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lundi 18 octobre 2021

Pachinko / Pachinko de Min Jin Lee

Au début des années 1930, la Corée fait partie de l'empire colonial japonais. Sunja vit alors sur une petite île proche de Busan avec sa mère Yangjin, veuve qui tient une modeste pension pour essayer de survivre pendant une période d'occupation économiquement difficile. Un soir, la famille accueille et sauve Isak, un jeune pasteur missionnaire à la santé fragile, originaire de Pyongyang, qui fait étape avant de rejoindre son frère au Japon pour s'occuper de la congrégation coréenne chrétienne d'Osaka. Une fois remis sur pied, Isak va sortir Sunja de la situation embarrassante dans laquelle elle se trouve - elle est enceinte et ne veut pas devenir la maîtresse entretenu de Hansu, son amant qui lui avait caché être déjà marié et père de trois filles - en lui offrant le mariage et un nom pour son enfant à naître. 
 
Au travers de l'histoire de ce couple originaire de Corée, de sa famille et de sa descendance - Noa le studieux, Solomon le pragmatique - Min Jin Lee nous offre une fresque familiale sur quatre générations, des années 1930 à nos jours, illustrant sans généralisation réductrice le destin complexe et souvent douloureux des "Zainichi*" du Japon [Zainichi : "étrangers résidents au Japon"]. Cette Américaine d'origine Coréenne qui a elle-même vécu plusieurs années d'expatriation à Tokyo, aborde avec intelligence et sensibilité la situation si particulière de cette communauté auprès de laquelle elle s'est longuement documentée.
 
Un livre riche et dense, tant sur le plan historique et sociologique que romanesque. Le contexte initial est celui d'une Corée sous l'emprise coloniale japonaise qui, une fois la guerre terminée, se retrouve "libérée" mais divisée entre un nord et un sud nécessitant un choix de rattachement arbitraire, absurde et un peu ubuesque pour les zainichi ; une histoire complexe pour les Coréens qui se sont installés au Japon où ils constituent une "sous-classe" méprisée et mal vue. Au delà du racisme lattent, cette saga familiale aborde de nombreux sujets tels que la guerre, la pauvreté, la religion, l'éducation, l'homosexualité, les yakuzas (la mafia japonaise) ou le monde des Pachinko (salles de machines à sous) offrant une voie opaque mais alternative à la pauvreté.
 
Un livre dont j'ai aimé les personnages qui veulent avancer et surmonter les difficultés envers et contre tout, pour s'en sortir par le travail et/ou l'éducation, portés par la solidarité familiale, leurs épreuves et leurs espoirs. Ils offrent une large palette de destins permettant d'éviter l'écueil d'une réduction trop simpliste de la question des Zainichi.
Une lecture agréable et instructive, je recommande.

Extraits du texte :
"Absorbe tout le savoir que tu pourras. Remplis ton cerveau de connaissances - c'est la seule forme de pouvoir que personne ne pourra jamais te reprendre." Hansu ne lui disait jamais d'étudier mais plutôt d'apprendre, et Noa se rendait compte qu'il y avait une véritable différence. L'apprentissage était un jeu, pas un travail.

La plupart des Coréens au Japon ne pouvaient pas voyager. Pour obtenir un passeport japonais, il fallait devenir un citoyen japonais - ce qui était presque impossible (...) Sinon, pour voyager, on pouvait mettre la main sur un passeport sud-coréen en passant par la Mindan, mais peu de gens voulaient être affiliés à la République de Corée depuis que le pays appauvri était dirigé par un dictateur. Les Coréens affiliés à la Corée du Nord ne pouvaient partir nul part, hormis les rares autorisés à se rendre à Pyongyang. Même si tous ceux qui y étaient retournés en souffraient, il y avait encore bien plus de Coréens au Japon dont la citoyenneté était affiliée au Nord plutôt qu'au Sud.

Tu ne peux rien y faire. Le pays ne va pas changer. Les Coréens comme moi, on ne peut pas partir. Où voudrais-tu qu'on aille ? Mais au pays, les Coréens ne changent pas non plus. A Séoul, on me traite de bâtard japonais, et au Japon, je ne suis qu'un sale Coréen parmi les autres. J'ai beau gagner une fortune et me montrer d'une gentillesse à toute épreuve, ça ne change rien. Alors qu'est-ce-que tu veux y faire ? Tous ceux qui rentrent ua Nord y crèvent de faim ou meurent de trouille.

Les Coréens nés au Japon après 1952 avaient obligation de s'inscrire au registre de leur municipalité le jour de leur quatorzième anniversaire pour la demande de permis de résidence au Japon. Tous les trois ans, Solomon devrait renouveler cette démarche, à moins qu'il ne décide de quitter le pays pour de bon.
 
Aux États-Unis, Zainichi du Sud et du Nord, ça n'existe pas. Pourquoi devrais-je m'identifier à l'une ou l'autre des Corées ? C'est absurde ! Je suis née à Seattle, et mes parents sont arrivés en Amérique à l'époque où il n'y avait qu'une seule Corée (...) Et pourquoi le Japon s'obstine-t-il à faire la distinction des deux pays pour des résidents coréens qui sont là depuis quatre générations ? Tu es né ici. Tu n'es pas un étranger ! C'est de la folie. Ton père est né ici. Pourquoi vous avez des passeports sud-coréens ? C'est n'importe quoi. 
Elle savait aussi bien que lui qu'après la division de la péninsule, les Coréens du Japon avaient chacun choisi leur camp, et que cela avait souvent eu des conséquences sur leur statut de résidents. Il était encore difficile pour un Coréen d'obtenir la citoyenneté japonaise, et nombre d'entre eux voyaient même cette démarche comme une honte - devenir citoyen de l'oppresseur de son peuple. Quand elle avait raconté à ses amis new-yorkais les bizarreries de cette anomalie historique et ce biais ethnique envahissant, ils n'imaginaient pas que les japonais si sympathiques et bien élevés parmi leur connaissances puissent la percevoir comme une délinquante paresseuse, corrompue, ou agressive - le stéréotype négatif associé aux Coréens au Japon. 
 
Le Japon refuse encore que les Coréens soient profs, policiers ou infirmières. Tu n'as même pas pu louer ton propre appartement à Tokyo et ce n'est pas faute d'argent. On est en 1989 (...) J'ai longtemps vécu aux States et en Europe ; ce que les Japonais ont fait aux Coréens et aux Chinois nés ici est révoltant. 
 
Le Pachinko est un plus gros business au Japon que l'industrie automobile. 
 
Zainichi, mot utilisé pour désigner les Coréens du Japon ayant émigré durant la période coloniale, ainsi que leur descendants. Certains Coréens au Japon ne souhaitent pas être qualifiés de Zainichi, parce que le terme signifie littéralement "étranger résidant au Japon", ce qui n'a aucun sens dans la mesure où ils y vivent depuis trois, quatre, voire cinq générations ininterrompues. Beaucoup de Coréens d'origine sont maintenant des citoyens Japonais, même si la naturalisation n'est pas une démarche facile. Une partie d'entre eux se sont aussi mariés avec des Japonais, créant une génération avec un patrimoine commun partiel. Malheureusement, il existe un long passif de discrimination sociale et institutionnelle à l'encontre de ceux dont les origines ethniques sont entièrement ou en partie coréenne. Au point que certains choisissent de ne jamais divulguer leur héritage culturel, même si leur identité ethnique peut encore être retracée sur leur papiers d'identité et sur les registres du gouvernement.
 
Titre français : Pachinko
Titre anglais : Pachinko
Auteur : Min Jin Lee
Première édition : 2017

dimanche 19 septembre 2021

Et vous, comment vivrez-vous ? / How do you live? De Yoshino Genzaburô

A Tokyo, dans le Japon des années 1930, Copper est un collégien de 15 ans. Il vit avec sa mère et depuis le décès de son père, son oncle joue le rôle de figure paternelle pour le guider dans la vie et faire de lui un homme de bien dans le sens humaniste du terme. C'est ainsi que les petits évènements rythmant sa vie quotidienne - une visite à Tokyo, ses amis, l'école, etc - sont autant de prétextes à réflexion, touchant finalement des questions existentielles et des sujets aussi variés que les sciences, l'économie, la sociologie ou la philosophie. 
 
Roman initiatique publié il y 84 ans pour un public "jeunesse", c'est devenu un "classique" de la littérature japonaise qui garde toute sa fraîcheur ; dans sa façon d'aborder les choses et son ambition, il n'est pas sans rappeler Le monde de Sophie de Jostein Gaarder. Parce qu'il prônait la curiosité et le questionnement permanent, ce livre avait été jugé subversif dans le Japon totalitariste de l'époque n'acceptant aucune remise en cause l'ordre établi, qui l'avait interdit pendant la guerre. Il fut ensuite republié des dizaines de fois et conserve aujourd'hui toute sa pertinence. 
 
