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dimanche 19 septembre 2021

Et vous, comment vivrez-vous ? / How do you live? De Yoshino Genzaburô

A Tokyo, dans le Japon des années 1930, Copper est un collégien de 15 ans. Il vit avec sa mère et depuis le décès de son père, son oncle joue le rôle de figure paternelle pour le guider dans la vie et faire de lui un homme de bien dans le sens humaniste du terme. C'est ainsi que les petits évènements rythmant sa vie quotidienne - une visite à Tokyo, ses amis, l'école, etc - sont autant de prétextes à réflexion, touchant finalement des questions existentielles et des sujets aussi variés que les sciences, l'économie, la sociologie ou la philosophie. 
 
Roman initiatique publié il y 84 ans pour un public "jeunesse", c'est devenu un "classique" de la littérature japonaise qui garde toute sa fraîcheur ; dans sa façon d'aborder les choses et son ambition, il n'est pas sans rappeler Le monde de Sophie de Jostein Gaarder. Parce qu'il prônait la curiosité et le questionnement permanent, ce livre avait été jugé subversif dans le Japon totalitariste de l'époque n'acceptant aucune remise en cause l'ordre établi, qui l'avait interdit pendant la guerre. Il fut ensuite republié des dizaines de fois et conserve aujourd'hui toute sa pertinence. 
 
C'est après la découverte de Âme brisée de Akira Mizubayashi que j'ai enchaîné sur ce Et vous, comment vivrez-vous ? / How do you live ?. Ce petit livre occupe une place très particulière dans le roman, la vie et le cœur du personnage principal qui y indiquait, je cite :
 
C'est un livre magnifique. En pleine période de folie fasciste et d'engouement militariste et ultra nationaliste, Yoshino à eu l'audace d'écrire, à l'intention des jeunes Japonais, un livre qui prônait l'usage critique de la raison et défendait la supériorité éthique de l'amitié des égaux par rapport à la soumission rampante et aveugle à l'égard des aînés et des dominants. 
Je crois que mon père voulait faire de moi un jeune homme capable de garder sa lucidité en toute situation, de ne pas succomber à la folie collective et de s'insurger contre les aberrations...
 
Un livre de référence qui a traversé le temps sans prendre une ride, à mettre entre toutes les mains, jeunes ou moins jeunes, à portée universelle avec au passage, une jolie découverte du Tokyo d'avant-guerre. 

Titre français : Et vous, comment vivrez-vous ?
Titre anglais : How do you live ?
Auteur : YOSHINO Genzaburô
Première édition : 1937

lundi 6 septembre 2021

Voyage aux confins de l'esprit / How to change your mind de Michael Pollan

Après la lecture de Qui sont les anges gardiens de Samuel Socquet et de Nos âmes oubliées de Stéphane Allix j'ai eu envie de creuser certains thèmes développés dans ces ouvrages pour en savoir plus. C'est ainsi que je me suis plongée dans ce livre cité en référence/bibliographie, "Voyage aux confins de l'esprit / How to Change your Mind de Michel Pollan". Cet écrivain, journaliste au New York Times est aussi un auteur scientifique spécialisé dans les plantes et la nutrition si bien que la question des psychédéliques - au travers notamment des "champignons hallucinogènes" et leur psylocybine* - constitue une sorte de prolongement de son domaine de prédilection. 

Dans cet essai, il nous entraîne dans une quête à la fois personnelle et journalistique sur les traces de ces drogues psychédéliques au parcours semé d'obstacles : objets d'études pleines de promesses après la seconde guerre mondiale et la découverte du LSD synthétique, démonisées et totalement interdites à la fin des années 1960 sur des critères plus politiques que scientifiques rationnels et connaissant, de nos jours, un très discret retour en grâce qui permettra peut-être de les sortir officiellement de la clandestinité dans laquelle elles sont toujours plongées. Les perspectives d'applications sont aujourd'hui prouvées et bien réelles pour certaines maladies mentales (dépression, dépendance, anxiété), pour les malades en phases terminale et fonctionne aussi, pour des individus issus de la population générale, comme clé d'ouverture individuelle au niveau de la conscience.
 
Esprit cartésien confronté à une expérience qualifiée de mystique, Michael Pollan nous offre une étude passionnante, étayée et rationnelle, très complète, faite de témoignage à la première et à la troisième personne, d'éléments historiques, sociologiques, anthropologiques, scientifiques et médicaux qui, au-delà de la question des "altérations psychiques" provoqués par l’absorption de substances psychédélique nous entraîne sur les chemins de la conscience et de ses mystères, le sens de la vie et de la mort, notre place dans l'univers.
 
Facile à lire malgré certaines répétitions et longueurs. Un ouvrage de vulgarisation pour se mettre à la page avec beaucoup d'éléments de réflexion sur la conscience vers laquelle semblent finalement converger des domaines très différents commençant à communiquer et à s'enrichir les uns les autres (sciences, chamanisme, méditation, etc.). Fascinant !   
 
 * J'ai d'ailleurs noté tout un chapitre dédié au monde des champignons, captivant !
 
Tirés du texte :
Something important, and special, about psychedelics : the critical influence of "set" and "setting". Set is the mind-set or expectation one brings to the experience, and setting is the environnement in which it takes place. 
Compared with other drugs, psychedelics seldom affect people the same way twice, because they tend to magnify whatever's already going on both inside and outside one's head.
 
