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mercredi 24 juillet 2019

Les déracines de Catherine Bardon

C'est à Vienne (Autriche) en 1931 que débute l'histoire d'amour entre Wilhelm, journaliste critique d'art et Almah la belle dentiste à la personnalité bien trempée. Un couple d'intellectuels qui assiste impuissant à la montée de l'antisémitisme mais qui ne se résout à l'exil qu'en 1939. Entre espoirs et désillusions, ils finiront en République Dominicaine dirigée par le dictateur Trujillo qui a passé des accords avec les autorités américaines afin d'offrir l'asile à 100'000 réfugiés juifs, rejetés partout ailleurs. Les jeunes citadins intègrent la colonie de Sosùa à ses débuts, un choix par défaut comme presque tous ceux qui y échouent mais une communauté endurante avec laquelle tout est à construire, sorte de kibboutz expérimental avant l'heure.

Un roman basé sur une réalité historique, celle de cette communauté de Sosùa, refuge pour plusieurs milliers de juifs allemands et autrichiens qui y bénéficièrent de visas, de terres et de ressources entre 1940 et 1945. Part belle du récit, cette aventure dominicaine exceptionnelle et méconnue est précédée d'une entrée en matière abordant très bien les transformations au quotidien dans l'Autriche des années 1930, les astreintes et frustrations au jour le jour, les dilemnes posés par la montée de l'antisémistisme, la difficulté du choix de l'exil et celle de sa mise en oeuvre face à l'indifférence des pays du monde entier se refermant sur eux-mêmes.

Le texte est dynamique, porté par une double narration faisant alterner la voix de Wilhem avec des résumés off de ce qui se passe entre deux chapitres. Les personnages traversent les joies et les épreuves en nous offrant toute la palette des émotions jusqu'aux affres de l'exil qui les obligent à se réinventer totalement, de la ville à la jungle, de l'effervescence d'une capitale culturelle à la discipline d'une communauté qui s'invente sur un bout d'île perdue.

Un premier roman très réussi d'une auteure française spécialiste de la République Dominicaine.
On n'a décidemment jamais fini d'en apprendre sur cette période !

Titre : Les déracinés
Auteur : Catherine Bardon
Première édition : 2019

dimanche 10 février 2019

Et Nietzsche a pleuré / When Nietzsche Wept d'Irvin Yalom


(Nietzsche) Ce qui est immortel, c'est la vie, c'est cet instant. 
Il n'y a pas d'au-delà, ni de but vers lequel tendrait la vie, ni de jugement dernier, ni d'Apocalypse !
 L'instant présent existe pour toujours, et vous êtes votre seul unique public.
(...)
Vivez pleinement la vie ! 
L'horreur de la mort disparaît dès lors que l'on meurt en ayant vécu jusqu'au bout ! 
Si vous ne vivez pas au bon moment, alors vous ne mourrez jamais au bon moment non plus. 

Vienne, 1882, aux balbutiements de ce qui deviendra la psychanalyse, la rencontre fictive et romancée de plusieurs personnages tirés du réel : le Dr Breuer et Nietzsche et dans leur périphérie, d'autres figures comme Lou Salomé ou Sigmund Freud.

Le docteur Breuer est alors un éminant thérapeuthe reconnu par ses pairs. Il expérimente de nouvelles techniques avec ses patients, la mesmérisation (l'hypnose) ou la cure par la parole, notamment avec Anna O. dont le cas d'école servira plus tard à Freud dans le développement de ses théories (Dans ce livre, Breuer est le mentor de Freud qui n'est encore qu'apprenti médecin et un ami de la famille Breuer chez qui il déjeune régulièrement) .
Dans notre histoire, le Dr Breuer est solicité par Lou Salomé pour s'occuper - sans qu'il le sache - de Nietzsche, maladif et profondément déprimé après l'échec de leur "ménage à trois" avec Paul Rée. À l'époque, Nietzsche a déjà plusieurs publications à son actif (le gai savoir / Humain, trop humain) mais ce sont des ouvrages plutôt confidentiels et le philosophe n'est encore qu'un individu obscur et méconnu.
Après une première rencontre entre Breuer et Nietzsche, commence un jeu du chat et de la souris qui va conduire à un pacte entre le médecin et le philosophe dans lequel les rôles vont s'inverser puisque le médecin ne voit pas d'autre solution que de devenir à son tour le patient, se dévoiler pour amener l'autre à s'ouvrir à son tour. S'ensuivent une série d'échanges approfondis entre les deux hommes pour aller chercher au plus profond de leurs êtres ce qui laisse entrevoir les prémisses de la psychanalyse, le moi, l'insconscient ainsi que les bases des théories qui alimenteront l'ouvrage de référence de Nietzsche : "Ainsi parlait Zarathoustra".

