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lundi 6 mars 2023

La vie clandestine de Monica Sabolo

Dans ce roman présenté comme autobiographique, la narratrice, l'auteure, cherche au départ un sujet de livre. Une émission de radio l'oriente sur l'assassinat en 1986 de l'ancien P. D. G. de Renault,  Georges Besse, exécuté par des membres d'Action Directe ; elle pense tenir quelque chose qui sera à la fois "facile et spectaculaire à traiter" et "très éloigné d'elle". Elle s'intéresse alors aux deux femmes du commando, condamnées en 1987 à la réclusion criminelle à perpétuité, Nathalie Ménigon et Joëlle Aubronet, et commence à rassembler des informations, de la documentation et des témoignages qui doivent l'aider à donner corps et vie à ses personnages. 
 
Au fil des pages, elle livre au lecteur les éléments bruts et objectifs de ses recherches en nous révèlant que le secret et les zones d'ombres rencontrées au cours de son enquête ont des conséquences tant sur le plan professionnel que personnel. D'une part, elle a beau accumuler des renseignements, elle bloque sur l'écriture de son roman parce qu'elle n'arrive pas à cerner la psychologie de ses personnages ; cela l'amène à tirer sans cesse de nouveaux fils pour essayer de saisir, en vain, ce qui lui échappe. D'autre part, ces investigations réveillent des souvenirs d'enfance très intimes, profondément enfouis, qui refont progressivement et de plus en plus précisément surface. 

Par une alternance de chapitres qui passent de l'histoire, des acteurs, des motivations et des secrets d'Action Directe à ceux de sa famille, l'auteure construit un roman un peu atypique, une sorte de livre-enquête qui tourne à l'introspection personnelle, voire à la thérapie par l'écriture. Malgré les qualités indéniables de cette écriture, j'avoue avoir eu du mal à m'intéresser aux tenants et aboutissants du livre, en me demandant longtemps ce que les réminiscences de l'auteur pouvaient bien faire là et où tout cela allait nous mener. 
 
Alors bien sûr, on peut se dire que l'auteure est courageuse de nous livrer ce qui ressemble finalement à un témoignage intime très fort, plein d'humanité et riche en éléments de réflexion : elle se met à nu et tout cela traite de la difficulté de l'écriture, de la façon dont celle-ci influe et est influencée par l'expérience personnelle de celui qui tient la plume, il est aussi question d'humanité, de bien et de mal, de secrets, de traumatismes, de refoulement, de reconstruction, de redemption, de pardon... mais voilà, malgré une empathie inévitable et toute cette rationalisation, je ne peux pas dire que j'ai aimé ce livre. 
La façon dont le lecteur est mis en position de témoin un peu voyeur m'a génée ; impossible de me laisser entraîner par les émotions et le cheminement menant à l'apaisement partagé par cette auteure que je ne connaissais pas ... Et même un vrai soulagement de tourner la dernière page puis de boucler cette chronique afin de ne plus y revenir. 
Comme un rendez-vous raté avec Monica Sabolo !

Titre : La vie clandestine
Auteur : Monica Sabolo
Première édition : 2022

dimanche 5 février 2023

En chemin de Cécile Valeman

 
À cinquante ans, Cécile Valeman prend une année sabbatique qu'elle clôture sur les chemins de Saint Jacques de Compostelle, un sac sur le dos pour parcourir 1'250 kilomètres à pied, de Figeac à Saint-Jacques. Marcher en suivant jusqu'au bout le chemin des pèlerins est son unique aspiration, une parenthèse hors du temps, sans autres ambitions, religieuse ou spirituelle ou sportive. Chaque soir, elle chronique le chemin parcouru et les observations / réflexions de sa journée dans un mail qu'elle envoie à un groupe de proches composé de membres de sa famille, d'amis et de collègues. 
 
Ce livre est le recueil de ces billets envoyés au jour le jour et livrés tels quels, rédigés à chaud malgré la fatigue, dans un style parfois un peu potache avec ses petites blagues familières de l'entre-soi qui m'ont souvent agacées. 
Une écriture sans style pour raconter le quotidien, les kilomètres, le mal aux pieds, les paysages (les mails étaient accompagnés de photos mais elles ne figurent pas dans le livre), les rencontres, des anecdotes, etc. 

Une lecture facile et rapide qui vaut surtout pour le témoignage... et encore... Je tourne la dernière page frustrée par cette écriture "sur le vif", brute et un peu pauvre - on peut difficilement qualifier l'ouvrage de "littéraire" - et par le fond finalement très superficiel qui ne m'a pas appris grand chose.
Déçue !

Titre : En chemin
Auteur : Cécile Valeman
Première édition : 2020

lundi 14 mars 2022

Le pays des autres de Leïla Slimani


 
Maroc - Fin des années 1940 / début des années 1960
 
C'est à la fin de la seconde guerre mondiale, dans son Alsace natale où elle l'a rencontré que Mathilde épouse Amine Belhaj, officier traducteur marocain de son régiment. Une fois la guerre terminée et Amine démobilisé, la jeune française rejoint son mari au Maroc où il veut mettre en valeur une terre achetée par son père décédé trop tôt. Très vite, la jeune femme comprend que sa vie sera très différente de ce qu'elle avait connu jusque là.
 
"Ici, c'est comme ça." 
Cette phrase, elle l'entendrait souvent. À cet instant précis, elle comprit qu'elle était une étrangère, une femme, une épouse, un être à la merci des autres.
 
Au début, Mathilde s'installe avec la famille d'Amine au cœur de la médina de Meknès. Française éduquée, Mathilde y est traitée avec déférence par sa belle-mère Mouilala ; elle sympathise et apprend la langue avec sa jeune belle-sœur Selma encore écolière en se désespérant de sa coquetterie et de son manque d'intérêt pour les études, et cohabite sans heurt avec ses beaux-frères, l'un ténébreux, Omar, l'autre handicapé cloitré. Elle passe beaucoup de temps à arpenter les rues et à écrire des lettres remplies d'exotisme à sa sœur Irène en arrangeant la réalité et en taisant l'essentiel. Elle comprend très vite que quoi qu'elle fasse, au Maroc elle aura toujours une place à part : pour la population marocaine elle restera une étrangère et pour la communauté des colons, son mariage avec un "indigène" la disqualifie, elle est considérée avec méfiance et/ou mépris et est infréquentable.
Viendront la naissance de Aïcha et celle de Sélim et leurs années à la ferme où la famille s'installe dès la maison construite, au cœur d'une propriété isolée. Des années à compter chaque dépense pendant lesquelles Amine s'investit corps et âme dans son projet non sans quelques erreurs et déconvenues, des années difficles de doute puis d'acceptation pour Mathilde qui se résigne à sa condition de mère au foyer, aux tensions avec son mari, au poids de la solitude et de l'isolement, aux heures passées au "dispensaire" où elle prodigue des soins de base aux ouvrières en leur offrant une oreille attentive et des conseils. 

Une saga familiale dont je me suis régalée, un peu déçue que l'histoire s'arrête au moment de tourner la dernière page   ... jusqu'à ce que je réalise qu'il existe déjà une suite formant une série dans laquelle l'auteur raconte son histoire familiale : ce premier volume est consacré à la génération de ses grand-parents et à l'enfance de sa mère médecin. On y découvre la timide Aïcha grandissant en sauvageonne à la ferme et fréquentant l'école des sœurs où elle subit l'ostracisme lié à sa condition de métis sans que cela l'empêche d'être une élève brillante habitée d'une touche de mysticisme. On cerne les difficultés, les compromis et conciliations nécessaires pour que le couple bi-culturel formé par ses grands-parents résiste car si l'amour en est le ciment initial, l'édifice à parfois du mal à tenir entre l'alsacienne-française-catholique et le marocain-musulman-ancien soldat devenu agriculteur entrepreneur ... parfois, un geste vient ranimer et renforcer leurs liens, comme un certain Noël où Amine va voler un arbre chez sa voisine pour offrir un sapin à sa famille.  
Enfin, si Mathilde refuse de suivre les informations dans la presse ou à la radio, l'actualité qui tisse l'histoire moderne du Maroc s'immisce malgré tout entre les lignes alors que le pays glisse doucement de la gestion sous mandat français vers l'indépendance avec les divisions et les violences qui l'accompagnent.

