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jeudi 18 novembre 2021

Le dernier enfant de Philippe Besson


Théo est le dernier d'une fratrie de trois et aujourd'hui, il quitte la maison familiale pour s'installer dans un petit studio d'étudiant à une quarantaine de kilomètres de là. Pour Anne-Marie, sa mère, c'est une journée difficile.
 
Un roman facile et rapide à lire, illustrant le "syndrome du nid vide" et l'état dépressif qui peut suivre le départ du dernier enfant, l'impression d'abandon, d'absence, d'ennui et de perte de sens de la vie, la nostalgie du temps qui passe et les interrogations sur celui qu'il va falloir remplir différemment. Avec ce "dernier enfant", Philippe Besson axe son récit sur les sentiments d'une mère au cours de la dernière /première journée avec /sans ce fils, celle du départ de Théo, un dimanche : la matinée est bien remplie avec la préparation des cartons, le déménagement, le trajet en voiture, l'installation et un repas au restaurant avant de se quitter ; le "vide s'installe" l'après-midi quand les parents rentrent seuls dans leur pavillon, inéluctable, abrupte, douloureux.
 
Au fil des pages, des réminiscences et des états d'âmes d'Anne-Marie, c'est toute une vie qui se déroule : la mort de ses parents, la maison en héritage, l'abandon de ses études, son travail chez Leclerc, sa rencontre avec son mari Patrick, leur amour tranquille, l'arrivée des enfants Julien, Laura puis Théo, une grossesse non programmée, et leurs départs, les uns après les autres. C'est la vie d'une mère toute simple, une mère qui travaille et se consacre à sa famille dans une ville de province, une mère qui aurait voulu le rester un peu plus longtemps en gardant encore ce petit dernier auprès d'elle. 
Les sentiments se bousculent et la submergent, les regrets sur ce qui n'a pas été et ne sera plus, le chagrin de la perte, le début d'un deuil. C'est un moment charnière de la vie d'Anne-Marie, celui où le couple se retrouve en tête à tête pour entamer une nouvelle phase à laquelle il n'est pas véritablement préparé, celle du vieillir ensemble, où les parents doivent s'effacer pour redéfinir leurs relations avec leurs enfants, des adultes autonomes, où le cercle amical retrouve une importance qu'il avait perdu.
 
Un texte qui sonne plutôt juste, sobre et efficace, même s'il n'est pas gai-gai et que toutes les mères ne s'y reconnaîtront pas forcément. Le personnage d'Anne-Marie m'a parfois agacé dans sa façon de tout sur-analyser, un peu "too much / trop" mais avec cette madame tout-le-monde en guise d'héroïne, l'auteur montre bien la force du bouleversement et la douleur intime que peut représenter la rupture au moment où le dernier enfant prend son envol.

Titre : Le dernier enfant
Auteur : Philippe Besson
Première édition : 2021

mercredi 2 juin 2021

Fille, Femme, Autre / Girl, Woman, Other de Bernardine Evaristo

 
Amma, Yazz, Dominique, Carole, Bummi, LaTisha, Shirley, Winsome, Penelope, Megan/Morgan, Hattie, Grace, 
douze femmes (ou presque), britanniques (pas toutes), noires (avec des nuances) 
 
roman-chorale donnant voix à chacune, entre recueil de nouvelles et de poésies composé de chapitres constituant chacun un seul souffle, avec un seul point

douze tranches de vie à la fois indépendantes et liées les unes aux autres
mère, fille, femme, amante, grands-mère, tante, marraine, et tant d'"autres" choses encore,
lesbienne, hétéro, transgenre,
à la ville, à la campagne,
riche, pauvre, 
heureuse, malheureuse,
en Angleterre, aux États-Unis
jeune, moins jeune, âgée
artiste, étudiante, écolière, enseignante, femme d'affaires, agricultrice,
mariée, célibataire, divorcée, orpheline,  adoptée, perdue, retrouvée,
indépendante, soumise, féministe, traditionnelle,
intégrée, immigrante,
etc.
 
difficile de qualifier ce livre qui m'a d'abord surprise par sa forme puis complètement séduite en donnant voix et vie à toutes ces femmes dans leur diversité, leur complexité et leur simplicité, leur humanité,
des vies qui s'entremêlent, se répondent, se complètent comme les instruments d'une partition d'orchestre qui nous emportent dans la symphonie polyphonique qu'ils composent, un hymne à la vie.
 
Un livre atypique, riche et ambitieux d'une auteure à découvrir. 
Un coup de cœur ❤️❤️❤️
 
Tirés du texte :
ageing is nothing to be ashamed of
especially when the entire human race is in it together
 
he bemoans the fact that black people in Britain are still defined by their colour in absence of other  workable option 
(...) in any case, neither his blackness nor his gayness are the result of conscious political decisions, the former is genetically determined, the latter psychically and psychologically pre-disposed
(...) white people are only required to represent themselves, not an entire race

Titre français : fille, femme, autre
Titre anglais : Girl, Woman, Other
Auteur Bernardine Evaristo
Première édition : 2019

samedi 22 mai 2021

La république du bonheur de Ogawa Ito

 
Avec toute la douceur de la plume d'Ogawa Ito, La république du bonheur nous ramène à Kamakura où nous retrouvons Hatoko, la propriétaire de la papeterie Tsubaki. Elle y officie toujours, prétant ses talents d'écrivain public à qui en a besoin, avec art et savoir-faire, raffinement et soucis du moindre détail (choix du papier, de l'outil, de l'enveloppe, du timbre, etc.). La jeune femme vient d'épouser Mitsuro, veuf et papa d'une de ses jeunes clientes, QP, âgée de six ans. La famille recomposée organise sa nouvelle vie entre deux domiciles et une nouvelle routine se met en place alors que passent les saisons. 

J'avais gardé ce livre sous le coude pour le moment où j'aurais besoin d'une lecture apaisante et sans prise de tête, un rendez-vous sans (mauvaise) surprise qui soit à la hauteur de mes attentes. Je me suis donc coulée avec délices dans cette chronique familiale rythmée par les activités saisonnières au cours de laquelle chacun vaque à ses occupations, apprend à mieux se connaître, à partager et à inviter les fantômes du passé à prendre la place qui leur revient.
 
Une petite bulle de lecture presque intemporelle, pleine de bienveillance et de délicatesse, dégustée comme une friandise.

Extraits du texte :
J'ai toujours aimé manger de bonnes choses. Mais un plat n'a pas le même goût selon qu'on le mange tout seul, en silence, ou avec des êtres chers en bavardant gaiement. Bien manger à table avec ceux qu'on aime : rien ne surpasse un tel moment de bonheur et de luxe. 
 
L'écriture n'est pas qu'une question superficielle de beauté ou de laideur, ce qui compte,c 'est le cœur qu' on y met. De la même façon que le sang coule dans les veines, si l'écriture exprime sincèrement nos intentions, le destinataire le sent. J'en suis convaincue. 

