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samedi 29 janvier 2022

Régression de Fabrice Papillon


Sous les falaises de Bonifacio, les gendarmes découvrent une scène de crime particulièrement morbide, semblant suivre une mise en scène ritualistique avec des traces de cannibalisme. Le capitaine de gendarmerie Vannina Aquaviva est chargé de l'enquête mais elle va devoir travailler avec les services de la police représentés par le commandant Brunier, ancien de la PJ du 36 quai des orfèvres, promu et envoyé "attendre la retraite" en Corse après sa dernière enquête au cours de laquelle il a vu mourir sa fille (voir le dernier Hyver du même auteur). Celui-ci associe très vite la scène du crime avec le site préhistorique de Filitosa situé à 80 km de Bonifacio où le cœur de la victime est retrouvée au creux d'un arbre millénaire, à proximité de stèles gravées de signes mystérieux et d'une fosse remplie de carcasses de béliers. Outre l'aspect anthropologique et les luttes d'influence des services chargés de l'enquête (auxquels s'ajouteront les services secrets !), l'affaire prend une tournure internationale lorsque des scènes similaires sont découvertes en Espagne et en Angleterre à proximité d'autres sites préhistoriques (Sarragosse et site de Atapuerca de l'homo Antecessor / Stonehenge) .

Parallèlement à l'enquête qui nous fait voyager et découvrir les derniers développements des sciences, des biotechnologies et des mystères de l'ADN, le thriller déroule un fil rouge à travers les siècles, de la préhistoire à nos jours, partant de la (quasi) annihilation de néandertal par sapiens et mettant dos à dos "la race de fer dominante des hommes vils et jaloux" à "la race d'or des hommes nobles et vertueux". Au travers de plusieurs "passages de relais", de grands personnages et des récits mythiques seront ainsi mis en valeur : il sera question d'Atlantes, d'Homère et des récits de son Illiade et son Odyssée, de Socrate et Platon, de Yeshoua (Jésus) et de Ponce Pilate, d'une rencontre à Rome entre Michel-Ange et Rabelais et puis plus tard à Paris, d'une opposition à l'académie des sciences entre Cuvier et Saint-Hilaire et Lamarck anciens élèves de Buffon avant un détour par Weimar chez un Nietzsche vieillissant manipulé par sa sœur qui laissera l'héritage de son frère aux nazis. Un habile mélange d'éléments historiques, sociologiques, littéraires, scientifiques et mythiques revisités pour servir l'intrigue du roman.
 
L'apparition d'êtres velus monumentaux apparentés au Yéti, à la Vénus Hottentot, aux hyperboréens de Thulé et la mystérieuse "régression" de certains personnages ajoutent une dimension fantastique à ce thriller très documenté et pour le moins ébouriffant. 
La conclusion ne va pas forcément où on l'attend, surfant sur les grandes questions liées à l'évolution climatique de la planète mais une choses est sûre, comme à la lecture du dernier Hyver, je ne me suis pas ennuyée et j'ai beaucoup appris. 
Souvent intriguée et la curiosité aiguisées, le livre m'a amenée à faire pas mal de recherches complémentaires absolument passionnantes remettant  en cause des théories apprises à l'école, notamment celle de l'évolution de l'homme dont la représentation linéaire n'est plus vraiment de mise remplacée par l'approche "en buisson". 
 
Passionnant !
 
Du même auteur, voir aussi :

Titre : Régression
Auteur : Fabrice Papillon
Première édition :

mercredi 15 décembre 2021

État de terreur / State of Terror de Hillary Rodham Clinton et Louise Penny

Aux États-Unis, une nouvelle administration reprend les rênes du pays après quatre années d'une présidence désastreuse menée par le président Dunn retiré à Palm Beach. 
Doug Williams est le nouvel occupant de la maison blanche et son secrétaire d'État en charge des affaires étrangères, Ellen Adams. Une nomination étonnante compte tenu du passif entre les deux personnages, sans doute pas exempte d'arrière-pensées entachées du désir de revanche. En effet, accompagnée de Betsy, son amie de toujours propulsée au poste de conseiller personnel, Ellen Adam revient de sa première visite en Corée du Sud, un fiasco pour une mission qui aurait dû rouler sur du velours. Ellen, magnat de la presse qui avait fait campagne contre la candidature de Williams a abandonné le contrôle de son empire à sa fille Katherine et comprend que le terrain sur lequel elle avance désormais risque d'être miné. 

Mais ces querelles de clôchers sont bien mineures lorsque l'Europe est secouée par une série d'attentats non revendiqués, l'explosion de bus à Londres, Paris et Francfort. Que signifient ces attentats ? Les États-Unis sont-ils menacés ? Où est, et que concocte Bashir Shah le redoutable trafiquant d'armes ? Et si la menace était plus proche qu'on ne le croit, cachée au cœur même des plus hautes sphères de l'État ? À qui faire confiance ?
 
Voilà Ellen lancée dans une course contre la montre, de Washington à Francfort, en passant par Oman, l'Iran, le Pakistan et Moscou ; le danger est partout et avance dans l'ombre des trafiquants, des terroristes, des mafias et des conspirationistes ; c'est un jeu du chat et de la souris dans lequel sont entraînés tous les proches d'Ellen, sa fille Katherine, son fils Gil et son amie Betsy.

Un thriller bien enlevé issus d'une collaboration réussie entre Hillary Rodham Clinton, l'ancienne candidate à l'élection présidentielle américaine / ancienne secrétaire d'État et Louise Penny, auteure de polars canadienne. J'ai aimé les personnages qui laissent la part belle aux femmes, les thèmes qui jouent sur des dangers bien réels de notre monde, la part de suspense et l'évolution des rapports des uns et des autres. Crédible, haletant et divertissant, tout ce qu'on demande à un bon thriller, à prendre comme tel.

Titre français : État de terreur (Édition prévue mars 2022)
Titre original :  State of Terror
Auteurs : Hillary Rodham Clinton et Louise Penny
Première édition : 2021

samedi 13 novembre 2021

Le mur, le kabyle et le marin de Antonin Varenne

 
Paris, début des années 2000. 
Georges, alias Le Mur, est policier et boxeur poids lourd en fin de course, dont les gains sur le ring lui donnait jusque là les moyens de se payer les services de prostituées à qui il raconte ses combats. Il sait qu'il ne pourra bientôt plus compter sur ces compléments financiers et se laisse entraîner dans une combine "sans risque" pour gagner facilement quelques centaines d'euros : une enveloppe déposée dans sa boîte aux lettres, remplie de billets et d'une carte avec un nom et une adresse, il n'a plus qu'à secouer suffisamment le type désigné pour lui faire passer l'envie de tromper sa femme.
De l'argent facile pour des missions qui se succèdent sans aucune plainte ni retombées, jusqu'à ce que l'une dégénère et finise par faire la Une des journaux. Le Mur comprend alors qu'il a été manipulé et entraîné dans une sale affaire qui n'a rien à voir avec des infidélités ... De puissants intérêts sont en jeu, comment va-t-il s'en sortir ?
 