Un texte authentique sonnant juste, lu presque d'une traite, très bien écrit, un régal.
Prête à dévorer la suite !

Titre : le pays des autres
Auteur : Leïla Slimani
Première édition : 2020

jeudi 3 février 2022

Goodbye Britannia de Sylvie Bermann

 
Diplomate de carrière, Sylvie Bermann était ambassadrice de France à Londres de 2014 à 2017. Elle a pu y observer le vote totalement inattendu pour le Brexit et ses conséquences sur le pays ; pour le Royaume Uni et l'Europe, un événement politique majeur qu'elle décortique dans cet ouvrage en offrant un récapitulatif très complet avec une analyse de la situation post-Brexit, non seulement sur le plan intérieur mais aussi replacé dans le contexte géopolitique international plus global.
 
Partant de l'élément de surprise au moment des résultats du vote sur le Brexit, l'ancienne ambassadrice raconte comment le pays est tombé dans le chaos politique pour s'engouffrer dans une sorte de suicide collectif et de sabordage ; elle revient sur l'action et le rôle des premiers ministres successifs avec le coup de bluff fatal et la désinformation du gouvernement Cameron, les maladresses de Theresa May, l'opportunisme et les mensonges de Boris Johnson ; elle explique les spécificités de ce "pays de boutiquiers" qui privilégie avant tout ses intérêts économiques et son "splendide isolement" ; elle élargit enfin la perspective avec des éléments sur la place de "Global Britain versus Little England", le leurre de la grandeur passée du Commonwealth qui nourrit l'europhobie et s'interroge sur la place que le pays peut trouver face aux grands dans un monde dominé par les États-Unis, la Chine et la Russie.
Au final, une analyse bien inquietante sur l'avenir des démocraties.
 
Quand on suit l'actualité de ce pays d'un peu près, on n'y apprend rien de vraiment nouveau mais le livre n'en reste pas moins un bon ouvrage de référence sur le "diagnostique et les conséquences du Brexit", bien écrit et facile à lire, estampillé du sceau du sérieux par la qualité d'actrice et d'observatrice privilégiée de son auteure.
 
Titre : Goodbye Britannia
Auteur : Sylvie Bermann
Première édition : 2021

samedi 29 janvier 2022

Régression de Fabrice Papillon


Sous les falaises de Bonifacio, les gendarmes découvrent une scène de crime particulièrement morbide, semblant suivre une mise en scène ritualistique avec des traces de cannibalisme. Le capitaine de gendarmerie Vannina Aquaviva est chargé de l'enquête mais elle va devoir travailler avec les services de la police représentés par le commandant Brunier, ancien de la PJ du 36 quai des orfèvres, promu et envoyé "attendre la retraite" en Corse après sa dernière enquête au cours de laquelle il a vu mourir sa fille (voir le dernier Hyver du même auteur). Celui-ci associe très vite la scène du crime avec le site préhistorique de Filitosa situé à 80 km de Bonifacio où le cœur de la victime est retrouvée au creux d'un arbre millénaire, à proximité de stèles gravées de signes mystérieux et d'une fosse remplie de carcasses de béliers. Outre l'aspect anthropologique et les luttes d'influence des services chargés de l'enquête (auxquels s'ajouteront les services secrets !), l'affaire prend une tournure internationale lorsque des scènes similaires sont découvertes en Espagne et en Angleterre à proximité d'autres sites préhistoriques (Sarragosse et site de Atapuerca de l'homo Antecessor / Stonehenge) .

Parallèlement à l'enquête qui nous fait voyager et découvrir les derniers développements des sciences, des biotechnologies et des mystères de l'ADN, le thriller déroule un fil rouge à travers les siècles, de la préhistoire à nos jours, partant de la (quasi) annihilation de néandertal par sapiens et mettant dos à dos "la race de fer dominante des hommes vils et jaloux" à "la race d'or des hommes nobles et vertueux". Au travers de plusieurs "passages de relais", de grands personnages et des récits mythiques seront ainsi mis en valeur : il sera question d'Atlantes, d'Homère et des récits de son Illiade et son Odyssée, de Socrate et Platon, de Yeshoua (Jésus) et de Ponce Pilate, d'une rencontre à Rome entre Michel-Ange et Rabelais et puis plus tard à Paris, d'une opposition à l'académie des sciences entre Cuvier et Saint-Hilaire et Lamarck anciens élèves de Buffon avant un détour par Weimar chez un Nietzsche vieillissant manipulé par sa sœur qui laissera l'héritage de son frère aux nazis. Un habile mélange d'éléments historiques, sociologiques, littéraires, scientifiques et mythiques revisités pour servir l'intrigue du roman.
 
L'apparition d'êtres velus monumentaux apparentés au Yéti, à la Vénus Hottentot, aux hyperboréens de Thulé et la mystérieuse "régression" de certains personnages ajoutent une dimension fantastique à ce thriller très documenté et pour le moins ébouriffant. 
La conclusion ne va pas forcément où on l'attend, surfant sur les grandes questions liées à l'évolution climatique de la planète mais une choses est sûre, comme à la lecture du dernier Hyver, je ne me suis pas ennuyée et j'ai beaucoup appris. 
Souvent intriguée et la curiosité aiguisées, le livre m'a amenée à faire pas mal de recherches complémentaires absolument passionnantes remettant  en cause des théories apprises à l'école, notamment celle de l'évolution de l'homme dont la représentation linéaire n'est plus vraiment de mise remplacée par l'approche "en buisson". 
 
Passionnant !
 
Du même auteur, voir aussi :

Titre : Régression
Auteur : Fabrice Papillon
Première édition :

jeudi 13 janvier 2022

Ma mère, Dieu et Sylvie Vartan de Roland Pérez

 
Si Roland Pérez est un avocat réputé et un intervenant régulier à la télévision, j'avoue que je n'avais jamais entendu parlé de lui avant d'ouvrir ce livre. Il y raconte avec fraîcheur et humour un parcours de vie peu commun offrant un bel hommage au dévouement d'une mère exceptionnelle, Esther, dont le portrait truculent est presque une caricature de "la mère juive" dans tous ses excès. 

Petit dernier d'une fratrie de 5 enfants, Roland grandit pendant les années 1960 au cœur d'un HLM parisien, dans une famille juive séfarade originaire du Maroc. À la naissance, les médecins tentent sans succès de l'opérer pour redresser un pied-bôt et ils ne laissent aucun espoir à sa famille sur ses chances de marcher un jour normalement. C'est sans compter sur la persévérance, la foi et la poigne d'une mère convaincue que les médecins ont tort et que quoi qu'ils en disent, son fils finira non seulement par marcher mais en plus sans boiter. Avant d'en arriver là, il faudra en voir des docteurs et des spécialistes, attendre plusieurs années même avant de trouver la personne de confiance qui pourra s'occuper du petit garçon. Il lui sera alors imposé une immobilisation totale de plusieurs mois au cours de laquelle le poste de télévision et Sylvie Vartan occuperont une place centrale dans sa vie et dans celle de toute la famille, une passion qui durera toute la vie ...
 
Le récit alterne entre les réminiscences de l'enfance et les souvenirs de la vie professionnelle et personnelle de l'auteur une fois adulte. C'est un bonheur de chaque page et je me suis glissée avec délectation au cœur de cette famille vivante, solidaire, humaine, pleine d'amour et d'amitiés, tenue sous la houlette d'une mère dévouée qui consacre du temps à chacun, solide, attentive, aimante avec toujours un ou plusieurs plats qui mijotent et des douceurs "maison" à offrir aux nombreux visiteurs. Une mère un peu manipulatrice et comédienne aussi ne serait-ce que pour gagner du temps afin de convaincre à chaque visite de l'assistance sociale que les choses sont bien en main pour Roland et qu'il va bientôt marcher. Un monde dont le petit Roland est un témoin privilégié, capable de capter toute l'énergie qui l'entoure alors pour la rendre des années plus tard dans ces pages lumineuses, pleines d'espoir et de chaleur. 

Un très joli livre pour bien commencer l'année, qui pourrait certainement être scénarisé en comédie à succès .
 