Moi, ma plus grande crainte, c'est de voir disparaître les boîtes aux lettres. Si plus personne n'écrit, un jour, il n'y en aura peut-être plus, de la même façon qu'avec la diffusion du portable, les cabines téléphoniques ont progressivement disparu.

Du même auteur,  voir aussi :

Titre : La république du bonheur
Auteur : Ogawa Ito
Première édition : 2017

lundi 1 juin 2020

Les femmes du braconnier de Claude Pujade-Renaud

Libres, les mots galopent vers leur vérité. À ras du vide.

Avec les femmes du braconnier, Claude Pujade-Renaud nous offre un roman polyphonique magnifiquement orchestré pour rendre vie à trois personnages ayant marqué la poésie anglophone de l'après la seconde guerre mondiale, un triangle amoureux maudit formé par Sylvia Prath, Ted Hughes et Assia Wevill.

Le focus porte d'abord sur le couple Sylvia-Ted, l'américaine et le britannique alors qu'Assia, la survivante juive des camps n'apparaît qu'en second plan. Le focus s'inverse dans la seconde partie du livre pour faire porter l'éclairage sur la relation Assia-Ted alors que Sylvia passe dans l'ombre sans jamais totalement disparaître.

Sylvia est une surdouée profondément tourmentée, orpheline trop tôt d'un père adoré d'origine allemande, migrant renié par sa famille pour s'être détaché de Dieu, une "écorchée" à la fois proche et éloignée de sa mère qui l'a faite internée après une tentative de suicide. Sa rencontre avec Ted est intense, animale. Ils se marrient, voyagent, créent, s'encouragent, ont une petite fille, quittent Londres pour une maison du Devon, ont un deuxième enfant, un garçon. La créativité de Sylvia se nourrie de ses grossesses, c'est une mère de famille attentive, une ménagère perfectionniste et bien organisée qui trouve toujours du temps pour l'écriture, pleine du énergie débordante mais hantée par une touche d'ombre qui l'enveloppe et la dévore à intervale régulier.

Ted est le "braconnier" avec un côté rustique et primitif, un amoureux de la nature en connexion avec la vie animale, un séducteur qui ne peut se satisfaire d'une vie monogamique à long terme. Même si le couple qu'il forme avec Sylvia fascine et devient mythique, celui-ci ne résiste pas à sa complexité sous-jacente et à la relation qui va naître avec Assia.
Lorsque le couple Assia-Ted prend le dessus, il sera bien difficile à Assia, après le suicide de Sylvia, de trouver la plénitude et de tracer sa propre voie, tourmentée par le fantôme de celle qui n'est plus là mais occupe encore le terrain et la mémoire des lieux et de ceux qu'elle a touché...

Toujours extrêmement bien documentés et étayés d'extraits des œuvres des personnages auxquels ils redonnent vie, les romans de Claude Pujade-Renaud que j'ai pu lire sont à chaque découverte des petits bijoux d'orfèvrerie, parfaitement montés, Le braconnier ne fait pas exception. La multiplicité des voix permet de varier les points de vue et de donner toute la mesure de l'humanité, de la psychologie et de la complexité de chacun des personnages. On les découvre dans leur quotidien et au travers de leurs écrits qui les dévoilent dans toute la profondeur de leur être avec leurs aspirations et leurs tourments, leurs failles, leurs liens, leur héritage ou encore le contexte de leur époque.

Un texte et une langue parfaitement maîtrisés, une lecture prenante, agréable et instructive.  Je ne connaissais pas ces poètes aux destins tragiques, la malédiction se poursuivant jusqu'à la génération suivante si bien que si le texte est essentiellement concentré aux années 1950-1960 il se poursuit jusqu'aux années 2000. Un très bon roman.

Jamais déçue par Claude Pujade-Renaud, une valeur sûre.

Du même auteur, voir aussi :
Tout dort paisiblement sauf l'amour

Titre : Les femmes du braconnier
Auteur : Claude Pujade-Renaud 
Première édition : 2010

lundi 16 mars 2020

Soudain, seuls d'Isabelle Autissier


Ludovic et Louise sont jeunes, amoureux et ont quitté leur vie parisienne douillette pour entreprendre le tour de l'Atlantique à la voile, le temps d'une année sabbatique.

Leur but, se sortir de la torpeur de bureaux parisiens qui risquaient de les engloutir dans une confortable mollesse 
et les laisser sur le bord de leur vie.

Un périple idyllique qui leur ouvre le monde...

 Chaque matin est une aventure, chaque jour différent, chaque soir les laisse repus de leurs découvertes et de leur liberté. Ce voyage n'est pas seulement de grandes vacances, ils y trouvent une exultation qui tourne en exaltation. Canaries, Antilles, Brésil, Argentine, plus ils avancent, plus le monde leur apparaît comme un magnifique terrain de jeu, complexe, étrange, émouvant et jubilatoire.

Il y a tant de bons jours et si peu de mauvais. L'indécence de leur bonheur au regard du reste du monde ne les effleure pas.

... Jusqu'au jour où, un peu trop sûrs d'eux, ils font une erreur et se retrouvent Robinson sur une île des mers australes au bout du bout du monde, loin des routes maritimes, sans moyen de communication ni ressources, avec pour unique refuge les ruines d'une ancienne station baleinière abandonnée depuis plus d'un demi-siècle : ils ont voulu faire une excursion sur une île sanctuaire sur laquelle ils n'auraient légalement pas dû aborder, ont été surpris par une tempête qui a emporté leur voilier et personne ne sait où ils sont.

 Leur seul bien, le sac à dos, paraît minuscule, posé entre eux deux. Ils en connaissent exactement l'inventaire : deux piolets, deux paires de crampons, 20 mètres de corde, trois coinceurs au cas où, deux couvertures de survie, la gourde, le briquet, une boîte d'allumettes de survie, deux polaires, l'appareil photo, trois barres de céréales et deux pommes restant de leur dîner d'hier. 
Voilà tout ce qui les relie au monde d'avant. 

 Louise aurait peut-être pu s'en rendre compte, mais ils arrivent exactement au point que l'on sait dangereux en escalade ; 
quand on en connaît assez pour tout tenter, mais pas assez pour se tirer de tous les mauvais pas.

Cette île est une prison, une prison sans autre gardien que des milliers de kilomètres d'océan.

Soudain seul, le couple va devoir faire face pour survivre avec la faim qui ronge et le désespoir qui gagne : la solidité, l'amour et la solidarité s'épuisent vite face aux épreuves et le temps, l'unité de départ ne peut qu'exploser pour laisser place à l'esprit de survie individuel. Chacun puise dans les ressources de son histoire, lui, le garçon gâté au physique d'athlète, enfant unique à l'optimisme contagieux, elle, "la petite" d'une famille de trois enfants, la "quantité négligeable" passionnée de montagne.

Ils ne sont pas seulement abandonnés sans feu ni lieu, ils sont condamnés l'un à l'autre, l'un avec l'autre, ou l'un contre l'autre. 
Quel couple résisterait à ce genre d'enfermement ? 

