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lundi 6 mars 2023

La vie clandestine de Monica Sabolo

Dans ce roman présenté comme autobiographique, la narratrice, l'auteure, cherche au départ un sujet de livre. Une émission de radio l'oriente sur l'assassinat en 1986 de l'ancien P. D. G. de Renault,  Georges Besse, exécuté par des membres d'Action Directe ; elle pense tenir quelque chose qui sera à la fois "facile et spectaculaire à traiter" et "très éloigné d'elle". Elle s'intéresse alors aux deux femmes du commando, condamnées en 1987 à la réclusion criminelle à perpétuité, Nathalie Ménigon et Joëlle Aubronet, et commence à rassembler des informations, de la documentation et des témoignages qui doivent l'aider à donner corps et vie à ses personnages. 
 
Au fil des pages, elle livre au lecteur les éléments bruts et objectifs de ses recherches en nous révèlant que le secret et les zones d'ombres rencontrées au cours de son enquête ont des conséquences tant sur le plan professionnel que personnel. D'une part, elle a beau accumuler des renseignements, elle bloque sur l'écriture de son roman parce qu'elle n'arrive pas à cerner la psychologie de ses personnages ; cela l'amène à tirer sans cesse de nouveaux fils pour essayer de saisir, en vain, ce qui lui échappe. D'autre part, ces investigations réveillent des souvenirs d'enfance très intimes, profondément enfouis, qui refont progressivement et de plus en plus précisément surface. 

Par une alternance de chapitres qui passent de l'histoire, des acteurs, des motivations et des secrets d'Action Directe à ceux de sa famille, l'auteure construit un roman un peu atypique, une sorte de livre-enquête qui tourne à l'introspection personnelle, voire à la thérapie par l'écriture. Malgré les qualités indéniables de cette écriture, j'avoue avoir eu du mal à m'intéresser aux tenants et aboutissants du livre, en me demandant longtemps ce que les réminiscences de l'auteur pouvaient bien faire là et où tout cela allait nous mener. 
 
Alors bien sûr, on peut se dire que l'auteure est courageuse de nous livrer ce qui ressemble finalement à un témoignage intime très fort, plein d'humanité et riche en éléments de réflexion : elle se met à nu et tout cela traite de la difficulté de l'écriture, de la façon dont celle-ci influe et est influencée par l'expérience personnelle de celui qui tient la plume, il est aussi question d'humanité, de bien et de mal, de secrets, de traumatismes, de refoulement, de reconstruction, de redemption, de pardon... mais voilà, malgré une empathie inévitable et toute cette rationalisation, je ne peux pas dire que j'ai aimé ce livre. 
La façon dont le lecteur est mis en position de témoin un peu voyeur m'a génée ; impossible de me laisser entraîner par les émotions et le cheminement menant à l'apaisement partagé par cette auteure que je ne connaissais pas ... Et même un vrai soulagement de tourner la dernière page puis de boucler cette chronique afin de ne plus y revenir. 
Comme un rendez-vous raté avec Monica Sabolo !

Titre : La vie clandestine
Auteur : Monica Sabolo
Première édition : 2022

jeudi 13 janvier 2022

Ma mère, Dieu et Sylvie Vartan de Roland Pérez

 
Si Roland Pérez est un avocat réputé et un intervenant régulier à la télévision, j'avoue que je n'avais jamais entendu parlé de lui avant d'ouvrir ce livre. Il y raconte avec fraîcheur et humour un parcours de vie peu commun offrant un bel hommage au dévouement d'une mère exceptionnelle, Esther, dont le portrait truculent est presque une caricature de "la mère juive" dans tous ses excès. 

Petit dernier d'une fratrie de 5 enfants, Roland grandit pendant les années 1960 au cœur d'un HLM parisien, dans une famille juive séfarade originaire du Maroc. À la naissance, les médecins tentent sans succès de l'opérer pour redresser un pied-bôt et ils ne laissent aucun espoir à sa famille sur ses chances de marcher un jour normalement. C'est sans compter sur la persévérance, la foi et la poigne d'une mère convaincue que les médecins ont tort et que quoi qu'ils en disent, son fils finira non seulement par marcher mais en plus sans boiter. Avant d'en arriver là, il faudra en voir des docteurs et des spécialistes, attendre plusieurs années même avant de trouver la personne de confiance qui pourra s'occuper du petit garçon. Il lui sera alors imposé une immobilisation totale de plusieurs mois au cours de laquelle le poste de télévision et Sylvie Vartan occuperont une place centrale dans sa vie et dans celle de toute la famille, une passion qui durera toute la vie ...
 
Le récit alterne entre les réminiscences de l'enfance et les souvenirs de la vie professionnelle et personnelle de l'auteur une fois adulte. C'est un bonheur de chaque page et je me suis glissée avec délectation au cœur de cette famille vivante, solidaire, humaine, pleine d'amour et d'amitiés, tenue sous la houlette d'une mère dévouée qui consacre du temps à chacun, solide, attentive, aimante avec toujours un ou plusieurs plats qui mijotent et des douceurs "maison" à offrir aux nombreux visiteurs. Une mère un peu manipulatrice et comédienne aussi ne serait-ce que pour gagner du temps afin de convaincre à chaque visite de l'assistance sociale que les choses sont bien en main pour Roland et qu'il va bientôt marcher. Un monde dont le petit Roland est un témoin privilégié, capable de capter toute l'énergie qui l'entoure alors pour la rendre des années plus tard dans ces pages lumineuses, pleines d'espoir et de chaleur. 

Un très joli livre pour bien commencer l'année, qui pourrait certainement être scénarisé en comédie à succès .
 
Titre : Ma mère, Dieu et Sylvie Vartan
Auteur : Roland Pérez
Première édition : 2021

vendredi 23 juillet 2021

La panthère des neiges de Sylvain Tesson

Ecrivain-voyageur, Sylvain Tesson a été invité par Munier* à se joindre à son expédition sur les contreforts de l'Himalaya où il veut immortaliser la panthère des neiges par ses clichés, animal disparu selon certains mais dont il pense retrouver la trace. 
Une équipe à quatre, complétée par Marie, compagne de Munier passionnée de reportages animaliers, et Léo, technicien en charge du matériel dans laquelle Sylvain Tesson fait un peu office de "joker", tout à la fois compagnon, témoin et de chroniqueur. 
 
Dans cette Panthère des Neiges, il nous rapporte cette aventure unique sur les sommets tibétains, menée dans des conditions extêmes : la neige, le froid, l'altitude, l'isolement, l'univers minéral impropre à la survie de l'homme, etc. Un milieu hostile abritant pourtant un sanctuaire animalier pour qui sait observer et se fondre dans le décors afin d'y déceler la vie qui s'y cache. Une expérience très différente des récits de voyages auxquels il nous a habitué parce que cette fois, ce n'est pas tant le périple qui compte mais plutôt l'affût fait de l'attente et de la patience qu'il nécessite. Dans le silence de ces haut lieux spirituels, c'est l'esprit de l'écrivain qui vagabonde dans une aventure plus intime, plus spirituelle aussi parce que l'immobilité pousse à l'introspection et à la contemplation dans une attitude quasi méditative.
 
Un texte presque mystique, incomparable, marqué du talent, de la culture et de l'émerveillement de Sylvain Tesson, étayé d'autodérision, de pensées, d'aphorismes, de réflexions, de citations, de bons mots. 
Un témoignage précieux et un pur moment de bonheur littéraire ♥ !
 
* Vincent Munier / le photographe animalier

Tirés du texte :
L'affût est un pari : on part vers les bêtes, on risque l'échec. Certaines personnes ne s'en formalisent pas et trouvent plaisir dans l'attente. Pour cela, il faut posséder un esprit philosophique porté à l'espérance.

Sur ces pentes de loess les troupeaux laissaient leurs pointillés d'empreintes. La haute couture du monde.
 
Les scientifiques le regardaient de haut. Munier considérait la nature en artiste. (...) Il célébrait la grâce du loup, l'élégance de la grue, la perfection de l'ours. Ses photos appartenaient à l'art, pas à la mathématique.
 
C'était un paysage de désert minéral que des mouvements magmatiques auraient hissé au ciel. Ces spectacles constituaient l'héraldique de la haute Asie : une ligne de bête au pied d'une tour posée sur un glacis. Tous les jours, dans les à-plats arasés, nous prélevions nos visions : des rapaces, des pikas - le nom des chiens de prairie tibétains -, des renards et des loups. 
Une faune aux gestes délicats adaptés à la violence des altitudes.
 