Titre : Ma mère, Dieu et Sylvie Vartan
Auteur : Roland Pérez
Première édition : 2021

mardi 28 décembre 2021

La gangrène et l'oubli de Benjamin Stora

Essai rédigé au début des années 1990, trente ans après les accords d’Évian par l'historien Benjamin Stora, spécialiste de la guerre d'Algérie. Écrit il y a déjà trente ans pour décortiquer les tenants et aboutissants d'un conflit qui a du mal à trouver un traitement objectif et non partisan d'un côté ou l'autre de la Méditerranée, il y manque sans doute un éclairage sur l'évolution des relations franco-algériennes au cours de la période récente - avec notamment la reconnaissance par la France de certains événements liées à la répression des manifestations à Paris ou la façon dont les harkis ont été traités -  mais les blocages et les analyses présentées dans le livre restent pertinentes et étonnamment d'actualité.

L'auteur décortique les mécanismes de l'oubli et de la manipulation du discours historique d'un côté et de l'autre de la Méditerranée en replaçant les événements dans le contexte de leur époque. Il montre comment les événements et leurs acteurs ont été revisités et/ou occultés pour répondre à des objectifs purement politiques ; les rouages à l’œuvre relèvent de la propagande plus que de la vérité historique, passent par un journal télévisé contrôlé par le pouvoir et des publications marquées du sceau d'une censure pas toujours très cohérente chargés de couvrir une guerre sale qui n'est pas reconnue comme telle. D'un côté, il s'agit de manipuler une vérité qui "gangrène" la France de l'intérieur, et de l'autre, de justifier le pouvoir militaire en place par "l'oubli" et la réécriture d'une histoire sélective.

Le plus intéressant est d'essayer de dénouer les racines d'un conflit dont les germes couvaient depuis longtemps et de comprendre que les tensions, après une guerre de sept ans, n'ont pas totalement disparues ; elles continueront d'entraver les relations franco-algériennes et la politique intérieure des deux États et elles perdureront tant que le travail des historiens sera parasité par la politique et la raison d'État.

Titre : La gangrène et l'oubli
Auteur : Benjamin Stora
Première édition : 1991

dimanche 12 décembre 2021

Pamela de Stéphanie des Horts


Roman biographique consacré à Pamela Harriman qui fut ambassadrice des États-Unis à Paris de 1993 jusqu'à sa mort en 1997, première femme à occuper ce poste, nommée par le président Clinton qu'elle avait contribué à faire élire ; son décès - une attaque cérébrale - sorti l'administration américaine de l'embarras causé par les poursuites entamées contre elle par les enfants de son dernier mari, le milliardaire Averell Harriman, l'accusant d'avoir détourné l'héritage de leur père à son seul profit.
 
Née en 1920, Pamela Digby a grandit dans une famille de l'aristocratie terrienne anglaise avec pour perspectives celles de son époque et de sa condition, le mariage et des enfant. Mais une fois "lancée", la jeune Pamela s'affranchit très vite des conventions et de l'ennui de son milieu car elle a bien l'intention de croquer la vie et de se frayer un chemin dans les cercles du pouvoir avec ses armes, la beauté et la dévotion des hommes qui entrent dans son lit, riches et puissants autant que faire se peut.
 
Elle épouse en premières noces Randolph Churchill, le fils de Winston, ce qui la propulse au cœur du pouvoir politique de son pays. Elle sera toujours très proche de son beau-père même après son divorce de Randolph, un homme faible, alcoolique et flambeur. Ses amants se succèdent et se comptent à la pelle, Ali Khan, Gianni Agnelli, Élie de Rothschild, Maurice Druon, Stravros Niarchos, etc. Elle a une réputation sulfureuse de femme scandaleuse et sans scrupules, d'intrigante et de putain, de courtisanne des temps modernes ou de grande amoureuse, c'est selon. Elle s'accorde à ses amants qu'elle aime plus agés qu'elle, véritable caméléon qui se fond dans leur environnement, même si pouvoir, argent et politique sont presque toujours une constante de ses innombrables conquêtes. 
Elle adopte la nationalité américaine en 1971 et se rachète une respectabilité avec ses deux mariages américains qui la laisseront deux fois veuve, le premier avec Leland Hayward (1960-1971), le second avec Averell Hariman (1971-1986).
 
Autant j'avais aimé La Panthère de Stéphanie des Horts, autant je me suis ennuyée avec Pamela, non pas que son destin soit moins significatif mais parce que j'ai souvent eu l'impression de lire un inventaire plus qu'un roman, avec de longues listes des amants, des personnes cotayées en leur compagnie et des lieux fréquentés pour lesquels j'ai passé beaucoup de temps sur google afin de pouvoir associer des visages, des images voire quelques informations complémentaires pour mieux contextualiser ; le personnage et le roman y perdent nécessairement en fluidité et en profondeur. La lecture que j'avais faite de Les cygnes de cinquième avenue / The Swans of Fifth Avenue de Mélanie Benjamin m'a toutefois aidée à naviguer et à apprécier un peu mieux la partie New Yorkaise évoquant Babe Paley, Truman Capote et des événements mondains de l'époque. Le roman fait également allusion à d'autres personnalités traitées dans les romans de Stéphanie des Horts (Jeanne Toussaint, les soeurs Livanos, Jackie Kennedy, etc.). 
Globalement, l'écriture ne m'a pas particulièrement emballée, utilisant une alternance de la 1ere et de 3eme personne dans une narration au rythme très soutenu pour dérouler une vie peut-être trop bien remplie, très mondaine et dans l'entre-soi des lieux d'influence et de pouvoir.
 
Le portrait d'une femme vivant à l'excès, négligeant son fils, aimant les hommes dans la démesure en se moquant du qu'en dira-t-on, se consolant de l'un avec l'autre tout en gardant des liens de fidélité et d'influence avec ses ex .... un destin certes peu commun mais qui m'a finalement déçue dans la façon dont il a été traité dans ce roman.

Titre : Pamela
Auteur : Stéphanie des Horts
Première édition : 2017

mercredi 1 décembre 2021

Mon père, ma mère, mes tremblements de terre de Julien Dufresne-Lamy

 Il faut accepter de ne pas comprendre les choses mais comprendre qu'elles existent. (...)
 On ne commente pas les catastrophes naturelles. On les vit. 
 
Dans la salle d'attente d'une clinique, Charlie, 16 ans, patiente avec sa mère pendant l'opération de quatre heures tant désirée par son père, dernière étape d'une transformation qui fera de lui, elle, Alice.    

Des chapitres très courts. Une alternance entre ce qui se passe dans la salle d'attente et le souvenir des deux années précédent l'opération au cours desquelles Charlie a secrètement tenu un journal de la transition de son père. Le champ lexical est largement emprunté à celui des séismes et des sciences, domaine de connivence entre Charlie et son père qui se défient depuis toujours à coup de symboles chimiques à identifier. Une approche finalement très factuelle, basée sur l'observation scientifique largement épurée des aspects psychologiques, parfois terriblement "chirurgicale"; quelques personnages comme la psychologue et/ou Marin(e) permettent d'apporter une touche une peu moins "clinique" à l'histoire mais la froideur de ton ne m'a finalement pas permis de m'attacher aux personnages faisant figure de témoins impuissants, ce qu'ils sont au fond.
 
Le roman n'en reste pas moins très documenté et subtil, presque un témoignage, et on tourne rapidement les pages, bien écrites et agréables à lire. 
Chaque parcours est bien évidemment individuel et par définition différent, tout comme le choix de l'approche littéraire : celle choisie par Julien Dufresne-Lamy ne m'a pas complètement séduite mais elle est pertinente et complémentaire pour enrichir d'autres lectures, comme celle, toute en délicatesse, de Léonor de Recondo qui abordait la même thématique dans Point Cardinal.
 
Du même auteur, voir aussi :

Sur le même sujet, voir aussi :

Titre : Mon père, ma mère, mes tremblements de terre
Auteur : Julien Dufresne-Lamy
Première édition : 2020

lundi 29 novembre 2021

Les suppliciées du Rhône de Coline Gatel

 
Lyon, 22 décembre 1897 / 12 janvier 1898.