Ce drame fait d'eux des êtres différent. lls le sentent, ils le découvrent. 

Fini de jouer, fini le couple moderne et dynamique, il n'y a plus que deux êtres
 et la mort qui couve à petit feu devant eux. 

Liberté, sécurité, responsabilité sont les trois pointes d'un impossible triangle (...) 
Plus que la solitude, c'est l'éloignement du monde civilisé qui les dévaste.

Il y a le pendant et puis il y a l'après aussi....

[G. Orwell/1984] 
"Celui qui a le contrôle du passé a le contrôle du futur. Celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé." 

Soudain, seuls est le troisième roman d'Isabelle Autissier que je dévore. Si tous ont un lien avec la mer, c'est avant tout les personnages qui restent au cœur de chaque histoire, cette fois un couple confronté à une épreuve extrême, rapportée par Louise. Un récit prenant, fascinant, parfois morbide ; à l'abri de notre petit confort de lecteur, l'auteur arrive à nous entraîner dans la violence déshumanisante de ce cauchemar ; alors, une boule au creux du ventre, on essaye de ne pas perdre totalement espoir, en se demandant comment tout cela pourra bien finir. Louise est un personnage plein de ressources dont on vit la transformation, les sentiments et le contrôle du départ laissant progressivement place à l'instinct de survie et la part animale.
Un roman très complet avec aussi la réalité / brutalité de la nature et celle intrinsèque aux personnages, le regard des autres, les comptes à rendre, les sentiments qu'il faut trier pour se retrouver, la culpabilité, la résilience, le prix de la liberté...

 J'ai aimé la richesse et la profondeur de ce livre, la leçon de vie qu'il porte alors que l'idée d'un roman "à la Robinson Crusoë" m'attirait peu ; je suis finalement contente d'avoir fait confiance à Isabelle Autissier qui traite ce sujet avec brio et réalisme, la plume sûre, juste et incisive. Une valeur sûre.

Du même auteur, voir aussi :
Seule la mer s'en souviendra
L'amant de Patagonie

Titre : Soudain, seuls
Auteur : Isabelle Autissier
Première édition : 2015

samedi 29 février 2020

changer l'eau des fleurs de Valérie Perrin


Abandonnée à la naissance, balotée de famille d'accueil en famille d'accueil, Violette Trénet a dix-huit ans quand elle rencontre Philippe Toussaint, d'une dizaine d'années son aîné ; ils ont rapidement une petite fille et se marient. Philippe est beau, volage et bon à rien alors que Violette est jeune, amoureuse, patiente, attentionnée dans ses rôles d'épouse et de mère. Pendant que Philippe écume les routes à moto et se fait entretenir sans aucune honte, Juliette s'occupe de tout, le travail (pour deux) de garde-barrière, la maison, la famille. Et lorsque le poste de garde barrière est supprimé, Violette convainc Philippe de reprendre une place de gardien de cimetière dans une autre commune.
Philippe finira par disparaître, du jour au lendemain, une circonstance qui ne semble finalement pas chagriner Violette...

Si la situation initiale est clairement posée sur ce drôle de ménage, on comprend rapidement qu'elle n'est pas aussi simple qu'elle le paraît : le couple est hanté par un drame dont on apprend les tenants et les aboutissants par petites doses, au travers de plusieurs histoires et de plusieurs personnages qui apportent chacun leur pierre à la compréhension globale, comme autant de tiroirs qui s'ouvrent pour en sortir une pièce du puzzle qui prend doucement forme.

J'avais longtemps hésité avant d'ouvrir ce livre parce que j'étais restée sur un sentiment plutôt mitigé après la lecture de les oubliés du dimanche, premier et précédent roman de Valérie Perrin. Les avis dithyrambiques sur son second roman n'ont par ailleurs pas aidé mon indécision car j'avais un peu peur de retomber dans un ouvrage "feel good" (au fond, ce qu'il est), genre très à la mode qui m'agace beaucoup pour la dose d'angélisme et d'invraissemblances qu'il draine dans son sillage. J'avais donc mis ce titre de côté en attendant le moment opportun, celui où j' aurais besoin d'une "lecture facile"... sur ce plan, c'est sans surprise, l'objectif est rempli, on tourne les pages sans trop se prendre la tête avec une écriture simple et efficace.

J'ai eu un peu de mal à entrer dans cette histoire "à tiroirs" qui joue sur les allers-retours dans le temps et des changements de points de vues mais je dois avouer que malgré son côté très fleur bleue, le scénario est finalement plutôt bien conçu et bien mené : la simplicité de la situation initiale laisse progressivement place à une histoire plus dense, plus profonde. Le récit s'étoffe et permet le déploiement d'une large palette de sentiments alors que les destins croisés des acteurs prennent du sens autour du personnage central de Violette.

Une histoire gentillette qui fleure bon la campagne et la bienveillance, sans réelle prétention, parfait pour s'en laisser conter.

Titre : changer l'eau des fleurs
Auteur : Valérie Perrin 
Première édition : 2019

dimanche 9 février 2020

Autour de ton cou / The thing around your neck de Chimamanda Ngozi Adichie

Dans ce recueil de nouvelles, Chimamanda Ngozi Adichie nous fait voyager entre Nigéria et États-Unis pour nous offrir une douzaine de tranches de vies aux contours les plus variés.

Nous passons d'un pays à l'autre, du séjour initiatique d'un jeune homme indiscipliné passant par la case prison dans Cellule Un à Imitation, dans laquelle une épouse jusque là soumise, mère de deux enfants, dont le mari appartient au "club des Riches Nigérians qui Envoient leurs Épouses Accoucher en Amérique" prend une décision irrévocable ...
Au Nigéria, Une expérience intime rapproche deux femmes, l'une chrétienne, l'autre musulmane pendant une nuit d'émeutes alors que Fantôme évoque des vies entières lorsque deux hommes se croisent sur un campus, un retraité dont la pension n'est pas versée, visité par sa femme décédée et l'autre, un "revenant" que tout le monde croyait mort depuis longtemps.

