Affichage des articles dont le libellé est Réfugié. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Réfugié. Afficher tous les articles

vendredi 26 novembre 2021

Près de la mer / By the Sea de Abdulrazak Gurnah

Début des années 1990.
 
À l'aéroport londonien de Gatwick, un vieil homme demande le droit d'asile au moment de son passage à l'immigration. Il voyage avec un passeport au nom de Rajab Shaaban Mahmud, mais son véritable patronyme est Saleh Omar ; comme cela lui a été conseillé, il fait croire qu'il ne parle pas anglais. Dans sa valise, quelques vêtements et une boîte d'encens qui réveille des souvenirs du passé sur la façon dont elle est entrée en sa possession lors d'une transaction avec Hussein, un marchant persan de passage à Zanzibar où il était encore un jeune marchand de meubles prospère.
 
Son dossier est pris en charge par Rachel, jeune avocate qui va chercher un interprète afin de pouvoir communiquer avec lui ; elle prend ainsi contact avec Latif Mahmud, un universitaire parlant le Kiswahili mais son intervention ne sera pas nécessaire parce que le vieil homme fini par révèler qu'il parle couramment l'anglais. Le message laissé sur le répondeur de Latif fait lui aussi renaître des souvenirs de Zanzibar, son enfance, ses parents, le séjour d'un marchand persan, Hussein, dans sa maison, la disparition soudaine de son frère Hasan et son départ sans retour. 

Les mois passent jusqu'à ce que Latif demande à Rachel de rencontrer le vieil homme. Une confrontation est nécessaire pour apaiser les fantômes du passé, combler les trous d'une histoire commune et comprendre comment l'identité du père de Latif a pu être reprise par un autre. 
 
Dans ce roman, le passé est revisité par vagues, par l'un, puis par l'autre, avant que le flux fusionne pour battre de concert. Il y a un regard d'enfant et ce qu'il a compris d'une situation d'une part, et de l'autre une vérité différente, celle d'un homme sans réelle malice qui s'est montré orgueilleux à un moment de sa vie et l'a lourdement payé. Une histoire d'argent, de maison reçue en héritage, de femme volage et d'homme trompé, de commérages, de cupidité, d'amertume, de trahisons, de haine et de vengeance... Une fresque humaine et familiale, marquée par la petitesse et la bassesse alors qu'en arrière-plan se modifie la structure du pays, de l'époque coloniale à l'indépendance et l'histoire moderne. 

Un récit riche et subtil, axé sur des personnages avec leurs joies et leurs faiblesses, dans leur quotidien fait de tous ses petits détails qui le rendent si vivant. L'ancrage dans la réalité historique est par ailleurs passionante, offrant des indices marquants sur les différentes périodes comme les relations commerciales maritimes ancestrales, les conditions bancaires discriminatoires pour l'attribution des prêts selon le groupe d'appartenance- blancs/indiens ou autochtones-, les accords universitaires avec les pays de l'est ou l'expulsion des Omaris après l'indépendance même s'ils étaient assimilés depuis plusieurs générations.
 
C'est son prix Nobel de littérature 2021 qui m'a incitée à ouvrir les livres de Abdulrazak Gurnah mais après Afterlives et cette deuxième lecture, l'auteur m'a convaincue avec ses récits profondément humains et puissamment évocateurs...Une valeur sûre, à suivre ! 
 
 Extraits du texte :
What do you think you'll find here ? (...) I know something about uprooting yourself and going to live somewhere else. I know about the hardship of being alien and poor, because that is what they went through when they came here, and I know the rewards.But my parents are Europeans, they have a right, they're part of the family. Mr Shaaban, look at yourself (...) People like you come pouring in here without any thought of the damage they cause.You don't belong here, you don't value any of the things we value, you haven't paid for them through generations, and we don't want you here.We'll make life hard for you, make you suffer indignities, perhaps even commit violence on you. Mr Shaaban, why do you want to do this ?
 