C'est après la découverte de Âme brisée de Akira Mizubayashi que j'ai enchaîné sur ce Et vous, comment vivrez-vous ? / How do you live ?. Ce petit livre occupe une place très particulière dans le roman, la vie et le cœur du personnage principal qui y indiquait, je cite :
 
C'est un livre magnifique. En pleine période de folie fasciste et d'engouement militariste et ultra nationaliste, Yoshino à eu l'audace d'écrire, à l'intention des jeunes Japonais, un livre qui prônait l'usage critique de la raison et défendait la supériorité éthique de l'amitié des égaux par rapport à la soumission rampante et aveugle à l'égard des aînés et des dominants. 
Je crois que mon père voulait faire de moi un jeune homme capable de garder sa lucidité en toute situation, de ne pas succomber à la folie collective et de s'insurger contre les aberrations...
 
Un livre de référence qui a traversé le temps sans prendre une ride, à mettre entre toutes les mains, jeunes ou moins jeunes, à portée universelle avec au passage, une jolie découverte du Tokyo d'avant-guerre. 

Titre français : Et vous, comment vivrez-vous ?
Titre anglais : How do you live ?
Auteur : YOSHINO Genzaburô
Première édition : 1937

mardi 14 septembre 2021

Âme brisée de Akira Mizubayashi

 
Novembre 1938, Tokyo. Des militaires font irruption dans un centre culturel où un quatuor de musiciens à cordes sino-japonais répète Rosamund, une pièce de Schubert. Avant d'être emmené et de disparaître, Rei Mizusawa, le premier violon, a eu le temps de cacher son fils Yu, agé d'une dizaine d'année ; l'officier qui le découvre figé dans une armoire, un livre à la main, ne le dénonce pas et lui remet le violon de son père qui a été brisé.
De nos jours à Paris, Jacques Maillard est luthier et sa femme Hélène archetière. Ils se sont connus pendant leur apprentissage à Mirecourt dans les Vosges, dans les années 1950, et s'intéressent à une jeune violoniste japonaise montante, Midori Yamazaki.
Deux périodes, deux histoires convergeantes portées par la musique et l'âme brisée d'un violon ...
  
Dans ce roman plein de délicatesse et d'humanité, Akira Mizubayashi fait vibrer nos émotions sous sa plume de japonais francophile rédigeant directement en français dans le texte. Il nous fait pénétrer dans un monde poli par la puissance de la musique intemporelle qui dissout époques et cultures. Une histoire qui commence pendant une période sombre, par un traumatisme qui portera la quête de toute une vie ; la douleur du deuil, du déracinement et de l'exil compensés par le souvenir, l'érudition, la transmission, la passion et la beauté. Un roman fort, plein de douceur, de larmes, de joies et de bonheurs aussi lorsque enfin se recollent les morceaux du passé, l'âme de l'instrument et de son maître enfin retrouvées.
 
Outre l'histoire magnifiquement portée par la musicalité et la poésie du texte, l'auteur nous fait découvrir le monde des artisans à qui il rend un bel hommage : luthiers et archetiers travaillent souvent dans l'ombre mais ils n'en sont pas moins essentiels à l'harmonie qui fait la musique d'exception, au même titre que le compositeur, l'instrument ou l'interprète.
 
A lire accompagné de Schubert et de Bach.       
 
Extraits du livre :
Âme, subst.fém. Musique. Âme d'un instrument à corde. Petite pièce de bois interposée, dans le corps de l'instrument, ente la table et le fond, les maintenant à la bonne distance et assurant la qualité, la propagation comme l'uniformité des vibrations. 
[Trésor de la langue française]
 
Face à la musique de Schubert, les larmes coulent sans questionner l'âme auparavant, puisqu'elle se précipite sur nous avec la force même de réalité, sans le détour de l'image. Nous pleurons, sans savoir pourquoi ; parce que nous ne sommes pas encore tels que cette musique nous promet d'être, mais seulement dans le bonheur innommé de sentir qu'il suffit qu'elle soit ce qu'elle est pour nous assurer qu'un jour nous serons comme elle. [Theodor W.Adorno, Moments musicaux]
 
Mirecourt, c'est une toute petite ville, mais c'est connu pour la lutherie depuis le XVIIIème siècle comme Crémone en Italie.

C'était un livre de Genzaburo Yoshino qui s'intitule Dites-moi comment vous allez vivre publié en 1937 (...) 
C'est un livre magnifique. En pleine période de folie fasciste et d'engouement militariste et ultra nationaliste, Yoshino à eu l'audace d'écrire, à l'intention des jeunes Japonais, un livre qui prônait l'usage critique de la raison et défendait la supériorité éthique de l'amitié des égaux par rapport à la soumission rampante et aveugle à l'égard des aînés et des dominants. 
Je crois que mon père voulait faire de moi un jeune homme capable de garder sa lucidité en toute situation, de ne pas succomber à la folie collective et de s'insurger contre les aberrations...
 
Je n'assimile pas mes amis japonais à leur pays. J'aimerais croire à un lien d'amitié qui va au-delà des antagonistes nationaux...
 
Il ne se rendait trop bien compte que tous les cœurs du monde, retirés dans leur solitude intranquille, étaient semblables à des nomades impénétrables, repliées sur elles-mêmes ; qu'ils étaient finalement comme tous les corps du monde séparés les uns des autres, si douloureusement étrangers les uns aux autres.  

Titre : Âme brisée 
Auteur : Akira Mizubayashi
Première édition : 2019

samedi 22 mai 2021

La république du bonheur de Ogawa Ito

 
Avec toute la douceur de la plume d'Ogawa Ito, La république du bonheur nous ramène à Kamakura où nous retrouvons Hatoko, la propriétaire de la papeterie Tsubaki. Elle y officie toujours, prétant ses talents d'écrivain public à qui en a besoin, avec art et savoir-faire, raffinement et soucis du moindre détail (choix du papier, de l'outil, de l'enveloppe, du timbre, etc.). La jeune femme vient d'épouser Mitsuro, veuf et papa d'une de ses jeunes clientes, QP, âgée de six ans. La famille recomposée organise sa nouvelle vie entre deux domiciles et une nouvelle routine se met en place alors que passent les saisons. 

J'avais gardé ce livre sous le coude pour le moment où j'aurais besoin d'une lecture apaisante et sans prise de tête, un rendez-vous sans (mauvaise) surprise qui soit à la hauteur de mes attentes. Je me suis donc coulée avec délices dans cette chronique familiale rythmée par les activités saisonnières au cours de laquelle chacun vaque à ses occupations, apprend à mieux se connaître, à partager et à inviter les fantômes du passé à prendre la place qui leur revient.
 
Une petite bulle de lecture presque intemporelle, pleine de bienveillance et de délicatesse, dégustée comme une friandise.

Extraits du texte :
J'ai toujours aimé manger de bonnes choses. Mais un plat n'a pas le même goût selon qu'on le mange tout seul, en silence, ou avec des êtres chers en bavardant gaiement. Bien manger à table avec ceux qu'on aime : rien ne surpasse un tel moment de bonheur et de luxe. 
 
L'écriture n'est pas qu'une question superficielle de beauté ou de laideur, ce qui compte,c 'est le cœur qu' on y met. De la même façon que le sang coule dans les veines, si l'écriture exprime sincèrement nos intentions, le destinataire le sent. J'en suis convaincue. 

Moi, ma plus grande crainte, c'est de voir disparaître les boîtes aux lettres. Si plus personne n'écrit, un jour, il n'y en aura peut-être plus, de la même façon qu'avec la diffusion du portable, les cabines téléphoniques ont progressivement disparu.

Du même auteur,  voir aussi :

Titre : La république du bonheur
Auteur : Ogawa Ito
Première édition : 2017

lundi 3 mai 2021

La fille de la supérette (Konbini) / Convenience Store Woman de Sayaka Murata

 
Keiko Furukura travaille depuis 18 ans dans un kombini*, une situation qui dure et qui lui convient du fait de la codification des gestes et de la parole mis en pratique dans ce type de boutique offrant à cette "inadaptée sociale en recherche d'appartenance" un "manuel d'existence normale" permettant d'éviter toute erreur comportementale. Elle subit toutefois la pression de son entourage qui ne comprend pas pourquoi elle ne cherche pas un "vrai travail" plutôt que de persister dans ce "job temporaire" tout en se désolant de voir la jeune femme encore célibataire alors que les camarades de sa génération sont déjà toutes mariées et mères de famille. 
C'est dans ce contexte que débarque Shiraha, un nouvel employé dont le comportement anticonformiste et je-m'en-foutiste lui vaudra d'être rapidement renvoyé mais avec lequel Keiko va passer un drôle de contrat. 