Retour aux États-Unis pour une expérience intime des plus troublante Lundi de la semaine dernière quand une nounou est comme envoûtée par la mère du garçonnet dont elle s'occupe. Petit détour ensuite par l'Afrique du Sud et Jumping Monkey Hill pour une nouvelle dans la nouvelle et un atelier d'écriture regroupant des auteurs venus de plusieurs pays d'Afrique. De nouveau l'Amérique et l'écart entre les attentes de ceux qui restent au pays, les idées préconçues et la réalité pour une jeune immigrante nigérianne qui a gagné sa carte verte à la loterie, un vrai poids Autour de ton cou. Pendant ce temps à Lagos, une femme qui vient de vivre un drame, en état de choc, fait la queue devant l'ambassade américaine pour une demande d'asile. À la suite d'une autre tragédie, un crash aérien au Nigéria, deux voisins immigrés d'une résidence du campus de Princeton, font une prière générant Le Tremblement, se lient d'amitié et se confient progressivement l'un à l'autre, il est question de foi, de peines de cœur, de sexualité. Quant à elles, Les marieuses nous permettent de découvrir un couple de jeunes mariés sur présentation : "sur le papier" c'est "le jackpot" pour une orpheline élevée par son oncle et sa tante qui lui ont trouvé cet excellent parti, un médecin aux États-Unis, mais la réalité tient du miroir aux alouettes.
Demain est trop loin, une histoire terrible de jalousie et de mensonges avec la mort d'un enfant pendant ses vacances chez sa grand-mère alors qu'une toute autre grand-mère semble passer le relais à L'historienne obstinée en nous faisant traverser l'histoire de son pays et les conséquences de la colonisation au travers de la destinée familiale.

La nouvelle n'est pas mon genre favori mais je dois avouer que les qualités d'écriture de Chimamanda Ngozi Adichie le rend tout à fait appréciable : elle arrive à donner une densité remarquable à chacune de ses histoires qui sont toutes très abouties, évocatrices, vivantes à souhait. Les thématiques développées sont souvent très dures mais l'ensemble du recueil n'en est pas moins étonnamment lumineux sans doute du fait de l'humanité qui se dégage des personnages, parfaitement croqués, avec leur complexité et celle du monde qui les entoure. Elle porte un regard très affûté et sans concession sur la société, réaliste mais non exempt d'une certaine tendresse et de générosité, riche des deux cultures dans lesquelles elle évolue qui lui permettent d'avoir un certain recul tout en percevant la relativité des choses, à valeur universelle, loin des clichés et des idées preconçues qu'elle redresse bien souvent.

Une auteur que je recommande à 100%, passionnante dans tous les genres qu'elle aborde ; que ce soient nouvelles, romans ou essais, elle y excelle et où qu'elle choisisse d'aller, je la suis désormais les yeux fermés !

Du même auteur, voir aussi :
L'hibiscus Pourpre / Purple Hibiscus
Nous sommes tous des féministes / We should all be feminists
L'autre moitié du soleil / Half of a yellow sun
Americanah / Americanah (non chroniqué sur ce blog)

Titre français : Autour de ton cou
Titre anglais : The Thing Around your Neck
Auteur : Chimamanda Ngozi Adichie 
Première édition : 2009

mardi 21 janvier 2020

L'hibiscus pourpre / Purple Hibiscus de Chimamanda Ngozi Adichie

Nigéria.
Un jour, au moment de rendre les grâces au début d'un repas, Jaja saisi le missel de son père et le jette dans un geste de révolte sur la vitrine de sa mère :  Kimbili, sa sœur d'un an sa cadette, raconte l'incident et l'origine de cette insubordination soudaine dans cette famille aisée d'Enunga...

Dans ce roman, la plume sûre et captivante de Chimamanda Ngozi Adichie nous transporte avec sensibilité et subtilité dans une famille placée sous le joug d'un père au visage multi-facettes : fondamentaliste catholique porté par une foi intransigeante, il se révéle à la fois généreux, rigoureux, droit et exigeant mais aussi brutalement sectaire et intolérant. Chef d'entreprise à la tête de plusieurs usines et du seul journal indépendant du pays capable de dénoncer les turpitudes gouvernementales, il régit sa famille strictement, avec des objectifs clairs : les enfants doivent être premiers de classe en suivant un emploi du temps extrêmement précis préparé par ses soins. Une discipline de fer qui va toutefois se fissurer lorsque les enfants sortent pour la première fois de leur environnement, accueillis  chez leur Tatie Ifeoma et ses trois enfants, Obiora, Amaka et Chima. Ils débarquent comme deux extra-terrestres dans cette famille universitaire exubérante, ouverte, pleine de rires et d'amour, malgré les difficultés et l'exiguité de leur logement sur le campus de l'université de Nsuka. Petit à petit, les deux adolescents vont s'ouvrir et Kimbili sortir de sa timidité apparente qui touche au mutisme.

Des personnages très bien campés, dans toute leurs complexités et leurs ambiguïté ; des relations et des sentiments très bien rendus et analysés ; une histoire universelle dans le cadre du Nigéria qui apporte quelques informations sur le pays ; un très bon livre. Que ce soit Americana, l'autre moitié du soleil/ Half of a yellow sun ou nous sommes tous des féministes /We should all be feminists, je n'ai encore jamais été déçue par Chimamanda Ngozi Adichie : son écriture est toujours juste et prenante et elle sait raconter des histoires, une romancière de talent, une vraie valeur sûre.

Tirés du texte :
Le défi de Jaja me semblait à présent similaire aux hibiscus pourpres expérimentaux de Tante Ifeoma: rare, chargé des parfums de la liberté différente de celle que les foules agitant des feuilles vertes scandaient à Government Square après le coup d'état. 
Une liberté d'être, de faire. 

Elle parlait à la façon dont mange un oiseau, par petites quantités. 

"Voici ce que les nôtres disent au Dieu Haut, le chukwu, dit Papa-Nnukwu. Donne-moi et la richesse et un enfant, mais si je dois choisir entre les deux, donne-moi un enfant parce que quand mon enfant grandira ma richesse fera de même."

Il y a des gens écrivit-elle une fois, qui pensent que nous ne pouvons pas nous gouverner nous-même parce que les rares fois où nous avons essayé, nous avons échoué, comme si ceux qui se gouvernent par eux-mêmes aujourd'hui y étaient arrivés du premier coup. C'est comme si l'ont disait à un bébé à quatre pattes qui essaie de se lever pour marcher, puis retombe sur son derrière, de rester où il est. Comme si les adultes qui lui passent devant n'avaient pas tous commencé à quatre pattes !

Titre original : Purple Hibiscus
Titre français : L'hibiscus pourpre
Auteur : Chimamanda Ngozi Adichie
Première édition : 2003

lundi 29 juillet 2019

La cage dorée de Camilla Läckberg


Faye a décidé de réussir à tout prix après avoir tourné la page d'une enfance douloureuse qui sera son secret mais lorsqu'elle rencontre Jack, c'est l'amour fou, plus rien d'autre ne compte, elle se dévoue à lui corps et âme : elle renonce à terminer ses études pour aider le jeune homme à monter son entreprise, ils se marient, elle lui donne une fille, elle s'efface pour lui laisser la vedette et se consacrer à leur foyer.
Lorsque Jack la met dehors et la remplace par sa nouvelle assistante, Faye touche le fond avant de rebondir et d'imaginer une redoutable vengeance faisant appel à son sens des affaires et à l'association avec d'autres femmes baffouées par les hommes.

J'avais été un peu déçue par le dernier roman de Camilla Läckberg, la sorcière, mais j'étais prête à lui laisser le bénéfice du doute en achetant ce nouveau livre d'autant que l'histoire rompt complètement avec les repères habituels de l'auteur : nous abandonnons Erica/patrick et la région de Fjällbäcka à laquelle elle était fidèle jusque là pour Stockholm et un nouvel univers.