Years before, the British authorities had been good enough to pick me out of the ruck of native school-boys eager for more of their kind of education, though I don't think we all knew what it was we were eager for. It was learning (...) I think also we secretly admired the British (...) perhaps admired is too uncomplicated a way of describing what I think we felt, for it was closer to conceding to their command over our material lives, conceding in the mind as well as in concrete, succumbing to their blazing self-assurance. In their books I read unflattering accounts of my history, they seemed truer than the stories we told ourselves. I read about the diseases that tormented us, about the future that lay before us, about the world we lived in and our place in it. It was as if they had remade us, and in ways we no longer had any recourse but to accept, so complete and well-fitting was the story they told about us.

They told us about the nobility of resisting tyranny in the classroom and then applied a curfew after sunset, or sent pamphleteers for independence to prison for sedition.

Leaving. I've had years to think about that, leaving and arriving, until the moments acquire a crust and a gnarled disfigurement that gives them a kind of nobility.
 
I was flying for the first time, and I did not want to do something embarassing and childish. I did not think of her, and I did not think what a long shadow that moment would cast over what was to come to my life. I did not think to myself that I should pay attention to everything around me so that later I would remember those last seconds before departure. I did not remind myself to secrete away the images and the sights and the smells of that moment for the sterile years ahead, when memory would strike out of dilence and leave me quivering with helpless sorrow at the way I had parted from my beautiful mother.

Titre français : Près de la mer
Titre anglais : By the Sea
Auteur : Abdulrazak Gurnsh
Première édition : 2001

mardi 23 novembre 2021

Le verger des âmes perdues / The Orchard of Lost Souls de Nadifa Mohamed

 
Somalie / fin des années 1980

Dans le stade d'Hargeisa, 2ème ville du pays, la population est rassemblée pour une manifestation orchestrée dans une grande mise en scène afin d'acclamer les généraux du régime en place. Dans la foule, trois personnages :
 
D'abord, Deqo, une fillette de 9 ans, une petite réfugiée orpheline qui fait partie d'un groupe sorti d'un camp et amené au stade pour chanter et danser pendant la parade. Une performance avec une promesse à la clé, celle d'une toute première paire de chaussures. Mais à la suite d'un incident, la gamine va finalement s'enfuir et se retrouve à vagabonder et à devoir survivre seule dans les rues de la ville. Une enfant en mal d'affection, pleine de ressources et de bon sens mais aussi une proie facile et bien vulnérable.
 
Dans les tribunes ensuite, la fière Kawsar, une veuve qui a perdu sa fille unique. Pour être intervenue au cours de l'incident au stade, elle est emprisonnée au poste de police où elle est victime d'un violent passage à tabac qui la laisse grabataire, entièrement dépendante d'une amie fidèle et d'une servante. Coincée sur son lit, dans sa petite maison bleue entourée du jardin qu'elle avait jusque là amoureusement entretenu, elle va assister impuissante à la détérioration de la situation ambiante et à l'abandon de tous.
 
Filsan enfin, militaire ambitieuse, appartenant aux troupes qui s'occupent du bon déroulement des cérémonies. Elle est originaire de Mogadiscio, la capitale, où elle a été élevée d'une main de fer par un père aigri après son divorce, lui aussi militaire. La trentaine passée, célibataire, terriblement seule, elle souhaite faire ses preuves mais l'idéalisme qu'elle a placé dans la révolution va être mis à l'épreuve face aux réalités des violences et des mensonges de la répression contre la rébellion dans le nord. 

Alors que le pays sombre dans le chaos, le destin va irrémédiablement lier les trois femmes. 

En cette fin des années 1980, c'est un vent de folie qui balaye le nord d'une Somalie dont le régime est à bout de souffle, tenant à coup de mise-en-scène et de démonstrations de force, gangrené par la corruption et les brutalités. Dans ce théâtre, ce sont trois points de vue, trois visions, trois milieux, trois générations qui nous sont donnés de la situation ; trois âmes perdues qui n'ont pas été épargnées par la vie mais qui pourtant portent en elles, envers et contre tout, beauté, rêves, besoin d'amour et d'espoir. 
J'ai beaucoup aimé la trame de ce roman, la force de résilience de ces trois femmes emportées par les événements, la petite flamme d'espoir qu'elles arrivent malgré tout à faire persister au fond des ténèbres. J'ai été transportée vers la Somalie, magnifiquement croquée sous la plume de Nadifa Mohamed, avec l'évocation de la vie et des ambiances d'Hargeisa ainsi que celle des paysages de cette région soumise à la chaleur et au froid, aux pluies saisonnières, aux vents.
 
