Young


Comme cette pluie hivernale qui tombe uniquement dans la lueur des phares,
 il existe ici-bas tant de choses qu'on ne voit pas tellement elles sont sombres.

Issue d'une famille nantie avec laquelle elle entretient des rapports difficiles, menant une vie débridée et sans filtre, ancienne chanteuse populaire, Yujeong est une jeune femme mal dans sa peau, enfermée dans son mal vivre depuis un viol subi à l'adolescence et qui, la trentaine passée, fait une 3ème tentative de suicide.

Seule parente qu'elle respecte et qu'elle n'a pas vue depuis 10 ans, sa tante Monica, religieuse et visiteuse des prisons auprès des condamnés à morts lui impose alors de l'accompagner pour rencontrer Yunsa qui attend son exécution à la prison de Séoul.

À part l'âge et peut-être un sentiment morbide, tout semble séparer Yujeong et Yunsa mais un étrange "parler vrai" va pourtant s'établir entre ces deux êtres perdus en les transformant pour leur donner un nouveau regard sur le monde.

Un roman intense et profond, riche en émotions, des plus noires aux plus lumineuses. Il est question de souffrance, d'incompréhension, de pauvreté, de religion, de haine, d'amour, de rédemption, de pardon. L'auteur alterne habilement les chapîtres entre le récit et les pages d'un "cahier bleu" sur lesquelles Yunsa relate son histoire. Avec le "parler vrai", l'auteur nous fait "vivre" l'aspect thérapeutique de la parole comme celle de l'écriture.

Le livre est adroitement construit et aborde la question de la peine de mort avec intelligence, d'abord sous l'emprise émotionnelle et absolue des sentiments puis d'une façon plus apaisée, épurée et libérée du pathos.

La Corée du Sud est à la mode si bien que sa littérature devient beaucoup plus accessible avec nombre de romans de qualité enfin traduits en français, comme celui ci. À lire, tout simplement.

Nota : la peine de mort existe toujours en Corée du Sud qui compte 57 condamnés en attente d'exécution même si dans les faits elle n'est plus appliquée (les dernières exécutions remontent à 1997).

Extraits du texte :
Il n'y a qu'une chose qui est pire que de ne pas pouvoir sentir. 
C'est de ne pas savoir qu'on ne sent rien. 
(Charles Fred Alford, What Evils Means to us) 

Se faire traiter comme un enfant, c'est le plaisir secret des adultes. 

Il était déjà au delà de tout système établi par l'homme pour châtier d'autres hommes. Il se moquait éperdument de l'absurdité de ces systèmes qui réduisent toutes les violences ayant précédé le meurtre au seul meurtre.

Être gentil, ce n'est pas stupide. La compassion, ce n'est pas de la faiblesse.
 Pleurer pour les autres, avoir le cœur déchiré à cause des erreurs qu'on a commises, c'est peut-être du sentimentalisme, 
mais c'est quelque chose de beau, un bon sentiment.
 Être blessé après s' être donné autant, ce n'est pas quelque chose de honteux.
 (...) tu sais, savoir ce n'est rien en soi. C'est même pire que de ne pas savoir.
 S'il y a une différence entre savoir et comprendre, c'est parce que pour comprendre, il faut une certaine souffrance.

Ce n'est pas parce qu'on est habitué à être trahi qu'on ne souffre pas à chaque trahison, 
ce n'est pas parce qu'on tombe souvent qu'on se relève facilement une fois encore. 

Le sens d'un acte naît avant même que l'acte se produise. (...)
 C'est toujours l'acte qui détermine la vérité, alors que c'est plutôt la vérité qu'à l'acte qu'on devrait porter l'attention... 

Quand on a été témoin d'un meurtre, on devient partisan de la peine de mort, 
quand on a été témoin d'une exécution, on devient partisan de l'abolition de la peine de mort.