1957-1959
Pascal Verini est un jeune ouvrier de Nanterre, curieux, avide de lectures et rêvant de voyages. Comme les autres appelés de son âge, sa vie va être mise entre parenthèses pendant plus de deux ans pour effectuer son service militaire. Il aurait aimé éviter l'Algérie mais ses plans pour y échapper se retournent contre lui et il se retrouve affecté dans un DOP (Dispositif Opérationnel de Protection) de la région d'Oran. Un DOP, c'est un centre de renseignement où on ne lésine pas sur les moyens, y compris la pratique la torture. Même s'ils y sont fortement incités, les appelés ne sont pas obligés de "participer"...
 
Les chapîtres de ce roman noir alternent entre l'histoire de Georges et celle de Pascal, des personnages et des époques sans aucun liens apparents ; un milieu un peu douteux d'un côté et deux ans d'une jeunesse sacrifiés "au service de la France et de la paix en Algérie" de l'autre.
 
Sans doute pas de la grande littérature mais une fiction bien enlevée, inspirée à l'auteur par les confidences d'un père avant de mourir, qui résonne comme un témoignage maquillé en roman. Une façon pour moi de compléter une série de lectures touchant de façon réaliste au sujet douloureux des appelés du contingent en Algérie (avec Papa, qu'as-tu fait en Algérie ? de Raphaëlle Branche et Des hommes de Laurent Mauvignier).

Tirés du texte :
La France tourne aux trois-huit et arme le béton du plein emploi. Un rêve est en marche, d'une juste rétribution de l'effort national. Les fruits de la Reconstruction. Droit au travail, à la reconnaissance, de vivre dans un logement décent ou de ne pas crever de faim. 
En 1957, chacun travaille à ses ambitions. 
L'effort, la fierté, l'avenir, tout est national. Le pétrole algérien, le Sahara français et les essais nucléaires. La France a besoin de ses dernières colonies, de leurs terres, de leurs sous-sols et de leurs hommes pour construire et avancer. La contradiction d'un empire colonial, dans une nouvelle ère de modernité, n'a pas encore frappé les esprits. L'Algérie est à feu et à sang depuis trois ans. 
En février 1957, le service national est rallongé à trente mois, la classe 55 est rappelée. 
En avril, deux cent vingt mille appelés sont sous les drapeaux. Et deux cent mille engagés, dont une bonne partie revenue d'Indochine les oreilles basses. Le nom de De Gaulle réapparaît dans les discussions et les journaux. La censure et la propagande ne suffisent plus. Il y a des morts, des bombes. Il y a Palestro, la bataille d'Alger et les premiers rapports accablants. Tortures. Exécutions sommaires. La guerre sans nom est déjà sale. 
Le grand rêve national est mort debout, pourri de l'intérieur par un cancer politique. La IVe République agonise, on appelle à une nouvelle constitution. Les chefs du FLN sont en Égypte, en Tunisie, en Allemagne et en France, l'impôt révolutionnaire est levé auprès des musulmans immigrés, les collecteurs arment les fellaghas depuis les banlieues ouvrières, messalistes et frontistes s'affrontent dans les rues de la capitale ; des bombes explosent dans des cafés maures, des hommes sont abattus en pleine rue, des policiers aussi. Des Algériens disparaissent, la police envahit les rues, les usines et les ghettos. 
Dans les bidonvilles, les certitudes s'envolent. Les communautés se rétractent et s'épient. Chacun est sommé de tenir sa place sans faire de vagues. Des terroristes, de l'autre côté de la Méditerranée, font entendre leur voix. Aux exhalation des usines se mêlent d'autres fumées plus lointaines de villes en flammes. D'autres combats, pour une autre rétribution. Indépendance. 
La bataille d'Alger fait rage et la guerre psychologique des paras de Massu exporte ses méthodes à la métropole. Les arrestations se multiplient, et les cris en lettres blanches sur les murs des usines et des rues. "Indépendance. FLN. Paix en Algérie."
 
La guerre ne forme pas la jeunesse, elle la viole.

Engagement volontaire par devancement d'appel. Battaza avait signé pour deux ans. On lui avait laissé le choix des armes (...) Verini ne serait majeur qu'en novembre, cinq mois après son incorporation. Son père devait donner son accord pour la procédure d'EVDA. La  veille, il avait jeté les papiers au visage de son fils.  Pas d'engagé dans la famille. (...) Un pacifiste enragé qui condamne son fils à la guerre.(...) La pacification, c'est lui qui va la faire. Est-ce qu'il doit crever pour donner raison à son père ? 
 
Déserter  ? Dans l'Humanité, quelques infos sur les insoumis. Comment faire ? Où se cacher ? La Suisse est loin pour un fils de Nanterre. S'enfuir et partir d'ici, il s'en fout ; mais risquer la prison ou un départ pour Marseille menottes aux poignets ? Ses vingt ans lui échappent.
 
Les appelés ont l'esprit bravache, entre colonie de vacances et internat ; ils jouent les durs. Il entend des choses surprenantes, le soir, autour des tables de belote. "on va casser du bougnoule. On leur laissera pas l'Algérie à ces bicots."
 
La France n'est pas en guerre. Les journaux le disent. Il n'y a que les militaires qui sont en guerre. La France est au travail. Nos fils vont maintenir la paix en Algérie. Quelques bougnoules qui posent des bombes. Deux cent vingt mille appelés. 
Il n'y a pas de guerre en 1957, la France est moderne. Où est parti Verini ?
 
La guerre. Une fois encore. 
Un hurlement plus long que le premier. Un homme, pas un animal. Un cri de douleur et d'impuissance. Qui lui soulève l'estomac, traverse la cour de la maison méridionale jusqu'au milieu des orangers. 
La guerre que tout le monde fait semblant d'ignorer. 
Il l'a trouvée. 
Il ne veut pas la faire. À qui doit-il le dire ? 