Ce cours roman nous plonge dans la vie bien huilé d'un Konbini, une de ces boutiques qu'on trouve à tous les coins de rues dans les grandes villes asiatiques et en particulier au Japon.  Mais cette histoire c'est aussi et avant tout celle de Keiko, personnage pour le moins singulier dont la différence dans une société hyperconformiste ne génère qu'incompréhension et répréhension si bien qu'il lui a fallu très tôt développer des stratégies pour cacher son inadaptabilité, par le silence et l'imitation. Le drôle de contrat passé avec Shiraha et cette histoire ont un côté complètement farfelus s'ils sont remplacés dans le cadre de la "normalité", ils sont pourtant en total adéquation avec le monde "à la marge" dans lequel se débat de Keiko.
Une lecture rapide et facile abordant "du dedans" la question des "normes" et des difficultés qu'elles imposent à ceux qui ne sont pas exactement dans les clous.

 *Konbini : supérette / magasin de proximité au Japon qui fonctionne jour et nuit.
 
Tirés du texte :
Les gens perdent tout scrupule devant la singularité, convaincus qu'ils sont en droit d'exiger des explications.

Dans ce monde régi par la normalité, tout intrus se voit discrètement éliminé. Tout être non conforme doit être écarté.
 
Titre français : La fille de la supérette (Konbini)
Titre anglais : Convenience Store Woman
Auteur : Sayaka Murata
Première édition : 2016

samedi 10 avril 2021

Le crépuscule de Shigezo / The twilight years de Sawako Ariyoshi

Tokyo / années 1970.
À la mort de son épouse, Shigezo doit être pris en charge par la famille de son fils Nobotushi qui vit dans la maison voisine du pavillon occupé jusqu'alors par les deux anciens. Malgré cette proximité spatiale, Nobotushi, sa femme Akiko et leur fils Satochi, n'avaient aucune idée de la dégénérescence psychique de Shigezo et de sa dépendance, un état qu'ils découvrent, qu'il va leur falloir gérer et qui va bousculer leur quotidien bien rodé et sans temps mort : Notobushi, aux idées et au comportement des plus traditionnels travaille dans une grande entreprise qui occupe tout son temps ; Satochi est lycéen et prépare de façon intensive ses examens d'entrée à l'université ; Akiko jongle entre un travail auquel elle tient et les tâches ménagères qui lui incombent... Mais c'est tout de même sur les épaules de cette dernière que va reposer la responsabilité des soins au vieil homme d'autant plus que celui-ci, après lui avoir mené la vie dure pendant des années, ne semble plus jurer que par elle, il ne reconnait qu'elle.

Entre fugues, réveils au milieu de la nuit, incontinence, isolement et problèmes de garde en journée ou encore un appétit jamais rassasié alors que Shigezo avait l'estomac plutôt délicat autrefois, la vie semble tout d'abord devenir un enfer. Mais Akiko, malgré sa modernité, a le sens du devoir et va se consacrer à l'accompagnement du crépuscule de ce beau-père, l'occasion de comprendre que son problème n'est pas isolé, de s'interroger sur la place de chacun dans la famille et sur sa propre et ineluctable vieillesse tout en développant une certaine tendresse pour celui qui ne semblait pas trop la mériter.

La famille Tachibana nous plonge dans les problématiques de la fin de vie et Sawako Ariyoshi nous dresse encore une fois un magnifique portrait de femme coincée entre tradition et modernité, ainsi qu'une chronique familiale finement observée et rendue, pleine d'humanité et de valeurs universelles. Bien que l'histoire se déroule au Japon dans les années 1970, beaucoup des réflexions et des observations du livre restent intemporelles et totalement d'actualité, me renvoyant à ma propre expérience. J'ai beaucoup aimé ce livre sur un thème difficile et pas franchement rigolo mais traité de main de maître, une valeur sûre, une auteure "classique" qui ne m'a jamais déçue.

Du même auteur, voir aussi :

Extraits du texte :
Finalement, songeait Nobutoschi, la mort ne tire des larmes de douleur que dans le monde imaginaire et abstrait des chansons et des romans. 
Sa mère venait de mourir et il n'avait pas pleuré.

Elle avait tout simplement découvert que mourir coûtait cher et enfin compris pourquoi on offrait une enveloppe avec de l'argent à la famille 
quand on allait à un enterrement.
 
Les hommes de la génération de Nobutoschi tenaient à leurs vieux clichés féodaux. 
Ils ne voulaient pas reconnaître l'apport financier du travail d'une femme dans les revenus de la famille.
 À leurs yeux, elle se faisait plaisir en travaillant au-dehors et c'était eux qui supportaient avec patience et indulgence le laisser-aller du ménage. 

Tout serait tellement plus facile si Shigezo mourait ! 
Elle n'avait plus honte d'avoir de telles pensées. 

Elle ne put s'empêcher de comparer avec tristesse le sort des deux vieillards. Elle venait de voir mourir un homme qui avait gardé toute sa tête, une passion et des amis. Il avait pleinement profité de la vie alors que Shigezo avait passé la sienne à se plaindre sans jamais trouver d'intérêt à quoi que ce soit. Pourquoi donc avait-il vécu toutes ces années ? Il avait persécuté sa belle-fille et n'avait manifesté aucune affection,  ni pour sa femme ni pour son fils. Sa seule passion avait été pour ses maux de ventre et elle l'avait rendu gâteux.  

Votre père semble souffrir de dépression sénile mais, tant qu'il n'est pas violent, on ne peut pas vraiment parler de maladie. 
C'est un mal de la civilisation, un petit peu comme les dents qui se gâtent. 

Actuellement, il n'y a pas de véritable solution au problème des personnes âgées. C'est une cause de rupture dans de nombreux foyers. 
La femme doit prendre beaucoup sur elle : je ne vois pas d'autre attitude possible. 

Face au rapide vieillissement de la population, le gouvernement japonais, à la différence des pays occidentaux, n'avait pris aucune mesure concrète. 
Il s'était aperçu que la vieillesse était un drame global, à la fois social et individuel, médical et psychologique. 

Ce sont les femmes les plus actives. Il est vrai que la sénilité touche presque toujours exclusivement les hommes. C'est d'ailleurs un grand sujet de satisfaction pour nos groupes de vieilles dames. On constate le même phénomène dans les maisons de retraite. Je ne sais pas pourquoi. Certains disent que c'est parce qu'ils ne font rien à la maison : ils prennent leur retraite et sombrent aussitôt dans le gâtisme. 
Votre beau-père n'est pas le seul, croyez-moi. Les femmes se maintiennent en forme tandis que les hommes,  
à part ceux qui jouent au go ou au shogi, restent assis sans rien faire, le dos courbé et le regard vide.
 
"- Je n'aime pas venir ici; il n'y a que des vieux. 
- Mais je ne peux pas vous laisser tout seul à la maison, grand-père. Au club, vous pouvez vous faire des amis. 
- Non. Il n'y a que des vieux et des vieilles. Je n'aime pas ça."
Que croit-il donc être ? se demanda Akiko, stupéfaite. 

Elle avait toujours pensé que la mort était l'épreuve la plus terrible dans la vie d'un être humain,
 mais maintenant elle savait que survivre pouvait être encore plus douloureux.

Titre français : Le crépuscule de Shigezo 
Titre anglais : The Twilight Years
Auteur : Sawako Ariyoshi
Première édition : 1972

dimanche 7 mars 2021

Le stradivarius de Goebbels de Yoann Iacono

 
En 1943, au cours d'une cérémonie organisée à Berlin pour célébrer l'alliance entre l'Allemagne nazie et l'empire du Japon, Joseph Goebbles offre un Stradivarius à une toute jeune virtuose japonaise venue se former en Europe, Nejiko Suwa. Un objet au cœur de ce roman oscillant entre, d'une part, le rapport qu'entretien la japonaise avec son violon et les recherches menées par le narrateur pour en retrouver la trace d'autre part. 
Contre toutes apparences, l'instrument est initialement un cadeau empoisonné pour Nejiko Suwa : elle se l'approprie comme un privilège sans se poser trop de questions sur son origine et se dédie entièrement à la pratique de son art mais elle a du mal à trouver l'âme de l'instrument qui lui résiste ... et si elle ne fait par ailleurs pas de politique et choisit de vivre à Paris, elle n'en est pas moins amenée à se produire un peu partout en Europe au sein du philharmonique de Berlin pour être, symbole de fait, à la fois victime et actrice passive de l'histoire et du monde qui l'utilise. 
Quant au narrateur, Félix Sitterlin, ce violon est avant tout un bien spolié à une famille juive française qu'il faut récupérer, le fil rouge qu'il tire en se faufilant dans l'espace-entre le Japon, l'Europe et les États-Unis- et le temps-avant, pendant et après la seconde guerre mondiale.
 