 J'ai découvert que seuls ceux qui ont reçu l'amour peuvent aimer, que seuls ceux qui ont reçu le pardon peuvent pardonner.

Titre : nos jours heureux
Auteur : Gong Ji-young
Première édition : 2005

dimanche 3 novembre 2019

Parce que je déteste la Corée de Chang Kang-myoung

C'est peut-être ridicule mais c'est ainsi : la seule raison pour laquelle les jeunes viennent en Australie, 
c'est qu'ils veulent être traités avec dignité.

Kyena est une jeune Coréenne issue des classes moyennes. Elle partage sa chambre avec ses deux soeurs dans l'appartement familial situé en périphérie de Séoul, est dîplomée d'une université de Séoul et travaille depuis quelques années déjà.
Avec ses économies, elle veut poursuivre ses études en Australie avec le projet d'y émigrer. C'est ainsi qu'elle part, pleine d'espoirs en laissant derrière elle son monde, ses amies, son petit ami avec lequel elle rompt et sa famille.

Elle nous raconte son parcours, sa vie passée et la nouvelle, l'apprentissage de la différence, les comparaisons culturelles entre son pays d'origine et l'Australie ou d'autres nationalités qu'elle vient à fréquenter.
La jeune femme a aussi l'occasion de revenir en Corée mais ses séjours ne font que conforter son besoin de partir définitivement face à une société coréenne immuable, rigide et codifiée qui ne lui convient pas et dans laquelle elle ne peut se résoudre à se fondre.

Voilà un livre qu'on dévore, très intéressant parce qu'il nous permet de percevoir tout ces poids qui entravent et pèsent sur la société sud-coréenne : des rapports sociaux convenus qui se reproduisent d'une génération à l'autre, ultra hiérarchisés, dénoncés par l'auteur au travers de ce récit, et auxquels j'ai pu être sensibilisée pendant quatre années passées dans ce pays.

Le personnage de Kyena est frais, drôle et attachant ; une personnalité qui ne supporte pas les carcans, prête à s'expatrier pour assumer ses rêves et sa liberté. Le titre est brutal mais sans doute à l'image de la dureté des attentes et des codes imposés à la jeunesse de ce pays d'Asie du nord.

Un excellent roman de la littérature coréenne, à la fois léger - parfois presque une comédie - et profond, bourré d'anecdotes, à découvrir.

Extraits du texte :
Pourquoi je suis partie ? En deux mots, c'est "parce que je déteste la Corée". 
Et en trois, c'est "parce que je ne peux pas vivre dans ce pays". 
(...) si je ne peux pas vivre dans mon pays... c'est parce qu'en Corée, je ne suis pas quelqu'un de compétitif. 
Je suis un peu comme un animal victime de la sélection naturelle. Je ne supporte pas le froid ; je suis incapable de me battre de toutes mes forces pour atteindre un but ; et je n'ai hérité ni n'hésiterai jamais d'aucun patrimoine. 
Mais tout ça ne m'empêche pas d'avoir le culot d'être salement exigeante : je veux travailler près de chez moi, 
qu'il y ait suffisamment d'infrastructures culturelles dans mon quartier, 
que mon boulot me permette de m'accomplir personnellement, etc. 

Parmi les femmes que je croisais, aucune n'était plus mince que moi. Plus de 90% des Australiennes ont une stature carrée. 
Il n'est pas rare non plus de voir des femmes obèses à un niveau qu'on ne peut même pas imaginer en Corée.
 Tu sais, jusque là, j'avais toujours eu des complexes à cause de mes fesses et de mes cuisses un peu dodues, 
or, ici, mes fesses étaient d'une taille idéale, toutes petites et mignonnes. 
Je me suis dit que je n'avais plus besoin d'essayer de les cacher avec des hauts un peu longs
 et que je pouvais même mettre des vêtements que je n'aurais jamais osé porter avant. 

