samedi 30 décembre 2017

Les passeurs de livres de Daraya de Delphine Minoui


Basée en Turquie, Delphine Minoui est une journaliste française spécialiste de l'Iran et de cette région du moyen-orient. Un jour, elle découvre sur Facebook une photo un peu sombre qui circule et l'intrigue, celle de jeunes gens figurants au milieu d'une bibliothèque improbable à Daraya, en banlieue assiégée de Damas. Elle arrivera à entrer en contact avec eux et les suivra, autant que faire se peut, de 2012 à 2016 pendant le siège de Daraya pour raconter l'histoire de cette bibliothèque constituée de livres récupérés dans les ruines des maisons défoncées par les bombes pour offrir à ses lecteurs une ouverture au monde, à l'esprit, à l'espoir. Ce livre témoignage est une véritable ode aux livres, à l'écriture et à la lecture :

Écrire, c'est recoller des bouts de vérité pour faire entendre l'absurdité.

La lecture comme un refuge. Une page ouverte sur le monde lorsque toutes les portes sont cadenassées.(...) Au milieu du fracas, ils s'accrochent aux livres comme on s'accroche à la vie.

Le livre ne domine pas. Il donne. Il ne castre pas. Il épanouit. 

Ils affirment que ces écrits sont leurs nouveaux remparts. Qu'ils en ont mémorisé des passages entiers. Qu'avant la révolution ils auraient été incapables d'en citer une seule ligne. Que le conflit qui ensanglante la Syrie les a paradoxalement rapprochés des livres. Une mélodie de mots contre le diktat des bombes. La lecture, ce modeste geste d'humanité qui les rattache à l'espoir fou d'un retour à la paix. 

Leur combat de papier m'est d'autant plus cher qu'il me renvoie à une addiction personnelle. (...) Les bibliothèques ont ce quelque chose de subversif et d'apaisant à la fois.

En vieux syriaque, Daraya signifie "nombreuses maisons". Quelle ironie du destin que de porter ce nom pour une cité dont les bâtiments sont aujourd'hui si peu nombreux à tenir debout.

Les livres, ces armes d'instruction massive qui font trembler le tyrans. 

Il croit aux livres, il croit en la magie des mots, il croit aux bienfaits de l'écrit, ce pansement de l'âme, cette mystérieuse alchimie qui fait qu'on s'évade dans un temps immobile, suspendu. Comme les cailloux du Petit Poucet, un livre mène à un autre livre. On trébuche, on avance, on s'arrête, on reprend. On apprend. Chaque livre (...) renferme une histoire, une vie, un secret. 

Lire pour s'évader. Lire pour se retrouver. Lire pour exister...
   
Mais ce livre ce sont aussi des portraits de lecteurs très variés et différenciés, la source d'échanges, le maintien d'une socialisation au travers de groupes de réflexion ou de l'édition d'un "journal", ainsi que la chronique humaine de ce siège de résistance de Daraya qui formait une enclave un peu particulière dans cette guerre épouvantable et parfois incompréhensible qui déchire la Syrie :      

Ils [des journalistes, des diplomates, des humanitaires] sont unanimes sur la singularité de Daraya: plus qu'un symbole de résilience, c'est un modèle unique de gouvernance où, malgré la guerre, le civil garde le contrôle sur le militaire.

En quatre ans d'encerclement forcé, Bachar el-Assad s'est acharné à défigurer la ville. À bruler ses champs. À rendre illisible son paysage. À vider les phrases de leur dernières syllabes. Mais je dis que, quoi qu'il advienne, ces jeunes héros syriens ont une histoire impérissable à partager. Face aux destructions infligées par les bombes, ils n'ont pas seulement sauvé des livres. Ils ont bâti des mots. Érigé des syntaxes. Jour et nuit ils n'ont jamais cessé de croire en la vertu de la parole. À son invincibilité. Ils ont rompu le silence, relancé le récit. Construit un langage de paix. Avec leurs ouvrages, leurs slogans, leurs revues, leurs graffitis et leurs création littéraires, ils ont résisté jusqu'au bout à la métrique militaire, inventé une autre cadence que celle des coups de canon. La laideur de la guerre surpassée par le verbe. Un mémorial de mots, sans domicile fixe, pour la génération d'après.