Le texte et la lecture sont fluides, le ton juste, avec une alternance de points de vues, celle du narrateur qui raconte et des extraits de journaux attribués à Nejiko permettant de lui donner voix. Le récit est d'autant plus intéressant qu'il est basé sur une histoire vraie mais du coup, je regrette l'absence d'une postface de l'auteur qui permettrait de faire la part des choses entre faits et part romancée parfois bien difficiles à déméler alors que la bibliographie fournie montre une documentation solide du sujet. Ce texte n'en soulève pas moins pas mal de réflexions sur la place de l'art et la conscience des artistes par rapport au monde politique et le régime en place, la question de la "collaboration", de la "manipulation" ou de l'intégrité : peut-on continuer à pratiquer son art sans pour autant cautionner ceux qui vous utilisent à des fins de propagande ?  

Un violon, une musicienne japonais et une époque...une relation Allemagne-Japon rarement abordée... une "petite histoire" au cœur de l'Histoire avec sa part sombre et lumineuse, ses alliances, ses symboles, ses compromissions et ses arrangements. 

Extraits du texte : 
Herbert Gerigk (...) est le directeur du Sonderstab Musik, un commando de l'Einsatzstab Reichsleiter Rosenbergen qui confisque tous les biens de valeur des juifs et les rapatrie en Allemagne. En deux ans, dans la France occupée, il a pillé trente-quatre mille cinq cents maisons et appartements juifs, confisqué des milliers de meubles, de tableaux, un seul stradivarius. 

Gerigk savoure sa victoire : il a convaincu Goebbles que la musique est l'art germanique par excellence et qu'elle doit être au cœur de la propagande du régime Nazi, une arme d'asservissement. Quoi de plus servile qu'un orchestre, avec son chef, ses exécutants, ses obéissants, sa cadence, sa mesure ? C'est Gerigk qui a inspiré la mesure du bureau central de sécurité du Reich autorisant la création d'orchestres- Lagerkapelle-dans les camps d'extermination pour apaiser les prisonniers avant leur mise à mort.
 
Cet instrument est davantage qu'un simple encouragement pour votre immense talent. Il symbolise l'unité entre nos deux pays, nos deux peuples. Le perdre ou se le faire voler serait une offense au peuple allemand. Une faute impardonnable qui salirait l'honneur de la nation japonaise toute entière.
 
Depuis l'étranger, les marques de désapprobation dont faut l'objet Furtwangler sont de plus en plus virulentes (...) Même s'il garde savamment ses distances, notamment par ses choix de programmation musicale, le simple fait de rester chef d'orchestre du Philarmonique de Berlin est, pour les éditorialistes, une décision morale. Furtwangler s'est certes toujours opposé à l'expulsion des musiciens juifs de l'orchestre, mais il n'a jamais obtenu gain de cause non plus.
 
Toute sa vie, on se sera servie d'elle comme d'un symbole. Non pas de sa musique ni même véritablement de son violon, mais d'elle, de ce qu'elle incarne : naguère, la musicienne japonaise installée en Europe qui scelle l'alliance des deux empires, et, désormais, la violoniste nippone formée en Europe, modèle à encourager dans ce nouveau Japon modernisé que le général MacArthur est venu bâtir.

Cette parodie de justice est si évidente que lorsque les intérêts américains sont concernés, personne n'est inquiété : Oga en veut pour preuve le sort du général Shiro Ishii, responsable des expérimentations bactériologiques de l'unité 731, qui a négocié de ne pas être inquiété en échange de la transmission aux services secrets américains de tous les résultats de ses macabres expériences.
 
La paix demeure toujours fragile quand elle ne repose pas sur un vigilant travail de mémoire (...) qui se souvient que c'est Hitler qui a instauré le symbole du relais de la flamme olympique aux jeux de Berlin en 1936 ? 

L'oubli de ses propres fautes est la plus sûre des absolutions (Adenauer)

Titre : le stradivarius de Goebbels
Auteur : Yoann Iacono
Première édition : 2021

dimanche 13 décembre 2020

Kaé ou les deux rivales / The Doctor's Wife de Sawako Ariyoshi

 

 Le 13 octobre 1805 (...) La première opération du cancer du sein fut (...) une réussite (...). 
Si cette intervention eut une telle importance, ce ne fut pas parce qu'elle représenta un succès personnel pour le nom de Hanaoka Seishu, mais parce qu''il s'agit là de la première opération effectuée sous anesthésie générale dans l'histoire de la chirurge mondiale. 
Il fallut attendre 1842 pour que Long utilisât l'éther dans une intervention chirurgicale, aux Etats-Unis, 
et 1847 pour que le gynécologue anglais Simpson pensât à recourir au chloroforme dans le même but.
Hanaoka Seishû avait plus de quarante ans d'avance sur eux.
 
Fin du 18ème / début du 19ème siècle - Japon

Bien que de milieux sociaux différents, la belle Otsugi, femme du médecin Naomichi, parvient à convaincre la famille de Kaé de la marier à son fils aîné Umpei / Hanaoka Seishu. Mais comme le jeune homme étudie au loin la médecine, le mariage est célébré par procuration et la jeune femme emménage chez sa belle-famille en attendant le retour de son époux. Les trois premières années, sous le charme de sa belle-mère qui la fascine, elle s'adapte à son nouvel environnement plus spartiate que celui dans lequel elle a grandi et mène une vie harmonieuse et affectueuse avec tous les membres de la famille qui dédient activités et ressources aux études du fils prodigue promis à une brillante carrière. 
 
Mais l'harmonie entre Otsugi et Kaé est rompue lorsque Umpei réintègre le milieu familial : la mère et l'épouse deviennent rivales, chacune désirant tenir la première place auprès du fils et de l'époux. Attentives à préserver les apparences, les hostilités sont du domaine de la guerre psychologique, perfides, totalement invisibles aux yeux d'Umpei qui, lui, se consacre à la pratique de la médicine, à ses élèves, à ses recherches, à ses expériences sur des chiens et des chats afin de mettre au point un anesthésique à base de plantes dangereuses si le dosage n'est pas bon. Alors, lorsqu'après dix ans de recherches et de mises au point il commence à envisager de passer à l'expérimentation humaine, la rivalité des deux femmes les conduit à se proposer comme cobaye, l'épouse ayant alors à souffrir le plus des conséquences...
 
J'avais beaucoup aimé Les Dames de Kimoto et me suis laissée une nouvelle fois emportée par l'écriture de Sawako Ariyoshi qui combine, avec Kaé ou les deux rivales, des éléments historiques (l'histoire de la première opération du cancer du sein sous anesthésie générale par Hanaoka Seishu) et sociologiques (un Japon féodal déjà moderne, une médecine à deux écoles, chinoise et hollandaise) à une saga familiale sans merci avec ses rivalités, les suspicions, la jalousie et les tensions. Car dans ce roman, ce sont avant tout les portraits de femmes et leur rapports que l'on retient : au service des hommes et de leurs ambitions, coeur de la famille et du foyer ce sont des femmes "traditionnelles" modèles d'abnégation qui n'en sont pas moins fortes et essentielles, aptes à briser certaines conventions et par là même, porteuses d'un certain modernisme. Des éléments qui traitent avec subtilité de la condition de la femme et permettent de  comprendre pourquoi cette auteur fut souvent comparée à Simone de Beauvoir au Japon. 
 
Un "classique" japonais qui n'a pas pris une ride d'un auteur dont je poursuivrai la découverte même si sa large bibliographie n'est malheureusement que partiellement traduite. 
   
Du même auteur, voir aussi :
 
Titre français : Kaé ou les deux rivales
Titre anglais : The Doctor's Wife
Auteur : Sawako Ariyoshi
Première édition : 1967

lundi 5 octobre 2020

Pacifique de Stéphanie Hochet

 

 Japon, 1945.

Isao Kaneda a 21 ans et il s'apprête  à mourir : bientôt il s'envolera pour aller s'écraser avec son avion sur un navire ennemi, l'ordre de mission est imminent. 