J'ai pas d'avenir en Corée. Je ne suis pas sortie d'une grande université, je ne viens pas d'une famille riche,
 je ne suis pas aussi belle que Kim Tae-hui. Si je reste en Corée, je finirai ramasseuse de détritus dans le métro. 

J'ai demandé à Jae-in pourquoi il était venu vivre en Australie. 
- Parce que je ne veux pas faire mon service militaire, m'a-t-il répondu fièrement. 

Les garçons font des avances et les filles choisissent, c'est ainsi que ça fonctionne. 
Proportionnellement, le nombre de filles venues étudier ici est moindre que le nombre de garçons, 
et les filles coréennes sont très populaires auprès des garçons d'autres nationalités et des Australiens.

Pourquoi détestes-tu autant la Corée ? C'est un pays sympa, tu sais. 
Si on se rapporte au  PIB par habitant, la Corée est dans les vingt premiers, presque au même niveau qu'Israël ou que l'Italie. 
(...) Je m'en fous de connaître le classement de la Corée sur le plan du bien-être de ses habitants, 
ou du pouvoir d'achat, ou de je ne sais quoi encore. 
J'ai envie d'être heureuse, moi, et ici c'est impossible. 

 Les Coréens mettent en haut du classement les Australiens et les Occidentaux, puis viennent les Japonais et les Coréens, 
un cran en dessous les chinois, et tout en bas les habitants d'Asie du Sud. 
Mais en réalité, après les Australiens et les Occidentaux, il y a tous les asiatiques.
 Les gens d'ici ne font pas de distinction hiérarchique,
 à leurs yeux il y a seulement les Asiatiques qui parlent bien anglais et ceux qui parlent mal.

Tu connais les paroles de notre hymne national ? Qu'est ce qu'il dit ? Ce que le ciel protège, ce n'est pas moi, c'est la Corée. 
Ce qui doit vivre longtemps, ce n'est pas moi non plus, mais mon pays.
 Si j'existe, c'est seulement pour préserver mon pays le plus longtemps possible. 
Les paroles de l'hymne national australien sont très différentes,
 il commence par "Australiens, réjouissons-nous car nous sommes jeunes et libres '", 
continue avec "Sous notre rayonnante Croix du Sud, nous peinerons des cœurs et des mains", 
et se termine avec "Nous avons des plaines sans limite à partager". 
Rien à voir avec l' hymne coréen !

Titre : Parce que je déteste la Corée 
Auteur : Chang Kang-myoung
Première édition : 2015

lundi 14 octobre 2019

Ma mémoire assassine de Kim Young-ha


Kim Byeong-su a 70 ans.
Dans son village, il vit isolé, à côté d'un bois de bambous.
Ex tueur en série assagi, il est atteint de la maladie d'Alzheimer.
Il se souvient parfaitement de chacun de ses vieux crimes mais sa mémoire à court terme est de plus en plus confuse.
Pour essayer de s'y retrouver, il écrit et s'enregistre parce qu'il a encore une tâche importante à accomplir : éliminer un prédateur qu'il a reconnu et qui tourne autour de sa fille adoptive qu'il veut protéger.

Il y a longtemps que je n'avais pas ouvert un roman coréen dont les auteurs sont souvent champions des scénarios tordus alors même s'il ne faut bien sûr pas généraliser, celui ci rentre assez bien dans cette catégorisation. Un roman aigre-doux, caustique, agrémenté d'une touche d'humour noir qui traite avec beaucoup de justesse de la maladie d'Alzheimer. À partir de petits mots écrits et de pensées dans la tête du tueur, le lecteur est plongé dans la même  confusion et les mêmes frustrations que le narrateur qui lutte contre l'oubli. Comme lui, on a du mal à faire la part du vrai et du faux, jusqu'à ce que quelques points d'ancrages viennent nous remettre sur la voie de la réalité.
Un personnage vraiment peu recommandable mais dont la vulnérabilité le rend attachant, un tour de passe-passe exécuté de main de maître !

Une lecture très intéressante et prenante, faite quasiment d'une traite, à découvrir.