Le siège nous a paradoxalement protégés de toute tentative de radicalisation. Il a permis de maintenir vivant l'esprit de Daraya. Pendant quatre ans, nous sommes restés entre nous. Cela n'a pas tout le temps été facile, mais nous avons toujours réglé nos différents par le dialogue. Il n'y a pas eu d'invasion externe. Pas de tentative de manipulation. Pas d'intrusion étrangère. Une expérience à part. 

Une histoire tragique mais un livre magnifique qui apporte un témoignage à valeur universelle, celui de ces passeurs de livres éphémères, d'un moment et d'un temps donnés, redonnant sens et foi dans les livres et en l'homme, une bulle de relativité face aux événements qui secouent le monde.

Titre : les passeurs de livres de Daraya, une bibliothèque secrète en Syrie
Auteur : Delphine Minoui
Première édition : octobre 2017

mercredi 27 décembre 2017

La mémoire du thé / The tea girl of Hummingbird Lane de Lisa See


Dans les années 1980 et les villages des minorités Akha des montagnes du Yunnan (Chine), la vie reste encore très traditionnelle, rythmée par les saisons et la cueillette annuelle du thé cultivé en terrasses, les rites, les interdits et les purifications. Mais le monde est en train de changer. Li-Yan, la fillette de la famille est autorisée à suivre l'école sous la houlette d'un maître qui a atterri dans cette région reculée au moment de la révolution culturelle sans jamais pouvoir repartir dans sa ville d'origine. Sa connaissance du mandarin permet à Li-Yan de jouer les interprètes lorsqu'une jeep apparait à l'entrée du village (la première jamais vue en ces lieux) conduite par un étranger venu de Hong Kong accompagné de son jeune fils. L'homme est à la recherche de thés Pu'er originels rares dont il va relancer la production alors que la Chine se métamorphose sous les réformes de développement économique lancées par Deng Xiaoping. Dans cette Chine poussée au triple galop, Li-Yan va accompagner le mouvement et connaitre une destinée hors du commun. D'abord tragique avec notamment une petite fille qu'elle doit abandonner à l'adoption à peine mise au monde et à qui elle laisse en unique héritage une galette de thé très spéciale; puis exceptionnelle, en faisant sa trace par le thé, du Yunnan aux États-Unis en passant par Guangzhou.
Une véritable saga du Pu'er et de ses traditions alors que le destin de la fille de Li-Yan, adoptée par un couple américain sans autre enfant, est évoqué de façon originale au travers de rapports médicaux, de relevés scolaires, de sessions de thérapies avant qu'elle ne devienne une jeune femme capable de prendre voix.

Je suis une inconditionnelle de Lisa See qui est pour moi une vraie valeur sûre quand on s'intéresse à la culture chinoise parce que chacun de ses livres apporte un petit concentré de culture qui permet d'aborder les quelques thèmatiques qu'elle choisi d'y développer, toujours habilement mises en scène par des personnages féminins forts et attachants; on apprend immanquablement quelque chose.
C'est donc sans attendre la version française que je me suis précipitée sur son dernier roman The tea girl of Hummingbird Lane. Dans la lignée des ouvrages précédents, il met en scène des personnages crédibles et captivants servant de prétexte pour aborder quatre nouveaux thémes :
1 - Celui des minorités chinoises et plus particulièrement celle des Akha dont les croyances et les traditions sont mises en scène de façon très vivante,
2 - Celui du thé, en particulier le Pu'er, au goût de terroir très prononcé, très réputé en Chine et auprès de sa diaspora avec ses crus et ses connaisseurs qu'on peut rapprocher en termes d'équivalence culturelle à l'œnologique,
3 - Celui de l'adoption massive des petites filles chinoises après l'ouverture de la Chine, conséquences notamment de la politique de l'enfant unique avec les interrogations que cela peut susciter du côté des adoptées, une question qui est parfois loin d'être simple, 
4 - Celui du développement économique très rapide de la Chine depuis le milieu des année 1980, avec ses conséquences jusqu'aux campagnes les plus profondes, ses périodes de spéculation débridées suivies de crises, etc.