What is striking about this whole line of clinical research is the premise that it is not the pharmacological effect of the drug itself but the kind of mental experience it occasions - involving the temporary dissolution of one's ego - that may be the key to changing one's mind. 
 
Psychedelics are far more frigthening to people than they are dangerous. Many of the most notorious perils are either exaggerated or mythical. It is virtually impossible to die from an overdose of LSD or psylocybin, for example, and neither drug is addictive. After trying them once, animals will not seek a second dose, and repeated use by people robs the drugs from their effect. 
 
 The efficiencies of the adult mind, useful as they are, blind us to the present moment. We're constantly jumping ahead to the next thing. We approach experience much as an artificial intellingence (AI) program does, with our brain continually translating the data of the present into terms of the past, reaching back in time for the relevant experience, and then using that to make its best guess as to how to predict and navigate the future. 

The term "psychedelic", coined in 1956, is etymologically accurate. Drawn from the Greek, it means simply "mind manifesting", which is precisely what these extraordinary molecules hold the power to do. 
 
Dalai Lama had said, that the idea that brains create consciousness - an idea accepted without question by most scientists-"is a metaphysical assumption, not a scientific fact."
 
[Stanislav] Grof, who has guided thousands of LSD sessions, once predicted that psychedelics "would be for psychiatry what the microscope is for biology or the telescope is for astronomy. These tools make it possible to study important processes that under normal circumstances are not available for direct observation."
 
[Richard Griffith]. I've given lots of drugs to lots of people, and what you get are drug experiences.
 What's unique about the psychedelics is the meaning that comes out of the experience.
 
What doomed the first wave of psychedelic research was an irrational exuberance about its potential that was nourished by the drugs themselves - that, and the fact that these chemicals are what today we would call disruptive technologies. (...)
[Leary, 1963] "Make no mistake : the effect of consciousness-expanding drugs will be to transform our concepts of human nature, of human potentialities, of existence."
 
LSD was tryly an acid, dissolving almost everything with which it came into contact, beginning with the hierarchies of the mind (the superego, ego, and unconsciousness) and going on from there to society's various structures of authority and then to lines of every imaginable kind : between patient and therapist, research and recreation, sickness and health, self and other, subject and object, the spiritual and the material.  
 
Other societies have long and productive experience with psychedelics, and their examples might have saved us a lot of trouble had we only known and paid attention. The fact that we regard many of these societies as "backward" probably kept us from learning from them. But the biggest thing we might have learned is that these powerful medicines can be dangerous- both to the individual and to the society-when they don't have a sturdy social container : a steadying set of rituals and rules-protocols-governing their use, and the crucial involvement of a guide, the figure that is usually called a shaman.
 
"Consciousness narrows as we get older," Gopnik says."Adults have congealed in their beliefs and are hard to shift (...) whereas children are more fluid and consequently more willing to entertain new ideas. If you want to understand what an expanded consciousness looks like, all you have to do is have tea with a four-year old."

It's still early days in our understanding of consciousness, and no single one of our vocabularies for approaching the subject -the biological, the psychological, the philosophical, or the spiritual-has yet earned the right claim it has the final word.

Jeffrey Guss (...) interprets what happens during the session in terms of the psilocybin's "egolytic" effects-the drug's ability to either silence or at least muffle the voice of the ego. In his view, which is informed by his psychoanalytic training, the ego is a mental construct that performs certain functions on behalf of the self. Chief among these are maintaining the boundary between the conscious and the unconscious realms of the mind and the boundary between self and other, or subject and object. It is only when these boundaries fade or disappear, as they seem to do under the influence of psychedelics, that we can "let go of rigid patterns of thought, allowing us to percieve new meanings with less fear." 
 
Existencial distress at the end of life bears many of the hallmarks of a hyperactive default network, including obsessive self-reflection and an inability to jump the deepening grooves of negative thinking. The ego, faced with the prospect of its own extinction, turns inward and becomes hypervigilant, withdrawing its investment in the world and other people. The cancer patients I interviewed spoke of feeling closed off from loved ones, from the world, and from the full range of emotions; they felt, as one put it, "existentially alone".
(...)
These medicine may help us construct meaning, if not discover it.
 (...)
However it works, and whatever the vocabulary we try to explain it, this seems to me the great gift of the psychedelic journey, especially to the dying : its power to imbue everything in our field of experience with a heightened sense of purpose and consequence. (...) To situate the self in a larger context of meaning, whatever it is - a sense of oneness with nature or universal love-can make extinction of the self somewhat easier to contemplate.

[Bertrand Russell] An individual human existence should be like a river : small at first, narrowly contained within its banks, and rushing passionately past rocks and over waterfalls. Gradually, the river grows wider, the banks recede, the water flows more quietly, and in the end, without any visible break, they become merged in the sea, and painlessly lose their individual being.
 
The usual antonym for the word "spiritual" is "material". That at least is what I believed when I began this inquiry-that the whole issue with spirituality turned to a question of metaphysics. Now I'm inclined to think a much better and certainly more useful antonym for "spiritual" might be "egotistical". Self and spirit define the opposite ends of a spectrum, but that spectrum needn't reach clear to the heavens to have meanings for us. 
 
A spiritual experience does not by itself make a spiritual life. 
Integration is essential to making sense of the experience, whether in or out of the medical context. 
Or else it remains just a drug experience.  
 