L'énergie du monde circulait en un cycle fermé, du ciel aux pierres, de l'herbe à la chair, de la chair à la terre, sous la houlette d'un soleil qui offrait ses photons aux échanges azotiques. (...) Tout passe, tout coule, tout s'écoule, les ânes galopent, les loups les pourchassent, les vautours planent : ordre, équilibre, plein soleil. 
Un silence écrasant. Une lumière sans filtre, peu d'hommes. Un rêve.    

On pouvait s'échiner à explorer le monde et passer à côté du vivant (...)
Désormais je saurais que nous déambulions parmi des yeux ouverts dans des visages invisibles. Je m'acquittais de mon ancienne indifférence par le double exercice de l'attention et de la patience. Appelons cela l'amour. (...)
Les bêtes sont des gardiens de square, l'homme y joue au cerceau en se croyant le roi. 
C'était une découverte. Elle n'était pas désagréable. Je savais désormais que je n'étais pas seul. 

Les artistes le savent : le sauvage vous regarde sans que vous le perceviez. Il disparaît quand le regard de l'homme l'a saisi. 

Munier, tristement :
- Mon rêve dans la vie aurait été d'être totalement invisible.
La plupart de mes semblables, et moi le premier, voulaient le contraire : nous montrer. 
Aucune chance pour nous d'approcher une bête. 

Hier, l'homme apparut, champignon à foyer multiple. Son cortex lui donna une disposition inédite : porter au plus haut degré la capacité de détruire ce qui n'était pas lui-même tout en se lamentant d'en être capable. 
A la douleur, s'ajoutait la lucidité. L'horreur parfaite. 
 
Novalis l'avait dit plus subtilement : "nous cherchons l'absolu, nous ne trouvons que des choses."(...)
L'affût était une prière. En regardant l'animal, on faisait comme les mystiques : on saluait le souvenir primal. 
L'art aussi servait à cela : recoller les débris de l'absolu. 
 
Les animaux incarnent la volupté, la liberté, l'autonomie : ce à quoi nous avons renoncé. 

Les canyons ouvraient des couloirs obscurs. Ils appelaient trois races : le contemplateur, le prospecteur, le chasseur. 
Nous étions de la première.
 
-Ne mettez pas de boules Quies, les loups vont peut-être chanter.
C'était pour entendre des phrases pareilles que je partais en voyage. 
 
L'intelligence de la nature féconde certains êtres sans qu'ils aient accompli d'études. Ce sont des voyants, ils percent les énigmes de l'agencement des choses là où les savants étudient un seule pièce de l'édifice.
 
Pendant que mes amis détaillaient le monde à la lunette, j'étais à l'affût d'une pensée, pire ! d'un bon mot. J'écrivais des aphorismes dès que je le pouvais. L'occasion était difficile car les gerçures faisaient saigner les doigts.
 
A huit ans, ces mômes avaient la notion de la liberté, de l'autonomie et des responsabilités, la morve au nez, le sourire en coin, un poêle comme seconde mère et un troupeau de géants à charge (...)
Ils échappaient à l'infamie de nos enfances européennes ; la pédagogie, qui ôte aux enfants la gaieté. 
 
Je croyais depuis longtemps que les paysages déterminent les croyances. Les déserts appellent un Dieu sévère, les îles grecques font pétiller les présences, les villes poussent au seul amour de soi, les jungles abritent les esprits. Que des bons pères aient réussi à conserver leur foi en un Dieu révélé au milieu des forêts où criaient les perroquets me paraissait un exploit. 
 
J'avais appris que la patience était une vertu suprême, la plus élégante et la plus oubliée. Elle aidait à aimer le monde avant de prétendre le transformer. Elle invitait à s'asseoir devant la scène, à jouir du spectacle, fut-il un frémissement de feuille. 
La patience était la révérence de l'homme à ce qui était donné. (...)
Attendre était une prière. Quelque chose venait. Et si rien ne venait, c'était que nous n'avions pas su regarder.
 
L'affût commande de tenir son âme en haleine. L'exercice m'avait révélé un secret : on gagne toujours à augmenter les réglages de sa propre fréquence de réception. Jamais je n'avais vécu dans une vibration des sens aussi aiguisée que pendant ces semaines tibétaines. Une fois chez moi, je continuerais à regarder les monde de toutes mes forces, à en scruter les zones d'ombre. Peu importait qu'il n'y eût pas de panthère à l'ordre du jour. Se tenir à l'affût est une ligne de conduite. Ainsi la vie ne passe-t-elle pas l'air de rien. On peut tenir l'affût sous le tilleul en bas de chez soi, devant les nuages du ciel et même à la table de ses amis. 
Dans ce monde, il survient plus de choses qu'on ne le croit.   

Titre : La panthère des neiges
Auteur : Sylvain Tesson
Première édition : 2019

mercredi 7 juillet 2021

Un amour retrouvé de Véronique de Bure

 
À 73 ans, veuve depuis plusieurs années, Monique reçoit une lettre de son premier amour. 
Elle s'en ouvre à sa fille Véronique (la narratrice) avec qui elle entretient une relation fusionnelle, en lui annonçant "qu'il lui arrive une drôle d'histoire"... 
 
Au fil des pages, Véronique raconte comment cette relation amoureuse interrompue il y a si longtemps reprend un nouveau cours, de façon d'abord épistolaire puis en personne. Elle observe comment l'amour transforme sa mère, physiquement, psychologiquement et dans sa façon de vivre, ainsi que la manière dont évoluent ses relations avec ses proches, famille et amis ; il faut aussi concilier cette nouvelle relation avec le passé et l'histoire de chacune des familles. Elle note plus particulièrement comment l'arrivée d'un nouvel homme transforme leur relation fille-mère, son ressenti et les sentiments fluctuants qui s'imposent. 

Une chronique qui serait en grande partie autobiographique, faite de chapitres courts rédigés à la deuxième personne du singulier soulignant la proximité et le lien privilégié mère-fille, une intimité dans laquelle le lecteur est invité à s'immiscer ; c'est comme une série de messages adressés par Véronique à sa mère à qui elle peut ainsi exprimer son ressenti et la façon dont elle vit cette histoire.
Un récit qui couvre une vingtaine d'années, d'une "vieillesse active" au grand âge, pendant lesquelles la fille déploient ses états d'âmes et revisite le passé familial avec plus ou moins de compréhension pour cette mère avec laquelle la relation de complicité devient progressivement plus distante : avec cet "amour retrouvé", c'est l'ensemble des rapports familiaux et intimes qui changent pour trouver un nouvel équilibre alors que le temps passe et impose sa marque.
 
Un joli roman facile à lire, empreint d'une certaine délicatesse, déclinant avec sensibilité l'idée selon laquelle l'amour n'a pas d'âge et qu'il se moque de l'ordre établit auquel il s'impose. S'y ajoute une plongée culturelle au cœur de la vie de province "à la française ", avec une maison de famille et son lot de souvenirs, son jardin et son village, des endroits où le temps semble s'être arrêté et où on s'ennuit un peu, que les jeunes générations ont quittés mais où l'on revient voir les grands-parents pour les vacances et les réunions de famille. C'est finement observé et rendu, authentique et agréable à lire. 
 
Des pages qu'on tourne sans prise de tête, parfait pour l'été !

Tirés du texte :
Aujourd'hui, un demi-siècle plus tard, c'est la même émotion qui te serre le coeur. 
Elle est là, intacte. À soixante-treize ans, tu as vingt ans. 
 
Tu aimes, tu es aimée, et rien de tout cela n'a plus d'importance. Non, le désir ne s'éteint pas avec l'âge. Il l'efface.
 
Plus je découvre la femme et plus je m'attache à la mère, celle que tu étais avant, que tu redeviens encore parfois, celle qu'aujourd'hui je crains fort de perdre. 
 
Tu es libre, totalement libre. Ta vie prend un chemin inattendu. Tu vas vers tes 75 ans et tu rayonnes. Tu as un amoureux, dans quelques jours tu vas prendre un train pour le rejoindre, rien ni personne ne t’en empêchera.
Ma mère est heureuse et je suis jalouse. 

 
Le temps ne coule pas comme un sablier, régulier, impassible. Le temps file, marque des pauses, s'accélère, repart plus lentement, passe l'air de rien, puis à nouveau s'emballe, soubresaute. Le temps avance par à-coups. 
 
On ne remplace jamais un amour par un autre. Pourquoi m'aura-t-il fallu vingt ans pour le comprendre ?
Titre : un amour retrouvé
Auteur : Véronique de Bure
Première édition : 2021

mercredi 12 mai 2021

La diagonale de la joie de Corine Sombrun

  
C'est la lecture de Mon initiation chez le chamanes* qui m'a fait découvrir Corine Sombrun il y a déjà quelques années ; elle y racontait la façon dont ses "facultés de chamanes" avaient été révélées lors d'un reportage en Mongolie et l'initiation qu'elle avait ensuite reçue là-bas, en vivant auprès d'éleveurs de rennes, pour cultiver et maîtriser ces capacités.
 