Rude et triste mais un bon moment de lecture avec la découverte d'un pays sur un continent que je connais peu, une mise en perspective historique et une auteur à suivre dont je poursuivrai volontier la découverte.  
 
Note sur l'auteur : Nadifa Mohamed, est née en 1981 à Hargeisa en Somalie. Elle est arrivée en Angleterre en 1986 où elle est restée avec sa famille quand leur pays s'est enlisé dans la guerre. Elle compte déjà cinq romans à son actif, multi-primés. Le verger des âmes perdues est, à ce jour, son seul roman traduit en français.
 
Extraits du texte : 
Even in her uniform they see nothing more than breasts and a hole. He knows who her father is but still parades her like a protitute.
 
She has become one with the bed; from two-legged creature she has grown four metal feet, the mattress moulded to her flesh, its springs entwined with her ribs. Trapped within a skin within a bed within a house, only her two peeping eyes feel mobile, alive; they flutter about the room , settling hesitantly on her dusty possessions, the mysterious bundles and packages that litter the nests of old women.
 
She certainly appeared to have been diminished in some respect that day, while the other girls recovered from their circumcisions stronger than before. Whichever bitter old sorceress devised this practice back in pagan times must have convinced the others that this was the way to winnow the strong from tbe weak; that girls who could not survive this were not worth the milk it took to raise them. If a few managed to hobble along, neither dead nor properly alive, well, they could be suffered as long as they didn't get the way This philosophy had given generations of women - kept like Russian dolls one within the other- the same hardness, the same ability to not look back to whoever was left behind until eventually it was them who dallied at the rear.
 
She doesn't want food that prolongs her life; she only wants to sustain her soul while it remains in her body.

From desperate drought to desperate flood, it seems as if Somalia can only expect disaster.

It was the first time the young country had needed to beg the former colonial rulers, and since then the government hasn't stop asking; from floods to famines to tractors and x-rays machines, prayer mats turned to the west and knees bent in supplication.
Ever since the Italians and British had gone, the country had seemed besieged ny difficulties, whether natural or political. The Europeans must have left a bone-deep curse as they were departing, raising long-dead jinns like Oodweyne in their wake to turn everything to sand and waste.
 
"If you know it, teach it, if you don't know it learn it" had been the slogan, all the schools, colleges, universities emptied of students and professors for seven months so they could be sent to fight against illiteracy in every town, village and encampment.
 
Follow orders. Follow orders. Follow orders. That is the code they have been brought up under and it endures until the burden of guilt cracks the spine. Her father would probably explain their actions as the necessities of war, but to her they seem like the cannibals of old tales : totally ordinary yet irrevocably depraved.
 
As rainstorms come quick and heavy before leaving a clear sky, so do tears.
 
Titre français : Le verger des âmes perdues
Titre anglais : The Orchard of lost Souls
Auteur : Nadifa Mohamed
Première édition : 2013

mercredi 30 septembre 2020

L'apiculteur d'Alep / The Beekeeper of Aleppo de Christy Lefteri

 
Where there are bees there are flowers, and where there are flowers there is a new life and hope. 
 
À Alep, en Syrie, les ruches, les abeilles, leur miel et leurs produits dérivés sont toute la vie de Nuri et de son cousin Mustafa, apiculteurs passionnés, l'un maître des aspects pratiques, l'autre professeur d'université spécialiste du sujet, plein d'idées, plus visionnaire. Nuri est marié à Afra, artiste peintre qui vent ses tableaux vibrants sur le souk d'Alep ; ils sont parents d'un garçonnet, Sami. Mustafa est marié à Dahab avec laquelle il a un garçon et une fille, Firas et Aya. 
 