Si le plaisir à lire et à tourner les pages est bien là, l'intrigue me laisse totalement perplexe. Le roman a un côté très "féministe" mais je ne suis pas certaine qu'il serve la cause des femmes par son côté excessif un peu abracadabrant. Les personnages ne sont par ailleurs pas particulièrement sympathiques, très caricaturaux pour les hommes, totalement machiavéliques et manipalateurs d'un côté ou tom-boys sans aucune substance de l'autre, et assez incohérent pour ce qui est de Faye dont les qualités intellectuelles exceptionnelles vont et viennent, totalement anihilées ou exacerbées par ses sentiments pour Jack. 

Avec cette lecture, Patricia Läckberg perd pour moi sa qualité de valeur sûre ; elle ne m'a pas convaincue avec La cage dorée, premier volume d'un dyptique dont je n'attends avec aucune impatience le deuxième volume ... que je ne suis d'ailleurs pas même sûre de vouloir lire !
Déçue.

Du même auteur :
La sorcière

Titre français : la cage dorée
Auteur : Camilla Läckberg
Première édition : 2019

mercredi 24 juillet 2019

Les déracines de Catherine Bardon

C'est à Vienne (Autriche) en 1931 que débute l'histoire d'amour entre Wilhelm, journaliste critique d'art et Almah la belle dentiste à la personnalité bien trempée. Un couple d'intellectuels qui assiste impuissant à la montée de l'antisémitisme mais qui ne se résout à l'exil qu'en 1939. Entre espoirs et désillusions, ils finiront en République Dominicaine dirigée par le dictateur Trujillo qui a passé des accords avec les autorités américaines afin d'offrir l'asile à 100'000 réfugiés juifs, rejetés partout ailleurs. Les jeunes citadins intègrent la colonie de Sosùa à ses débuts, un choix par défaut comme presque tous ceux qui y échouent mais une communauté endurante avec laquelle tout est à construire, sorte de kibboutz expérimental avant l'heure.

Un roman basé sur une réalité historique, celle de cette communauté de Sosùa, refuge pour plusieurs milliers de juifs allemands et autrichiens qui y bénéficièrent de visas, de terres et de ressources entre 1940 et 1945. Part belle du récit, cette aventure dominicaine exceptionnelle et méconnue est précédée d'une entrée en matière abordant très bien les transformations au quotidien dans l'Autriche des années 1930, les astreintes et frustrations au jour le jour, les dilemnes posés par la montée de l'antisémistisme, la difficulté du choix de l'exil et celle de sa mise en oeuvre face à l'indifférence des pays du monde entier se refermant sur eux-mêmes.

Le texte est dynamique, porté par une double narration faisant alterner la voix de Wilhem avec des résumés off de ce qui se passe entre deux chapitres. Les personnages traversent les joies et les épreuves en nous offrant toute la palette des émotions jusqu'aux affres de l'exil qui les obligent à se réinventer totalement, de la ville à la jungle, de l'effervescence d'une capitale culturelle à la discipline d'une communauté qui s'invente sur un bout d'île perdue.

Un premier roman très réussi d'une auteure française spécialiste de la République Dominicaine.
On n'a décidemment jamais fini d'en apprendre sur cette période !

Titre : Les déracinés
Auteur : Catherine Bardon
Première édition : 2019

lundi 4 février 2019

Les 5 langages de l'amour / The 5 love languages de Gary Chapman


Dans cet essai très accessible, le psychologue Gary Chapman propose une sorte de mode d'emploi à l'attention de tous les couples qui veulent durer. Il explique, développe, s'appuie sur son expérience et illustre ses propos de quantité de cas qui l'ont amené à dresser une typologie des langages de l'amour, le secret étant de comprendre auquel chacun adhère de façon dominante et à faire l'effort de parler le langage de l'autre pour faire durer le couple.
Tout est presque dit dans le titre avec ces cinq langages de l'amour : les paroles valorisantes, la qualité du temps partagé, les cadeaux, les services rendus et/ou les contacts physiques ... ce n'est pas très compliqué et yapluka !     

Un livre qui semble construit sur beaucoup d'évidences reposant sur nombre d'exemples concrets qui résonnent auprès des partenaires du couple. Un texte qui permet de discuter et de comprendre certains frottements qui peuvent perturber une relation mais qu'il est facile de corriger quand on en appréhende la cause.

Un peu comme les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus de John Grey, ce bouquin s'ajoute aux indispensables qu'il faudrait presque imposer à tous les couples !
À mettre entre toutes les mains, qu'il s'agisse de jeunes ou de vieux couples !

Titre original : The 5 love languages
Titre français : Les 5 langages de l'amour
Auteur : Gary Chapman
Première édition : 1992

mardi 6 novembre 2018

J'ai épousé un communiste de Philip Roth


Personnage-écrivain récurrent de Philip Roth, Nathan Zuckerman relate dans ce roman l'histoire d'Ira Ringold dont il était un grand admirateur. Nathan est un adolescent idéaliste lorsqu'il rencontre Ira, un homme déjà mûr, vedette de feuilletons radiophoniques qui le prend sous son aile, l'introduit dans sa sphère intime et entreprend son éducation politique. Témoin privilégié, il faudra du temps à Nathan pour découvrir toute la réalité du parcours d'Ira, ce qui se cache derrière les convictions de façade et le couple de rêve (mais explosif) qu'il semble former avec Eve Frame, ancienne star du cinéma muet.
L'histoire d'un ancien terrassier issus des milieux populaires pauvres de Newark, un temps voyou et  un autre, inscrit au parti communiste ... une adhésion qu'il cachera une fois devenu vedette de radio où il s'est réinventé sous le nom d'Iron Rinn. Mais voilà, alors qu'il se croit à l'abri de la chasse aux sorcières qui ébranle le pays sous l'égide de Mc Carthy, les pressions politiques, la trahison et la jalousie vont venir compromettre le monde qu'il s'était construit...

Un livre dense, remarquablement écrit. La trame se dévoile petit à petit, par couches que l'on retire, en commençant par la façade avant d'aller plus au coeur des choses, vers une vérité plus complexe et plus profonde des personnages. On est à la fois dans la sphère intime et dans le général, tout est parfaitement abordé et décortiqué, aussi bien au plan des petits arrangements de chacun avec sa conscience que du mécanisme implacable du Mc Carthysme.

Un auteur percutant et sans concession sur son pays, qui va au fond des choses et de ses analyses. Une lecture qui n'a pas pris une ride, à lire !