Isao est l'aîné d'une famille, l'héritier. Sous la houlette de sa grand-mère maternelle de noble ascendance et d'un précepteur choisi par elle, il a reçu une éducation très classique, tant japonaise qu'européenne (latin, grec, littérature anglaise, etc.) afin d'exalter en lui le guerrier Samouraï dont il est le dernier représentant de sa lignée. Rendu à ses parents à l'adolescence, il passe par l'école secondaire avant d'intégrer le Yokaren, une école préparatoire à la discipline toute militaire afin d'assouvir son rêve de devenir pilote de chasse. Un parcours qui ne laisse aucune place à l'oisiveté et très peu aux sentiments. 
S'il ne fait aucun doute que l'honneur prime avant tout, cela n'empêche pas Isao de pressentir la défaite de la guerre par son pays et de réfléchir au sens du sacrifice qui lui est demandé.
 
Nous voilà dans la tête d'un tout jeune kamikaze à la fin de la deuxième guerre mondiale, un parcours initiatique qui prend un chemin inattendu au coeur du Pacifique, ultime étape de son éveil spirituel au sens bouddhique du terme...
 
Un roman court écrit à la première personne, qui se lit rapidement. 
Une écriture épurée qui s'attachent à rendre fidèlement les éléments de la culture dans laquelle ils nous plongent.
Une petite parenthèse poétique, jolie mais peut-être pas inoubliable.
 
Extraits du texte : 
Il n'y a pire humiliation pour un combattant nippon que la reddition. 
 
Nos armes secrètes ont toujours les noms les plus poétiques. 
Ainsi, que kamikaze signifie "vent divin" a contribué à briser le moral des ennemis.   
 
Un édit impérial a donnée aux héros disparus le nom d'étoiles tombées du ciel. 
 
Je vais laisser derrière moi ma famille. Le fils aîné des Kaneda va disparaître (...)
Comment imaginer sa propre mort ? (...)
Au-delà de son existence, et même au-delà de celle de ses proches, priment le devoir et l'honneur. 
C'est un leçon apprise. C'est une leçon répétée.
 
Elle m'adorait en m'étouffant, elle m'éduquait avec dureté, me tenait à l'écart de tout divertissement ordinaire pour un petit garçon. Elle donnait un sens à ma vie, m'ouvrait à la beauté et en même temps contrôlait mes envies, dirigeait mes désirs, écrasait chaque fibre dissipée du tout jeune homme qui ne savait pas qui il était. Elle me tendait une image de moi qu'elle avait puisée dans le monde obscur de ses souvenirs. J'étais un ectoplasme projeté hors d'elle. Un fantasme de petit-fils auquel je me suis identifié. 
 
J'idéalise l'armée comme jamais et perçois les luttes mortelles comme le comble de l'achèvement esthétique. 
Mourir en combattant, c'est la mort détruisant la mort. 
 
Nous sommes appelés à devenir des "fleurs de cerisiers".
Le sakura, fleur symbole du Japon. 
Vivre une telle efflorescence printanière serait donc croître et disparaître au paroxysme de la jeunesse.
 Laissant dans l'air le souvenir de la beauté éphémère. 
 
Titre : Pacifique
Auteur : Stéphanie Hochet
Première édition : 2020

mercredi 9 septembre 2020

Les dames de Kimoto / The River Ki de Sawako Ariyoshi

 

Japon, fin du XIXè siècle aux années 1950

Hana a 20 ans lorsqu'elle quitte sa grand-mère Toyono qui l'a élevée, pour se marier. Après les derniers rituels au temple, elle descend la rivière Ki en grande pompe pour rejoindre la famille du mari qui a été choisi pour elle, un propriétaire terrien, l'aîné d'une famille, un bon parti. Nous sommes à la fin du XIXè siècle à une époque charnière car le Japon est entré dans l'ère Meiji en faisant le choix de la modernité et Hana, une enfant de son temps, a tout à la fois fréquenté l'école secondaire et reçu une éducation classique pour maitriser les arts ménagers et artistiques - littérature, musique, cérémonie du thé, etc. Calme, diplomate, respectueuse des traditions, Hana se met au service de sa nouvelle famille, de la carrière de son mari, moins cultivé qu'elle mais prometteur et dévoué à sa région. 

Et puis la vie suit son cours....
 
Cette chronique familiale est axée sur la lignée des femmes - Hana, sa fille Fumio et sa petite-fille Hanako - alors qu'autour d'elles les temps changent : le pays se développe politiquement et économiquement, il s'engage militairement contre la Russie et plus tard, dans la seconde guerre mondiale. Si le personnage d'Hana incarne le raffinement et la tradition à la croisée des époques, celui de Fumio est beaucoup plus explosif, révolté, épris liberté et de modernité, tout à la défense de la condition de la femme...mais non moins enfant gâtée ! Sa fille Hanako sera plus apaisée, plus complice avec Hana, le fruit de la nouvelle génération, frugale, qui doit refaire sa place dans le monde d'après-guerre.
C'est un peu "grandeur et décadence", du raffinement au dépouillement !
 
Je me suis délectée de ce texte tout en délicatesse, dépouillé et fluide, qui, bien qu'écrit en 1954, a gardé toute sa faîcheur et sa modernité (la traduction française est excellente). Les portraits sont délicats et intimistes, finement rendus et saisis, parfaitement intégrés à la fresque historique, sociale et familiale qui se dessine au fil des pages. Cerise sur le gateau, on apprend beaucoup de choses au passage, sur le mariage, l'héritage, le rang social, certaines superstitions, offrandes et/ou croyances, sur les codes vestimentaires, les soieries, l'art du kimono et de l'obi, etc.
   
Un petit bijou de la littérature japonaise. ♥♥♥ 
   
Tirés du texte :
Le soleil éblouissant faisait monter un chaud parfum de la masse des gerbes. Hana se souvint que, dans l'art des parfums, on parlait d'"entendre" un parfum, plutôt que de le sentir. Ici, elle "entendait" l'automne.
 
Hana s'inclina devant sa belle-soeur pour la remercier de ses compliments. Elle se sentait comblée car, seule la femme qui avait réussi à se faire aimer par sa belle-mère pouvait se vanter d'avoir conquis sa famille. C'était un exploit dont une femme pouvait être fière. 
 
  Un lien puissant attachait Toyono à Hana, Hana à Fumio et Fumio à Hanaki. Elle eut l'impression que les battement du coeur de sa grand-mère résonnaient dans sa propre poitrine et elle renonça à pénétrer le sens du texte plein de mystères qu'elle était en train de lire. Les prêtres bouddhistes qui, pendant des milliers d'années, avaient entonné les sutras devant la statue de Bouddha, objet de culte de centaine de milliers d'hommes et de femmes, avaient-ils ressenti une émotion similaire ?
 
Titre français : les dames de Kimoto
Titre anglais : The River Ki
Auteur : Sawako Ariyoshi
Première édition : 1959 

jeudi 28 mai 2020

La papeterie Tsubaki de Ogawa Ito

Il y a des gens incapables d'écrire une lettre malgré tous leurs efforts. Être écrivain public, c'est agir dans l'ombre, comme les doublures des grands d'autrefois. Mais notre travail participe au bonheur des gens et ils nous en sont reconnaissants.

Japon, époque contemporaine.

À Kamakura, Amemiya Hatoko a repris la papeterie de celle qu'elle appelait "l'aînée" et qui l'avait initiée dès son plus jeune âge à la calligraphie et au métier d'écrivain public ; une grand-mère très rigoureuse contre laquelle elle s'était révoltée adolescente avant de partir explorer le monde sans jamais la revoir avant son décès.

Été, Automne, hiver, printemps,
au fil des saisons,
dans sa petite boutique traditionnelle ombragée d'un camélia géant,
la jeune femme reprend le flambeau et l'exercice du seul métier auquel elle a été préparée,
celui de “femme à tout faire du pinceau" :

Cartes de vœux, lettre de condoléances, billets doux, missive "banale", lettre de refus, lettre du paradis, etc., chaque commande est unique et fait l'objet d'un travail chaque fois renouvelé : il faut trouver le bon texte, la bonne formulation mais aussi les bons outils, les supports appropriés, l'écriture qui convient pour traduire parfaitement la pensée, le coeur, la personnalité et l'objectif de celui qui la passe. Ces exercices amènent la jeune femme à mieux comprendre l'héritage qu'elle a reçu, qui elle est en se réconciliant avec elle-même, alors que se tisse progressivement, autour d'elle, une nouvelle vie, de nouvelles relations.