On organise une cérémonie pour le départ du corps. Lever du drapeau, discours de Perret, condoléances de la nation. Les parents ne sauront jamais ce que leur fils a fait en Algérie : il y est mort, et dans ses lettres il écrivait que tout allait bien. 

Tant qu'il reste une minute à passer sur le sol algérien, il ne se réjouit pas. Il faut moins d'une minute pour mourir. 

Tu sais, le livre que j'ai essayé d'écrire, c'était une sorte de roman d'aventures, qui se passait pendant la guerre. Mais je n'ai jamais réussi à lui donner la forme que je voulais. Je supportais pas d'en faire une fiction, et je ne suis pas non plus historien. Mais surtout, je ne voulais pas devenir un témoin. Un témoin est impuissant et on peut toujours douter de lui. Quand j'ai essayé d'écrire, j'ai compris que c'était comme ça que je me sentais là-bas.

Titre : le Mur, le kabyle et le marin
Auteur : Antonin Varenne
Première édition : 2011

jeudi 4 novembre 2021

The Good Sister de Morgan Jones

 Yesterday she was a child. (...) Now she's a terrorist.
 
Abraham est originaire d'Égypte, copte, et pharmacien à Londres après avoir abandonné la fin de ses études de médecine pour s'occuper de sa femme Ester, malade de longue durée, et de sa Fille Sofia. C'est un homme brisé qui a sombré dans l'alcool et la drogue. Mais lorsque sa fille disparaît, rien ne l'arrête, il est prêt à tout pour la retrouver et la ramener. 

Convertie à l'islam, Sofia s'est enfuie pour rejoindre Raqqa en Syrie et le califat islamique, convaincue qu'il est en lutte pour construire un monde plus juste, en phase avec les commandements du Coran. C'est une jeune fille de 17 ans intelligente, instruite, lumineuse et idéaliste qui trouve du réconfort et du sens dans la religion alors qu'elle a rompu un dialogue devenu impossible avec son père. Elle est prête à faire tout ce qu'on lui demandera car ce seront autant de tests pour mettre sa foi à l'épreuve : mariage, intégration d'une brigade de femmes, enseignante auprès de femmes qu'il faut convertir, etc.
 
Dans un jeu d'alternance narrative, entre la voix du père et celle de la fille, on suit le parcours marqué d'épreuves et de souvenirs de ces deux personnes exposés à tous les dangers, poussés aux pires extrémités sans certitude que la salvation sera au bout du chemin. Un rythme de thriller soutenu, sans répi, avec son lot de noirceur, de violences, de sacrifices, de manipulations, de corruption, de cruauté, d'absurdités, de la frontière turque jusqu'au cœur de la Syrie islamiste ; des personnages déterminés, complexes, torturés, désespérés.

Un roman bien construit et prenant, dont l'authenticité laissera une marque profonde et certainement indélébile au fond de ma mémoire. Elle est inoubliable cette histoire de famille portée par l'amour d'un père pour sa fille, obligé de transcender toutes ses peurs, illuminée aussi par la lumière de celle-ci et sa dévotion à une cause qui l'aveugle et puis en arrière-plan il y a bien sûr le sujet brûlant de la religion et de l'extrêmisme, prétexte et justification à tous les excès.
Brûlant  ! 

Extraits du texte :
 For every soul there is a guardian (The Koran, 86:4)
 
 The West is a house with no foundation and no walls, a paper house, it will blow away and it will burn.
 
You are one of the good ones, and they are the worst. Fuck your idea of good. It is a Western thing, corrupt. There is no "fair" in sharia. Only justice.
 
That was the problem with families now, they had shrunk. (...) When someone died or fell ill others should take their place. But here was this man and this girl, expected to make a family on their own? It was like a piano with two strings. No music could come from it.
 
When I was a girl we didn't know life existed, and maybe that was better. 
A cage is not a cage if you cannot see beyond the bars.
 
The bad people will always hurt the good. But without them how would we have good to do ?
 
Titre original : The Good Sister
Pas (encore) de traduction française
Auteur : Morgan Jones
Première édition : 2018

lundi 14 juin 2021

Paz de Caryl Férey

 
Comme l'Afrique du Sud ou la Corée du Sud avant elle, la Colombie a entrepris une démarche "paix et réconciliation" mais après 60 ans de guerre civile, va-t-elle pouvoir tourner la page des heures sombres de son histoire pour rejoindre une fois pour toutes le camp de la paix ? 
C'est l'enjeu de cette histoire lorsque Lautaro, chef de la police criminelle de Bogotá (et fils de Saùl, le procureur général du pays), se trouve confronté à une série de meurtres rappelant par leurs atrocités les pires heures de la "Violencia". Pour ne pas compromettre le processus de paix et les élections toutes proches, l'ampleur de ce mouvement de violence est caché à la population alors que Lautaro met les bouchées doubles pour trouver qui peut bien tirer les ficelles : anciens FARC révolutionnaires  ? barons de la drogue ? C'est sans compter sur Diana,  journaliste d'investigation qui est elle aussi sur la piste et sur celle du passé de Lautaro, bien trouble.

Avec le coup de patte et le savoir-faire qui le caractérisent, Caryl Férey nous entraîne au cœur de la violence et de l'histoire colombienne à l'heure d'une "réconciliation" qui n'a rien d'évident : les cicatrices du passé ont du mal à se refermer et les "convertis" à la paix sont menacés par les luttes de pouvoirs pilotées par ceux qui veulent reprendre la main.
 
Donnant vie et voix aux plus démunis, aux exploités, aux exclus, les thrillers de Caryl Férey sont toujours emprunts de brutalité mais avec Paz, la violence semble atteindre de nouveaux sommets. L'auteur indique en postface combien il est pourtant resté en dessous de la vérité face aux horreurs commises/subies pendant la guerre civile alors il vaut mieux avoir le cœur bien accroché pour aborder cette lecture.
Un livre certes violent mais aussi haletant qui, au delà de l'intrigue et du suspence, dresse un panorama extrêmement documenté de ce pays d'Amérique latine, sur tous les plans : historique, sociologique, politique et géographique... Une combinaison qui fonctionne bien et me fait particulièrement apprécier cet auteur.
 

Titre : Paz
Auteur : Caryl Ferey
Première édition : 2019

mercredi 10 mars 2021

Le dernier Hyver de Fabrice Papillon

Le livre commence par l'évocation d'Hypatie, philosophe et mathématicienne sauvagement assassinée à Alexandrie en 415 après JC par des fanatiques chrétiens. Mais avant de mourir,  la savante a eut le temps de protéger un précieux manuscrit, fruit de ses recherches, qui servira de fil rouge au roman dont il tisse la trame en se faufilant à travers les siècles et l'alternance des chapitres, oscillants entre passé et présent.  