Depuis,  je "la suis" fidèlement parce que son histoire est unique, inhabituelle et troublante pour un esprit cartésien occidental -à commencer par le sien- et qu'elle nous ouvre un monde de possibles différent. Ses livres jusque-là pleins d'humour, de doutes et de dérision forment un véritable parcours initiatique dont La diagonale de la joie est l'aboutissement. Ce nouveau témoignage est marqué du sceau du sérieux donné par la science : il récapitule 18 années de lutte de Corine Sombrun pour faire reconnaître la transe comme un sujet d'étude et de recherches, prouver qu'elle a un potentiel cognitif accessible à tous (ou presque), qu'elle n'est pas une pathologie ou une fantaisie d'illuminée et qu'elle ouvre la voie à des applications thérapeutiques intéressantes. Les perspectives sont immenses et la création du Transe Science Research Institute, association ouverte à tous domaines scientifiques, doit permettre d'en coordonner les applications.

Que de chemin parcouru... Portée par son intuition et ses convictions, Corine Sombrun a commencé par témoigner mais ne recevait au départ que des regards dubitatifs (voire parfois même des menaces) et n'avait en retour que des propositions de consultations pour évaluer sa santé mentale. Au fil du temps et des rencontres elle finit par intéresser quelques spécialistes des neurosciences qui lui imposent des conditions d'études scientifiques drastiques pour étudier son cas : il lui faut arriver à provoquer une transe sans son tambour tout en restant suffisamment immobile pour permettre aux électrodes de faire leur travail ou encore s'engager à ne faire aucune consultation thérapeutique de ses capacités. La première étude menée à Edmonton au Canada mettra toutefois 10 ans avant la publication de ses conclusions, référence tant attendue alors que les premières analyses avaient laissé penser au chercheur que la pratique était dangereuse, recommandant initialement à Corine d'y renoncer.
 
Corine étant par ailleurs un cas unique pour les études, se posait aussi la question de trouver d'autres sujets susceptibles de les valider ; c'est du côté de la musique, de contacts et d'expérimentations parallèles avec des écoles d'art que le sujet de la transe va avancer grâce à une "sound loop" réalisée à partir d'extraits d'enregistrements efficaces et puissants de rythmes chamaniques. Là encore, une véritable épopée ! 

La narration temporelle de cette histoire de persévérance extraordinaire est entrecoupée de chapitres / paragraphes intermédiaires de deux types :
- "la minute perceptuelle" offrant des citations d'auteurs et de penseurs très variés
- les "lettre(s) à mon basilic", plus personnelles dans lesquelles Corine Sombrun fait part de son état d'esprit, de réflexions, de convictions, d'expériences et de ressentis par rapport aux éléments ou à la période qu'elle évoque.
C'est finalement le récit d'une formidable aventure profondément humaine qui au-delà de la reconnaissance scientifique touche une dimension spirituelle universelle.

Un livre qui m'a une nouvelle fois passionnée et qui donne véritablement envie d'en savoir plus voire d'expérimenter la transe, véritable "outil d'exploration d'une réalité sous-jacente" et de notre condition humaine au sein de l'univers. ❤️❤️❤️
 
Nota :
*  Cette initiation et l'histoire de Corine ont été adaptées au cinéma dans le film Un monde plus grand. Des indications à ce sujet sont d'ailleurs fournies dans le livre.
 
Tirés du texte :
"C'est le paradoxe suprême de la pensée que de vouloir découvrir quelque chose qu'elle ne puisse penser." (Soren Kierkegaard) 
 
"C'est mon corps qui pense, il est plus intelligent que mon cerveau." (Colette) 
 
 Je ne comprends toujours pas pourquoi certaines choses parlent et d'autres pas. Mais je sais maintenant que tout peut parler autour de nous. 
C'est un sentiment agréable de n'être plus jamais seule. (...) 
Tu ne crois pas que le sentiment de solitude est la conséquence de notre perception amoindrie de l'environnement ?

En fait le cerveau est une feignasse, il ne va pas développer ou entretenir des capacités dont il n'a pas besoin. Et sans un entraînement ou une stimulation forte, comme une situation d'urgence, une expérience de mort imminente, un état mis en évidence en 1975 sous la dénomination de near death experience (NDE), ou un choc psychologique violent, ces capacités restent en sommeil. 

Je me demande, dit-il, si l'état de transe n'est pas la source d'un enseignement intuitif. Celui dont nous rêvons tous en tant qu'artistes. 
Savoir sans avoir à apprendre. 

La distance est un leurre créé par le mental, oui. Nous sommes tous connectés, à un point que nous n'imaginons pas. 

Le mot "inspiration" s'ouvre en moi. Je me demande si les idées ne viennent pas uniquement quand on inspire. 
Aucun artiste ne peut créer sur une expiration. Et personne ne meurt sur une inspiration.

Si la transe nous permet d'accéder aux mêmes capacités que celles d'un chamanes, elle ne fait pas de nous des chamanes. 
Pas plus que le fait de savoir dire une prière ne fait d'un Mongol un curé. 

Que comprenons-nous dans les mots de l'autre, à part nos propres interprétations ? Projections ? La signification donnée à un mot en réduit le sens. 

Observer la nature en pensant à ce qu'elle peut m'apprendre à changé ma façon de la regarder. De la respecter. Nous sommes devenus trop bruyants, trop voyants, trop arrogants pour avoir encore l'humilité d'écouter simplement le vivant. Il n'y a pourtant aucune séparation entre nous, tout communique. Pour en prendre conscience il faudrait commencer par fixer l'attention, pas la pensée, dit en substance Marguerite Yourcenar. 
La transe supprime ce qui nous sépare. Mais quoi, qui communique ? 

Et si c'était ça, la réincarnation : la résonance d'une fréquence qui perdure comme un écho dans un autre corps ? 

Le corps n'est pas la maladie, mais son Miroir. Grâce à lui elle se révèle et nous donne le moyen de la transformer.

Le secret de l'immortalité, ne serait-il pas déjà d'accepter la naissance et la mort comme une transmutation de ce flux de vie qui nous traverse ? 

Notre société occidentale n'est-elle pas la seule à avoir laissé de côté l'utilisation de ce potentiel ? 
Des études anthropologiques ont en effet montré que sur quatre cent quatre-vingt-huit sociétés étudiées dans le monde, 
plus de 90% avaient une forme institutionnelle de pratique de la transe. (...) 
Si notre société a travaillé à faire de nous des êtres plus savants, 
les sociétés traditionnelles se sont de tout temps attachées à faire de nous des êtres plus conscients. 

La transe a remis en cause mes schémas mentaux, mes certitudes, mon rapport au monde. (...)
 Vivre une transe, c'est accepter de ne plus savoir qui je suis, et si je ne sais plus qui je suis, je suis libre de devenir ce que je suis. 
Grâce à elle, j'ai découvert le sens du sacré. Cette racine de la spiritualité est bien là, en chacun de nous.
 
Du même auteur,  voir aussi :

Titre : La diagonale de la joie
Auteur : Corine Sombrun
Première édition : 2021

mardi 27 octobre 2020

Histoire de ma vie / My Autobiography de Charlie Chaplin

 

Comme l'indique parfaitement le titre, ce livre est une autobiographie de Charlie Chaplin dans laquelle j'ai eu envie de me plonger après la fascinante visite de Chaplin's world à Vevey en Suisse, un musée parfaitement mis en scène qui lui est dédié dans la maison où il a passé les 25 dernières années de sa vie.
 
Avec beaucoup de regrets, je l'ai lu dans la version française que je trouve très mal traduite/écrite, avec beaucoup de lourdeurs, d'anglicismes et de traductions littérales qui font tomber complètement à plat ce qui sont sans doute des traits d'humour (et qu'on devine parfois quand on les remet en version anglo-saxonne). Faute de version digitale en anglais,  je me suis tout de même accrochée pour lire jusqu'au bout.
 
On se retrouve plongé dans une toute autre époque en commençant par ses parents issus du monde du spectacle et un frère dont Chaplin restera toujours très proche après une enfance à la Dickens dans le Londres de la fin du 19ème siècle, suivent les souvenirs des tournées théatrales burlesques alors qu'il est encore tout jeune au sein d'une troupe anglaise dans son pays d'origine puis aux Etats-Unis, ce qui va l'amener au cinéma et au personnage de Charlot qui connaitra un succès planétaire, du cinéma muet au cinéma parlant, de l'adulation aux controverses avec le gouvernement américain qui l'obligent finalement à revenir s'installer en Europe en 1952.