Voir aussi :
Pastorale américaine / American Pastoral de Philip Roth

Titre original : I married a communist
Titre français : j'ai épousé un communiste
Auteur : Philip Roth
Première édition : 1998

dimanche 3 juin 2018

Amours de Léonor de Récondo


Début du 20ème siècle.
Anselme, notaire de province, a épousé Victoire en deuxièmes noce mais il n'y a pas d'amour dans ce couple, une aversion sexuelle même du côté de la jeune femme alors que son mari n'hésite pas à assouvir sa satisfaction en abusant de Céleste, la bonne. Celle-ci tente de se confier à Huguette, la femme de chambre qui assure l'intendance de la maison mais elle se fait rabrouer avec pour toute recommandation de subir en se taisant mais en gardant la tête haute.
L'équilibre de la maison est chamboulé lorsque Victoire qui n'arrive pas à concevoir découvre que Céleste est enceinte des œuvres de son mari ...

Une histoire qui commence un peu comme un vaudeville pour se développer ensuite de façon beaucoup moins convenue avec une certaine légèreté et même de la musicalité en tissant sur le thème de l'amour, des amours. On retrouve toute la douceur et la finesse de l'écriture de Léonor de Récondo qui est une constante de ses romans alors qu'elle surprend vraiment par l'éclectisme de ses choix de sujets et sa façon si sensible de les développer. Dans ce livre, elle nous offre trois beaux portraits de femmes et deux personnages masculins intéressants dont les émotions, relations et rapport des uns aux autres sont rapportés avec justesse et comme toujours dans leur vérité éblouissante, sans aucun jugement.

Encore un très beau livre de cette plume si douce.

Du même auteur, voir aussi :
Pietra Viva 
Rêves oubliés
Point Cardinal

Titre : Amours
Auteur : Léonor de Récondo
Première édition : 2015

mercredi 25 avril 2018

Une bouffée d'air pur / A breath of fresh air d'Amulya Malladi


En Inde.
La jeune Anjali est prête à se marier quand on lui présente Prakash, le beau et jeune sous-officier de l'armée qui devient son époux. Mais son mariage de conte de fées ne tourne pas comme elle l'avait prévu et lorsque, au retour d'une visite à ses parents, son mari oublie de venir la chercher à la gare de Bhopal, sa vie est bouleversée par l'explosion de l'usine chimique d'Union Carbide. Anjali va survivre mais exige de divorcer malgré les stigmates des conventions sociales associées à une telle procédure.
Des années plus tard, Anjali a refait sa vie avec Sandeep mais elle va de nouveau croiser la route de son ancien mari lorsqu'il est posté dans la ville où elle enseigne, une rencontre qui fait ressurgir, pour les uns et les autres, les démons du passés alors que Amar, le fils d'Anjali et Sandeep est gravement malade ... 

Un roman qui nous plonge dans une société indienne encore profondemment traditionaliste où la place des femmes est bien marquée mais dans laquelle l'héroïne a, à un moment donné, plus ou moins réussi à briser les conventions en préservant les apparences. Ce livre est marqué par deux événements de 1984 qui ont ébranlé l'Inde : l'assassinat d'Indira Gandhi par ses gardes Sikhs avec les représailles et la division religieuse qui en ont suivis et bien sûr, l'épouvantable tragédie de l'explosion de l'usine chimique de Bophal portée par Anjali. L'histoire est la sienne mais le point de vue change parfois pour donner voix à Sandeep et à Prakash.

Je me suis laissée emporter par le récit et sa galerie de portraits, le personnage fort d'Anjali qui ne cesse de se heurter aux préjugés et à la tradition règlant la vie indienne en pesant jusqu'au coeur de l'intimité, mais aussi les hommes aux profils parfois totalement opposés sans être pour autant figés, la belle-soeur acariâtre condamnée par sa condition de veuve sans enfant, les parents coincés par le quand dira-t-on, la nouvelle femme de Prakash et le garçon malade.
Une grande finesse et une justesse d'écriture qui nous permettent de bien saisir les carcans de cette société avec des scènes frappantes et très fortes comme celle de la nuit de noce ou celle des parents qui continuent à faire porter "la faute" sur leur fille même après les confessions du gendre qui veut la dédouanner ou encore, celle de l'échange des deux femmes de Prakash sur le marché, la seconde épouse en venant à excuser son mari auprès de la première qui, incroyablement, y trouve alors la libération, etc. 
Il y est question de haine et d'amour, d'apparences, de compassion, de pardon et de rédemption avec au coeur de toute cette histoire, celle d'un enfant malade qui focalise tous ces sentiments et qu'on accompagne en espérant, avec des larmes lorsqu'il réclame une simple bouffée d'air frais.

Après deux livres, je suis vraiment séduite par cet auteur qui combine ce que j'aime dans les livres, un aspect romanesque combiné à la découverte d'éléments d'une culture et/ou de l'Histoire et/ou de questions sociétales. Une bibliographie à suivre.

Voir aussi :
Le foyer des mères heureuses / A House for happy Mothers
 
Titre anglais : A Breath of Fresh Air
Titre français : Une bouffée d'air pur
Auteur : Amulya Malladi
Première édition : 2002

Extraits du livre :
-My parents had been quite clear about that. I had to at least be "BA pass" to get a decent husband, and if I didn't get married a year after I finished the three-year course, I would have to do a master's in a subject of my choice. "Your chances will be better with an MA" Mummy would say. "Better the education, better the husband."
- We both knew why I was dressing up for the birthday party of a two-year-old, but we didn't say anything. It was understood that these things were better left unsaid, in case the match didn't work out. 
- I knew the basics of sex and my mother, despite my protests, had explained the process. Her rules were simple : lie down and let him do whatever he wants to do. "A woman doesn't have to enjoy sex. There is nothing to enjoy really. It is the means to have a baby and men like it," she had said.
- She was a widow, a pariah in society. She was going to live like this for the rest of her life. Nothing was going to change. She was forever going to be a burden to someone. (...) Society forgave widows for their husbands' deaths, but they didn't forgive women like me, who let their husbands go on purpose.    
- It was the curse of the society. The woman was to blame. Always ! If she was raped, it was her fault. If she was beaten, it was her fault. If her husband cheated on her, it was her fault.

dimanche 22 avril 2018

Les réfugiés / The Refugees de Viet Thanh Nguyen


Après Le Sympathisant / The Sympathizer, Viet Thanh Nguyen nous livre dans The Refugees une série de nouvelles dont les personnages ont pour point commun un lien plus ou moins ténu avec la question des réfugiés du Vietnam aux États-Unis. Des histoires qui se développent dans un cadre souvent actuel, le plus souvent dans le nouveau pays d'adoption, parfois dans celui d'origine, toutes influencées par une rupture du passé liée au statut de réfugié. On y croise une galerie de personnages des plus variés : une femme et sa mère hantées par des fantômes du passé, traumatisées par leur expérience de boat people ; un jeune garçon qui a pu se réfugier aux États-Unis où un couple homosexuel de San Francisco le sponsorise et l'accueille en assurant sa sortie du camp et un sérieux choc culturel ; un vieux professeur qui perd la tête et se met à confondre sa femme avec un ancien amour dont elle ne sait rien ; un receveur d'organe reconnaissant mais un peu naïf confronté à un filou qui l'exploite ; la famille dédoublée d'un père, entre Etats-Unis et Vietnam et la rencontre des deux demi-soeurs qui portent le même nom et démèlent les mensonges du passé ; Etc. 