Été 2018, Paris. Brillante étudiante en biologie, Marie commence un stage à la police scientifique et se retrouve, dès le premier jour, mélée à une enquête placée sous la responsabilité de Marc Brunier, commandant à la brigade criminelle, vieux de la vieille qui s'accroche encore au légendaire quai des Orfèvres en train de fermer ses portes. Les voilà liés par le meurtre épouvantable d'une très jeune femme dont les restes ont été mis en scène dans une boutique Hermès où ils ont été retrouvés, placés au coeur d'une scène de crime soigneusement aseptisée, sans le moindre indice. D'autres assassinats pareillement ritualisés suivront avec leurs lots d'indices qui prennent, pour Marie, au delà de leur part de mystère scientifique à élucider, une dimension de plus en plus ésotérique et personnelle...

Thriller français historico-ésotérico-biologico-scientifique dont l'ambition et l'ambiance du scénario ne sont pas sans rappeler le Da Vinci Code de Dan Brown. Un roman divertissant, très dans l'air du temps avec une société secrète reposant non pas sur une fraternité mais sur une sororité qui permet de mettre en lumière toute une série de femmes savantes ayant marqué le temps, d'Hypatie à Marie et Irène Currie en passant par Élisabeth I d'Angleterre ou Émilie de Chatelet. 
Certains éléments, en particulier la finalité de la secte ont un côté un peu "jusque boutiste parfois tiré par les cheveux" mais ça n'enlève rien à cette lecture haletante dans laquelle il faut se laisser embarquer sans se poser trop de questions. D'autant moins que le livre est très documenté car en plus des aspects historiques, on découvre aussi le monde fascinant des méandres des sous-sols de Paris ou encore des éléments scientifiques passionnants, relatifs notamment au clonage, aux questions d'éthique et aux finalités de la recherche. Et sur ces derniers aspects, on peut faire confiance à l'auteur pour connaître son sujet, Fabrice Papillon est journaliste et producteur de documentaires scientifiques, c'est sa spécialité ! 

Pour l'anecdote, c'est une tante et le patronime de l'auteur qui m'ont fait ouvrir ce livre parce que ce nom de famille léger est aussi celui d'une de nos ancêtres... Une raison pas plus mauvaise qu'une autre pour découvrir un auteur (un lointain cousin ??) surtout quand le résultat est gagnant : un rythme soutenu, une histoire bien ficelée, une lecture facile, prenante et instructive, des personnages parfois racambolesques mais attachants, des figures féminines du monde de la science nombreuses et (re)-mises à l'honneur (j'ai trouvé le cas de Rosalind Franklin/découvertes sur l'ADN particulièrement intéressant), des lieux qu'on re-découvre d'une autre façon sans oublier toutes les informations qu'on peut grappiller au fil des pages, bref, un excellent thriller français (cocorico), parfait pour les amateurs du genre !

Titre : le dernier hyver
Auteur : Fabrice Papillon
Première édition : 2017

vendredi 24 janvier 2020

La frontière / The Border de Don Winslow

 
Troisième et dernier volet de la trilogie de La griffe du chien, La frontière / The Border nous plonge une dernière fois dans le monde du commerce illicite de la drogue et de ses ramifications entre Mexique et États-Unis.
Alors que le mystère subsiste sur le sort d'Adan Barrera, une trève précaire est établie entre les trafiquants de drogues, un statu quo durant lequel chacun évalue ses chances de prendre le dessus au cas où le baron ne réapparaitrait pas. Pour la population, "Adan vive" : l'homme "vit" tellement qu'il en est sanctifié ; pour "los hijos"-la nouvelle génération des "fils de narcotrafiquants"- le vent de la relève commence à souffler et les affaires n'ont jamais été aussi bonnes. Et puis la drogue n'étant finalement qu'un business, il faut sans cesse innover pour garder ses parts de marché avec l'introduction du fentanyl, de l'héroïne pas chère, produite chimiquement, à l'origine d'une véritable "épidémie d'overdoses".
Dans ce contexte, Art Keller accepte de reprendre du service à la direction de la DEA (Drug Enforcement Agency) avec l'espoir de véritablement impacter la guerre contre la drogue même si ce n'est pas évident dans le contexte très politique de Washington : son objectif est de démonter toute la filière, jusqu'à l'argent sale et le blanchiment qui en est fait dans les plus hautes sphères des milieux financiers, des affaires et du pouvoir. Il va devoir avancer dans l'ombre en s'associant secrètement avec deux policiers de New York.

Ce roman s'inspire encore une fois librement d'une foultitude d'éléments piochés dans l'actualité avec des transpositions parfois un peu osées qui permettent de comprendre les avis très divisés portés sur ce livre par les lecteurs outre Atlantique, notamment au regard des deux personnages de Dennisson- candidat originaire de New York, puis nouveau président qui veut construire un mur et est un forcené de twitter- et de Jason Lerner, son gendre (Dans le livre, la question de l'enquête sur les intérêts Russes est remplacée par une association aux cartels de la drogue... évidemment, ça peut déranger une opinion publique très divisée même s'il ne faut pas perdre de vue que tout cela n'est qu'une fiction).

La trame de ce dernier volet est encore plus ambitieuse que les deux volumes précédents mais du coup, elle se disperse beaucoup plus, que ce soit géographiquement--le Mexique, les États-Unis, d'autres pays d'Amérique du Sud- ou qu'il s'agisse de la narration, des personnages et des sujets traités- la guerre des cartels au Mexique, la question des gangs et des Migrants, celle des consommateurs / junkies, les aspects politiques et financiers, le système carcéral américain, le traitement judiciaire du problème de la drogue, les clivages raciaux, etc.

Pour s'y retrouver, l'auteur fait pas mal de retours en arrière et de résumés des tomes précédents, pas inutiles si on a laissé passer un peu de temps entre deux livres ou si on ne les a pas lu mais un peu redondants si on les enchaine.
On suit les personnages récurrents, Marisol, Anna, Eddie Ruiz, Caro, etc ; certains ont grandi et deviennent acteurs (Los "hijos" mais aussi Hugo Hidalgo, le fils d'Ernie, l'adjoint d'Art Keller torturé et exécuté par les trafiquants dans le premier tome) ; on en retrouve d'autres avec plaisir, Nora et Sean Callan disparus à la fin du premier tome et on en découvre de nouveaux, Jaquie la junkie, Mullen et Cirello les policiers New-Yorkais, Nico et Flor les petits Migrants guatemaltèques qui s'embarquent sur "la Bestia", etc.