Un livre un peu désuet mais authentique dans lequel Chaplin s'efforce d'expliquer sa façon de travailler, ses sources d'inspiration, ses rencontres avec des personnalités prestigieuses aujourd'hui oubliées pour certaines, ses difficultés à la fin de sa période américaine tout en restant très pudique sur sa vie personnelle et familiale.
Un témoignage qui ne vaut peut-être pas la visite de sa maison à Vevey mais qui la complète tout de même, notamment sur la période précédent son départ des Etats-Unis et son installation en Suisse que j'ai trouvé particulièrement intérressante. 
 
Un personnage et une vie hors du commun.
 
Titre français : Histoire de ma vie
Titre anglais : My autobiography
Auteur : Charlie Chaplin
Première édition : 1964 

vendredi 2 octobre 2020

Trop et jamais assez / Too much and never enough de Mary Trump

Dans ce livre-témoignage, Mary Trump, la nièce du président américain Donald Trump raconte (certains diront "déballe") sa famille et ses disfonctionnements qui, selon elle, expliquent la façon dont s'est créé l'étonnant personnage de son oncle : un homme qui cacherait toujours un petit garçon à l'insécurité abyssale, incontrôlé et incontrôlable depuis son plus jeune âge, une personnalité qui n'aurait finalement jamais grandi, vivant complètement hors des réalités et dont le comportement narcissique en recherche constante de reconnaissance aurait été modelé par une mère absente / malade à des moment clé de son développement, un père sociopathe totalement dénué d'empathie et par le contre-exemple donné par son frère aîné Freddy (le père de Mary), l'héritier en titre brisé pour avoir fait preuve d'indépendance, devenu le mouton noir de la fratrie, mort à l'âge de quarante-deux ans.
 
Alors qu'approchent les élections américaines et qu'elle perçoit la présence de son oncle à la tête de l'Etat comme une menace pour l'équilibre sanitaire, social, économique et constitutionnel de son pays, Mary Trump choisit de briser l'omerta familiale en publiant ce que certains qualifient de "brulot". Elle s'appuie sur son vécu, sur des informations qu'elle considère "fiables" recueillies auprès de membres de sa famille ainsi que sur sa formation et son expérience de psychologue* pour livrer son analyse du personnage dans un document narratif qui n'a rien d'une thèse et qui ne serait qu'une simple saga familiale si les enjeux n'étaient pas aussi capitaux.
 
Un livre qui se lit vite avec une petite impression de voyeurisme atténuée par la fascination de ce qu'on découvre au fil des pages : des relations familiales pourries par une figure paternelle despotique ne laissant aucune place aux sentiments perçus comme autant de signes de faiblesses, une fratrie pervertie par son rapport à l'argent. 
Bien sûr, on sent la volonté de Mary Trump de réhabiliter son père, "détruit" par cet environnemt néfaste qui a, par opposition, "construit" Donald Trump ; on ne peut non plus s'empêcher de penser à un réglement de comptes, notamment pour toutes les injustices / différences de traitement subies et dénoncées dans le livre, mais le document n'en est certainement pas moins pertinent comme en témoignent les efforts du présidents américain pour essayer d'en interdire la publication. L'auteure en a sans doute la conscience allégée mais la fracture familiale n'en s'en trouve certainement pas améliorée ... quant à l'effet recherché, pas sûr qu'il fasse mouche auprès des admirateurs inconditionnels du locataire de la maison blanche !
 
Nota : en lien avec cette publication, les interviews de l'auteur ne manquent pas et complèmentent bien le livre. Elles mettent en valeur une auteure qui apparait comme un personnage sympathique, calme, posé et réfléchi, bien différente de celle de son oncle !
 
*Mary Trump est docteure en psychologie de l'université d'Adelphi / New York
 
Titre anglais : Too much and never enough, how my family created the world's most dangerous man
Titre français : Trop et jamais assez, comment ma famille a fabriqué l'homme le plus dangereux du monde
Auteur : Mary Trump
Première édition : 2020

vendredi 19 juin 2020

Les rêveurs d'Isabelle Carré

 Je suis une actrice connue, que personne ne connaît.

Dans cette autobiographie romancée, Isabelle Carré se livre et raconte sa drôle de famille, son enfance et le décalage persistant entre son être et son paraître, ses difficultés à vivre parfois mais aussi le chemin du salut par le cinéma et la scène.
Des souvenirs apparemment livrés avec honnêteté et sans faux-semblant, un peu comme ils viennent en suivant une trame plus ou moins chronologique égrenée de retours en arrière et de digressions faites de réminiscences ou de suppositions, complétées d'extraits de journaux tenus depuis l'enfance.

Cette chronique familiale et personnelle débute à la fin des années 1960 avec un couple parental singulier, même dans le contexte libertaire post-soixante-huitard : une mère fragile, désavouée par sa famille aristocrate "fin de race" pour une grossesse hors mariage et un père qui l'épouse et fait sien celui qui sera le grand frère de l'auteur. Un papa désigner, créatif tourmenté par son identité sexuelle, totalement déphasé par rapport à sa famille prolétaire modeste. Les enfants font le grand écart lorsqu'ils sont accueilllis par ces familles aux milieux sociaux si diamétralement opposées, une fratrie de trois enfants, Isabelle au milieu avec un grand et un petit frère.

Une enfance rêvée ou des rêves d'enfance au cours des années 1970 puis le parcours se trouble avec le temps et la tension grandissante entre les parents qui finissent par se séparer et divorcer lorsque le père fait son coming-out. Tentative de suicide, internement, indépendance à quinze ans seulement, la jeune femme discrète qui finit par sortir de la chrysalide offre une image lissée au monde, une façade qui cache beaucoup de sensibilité, de vulnérabilité et d'interrogations.

Un "livre-confession" qui fait voler en éclat retenue et discrétion apparentes, Isabelle Carré semble vouloir déchirer un voile qui l'étouffe et casser une image trop simpliste qui ne reflèterait pas son moi profond et sa complexité. Alors si ce roman se laisse lire, il n'en est pas moins dérangeant pour son côté "débalage-thérapeutique" qui met parfois le lecteur dans la position inconfortable de témoin-voyeur-thérapeute.
    
Je n'appartiens pas au club des cinéphiles avertis et connais à peine le visage de l'actrice alors j'avoue être peu sensible à l'aspect autobiographique de ce roman qui, pour moi, vaut finalement plus comme témoignage sur une époque et un itinéraire d'enfance. Il ne faut toutefois pas se leurrer, cette publication doit certainement plus à la notoriété de son auteur qu'aux qualités littéraires intrinsèques d'un ouvrage dont les afficionados doivent se régaler.

Tirés du  texte :
 L'enfant qui n'a pas possédé ce trésor ne le récupèrera jamais. 
Il restera pour toujours démuni, lésé, comme tous ceux qui ont grandi sans tendresse, 
et se sont rassurés seuls dans leur chambre, les genoux repliés dans des bras gelés. 

On devrait trouver des moyens pour empêcher qu'un parfum s'épuise, demander un engagement au vendeur--certifiez-moi d'abord qu'il sera sur les rayons pour cinquante ou soixante ans, sinon retirez-le tout de suite. Faites-le pour moi et pour tous ceux qui, grâce à un flacon acheté dans une parfumerie ou un grand magasin, retrouvent l'odeur de leur mère, l'odeur d'une maison, d'une époque bénie de leur vie, d'un premier amour ou, plus précieux encore, quasi-inaccessible, l'odeur de leur enfance. 

Tout se transforme quand on va au cinéma : la folie de Romy Schneider devient grandiose, le mal-être de Patrick Dewaere bouleversant, le filet de voix de Charlotte Gainsbourg touchant, la fébrilité de Nastassja Kinski sensuelle... 

Quand la "petite voleuse" avoue à son voisin: "je vais au cinéma pour qu'on me rencontre....", c'est vrai, c'est de moi qu'elle parle. 
C'est toujours vrai, je fais du cinéma pour qu'on me rencontre ou plutôt pour rencontrer des gens. (...) 
Comme la Camille de Musset, je m'exerçais à travers d'autres vies à ne plus avoir peur de la mienne.

Je rêve surtout de rencontrer des gens. Je n'ai jamais trouvé simple de faire connaissance, ailleurs que sur un plateau. 
Mais on se quitte une fois le tournage ou la pièce terminé, et on ne se revoit jamais comme on se l'était promis... 
Alors je m'offre une seconde chance, j'écris pour qu'on me rencontre.

Je rêvais d'un cadre, un cadre qui me tienne et me rassure.

Mon récit manque d'unité, ne respecte aucune chronologie, et ce désordre est peut-être à l'image de nos vies, 
en tout cas de la mienne, car il existe certainement des gens capables d'ordonner la leur.