En cette fin de siècle, Lyon est le théâtre d'une série de meurtres de jeunes femmes de toutes conditions, retrouvées exsangues au fond de sombres ruelles. Pour l'éminent professeur-enseignant Lacassagne qui s'intéresse à toutes sortes de sciences nouvelles, c'est l'occasion de prouver l'utilité de la médecine forensique capable de faire parler les morts. Il convainc la justice de mettre en place une cellule consacrée à l'enquête qu'il confie à deux de ses étudiants, Félicien et Bernard, auxquels va s'adjoindre Irina, une jeune journaliste d'origine polonaise aux idées avant-gardistes.

Une intrigue machiavélique et une enquête aux multiples rebondissements avec des personnages complexes, ayant tous des choses à cacher. Un polar rondement mené au cœur de la capitale des Gaulles, des pentes de Fourvières à celle de la Croix-Rousse, des bords de Saône à ceux du Rhône, de lieux emblématiques (comme l'hôtel Dieu, refuge des indigents) à d'autres oubliés (comme les lavoirs et la morgue flottante) avec une jolie évocation du peuple qui la compose, bourgeois, ouvriers, soyeux, marchands, etc. 

Titre : Les suppliciées du Rhône
Auteur : Coline Gatel
Première édition : 2019

samedi 13 novembre 2021

Le mur, le kabyle et le marin de Antonin Varenne

 
Paris, début des années 2000. 
Georges, alias Le Mur, est policier et boxeur poids lourd en fin de course, dont les gains sur le ring lui donnait jusque là les moyens de se payer les services de prostituées à qui il raconte ses combats. Il sait qu'il ne pourra bientôt plus compter sur ces compléments financiers et se laisse entraîner dans une combine "sans risque" pour gagner facilement quelques centaines d'euros : une enveloppe déposée dans sa boîte aux lettres, remplie de billets et d'une carte avec un nom et une adresse, il n'a plus qu'à secouer suffisamment le type désigné pour lui faire passer l'envie de tromper sa femme.
De l'argent facile pour des missions qui se succèdent sans aucune plainte ni retombées, jusqu'à ce que l'une dégénère et finise par faire la Une des journaux. Le Mur comprend alors qu'il a été manipulé et entraîné dans une sale affaire qui n'a rien à voir avec des infidélités ... De puissants intérêts sont en jeu, comment va-t-il s'en sortir ?
 
1957-1959
Pascal Verini est un jeune ouvrier de Nanterre, curieux, avide de lectures et rêvant de voyages. Comme les autres appelés de son âge, sa vie va être mise entre parenthèses pendant plus de deux ans pour effectuer son service militaire. Il aurait aimé éviter l'Algérie mais ses plans pour y échapper se retournent contre lui et il se retrouve affecté dans un DOP (Dispositif Opérationnel de Protection) de la région d'Oran. Un DOP, c'est un centre de renseignement où on ne lésine pas sur les moyens, y compris la pratique la torture. Même s'ils y sont fortement incités, les appelés ne sont pas obligés de "participer"...
 
Les chapîtres de ce roman noir alternent entre l'histoire de Georges et celle de Pascal, des personnages et des époques sans aucun liens apparents ; un milieu un peu douteux d'un côté et deux ans d'une jeunesse sacrifiés "au service de la France et de la paix en Algérie" de l'autre.
 
Sans doute pas de la grande littérature mais une fiction bien enlevée, inspirée à l'auteur par les confidences d'un père avant de mourir, qui résonne comme un témoignage maquillé en roman. Une façon pour moi de compléter une série de lectures touchant de façon réaliste au sujet douloureux des appelés du contingent en Algérie (avec Papa, qu'as-tu fait en Algérie ? de Raphaëlle Branche et Des hommes de Laurent Mauvignier).

Tirés du texte :
La France tourne aux trois-huit et arme le béton du plein emploi. Un rêve est en marche, d'une juste rétribution de l'effort national. Les fruits de la Reconstruction. Droit au travail, à la reconnaissance, de vivre dans un logement décent ou de ne pas crever de faim. 
En 1957, chacun travaille à ses ambitions. 
L'effort, la fierté, l'avenir, tout est national. Le pétrole algérien, le Sahara français et les essais nucléaires. La France a besoin de ses dernières colonies, de leurs terres, de leurs sous-sols et de leurs hommes pour construire et avancer. La contradiction d'un empire colonial, dans une nouvelle ère de modernité, n'a pas encore frappé les esprits. L'Algérie est à feu et à sang depuis trois ans. 
En février 1957, le service national est rallongé à trente mois, la classe 55 est rappelée. 
En avril, deux cent vingt mille appelés sont sous les drapeaux. Et deux cent mille engagés, dont une bonne partie revenue d'Indochine les oreilles basses. Le nom de De Gaulle réapparaît dans les discussions et les journaux. La censure et la propagande ne suffisent plus. Il y a des morts, des bombes. Il y a Palestro, la bataille d'Alger et les premiers rapports accablants. Tortures. Exécutions sommaires. La guerre sans nom est déjà sale. 
Le grand rêve national est mort debout, pourri de l'intérieur par un cancer politique. La IVe République agonise, on appelle à une nouvelle constitution. Les chefs du FLN sont en Égypte, en Tunisie, en Allemagne et en France, l'impôt révolutionnaire est levé auprès des musulmans immigrés, les collecteurs arment les fellaghas depuis les banlieues ouvrières, messalistes et frontistes s'affrontent dans les rues de la capitale ; des bombes explosent dans des cafés maures, des hommes sont abattus en pleine rue, des policiers aussi. Des Algériens disparaissent, la police envahit les rues, les usines et les ghettos. 
Dans les bidonvilles, les certitudes s'envolent. Les communautés se rétractent et s'épient. Chacun est sommé de tenir sa place sans faire de vagues. Des terroristes, de l'autre côté de la Méditerranée, font entendre leur voix. Aux exhalation des usines se mêlent d'autres fumées plus lointaines de villes en flammes. D'autres combats, pour une autre rétribution. Indépendance. 
La bataille d'Alger fait rage et la guerre psychologique des paras de Massu exporte ses méthodes à la métropole. Les arrestations se multiplient, et les cris en lettres blanches sur les murs des usines et des rues. "Indépendance. FLN. Paix en Algérie."
 
La guerre ne forme pas la jeunesse, elle la viole.

Engagement volontaire par devancement d'appel. Battaza avait signé pour deux ans. On lui avait laissé le choix des armes (...) Verini ne serait majeur qu'en novembre, cinq mois après son incorporation. Son père devait donner son accord pour la procédure d'EVDA. La  veille, il avait jeté les papiers au visage de son fils.  Pas d'engagé dans la famille. (...) Un pacifiste enragé qui condamne son fils à la guerre.(...) La pacification, c'est lui qui va la faire. Est-ce qu'il doit crever pour donner raison à son père ? 
 
Déserter  ? Dans l'Humanité, quelques infos sur les insoumis. Comment faire ? Où se cacher ? La Suisse est loin pour un fils de Nanterre. S'enfuir et partir d'ici, il s'en fout ; mais risquer la prison ou un départ pour Marseille menottes aux poignets ? Ses vingt ans lui échappent.
 
Les appelés ont l'esprit bravache, entre colonie de vacances et internat ; ils jouent les durs. Il entend des choses surprenantes, le soir, autour des tables de belote. "on va casser du bougnoule. On leur laissera pas l'Algérie à ces bicots."
 
La France n'est pas en guerre. Les journaux le disent. Il n'y a que les militaires qui sont en guerre. La France est au travail. Nos fils vont maintenir la paix en Algérie. Quelques bougnoules qui posent des bombes. Deux cent vingt mille appelés. 
Il n'y a pas de guerre en 1957, la France est moderne. Où est parti Verini ?
 
La guerre. Une fois encore. 
Un hurlement plus long que le premier. Un homme, pas un animal. Un cri de douleur et d'impuissance. Qui lui soulève l'estomac, traverse la cour de la maison méridionale jusqu'au milieu des orangers. 
La guerre que tout le monde fait semblant d'ignorer. 
Il l'a trouvée. 
Il ne veut pas la faire. À qui doit-il le dire ? 

On organise une cérémonie pour le départ du corps. Lever du drapeau, discours de Perret, condoléances de la nation. Les parents ne sauront jamais ce que leur fils a fait en Algérie : il y est mort, et dans ses lettres il écrivait que tout allait bien. 