Extraits tirés du texte :

Chaque fois que j'enterrais une nouvelle victime, je me disais : "Je ferai mieux à la prochaine fois." 
Si j'ai cessé de tuer, c'est parce que cet espoir a disparu. 

Je suis sûr de connaître les réponses, mais elles refusent de surgir dans ma tête. 
Je les connais et, en même temps, je ne les connais pas. Comment une chose aussi absurde est-elle possible ? 

Les mots disparaissent. Mon cerveau me fait de plus en plus penser à un concombre de mer, gluant et percé de petits trous. Tout s'en échappe. Le matin, je parcours le journal de la première à la dernière page, mais une fois que j'ai terminé, j'ai l'impression d'avoir oublié plus de choses que j'en ai lu. Malgré tout, je lis, même si déchiffrer une phrase est pour moi aussi ardu que d'essayer de monter un meuble dont il manque les principales pièces. 

Ces derniers temp, je perds de plus en plus la mémoire,
 tout ce que je n'ai pas noté me glisse entre les doigts comme une poignée de sable. 

En perdant la mémoire, mon esprit perd aussi son domicile. 

Il existe bon nombre d'imbéciles qui veulent systématiquement mettre les gens dans des cases. C'est pratique, mais toujours un peu risqué, ils imaginent mal qu'il puisse exister des êtres humains qui n'entrent dans aucune de leurs catégories. 

Quand je perds la mémoire du passé, je ne sais plus qui je suis, 
tandis que si je perds la mémoire du futur, je suis coincé dans le présent pour toujours. 

En perdant la mémoire, on perd aussi son humanité. 
Le présent n'est qu'un point virtuel reliant le passé et le futur, en lui-même il n'est rien. 

Il n'est pas seulement enfermé dans le présent, 
il est prisonnier d'un temps qui n'appartient ni au passé, ni au présent, ni au futur, un temps erroné. 

Titre : Ma mémoire assassine 
Auteur : Kim Young-ha
Première édition : 2013

samedi 23 mars 2019

L'île des femmes de la mer / The Island of Sea Women de Lisa See


"The Island of Sea Women (l'île des femmes de la mer)", c'est l'île de Jeju en Corée du Sud, réputée pour ses Haenyeo / plongeuses transformées en fleuron touristique. Leur culture a été inscrite au patrimoine immatériel de l'humanité en 2016 par l'Unesco* ; elles ont pratiqué pendant des générations la récolte des fruits de mer afin de subvenir aux besoins de leurs familles dans une société qualifiée de "matrifocale" très différente du reste de la société coréenne, confucéenne.

Mi-ja est fille de plongeuse, un métier qui se transmet de mère en fille et qui se pratique en groupe de femmes très organisées, placées sous l'égide d'une cheffe choisie par le groupe. Young-sook est la meilleure amie de Mi-ja, une orpheline estampillée "fille de collaborateur" de l'occupant japonais mais que la mère de Mi-ja - cheffe de son groupe de Haenyeo - prend sous son aile. Amies depuis l'enfance, les deux jeunes filles vont ainsi être initiées ensemble à la plongée avant de traverser les époques qui mettront à mal leurs liens, brisés par les événements historiques et politiques subits par les habitants de l'île : l'occupation japonaise, l'après-guerre et l'occupation américaine qui ferme les yeux sur la situation de quasi guerre civile qui s'installe du fait des suspicions de communisme pesant sur la population, la "modernisation" du pays et les règles imposées par le gouvernement de Séoul qui sera fatal au métier des plongeuses.

Au travers de cette histoire d'amitié entre Mi-ja et Young-sook, des années 1930 à aujourd'hui, Lisa See nous dresse une superbe fresque de la société des femmes de Jeju et la façon dont elle s'est transformée au cours d'un XXè siècle particulièrement douloureux.