Deux familles pleines de projets, qui coulent des jours heureux jusqu'à ce que la guerre vienne transformer leur quotidien de façon irrémédiable. Mustafa anticipe et envoie sa femme et sa fille en Angleterre en attendant de régler leurs affaires mais les choses se précipitent lorsqu'un matin, Nuri et Mustafa découvrent leurs champs, les ruches et leurs abeilles carbonisés, leur entreprise dévastée. Il est temps de partir mais il faut temporiser pour retrouver Firas qui a disparu et parce qu'Afra ne veut pas quitter Alep, elle a perdu la vue. Finalement Mustafa part le premier. Nuri et Afra finiront par suivre lorsqu'il n'y aura pas d'autre alternative. 
 
Commence alors l'exode pour rejoindre l'Angleterre avec d'abord le passage de la frontière entre la Syrie et la Turquie, le périple jusqu'à Istanbul puis la traversée épique vers la Grèce, réfugiés sur une île puis à Athène. 
 
L'histoire est racontée par la voix de Nuri. Il est réfugié avec Afra en Angleterre, dans un bed & breakfast avec d'autres exilés venus d'un peu partout et ils préparent leur dossier de demande d'asile qui sera soumise aux autorités locales. 
Des mots - bronze, Alep, nuit, Istanbul, la mer, feu, les vagues, etc. - servent transition entre les chapitres, fin de l'un, début de l'autre, éléments déclencheurs de flashbacks qui renvoient Nuri à toutes les étapes du chemin de l'exil.
 
Un roman construit tout en pudeur, sans jamais trop en rajouter même si on perçoit toute la force des traumatismes, de la peur et de la douleur. L'auteure joue sur la notion toute relative de la "vision" : il y a la cessité d'Afra qui, avec sa sensibilité d'artiste, parvient malgré tout à percevoir les choses alors que Nuri qui est le témoin direct de tant de souffrances ferme volontairement les yeux pour ne plus les voir et s'en préserver ... Mais pour protéger Afra et avancer, il doit être celui qui est fort, alors il faut vivre avec les combines, les accomodements avec sa conscience, les cauchemars, les fantômes en faisant abstraction de l'insupportable : mais à quel prix ? Comment l'amour, l'espoir et la raison peuvent-ils résister quand tout s'écroule autour de soi ? 
 
Un roman qui parle avec beaucoup d'humanité de ce couple de réfugiés poussé à l'exil par le désespoir, parce qu'il n'y a plus d'autre choix, malgré l'incertitude et les dangers qu'ils vont devoir affronter ; une histoire d'amour et de résilience. 
L'auteure est elle-même la fille de réfugiés chypriotes installés en Angleterre où elle a grandi ; elle a par ailleurs été bénévole pour une organisation humanitaire avec laquelle elle a oeuvré à Athènes auprès de refugiés dont les histoires nourrissent avec sensibilité ce roman... Quant aux abeilles, elles servent de fil rouge à l'histoire et forment un sujet bien documenté en lui donnant une dimension supplémentaire particulièrement éducative.
 
Un premier roman plutôt réussi.
 
Extraits du texte : 
In Syria there is a saying : inside the person you know, there is a person you don't know. 

I cried in my palms. I pressed my palms against my eyes. I wished I could take it away what I saw. I wanted to take it all away. 

I had forgotten that buildings could still stand, that there was a whole world out there that was not destroyed like Aleppo.

Istanbul felt like a place of waiting, but Athens was a place of stagnant resignation. 

What does it mean to see ?
 
Titre anglais : The Beekeeper of Aleppo
Titre français : L'apiculteur d'Alep
Auteur : Christy Lefteri
Première édition : 2019

samedi 15 août 2020

Erevan de Gilbert Sinoué

1896, dans un empire ottoman en pleine déliquescence, "des combattants arméniens de la liberté!" lancent une opération de désespoir avec prise d'otages à la Banque Impériale Ottomane après un série "d'épurations" menées contre leur peuple en 1895, afin d'attirer l'attention des puissances européennes et demander l'application des réformes définies par le traité de Berlin de 1878, jamais appliquées.
 