Je n'ai questionné personne, j'ai seulement raconté ce que je savais, et le reste je l'ai inventé. 
Parfois je tombais juste, souvent sans doute à côté, mais c'est ainsi que je me rapprochait d'eux, en laissant vivre en moi.

Je suis le fruit d'un malentendu, d'une lettre déchirée trop vite. 
Ou plutôt la rencontre de deux malentendus, mon père ne pouvant s'avouer qu'elle sorte de vie il souhaitait déjà, 
et ma mère jetant sa dernière chance au panier. 
Le fruit de deux orgueil blessés, qui se sont réchauffés un moment.

Titre : Les rêveurs 
Auteur : Isabelle Carré
Première édition : 2018

lundi 18 mai 2020

Adieu au lac mère / Leaving Mother Lake de Yang Erche Namu et Christine Mathieu

Dans les montagnes sino-tibétaines dominant le lac Lugu, à la frontière du Yunnan et du Sichuan, Namu appartient à la minorité Moso, assimilée aux Naxi ou aux Mongols selon les classifications chinoises alors que c'est un peuple bien à part qui se revendique comme tel. Traditionnellement, la société Moso fonctionne en effet selon un système matrilinéaire unique dans lequel les femmes sont au cœur du foyer, les hommes vivant avec leurs mères et leur sœurs ou transitant dans des caravanes commerciales, amants "ambulants" des femmes qui leur ouvrent leurs portes pour une nuit ou toute une vie, l'acte sexuel relevant d'un choix de la femme indépendamment du mariage qui n'existe pas ou d'une vie en commun.

C'est dans cette société que Namu voit le jour à la fin des années 1960. Elle y passe son enfance, grandit à l'école de la vie en jouissant d'une grande liberté, entre la ferme de sa mère et l'isolement des pâturages de yacks en altitude avec un oncle, jusqu'à son passage à l'âge adulte marqué par la "cérémonie des jupes". Une vie marquée par des rythmes immuables, à peine perturbée par les événements historiques qui secouent la Chine, du passage des soldats militants révolutionnaires à celui des gardes rouges de la révolution culturelle.
À l'adolescence, Namu va rompre avec la tradition pour assouvir son besoin de découvrir le monde qui s'est entrouvert grâce à ses talents musicaux et qui se concrétise par des concours, des représentations et finalement, une place à la prestigieuse académie de musique de Shanghai. Des choix qui s'imposent à elle, chargés de culpabilité, marqués par la rupture mais aussi l'appartenance.

Le récit de cette petite fille analphabète traçant sa voie dans un monde moderne qui lui est totalement étranger mais qui l'envoute est raconté à la première personne, organisé et mis en forme sous la plume d'une anthropologue française, Christine Mathieu. À la fin du livre, cette dernière complémente l'histoire de Namu par des éléments sur les Moso qu'elle a étudié et connaît bien, une belle façon de conclure et d'enrichir la biographie.

Un récit "de l'intérieur" d'un personnage authentique parfois superficiel qui m'a semblé manquer de "fond" à mesure de l'avancement de l'histoire (peut-être facile à dire quand on n'a pas connu de tels bouleversements ??? Imputable à l'âge de la toute jeune femme au moment des faits relatés ???) : autant l'enfance dans les montagnes m'a passionnée pour sa fraîcheur, ses anecdotes, son exotisme et ses aspects sociologiques, autant le passage à l'âge adulte m'a paru chaotique ; le personnage est certes transformé par son contact avec la "civilisation" mais son comportement pour y accéder est parfois totalement erratique, une envie plus animale que rationnelle, la musique un moyen plus qu'une passion.

J'avoue avoir fait quelques recherches par ailleurs qui n'ont pas forcément renforcé ma sympathie pour le personnage (un article de blog notamment, writing and losing the autobiography of Erche Namu Yang la fait ressortir comme cupide et peu fiable). Si on en croit les nombreux articles de presse qui lui ont été consacrés à travers le monde, il ressort que Namu est une femme farouchement indépendante, complexe, non conformiste, une ancienne chanteuse et mannequin adulée mais parfois controversée...
... Son livre n'en est pas moins unique, une formidable introduction à un modèle de société porté par les femmes, donnant véritablement matière à réflexion, aux antipodes du modèle dominant dans lequel nous baignons.

Nota : Outre les articles de presse, des documentaires sont disponibles avec des interviews du personnage ou des reportages sur les Moso pour ceux qui comme moi auront eu la curiosité piquée par ce livre.

Tirés du livre:
Women and men should not marry, for love is like the seasons - it comes and goes. A Moso woman may have many lovers during her lifetime and she may have many children. Yet each of them will perhaps have a different father, and none of the fathers will live with his children. Moso children should be raised in their mother's house and take the family name of their maternal ancestors. 

We live close to one another but we don't cultivate the stuff that makes for public outrage in other places. To begin with, Moso women are not sullied by sexual shame - for sex, as I have now discovered, is a much favored source of disgrace in the world. But quite aside from this sexual freedom, which has proved fascinating to revolutionaries, journalists, social scientists, public health officials, and in more recent years, international tourists, we Moso abide by rules of honor that forbid us the dubious pleasures of malicious gossip. 

Matrilineal Moso family cannot help but fascinate - for the Moso are reputed to be the only people in the world who consider marriage an attack on the family.

Sur le sujet des minorités en Chine, voir aussi :
La mémoire du thé / The tea girl from Hummingbird Lane de Lisa See

Titre : Adieu du lac mère
Titre anglais : Leaving Mother Lake / A girlhood at the end of the world
Auteurs : Yang Erche Namu et Christine Mathieu
Première édition : 2003

mercredi 6 novembre 2019

Ma très chère grande sœur de Gong Ji-young

Bongsun était la seule et unique personne qui me prenait dans ses bras quand je me sentais triste et abandonnée. Elle était pour moi une mère, une grande sœur, en même temps qu'une amie et le premier être humain que j'ai vu en arrivant au monde. 

A priori, un roman autobiographique.
Dans ce livre, Jiang-a est écrivain et évoque ses souvenirs de Bongsu, sa "très chère grande soeur", enfant battue"généreusement" recueillie par ses parents mais dont la position au sein de la famille n'en était pas moins ambiguë et inégale, entre parent pauvre et bonne-garde d'enfant chargée de surveiller la petite dernière.

Au travers de cette histoire, sous un regard de Jiang-a petite fille, on entre dans l'intimité d'une famille et sa transformation sociale alors que ses conditions de vie s'améliorent. Une histoire d'enfance plutôt triste mais pleine d'émotion et de lucidité.

Une lecture intéressante et facile à lire.
Encore un excellent roman coréen qui nous permet, au travers de cette histoire particulière, de découvrir une époque et certains éléments sociologiques de ce pays fascinant.

Du même auteur :
Nos jours heureux

Titre : ma très chère grande soeur
Auteur : Gong Ji-young
Première édition : 1998

mardi 22 octobre 2019

Une éducation / Educated de Tara Westover


What has come between me and my father is more than time or distance. It is the change in the self. 
I am not the child my father raised, but he is the father who raised her.

États-Unis.

Tara a grandi au pied des montagnes de l'Idaho dans une famille de survivalistes : une naissance non déclarée, sans certificat, une enfance sans fréquenter l'école et sans jamais voir un médecin, une mère sage-femme et herbaliste, un père Mormon qui régente tout son monde en exploitant une casse, une grande famille dont un frère manipulateur et violent, les pages de la Bible comme fondement culturel. La famille vit dans la peur d'une attaque des autorités et se prépare à la fin des temps en confectionnant et en stockant les bocaux qui assureront sa survie. Une normalité totalement hors normes.

Deux grands frères se sont déjà émancipés quand Tara décide, à 15 ans, de s'auto-éduquer pour postuler au lycée puis à l'université. Un parcours du combattant qui la ménera, contre toute attente, à Harvard et à Cambridge ; une éducation qui lui fait ouvrir les yeux sur un autre monde et sur elle même, en rupture totale avec son univers d'origine qui la rejette en lui faisant payer le prix fort. Un noyau libre qui ne connaît rien des codes de la société et un témoignage courageux et passionnant, touchant non seulement au pouvoir de l'éducation mais aussi et avant tout à l'identité, à la réalisation de soi, à la liberté individuelle et ce qu'elle vaut dans le contexte parfois complètement toxique des relations sociales et familiales.

Se lit comme un roman mais fait véritablement froid dans le dos parce ce que n'en est pas un.
Le témoignage coup de poing d'une métamorphose, absolument fascinant !