Sur la question de la conscience, voir aussi :
 
Titre original : How to change your mind (The new science of psychedelics)
Titre français : Voyage aux confins de l'esprit (Ce que le LSD et la psillocybine nous apprennent sur nous-même, la conscience, la mort, les addictions et la dépression)
(Titre édition poche : les nouvelles promesses des psychotropes)
Auteur : Michael Pollan
Première édition : 2018 

mercredi 10 mars 2021

Le dernier Hyver de Fabrice Papillon

Le livre commence par l'évocation d'Hypatie, philosophe et mathématicienne sauvagement assassinée à Alexandrie en 415 après JC par des fanatiques chrétiens. Mais avant de mourir,  la savante a eut le temps de protéger un précieux manuscrit, fruit de ses recherches, qui servira de fil rouge au roman dont il tisse la trame en se faufilant à travers les siècles et l'alternance des chapitres, oscillants entre passé et présent.  

Été 2018, Paris. Brillante étudiante en biologie, Marie commence un stage à la police scientifique et se retrouve, dès le premier jour, mélée à une enquête placée sous la responsabilité de Marc Brunier, commandant à la brigade criminelle, vieux de la vieille qui s'accroche encore au légendaire quai des Orfèvres en train de fermer ses portes. Les voilà liés par le meurtre épouvantable d'une très jeune femme dont les restes ont été mis en scène dans une boutique Hermès où ils ont été retrouvés, placés au coeur d'une scène de crime soigneusement aseptisée, sans le moindre indice. D'autres assassinats pareillement ritualisés suivront avec leurs lots d'indices qui prennent, pour Marie, au delà de leur part de mystère scientifique à élucider, une dimension de plus en plus ésotérique et personnelle...

Thriller français historico-ésotérico-biologico-scientifique dont l'ambition et l'ambiance du scénario ne sont pas sans rappeler le Da Vinci Code de Dan Brown. Un roman divertissant, très dans l'air du temps avec une société secrète reposant non pas sur une fraternité mais sur une sororité qui permet de mettre en lumière toute une série de femmes savantes ayant marqué le temps, d'Hypatie à Marie et Irène Currie en passant par Élisabeth I d'Angleterre ou Émilie de Chatelet. 
Certains éléments, en particulier la finalité de la secte ont un côté un peu "jusque boutiste parfois tiré par les cheveux" mais ça n'enlève rien à cette lecture haletante dans laquelle il faut se laisser embarquer sans se poser trop de questions. D'autant moins que le livre est très documenté car en plus des aspects historiques, on découvre aussi le monde fascinant des méandres des sous-sols de Paris ou encore des éléments scientifiques passionnants, relatifs notamment au clonage, aux questions d'éthique et aux finalités de la recherche. Et sur ces derniers aspects, on peut faire confiance à l'auteur pour connaître son sujet, Fabrice Papillon est journaliste et producteur de documentaires scientifiques, c'est sa spécialité ! 

Pour l'anecdote, c'est une tante et le patronime de l'auteur qui m'ont fait ouvrir ce livre parce que ce nom de famille léger est aussi celui d'une de nos ancêtres... Une raison pas plus mauvaise qu'une autre pour découvrir un auteur (un lointain cousin ??) surtout quand le résultat est gagnant : un rythme soutenu, une histoire bien ficelée, une lecture facile, prenante et instructive, des personnages parfois racambolesques mais attachants, des figures féminines du monde de la science nombreuses et (re)-mises à l'honneur (j'ai trouvé le cas de Rosalind Franklin/découvertes sur l'ADN particulièrement intéressant), des lieux qu'on re-découvre d'une autre façon sans oublier toutes les informations qu'on peut grappiller au fil des pages, bref, un excellent thriller français (cocorico), parfait pour les amateurs du genre !

Titre : le dernier hyver
Auteur : Fabrice Papillon
Première édition : 2017

dimanche 21 février 2021

La consolation de l'ange de Frédéric Lenoir

 

Après une tentative de suicide, Hugo, 20 ans, est à l'hôpital où il partage la chambre de Blanche, une vieille dame en fin de vie. Une rencontre improbable donnant prétexte à un dialogue entre deux êtres qui vont, à coup de tâtonnements et de confidences, se livrer l'un à l'autre en abordant des questions philosophiques, métaphysiques et spirituelles essentielles sur le sens de la vie, la mort, la liberté, l'amour, la famille, le bonheur, etc.
 
Un beau texte joliment écrit, émaillé de poèmes - Victor Hugo, Beaudelaire, etc. - faisant également référence de façon très abordable et lumineuse à de grands philosophes tels que Spinoza. Au fil des secrets dévoilés, je me suis laissée émouvoir, emportée par cette amitié inattendue source de résilience, d'humanité et d'universalité transgénérationnelle.
 
Un livre arrivé entre mes mains un peu par hasard, que je l'ai lu d'une traite ; facile et rapide à lire, il ne tombe pas pour autant dans la facilité que j'associe souvent aux romans "feel-good", un sentiment qui transpire au fil des pages mais, pour une fois, dans le sens le plus positif que je puisse donner au terme. 
 
Je ne connaissais pas l'auteur alors que, renseignements pris, je m'aperçois que c'est "une pointure" qui compte plus d'une cinquantaine d'ouvrages à son actif, romans, essais, théâtre, encyclopédie, etc. 
Un esprit curieux tourné vers une spiritualité bien conçue et clairement énoncée, vers lequel je n'hésiterai sans doute pas à retourner m'abreuver.    
 
Simple mais pas simpliste, efficace.     
 