Un "pavé" édifiant sur ce problème complexe de drogue dont on ne voit finalement pas trop l'issue même si l'auteur offre ses pistes, très politiques, en soulèvant surtout de vraies questions de société. (Avec au passage un autre effet clivant auprès d'une partie du lectorat américains en désaccord avec les positions jugées politiquement trop "gauchisantes" du personnage d'Art Keller... On n'est pas obligé d'être d'accord ! ).

En bonus en postface, Don Winslow donne quelques éléments sur cette saga, ce qui l'a amené à vivre et à faire vivre son personnage de Art Keller pendant plus de vingt ans, l'addiction " qui l'a saisi pour ce qui ne devait être qu'un simple sujet de livre : à l'exception de sa femme et de son fils, il explique avoir" passé plus de temps avec Art Keller qu'avec n'importe quel véritable être humain" et précise que la trilogie est "l'œuvre de sa vie". Il indique encore "Je suis d'abord entré dans ce monde comme simple touriste, pour une simple visite, et il m'a fallu 6 ans pour écrire La Griffe du Chien. Plus j'en apprenais, plus j'étais en colère ; et plus je creusais, plus je voulais raconter cette histoire de la guerre américaine contre les drogues et l'impact réel qu'elle a sur la vie des gens."

Un objectif ambitieux et pour ma part réussi car cette trilogie m'a non seulement passionné, elle a aussi aiguisé ma curiosité que j'essaye d'assouvir par des recherches complémentaires, articles de presse, reportages et autres informations qui ne manquent pas. Le contexte européen n'est sans doute pas tout à fait le même mais la menace est bien réelle, nécessitant une vraie réflexion sur les politiques à adopter en termes de santé publique, sur le plan judiciaire, la légalisation ou pas de certaines drogues, les salles de shoot, etc.

Une trilogie en coup de massue, brillantissime.

Tirés du texte :
The long drug war has left trousand of orphans, shattered families and dislocated teenagers. And that doesn't include the thousand fleeing gang violence in Guatemala El Salvador, and Honduras, passing through Mexico to try to find sanctuary in the United States. 

From the year 2000 to 2006 (...) fatal heroin overdoses stayed fairly stable, about 2'000 a year. From 2007 to 2010, they rose to about 3'000. But in 2011, they rose to 4'000. Six thousand in 2012, 8'000 in 2013.
"To put it in perspective, (...) from 2004 to now we lost 7'222 military personnel in Iraq and Afghanistan combined." 
"To put it in perspective(...) in the same period of time, over a hundred thousand Mexicans were killed in drug violence, with another twenty-two thousand missing. And that's a conservative estimate." 

Opiates are a response to pain. 
Physical pain, emotional pain, economic pain. 
He's looking at all three. 
The Heroin Trifecta. 
(...) 
You're standing on the Rio Grande with a broom, he thinks, trying to sweep back the tide of heroin while billionaires are sending jobs overseas, closing factories and towns, killing hopes and dreams, inflicting pain. 
And then, they tell you, stop the heroin epidemic. The difference between a hedge fund manager and a cartel boss?  Wharton Business School. 

Tens of millions of drug dollars - in cash- go down to Mexico alone every year, so much cash they don't even count it, they weight it. It has to go somewhere, the narcos can't stick it under their pillows or dig holes in their backyards. A lot of it is invested in Mexico, the estimate being that drug money accounts for 7 to 12 percent of the Mexican economy. 
But a lot of it come back here- into real estate and other investments. 
Into banking and then out to legitimate businesses. 
It's the dirty secret of the war on drugs--everytime an addict sticks a needle into his arm, everyone makes money. 
We're all investors. 
We're all the cartel. 

Smack is killing kids here now (...) which is why we have an epidemic. 
When it was black and Porto Ricans, it wasn't an illness, it was a crime. 

The agency estimates that, at best, they seize about 15 percent of the illicit drugs coming across the border, even though,  in their business plan, the cartels plan for a 30 percent loss. 

He's seen the end of year statistics - 28'647 people died from heroin and opioid overdoses en 2014.

The irony is brutal-the same attorney general who is going to press for maximum sentences for marijuana possession will block prosecution of people laundering the biggest dope money in the world. 
Because they're rich, white and connected. 

Do you seriously believe anyone really wants to win this war? No one has an interest in winning this war ; they gave an interest in keeping it going. You can't be naive - tens of billions of dollars a year in law enforcement, equipment, prisons... It's business.
 The war on drugs is big business.

The war on drugs has become a self-sustaining economic machine. Towns that once competed for factories now vie to build prisons. In " prison privatisation" - one of the ugliest combination of words I can imagine - we have capitalised corrections; corporations now make profits keeping human beings behind bars. Courts, lawyers, police, prisons - we are now addicted to the war on drugs.

Du même auteur, la trilogie de la griffe du chien/ The Power of the dog, voir aussi :
La griffe du chien / Power of the dog (tome 1)
Cartel / The Cartel (tome 2)

Titre original : The border
Titre français : La frontière 
Série The Power of the dog (3) / La griffe du chien (3)
Auteur : Don Winslow
Première édition : 2019

lundi 16 décembre 2019

Cartel / The cartel de Don Winslow

People don't run the cartel; the cartel runs people.

2004-2012, Mexique.

Après la Griffe du chien/The Power of the dog, nous retrouvons Art Keller cherchant la sérénité dans un monastère et Adan Barrera servant son temps dans une prison américaine. À la mort de sa fille chérie, le trafiquant obtient son extradition vers une prison fédérale mexicaine en "échange" de quelques informations choisies sur ses rivaux, désormais bien décidé à reprendre le contrôle de son empire. Le jeu du chat et de la souris peut reprendre entre les deux ennemis jurés alors que de nouveaux protagonistes (Les Zetas, les frères Tapia, Magda, Crazy Eddie Ruiz, Chuy, Pablo, etc), font leur apparition en apportant dans leur sillage une vague de violence sans précédent, dépassant l'imaginable, n'épargnant rien, ni personne. Le trafic de drogue n'est plus que le rouage presque anecdotique d'une machine infernale et totalement folle entraînant dans son mécanisme chantage, extorsions, kidnappings, prostitution, meurtres, tortures, viols, terreur, etc.: seul un pacte avec le diable pourra peut-être arrêter son emballement.