J'ai vécu en Corée et eu l'occasion d'aller à Jeju si bien que le sujet des plongeuses ne m'était pas inconnu mais cet auteur dont je suis une lectrice indéfectible m'apprend encore beaucoup avec ce nouveau roman. Lisa See reste fidèle à ses portraits de femmes fortes qui, outre la trame romanesque, servent à faire vivre toute une dimension sociétale et historique dont j'ignorais pas mal d'aspects.

Ainsi, j'ai aimé le rendu de la société matrifocale de Jeju telle qu'elle existait avant-guerre : la façon dont elle fonctionnait, la plongée, l'apprentissage, les rapports des femmes les unes avec les autres selon l'age, le rang, les compétences, les croyances et les rituels, le role des shamans ou celui des hommes, etc.
J'ai découvert qu'à l'époque, certaines de ces femmes louaient leurs services et partaient chaque année exercer quelques mois à l'étranger, au Japon, en Chine ou à Vladivostok. Les études scientifiques menées après-guerre sont elles aussi étonnantes, elles montrent des capacités de résistance au froid très particulières pour ces plongeuses qui ne portaient pas de combinaisons.

Compte tenu du contexte historique ce n'est évidemment pas une histoire gaie-gaie mais quand on connait un peu la Corée, ce n'est pas surprenant non plus et c'est même un élément de fidèlité à la culture. La lecture est fluide, les personnages sont forts et attachants, la trame est bien construite et le livre parfaitement documenté : encore une fois un sans faute pour Lisa Lee.

En complément, voir le court article et les photos du site de l'UNESCO :
La culture des haenyeo (plongeuses) de l'île Jeju

Du même auteur :
La mémoire du thé / The tea girl of Hummingbird lane de Lisa see
Autre livre abordant les Haenyo :
Filles de la mer / White chrysanthemum de Mary Lynn Bracht

Titre original : The Island of Sea Women. 
Titre français : L'île des femmes de la mer.
Auteur : Lisa See
Première édition : mars 2019

Mise à jour / parution version française 24/6/2020

vendredi 20 avril 2018

Filles de la mer / White Chrysanthenum de Mary Lynn Bracht


Au début des années 1940, Hana et Emi sont deux soeurs appartenant à la communauté des Haenyeo, des plongeuses indépendantes qui récoltent des fruits de mer et assurent la survie de leurs familles dans l'île de Jeju située à l'extrême sud de la péninsule coréenne.
Pendant l'été 1943, parce qu'elle a voulu protéger sa petite soeur, Hana, alors agée de 16 ans, est enlevée par des soldats japonais et envoyée en Mandchourie comme "femme de réconfort" dans l'un des bordels mis au service de l'armée japonaise. 
Décembre 2011, Emi quitte l'île de Jeju pour participer au "millième" rassemblement hebdomadaire de protestation organisé à Séoul devant l'ambassade du Japon afin de demander réparation pour les crimes commis pendant la guerre envers les filles et les femmes coréennes.
Deux soeurs, deux époques et en alternance, l'évocation de deux destins tragiques marqués par les guerres, la seconde guerre mondiale puis celle qui a ensuite déchiré civilement la Corée.

Un roman qui traite d'événements historiques tragiques bien réels, tant sur la question des femmes de réconforts que sur celle des horreurs de la guerre civile en Corée, et que l'auteur dédie à toutes les femmes victimes des guerres où quelles soient et quelle que soit l'époque où elles se déroulent.
Des questions coréennes auxquelles je suis particulièrement sensibilisée pour avoir vécu dans le pays et déjà beaucoup lu sur le sujet*, très bien traitées dans ce roman au travers du destin de ces deux soeurs auxquelles ont s'attache. Les aspects culturels propres à la communauté des Haenyeo ainsi que ceux de la culture coréenne sont bien intégrés et l'histoire juste, avec la douleur, la résilience et le poids du silence qu'il a fallu endurer pendant des années, avant que des femmes osent briser le sceau du secret en parlant. C'est bien sûr aussi et avant tout un roman dans lequel l'auteur incarne ces questions en laissant libre cours à son imagination, notamment dans le dénouement qu'elle choisit de donner à l'intrigue. On est horrifié par la cruauté de ces époques mais on aime ces personnages qui en subissent le joug en s'accrochant à leur humanité.