Tant qu'il reste une minute à passer sur le sol algérien, il ne se réjouit pas. Il faut moins d'une minute pour mourir. 

Tu sais, le livre que j'ai essayé d'écrire, c'était une sorte de roman d'aventures, qui se passait pendant la guerre. Mais je n'ai jamais réussi à lui donner la forme que je voulais. Je supportais pas d'en faire une fiction, et je ne suis pas non plus historien. Mais surtout, je ne voulais pas devenir un témoin. Un témoin est impuissant et on peut toujours douter de lui. Quand j'ai essayé d'écrire, j'ai compris que c'était comme ça que je me sentais là-bas.

Titre : le Mur, le kabyle et le marin
Auteur : Antonin Varenne
Première édition : 2011

mardi 9 novembre 2021

La Panthère de Stéphanie Des Horts


Je suis Jeanne Toussaint, la panthère de Cartier. Je porte en moi le symbole du Gai Paris, des Années folles, de la passion et de l'élégance.
 
Dans Paris occupé par les Allemands, Jeanne Toussaint, directrice de la création chez Cartier, est arrêtée pour les oiseaux en cages dont elle a délibérement décoré les vitrines du célèbre joallier, geste interprété comme un défi et comme un signe de résistance par l'occupant. Pendant que les Allemands enquêtent sur ses justifications avant de statuer sur son sort, Jeanne, surnommée "la panthère", est enfermée et se rappelle la façon dont elle est arrivée jusque là, elle, modeste petite belge originaire de Charleroi... 
 
C'est ainsi que Stéphanie de Horts nous entraîne, à la première personne, sur les traces de la Panthère, égérie de Cartier née en 1887 à Charleroi, ancienne "cocotte" du demi-monde de la belle époque, amie de Coco Chanel, maîtresse d'hommes puissants qui lui ont permis de tracer son chemin et de sortir son épingle du jeu par le travail, le talent et l'amour des belles choses. Au travers de ce destin d'exception, ce n'est pas seulement une vie qui est racontée mais aussi celle de la maison Cartier. C'est également l'évocation d'époques (Belle époque, Années Folles, première et deuxiéme guerre mondiale) et de modes de vie d'une certaine société évoluant dans l'élégance et le luxe, avec ses femmes entretenues couvertes de bijoux, leur capital pour l'avenir, une façon pour les grandes familles soucieuses de préserver apparences et privilèges de compartimenter passion et raison.
On y croise beaucoup de grands noms et la création d'objets et de bijoux mythiques, une bague trois anneaux, la première montre bracelet Tank / Pershing, les parfums Channel numéro 5 ou Arpège, etc.
 
Un portrait très intéressant qui montre aussi la capacité d'adaptation et de résilience de femmes qui ne se laissent pas réduire par les règles et les circonstances imposées par la société de leur époque et qui savent au contraire les exploiter pour en tirer liberté, pouvoir et reconnaissance, en laissant leur empreinte pour la postérité.
 
Finalement, un roman très documenté, bourré d'anecdotes et plaisant à lire, combinant habilement éléments romancés, biographiques, historiques et sociologiques ; une panthère symbole du luxe et du savoir-vivre à la française offrant au lecteur une touche de frivolité et de légèreté.
 
Tirés du texte :
Le mariage de toute façon, n'a rien à voir avec les sentiments, c'est bien connu, on épouse des femmes de bien, on aime des femmes de rien. 
 
Les courtisanes de la Belle Époque sont devenues les aristocrates des Années folles.

Titre : La Panthère 
Auteur : Stéphanie Des Horts
Première édition : 2010


dimanche 31 octobre 2021

Soleil Amer de Lilia Hassaine


Au début des années 1960, Naja quitte son Algérie natale avec ses trois filles, Maryam, Sonia et Nour, pour rejoindre son mari Saïd, ouvrier spécialisé en France. Pleine d'espoir pour l'avenir et pas encore minée par le secret entourant les deux "cousins" Amir et Daniel, la famille est installée en HLM, creuset du "vivre-ensemble". Mais au fil des décennies- 1960,1970,1980- l'environnement et les perspectives se transforment, l'utopie des cités de la fin des trente glorieuses est progressivement sappée par le chômage, l'uniformisation, la détérioration et la ghetto‐isation qui impactent impitoyablement la chronique familiale.
 
Un roman tracé à grands coups de pinceaux pour offrir au lecteur une fresque familiale et sociale sur trois décénnies. L'écriture est délicate et sûre, le trait efficace et ajusté pour aller à l'essentiel sans se perdre en développements. 
Un roman éclairé du regard des femmes, décliné sous le signe de la soumission, de la solidarité, des amitiés féminines, des joies et de la souffrance, des désillusions. Il y a le poids de la tradition avec ses entraves non seulement pour la condition féminine mais aussi par rapport à ce qui est attendu des garçons. Et puis bien sûr il y a la question de l'exil - quand on n'est pas d'ici et plus de là-bas non plus - et, dans son sillage, ses dérivés liées à l'immigration, l'intégration, le rejet, le racisme, la stigmatisation.
 
C'est joliment écrit et les pages tournent vite. J'ai aimé, aussi bien la chronique familiale sur laquelle pèse son étrange secret, que le fil historique illustrant l'évolution des cités HLM, de grandeur à décadence.
 
Extraits du livre :
Naja avait à peine vingt-six ans, mais elle vivait déjà dans l'angoisse de la perte.Ici, tout était si fragile.
 
Saïd avait connu les bidonvilles, puis écumé les foyers pour travailleurs immigrés, des dortoirs où les ouvriers s'entassaient à six ou sept sans intimité. Considérés comme de simples outils de travail, ces hommes avaient été coupés de leurs familles et des plaisirs de la vie.
Ils étaient nombreux à avoir sombré dans l'alcool.
À leur arrivée, les femmes furent les proies des frustrations de leur mari.
Naja tomba enceinte.
 
Elle lui avait donné, comme seuls les êtres profondément généreux savent donner : gratuitement.
 
Le projet des HLM, c'était l'utopie du vivre-ensemble, cette idée selon laquelle on mélangeait les cultures et les milieux sociaux.
C'est ce qui se produisit, dans un premier temps.
 
Plus les années passaient, plus le secret s'enfonçait, et on empilait par-dessus des mensonges comme on coule du béton pour combler un trou.
 
 Elle aurait voulu ne jamais avoir de filles, car elle en savait les tourments. Le bon Dieu lui en avait donné trois, et lui avait retiré un fils dont l'âme planait chaque jour au-dessus de sa tête. Naître fille, ça voulait dire devenir la boniche de ses frères, puis celle de son mari, ne jamais jouir d'aucun plaisir, si ce n'est ceux de la bouche, et donc grossir, grossir, grossir, tomber enceinte autant de fois que possible, accoucher sans bruit, brider ses propres filles, qui reproduiront le même schéma à leur tour : "La féminité est une maladie transmissible. On trimballe les tares de nos mères et on les refile à nos mômes." 

Dans le regard des français, il était l'immigré ; en Algérie, il s'en était aperçu au mariage de Maryam, il était aussi devenu l'immigré. On ne veut pas de celui qui arrive, on en veut à celui qui nous quitte. Il appartient à un ailleurs, à un espace qu'on tient à distance. Ne pas être "un", c'est être suspecté de duplicité. 

La vie quotidienne est un décors de théâtre. La vie quotidienne est ce qui vient, par une somme d'habitudes, encadrer nos pensées obscures et nos douleurs secrètes. Faire les courses, le ménage, s'occuper des enfants, autant d'activités qui nous obligent, sans quoi on ne ferait plus rien. Le divertissement nous aide à survivre, car le désespoir est l'état naturel de l'homme. On ment tous. 

 Les maisons inhabitée sont des vieux livres, elles témoignent de la vie passée au présent.
 