Voir aussi :
Hillbilly Élégie / Hillbilly Elegy de J. D. Vance

Extraits du texte :
Everyone sounded mad as hornets, but really they were having a lovely conversation.
 You had to listen to what they were saying, not how they were saying it. That's how Westovers talk! 

Not knowing for certain, but refusing to give way to those who claim certainty, was a privilege I had never allowed myself. 
My life was narrated for me by others. Their voices were forceful, empathic, absolute. 
It had never occurred to me that my voice might be as strong as theirs. 

"Negative liberty" (...) is the freedom from external obstacles or constraints. 
An individual is free in this sense if they are not physically prevented from taking action. "(...)" 
positive liberty is self-mastery - the rule of the self, by the self. 
To take positive liberty (...) is to take control of one own's mind; to be liberated from irrational fears and beliefs, from addictions, superstitions and all other forms of coercion."

I don't know what caused the transformation, (...) but there was something (...) 
that showed me I could admire the past without being silenced by it. 

You were my child, I should have protected you. (...) 
When my mother told me she had not been the mother to me she wished she'd been, she became that mother for the first time. 

She was inside, and emerged whenever I crossed the threshold of my father's house. 
That night I called her and she didn't answer. She left me. She stayed in the mirror. 
The decisions I made after the moment were not the ones she would have made. 
They were the choices of a changed person, a new self.
You could call this selfhood many things. Transformation. Metamorphosis. Falsity. Betrayal. 
I call it an education.

Titre original : Educated
Titre français : une éducation
Auteur : Tara Westover
Première édition : 2018

samedi 27 juillet 2019

La petite fille sur la banquise d'Adélaïde Bon

Les mots dessinent l'horizon de nos pensées, alors quand les mots mentent, quand on remplace ennemi par ami, violence par plaisir, viol par attouchement, pédocriminel par pédophile et victime par coupable, l'horizon est une ligne de barbelés qui interdit toute sortie du camp.

Dans ce livre témoignage, Adélaïde Bon raconte son histoire.
Celle d'une petite fille qui, à l'âge de 9 ans, est victime d'un acte qu'elle ne sait pas et ne peut pas nommer, qu'elle occulte.
Celle d'une adolescente puis d'une jeune femme exubérante en apparence mais qui traverse la vie avec un mal être profond sans savoir pourquoi, figée telle "une petite fille sur la banquise".
Celle d'une femme et d'une jeune mère de famille traumatisée qui retrouve enfin le chemin de la vie et qui se bat pour que justice soit faite.
 
Un témoignage courageux, douloureux et poignant. On ne lache pas ce livre qui rend parfaitement le parcours d'Adélaïde, les phases par lesquelles elle passe en ne donnant des clés comportementales que lorsqu'elle les comprend elle-même. On découvre avec horreur le personnage trouble qui a fait basculer sa vie et celle de tant d'autres petites filles ainsi que les méandres de la justice pour que s'ouvre enfin son procès au printemps 2016.

Une écriture juste et toute en finesse qui raconte avec maturité et le recul nécessaire une histoire bouleversante, malheureusement loin d'être unique, pour en faire un véritable livre de référence donnant voix aux petites victimes.
Impossible de rester indifférent, un must-read !

Extrait du texte :
Peut-être faut-il être très malheureux pour être profondément joyeux, peut-être que la joie est l'autre versant des larmes. 

En France, où près d'un enfant sur cinq est victime de violences sexuelles, rares sont ceux qui seront écoutés et soignés, encore plus rares sont les agresseurs qui seront condamnés par la justice. (...) L'humanité tout entière est un enfant du viol, un enfant transi, sur la banquise, qui nous attend. 

Les pédocriminels sont des toxicomanes de la violence.  

Qu'elle est laide l'ignorance dissimulée sous les airs doctes. 
Quelle honte qu'en France les médecins, les psychologues, les policiers et les magistrats ne soient pas systématiquement formés aux symptômes spécifiques liés aux violences sexuelles. 
Quand on sait que l'orsqu'une victime de violences sexuelles est correctement repérée, diagnostiquée et soignée, elle guérit.  

Quand cessera-t-on de confondre sexualité et violence, désir sexuel et addiction au stress, consentement et sidération ?

Titre : La petite fille sur la banquise
Auteur : Adélaïde Bon
Première édition : 2018

mercredi 20 mars 2019

Le lambeau de Philippe Lançon

La maladie n'est pas une métaphore ; elle est la vie même.

7 janvier 2015 : attentat de Charlie hebdo. Philippe Lançon assiste à la conférence de rédaction du journal auquel il collabore et pendant laquelle sa vie bascule, en quelques secondes. 

Nous étions une bande de copains plus ou moins proches dans un journal désormais fauché, presque mort. Nous le savions, mais nous étions libres. Nous étions là pour nous amuser, nous engueuler, ne pas prendre au sérieux un monde désespérant.

J'ai senti (...) la solitude d'être vivant. (...) L'évènement nous a unis à l'instant même où il nous séparait.

Ses camarades sont morts, lui survit, gravement touché au bras, à la main et au visage. Une victime de guerre, une "gueule cassée".
Pendant des mois, sa vie est soumise aux impératifs de la reconstruction mise en oeuvre par le corps médical, placée sous la protection des personnels de santé et de sécurité qui l'entourent à l'hopital puis aux Invalides. 

J'écrivais dans Charlie, j'avais été blessé et j'avais vu mes compagnons morts à Charlie, mais je n'étais pas Charlie. 
Le 11 janvier, j'étais Chloé [son médecin]. 

Le premier principe de civilisation reste pour moi : "tu ne tueras point". Rien n'en excuse la transgression dont j'ai vu et subi le résultat. Je n'ai aucune colère contre les frères K, je sais qu'ils sont les produits de ce monde, mais je ne peux simplement pas les expliquer. (...) Je ne supporte pas plus les discours anti-musulmans que les discours pro-musulmans. Le problème, ce ne sont pas les musulmans, ce sont les discours : qu'ils foutent la paix aux musulmans ! 

Dans ce livre, qui n'est ni un manifeste ni une analyse de l'attentat mais un témoignage intime, Philippe Lançon se raconte et se met à nu pour décrire l'avant, le pendant et surtout l'après de l'attentat avec ses conséquences charnelles. C'est le vécu "de l'intérieur" d'un homme témoignant de son parcours unique.

Une fois la normalité brutalement effacée, l'homme est remplacé par un être conscient mais cassé, qui flotte d'abord entre deux mondes en se raccrochant à quelques brides de matérialité, conforté dans le cocon de l'hopital qui devient son univers et son unique horizon.

 Eux [mes parents] souffraient, je le voyais, mais moi, je ne souffrais pas : j'étais la souffrance. Vivre à l'intérieur de la souffrance, entièrement, ne plus être déterminé que par elle, ce n'est pas souffrir ; c'est autre chose, une modification complète de l'être. 

La chambre était mon royaume et nous y vivions hors du temps.
 
C'est la vie intérieure intense d'un journaliste bavard qui ne peut plus parler associée à une vie du moment assujetie au corps, sans réelle perspective autre que la prochaine opération qui impose son rythme avec ses échecs, ses "inconforts", ses succès, l'apprentissage d'un nouveau champ lexical, une lutte quotidienne pour rejoindre, dans la douleur et métamorphosé, la rive des vivants.
En me jouant des tours, mon sorps m'initie. En m'échappant, il m'appartient.

La maladie n'est pas une métaphore ; elle est la vie même.(...) Mon esprit (...) est de plus en plus soumis à mon corps, à mesure que ce corps quitte la zone où il avait tout envahi. L'esprit a résisté au corps tant que l'un et l'autre habitaient dans les ruines. Maintenant, le corps s'éveille de nouveau à la vie, mais il le fait par des sensations inédites, imprévisibles, douloureuses, que l'esprit ne parvient pas à assimiler, et qu'il accueille comme des intrus. Il ne s'élève plus au-dessus des symptomes et des signes ; il les guette, comme un boutiquier. 

C'est aussi un regard et des liens très particuliers qui se créent, portés par la musique de Bach et les oeuvres littéraires de quelques auteurs qui réconfortent et prennent une nouvelle dimension dans la chambre d'hopital.   

Je ne vivais ni le temps perdu, ni le temps retrouvé ; je vivais le temps interrompu.

Un livre que j'ai longtemps hésité à ouvrir et qui, une fois refermé, me laisse un léger sentiment d'"inconfort", l'impression d'avoir fait acte de voyeurisme sur cet homme qui se livre sans retenue au regard du lecteur, dans son intimité et sa vulnérabilité d'humain mis à terre et à nu ... ce regard à la fois coupable et curieux qu'on ne peut s'empêcher de jeter lorsque nous sommes témoins d'un accident au bord de la route et qui prend ici une autre dimension en nous rappelant la fragilité et la richesse de la vie pour nous ramener finalement à l'essence même de notre humanité.