Un premier roman très réussi et extrêment fort d'une jeune auteur américaine d'origine sud-coréeenne vivant à Londres !

Nota :
* Sur la question des femmes de réconfort, deux livres intéressants publiés en français :
- Un roman : Les orchidées rouges de Shanghaï de Juliette Morillot (2001)
- Une bande dessinée: Femmes de réconfort, Esclaves sexuelles de l'armée japonaise de Jung Kyung-a (2007). 

Titre original : White Chrysanthenum
Titre français : Filles de la Mer
Auteur : Mary Lynn Bracht
Première édition : 2018

Extraits du livre :
- They forever after carried a burden of helplessness and overwhelming regret. Family members murdered, starved, stolen, neighbours turning on one another - all this was their han, a word Korean knew and a burden they each held within them. Everyone (...) carried this han (...).  
-'We [Haenyeo] dive in the sea like our mothers and grandmothers and great-grandmothers have for hundreds of years. This gift is our pride, for we answer to no one, not our fathers, our husbands, our older brothers, even the Japanese soldiers during the war. We catch our own food, make our own money, and survive with the harvest given to us from the sea. We live in harmony with this world.(...)'
- 'Haenyyeo ? They took her from so far away ?' one woman exclaims. 'From all over,' another answers. 'Even China, the Philippines and Malaysia.' 'And the Dutch girls, too. Remember that one who spoke out ?' 'Yes, the Dutch woman. She was brave to come forward.' (...) Like so many of the other 'comfort women', she had hidden her story of rape and humiliation from her family for over fifty years. When the first Korean 'comfort woman', Kim Hak-sun, came forward in 1991, giving her grim testimony, she was followed by others. They were met with disbelief and branded as money-seeking prostitutes. It was then the Dutch woman, Jan Ruff O'Herne, joined them in a bold move, telling her story at the international Public Hearing on Japanese War Crimes in Tokyo in 1992, and the Western World took notice.    
- Her shame is her han. Shame for surviving two wars while those around her suffered and perished, shame for never speaking out for justice, and shame for continuing to live when she never understood the point of her life.  
- Emi's grief was buried beneath Jeju International Airport. At the time it was a military airfield, abandoned by the Japanese imperial air force when they left the island after the Second World War ended. More than seven hundred political dissidents were held there (...). The prisoners were executed by firing squad, and their bodies were buried in a massive pit, one on top of the other. No one ever mentioned what was beneath the brand-new runways when the airfield was expanded into the current international airport, but thoses who had lived through the massacres never forgot. 
- In December of 2015, South Korea and Japan reached an 'agreement' over the 'comfort women' issue, and both countries hoped to resolve the conflict once and for all, so they could move forward in more amicable international relations. (...) Japan offered South Korea terms, and one of them was the removal of the Statue of Peace, erected on private land across the Japanese embassy in Seoul. Removing this statue is the first step towards the denial of women's history in South Korea. The halmoni rejected this 'agreement' and continue to seek a true resolution because they believe Japan wishes to simply erase the unsightly history of wartime sexual slavery as though the atrocities never took place (...) 
Pyeonghwabi (the statue of peace) (...) was for me (...) the symbol representing (...) wartime rape not only of Korean women and girls, but of all women and girls the world over : Uganda, Sierra Leone, Rwanda, Myanmar, Yugoslavia, Syria, Iraq, Afghanistan, Palestine and more. The list of women suffering wartime rape is long and will continue to grow unless we include women's wartime suffering in history books, commemorate the atrocities against them in museums, and remember the women and girls we lost by erecting monuments in their honour, like the Statue of Peace.