Le deuxiėme tome de cette trilogie de la griffe du chien nous emporte dans un rythme encore plus endiablé que le premier volume qui paraîtrait presque fade à la lecture de ce nouvel opus. Certaines scènes sont d'une violence tellement insoutenable et incroyable que je me suis parfois interrogée sur l'imagination de l'auteur et la "vérité" de certains épisodes. Quelques recherches rapides montrent qu'elles ne sont malheureusement souvent que le reflet de la réalité, la reprise de faits débordants sur le quotidien de "civils" mexicains innocents, les plus pauvres, les plus démunis, des victimes collatérales au service des intérêts de l'argent et du pouvoir. Ainsi, et pour ne donner que quelques exemples, ont véritablement existés :
- les redoutables "Zetas" (anciens des troupes d'élite reconvertis dans les trafics en tous genres),
- la guerre sanguinaire des gangs pour le contrôle de Juarez,
- l'attentat du casino Royale de Monterrey et ses 53 morts,
- ou encore le blog dénonçant les atrocités des narcotrafiquants ("Blog del Narco" dans la réalité).
Certains éléments historiques mis en scène dans le livre, comme l'élection présidentielle de Calderon sont également facilement vérifiables : un président issu d'un scrutin controversé qui a amené la population à manifester et à demander un recomptage des voix.

L'auteur a donc su composer avec la réalité pour nous livrer ce thriller d'une intensité rare, une véritable plongée dans l'univers absolu du mal. Il nous donne quelques indications sur ses sources dans ses remerciements et dédie ce "roman" aux journalistes assassinés pour avoir voulu dénoncer les crimes liés à cette guerre des gangs sans merci : trois pages non exhaustives de noms, un hommage bien troublant... Et un livre tout aussi troublant au regard d'une certaine actualité, sueurs froides garanties.

Extraits du texte :
The so-called Mexican drug problem isn't the Mexican drug problem. 
It's the American drug problem. 
There's no seller without a buyer.

Mexico, the land of pyramids and palaces, deserts and jungles, mountains and beaches, markets and cobblestoned streets, 
broad plazas and hidden courtyards, is now known as a slaughter ground.
And for what?
So North American can get high.

As of the end of 2010, there have been 7'000 people killed in Juarez, 10'000 businesses closed, 
130'000 jobs lost, and 250'000 people "displaced". (...) 
The final tally of drug-related deaths in Mexico in 2010 came to 15'273.

When you ask people, "what's America's longest war? “They usually answer" Vietnam" or amend that to "Afghanistan", 
but it's neither.
America's longest war is the war on drugs.
Forty years and counting.

You say "narco" anymore in D. C. outside the hallways of DEA, you get a yawn. 
You say "narcoterrorism", you get a budget. A free hand and a blind eye.

Voir aussi :
La griffe du chien / The Power of the Dog

Titre original : The Cartel
Titre français : Cartel
Deuxième volume de la trilogie "La griffe du chien" 
Auteur : Don Winslow
Première édition : 2015

dimanche 1 décembre 2019

La griffe du chien / The power of the dog de Don Wislow


Premier volume d'une trilogie, Dan Winslow ne nous laisse pas un seul moment de répit avec ce thriller détonant. Côté narcotrafficants, Tio Barrera puis ses neveux Adan et Raul qui règnent en maîtres sur le Mexique, plaque tournante ou "trempoline" de la drogue venue d'Amérique latine pour alimenter le marché américain.
Côté américain, le vengeur solitaire /"seigneur de la frontière", Art Keller, ancien du Vietnam qui a un compte à régler avec les Barrera et ne lâchera pas le morceau avant de les avoir fait tomber, c'est une question personnelle. Il lui faut composer avec les services secrets de son pays qui interviennent dans les pays d'Amérique Latine sans états d'âmes et un certain cynisme, peu importe les moyens, pour lutter contre l'avancée des "rouges" plus que contre la drogue, un moyen d'influence et de contrôle plus qu'un fléau.

Une toile absolument démoniaque avec une foultitude de personnages charismatiques aux personnalités complexes comme la belle Nora, call girl de luxe qui partage une amitié improbable avec un évêque ou Callan, gangster irlandais des bas fonds new yorkais embrigadé comme homme de main des services secrets lorsqu'il lui faut se mettre au vert.

Une tension constante, des rebondissement, du machiavélisme, des mensonges, de la corruption à tous les niveaux, des morts, beaucoup de morts souvent pas très propres... Trahisons, vengeances, guerre des gangs, clergé, politiques, gangsters... C'est dense, rythmé, enlevé... On ne sait plus toujours où est le bien et le mal, on tourne les pages à perdre haleine du début à la fin, bref, du grand thriller qui satisfera tous les amateurs du genre, même les plus difficiles.

Just “woaw“!

Titre original : The Power of the dog
Titre français : La griffe du chien
Premier volet de la trilogie de la griffe du chien
Auteur : Don Winslow
Première édition : 2006

samedi 2 novembre 2019

Zulu de Caryl Ferey

Afrique du Sud.
Début des années 2000.

À Cape Town, le corps d'une jeune femme, méconnaissable, est retrouvé dans le jardin botanique de Kirstenbosch et c'est Ali Neumann, le chef de la police criminelle d'origine Zulu qui est en charge de l'enquête. La victime est vraisemblablement la fille d'un ancien champion du monde de rugby et les investigations particulièrement sensibles alors que l'Afrique du Sud post-apartheid se prépare à accueillir la coupe du monde de football.

Avec sa touche personnelle si particulière, Caryl Férey nous emmène avec ce nouveau thriller ébouriffant à la découverte de l'Afrique du Sud en nous offrant un panorama complet couvrant son histoire et sa sociologie, ses ethnies, ses townships ; le pays à beau être passé dans le camp des démocraties, les fantômes du passés et les clivages sociaux et raciaux restent présents et la violence est partout, alimentée par la drogue, gangrenée par le sida.

Peut-être pas le meilleur des Caryl Férey à mon goût mais l'auteur possède un don véritable et rare, celui de construire des intrigues prenantes et rythmées auxquelles il mèle subtilement les données historico-socio-culturelle du pays ainsi placé au cœur du scénario si bien que chacun de ses romans est une invitation au voyage et une plongée dans la réalité d'un pays, loin des clichés touristiques.
Des romans noirs, ultra violents mais ultra documentés et au final, ultra-instructifs... On ressort plus intelligent à chaque fois, je suis devenue une inconditionnelle !