Une écriture forte à portée peut-être thérapeuthique, un témoignage de résilience courageux qui offre aussi un bain de culture surprenant et stimulant.    

Un livre troublant, à âme ouverte. 

Titre : le lambeau
Auteur : Philippe Lançon
Première édition : 2018

mardi 19 février 2019

Manifesto de Léonor de Recondo


Pour mourir libre, il faut vivre libre.
 
Dans ce "manifeste", Léonor de Recondo rend hommage à son père Felix dans l'atelier de dessin duquel elle répétait et prenait possession de son violon étant enfant. Elle raconte la toute dernière nuit passée à son chevet avec Cécile, la fille et la compagne partageant cette attente à l'hôpital, à guetter le dernier souffle du mourant.
Alors que le corps de Félix est encore là, son esprit vagabonde déjà ailleurs en se retournant sur la vie qui s'en va, faite d'épreuves et de résilience, portée par la solidarité familiale et la créativité.

Ton esprit se promène ailleurs, à l'ombre d'une forêt, et il cause à d'autres. 
Nous sommes dedans, tu es dehors. 

Dans l'alternance des chapitres, on ressent le poids de ce temps de passage avec l'opposition entre l'atmosphère pesante de la chambre où les femmes sont enfermées en huis clôt et l'esprit libéré du père qui se souvient : l'Espagne et la vie d'enfant au village, la guerre qui bouleverse tout, Guernica, l'exil, les oncles aux activités louches, le rejet de l'étranger, etc. Légère, la mémoire de Félix s'envole et croise celle d'Ernesto (Hemingway) qu'il a rencontré enfant et avec lequel il dialogue ; il y a aussi Martha, le très vieux sur l'arbre, le berger, ses enfants disparus ; ou encore la fabrication si particulière d'un violon pour Léonor qui a hérité de sa fibre créative.

 L'art se lie à la nature, à l'amour, à l'enfance, il s'y mêle parfois à s'y méprendre.

Un livre très personnel avec des réflexions sur la vie et la mort, dont la structure des chapitres semble suivre le même ralentissement que le souffle qui s'éteint doucement.

On meurt, c'est tout, et on agrandit l'âme de ceux qui nous aiment. On la dilate. 

J'ai souvent pensé à la chaîne que forment les femmes quand elles donnent la vie, génération après génération, une naissance, puis une autre, une vie qui pousse l'autre. 
Je pense maintenant à la chaîne des morts, allongés, respirant à peine, entourés pour les plus heureux, mains tenues. 
Et des années plus tard, la même main vieillie qui en tient une autre plus jeune. 
Le dernier contact là, dans la paume.

Avec Manifesto, on fait le lien avec rêves oubliés, dans lequel Léonor de Recondo évoque l'exil de la famille de son père qui avait dû fuir l'Espagne pour la France et, surtout, on retrouve avec toujours le même bonheur toute la douceur, la sensibilité, le tact et la musicalité de sa plume : comme une musique qui vous enveloppe et vous emporte, Léonor de Recondo joue sa partition avec le coeur et les émotions, en se livrant entièrement, soutenue par une parfaite maîtrise technique, sans faute.
Une vraie valeur sûre. 
 
Du même auteur, voir aussi :
Amours
Pietra Viva
Rêves oubliés
Point cardinal

Titre : Manifesto
Auteur : Leonor de Recondo
Première édition : 2019

dimanche 27 janvier 2019

Mémoires de Hongrie de Sandor Marai

Petite plongée dans d'autres temps avec ces mémoires de Hongrie, réminiscences et analyses de l'auteur sur la seconde guerre mondiale, l'invasion Russe et la mise en place du communisme  dans son pays. Dans ce contexte de pillage, de destruction et de disparition d'un monde et d'une société, il évoque la liberté, la place de la littérature et celle d'un écrivain d'une langue minoritaire comme la sienne, celle d'un antifasciste avant guerre qui devient un "ennemi de classe" à l'ère sociétique.

Rédigées par l'auteur près de vingt ans après son exil vers les États-Unis, c'est à la fois un témoignage sur l'absurdité et la déliquescence d'une société broyée par des forces extérieures implacables et le cheminement intérieur de l'écrivain qui, inexorablement, transforme la volonté de rester dans son pays en nécessité de s'exiler. 

Ce fut le moment où je compris qu'il me fallait quitter ce pays, non seulement parce qu'on ne me permettait pas d'y écrire librement, mais surtout parce que je n'avais même plus le droit de me taire librement. 

La liberté n'est pas un état permanent, mais une aspiration continue, que le lavage de cerveau cherche précisement à annihiler.  

C'est un peu par hasard, après avoir lu le dernier gardien d'Ellis Island dans lequel était évoqué un écrivain Hongrois qui avait transité par le centre d'immigration à la fin des années 1950 que j'ai fait quelques recherches et que je suis tombée sur ce livre. Aucun lien entre les deux ouvrages (Sandor Marai n'est sans doute pas passé par Ellis Island), juste un drôle de prétexte pour découvrir une plume que je ne connaissais pas, intéressante, riche d'une vraie réflexion humaniste. Un discours authentique sur la douleur et le prix de l'exil, qui apporte avec lui un vent surané, venu d'une autre époque et d'un monde désormais perdu d'Europe centrale. 

Titre : Mémoires de Hongrie
Auteur : Sandor Marai
Première édition : 1972

lundi 22 octobre 2018

Hillbilly Élégie / Hillbilly Elegy de J.D.Vance


Issu des milieux populaires blancs du midwest américain, l'auteur, jeune avocat de 31 ans, passé par la prestigieuse université de Yale, incarnation de la réussite et du rêve américain revient sur ses origines et son parcours défiant tous les pronostiques compte tenu des cartes qu'il avait en main au départ : des repères familiaux brouillés par une mère certes aimante mais déficiante, droguée, collectionnant les maris, une enfance dans la région des Apalaches marquée par le marasme économique (la "rust belt") et une sociologie de "petits blancs" caractérisée par une bonne dose de fatalisme et une certaine résignation.

Grâce à la présence et à l'intervention de quelques personnages clés qui l'ont "sauvé" pendant son parcours, l'auteur a réussi à prendre 'l'ascenseur social", une chance qui a un prix et n'est pas donnée à tous, ce dont l'auteur a parfaitement conscience. C'est d'ailleurs la raison de son témoignage : en racontant son vécu et en donnant un élairage authentique sur une poche ethnique particulière du pays avec son histoire, ses origines (des racines avant tout irlandaises et/ou écossaises), ses codes familiaux et sociaux, ses (non-)perspectives,etc.

L'ouvrage est donc la biographie d'un "hillbilly" éduqué, capable d'analyser et de prendre du recul sur le milieu duquel il est issu avec ses travers mais aussi ses forces, les écueils qu'il lui a fallu franchir et les renoncements qu'il a du faire. Fort de son expérience, il porte également un jugement sur les politiques publiques menées dans cette "rust belt" (région anciennement portée par les mines et les usines aux politiques volontairement paternalistes) et les raisons pour lesquelles elles ne peuvent pas fonctionner faute d'intégrer les dimensions humaines.

Pas une oeuvre littéraire ni véritablement un plaidoyer politique, ce livre est avant tout un témoignage, particulièrement intéressant pour appréhender la sociologie de ces "petits blancs" à l'heure où certaines dérives de l'Amérique laissent souvent perplexe. 

Titre original : Hillbilly Elegy
Titre français : Hillbilly Élégie
Auteur : J.D.Vance
Première édition : 2016

jeudi 8 mars 2018

Quand le souffle rejoint le ciel / when breath becomes air de Paul Kalanithi


À 36 ans, Paul Kalanithi est en passe de terminer sa longue et difficile formation de neurochirurgien quand il découvre qu'il souffre d'un cancer du poumon en phase terminale. Une nouvelle qui le fait basculer dans le camp des patients pour vivre lui même la transformation personnelle et familiale qu'entraîne la maladie. Un passage de l'autre côté du mirroir pour quelqu'un qui sait de quoi il retourne, qui côtoyait et accompagnait ses patients sur un chemin qu'il découvre à son tour, préoccupé depuis toujours par les questions existentielles, la mort, l'impact de la maladie sur l'identité, la relation médecin-patient, etc.

Avant de devenir médecin, le jeune Paul avait longtemps hésité entre littérature, philosophie et sciences et s'il connait l'inévitabilité de la mort attachée à la condition humaine, il compose dans ce livre avec la réduction soudaine de la durée de son avenir en se mettant à nu pour apporter un témoignage puissant, éclairé de la richesse de son parcours.