Titre : La consolation de l'ange
Auteur : Frédéric Lenoir
Première édition : 2019

jeudi 16 janvier 2020

Tout dort paisiblement sauf l'amour de Claude Pujade-Renaud

"Dans cette vie, elle vous appartient ; dans l'histoire, elle sera à mes côtés." 
"Vous la rendrez heureuse en cette vie - Je veillerai à son immortalité."

En 1855, à Sainte-Croix, aux Antilles Danoises, Régine Olsen-Schlegel apprend le décès de son ancien fiancé, Soren Kierkergaard. Des fiançailles engagées l'année de ses 18 ans, qui n'avaient duré qu'un an, entre septembre 1840 et août 1841, avant d'être rompues brutalement et sans explications par celui qui deviendra l'un des plus célèbres philosophes/écrivains/poètes danois. Deux ans après cette rupture, la jeune femme accepta la demande en mariage de Frederick Schlegel, son ancien précepteur, érudit qui mena une riche carrière dans la fonction publique, gouverneur aux Antilles Danoise chargé d'y éradiquer l'esclavage aboli en 1848, puis membre du conseil municipal de Copenhague, l'"Athènes du Nord", dont il deviendra aussi le maire.

Dans ce roman, nous partageons la vie et les pensées de Régine, parfois celle de son mari ou d'autres personnages proches d'elle et de Kierkergaard, avec des dialogues, des correspondances et des interrogations qui nous font finalement découvrir, à travers eux, le penseur, son œuvre, son influence sur l'époque. Un peu comme dans l'ombre de la lumière qui relatait l'histoire d'Élissa, égérie cachée de Saint-Augustin, Claude Pujade-Renaud rend vie et hommage à la "femme de l'ombre" qui se cache derrière l'œuvre d'un grand homme, cette fois, Soren Kierkengaard.

Une relation brève mais suffisamment marquante pour que les vies de Régine et Soren soient indissociables, base d'un étrange triangle complété par Frederick. Considéré comme le précurseur de l'existentialisme, Soren était le petit fils d'un "petit gardien de moutons" ayant fait fortune dans le commerce de la laine. Victime de la "mélancholie familiale", il était l'un des deux fils survivants d'une famille de sept enfants semblant marquée par une malédiction qui emportait ses membres avant l'âge de 33 ans. Au regard de son parcours, de la marge fine entre folie et génie et de sa relation privilégiée avec Régine, ses différents écrits son relus, cités et analysés par les personnages pour leur redonner du sens : discours édifiants, Journal du séducteur, l'instant, Le Lis des champs et l'oiseau du ciel, La reprise, Ou bien... Ou bien, Coupable non coupable, Crainte et tremblement, Point de vue explicatif de mon œuvre, etc

Un très beau roman qu'on lit presque d'une traite, emportés vers une autre époque, dans le sillage de ces personnages avec lesquels on vit, le temps d'un livre, alors qu'ils nous apportent comme une évidence leur éclairage sur la personnalité et l'œuvre entière de Kierkengaard.

Tiré du texte :
Presque neuf mois entre ce signe d'adieu et son décès. 
Comme si, en partant aux antipodes, j'avais accouché de sa mort. La seule grossesse que je connaîtrais ?

Frederick affirme qu' on ne saurait le classer parmi les philosophes, en tout cas pas un philosophe traditionnel. 
Selon lui, ce serait plutôt un penseur religieux. Mais également un poète et un romancier.

"je souhaite ici exprimer que je fus et demeure aussi obligé par les fiançailles que par un mariage,
 et c'est pourquoi mon héritage lui revient exactement comme si nous avions été mariés."

Cette œuvre considérable, ces milliers de pages foisonnante, novatrices, ont été publiées en sept années, de 1843 à 1850, 
entre trente et trente-sept ans ! (...) l'essentiel avait été élaboré (...) dans le sillage de la souffrance et de la séparation.

Le premier grand amour de Soren Kierkengaard fut entre son père et lui. Ce qui n'altère en rien celui qu'il me voua.
 Comme je peux dire : j'aime Frederick, sans renier mon lien à Soren. 

Comment parvient-il à concilier ce thème essentiel chez lui- choisir son existence, devenir soi (...)-
avec le thème augustinien, luthérien (...) : l' homme ne peut rien sans la grâce divine ? (...)
 M'est simplement revenu une phrase de lui :"Tout dort paisiblement sauf l'amour." 

Me revient un passage de je ne sais plus quel ouvrage : tu compares le lecteur à un oiseau picorant ce qui fait sens pour lui, 
ou plutôt donnant sens à ce qui est écrit et n'est jamais figé puisque, selon toi, 
ne saurait exister une signification unique par l'auteur, le lecteur est créateur.

Titre : Tout dort paisiblement sauf l'amour 
Auteur : Claude Pujade-Renaud
Première édition : 2016

vendredi 6 décembre 2019

D'ailleurs les poissons n'ont pas de pieds de Jon Kalman Stefansson

À quel moment donnons-nous la version correcte d'une histoire, et quelle est la juste perception du monde ? 

Après dix ans d'un exil choisi, au Danemark, Ari rentre en Islande avec une lettre de sa belle mère et un diplôme et une vieille photo envoyés par son père malade. Nous voilà plongés dans son histoire, ses souvenirs, sa mère morte alors qu'il était tout jeune, son père avec lequel il n' arrive pas à communiquer, une famille -sa femme et ses trois enfants- qu'il a quitté sur un coup de tête, dépassé par un mouvement de colère et d'humeur un matin au petit déjeuner.