Un livre plein de douceur qui m'a rappelé "les délices de Tokyo" de Durian Sukegawa. que j'avais tout autant adoré. Ce roman soulève avec délicatesse un bout de voile sur le monde inattendu du métier d'écrivain public, son rapport à l'écriture, la psychologie qu'il recèle. Je me suis attachée aux personnages, tant principal que secondaires et à leur petit monde de Kamakura, balisé au fil des saisons par des rituels qui semblent immuables et indifférents au monde touristique drainé par les sanctuaires de cette station japonaise réputée.

Une plongée hors temps avec ce livre en forme de friandise qui fond doucement sous la langue comme un délicieux bonbon dont on garde encore longtemps après l'avoir fini le goût avec soi. ♥️♥️♥️

Tirés du livres :
Si l'enveloppe est un visage, le timbre est le rouge à lèvres. En se trompant de rouge à lèvres, on fiche en l'air le reste du maquillage. Ce n'est qu'un petit timbre, mais tellement important. Dans son choix se concentre (...) la sensibilité de l'expéditeur.

Le même texte offre un visage totalement différent selon qu'il est rédigé au stylo-bille, au stylo-plume, au stylo-pinceau ou au pinceau. Écrire une lettre au crayon à papier étant foncièrement malpoli, ce choix n'est même pas envisageable.

C'est avec le corps qu'on écrit.

Jusqu'à sa mort, elle avait été elle-même. Et maintenant que son corps avait disparu, elle continuait à vivre dans les calligraphies qu'elle avait laissées. Son âme les habitait. C'était ça, l'essence de l'écriture.

On a du mal à jeter, à peine lue, une lettre qui nous est adressée. Même la plus humble carte postale, du moment qu'elle est manuscrite, garde la trace vivante de l'esprit et du temps de celui qui l'a rédigée.

Voir aussi :
Les délices de Tokyo de Durian Sukegawa

Titre : la papeterie Tsubaki
Auteur : Ogawa Ito
Première édition : 2016

vendredi 4 octobre 2019

Le yoga de la vue de Kazuhiro Nakagawa

 Quand l'esprit est absent, l'œil est aveugle.

Dans ce livre de développement personnel, Kazuhiro Nakagawa, directeur du centre de remise en forme de la vision à Tokyo, expose et explique "sa" méthode développée au cours de ses années de pratique pour maintenir et retrouver une bonne vision, applicable de façon universelle à condition d'y croire et surtout de s'y atteler.

Un texte pas toujours bien écrit mais une théorie très intéressante qui vaut d'être lue, accompagnée d'exercices et de méthodes simples à suivre, à la portée de tous. L'auteur nous invite non seulement à faire travailler les yeux- dans tous les sens, par le mouvement, la profondeur, le massage ou les contrastes-, mais aussi à stimuler le corps, la mémoire et la respiration. Un ensemble inspiré de la philosophie du yoga, soigneusement détaillé pour une pratique régulière pouvant être intégrée au quotidien.

L'idée c'est que nous avons tous en nous "le pouvoir de voir" inscrit de façon indélébile dans notre cerveau et qu'il n'y a aucune fatalité lorsque la vue se détériore, malmenée par les écrans, le mode de vie, le temps, un traumatisme, une opération, etc.
Avec de la volonté, des stimulations adaptées soutenues par une mise en pratique régulière, Kazuhiro Nakagawa démontre qu'il est possible de retrouver ce "pouvoir de voir", même dans des cas qui paraissent désespérés.

Alors pour moi c'est simple, il m'a convaincue que la presbytie n'est peut-être pas inéluctable et qu'il faut s'y mettre, le capital visuel est trop précieux : yapluka !

Tiré du texte :
Si vous pensez que vous pouvez voir, alors vous verrez ! Car c'est l'esprit qui voit ! 
(...) le "pouvoir de voir" est l'interrupteur qui nous permet de démarrer quelque chose. Il éveille et active ce qui sommeille en nous.
 Il nous permet un nouveau départ, une renaissance, qui peut nous apporter une révélation porteuse d'un message de vie. 
C'est pour cette raison que j'appelle cet interrupteur visuel "le bouton du bonheur". 
Pour allumer cette "lumière du bonheur", vous devez avant tout capter la lumière.

L'imagination, c'est avant tout le pouvoir d'élargir et de modeler dans l'œil de son esprit n'importe quelle image de ce que vous ne reconnaissez pas ou ne comprenez pas clairement. C'est le pouvoir de remplir les blancs.

Le "pouvoir de voir" qui implique l'acte de voir avec les yeux et d'interpréter avec le cerveau, est (...) subjectif ; c'est une expérience personnelle. 
En fonction du pouvoir de voir du cerveau et de l'état de la mémoire ainsi que du contexte culturel, nous pouvons en arriver à voir des objets qui n'existent pas, ou à ne pas réussir à voir ce qui est sous nos yeux.

Quand quelqu'un peine à se souvenir des événements récents alors qu'il se rappelle facilement ses souvenirs d'autrefois, quand la vue était encore bonne, c'est en grande partie à cause de l'impact de non seulement du vieillissement du cerveau, mais aussi de l'hypermétropie.

La plupart des êtres vivants améliorent leur pouvoir de survivre en transformant leur "pouvoir de voir" en arme. 

Le "pouvoir de voir" est une source de motivation dans la vie : une force de vie essentielle. 

Titre : le yoga de la vue
Titre anglais : The yoga of Natural Vision Correction
Auteur : Kazuhiro Nakagawa
Première édition : 2013

lundi 30 septembre 2019

La mémoire sous les vagues de Laurence Couquiaud

11 mars 2011, tremblement de terre et tsunami au Japon.
Yukiko, photographe franco-japonaise basée à Tokyo, part à la recherche de sa grand-mère disparue dans la zone touchée par le tsunami.

Yokohama, 1863.
Découverte du Japon de la fin du XIX ème siècle au travers de l'histoire d'Okanekichi, geisha renommée. Entre tradition et modernité, la jeune femme épouse un jeune peintre occidental associé à un ami photographe qui immortalisent un Japon en voie de disparition.

Deux époques et deux histoires de femmes marquées par les tragédies, dont les ramifications finissent par s'entremêler en offrant un joli panorama culturel du pays du soleil levant d'une part et une réflexion intéressante sur la transmission, la mémoire et l'oubli d'autre part. C'est bien écrit et bien documenté (en partie basé sur des personnages historiques) avec une touche contemplative dans la mesure où il y a peu d'action et où l'auteur nous donne l'impression d'esquisser deux tableaux se fondant pour partie.

Un bon moment de lecture.

Titre : La mémoire sous les vagues
Auteur : Laurence Couquiaud
Première édition : 2018

vendredi 20 avril 2018

Filles de la mer / White Chrysanthenum de Mary Lynn Bracht


Au début des années 1940, Hana et Emi sont deux soeurs appartenant à la communauté des Haenyeo, des plongeuses indépendantes qui récoltent des fruits de mer et assurent la survie de leurs familles dans l'île de Jeju située à l'extrême sud de la péninsule coréenne.
Pendant l'été 1943, parce qu'elle a voulu protéger sa petite soeur, Hana, alors agée de 16 ans, est enlevée par des soldats japonais et envoyée en Mandchourie comme "femme de réconfort" dans l'un des bordels mis au service de l'armée japonaise. 
Décembre 2011, Emi quitte l'île de Jeju pour participer au "millième" rassemblement hebdomadaire de protestation organisé à Séoul devant l'ambassade du Japon afin de demander réparation pour les crimes commis pendant la guerre envers les filles et les femmes coréennes.
Deux soeurs, deux époques et en alternance, l'évocation de deux destins tragiques marqués par les guerres, la seconde guerre mondiale puis celle qui a ensuite déchiré civilement la Corée.

Un roman qui traite d'événements historiques tragiques bien réels, tant sur la question des femmes de réconforts que sur celle des horreurs de la guerre civile en Corée, et que l'auteur dédie à toutes les femmes victimes des guerres où quelles soient et quelle que soit l'époque où elles se déroulent.
Des questions coréennes auxquelles je suis particulièrement sensibilisée pour avoir vécu dans le pays et déjà beaucoup lu sur le sujet*, très bien traitées dans ce roman au travers du destin de ces deux soeurs auxquelles ont s'attache. Les aspects culturels propres à la communauté des Haenyeo ainsi que ceux de la culture coréenne sont bien intégrés et l'histoire juste, avec la douleur, la résilience et le poids du silence qu'il a fallu endurer pendant des années, avant que des femmes osent briser le sceau du secret en parlant. C'est bien sûr aussi et avant tout un roman dans lequel l'auteur incarne ces questions en laissant libre cours à son imagination, notamment dans le dénouement qu'elle choisit de donner à l'intrigue. On est horrifié par la cruauté de ces époques mais on aime ces personnages qui en subissent le joug en s'accrochant à leur humanité.