L'aspect "réfugié" est toujours présent mais pas forcément l'élément central de ces histoires qui sont tout simplement des tranches de vies bien observées, bien rendues, parfois même de façon un peu trop "clinique". Des histoires bien léchées mais qui me laissent un peu le même sentiment que le premier livre de Viet Thanh Nguyen : une façon différente et intéressante d'aborder les choses, des textes et des histoires bien écrites et que j'ai globalement bien aimées mais qui ne m'ont pas totalement emportées. Je n'arrive pas à classer ce livre en coup de coeur alors que, malgré tout, j'ai cette envie ambigue d'y revenir et de continuer à suivre l'auteur. 

Du même auteur, voir aussi :
Le Sympathisant / The Sympathizer 

Mis à jour 28/01/2020 (Ajout Titre français)

Titre original : The Refugees
Titre français : les réfugiés
Auteur : Viet Thanh Nguyen
Première édition : 2017

dimanche 8 avril 2018

Stoner de John Williams


Un livre qui n'est pas du tout une nouveauté mais qui fait étrangement écho à Une vie entière de Robert Seethaler, lecture que j'ai beaucoup aimée et qui m'a amenée à celle-ci, couvrant une période relativement identique (fin du 19ème / début du 20ème siècle jusqu'à l'après deuxième guerre mondiale) et la vie d'un personnage a priori tout aussi anonyme et banal.

Stoner c'est le nom du personnage dont on va découvrir et suivre "une (autre) vie entière", dans une petite ville universitaire des États-Unis cette fois. Fils unique d'un couple de fermiers pauvre du Missouri, Stoner aurait naturellement du suivre les traces de ses parents mais après ses années d'école et afin de bénéficier d'un enseignement sur les nouvelles techniques agricoles, il entre dans une école d'agriculture au sein d'une petite université américaine. Son cursus lui impose un module de littérature anglaise qui le met véritablement à l'épreuve mais dont l'influence du professeur va bousculer son destin et faire biffurquer sa voie puisqu'il va finalement lui même devenir professeur de la matière au sein de l'université qui l'a formé. Une vie toute simple, un choix de ne pas s'engager lors de la première guerre mondiale qui lui assure une place inespérée de professeur sur son campus d'origine, deux amis qui marquent et accompagnent sa vie, un mariage (déprimant) qui ne se révèle pas à la hauteur de ce qu'il avait espéré, une fille à laquelle il se consacre pleinement jusqu'au jour où la mère décide de distendre le lien qu'il a créé, une histoire d'amour qui ne pourra survivre au qu'en dira-t-on et une vie d'universitaire à laquelle il se consacre avec intégrité même s'il doit souffrir ensuite des représailles et des mesquineries d'un collègue plus ambitieux devenu son supérieur.

L'histoire d'une vie toute bête, un récit tout simple, le temps qui passe alors que changent les époques ... Un personnage issu de la terre, aux valeurs bien ancrées, un peu d'un seul tenant qui fait face envers et contre tout avec endurance, constance et solidité même si cela donne parfois l'impression d'une certaine passivité. Un homme déraciné de son milieu qui mène sa barque en maintenant le cap qu'il a choisi, sans faux semblants, sans ambitions particulières, stoïque, toujours fidèle à lui-même et gardant une intégrité qui fait sans doute toute sa richesse.
 
Un livre très bien écrit, parfois drole et piquant, un "classique" de littérature américaine qui a fait son chemin un peu comme son personnage, sans tambour ni trompette, doucement mais surement*. C'est un récit magnifique qui n'a pas vieilli et qui, sous la banalité cache une vraie profondeur touchant aux fibres essentielles de notre humanité.

Nota :
Sur Goodread, Stoner obtient un score moyen exceptionnel de 4.23/5  (Avec 63'839 notes et 7'821 revues) 

Titre original : Stoner (a novel)
Titre français : Stoner
Traduction : Anna Gavalda
Auteur : John Williams
Première édition : 1955

Erratum / mise à jour de l'article : 10/04/2018 

jeudi 21 décembre 2017

Parmi les miens de Charlotte Pons


Une fratrie - Manon, Gabriel et Alice - et un époux affrontent l'épreuve d'une mère/épouse encore vivante mais laissée sans conscience à la suite d'un grave accident de voiture. Ce drame est vécu au travers des yeux de Manon, l'aînée, qui exprime dès le départ un "autant qu'elle meure" devant l'état végétatif de sa mère. Mais les médecins ne se prononcent pas et le reste de la famille veut encore s'accrocher à un hypothétique espoir ouvrant prétexte à une introspection à la fois personnelle et familiale, l'exploration du rapport de chacun à la mère (cette inconnue ! ... d'autant que dans cette famille il existe des secrets que l'on va découvrir) et la place relative des uns et des autres dans le cercle familial. Face à la situation médicale de la mère/épouse, ce sont aussi les questions délicates de la maladie et de la mort, de l'accompagnement, de l'euthanasie et du deuil alors que la vie continue qui doivent bien finir par être abordées malgré les louvoiements initiaux.

Une situation forte, racontée d'un ton juste et réaliste. On y trouve toute l'ambivalence crée par les épreuves qui font réagir par rapport à soi mais aussi dans le rapport aux autres. Un vécu à dimension variable au regard de l'expérience, de la culpabilité, des rivalités, des jalousies, du rapport plus ou moins intime de chacun avec la mère, de celui des uns avec les autres, de la difficulté à communiquer ou de la plus ou moins grande fragilité individuelle. Faisant écho à ce que nous renvoie l'actualité à intervalle régulier, sont traitées de façon toute aussi pragmatique les questions de la vie et de la mort, du désir des personnes mises en situation de dépendance face à la volonté exprimée par la famille, des limites du système médical et juridique français dans l'accompagnement de fin de vie.

J'ai trouvé le personnage de Manon intéressant dans sa complexité, un peu à l'image du reste de sa famille, sans que je puisse pour autant m'y attacher. Au final, je garde l'impression d'un premier roman bien construit, qu'on peut lire presque d'une traite, abordant et ouvrant intelligemment une vraie réflexion sur un thème lourd et difficile.
 