Du même auteur, voir aussi :
Saga maorie (Haka et Utu) [Nouvelle-Zélande]
Condor [Chili]
Mapuche [Argentine]

Titre : Zulu
Auteur : Caryl Ferey
Première: 2008

mardi 8 octobre 2019

Mapuche de Caryl Férey


Buenos Aires / Argentine, début des années 2000.

Jana est une jeune femme indépendante et secrète, artiste sculpteur d'origine Mapuche encore marquée par des traumatismes d'enfance. Une nuit, Paula, sa seule/meilleure amie, travesti /prostituée, l'appelle à l'aide après la disparition de Luz, un autre travesti qu'elle a pris sous aile et dont le cadavre sera retrouvé quelques heures plus tard.

Lui aussi fracassé de la vie, dans les années 1970, Ruben fut l'un des rares survivants des cachots sordides de l'école Mécanique de la Marine où furent engloutis sa petite sœur et son père, poète de renom : un épisode qui le ronge toujours, trente ans après, mais dont il ne parle jamais, pas même à sa mère qui espère toujours le retour de tous les siens. Aujourd'hui, il est détective privé et se consacre aux Mères de la Place de Mai qui réclament la vérité sur les enfants disparus et adoptés sous la dictature. C'est ainsi qu'il vient à enquêter sur la disparition de Maria Victoria Campallo, fille du promoteur le plus influent du pays.

Deux rescapés dont les chemins se rejoignent pour mener une enquête qui tourne à l'opération survie tant sont fortes les menaces du passé car si l'Argentine est redevenue une démocratie, elle n'en a pas pour autant fini avec ses démons et les compromissions de ceux qui en tiennent encore les rouages.

Un thriller à la dimension historico-socio-culturelle remarquable, encore une fois extrêmement bien documenté. Caryl Férey a l'art de donner voix aux laissés pour compte brisés par les rouages d'un système tout en nous faisant découvrir un pays dans toutes ses dimensions. Des personnages résilients, à la fois forts et sensibles, humbles et fidèles, profondément humains.
Une plume sans concession, désormais bien maîtrisée, épurée de ses anciennes lourdeurs, pour nous faire découvrir peuples et paysages au rythme d'un scénario ébouriffant, digne des plus grands studios hollywoodiens.

Une lecture qui égratigne mais dont on a l'impression de ressortir plus intelligent, je recommande sans restriction !

Du même auteur, voir :
Condor
Saga Maorie - Haka / Utu

Extraits du texte :
Participer à des réunions d'étudiants de gauche, à des activités syndicales, avoir critiqué à haute voix les militaires, porter le même nom qu'un suspect, avoir assisté à un enlèvement, être juif, enseigner ou étudier la sociologie, conseiller des pauvres ou des suspects en matière juridique, soigner des suspects ou des pauvres, écrire des poèmes, des romans, des discours, être étranger et "trop bruyant", être réfugié d'un pays sous régime militaire, recherché pour des raisons politiques, exercer le métier de psychologue ou psychanalyste-influencés par des théoriciens juifs-, donner un récital de piano devant des ouvriers ou des paysans, être "trop" passionné d'histoire, être un jeune soldat qui en sait trop ou qui conteste, être "trop" fasciné pas l'occident ou réaliser des films "trop" axés sur des sujets de société ou contrevenant à la "bonne morale", militer dans une association des Droits de l'homme, avoir un frère ou une sœur, un cousin ou un ami proche d'une personne disparue : les militaires et la police enlevaient les gens pour n'importe quelle raison. Étaient considérés comme subversif quiconque se dressait contre le "mode de vie argentin." 
"La subversion est ce qui oppose le père à son fils" avait précisé le général Videla. Un paternalisme phallicratique qui puisait son idéologie dans le catholicisme, étendu à toute la société : 340 camps de concentration et d'extermination opérationnels répartis sur 11 des 23 provinces du pays, pour une efficacité maximum- 90% de la population incarcérée n'avait jamais revu le jour... 

Raconter l'ineffable, c'était le revivre, laisser remonter l'angoisse, le chagrin, la douleur, parler, 
c'était redonner à ses tortionnaires le pouvoir de l'écraser.

Écrasés militairement lors de la Grande Battue à travers la pampa, tirés comme des lapins à coups de Remington, livrés aux écoles religieuses ou comme esclaves aux estancieros qui s'étaient partagé leurs territoires, parqués, acculturés, appauvris, réduits au silence, mentant sur leur origine lors des rares recensements, oubliant par honte ou désœuvrement leur culture, les Mapuche avaient traversé le siècle comme des ombres. Des fantômes. En rayant vingt-cinq ans de traités signés avec l'Espagne, la Constitution de 1810 avait purement et simplement nié les Mapuche, les "gens de la terre" qui vivaient ici en nomades depuis deux mille ans. 
Sanctuaire des ancêtres, demeure des dieux, mythe et point de départ de toute représentation symbolique, fondement rituel et élément constitutif de leur identité, la terre pour eux était tout. Certaines communautés s'étaient accrochées à leurs  fermes et leurs troupeaux, mais beaucoup avaient dû vendre leurs terres sous la menace, au risque de disparaître d'autant plus facilement qu'ils ne figuraient sur aucun état civil. Aujourd'hui, les Mapuche ne représentaient plus que 3% de la population argentine, concentrés dans les régions pauvres du Sud ou noyés dans les bidonvilles des lointaines banlieues...

Titre : Mapuche
Auteur : Caryl Férey
Première édition : 2012

lundi 7 octobre 2019

Phrom Thep de Marc Lasnier

"Bien trop de femmes, dans bien trop de pays, parlent la même langue : le silence."
 (Anasua Sengupta) 

Plusieurs fois divorcé, sortant d'une période de galère, Alain quitte Paris pour Phukhet en Thaïlande, bien décidé à prendre du bon temps en s'adonnant à sa passion, la photographie. Grâce à Vincent, son logeur, il découvre de bons coins et se sort de chausses trappes dans lesquelles il tombe comme bien des farangs (étrangers) un peu trop naïfs.
Un soir, il fait la connaissance de Wanapa, la quarantaine, indépendante, coiffeuse et alors qu'il ne croyait plus à l'amour, se met à filer le parfait cocon, prêt à tout pour protéger sa belle menacée par un mystérieux prédateur. Alors que les ombres du passé et la vengeance d'un ancien mari-narco-traficant tout puissant menacent d'engloutir sa nouvelle conquête, Alain ne manque ni de ressources ni de relations dans ce qui tourne en thriller infernal.