Le roman "saute" d'une époque à une autre, comme des pensées, sans chercher à les relier (les périodes du retour, de l'adolescence et celle plus lointaine des grands parents Margret et Oddur), un récit "vécu" par Ari d'une part et "raconté" d'autre part par un narrateur très proche mais dont on n'arrive pas à établir le lien exact avec le personnage central.

Une histoire presque statique et sans véritablement d'action (Réflexion autobiographique ? Suite à venir dans un autre livre ?), nourrie de réflexions sur la vie, la mort, la société actuelle et plus ancienne, les rapports humains, la sexualité.
Une lecture parfois difficile, parfois déroutante ou frustrante parce qu'elle laisse un goût d'inachevé et l'envie d'en savoir plus : on reste sur sa faim avec l'impression de suivre un chemin dans le brouillard parsemé de petits cailloux mais en se demandant où tout cela va bien pouvoir nous mener sans jamais avoir de réponse.
L'écriture est belle et riche, pleine de digressions et magnifiquement évocatrice des réalités de l'Islande aussi bien historiques que sociales ou géographiques, différentes de la superficialité des images de cartes postales.

Un roman peu conventionnel et intrigant, efficace pour stimuler les méninges en couvrant un large spectre de sujets de réflexion liés à la condition humaine.
"Challenging"!

Extraits du texte :
La mort est la fin de tout, elle est celle qui nous impose le silence, nous arrache le crayon au milieu d'une phrase, éteint l'ordinateur, masque le soleil, la mort est une impasse absolue, nous ne saurions porter aucun commencement à son crédit ; cela, nous devons nous l'interdire. Elle est l'argument ultime de Dieu, née lorsque, de désespoir sans doute, ce dernier à combiné cruauté et absence, confronté à l'échec manifeste de sa Création. Pourtant, chaque mort porte en son sein une vie nouvelle-

Les souvenirs sont de gros blocs de pierre que je traîne derrière moi. Est-il donc pesant de se souvenir ? (...) Non, ça ne vaut que pour les choses que tu regrettes ou que tu aimerais oublier-ce sont les regrets qui pèsent le plus lourd. 

La poésie est importante, ce que n'est pas son auteur. 

Ari regarde les cartes postales (...) ces cartes ne sont aucunement l'Islande réelle, mais la vision fantasmé que nous en avons, elles font abstraction du vent, des déchaînements du climat, de ses caprices, ne montrent pas l'humidité, ne montrent pas les chevaux ruisselants de pluie, ni les bourrasques, les averses de neige, les jours gris (...) 

Les choses qu'on tait entrent toujours plus facilement dans nos cœurs et il faut plus d'efforts pour les en extirper alors qu'il est plus facile de protester et de s'élèver contre des choses dites ou écrites afin de leur imposer le silence. 
Nous pouvons faire taire les mots, mais pas nos doutes. 

Nous n'agissons que peu, sans doute parce que nous sommes trop heureux : les gens qui ne manquent de rien n'ont aucune raison de partir en guerre pour changer le monde. Ceux qui s'emploient à diriger nos existences le savent (...) leur objectif est simplement de faire perdurer cette situation. Ou bien, si tu préfères, d'entretenir le principe d'absurdité.

Quelle est notre nature profonde, quel est le point de vue adéquat, cette nature profonde est-elle une illusion, peut-être ne sommes-nous rien de plus qu'un récipient rempli à ras bord de pensées dominantes, de points de vue consensuels, peut-être n'entrevoyons-nous presque jamais ce qu'est une pensée libre au fil de notre vie, sauf à travers quelques fulgurances bien vite étouffées, aussitôt éteintes par les idées croupies et rances que distillent les informations, la publicité, les films, les chansons à succès (...)

Comment lutter contre ceux qui sont morts dans leur jeunesse, ceux qui reposent au creux des souvenirs, s'embellissent et se bonifient chaque année tandis que nous, les autres, vieillissons, grossissons, notre poitrine s'affaisse, notre démarche devient plus raide, notre regard perd son éclat, notre pensée sa fulgurance, nous commettons des erreurs, tenons des propos idiots ou maladroits, des mots qui blessent ou abîment ; les morts, eux, ne commettent aucun impair, ils ne sont jamais insupportables le matin, ne pètent pas à la table du petit-déjeuner, n'oublient jamais leur slip sur le bord de la baignoire, ne sont jamais de mauvaise humeur, jamais injustes, égoïstes, colériques, les morts se contentent de briller, figés dans le souvenir. 

Les poèmes ont sans doute le pouvoir de sauver le monde, mais ceux qui les lisent sont si peu nombreux, et leur nombre va diminuant : ils sont une ethnie en voie d'extinction. On devrait d'ailleurs leur accorder le statut d'espèce protégée et il faudrait que l'UNESCO pense à les inscrire au patrimoine de l'humanité.

Du même auteur :
Entre ciel et terre

Titre français : D'ailleurs, les poissons n'ont pas de pieds
Titre anglais : Fish have no feet
Auteur : Jon Kalman Stefansson
Première édition : 2013

jeudi 8 août 2019

La montagne de l'âme / Soul Mountain de Gao Xingjian


"The true traveller is without goal, it is the absence of goals which creates the ultimate traveller."

Avec La montagne de l'âme/Soul Mountain, Gao Xingjian nous entraîne à travers la Chine des années 1980. Un périple traversant des paysages millénaires, marqué de rencontres au cours desquelles le narrateur partage son expérience intime et recueille des témoignages, des mythes et des légendes dans une Chine encore traumatisée par la révolution culturelle. Des explorations également très personnelles, qui passent par le voyage intérieur, les questions existencielles du moi.