J'avais été séduite par la plume d'Irvin Yalom avec le problème Spinoza et, une nouvelle fois, je me suis laissée emporter par cette rencontre entre le Dr Breuer et Nietzsche même si le livre n'a pas tout à fait la même fluidité, sans doute parce que le personnage de Nietzsche est plus tourmenté et moins sympathique que Spinoza.
C'est un roman à la fois facile/agréable à lire et ultra-dense en terme de contenu, riche d'enseignements. Le texte est vraiment très bien ficelé, sur tous les plans : crédibilité, remise dans le contexte historique de l'époque, psychologie approfondie des personnages, présentation et développement des idées sous-jacentes ... avec, en fin de roman, les "notes de l'auteur" qui permettent de récapituler et de dérouler le vrai du faux, le "ce qui aurait pu être" de ce qui a été.  

 (Gide) L'histoire est un roman qui a été; le roman est de l'histoire qui aurait pu être.

Une lecture qui donnerait presque envie d'aller aborder les grands philosophes directement dans leurs textes même si pour le moment, c'est plutôt Irvin Yalom qui m'intéresse. Je ne vais certainement pas en rester là avec cet auteur fascinant ... à suivre ! 

Titre français : Et Nietzsche a pleuré
Titre anglais : When Nietzsche wept
Auteur : Irvin Yalom
Première édition : 1992

dimanche 25 mars 2018

Une vie entière / A whole life de Robert Seethaler


Un titre qui annonce la donne : une vie, une vie entière ...
Celle d'un individu quasi insignifiant, Andreas Egger, homme de peu de mots, sans éducation, dont le déroulé suit celui des transformations du 20ème siècle. Batard "recueilli" à quatre ans dans une ferme des montagnes d'Autriche par un oncle qui l'exploite comme une bête de somme et l'estropie, la majorité venue, Andreas relève la tête pour tracer son propre sillon. Balloté par le destin, illuminé d'un grand amour brisé par la cruauté des éléments, il travaille à la constructions des premiers téléphériques et participe aux mutations des massifs alpins dont la vocation agricole est progressivement remplacée par les loisirs et le tourisme. Une époque également marquée par la seconde guerre mondiale à laquelle Andreas ne se soustrait pas et qu'il traverse comme les autres étapes de sa vie. Un monde qui change, un homme de peu de biens et de peu de besoins, qui s'adapte et traverse le temps, jour après jour ...

J'avais aimé Le Tabac Tresniek / The Tobacconist et Une vie entière / A whole life ne m'a pas déçue, au contraire, je suis encore sous l'émotion créée par la plume de Robert Seethaler et la puissance d'évocation qu'elle suscite. On aime le personnage d'Andreas, sa simplicité, son humanité, sa capacité à faire face même à ce qu'il y a de plus douloureux, son aptitude à saisir les petits bonheurs de la vie quand ils se présentent ... Un personnage ancré dans le temps sans que celui-ci n'ait d'emprise sur lui, presque un ermite des temps modernes qui observe et va toujours de l'avant en ne gardant que l'essentiel et le minimum, sans jamais s'apitoyer, porté par une sorte de philosophie intérieure, qui n'a pas besoin de mots et de fioritures inutiles. Une écriture sensible, juste, forte, poétique, un très, très beau livre, incontournable, à lire absolument !

Titre anglais : A Whole life
Titre français : Une vie entière
Auteur : Robert Seethaler
Première édition : 2014