Émaillé de sa part d'invraissemblances indispensables au scénario, Phrom Thep est un thriller intense plutôt bien enlevé qui a le mérite de nous faire voyager entre la France et la Thaïlande, raison pour laquelle j'avais sélectionné ce livre. Côté carte postale, pas de déception, on y trouve une jolie évocation du pays du sourire et de ses habitants auprès desquels l'auteur est d'ailleurs lui même installé.

Sans doute pas un roman inoubliable mais un bon livre d'évasion avec une touche d'exotisme, à prendre pour ce qu'il est.

Titre : Phrom Thep
Auteur : Marc Lasnier
Première édition : 2017

lundi 29 juillet 2019

La cage dorée de Camilla Läckberg


Faye a décidé de réussir à tout prix après avoir tourné la page d'une enfance douloureuse qui sera son secret mais lorsqu'elle rencontre Jack, c'est l'amour fou, plus rien d'autre ne compte, elle se dévoue à lui corps et âme : elle renonce à terminer ses études pour aider le jeune homme à monter son entreprise, ils se marient, elle lui donne une fille, elle s'efface pour lui laisser la vedette et se consacrer à leur foyer.
Lorsque Jack la met dehors et la remplace par sa nouvelle assistante, Faye touche le fond avant de rebondir et d'imaginer une redoutable vengeance faisant appel à son sens des affaires et à l'association avec d'autres femmes baffouées par les hommes.

J'avais été un peu déçue par le dernier roman de Camilla Läckberg, la sorcière, mais j'étais prête à lui laisser le bénéfice du doute en achetant ce nouveau livre d'autant que l'histoire rompt complètement avec les repères habituels de l'auteur : nous abandonnons Erica/patrick et la région de Fjällbäcka à laquelle elle était fidèle jusque là pour Stockholm et un nouvel univers.

Si le plaisir à lire et à tourner les pages est bien là, l'intrigue me laisse totalement perplexe. Le roman a un côté très "féministe" mais je ne suis pas certaine qu'il serve la cause des femmes par son côté excessif un peu abracadabrant. Les personnages ne sont par ailleurs pas particulièrement sympathiques, très caricaturaux pour les hommes, totalement machiavéliques et manipalateurs d'un côté ou tom-boys sans aucune substance de l'autre, et assez incohérent pour ce qui est de Faye dont les qualités intellectuelles exceptionnelles vont et viennent, totalement anihilées ou exacerbées par ses sentiments pour Jack. 

Avec cette lecture, Patricia Läckberg perd pour moi sa qualité de valeur sûre ; elle ne m'a pas convaincue avec La cage dorée, premier volume d'un dyptique dont je n'attends avec aucune impatience le deuxième volume ... que je ne suis d'ailleurs pas même sûre de vouloir lire !
Déçue.

Du même auteur :
La sorcière

Titre français : la cage dorée
Auteur : Camilla Läckberg
Première édition : 2019

lundi 8 avril 2019

My absolute darling / My absolute darling de Gabriel Tallent


Turtle (Julia), quatorze ans, est élevée par un père survivaliste qui la tient entièrement sous sa coupe : ils vivent dans une vieille baraque isolée au bord de la mer et au milieu des bois et rien ne filtre de ce qui se passe chez eux. On plonge dans leur univers avec le regard de Turtle alors que l'adolescente est tiraillée entre l'amour et la loyauté qu'elle ressent pour ce père lui vouant un "amour absolu" et les sentiments d'enfermement et d'étouffement qui l'envahissent de plus en plus, la poussant à des escapades solitaires au fond des bois pour échapper à cette emprise et libérer son âme.

Un véritable parcours iniatique dans le contexte de ce huit-clos familial progressivement sapé grace à quelques fenêtres entrebaillées sur un autre monde par un grand-père, une enseignante, une amitié accidentelle née une nuit d'orage au fond des bois et l'arrivée d'une petite fille dans la maison.
Une tension, une emprise et une violence aussi bien physique que psychologique portées à leur comble pour cette jeune fille charismatique à l'esprit de survie particulièrement aiguisé qui ne cherche qu'à sauver son âme.       

Ce premier roman a fait une forte impression aux Etats-Unis et on comprend pourquoi en découvrant cette histoire à classer dans le même registre que La vraie vie d'Adeline Dieudonné. Impuissants et incrédules lecteurs découvrant l'horreur du monde de Turtle - qui n'est pour elle que sa "normalité"-, on tourne les pages, magnétisés, en se demandant comment tout cela va bien pouvoir finir. Au dela de Turtle, un récit intense et admirablement ficelé jouant admirablement sur l'ambiguité et la complexité du personnage du père, sur l'inaction de ceux qui se doutent mais ne font rien et préfèrent détourner le regard. Au passage, on aborde l'Amérique des armes, celle des survivalistes tout en découvrant une nature sauvage de ce coin de Californie, magnifiquement évoquée.

Haletant, brutal et troublant.

Titre original : My absolute darling
Titre français : My absolute darling
Auteur : Gabriel Tallent
Première édition : 2017

mercredi 12 septembre 2018

Un frère de trop de Sébastien Theveny


Pendant l'été 1986, la sortie en mer de Pierre-Hugues, Édouard et Marie-Caroline tourne au drame lorsque l'aîné de la fratrie Lacassagne passe par dessus bord et disparaît.
Trente ans plus tard, alors que le patriarche s'apprête à passer la main de son empire immobilier de la côte d'Azur à ses enfants survivants, il fait appel à un jeune journaliste pour qu'il rédige ses mémoires afin de laisser une trace écrite de son parcours exceptionnel. Au cours de ses entretiens avec les différents membres de la famille et du personnel qui lui est proche, le journaliste en vient à approfondir la question du fils aîné fauché trop jeune au cours d'un été où les tensions familiales, les rivalités et les secrets étaient particulierement vifs si bien qu'il finit par se demander si ce qui a été qualifié d'accident ne cache en réalité pas quelque chose de plus sombre ... 

Un livre publié en auto-édition qui avait attiré mon attention pour ses excellentes revues. Pas mal construit, facile à lire et offrant un bon moment d'évasion dans le cadre niçois contemporain - période des attentats inclus - c'est un thriller à rebondissements qui n'a toutefois rien de véritablement exceptionnel et qui sera par conséquence sans doute assez vite oublié !

Titre : un frère de trop
Auteur : Sébastien Theveny
Autoédition
Première édition : 2017