Un ouvrage non linéaire dans lequel on "saute" littéralement d'un chapitre à l'autre, au gré de l'auteur, sans vraiment d'enchaînement logique ou de transition. L'ensemble semble constituer un mélange de souvenirs, expériences, observations, récits, témoignages, interrogations personnelles, mythes, légendes, chansons folkloriques ou poésies. Des histoires plus ou moins prenantes, déroutantes pour certaines, laissées parfois sans conclusion, des réflexions sur le voyage et le sens de la vie.

Un "pavé" qui se mérite, un peu ardu à lire si bien que je m'y suis reprise à plusieurs fois avant d'en venir à bout. Qualifié de roman sans vraiment pouvoir prétendre l'être, c'est un livre destabilisant et surprenant dont j'ai avalé certains passages avec délectation alors que je me suis copieusement ennuyée à d'autres ...

Difficile à classer, ce n'est pas la première fois que je suis déconcertée par un auteur chinois !

Gao Xingjian vit en France ; en 2000, année de parution de ce premier roman, il a reçu le prix Nobel de littérature pour l'ensemble de son oeuvre.

Extrait du livre :

This is pristine natural beauty. It is irrepressible, seeks no reward, and without goal, a beauty derived neither from symbolism nor metaphor and needing neither analogies nor associations. 

For those I had wronged my death could count as a sort of compensation and for those who had wronged me I was powerless to do anything. Life is probably a tangle of love and hate permanently knotted together. Could it have any other significance? 

Philosophy in the end is an intellectual game (...)
Fiction is different from philosophy because it is the product of sensory perceptions. 

"This isn't a novel!"
"Then what is it ?" he asks.
"A novel must have a complete story."
He says he has told many stories, some with endings and others without.
"They're all fragments without any sequence, the authot doesn't know how to organize connected episodes."

Titre français : La Montagne de l'âme
Titre anglais : Soul Mountain
Auteur : Gao Xingjian
Première édition : 2000

dimanche 17 mars 2019

La méthode Schopenhauer / The Schopenhauer Cure d'Irvin Yalom

 
San Francisco, époque contemporaine.

Psychiatre réputé, Julius Hertzfeld apprend qu'il est atteint d'un cancer incurable et qu'il lui reste encore une année de "bonne vie" devant lui. Une fois intégré le choc de cette nouvelle, il décide deux choses :
- d'abord et dans la mesure du possible, ne rien changer à sa pratique - qui est au coeur du sens de sa vie.
- s'interroger ensuite sur son plus grand échec, Philip Slate, un ancien patient qui a disparu du jour au lendemain il y a une quinzaine d'année après trois années de thérapie, un personnage alors totalement associable et obsédé du sexe, enchaînant les conquêtes sans aucune satisfaction durable.

Julius retrouve facilement la trace de Philip qui lui confirme que sa thérapie n'a servie à rien, qu'il ne doit son salut qu'à Schopenhauer et qu'il s'apprête, ô surprise, à devenir lui même psychothérapeute. Pour parfaire sa formation, Philip a d'ailleurs besoin d'un tuteur et voulait justement, lui aussi recontacter Julius pour lui demander de bien vouloir le parrainer. Devant la froideur du personnage libéré de ses obessions mais pas de son associabilité, Julius hésite et y met des conditions : il faut que Philip accepte d'abord de se joindre à la thérapie d'un groupe que Julius affectionne particulièrement.
On va alors connaître et suivre ce groupe, la façon dont il va intégrer Philip, comment il continue à fonctionner avec la mort annoncée de son modérateur, comment ses membres interragissent et évoluent pendant l'année qui leur est donnée.

Troisième livre d'Irvin Yalom que j'enchaîne en quelques semaines, je suis totalement "accrochée" par cet auteur qui nous permet d'aborder la philosophie et la psychanalyse de façon aussi limpide. Yalom est un grand conteur capable de faire partager son savoir et son expérience au travers de ses histoires savamment orchestrées, ici une thérapie de groupe dont on suit le déroulé en s'attachant aux différents personnages qui viennent solder leurs problèmes avec une urgence, l'échéance donnée par la maladie de Julius. Après Spinoza (le problème Spinoza) et Nietzsche (Et Nietzsche a pleuré), nous abordons cette fois Schopenhauer, philosophe tourmenté, a priori peu sympathique, personnifié par Philip.

Psychologie des personnages et vulgarisation intelligente des idées, un brillant doublé gagnant !

Titre original :  The Schopenhauer Cure
Titre français : La méthode Schopenhauer
Auteur : Irvin Yalom
Première édition : 2005

dimanche 24 février 2019

21 Leçons pour le XXIe siècle / 21 Lessons for the 21st Century de Yuval Noah Harari


J'avais aimé Sapiens et Homo Deus en admirant la capacité de réflexion et de synthèse de l'auteur alors c'est sans aucun hésitation que je me suis jetée sur ce nouvel opus rédigé par Yuval Noah Harari, 21 leçons pour le XXIe siècle. Cette fois, le jeune historien ne développe pas une thèse sur l'histoire de l'humanité ou son avenir, il se concentre plutôt sur vingt et une questions du monde d'aujourd'hui en tentant d'y apporter ses réponses en allant au coeur des choses, en prenant parfois des risques, en relativisant et sans faux-semblant :

Pourquoi le modèle des démocraties libérales est-il en crise ? Comment expliquer l'invasion des "fake-news" ? Comment réguler la propriété des données ? L'humanité saura-t-elle surmonter ses deux plus grands défis, les questions écologiques et technologiques ? Comment l'individu peut-il  trouver une place et du sens dans le monde qui se profile ?