Extraits du texte :
- He thought slowly, spoke slowly and walked slowly ; yet every thought, every word and every step left a mark precisely where, in his opinion, such marks were supposed to be.
- Then he would think about his future, which extended infinitely before him, precisely because he expected nothing of it. And sometimes, if he lay there long enough, he had the impression that beneath his back the earth was softly rising and falling, and in moments like these he knew that the mountains breathed. 
- Scars are like years, he said : one follows another and it's all of them together that make a person who they are. 
- "it's a messy business, dying," he said. "As time goes on there's just less and less of you. It happens quickly for some; for others it can drag on. Starting from birth you keep losing one thing after another: first a finger, then an arm, first a tooth, then a whole set of teeth, first one memory , then all your memory, and so on and so forth, until one day there's nothing left. Then they chuck what's left of you in a hole and shovel it in and that's your lot."  
- little by little the black cloud of confused, despairing thoughts that shrouded his heart dissolved in the mountain air, until nothing was left but pure sorrow. 
- When someone opens their mouth they close their ears (...). Instead of talking, he preferred to listen to these people, whose breathless chatter revealed to him the secrets of other fates and opinions. People were evidently looking for something in the mountains that they believed they had lost a long time ago. He never worked out what exactly this was, but over the years he became more and more certain that the tourists were stumbling not so much after him but after some obscure, insatiable longing.

vendredi 23 mars 2018

Le tabac Tresniek / The Tobacconist de Robert Seethaler


Vienne, Autriche, 1937-1938.
À peine dégrossi, le jeune Franz Huchel  quitte sa mère, son lac et ses montagnes de Haute-Autriche pour entrer en apprentissage à Vienne, chez Otto Tresniek, buraliste, unijambiste, ancien combattant. Sous le regard bienveillant mais exigeant d'Otto, perché sur un tabouret, Franz découvre son nouveau métier : le tabac, la presse qu'il lui faut lire - et lui permet de se mettre rapidement à la page d'une l'actualité de plus en plus tendue - et les clients de toutes origines parmi lesquels, le prestigieux professeur Freud. C'est d'ailleurs vers lui qu'il va se tourner pour parler de ses affaires de coeur après sa rencontre d'Anezka, jeune bohémienne artiste de cabaret. Une amitié complice et respectueuse se développe alors avec le psychanaliste vieillissant et malade. Mais après l'Anschluss, la vie telle que Franz l'a découverte à son arrivée à Vienne est irrémédiablement bouleversée, impactant tout son entourage, mais pas sa droiture ...

Un roman initiatique avec une galerie de personnages issus pour la plupart des milieux populaires, forts et attachants, des scènes et des dialogues parfois très drôles et un récit rempli d'une certaine douceur malgré la noirceur sous-jacente de plus en plus présente. On se laisse prendre et conduire par cette histoire en pied de nez qui rappelle par certains côtés la montée dramatique d'Inconnu à cette adresse de Katherine Kressman Taylor.
La naïveté initiale de Franz et sa simplicité n'en font pas un imbécile, au contraire, vif et curieux, c'est un "pur" ouvert à la vie et aux autres, sensible à l'injustice, qui ne cède ni à la peur ni aux intimidations. J'ai aimé sa relation respectueuse avec Otto, sa complicité et sa roublardise pour attirer l'attention de Freud ainsi que l'amitié improbable qu'il développe avec lui, ses échanges épistolaires avec sa mère, d'abord très superficiels, ceux d'un bon petit garçon, puis beaucoup plus profonds lorsqu'il prend de la maturité, ses tatonnements amoureux et ses interrogations sur Anezka et surtout, sa profonde intégrité à contre-courant de l'air du temps.

Un coup de coeur si bien que j'attaque maintenant Une vie entière / A whole life du même auteur.

Titre anglais : The Tobacconist
Titre français : Le tabac Tresniek
Auteur : Robert Seethaler
Première édition : 2012

Extraits du livre :
- It's not usually the truth that people remember; it's just whatever's yelled loudly enough or printed big enough. 
- We don't come into this world to find answers, but to ask questions. We grope around, as it were, in perpetual darkness, and it's only if we're lucky that we sometimes see a little flicker of light. And only with a great deal of courage or persistence or stupidity - or, best of all, all three at once - can we make our mark here and there, indicate the way ! 
- How many farewells can a person bear, he thought. Perhaps more than we think. Perhaps not even one. Nothing but farewells wherever we stay, wherever we go : we ought to be told this.
- You know it's a funny thing : the longer the days get, the shorter life feels. It's a contradiction, but that's the way it is. So I ask you : what do people do to make their lives longer and their days shorter ? They talk. They talk, chatter, gossip, tell stories, and they do it practically non-stop. And even if you've finally found a bit of piece and quiet - in church, say, or better still, the graveyard - what do you know : another person starts up in Heaven, or under the earth : always somebody mouthing off (...) but nobody knows anything. Nobody knows what they're talking about. Nobody's in the picture. Nobody has a clue.