Un livre auquel il a consacré les derniers mois de sa vie sans toutefois pouvoir l'achever avant sa mort en 2015 si bien qu'il est complété par sa femme qui y apporte la conclusion, forte en émotions. 

La première moitié du livre est consacrée au parcours de Paul, ses origines, sa famille, ses études et sa philosophie dans la pratique de son métier. La seconde partie traite de "l'après", de ce qui se passe une fois le diagnostique posé, la situation à la fois unique et plus universelle dans laquelle il se retrouve, les choix personnels et familiaux à faire (reprendre ou non le travail ? avoir ou non un enfant ?), la maladie au quotidien, les traitements, la rééducation, les espoirs, la rechute, etc.

Pas d'apitoiement ou de débordements sentimentaux, un regard particulier, une pensée lucide et un témoignage fort, honnête, réaliste, juste et bien écrit.
Une pierre à mettre au jardin du Carpe diem.

Titre original : when breath becomes air
Titre français : quand le souffle rejoint le ciel
Auteur : Paul Kalanithi
Première édition : 2016

Extraits du livre :
- Learning to judge whose lives could be saved, whose couldn't be, and whose shouldn't be requires an unattainable prognostic ability (...) the neurosurgeon must learn to adjudicate (...) Neurosurgery attracted me as much for its intertwining of brain and consciousness as for its intertwining of life and death.  
- As a resident, my highest ideal was not saving lives - everyone dies eventually - but guiding a patient or family to an understanding of death and illness. When a patient comes in with a fatal head bleed, that first conversation with a neurosurgeon may forever color how the family remembers the death, from a peaceful letting go ("Maybe it was his time") to an open sore of regret ("Those doctors didn't listen ! They didn't even try to save him !"). When there's no place for the scalpel, words are the surgeon's only tool. 
- Any major illness transforms a patient's - really, an entire family - life. (...) The root of disaster means a star coming apart, and no image expresses better the look in a patient's eyes when hearing a neurosurgeon's diagnosis.
- How little do doctors understand the hells through which we put patients. 
- Severe illness wasn't life-altering, it was life-shattering. It felt less like an epiphany - a piercing burst of light, illuminating What Really Matters - and more like someone has just firebombed the path forward (...) Death so familiar to me in my work, was now paying a personal visit. Here we were, finally face to face, and yet nothing about it seemed recognizable. 
- Coming in such close contact with my own mortality had changed both nothing and everything. Before my cancer was diagnosed, I knew that someday I would die, but I didn't know when. After the diagnosis, I knew that someday I would die, but I didn't know when. But now I knew it acutely. The problem wasn't really a scientific one. The fact of death is unsettling. Yet there is no other way to live. 
- The angst of facing mortality has no remedy in probability.
- I had sent nearly every one of my patient to physical therapy. And now, I found myself shocked at how difficult it was. As a doctor, you have a sense of what it's like to be sick, but until you've gone through it yourself, you don't really know. It's like falling in love or having a kid. 
- Death maybe a one-time event, but living with terminal illness is a process. 
- Part of the cruelty of cancer (...) is not that it limits your time; it also limits your energy, vastly reducing the amount you can squeeze into a day.  

dimanche 18 février 2018

Et tu n'es pas revenu / But you did not come back de Marceline Loridan-Ivens


En avril 1944, Marceline et son père sont arrêtés, ils sont juifs et n'ont pu se cacher à temps. Ils sont envoyés vers la Pologne, dans les camps d'Auschwitz et de Birkenau d'où Marceline reviendra seule deux ans plus tard. Elle avait quinze ans au moment de son arrestation.
 
Soixante-dix ans plus tard, Marceline prend la plume et raconte toute son histoire au travers d'une lettre adressée à ce père qui n'est pas revenu, à celui qui a partagé son destin tragique et qui lui a donné la force de survivre dans l'enfer des camps.

Aujourd'hui encore, quand j'entends dire Papa, je sursaute, même soixante-quinze ans après, même prononcé par quelqu'un que je ne connais pas. Ce mot est sorti de ma vie si tôt, qu'il me fait mal, je ne peux le dire que dans mon fort intérieur, surtout pas l'articuler. Surtout pas l'écrire.

Le manque, il rend vulnérable, il réveille les souvenirs, il affaiblit et il tue. Dans la vie, la vraie, on oublie aussi, on laisse glisser, on trie, on se fie  aux sentiments. Là-bas, c'est le contraire, on perd d'abord les repères d'amour et de sensibilité. On gèle de l'intérieur pour ne pas mourrir. 

En plus d'un témoignage inestimable, elle nous offre la lecture d'un texte tout simplement bouleversant.
Il n'y est pas seulement question de déportation et de (sur)vie dans les camps mais aussi de ce qui se passe dans "l'après" : le retour, l'incompréhension de ceux qu'on retrouve, le silence, le vivre "avec" en trouvant sa propre voie chargée d'un bagage différent.

Personne ne voulait de mes souvenirs. Nous n'avions pas les mêmes, nous aurions dû les additionner, mais ils nous ont éloignés. 

Henri [son frère] était encore grisé par ses mois passés au sein des Forces Françaises Libres, porté par cet après-guerre amnésique et antisémite qui se racontait une France héroïque et frappait de déni chacun de mes souvenirs.

Maman venait me voir parfois. Je ne supportais pas son impatience, cette façon qu'elle avait de me réclamer d'aller bien et d'oublier.

La guerre terminée nous rongeait tous de l'intérieur. 


On ressent toute la difficulté de ceux qui reviennent, la culpabilité à porter ...

... rentrer ne voulait pas dire survivre ...

Tu aurais dû revenir. J'ai toujours pensé qu'il eût mieux valu pour la famille que ce soit toi plutôt que moi. 
Ils avaient besoin d'un mari, d'un père plus que d'une soeur. 

... culpabilité aussi de ceux qui ne sont pas partis.

Il était malade des camps sans y être allé. 
(...) Elle aussi est morte des camps dans jamais y être allée.

Même en ayant déjà beaucoup lu sur le sujet, on y apprend encore des choses, la brutalité dans les circonvolutions parfois glaçantes de l'administration et aussi des petites phrases et anecdotes assassines qui sont comme autant de giffles permettant de mesurer l'ampleur de l'antisémitisme latant, perdurant encore longtemps après la guerre.
Dans le livre, Marceline se confie (presque) complètement à son père, sa survie et ce qui en a résulté, son besoin de s'investir dans des causes, de se couper d'abord des juifs pour finalement y revenir, son grand amour pour Joris Iven  ...

Il m'a fallu bien des rencontres pour m'accomoder à l'existence, à moi-même. Et du temps pour aimer. Je me suis coulée dans d'autres époques, dans d'autres vies, dans des histoires d'amour qu'on ne raconte pas à son père, dans des combats et des révolutions censés dissoudre le passé. 

... et derrière tout ça, on entend finalement une petite voix chargée d'émotion, celle de la petite fille qui se cache derrière les traits d'une vieille femme s'adressant à son papa avec dans les mains, comme un bulletin à présenter, son bilan d'une vie dont la fin approche :

J'ai vécu puisque tu voulais que je vive. Mais vécu comme j'ai appris là-bas, en prenant les jours les uns après les autres. Il y en eut de beaux tout de même.
T'écrire m'a fait du bien. En te parlant, je ne me console pas. Je détends juste ce qui m'enserre le coeur. Je voudrais fuir l'histoire du monde, du siècle, revenir à la mienne, celle de Shloïme et sa chère petite fille. Ainsi je retourne vers l'enfance, vers l'adolescence qu'il ne m'a pas été donné de vivre, et c'est normal à mon âge. 

Une lecture que j'ai faite d'une seule traite et que j'ai trouvée très complémentaire à L'Amour après (dans lequel elle livre "les histoires d'amour qu'on ne raconte pas à son père"), malgré les redites parce qu'elles sont mises en contexte différemment .
Un texte plein d'émotion, encore une fois touchant et d'une rare puissance !

Titre : Et tu n'es pas revenu
Titre anglais : But you did not come back
Auteur : Marceline Loridan-Ivens
Première édition : 2015

Extraits du livre :
- Il faut vieillir pour accéder aux pensées de ses parents.
- Et je retrouve aussi Simone [Veil]. Je l'ai vue prendre des petites cuillères dans les cafés et les restaurants, les glisser dans son sac, elle a été ministre, une femme importante en France, une grande figure, mais elle stocke encore les petites cuillères sans valeur pour ne pas avoir à laper la mauvaise soupe de Birkenau.  
- (...) l'antisémitisme est une donnée fixe, qui vient par vagues avec les tempêtes du monde, les mots, les monstres et les moyens de chaque époque.