L'auteur développe des sujets liés aux civilisations, à l'Histoire, aux nationalismes, à l'immigration, aux religions, à la technologie, à l'ignorance, à la justice, etc. Une foultitude d'idées qui nous touchent tous, nous humains, et qui sont traités encore une fois avec brio pour alimenter une vraie pensée sur le monde et surtout, la place de l'individu en son sein. Une approche finalement assez philosophique pour aller à l'essence de l'être. 

Un auteur brillantissime à lire et à partager pour alimenter non seulement une réflexion personnelle mais aussi la discussion et le dialogue même si certaines idées sont sans doute dérangeantes pour ceux qui sont ancrés dans leurs certitudes.

Quelques "petits" extraits tirés d'un texte par ailleurs parfaitement documenté et étayé :

In a world deluged by irrelevant information, clarity is power.

Humans think in stories rather than in facts, numbers or equations, and the simpler the story, the better. 

Homo Sapiens is just not built for satisfaction. Human happiness depends less on objective conditions and more on our own expectations. Expectations, however, tend to adapt to conditions, including to the condition of other people. When things improve, expectations balloon, and consequently even dramatic improvements in conditions might leave us as dissatisfied as before. 

Feelings are not based on intuition, inspiration or freedom - they are based on calculation. 
(...) Feelings are thus not the opposite of rationality - they embody evolutionary rationality. 

Intelligence is the ability to solve problems. Consciousness is the ability to feel things such as pain, joy, love and anger. We tend to confuse the two because in humans and other mammals intelligence goes hand in hand with consciousness.

The race to obtain the data is already on, headed by data-giants such as Google, Facebook, Baidu and Tencent. So far, many of these giants seem to have adopted the business model of "attention merchants". They capture our attention by providing us with free information, services and entertainment, and they resell our attention to advertisers.(...) 
We aren't their customers - we are their product. (...)
Ordinary humans will find it very difficult to resist this process. At present, people are happy to give away their most valuable asset - their personal data - in exchange for free email services and funny cat videos. It is a bit like African and Native American tribes who unwittingly sold their entire countries to Europeans imperialists in exchange for colorful beads and cheap trinkets.  If, later on, ordinary people decide to try and block the flow of data, they might find it increasingly difficult, especially as they might come to rely on the network for all their decisions, and even for their healthcare and physical survival.

Human groups are defined more by the changes they undergo than by any continuity, but they nevertheless manage to create for themselves ancient identities thanks to their storytelling skills. 
(...) People often refuse to see these changes, especially when it comes to core political and religious values. We insist that our values are a precious legacy from ancient ancestors. Yet the only thing that allows us to say this, is that our ancestors are long dead, and cannot speak for themselves. 

The people we fight most often are our own family members. Identity is defined by conflicts and dilemmas more than by agreements.

Though gods can inspire us to act compassionately, religious faith is not a necessary condition for moral behaviour. (...) Every religion, ideology and creed has its shadow, no matter which creed you follow you should acknowledge your shadow and avoid the naïve reassurance that "it cannot happen to us". 

People rarely appreciate their ignorance, because they lock themselves inside an echo chamber of like-minded friends and self-confirming newsfeeds, where their beliefs are constantly reinforced and seldom challenged.

We now suffer from global problems, without having a global community (...) As a species, human prefer power to truth (...) One of the greatest fictions of all is to deny the complexity of the world, and think in absolute terms of pristine purity versus satanic evil. 

In truth, everything you will ever experience in life is within your own body and your own mind.

Du même auteur, voir aussi :

Titre anglais : 21 Lessons for the 21st Century
Titre français : 21 leçons pour le XXIe siècle
Auteur : Yuval Noah Harari
Première édition : 2108

dimanche 10 février 2019

Et Nietzsche a pleuré / When Nietzsche Wept d'Irvin Yalom


(Nietzsche) Ce qui est immortel, c'est la vie, c'est cet instant. 
Il n'y a pas d'au-delà, ni de but vers lequel tendrait la vie, ni de jugement dernier, ni d'Apocalypse !
 L'instant présent existe pour toujours, et vous êtes votre seul unique public.
(...)
Vivez pleinement la vie ! 
L'horreur de la mort disparaît dès lors que l'on meurt en ayant vécu jusqu'au bout ! 
Si vous ne vivez pas au bon moment, alors vous ne mourrez jamais au bon moment non plus. 

Vienne, 1882, aux balbutiements de ce qui deviendra la psychanalyse, la rencontre fictive et romancée de plusieurs personnages tirés du réel : le Dr Breuer et Nietzsche et dans leur périphérie, d'autres figures comme Lou Salomé ou Sigmund Freud.