Quand il allumait la télé, il regrettait malgré tout de ne voir personne comme lui. Aucune speakerine ne ressemblait à ses filles. Aucun journaliste à ses fils. Ils étaient invisibles, mais on ne parlait que d'eux. Cette année-là, Giscard instaurait l'aide au retour pour les Algériens : 10'000 francs. 10'000 francs, c'est ce à quoi avaient droit tous ces gens pour laisser derrière eux vingt ou trente ans de vie. (...) La valeur d'un homme c'est sa valeur de main d'œuvre, sa valeur d'outil. C'est le message qu'on leur délivrait. Sans quoi ils devenaient des parasites sociaux. 

Peu importe d'où tu viens (...) le seul trait d'union entre les hommes c'est la culture, cette culture qu'on dit élitiste mais qui est universelle car elle a traversé les siècles. (...) L'excellence de l'art dépasse les préférences, elle est la caisse de résonance de Dieu...
 
Naja aimait la France malgré tout. Elle répétait : "l'Algérie et la France sont deux sœurs empêchées. Elles n'ont jamais su vivre l'une sans l'autre."
 
 Les enfants d'immigrés portent en eux l'exil et l'ancrage. On les a perfusé à la mélancolie. 

Notre mémoire ne devrait pas être une pierre qui nous tire vers le fond, mais une vie contenue dans la nôtre, qui, par un jeu de poupées russes, donne de l'épaisseur au temps et de la perspective aux choses.
 
Titre : Soleil Amer
Auteur : Lilia Hassaine
Première édition : 2021

vendredi 29 octobre 2021

Des hommes de Laurent Mauvignier

Un bijou offert par Bernard à sa sœur Solange à l'occasion de l'anniversaire de ses 60 ans et une remarque de trop suffisent à rouvrir des rancœurs familiales et des plaies du passé non refermées. Bernard va pêter un plomb sans que personne n'y comprenne grand chose, sauf peut-être son cousin Rabut hanté par leur expérience en Algérie quarante ans plus tôt...
 
En quatre temps- après-midi, soir, nuit et matin- nous voilà plongés dans l'expérience algérienne refoulée de Bernard, racontée par Rabut. Une étincelle et voilà ressurgie l'histoire d'une jeunesse volée et ses traumatismes gravés à jamais, modifiant le cours d'une vie.
 
Dans ce texte brut, les pensées s'enchaînent et se pressent, envahissantes, débordantes désespérantes, à bout de souffle ; c'est la cocotte minute trop longtemps sous pression, au bord de l'explosion, qui laisse enfin échapper la vapeur. Un texte plein d'émotion et de fragilité, douloureux, brutal, haché parfois pour raconter "les événements" tels qu'ils ont pu être vécus par Bernard et son cousin Rabut, leur temps de jeunes appelés du contingent jamais sortis de leur campagne et celui d'après marqué par l'indifférence, l'incompréhension et le silence ; presque un témoignage. 
Un texte poignant qui offre un complément romancé parfait pour illustrer l'essai de Raphaëlle Branche lu précédemment , Papa, qu' as-tu fait en Algérie ? (et dans lequel j'avais noté la référence de cet ouvrage). Pour donner voix au silence.

Tirés du texte :
À peine je me suis vu regarder le maire et vérifier ce que je savais déjà, son âge, oui, il avait quel âge, lui, dans ces années-là ? Est-ce qu'il y est allé, est-ce qu'il a vu, est-ce que c'était la première fois qu'il sortait de chez lui, de son cocon familial et est-ce qu'il a laissé des mois et des mois une famille, une fiancée ? Est-ce qu'il a eu peur, qu'il s'est ennuyé, qu'il a tenu un fusil et connu la moiteur des mains sur le fusil et la chaleur étouffante, et, oui-je sais tout ça. 
Je sais qu'il est un peu trop jeune. 
 
Monsieur le maire, vous vous souvenez de la première fois où vous avez vu un Arabe ? Monsieur le maire, vous vous souvenez ? Est-ce que vous vous souvenez ? Est-ce qu'on se souvient ? Que quelqu'un ? Est-ce qu'on se souvient de ça ? 
(...) je me suis demandé pourquoi cette phrase là avait surgi et avait fait un tel bond dans ma poitrine
(...) Et la honte si violente aussi, de cette phrase, de son surgissement. La honte qui avait appuyé si fort que les mots n'étaient pas sortis, n'avaient pas pu. 

En ce temps-là, on n'avait pas vu grand-chose et on n'attendait rien- parce que, à quatorze ans, on allait aux champs et on rêvait d'avoir le permis et d'emmener la petite d'à côté au bal du samedi soir, à la foire, aux manèges le dimanche et le lundi de Pâques, et c'est à peu près tout.

Et à ce moment-là, ce dont je me suis souvenu-enfin, pas un souvenir, pas déjà, mais une image devant moi, presque aussi vraie et réelle que le froid et la neige : un matin de printemps-au printemps soixante-dix-sept ou soixante-dix-huit-, des gens estomaqués à l'Intermarché, stoppant net leurs provisions, surpris uniquement de voir si près d'eux un couple dont l'extraordinaire tenait à une djellaba vert anis et un foulard bleu clair, des mains recouvertes de henné. 
Rien d'autre. 
C'était la première fois qu'on voyait des étrangers ici. Et ce qu'on n'avait pas imaginé, ça avait été cette petit minute d'étonnement pour tous ceux-là, nos femmes, parents, amis qui des années auparavant nous avaient attendus pendant des mois et avaient lu nos lettres, vu nos photos, et qui se demandaient bien, eux, quelles têtes ils avaient en vrai, de l'autre côté de la mer. (...) 
Et puis pour nous autres, ça avait été comme de revoir surgir des morts ou des ombres comme elles savent parfois revenir, la nuit, même si on ne le raconte pas, on le sait bien, tous, à voir les autres des anciens d'Algérie et leur façon de ne pas en parler, de ça comme du reste.
 
Les uns après les autres on est revenu. Et aussi comment, très vite, tous, nous nous sommes remis à travailler pour ne plus y penser, et seulement reprendre la vie avec une drôle de frénésie, tellement on était contents d'en finir avec les régions pourries, la chaleur, la soif, la poussière, la lessive improvisée dans le fond d'un casque, une vieille brosse à dents pour décrasser les cols de chemise et les trous dans les socquettes et les doigts de pieds en sang, ce monde pourri, et enfin on allait de l'avant, on voulait rattraper le temps perdu, tellement on avait perdu notre temps là-bas.

On avait sur les bras des cadeaux, de l'exotisme, de l'ailleurs, des cartes postales et des étoiles dans les yeux quand on se disait seulement, pourvu qu'on n'entende plus les vieux bougonner que, quand même, 
C'était pas Verdun, votre affaire. 

Ce que c'est d'être mineur, dépendant des parents, pas bon à voter, mais déjà bon pour les djebels. 

Il entend le chahut des portes qui s'ouvrent, l'éclat métallique du fer, et puis les pas, les voix de ceux qui rient et ont déjà fait connaissance, se diront amis avant de s'oublier très vite, quelque part dans un pays dont ils n'ont pas idée.
 
Il entend ce qu'on raconte, ce que disent les vieux dans les villages et qu'on répète ici pour se donner du courage, 
Oui, bon, c'est pas Verdun, 
C'est long vingt-huit mois mais c'est pas Verdun.
 
Il n'est pas seul à être seul, ils sont seuls tous ensemble. 
 
On a du mal à occuper les hommes, à leur faire croire que c'est important, que c'est utile, on sait que les hommes sont démotivés.

Et alors on verra des images et on sentira des odeurs et on aura des pensées qui s'imprimeront dans la mémoire aussi profondément que les lames des fells dans la chair des malheureux. 
Ça durera toute notre vie, ce sera aussi important que le reste et pourtant on ne saura pas que ça compte, parce qu'on ne pense pas tous les jours aux choses dont les murs de nos vies sont tapissés.

Il pense aux Algériens; il se dit que depuis qu'il est ici, il ne connaît que la petite Fatiha, pas même ses parents, que la population est pour lui comme pour les autres une sorte de mystère qui s'épaissit de semaine en semaine, et il dit que, sans savoir de quoi, il a peur. 
Il ne sait rien, et, tout seul, en se promenant le matin très tôt dans Oran, cette idée lui fait honte. 
Plus le temps passe, plus il se répète, que lui, s'il était Algérien, sans doute il serait fellaga. 
(...) Même si certains disent qu'on est là pour eux. On vient donner la paix et la civilisation. 
(...) Il pense à ce qu'on lui a dit de l'Occupation, il a beau faire, il ne peut pas s'empêcher d'y penser, de se dire qu'ici on est comme les Allemands chez nous, et qu'on ne vaut pas mieux. 