Un premier roman très réussi et extrêment fort d'une jeune auteur américaine d'origine sud-coréeenne vivant à Londres !

Nota :
* Sur la question des femmes de réconfort, deux livres intéressants publiés en français :
- Un roman : Les orchidées rouges de Shanghaï de Juliette Morillot (2001)
- Une bande dessinée: Femmes de réconfort, Esclaves sexuelles de l'armée japonaise de Jung Kyung-a (2007). 

Titre original : White Chrysanthenum
Titre français : Filles de la Mer
Auteur : Mary Lynn Bracht
Première édition : 2018

Extraits du livre :
- They forever after carried a burden of helplessness and overwhelming regret. Family members murdered, starved, stolen, neighbours turning on one another - all this was their han, a word Korean knew and a burden they each held within them. Everyone (...) carried this han (...).  
-'We [Haenyeo] dive in the sea like our mothers and grandmothers and great-grandmothers have for hundreds of years. This gift is our pride, for we answer to no one, not our fathers, our husbands, our older brothers, even the Japanese soldiers during the war. We catch our own food, make our own money, and survive with the harvest given to us from the sea. We live in harmony with this world.(...)'
- 'Haenyyeo ? They took her from so far away ?' one woman exclaims. 'From all over,' another answers. 'Even China, the Philippines and Malaysia.' 'And the Dutch girls, too. Remember that one who spoke out ?' 'Yes, the Dutch woman. She was brave to come forward.' (...) Like so many of the other 'comfort women', she had hidden her story of rape and humiliation from her family for over fifty years. When the first Korean 'comfort woman', Kim Hak-sun, came forward in 1991, giving her grim testimony, she was followed by others. They were met with disbelief and branded as money-seeking prostitutes. It was then the Dutch woman, Jan Ruff O'Herne, joined them in a bold move, telling her story at the international Public Hearing on Japanese War Crimes in Tokyo in 1992, and the Western World took notice.    
- Her shame is her han. Shame for surviving two wars while those around her suffered and perished, shame for never speaking out for justice, and shame for continuing to live when she never understood the point of her life.  
- Emi's grief was buried beneath Jeju International Airport. At the time it was a military airfield, abandoned by the Japanese imperial air force when they left the island after the Second World War ended. More than seven hundred political dissidents were held there (...). The prisoners were executed by firing squad, and their bodies were buried in a massive pit, one on top of the other. No one ever mentioned what was beneath the brand-new runways when the airfield was expanded into the current international airport, but thoses who had lived through the massacres never forgot. 
- In December of 2015, South Korea and Japan reached an 'agreement' over the 'comfort women' issue, and both countries hoped to resolve the conflict once and for all, so they could move forward in more amicable international relations. (...) Japan offered South Korea terms, and one of them was the removal of the Statue of Peace, erected on private land across the Japanese embassy in Seoul. Removing this statue is the first step towards the denial of women's history in South Korea. The halmoni rejected this 'agreement' and continue to seek a true resolution because they believe Japan wishes to simply erase the unsightly history of wartime sexual slavery as though the atrocities never took place (...) 
Pyeonghwabi (the statue of peace) (...) was for me (...) the symbol representing (...) wartime rape not only of Korean women and girls, but of all women and girls the world over : Uganda, Sierra Leone, Rwanda, Myanmar, Yugoslavia, Syria, Iraq, Afghanistan, Palestine and more. The list of women suffering wartime rape is long and will continue to grow unless we include women's wartime suffering in history books, commemorate the atrocities against them in museums, and remember the women and girls we lost by erecting monuments in their honour, like the Statue of Peace.  

mardi 23 janvier 2018

Un artiste du monde flottant / An Artist of the Floating World de Kazuo Ishiguro


Octobre 1948 à juin 1950. Dans le Japon d'après-guerre, Masugi Ono, ancien artiste peintre à la retraite, est préoccupé par sa fille Noriko qui a déjà 26 ans et qu'il faut marier sachant qu'une démarche bien engagée l'année précédente n'a finalement pas aboutie, elle s'est conclue par un désengagement de l'autre famille. De ses réflexions et conversations diverses, notamment avec Noriko ou son autre plus jeune fille Setsuko (mariée à Suichi et mère de Ishiro), Ono en vient à s'interroger sur son passé et l'ombre que celui-ci pourrait projeter sur l'avenir de sa fille. Il faut dire qu'un mariage n'est pas une mince affaire et que chacune des familles fait mener des enquêtes pour s'assurer de l'honorabilité de l'autre.
Du coup, on est plongé dans la tête et le monde d'Ono qui réfléchit, revoit des épisodes et périodes de sa vie, le poids d'un père qui n'approuve pas sa vocation, ses années de formation à travailler à la production de tableaux à la chaine pour l'exportation, les années d'apprentissage chez un maître tourné vers "un monde flottant" (le monde des plaisirs et de la vie nocturne), l'art officiel au service de la nation et les années à enseigner ...

Dans cette poursuite de la découverte de l'oeuvre de Kazuo Ishiguro, on est plongé dans un Japon en pleine mutation présenté au travers de trois générations : celle d'Ono qui représente la génération d'avant-guerre portant le poids moral de la guerre et de ses conséquences ainsi que la mémoire d'un monde en voie de disparition, celle de ses filles et de leurs maris lancés dans la reconstruction, porteuse d'espoir dans une société qui fait table rase du passé et enfin, celle d'Ishiro, le petit-fils qui grandit dans un monde ouvert sur l'occident sous influence de la culture américaine procurant quelques passages assez droles.
Le plus souvent on est toutefois dans le monde intérieur d'Ono avec sa perception des choses, l'impression qu'il est ébranlé par un poids moral lourd du fait de sa participation aux événements de son époque, porté par la conviction d'y avoir occupé une place d'artiste de premier plan ... des impressions sur lesquelles on finit par s'interroger parce qu'elles semblent parfois exagérées et en décalage avec la réalité et le vécu des autres personnages.

Des souvenirs, de la nostalgie, des questions touchant au sens de la vie, de la lenteur et un récit porté par la qualité de l'écriture ainsi que la manière subtile dont il est organisé. Une seule difficulté peut-être, sur les transitions d'âge d'Ono qui ne sont pas toujours nettes, qu'on imagine encore jeune alors qu'il est déjà âgé ou inversement mais qui finalement ne sont peut-être qu'une manifestation du monde flottant caractérisant, aussi, la vie de tout individu. Enfin, on aimerait peut-être en savoir plus sur ces années qui semblent peser le plus sur le personnage alors qu'elles ne sont finalement que très pudiquement et brièvement évoquées, en entrefilet, au travers de la mort d'un fils en Mandchourie et de celle de l'épouse pendant les bombardements.

Pas forcément le genre de livre que je préfère mais une bonne lecture laissant une marque intéressante.

Du même auteur, voir aussi :
Quand nous étions orphelins / When we were orphans

Titre original : An Artist of the Floating World
Titre français : Un artiste du monde flottant
Auteur : Kazuo Ishiguro
Première édition : 1986
Prix Nobel de Littérature 2017

Tiré du livre:
- When you are young, there are many things which appear dull and lifeless. But as you get older, you will find these are the very things that are most important to you. 
- Those who sent the likes of Kenji out there to die these brave deaths, where are they today ?  They're carrying on with their lives, much the same as ever. Many are more successful than before, behaving so well in front of the Americans, the very ones who led us to disaster. And yet it's the likes of Kenji we have to mourn. This is what makes me angry. Brave young men die for stupid causes, and the real culprits are still with us. 
- It's hard to appreciate the beauty of the world when one doubts its very validity.   
- It's just that in the end we turned out to be ordinary men. Ordinary men with no special gifts or insight. It was simply our misfortune to have been ordinary men during such times.
-Army officers, politicians, businessmen, (...) they've all been blamed for what happened to this country. But as for the likes of us, Ono, our contribution was always marginal. No one cares now what the likes of us and me once did. They look at us and see only two old men with their sticks. (...) We're the only ones who care now. The likes of you and me, Ono, when we look back over our lives and see they were flawed, we're the only ones who care now. 

dimanche 21 janvier 2018

Les délices de Tokyo de Durian Sukegawa


Chez Doraharu on prépare et on vend des dorayaki, des confiseries japonaises confectionées avec deux petites crêpes fourrées de an, de la pâte de haricot rouge. À proximité d'un cerisier qui rythme les saisons, l'échoppe vivote, tenue et gérée sans grande passion par un Sentaro qui se rêvait écrivain mais qui travaille là pour payer une dette à la suite d'errements de jeunesse.
Un jour, Tokue, une vieille femme aux mains toutes tordues lui propose ses services pour confectionner la pâte de haricot rouge afin de remplacer la version industrielle "sans âme" qu'il utilise. Il refuse mais la vieille dame est persévérante, elle sait "écouter les haricots" pour préparer une pâte sans pareil et puis s'il pouvait augmenter son chiffre d'affaires, Sentaro pourrait peut-être rembourser plus rapidement ses dettes. Commence alors une collaboration "sous condition" dans laquelle chacun trouve son compte tout en gardant ses secrets même si des liens plus profond finissent par se développer avec en corollaire, des transformations personnelles et la levée des mystères ...