Même si la culture chinoise ou celle de la minorité Akha ne leur laissent traditionnellement pas la part belle, les personnages féminins de Lisa See ont une fois encore une position centrale dans ce roman, porteuses de la culture et des traditions. Li-Yan symbolise l'ouverture sur le monde et la modernité avec une rupture de la tradition à laquelle elle finira par revenir parce que les liens avec sa lignée peuvent se distendre sans se rompre. J'ai aimé ce personnage mais aussi celui de la mère de Li-Yan, sage-femme, guérisseuse, gardienne d'arbres à thé anciens protégés et transmis par une lignée de femmes garantes du respect des traditions. Les belles soeurs, l'amie, les responsables de l'orphelinat, la fille ou la mère adoptive offrent elles aussi une grande variété de portraits de femmes au côté de profils masculins tous aussi divers.

Comme les précédents, j'ai aimé ce livre très abordable, réaliste, agréable et facile à lire, pas seulement pour ses personnages et leur histoire mais aussi et surtout pour tout ce qu'ils nous apprennent de la culture chinoise dont on s'imprègne avec une grande facilité pour en découvrir ou approfondir certains aspects (et s'en souvenir) avec la garantie d'un auteur sérieux et bien documenté.

Valeur sûre !

Mise à jour de l'article (ajout du titre français) : 10/04/2018

Titre original : The tea girl of Hummingbird lane
Titre français : La mémoire du thé (à paraitre 2/05/2018)
Auteur : Lisa See
Première édition : mars 2017

Nota, du même auteur, j'ai aimé :
Fleur de neige / Snow Flower and the secret Fan - Sous la dynastie des Qing - Thèmes des pieds bandés, des mariages arrangés, des liens particuliers des laotong avec l'écriture secrète des femmes Nu Shu,
Le pavillon des pivoines / Peony in love - Au 17ème siècle - Thème de l'opéra chinois et des croyances sur ce qui se passe après la mort, le destin d'un fantôme,
Filles de Shanghai / Shanghai girls - Période 1937-1957 - Thèmes du Shanghai des années folles, de la guerre et la fuite marquée par les horreurs de l'invasion japonaises, de l'émigration chinoise vers l'ouest américain passant par la mise en quarantaine sur Angel Island avant d'être admise sur le territoire, les combines de cette immigration, les grandes années du quartier chinois de Los Angeles, etc.,
Ombres chinoises / Dreams of joy - En Chine, période du grand bond en avant et de la grande famine qui en a découlée,
Poupées de Chine / China Dolls - Le monde des cabarets chinois des années 1930 et 1940 aux Etats-Unis,
On gold Moungtain, a memoir - L'histoire de la famille de Lisa See qui débute avec son arrière grand-père arrivé aux États-Unis avec les toutes premières vagues d'immigrants chinois et marié, c'était plutôt inhabituel, à son arrière grand mère blanche ... (Pas de version française de ce livre à ma connaissance)

jeudi 21 décembre 2017

Parmi les miens de Charlotte Pons


Une fratrie - Manon, Gabriel et Alice - et un époux affrontent l'épreuve d'une mère/épouse encore vivante mais laissée sans conscience à la suite d'un grave accident de voiture. Ce drame est vécu au travers des yeux de Manon, l'aînée, qui exprime dès le départ un "autant qu'elle meure" devant l'état végétatif de sa mère. Mais les médecins ne se prononcent pas et le reste de la famille veut encore s'accrocher à un hypothétique espoir ouvrant prétexte à une introspection à la fois personnelle et familiale, l'exploration du rapport de chacun à la mère (cette inconnue ! ... d'autant que dans cette famille il existe des secrets que l'on va découvrir) et la place relative des uns et des autres dans le cercle familial. Face à la situation médicale de la mère/épouse, ce sont aussi les questions délicates de la maladie et de la mort, de l'accompagnement, de l'euthanasie et du deuil alors que la vie continue qui doivent bien finir par être abordées malgré les louvoiements initiaux.

Une situation forte, racontée d'un ton juste et réaliste. On y trouve toute l'ambivalence crée par les épreuves qui font réagir par rapport à soi mais aussi dans le rapport aux autres. Un vécu à dimension variable au regard de l'expérience, de la culpabilité, des rivalités, des jalousies, du rapport plus ou moins intime de chacun avec la mère, de celui des uns avec les autres, de la difficulté à communiquer ou de la plus ou moins grande fragilité individuelle. Faisant écho à ce que nous renvoie l'actualité à intervalle régulier, sont traitées de façon toute aussi pragmatique les questions de la vie et de la mort, du désir des personnes mises en situation de dépendance face à la volonté exprimée par la famille, des limites du système médical et juridique français dans l'accompagnement de fin de vie.