Il a parlé ce soir là, tellement parlé même, des années après les événements, leurs événements, enfin, lorsqu'ils avaient raconté, se retrouvant seuls et déjà éméchés, comment on avait du mal à vivre depuis, les nuits sans sommeil, comment on avait renoncé à croire aussi que l'Algérie, c'était la guerre, parce que la guerre se fait avec des gars en face alors que nous, et puis parce que la guerre c'est fait pour être gagné alors que là, et puis parce que la guerre c'est toujours des salauds qui la font à des types bien et que les types bien là il n'y en avait pas, c'était des hommes, c'est tout, et aussi parce que les vieux disaient c'était pas Verdun (...) moi, j'ai même pas essayé de raconter parce qu'en revenant il y avait rien pour moi, du boulot à la ferme, des bêtes à nourrir. 

On imagine les fells quelque part en embuscade, en train de rire de nous, on les imagine-comme toujours on les imagine puisqu'on ne les voit jamais.
 
On voudrait crier et on sait qu'il faudrait penser aux heures pendant lesquelles on a appris ce qu'il faut faire, comment il faut faire, des gestes de militaires, comme si maintenant c'était la guerre oui c'est la guerre et on est des militaires. Des hommes comme rêvaient qu'on soit nos parents et nos grands-pères, les grands-pères surtout, et plus tard on se demandera, 
Est-ce que c'est la même trouille qu'à Verdun ou en quarante ou comme toutes les guerres ? 

Et penser comment Abdelmalik a pu le faire, et voir les autres le faire, tuer comme ça les gars avec qui il a vécu pendant des mois, se dire, c'est possible ça, pas de trahir, ou de changer de camp, mais encore de massacrer des gars avec qui on a rigolé et dont on savait que eux, la guerre, l'indépendance, la libération d'un pays ils étaient plutôt pour, mais au fond, ce qu'ils voulaient d'abord et avant tout, c'était juste qu'on en finisse et rentrer à la maison. 

Et après, pendant des mois, quand vous êtes rentré chez vous, vous trouvez bizarre que personne ne vous demande rien. 
(...) Et puis enfin, on se dit que c'était comme si on n'était jamais parti. Comme si l'Algérie ça n'avait pas existé. 

On était dans un entonnoir et ça allait tellement vite, c'est là qu'on a arrêté de parler de fells, là qu'on a dit bougnoules ou morricaud, tout le temps, parce que cette fois, pour nous autres, on avait décidé que c'était pas des hommes. 

En Algérie j'avais porté l'appareil photo devant mes yeux seulement pour m'empêcher de voir, ou seulement pour me dire que je faisais quelque chose de peut-être, disons-utile. 
Après, je n'ai jamais plus fait de photographie.

Titre : des hommes
Auteur : Laurent Mauvignier
Première édition : 2011

jeudi 28 octobre 2021

Papa, qu'as-tu fait en Algérie ? de Raphaëlle Branche

Raphaëlle Branche est historienne, spécialiste des violences en situation coloniale. Ce sont ses contacts privilégiés avec les anciens combattants de la guerre d’Algérie qui l'ont amenée à s'intéresser à l'aura de silence qui caractérise toute cette génération des "appelés du contingent partis en mission de pacification au moment de leur service militaire (28 mois ! )" et à l'impact au sein des familles de cette "guerre cachée" sans sens.

Ce livre a été construit à partir de l'analyse de questionnaires remplis non seulement par des anciens combattants d'Algérie mais aussi par leurs proches (frères, sœurs, épouses, enfants, etc.) qui ont fourni à l'historienne informations, témoignages et documents (photos, lettres, journaux, objets, etc.) ; lorsque c'était possible, Raphaëlle Branche a rencontré ces vétérans et leurs proches pour animer des entretiens permettant de délier une parole souvent trop longtemps retenue. Cette étude menée sur plusieurs années a été complétée de recherches documentaires et de la consultations d'archives parfois compliquées à exploiter faute d'études dédiées à la question des anciens d'Algérie (médicales, psychiatriques, armée, associations, etc.).

Au delà des situations individuelles extrêmement diverses, l'analyse dégage des caractéristiques communes que l'auteur nous livre de façon détaillée, en trois temps : la guerre, le retour et l'héritage. 
Un essai parfois un peu long et fastidieux à lire, avec des répétitions, mais qui a le mérite de donner une contextualisation sur ce qu'a vécu une génération entière de jeunes gens aujourd'hui en fin de vie, portant des traumatismes toujours aussi vivaces 60 ans après. 
Ils avaient 20 ans dans les années 1955-1962, avaient vécu la seconde guerre mondiale et l'occupation allemande, leurs grands-pères étaient anciens combattants de la première guerre mondiale, leurs pères soldats /prisonniers de la seconde ; la société était encore très largement patriarcale et le service militaire allait faire d'eux des hommes ! Ils sont partis pour maintenir la paix mais ont fait une guerre qui n'en portait pas le nom ; encouragés à écrire à leurs familles, ils se montraient rassurants pour ne pas inquiéter, instaurant déjà, par l'autocensure, le silence. Leur parole ne fut pas plus encouragée au retour, les jeunes reprenant le cours de leur vie dans une société indifférente à ce qu'ils avaient pu connaître en Algérie alors que la France était en pleine transformation sociologique ...
 
Un livre témoignage dense et remarquable dans sa volonté d'analyse, pour essayer de comprendre le poids porté par les derniers anciens combattants issus du contingent, les caractéristiques propres à leur génération, les raisons familiales et sociétales de leur silence, les conséquences. Car celui qui se tait peut toujours essayer de porter seul ses traumatismes, ses peurs, sa culpabilité et/ou sa honte, il n'en impacte pas moins ceux qui l'entoure. 
 
Finalement, un excellent ouvrage de référence qui s'attache au respect du récit de ceux qui ont vécu “les événements" de l'intérieur, sans jugements de valeurs. Peut-être aussi un outil pour engager un dialogue au sein des familles dans lesquelles le sujet reste difficile à aborder, avant qu'il ne soit trop tard.
 
Nota :
Questionnaires disponibles sur le site de Raphaëlle Branche lien ICI
 
Tirés du texte :
 Si les vécus de cette guerre de plus de sept ans sont marqués du sceau de l'extrême diversité, l'impression de silence est ce qui domine. (...) Ces "structures du silence" sont historiques.D'une part, elles renvoient à des contextes sociaux, politiques, culturels qui pénėtrent les familles et les conditionnent en partie.(...) D'autre part, les structures de silence renvoient à des situations de communication internes aux familles (il n'est pas toujours possible de parler) qui, elles aussi, sont prises dans le temps.
 
En France, il n'existe quasiment aucune étude sur les anciens d'Algérie et leurs traumatismes, qu'il s'agisse de travaux de médecine ou de sciences sociales, la prise en charge psychologique a été tardive et la réflexion sur les impacts dans les familles absente.
 
Tous sont partis comme conscrits de l'autre côté de la Méditerrannée et tous ont eu à se réinsérer dans une société française qui les avait vus partir sans s'inquiéter outre mesure de ce qu'ils seraient amenés à vivre là-bas.
Ensuite, si des variations sont repérables, suivant les degré d'information des gens et suivant le moment de la guerre, la normalisation de l'expérience militaire par les familles, sur fond d'indifférence tranquille, est très largement commune aussi.
 
Le génération de ceux qui ont fait la guerre d'Algérie est la dernière d'une longue chaîne de générations masculines dont l'identité était liée au service militaire et à un devoir civique articulé avec la défense de la patrie.Une ligne invisible distingue radicalement une société préparant ses hommes à la guerre d'une société qui détache la construction de la masculinité de ce devoir-là.Au sein des familles, la ligne peut passer à l'intérieur des fratries.