18 ans plus tard en Turquie, ce sont les "jeunes turcs" qui sont au pouvoir avec trois sinistres ministres qui vont profiter de la première guerre mondiale pour "régler" définitivement la question de la minorité arménienne qui a pourtant contribué à leur accession au pouvoir : Talaat, ministre de l'intérieur, Djemal, Ministre de la marine et Enver, ministre de la Guerre vont ainsi orchestrer l'arrestation de centaines de personnalités arméniennes à Istanbul dans la nuit du 24 au 25 avril 1915 avant de décreter la déportation et l'annihilation des milliers de familles arméniennes de toutes les régions où elles étaient installées.
 
Un roman qui remet le génocide arménien dans une perspective historique s'appuyant sur des faits avérés et bien documentés, dont les personnages les plus terribles correspondent aux acteurs du pouvoir qui ont bel et bien existés. Une trâme à laquelle Gilbert Sinoué a su méler une partie plus romancée autour des Tomassian, la famille d'Achod, un maitre d'école qui vit entouré de son père, de sa femme et de ses enfants, sa fille Chouchane et son fils Aram encore jeunes adolescents et dont le frère est député au parlement. Une famille dont le parcours est représentatif de ce qu'a pu vivre la communauté arménienne et les victimes du génocide au printemps 1915 lors de la mise en route d'une opération de destruction impitoyable, parfaitement organisée et coordonnée, justifiée sous des prétextes fallacieux et sur fond de première guerre mondiale offrant alors impunité.

Dans une dernière partie, quelques survivants permettent au roman d'apporter encore quelques éléments sur l'"après" avec les procès et les condamnations rendues en 1919, par contumace, contre les principaux responsables de cette épuration ethnique ainsi que sur l'opération secrète "Némesis" menée pour retrouver et éliminer les coupables là où ils s'étaient cachés.    

Un roman absolument passionnant par un auteur originaire d'Egypte, Gilbert Sinoué, que jai déjà eu l'occasion de lire et d'apprécier, une de mes valeurs sûres : ses ouvrages sont toujours parfaitement documentés, instructifs et enrichissants car ils mèlent habilement éléments historiques et humains pour rendre toute la complexité et la sensibilité des événements relatés.
C'est un bon complément au roman de Valérie Toranian, L'étrangère, lu précédemment et qui relève plus du témoignage et de l'intime.
Outre l'aspect romanesque parfaitement maîtrisé, la remise dans le contexte historique de l'époque m'a particulièrement interessé ainsi que les éléments postérieurs que je ne connaissais pas et qui sont d'autant plus étonnants que malgré les jugements rendus, les gouvernements turcs qui se sont succédés ensuite ainsi que ceux d'autres grands pays occidentaux continuent à ne pas reconnaître le génocide arménien.      
 
Nota :  en fin de livre, notices biographiques et rappels historiques apportent un bon complément / résumé des points essentiels soulevés dans le roman.

Extraits du texte :
Les enfants de Haïkastan. C'est ainsi que certains arméniens se surnommaient en référence à Haïk, 
leur ancêtre légendaire, qui aurait été l'arrière-arrière-petit-fils de Noé, le patriarche de la bible. 
 
 Le congrès de Berlin (...) était le conclusion de l'une des innombrables crises qui avaient secoué l'empire 
et débouché en 1878 sur la guerre qui avait opposé les armées du tsar Alexandre II et celles du sultan Abdül-Hamid II 
et s'était achevée sur la défaite des Ottomans. 
Avant même l'ouverture des débats, des tractations secrètes entre l'Angleterre et la Turquie avaient abouti à une "convention d'alliance défensive". Les Turcs cédaient l'île de Chypre- qui commandait le sud-est du littoral méditerranéen-aux britanniques, en échange de quoi ces derniers s'engageaient à garantir le retrait des Russes des régions qu'ils occupaient, laissant du même coup les populations arméniennes face à leur destin ; c'était désormais à la Grande-Bretagne qu'incombait la responsabilité de les protéger. Parallèlement, l'un des articles stipulait que le gouvernement de la Sublime Porte s'engageait à réaliser, sans plus de retard, les améliorations et les réformes exigées par les besoins locaux dans les provinces habitées par les communautés chrétiennes et à garantir leur sécurité. Seulement voilà : pas une seule des réformes promises n'avait vu le jour. 
Au cours des dix-huit années écoulées, le sultan Abdül-Hamid II avait continué en toute impunité
 à appliquer sa politique de terreur à l'encontre des minorités chrétiennes. 
Dix-huit ans... pendant lesquels-hormis quelques cris d'orfraie- l'Europe avait baissé les bras. 
Dix-huit ans et des centaines de milliers de morts ! 
Quatre-vingt mille réfugiés en transcaucasie, des milliers d'enfants devenus orphelins. 
Les Arméniens vendus en échange d'un îlot. 