Une douce histoire d'amitié et de solidarité, pas forcément très gaie, avec ses leçons de vie intergénérationnelles et un thème sous-jacent, celui de la maladie et de l'ostracisme qui, à une époque pas si lointaine, pouvait signifier une exclusion totale de la société, une situation qui a pu perdurer "de fait" alors qu'elle n'avait plus lieu d'être, portée par l'habitude, la peur et l'ignorance.
Une histoire à la douceur toute simple, facile à lire, rythmée par le cycle des saisons du cerisier. Un livre que j'ai ouvert au bon moment et une ambiance que j'ai appréciée parce qu'elle constituait une bonne transition, sans prise de tête, après un roman particulièrement dur (Le moine aux yeux verts).

Un petit délice sans prétention, à déguster comme tel !

[Nota : je n'ai pas vu l'adaptation cinématographique qui en a été faite - 8 nomination à Cannes 2015 - mais en lisant le livre, j'avais en tête des images du film "printemps, été, automne, hiver, printemps..." du Coréen Kim Ki-duk, magnifique esthétiquement mais qui m'avait finalement pas mal ennuyé par sa lenteur ... Du coup, même si j'ai relativement apprécié le livre, je ne suis pas certaine d'avoir envie d'en voir le film.]   
  
Titre : Les délices de Tokyo
Auteur : Durian Sukegawa
Première édition : 2013
Prix des lecteurs Poche 2017 

jeudi 11 janvier 2018

Quand nous étions orphelins / When we were Orphans de Kazuo Ishiguro


Christopher Banks a grandi à Shanghai dans la concession anglaise jusqu'à la disparition de ses parents survenue alors qu'il avait environ une dizaine d'années. Une enfance au début du 20ème siècle dont il lui reste des brides de souvenirs, l'amitié avec son petit voisin japonais Akira, la nounou Mei Li, une mère engagée dans la lutte contre l'opium aux côtés de l'oncle Philip ... Rapatrié en Angleterre par la compagnie de son père, il grandira en profitant d'une rente héritée de ses parents, confié à la garde d'une vieille tante. À l'age adulte, les cercles de la haute société lui sont ouverts et le jeune homme trace sa voie en tant que détective un peu idéaliste oeuvrant pour un monde meilleur avec une réputation d'efficacité de plus en plus affirmée. Une fois ses armes bien aiguisées, il retourne à Shanghai pour tenter de résoudre l'enquête sur la disparition de ses parents alors que la ville est asiégée, les étrangers témoins de la bataille qui fait rage entre japonais et chinois à l'orée de la deuxième guerre mondiale ...

 Notre destin, à nous et à nos semblables, est d'affronter le monde comme les orphelins que nous sommes, 
pourchassant au fil de longues années les ombres de parents évanouis.

J'avais envie de lire Kazuo Ishiguro, récipiendaire du prix Nobel de littérature 2017, et porté mon choix sur ce livre ... mais je me suis rendue compte au fil des pages qu'il m'était déjà passé entre les mains, ça arrive ! Si cette histoire n'était donc pas une véritable nouveauté, j'ai tout de même eu beaucoup de plaisir à redécouvrir ce texte, la finesse de l'écriture, l'élaboration de la trame, les personnages, le contexte historique et sociétal de l'Angleterre mondaine et coloniale, la relation alambiquée avec Sarah, l'amitié inconditionnelle avec le petit voisin japonais avec ses non-dits et ses sous-entendus culturels ... Bien qu'il ne soit pas le plus central, le personnage d'Akira est attachant et intéressant pour sa sensibilité et ses tiraillements d'enfant expatrié exposé à une autre culture que celle dont il est originaire, le poids de sa partie nippone se révèlant particulièrement impitoyable dans le contexte de l'époque.

"Auteur britannique d'origine japonaise", si le nom de Kazuo Ishiguro est on ne peut plus japonais, la plume n'en est pas moins très anglaise*, enrichie de la pertinance de celui qui a grandit avec une double culture. Après cette relecture, l'envie est là pour explorer d'autres de ses textes ... 

Note :
* Pas plus britannique non plus que son Les Vestiges du jour / The Remains of the Days  immortalisé à l'écran par Anthony Hopkins dans le role du majordome.

Titre original : When we were orphans
Titre français : Quand nous étions orphelins
Auteur : Kazuo Ishiguro (Prix Nobel de littérature 2017)
Première édition : 2000

lundi 17 juillet 2017

La mémoire retrouvée / The Hare with Amber Eyes d'Edmund de Waal



Edmund de Waal est un céramiste anglais connu. C'est aussi un descendant Ephrussi, une famille de banquiers juifs originaires d'Odessa qui avait fait fortune dans le commerce de grains avant d'étendre son empire financier et son influence à Vienne et à Paris, à l'égal des Rotschild et des Camondo.
Quand il hérite d'une collection de 264 Netsuke* léguée par son grand oncle au début des années 2'000, Edmund de Waal va mener une enquête quasi-obsessionnelle pendant laquelle il délaisse son métier afin de reconstituer le parcours suivi par ces objets avant qu'ils n'arrivent jusqu'à lui. En se basant sur des documents de famille, des archives, des publications d'époque, des livres, des témoignages, des voyages pour retourner aux sources, Edmund de Waal retrace non seulement l'histoire de ces objets au sein de sa famille mais aussi et surtout celle de ses ascendants dans le contexte historique des époques traversées ... à Paris, Vienne et au Japon ... de celui qui a acheté la collection - Charles le mondain parisien amoureux des arts et ami des artistes, modèle probable du personnage de Charles Swann créé par Proust - jusqu'au grand-oncle Iggie qui l'a lui a léguée après un sauvetage miraculeux par la fidèle servante, Anna, au moment de la déferlante nazie ...

Ce livre est né de la recherche personnelle d'Edmund de Waal pour en savoir plus sur une collection particulière d'objets. Une histoire tellement passionnante que ceux à qui il la confiait lui ont conseillé de l'écrire. Dans sa démarche, on sent que l'auteur est scrupuleux, ses recherches très approfondies, si bien qu'il donne beaucoup de détails en essayant de rendre une image aussi fidèle que possible de ses personnages tout en laissant parfois libre cours à son imagination.
Un livre très intéressant pour l'aspect témoignage et sa remise en contexte qui couvre un siècle et demi d'histoire.

* Nota :
Avant l'ère Meiji, le Netsuke était un objet vestimentaire traditionnel japonais : de petits objets qui pendaient à la ceinture, finement sculptés, en matériaux divers, plus ou moins précieux, qui constituaient de véritables œuvres d'art miniatures.

Citations du livre :
- Yanagi [Soetsu], a philosopher, art historian and poet, had evolved a theory of why some objects - pots, baskets, cloth made by unknown craftsmen - were so beautiful. In his view, they expressed unconscious beauty because they had been made in such numbers that the craftsman had been liberated from his ego.
- With languages, you are at home anywhere.
- Great patronage comes through the astute use of money and is not hereditary.
- It is an interesting question for any artist: how long must you go on feeling grateful once someone has bought your work ?
- Losing things can sometimes gain you space in which to live. 
- Objects have always been carried, sold, bartered, stolen, retrieved and lost. People have always given gifts. It is how you tell their stories that matters. (...) It is not just things that carry stories with them. Stories are a kind of thing, too. Stories and objects share something, a patina.(...) Perhaps patina is a process of rubbing back so that the essential is revealed.

Titre original : The Hare with Amber Eyes, a hidden inheritance
Titre français (titre initial) : La mémoire retrouvée, l'incroyable destin de la collection Ephrussi
Titre français (éditions plus récentes) : Le Lièvre aux yeux d'Ambre, une collection mythique, un siècle d'histoire : splendeur et déclin de la famille Ephrussi
Auteur : Edmund de Waal
Première édition : 2010