Titre : Parmi les miens
Auteur : Charlotte Pons
Première édition : août 2017

Tiré du livre :
- Affronter l'humanité de notre mère dans ce qu'elle avait de plus vain. Un corps, juste un corps. Qui se dégrade et que l'on maintient en vie coûte que coûte. 
-  (...) notre père. Tassé sur sa banquette, imperméable et mine chiffonnés (...). Je l'ai connu abattu, je le découvre désarmé. 
- Mon regard s'arrête sur l'horloge au-dessus de la sortie. Sans faillir, je prends acte de l'heure du décès de ce qu'a été ma vie jusque-là. Une vie avec maman. Je n'en ai jamais connu sans.
- (...) je savais bien peu d'elle, (...) elle m'était familière mais me demeurait inconnue. 
- Il lâche parfois un "on ne l'avait pas envisagée ainsi, notre vieillesse" qui dit toute la solitude dans laquelle ma mère le laisse et ça fait mal pour lui, moi qui ai une famille, moi qui ai de l'avenir, malgré ma difficulté à l'assumer. 
- En serait-il allé autrement de tout cela si nous nous étions intéressés à elle comme à une inconnue dont nous souhaitions faire la connaissance et pas seulement comme à une mère qui nous devait tout, inconditionnellement ?

mercredi 15 novembre 2017

Point Cardinal de Léonor de Récondo


Laurent et Solange sont mariés depuis vingt ans, s'entendent bien et ont construit une vie de famille sans heurt et sans histoire avec leurs deux enfants maintenant adolescents, Claire, 13 ans, et Thomas, 16 ans. Laurent est un mari complice et attentionné et un père attentif et aimant ...
... mais voilà, un jour Solange découvre que parfois, à son insu, Laurent devient Mathilda ... C'est la première épreuve pour le couple qui tente d'y faire face comme il peut jusqu'à ce que tout bascule, où il faut voir les choses en face et où Laurent fini par assumer avec certitude ce qu'il est, ou plutôt "elle" est réellement : une femme.
Sa transexualité enfin déclarée, c'est le soulagement pour Laurent-Lauren dont on suit la libération mentale et la transformation physique. Pour son entourage, femme, enfants, collègues de travail, voisins c'est plus compliqué, chacun réagit à sa façon en montrant une plus ou moins grande flexibilité mentale et en passant par une large palette de sentiments et de réactions ... mensonge, trahison, incertitude, colère, révolte, silence, incrédulité, rejet, dénit, acceptation, compréhension ... D'un côté l'affirmation d'une identité enfin trouvée et de l'autre, les réactions "au tout et au rien" qui est en train de changer ...

Un sujet délicat traité d'un ton juste dans un roman qui se lit presque d'une traite.  
Le livre est rempli de toutes les interrogations qui entourent la recherche d'identité, aussi bien au plan personnel - Comment être soit ? Comment vivre avec un corps qui n'est pas le sien ?-  que dans le rapport aux autres - Mon identité est-elle définie par celle de l'autre ?   
Outre la transformation irrémédiable de Laurent en Lauren, l'histoire est aussi celle d'une famille aimante où chacun doit redéfinir sa place et surtout ses liens : le lien amoureux avec "le mari" qui devient femme, le lien filial entre le fils et la fille avec le "père" qui devient femme ...
Un récit sans jugement avec au contraire beaucoup de délicatesse et de finesse dans la narration, un livre de tolérance.

Tiré du livre :
- Qui est son père ? Est-il possible de connaître si peu quelqu'un avec qui l'on a toujours vécu ? Que l'on aime ? C'est cette incertitude-là qui la projette dans le monde adulte d'un seul coup, sans la prévenir, sans qu'elle ait pu s'y préparer. 
- J'ai longtemps cru qu'être père me suffirait pour rester homme. C'est avec ce genre de certitudes que j'ai écrasé la femme dedans.
- Doit-on être ce que voient les autres, être tel qu'on nous a aimé ?

Titre : Point Cardinal
Auteur : Léonor de Récondo
Première édition : 08/2017

jeudi 14 septembre 2017

Qui ne dit mot consent d'Alma Brami


Émilie observe et confie à la première personne ses pensées et ses sentiments sur sa vie, là où elle en est et ce qui l'y a amené.
Elle a son mari (Bernard, mais elle le nomme à peine, quand elle en parle c'est surtout "mon mari") et ses deux enfants, Paul et Laura. Un jour, ils ont quitté leur appartement citadin au 20ème étage d'une tour pour une maison isolée, au fin fond de la campagne. Alors comme Émilie n'aime pas la solitude, son mari lui ramène des amies pour lui tenir compagnie, des "tatas" pour les enfants ... La dernière en date s'appelle Sabine mais avant elle il y a eu Elsa, Aurélie, Évelyne, Bénédicte, Odile, Alice, Michèle ou encore Anne ...
La famille s'adapte à sa dimension variable, ça dure depuis des années et à chaque fois c'est la même histoire. Comment Émilie accepte-t-elle et accueille-t-elle toutes ces nouvelles amies ? Jusqu'où cela peut-il aller et pour combien de temps ?

Émilie nous livre le cheminement de son histoire qui passe par ses parents, son enfance, son amour, son couple et ce mari qu'elle aime même s'il n'est pas parfait parce qu'il l'aime tant, elle ... Amour inconditionnel ? Oubli de soi ? Une histoire de concessions ? Une histoire surtout terrible, sur la manipulation, l'emprise et la domination psychologique dans le couple. Émilie nous livre toutes les cartes, une par une. On a envie de la secouer et de la faire réagir comme l'enjoint sa fille Laura mais elle s'est faite piéger et enfermer, on la sent paralysée, mystifiée, impuissante, résignée, incapable de s'affirmer comme elle le voudrait au fond d'elle car après tout, elle n'en pense pas moins ... mais voilà, elle ne dit rien ... elle accepte et justifie ...et finalement, elle consent à en avoir la nausée !

Buzz de la rentrée littéraire, ce livre se lit très vite et l'écriture est belle. Sur le fond, il a un petit côté nauséabond parce qu'il incarne parfaitement la violence qu'il dénonce en laissant derrière lui un sentiment de malaise.
Une énorme baffe littéraire, ça secoue, âmes sensibles s'abstenir ! (tu as raison Émilie qui a envie de partager des livres)

Titre : Qui ne dit mot consent
Auteur : Alma Brami
Première édition : août 2017

Tirés du livre :
- T'es comme une femme battue, tu ne te rends compte de rien, tu acceptes et tu crois que ça te convient. 
- Mon mari me rapportait ses proies, comme un chat victorieux qui dépose aux pieds de son maître un oiseau, un lézard ou un mulot. (...) Il me racontait ce qu'il voulait mais je ne devais pas poser de questions. 
- Votre père est mon idéal, il ne me demande pas d'être différente. Il s'arrange avec ce que je suis et je m'arrange avec ce qu'il est, parce que ce qui est essentiel au bout du compte c'est que l'on soit ensemble, toujours, pour partager quelques épreuves d'accord, mais surtout un grand bonheur. 
- J'avais toute ma jeunesse rêvé d'être une autre, et à présent je ne rêvais que de rebrousser chemin vers moi, vers ma jeunesse et ses défauts. 
- Le temps n'effaçait rien, un mensonge de plus. Le temps émoussait les forces, les ressources. Le temps amoindrissait, écrasait, rendait muet. Les instants se nouaient les uns aux autres comme des maillons d'une chaîne très solide, qui entrave les mouvements, la fuite.