Dire que c'était à des arméniens, les frères Balian, que le sultan devait une partie de ces splendeurs ! 
La mosquée Hamidié, les palais de Dolmabache, de Beylerbey étaient aussi leurs œuvres. 
Les splendeurs, mais aussi la santé car les trois médecins privés du sultan étaient eux aussi arméniens.
 Alors ? Que s'était-il passé pour qu'aujourd'hui ce peuple, que les Turcs eux-mêmes qualifièrent de milleti sadyka, la "nation fidèle" fût honni et relégué au ban de la société ottomane ?

Vous rêvez encore à l'Arménie de vos ancêtres, celle du temps de Tigrane le Grand, quand vos terres s'étendaient de la mer Noire à la Caspienne et à la Méditerranée ! L'Arménie de Levon le Magnifique et celle des princes Zakarian. C'était il y a deux mille ans ! C'est fini ! Et le vent de l'Histoire ne tourne pas les pages à rebours. Les Parthes sont passés par là, les Perses, les Romains, les Mamelouks, les Kurdes, les Circassiens, Tamerlan et ses Mongols, les Russes et, depuis six siècles, les Turcs. 

Nous avons été le premier royaume officiellement chrétien de l'histoire, un îlot de foi dans un océan de paganisme. C'était il y a plus de mille six cents ans. (...) Souviens-toi que c'est dans nos vignobles que le patriarche Noé s'est enivré ! Que ce même Noé, en débarquant de son arche au sommet du mont Ararat, s'est exclamé : Yerevants ! "C'est apparu !" 

Personne ne sort jamais victorieux d'une guerre, sinon la mort. 

Une minorité devient toujours, tôt ou tard, le bouc émissaire de quelqu'un. (...) 
- Un bouc émissaire ? Pourquoi diable, faudrait-il qu'il y ait un bouc émissaire ? 
- Parce que, lorsque certains individus sont dans l'incapacité d'agir directement sur la source de leur frustration, 
ils déplacent leur agressivité sur une cible faible ou vulnérable. 
Et afin de justifier cette agression, ils attribuent à cette cible des traits négatifs ou indésirables. 

Vous voulez que nous partions pour nous sauver. Vous ne savez donc pas que dès qu'un homme abdique,
 dès qu'il accepte de renoncer à un grain de blé de son champ, une perle d'eau de sa rivière, un caillou de sa montagne, 
le jour où il revient, il ne retrouve ni son champs, ni sa rivière, ni sa montagne. 
Ceux qui auront pris sa place lui auront confisqué sa vie. C'est ce qui se passera si nous abandonnons cette maison. 

- L'Histoire jugera ! (...) 
- Vous êtes bien optimiste, mon amie. L'histoire ne juge que sous la pression. 
Si les enfants des victimes d'aujourd'hui ne maîtrisent pas les rouages qu'il faut, là où il le faudra,
 l'histoire restera muette ou alors elle chuchotera. 

Nous survivrons. Tu m'entends ? Sinon, dis-moi, qui témoignera ? 

Il est pour le moins étrange que les dirigeants turcs qui se sont succédé à ce jour persistent dans leur refus de reconnaître des massacres pourtant jugés et officiellement condamnés par leur prédécesseurs...