Le docteur Breuer est alors un éminant thérapeuthe reconnu par ses pairs. Il expérimente de nouvelles techniques avec ses patients, la mesmérisation (l'hypnose) ou la cure par la parole, notamment avec Anna O. dont le cas d'école servira plus tard à Freud dans le développement de ses théories (Dans ce livre, Breuer est le mentor de Freud qui n'est encore qu'apprenti médecin et un ami de la famille Breuer chez qui il déjeune régulièrement) .
Dans notre histoire, le Dr Breuer est solicité par Lou Salomé pour s'occuper - sans qu'il le sache - de Nietzsche, maladif et profondément déprimé après l'échec de leur "ménage à trois" avec Paul Rée. À l'époque, Nietzsche a déjà plusieurs publications à son actif (le gai savoir / Humain, trop humain) mais ce sont des ouvrages plutôt confidentiels et le philosophe n'est encore qu'un individu obscur et méconnu.
Après une première rencontre entre Breuer et Nietzsche, commence un jeu du chat et de la souris qui va conduire à un pacte entre le médecin et le philosophe dans lequel les rôles vont s'inverser puisque le médecin ne voit pas d'autre solution que de devenir à son tour le patient, se dévoiler pour amener l'autre à s'ouvrir à son tour. S'ensuivent une série d'échanges approfondis entre les deux hommes pour aller chercher au plus profond de leurs êtres ce qui laisse entrevoir les prémisses de la psychanalyse, le moi, l'insconscient ainsi que les bases des théories qui alimenteront l'ouvrage de référence de Nietzsche : "Ainsi parlait Zarathoustra".

J'avais été séduite par la plume d'Irvin Yalom avec le problème Spinoza et, une nouvelle fois, je me suis laissée emporter par cette rencontre entre le Dr Breuer et Nietzsche même si le livre n'a pas tout à fait la même fluidité, sans doute parce que le personnage de Nietzsche est plus tourmenté et moins sympathique que Spinoza.
C'est un roman à la fois facile/agréable à lire et ultra-dense en terme de contenu, riche d'enseignements. Le texte est vraiment très bien ficelé, sur tous les plans : crédibilité, remise dans le contexte historique de l'époque, psychologie approfondie des personnages, présentation et développement des idées sous-jacentes ... avec, en fin de roman, les "notes de l'auteur" qui permettent de récapituler et de dérouler le vrai du faux, le "ce qui aurait pu être" de ce qui a été.  

 (Gide) L'histoire est un roman qui a été; le roman est de l'histoire qui aurait pu être.

Une lecture qui donnerait presque envie d'aller aborder les grands philosophes directement dans leurs textes même si pour le moment, c'est plutôt Irvin Yalom qui m'intéresse. Je ne vais certainement pas en rester là avec cet auteur fascinant ... à suivre ! 

Titre français : Et Nietzsche a pleuré
Titre anglais : When Nietzsche wept
Auteur : Irvin Yalom
Première édition : 1992

lundi 21 janvier 2019

Le problème Spinoza / The Spinoza Problem d'Irvin Yalom


En 1941, sur ordre d'Alfred Rosenberg - théoricien du nazisme jugé et condamné à mort au procès de Nuremberg - la bibliothèque Spinoza de la maison de Rijnsburg aux Pays-Bas fut pillée et ajoutée aux trésors de guerre accumulés par les nazis pour alimenter leur grand projet de führermuseum. Mais qu'est-ce qui fascinait tant Alfred Rosenberg chez Spinoza, reconnu comme l'un des plus grands philosophes, juif excommunié par sa communauté d'Amsterdam en 1656 à cause de ses idées peu orthodoxes pour l'époque ?

La réponse à cette question, c'est le problème Spinoza, romancé et imaginé par Irvin Yalom qui met en rapport de façon originale et très abordable ces deux personnages, Spinoza et Rosenberg, en les replaçant dans le contexte de leurs époques, le XVIIe et le XXe siècle au travers de leurs deux histoires personnelles, racontées en alternance, aussi passionnantes l'une que l'autre. C'est remarquablement bien écrit, que ce soit la psychologie des personnages ou l'aspect vulgarisation des idées et théories de Spinoza qui ne sont pourtant pas réputées d'un abord évident (mais quand on sait qu'Irvin Yalom est professeur en psychiatrie à Stanford, existancialiste et psychothérapeute, on comprend mieux...). Chaque chapitre se termine sur une note qui donne envie d'en savoir plus si bien qu'on aurait presque envie de lire les deux histoires en parallèle plutôt qu'en alternance.
En fin de livre, l'auteur donne des éléments pour faire la part du vrai et du romancé.

Au travers de ces deux individualités, on touche à l'histoire, à celle des idées, à la philosophie, à la psychanalyse. C'est riche, c'est dense, c'est instructif et c'est tout simplement pas-sion-nant.
Une certitude encore : Irvin Yalom est un auteur que je vais continuer à explorer. 

Titre original : The Spinoza Problem
Titre français : Le problème Spinoza
Auteur : Irvin Yalom
Première édition : 2012

jeudi 17 janvier 2019

C'était mieux avant de Michel Serres

Ce manifeste est un coup de gueule de l'écrivain-philosophe Michel Serrès adressé à tous ceux qui sont convaincus que "c'était mieux avant" et dans lequel l'auteur veut témoigner qu'il n'en est rien ... ce qu'il peut d'autant mieux faire que lui, justement, il l'a vécu cet "avant", quand il y avait la guerre ou les maladies qu'on ne savait pas soigner, etc.

Des mots et des exemples simples des progrès que l'humanité n'a cessé d'accomplir même si bien sûr l'auteur admet qu'on commence à perdre en termes de communication et de proximité ...

Un texte facile à lire, énonçant des choses que l'on sait mais qui valent d'être reprises de façon organisée pour retrouver ou afficher un peu de positivité.

Titre : C'était mieux avant
Auteur : Michel Serres
Première édition : 2017