Une guerre perdue oblige encore plus les mémoires individuelles à se plier au discours collectif. 
Avec la perte de l'Algérie française, avec l'échec de la fin de la guerre marquée par les violences du printemps et de l'été 1962, le sens s'est dérobé très vite. Les associations d'anciens combattants ont pu alors avoir cette fonction : donner un sens aux morts et aux sacrifices dont l'Etat pouvait sembler se détourner, proposer un récit qui permette de résoudre les frustrations nées du décalage entre l'expérience de la guerre et les images dominantes.

Alors qu'un souvenir est un événement du passé amené à être retravaillé par l'individu en fonction des évolutions de sa vie, le trauma est un bloc de passé sur lequel il n'a pas de prise et qui peut agir comme si l'événement se produisait de nouveau.
 
Un racisme particulier caractérise certains anciens combattants qui assimilent toujours les algériens à un danger ou une menace.
 
Le cauchermar appartient aux symptômes classiques des traumatismes psychiques, en particulier quand le dormeur revit une scène traumatisante.(...) Pour les soldats français en Algérie, les cauchemars ont permis que soient exprimées des peurs, dififciles à assumer socialement, ou des larmes que l'éducation des garçons condamnaient globalement, toutes classes sociales confondues.

[Marcelo Pakman / psychothérapeute familial]
 "Plus il y a de mécanismes d'amnésie sociale actifs, plus il y a de personnes traumatisées incapables d'oublier."
 
Titre : Papa, qu'as-tu fait en Algérie ? 
Auteur : Raphaëlle Branche
Première édition : 2021


mardi 14 septembre 2021

Âme brisée de Akira Mizubayashi

 
Novembre 1938, Tokyo. Des militaires font irruption dans un centre culturel où un quatuor de musiciens à cordes sino-japonais répète Rosamund, une pièce de Schubert. Avant d'être emmené et de disparaître, Rei Mizusawa, le premier violon, a eu le temps de cacher son fils Yu, agé d'une dizaine d'année ; l'officier qui le découvre figé dans une armoire, un livre à la main, ne le dénonce pas et lui remet le violon de son père qui a été brisé.
De nos jours à Paris, Jacques Maillard est luthier et sa femme Hélène archetière. Ils se sont connus pendant leur apprentissage à Mirecourt dans les Vosges, dans les années 1950, et s'intéressent à une jeune violoniste japonaise montante, Midori Yamazaki.
Deux périodes, deux histoires convergeantes portées par la musique et l'âme brisée d'un violon ...
  
Dans ce roman plein de délicatesse et d'humanité, Akira Mizubayashi fait vibrer nos émotions sous sa plume de japonais francophile rédigeant directement en français dans le texte. Il nous fait pénétrer dans un monde poli par la puissance de la musique intemporelle qui dissout époques et cultures. Une histoire qui commence pendant une période sombre, par un traumatisme qui portera la quête de toute une vie ; la douleur du deuil, du déracinement et de l'exil compensés par le souvenir, l'érudition, la transmission, la passion et la beauté. Un roman fort, plein de douceur, de larmes, de joies et de bonheurs aussi lorsque enfin se recollent les morceaux du passé, l'âme de l'instrument et de son maître enfin retrouvées.
 
Outre l'histoire magnifiquement portée par la musicalité et la poésie du texte, l'auteur nous fait découvrir le monde des artisans à qui il rend un bel hommage : luthiers et archetiers travaillent souvent dans l'ombre mais ils n'en sont pas moins essentiels à l'harmonie qui fait la musique d'exception, au même titre que le compositeur, l'instrument ou l'interprète.
 
A lire accompagné de Schubert et de Bach.       
 
Extraits du livre :
Âme, subst.fém. Musique. Âme d'un instrument à corde. Petite pièce de bois interposée, dans le corps de l'instrument, ente la table et le fond, les maintenant à la bonne distance et assurant la qualité, la propagation comme l'uniformité des vibrations. 
[Trésor de la langue française]
 
Face à la musique de Schubert, les larmes coulent sans questionner l'âme auparavant, puisqu'elle se précipite sur nous avec la force même de réalité, sans le détour de l'image. Nous pleurons, sans savoir pourquoi ; parce que nous ne sommes pas encore tels que cette musique nous promet d'être, mais seulement dans le bonheur innommé de sentir qu'il suffit qu'elle soit ce qu'elle est pour nous assurer qu'un jour nous serons comme elle. [Theodor W.Adorno, Moments musicaux]
 
Mirecourt, c'est une toute petite ville, mais c'est connu pour la lutherie depuis le XVIIIème siècle comme Crémone en Italie.

C'était un livre de Genzaburo Yoshino qui s'intitule Dites-moi comment vous allez vivre publié en 1937 (...) 
C'est un livre magnifique. En pleine période de folie fasciste et d'engouement militariste et ultra nationaliste, Yoshino à eu l'audace d'écrire, à l'intention des jeunes Japonais, un livre qui prônait l'usage critique de la raison et défendait la supériorité éthique de l'amitié des égaux par rapport à la soumission rampante et aveugle à l'égard des aînés et des dominants. 
Je crois que mon père voulait faire de moi un jeune homme capable de garder sa lucidité en toute situation, de ne pas succomber à la folie collective et de s'insurger contre les aberrations...
 
Je n'assimile pas mes amis japonais à leur pays. J'aimerais croire à un lien d'amitié qui va au-delà des antagonistes nationaux...
 
Il ne se rendait trop bien compte que tous les cœurs du monde, retirés dans leur solitude intranquille, étaient semblables à des nomades impénétrables, repliées sur elles-mêmes ; qu'ils étaient finalement comme tous les corps du monde séparés les uns des autres, si douloureusement étrangers les uns aux autres.  

Titre : Âme brisée 
Auteur : Akira Mizubayashi
Première édition : 2019

jeudi 19 août 2021

La vie rêvée des hommes de François Roux

1944. Pendant une semaine, dans Paris libéré, Stanley, soldat américain, et Paul, soldat français, vivent un amour passionné... Mais chacun rejoint ensuite son régiment, son pays, sa vie et le temps va passer, de la fin de la guerre jusqu'à nos jours, les deux hommes profondément marqués par cette rencontre d'une vie. 
L'américain nous fait plonger dans un New York d'après-guerre un peu fou où naîtront les grands mouvements de luttes pour la défense des droits pour tous, riche héritier mis sur la touche par son père, bourreau des cœurs infatueux et désillusionné hantant la vie nocturne de la grosse pomme.
Le français, pêcheur breton, choisira quand à lui la "normalité", le mariage et une vie de famille permettant de préserver les apparences avec ses insatisfactions et ses doutes pour lui et les siens, l'impression de décallage avec son être profond avant d'accepter les transformations douloureuses nécessaires afin de s'assumer en faisant abstraction du "qu'en dira-t-on".   

D'un bord à l'autre de l'Atlantique, au travers des événements des vies de Stanley et de Paul, ce roman nous livre tout à la fois une chronique intime et une grande fresque historique de l'évolution de la condition homosexuelle et de celle des mentalités. Le passage d'un monde où il faut vivre caché, dans lequel un homme aimant un autre homme est un crime, à celui d'aujourd'hui, plus égalitaire avec ses défilés et l'avènement du Pacs et du mariage pour tous, en passant bien évidemment par les années sombres du "cancer gay", le SIDA.
 
Voilà un livre finement écrit, touchant et marquant, associant habilement l'intime au général, plein d'humanité et de cet amour transcendant l'espace et le temps. Des personnages attachants et de beaux portraits d'hommes qui souffrent dans leurs relations au père, aux autres. Un livre qui évite les clichés et aborde avec justesse beaucoup de sujets sur le coming out, les incompréhensions et les rejets, les brimades, les violences, la solitude, la honte, l'interdit, la bêtise, etc.
 
Magnifiquement écrit, une belle histoire d'amour, un coup de cœur ❤️, à lire  !
   

Tirés du texte :
On le sait, ce ne sont pas les lieux en eux-mêmes qui fixent la mémoire, c'est grâce aux émotions qui y sont rattachées que nous pouvons garder tenace en nous le souvenir des choses.

Plus les choses étaient visibles, plus les crispations étaient grandes ; plus la liberté des uns prenait de l'ampleur, plus les autres craignaient de devoir renoncer à l'ordre immémorial qui les avait toujours protégés.

Titre : La vie rêvée des hommes
Auteur : François Roux
Première édition : 2021