Titre : Erevan
Auteur : Gilbert Sinoué
Première édition : 2009

jeudi 11 juillet 2019

Meurtre à Isla Negra d'Estelle Montbrun


 Au Chili, à Isla Negra, au bord du Pacifique, des artistes venus du monde entier sont accueillis à la Villa Pablo Neruda qui leur offre un cadre et un mécénat propices à la réalisation d'une oeuvre. Alors qu'elle y séjourne, Célia Martin disparait un beau matin. Elle est retrouvée pendue, dans un bosquet complètement isolé. La directrice qui tient l'établissement d'une main de fer et trouve ce suicide bien gênant, contrôle la situation afin de préserver sa position en s'assurant du silence de celui qui a trouvé le corps qu'elle n'a par ailleurs aucun scrupule à faire disparaitre.

À Paris, Gisèle Dambert reçoit un coup de téléphone l'informant qu'elle "ne doit pas prendre le métro le 24 février". 

Deux événements apparement sans lien qui vont toutefois mettre en alerte les services du centre d'action anti-terroristes lancés dans une course contre la montre, sous la houlette de Jean-Pierre Foucheroux secrètement nommé à la tête de ce nouveau département.

Séquelle d'un autre roman auquel il est sans doute trop souvent fait référence, nous voilà plongés au coeur d'une intrigue policière combinant éléments historiques à la fiction. Le rythme ne nous tient malheureusement pas toujours en haleine et l'histoire manque parfois de crédibilité. On découvre tout de même quelques éléments très intéressants touchant à la guerre civile en Espagne : il est notament question du traumastisme des réfugiés qui espéraient trouver la liberté de l'autre côté de Pyrénées au "pays des droits de l'homme" où ils furent en réalité parqués dans des conditions honteuses. On apprend aussi le role de Pablo Neruda, poète chilien, prix Nobel de littérature et ancien diplomate qui sauva quelques uns de ces refugiés en leur procurant une place à bord du Winnipeg, un cargo spécialement affreté pour leur offrir asile dans son pays.

Sélectionné dans le cadre d'un voyage au Chili avant de découvrir la maison de Pablo Neruda d'Isla Negra, ce livre est une introduction sans réelle valeur ajoutée pour le voyageur curieux ... Au final, un polar avec une touche latina, à prendre pour ce qu'il est, sans doute pas inoubliable.

Titre : Meurtre à Isla Negra
Auteur : Estelle Montbrun
Première édition : 2006

dimanche 22 avril 2018

Les réfugiés / The Refugees de Viet Thanh Nguyen


Après Le Sympathisant / The Sympathizer, Viet Thanh Nguyen nous livre dans The Refugees une série de nouvelles dont les personnages ont pour point commun un lien plus ou moins ténu avec la question des réfugiés du Vietnam aux États-Unis. Des histoires qui se développent dans un cadre souvent actuel, le plus souvent dans le nouveau pays d'adoption, parfois dans celui d'origine, toutes influencées par une rupture du passé liée au statut de réfugié. On y croise une galerie de personnages des plus variés : une femme et sa mère hantées par des fantômes du passé, traumatisées par leur expérience de boat people ; un jeune garçon qui a pu se réfugier aux États-Unis où un couple homosexuel de San Francisco le sponsorise et l'accueille en assurant sa sortie du camp et un sérieux choc culturel ; un vieux professeur qui perd la tête et se met à confondre sa femme avec un ancien amour dont elle ne sait rien ; un receveur d'organe reconnaissant mais un peu naïf confronté à un filou qui l'exploite ; la famille dédoublée d'un père, entre Etats-Unis et Vietnam et la rencontre des deux demi-soeurs qui portent le même nom et démèlent les mensonges du passé ; Etc. 

L'aspect "réfugié" est toujours présent mais pas forcément l'élément central de ces histoires qui sont tout simplement des tranches de vies bien observées, bien rendues, parfois même de façon un peu trop "clinique". Des histoires bien léchées mais qui me laissent un peu le même sentiment que le premier livre de Viet Thanh Nguyen : une façon différente et intéressante d'aborder les choses, des textes et des histoires bien écrites et que j'ai globalement bien aimées mais qui ne m'ont pas totalement emportées. Je n'arrive pas à classer ce livre en coup de coeur alors que, malgré tout, j'ai cette envie ambigue d'y revenir et de continuer à suivre l'auteur. 