J'ai trouvé le personnage de Manon intéressant dans sa complexité, un peu à l'image du reste de sa famille, sans que je puisse pour autant m'y attacher. Au final, je garde l'impression d'un premier roman bien construit, qu'on peut lire presque d'une traite, abordant et ouvrant intelligemment une vraie réflexion sur un thème lourd et difficile.
 
Titre : Parmi les miens
Auteur : Charlotte Pons
Première édition : août 2017

Tiré du livre :
- Affronter l'humanité de notre mère dans ce qu'elle avait de plus vain. Un corps, juste un corps. Qui se dégrade et que l'on maintient en vie coûte que coûte. 
-  (...) notre père. Tassé sur sa banquette, imperméable et mine chiffonnés (...). Je l'ai connu abattu, je le découvre désarmé. 
- Mon regard s'arrête sur l'horloge au-dessus de la sortie. Sans faillir, je prends acte de l'heure du décès de ce qu'a été ma vie jusque-là. Une vie avec maman. Je n'en ai jamais connu sans.
- (...) je savais bien peu d'elle, (...) elle m'était familière mais me demeurait inconnue. 
- Il lâche parfois un "on ne l'avait pas envisagée ainsi, notre vieillesse" qui dit toute la solitude dans laquelle ma mère le laisse et ça fait mal pour lui, moi qui ai une famille, moi qui ai de l'avenir, malgré ma difficulté à l'assumer. 
- En serait-il allé autrement de tout cela si nous nous étions intéressés à elle comme à une inconnue dont nous souhaitions faire la connaissance et pas seulement comme à une mère qui nous devait tout, inconditionnellement ?

mardi 19 décembre 2017

Patricia de Geneviève Damas


Jean Iritimbi est Centrafricain. Il a quitté son pays pour le Canada dans l'espoir d'une vie meilleure, en laissant sa femme et ses deux filles avec la promesse de les faire venir à lui dès qu'il le pourra. Entré dans l'illégalité à l'expiration de son visa, la vie n'est pas facile et le temps a passé. Alors qu'il travaille dans les cuisines d'un hôtel, il rencontre Patricia, une française qui s'éprend de lui et sans rien connaitre de ses engagements familiaux va jusqu'à voler un passeport pour le faire revenir avec elle à Paris. Une folle histoire d'amour alors que la famille de Jean, lasse d'attendre, entreprend le dangereux périple des migrants pour traverser l'Afrique et la Méditerranée afin de le rejoindre. Mais c'est le drame, le bateau sur lequel la famille s'est embarquée coule. Jean ne retrouve que sa plus jeune fille, Vanessa, 12 ans, traumatisée et enfermée dans son mutisme, qu'il va confier à Patricia ...

Au travers d'un drame familial et de beaucoup d'amour, ce livre aborde avec délicatesse, originalité, sensibilité et aussi espoir le thème douloureux des migrants, de l'arrachement, de la résilience. C'est un roman polyphonique à trois voix :
- d'abord celle de Jean qui s'adresse à Patricia pour raconter son amour pour elle mais aussi ce qu'il lui a caché et les dessous du drame qui l'amène à lui confier sa fille Vanessa,
- celle de Patricia qui prend ensuite le relais au moment où Jean lui confie Vanessa. C'est à elle qu'elle s'adresse pour relater la façon dont elle l'a prise en charge pendant les jours, les semaines et les années qui ont suivi,
- celle de Vanessa enfin qui s'adresse à Patricia pour relater son vécu et apporter le dernier mot à cette histoire.

J'ai beaucoup aimé ce livre qui m'a touchée et qu'on peut lire presque d'une traite : une écriture directe, simple, dense et chargée d'émotion à laquelle je me suis laissée prendre, non sans verser une petite larme à la fin.

Un livre juste, intense et touchant.

Titre : Patricia
Auteur : Geneviève Damas
Première édition : 2017

Tiré du livre :
- La vraie richesse, c'est de rester avec ceux qu'on aime.
- C'est bien plus qu'un continent que l'on traverse, c'est quelque chose d'invisible qui nous transforme et nous laisse sur le qui-vive, à ne plus faire confiance à personne.
- