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mardi 26 mars 2019

L'empire de l'or rouge de Jean-Baptiste Malet


Résultat d'une incroyable enquête menée sur plusieurs années par le journaliste Jean-Baptiste Malet, l'empire de l'or rouge nous apprend tout tout tout sur la tomate industrielle. Un produit courant pour les foyers du monde entier, totalement mondialisé et globalisé, dont on découvre les dessous avec des acteurs clés en Chine, en Italie, aux États-Unis en plus de toute une histoire insoupsonnée qui passe par l'immigration italienne aux États-Unis, la Californie et la mécanisation des récoltes ou encore les usines Heinz à l'avant garde du paternalisme et de la taylorisation dès le début du XXème siècle.

Un essai exhaustif qui pose beaucoup de questions et dont les réponses expliquées de façon claire et soigneusement documentées font véritablement froid dans le dos. Au fil des pages, de la récolte à la transformation, du négoce au transport en passant par la distribution, l'auteur décortique un imbroglio-industrialo-géopolitique extrêmement complexe avec des acteurs peu scrupuleux qui ne pensent qu'au business et jouent sur les législations - le diable est dans les détails - en sachant toujours s'adapter pour contourner les mesures d'ajustement qui pourraient les géner. En Italie, il est question d'agro-mafia et de formes d'esclavagismes modernes insoutenables dans l'exploitation qui est faite des vagues de migrants qui affluent vers l'Europe, un mouvement d'une perversité absolue qui soulève le coeur.   

On lit cette enquête passionnante comme un polar avec parfois une certaine incrédulité devant les proportions et les dérives d'une machine emballée, inhumaine, dégoûtante. S'il y a une certitude, c'est qu'après cette lecture, on ne pourra plus jamais regarder une boîte de tomates de la même façon et qu'il faut non seulement apprendre à lire entre les lignes des étiquettes des produits alimentaires industriels si on ne peut pas les éviter en plus d'aiguiser sa méfiance pour tout ce qui subit une transformation ... mais bon, pour ce qui est de la tomate, tout le monde le sait : elle se consomme fraîche et en saison !

Titre : L'empire de l'or rouge
Auteur : Jean-Baptiste Malet
Première édition : 2017

dimanche 27 janvier 2019

Mémoires de Hongrie de Sandor Marai

Petite plongée dans d'autres temps avec ces mémoires de Hongrie, réminiscences et analyses de l'auteur sur la seconde guerre mondiale, l'invasion Russe et la mise en place du communisme  dans son pays. Dans ce contexte de pillage, de destruction et de disparition d'un monde et d'une société, il évoque la liberté, la place de la littérature et celle d'un écrivain d'une langue minoritaire comme la sienne, celle d'un antifasciste avant guerre qui devient un "ennemi de classe" à l'ère sociétique.

Rédigées par l'auteur près de vingt ans après son exil vers les États-Unis, c'est à la fois un témoignage sur l'absurdité et la déliquescence d'une société broyée par des forces extérieures implacables et le cheminement intérieur de l'écrivain qui, inexorablement, transforme la volonté de rester dans son pays en nécessité de s'exiler. 

Ce fut le moment où je compris qu'il me fallait quitter ce pays, non seulement parce qu'on ne me permettait pas d'y écrire librement, mais surtout parce que je n'avais même plus le droit de me taire librement. 

La liberté n'est pas un état permanent, mais une aspiration continue, que le lavage de cerveau cherche précisement à annihiler.  

C'est un peu par hasard, après avoir lu le dernier gardien d'Ellis Island dans lequel était évoqué un écrivain Hongrois qui avait transité par le centre d'immigration à la fin des années 1950 que j'ai fait quelques recherches et que je suis tombée sur ce livre. Aucun lien entre les deux ouvrages (Sandor Marai n'est sans doute pas passé par Ellis Island), juste un drôle de prétexte pour découvrir une plume que je ne connaissais pas, intéressante, riche d'une vraie réflexion humaniste. Un discours authentique sur la douleur et le prix de l'exil, qui apporte avec lui un vent surané, venu d'une autre époque et d'un monde désormais perdu d'Europe centrale. 

Titre : Mémoires de Hongrie
Auteur : Sandor Marai
Première édition : 1972

vendredi 21 septembre 2018

Ali et Nino / Ali and Nino de Kurban Said


Début du 20ème siècle, Azerbaïdjan.
Ali et Nino ont grandi à Bakou, ville cosmopolite de l'empire du Tsar de Russie où se cotoient les religions (musulmans, chrétiens) et les peuples (persans, georgiens, arméniens), un monde flirtant avec la modernité, grouillant, à la frontièe de l'orient et de l'occident. C'est au sein de ce creuset que nait l'amour d'Ali l'aristocrate musulman et de Nino la belle georgienne chrétienne.
Un couple tiraillé dans un monde en déséquilibre, mis à l'épreuve au moment où éclate la première guerre mondiale puis la révolution Russe, événements clés de l'histoire azerbaïdjane, une nation qui se voudrait indépendante alors que les peuples qui la composent en viennent à se déchirer et que les puissances dominantes veulent en prendre le contrôle. 

Un beau livre très intéressant pour le contexte historique que l'on connait peu et la lecon de tolérance. Ce roman écrit en 1936 a gardé toute sa fraicheur et son intérêt, ouvrage unique d'un auteur dont on sait peu de choses, on plonge aux racines des frictions de l'occident et de l'orient, un sujet qui reste totalement d'actualité offrant ici, avec une certaine préscience, un éclairage historique sur le monde actuel.

Les personnages sont attachants, leur amour sincère et pur mais leur destin ne peut que leur échapper parce qu'il n'y a pas de bon choix quand le contexte et les événements dépassent les individus.
Un beau texte de référence que j'ai apprécié et aimé découvrir, parfois qualifié de Roméo et Juliette oriental.

Tiré du texte :
- Here we are, representatives of the three greatest Caucasian people : a Georgian, a Mohammedan, an Armenian. Born under the same sky, by the same earth, different and yet the same, like God's Trinity. European, and yet Asiatic, receiving from East and West, and giving to both. 
- There is a wall between us and the Russians. That wall is the Caucasus. If the Russian win our country will become completely russified. We will lose our churches, our language, our identity. We will become European-Asiatic bastards, instead of forming a bridge between the two worlds.

Titre français : Ali et Nino
Titre anglais : Ali and Nino
Auteur : Kurban Said
Première édition : 1937

mercredi 13 décembre 2017

L'ordre du jour d'Éric Vuillard


À l'ordre du jour : l'Anschluss, l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne nazie le 18 mars 1938 avec un coup de projecteur sur quelques scènes clés ayant mené à l'événement ou en découlant :

- Une "réunion secrète" de février 1938 au cours de laquelle 24 dirigeants de sociétés allemandes - Krup, Opel, IG Farben, BASF, Siemens, etc - rencontrent Goering et Hitler et où il est question du financement de la campagne du parti nazi,

- Une "visite de courtoisie" de Lord Halifax en Allemagne où il rencontre Goering et Hitler, à l'issu de laquelle il exprimera son soutien à certaines idées,

- Des "intimidations" et une "entrevue au Berghof" entre Hitler et le chancelier autrichien Schuschnigg sommé d'ouvrir son gouvernement à des ministres nazis sous menace d'invasion militaire,

- Un déjeuner d'adieu à Downing Street pendant lequel Ribbentrop monopolise l'attention de son audience pour gagner du temps et retenir Chamberlain, un premier ministre britannique trop poli quand commence l'invasion de l'Autriche par les troupes allemandes,

- Une "blietzkrieg" et un "embouteillage de panzers" qui pourraient être presque comiques si on n'en connaissait pas les suites et conséquences tragiques,   

Et aussi les vélléités autrichiennes de résister à la pression nazie,
les accords de Munich et les faux espoirs de paix avec Chamberlain, Daladier, Mussolini et Hitler,
la mécanique implacable et parfaitement bien huilée de la machine de propagande nazie,
ou encore, la résistance par le suicide d'autrichiens anonymes ...

Un livre qui ressemble plus à un essai historique, voire même à une sorte de pamphlet, qu'à un roman pour décortiquer à touches courtes mais percutantes la mécanique d'un événement marquant le moment où l'Europe bascule, porteur de tous les prémisses de la seconde guerre mondiale et des horreurs qui l'accompagneront. Une succession de scènes où les personnages sont de simples acteurs jouant leur rôle, les uns exerçant et affinant leur pouvoir en s'appuyant sur les faiblesses, les peurs, la bêtise et/ou les lâchetés des autres.
Le ton est incisif et sans concession et Éric Vuillard n'hésite pas à jouer sur une large variété de registres (comique, ironique, dramatique, sobre, accusateur, allusif) pour dénoncer une histoire implacable qui n'était peut-être pas si inéluctable.

Un livre inhabituel, intéressant et bien écrit, une bonne combinaison justifiant sans doute un prix Goncourt !

Tiré du livre :
- La corruption est un poste incompressible du budget des grandes entreprises, cela porte plusieurs noms, lobbying, étrennes, financement des partis.
- Cette réunion du 20 février 1933, dans laquelle on pourrait voir un moment unique de l'histoire patronale, une compromission inouïe avec les nazis, n'est rien d'autre pour les Krupp, les Opel, les Siemens qu'un épisode assez ordinaire de la vie des affaires, une banale levée de fonds. Tous survivront au régime et financeront à l'avenir bien des parties à proportion de leur performance. 
- C'est curieux comme jusqu'au bout les tyrans les plus convaincus respectent vaguement les formes, comme s'ils voulaient donner l'impression de ne pas brutaliser les procédures, tandis qu'ils roulent ouvertement par-dessus tous les usages. On dirait que la puissance ne leur suffit pas, et qu'ils prennent un plaisir supplémentaire à forcer leurs ennemis d'accomplir, une dernière fois, en leur faveur, les rituels du pouvoir qu'ils sont en train d'abattre. 
- l'héroïsme est une chose bizarre, relative,
- Toutes les misères ont pour chef-d'oeuvre l'âme humaine
- Si l'on soulève les haillons hideux de l'Histoire, on trouve cela : la hiérarchie contre l'égalité et l'ordre contre la liberté.

Titre : L'ordre du jour
Auteur : Éric Vuillard
Première édition : 2017
Prix Goncourt 2017