Du même auteur, voir aussi :
Le Sympathisant / The Sympathizer 

Mis à jour 28/01/2020 (Ajout Titre français)

Titre original : The Refugees
Titre français : les réfugiés
Auteur : Viet Thanh Nguyen
Première édition : 2017

mercredi 14 février 2018

Le petit terroriste d'Omar Youssef Souleimane


Omar Youssef Souleimane est un journaliste Syrien réfugié à Paris. Dans ce livre très personnel, il raconte d'abord sa fuite, son arrivée à Paris puis le choc des attentats qui l'amènent à confier au lecteur toute une tranche de son enfance. Au travers de souvenirs, il nous parle de sa famille, de l'école, de la religion, dévoile ses interrogations et son ressenti sur une période de quatre années qui l'ont façonné, passées au royaume d'Arabie saoudite au début des années 2000. Une tranche de vie, celle d'un petit garçon Syrien vivant dans un pays qui n'est pas le sien où tout ce qui n'est pas sunnite est réprouvé et où tout ce qui est étranger est suspect ... une époque aussi, celle où Oussama Ben Laden était un héro qui inspirait les petits garçons du Moyen-Orient ...

Ma famille m'a toujours appelé le petit Omar, pour me différencier de mon oncle, le grand Omar. Ce surnom m'a ccompagné alors que j'avais grandi. Et voilà que j'ai décidé d'en changer : je m'appelerais désormais le petit terroriste, en signe de ma découverte de la vraie religion, dans ce monde du Mal. 

Le plus important pour moi, c'était de devenir un homme libre ; en Arabie saoudite, j'étais un humain de seconde classe. Les Pakistanais, les Philippins, les Indiens composaient la troisième. En revanche, il n'existait pas de différence entre les djihadistes : toutes les nationalités, tous les pays combattaient comme des frères sous un même drapeau où figure : "Il n'y a de Dieu qu'Allah."

Le livre et les chapitres sont courts, ils s'enchaînent rapidement, par touches. Ce témoignage autobiographique n'est pas un traité approfondi sur le parcours spirituel de l'auteur mais plutôt les petites pierres qui en constituent le chemin qu'il nous livre avec le regard de l'enfant qu'il était, avec toute sa fraîcheur même si le contexte ne l'est pas. S'il y est question d'Islam et de croyances, c'est surtout par rapport à l'enfant qui s'interroge, cherche à comprendre et à trouver sa place, celle d'un être humain.

Un livre que j'ai aimé, une lecture rassérénante.

Titre : Le petit terroriste
Auteur : Omar Youssef Souleimane
Première édition : janvier 2018

Extraits du livre :
- Je ne traverse pas l'espace. Mais le temps. Je quitte ce Moyen Âge qui contrôle le Moyen-Orient et gagne une époque que je ne connais pas encore. Je suis un étranger qui part vers l'anonyme.
- Paris n'est pas une ville, mais un monde. Je ne sais pas où elle commence et où elle finit. Moi qui ai vécu la grande partie de ma vie dans une ville, je suis perdu dans un voyage dans le temps. À Paris, chaque rue est une époque. Des bâtiments, espacés de dix mètres, le sont de dix siècles. 
- Riyad a été construite à l'image du monde : le nord pour les riches, le sud pour les pauvres. 
- Quand l'un de nous faisait des difficultés à table, ma mère lui remplissait son assiette et disait : "mange bien pour devenir un grand djihadiste comme Oussama !"
- La beauté de la langue arabe est très importante dans ma famille ; dès cinq ans, j'ai dû apprendre des poésie et le Coran par coeur. J'aimais beaucoup a musique de cette langue. En me promenant sur la place principale de la ville, au coucher du soleil, j'imaginais devenir poète. (...) Plus tard, j'ai compris que le poète est un être humain comme les autres, mais il est plus faible devant la beauté, la joie et la douleur.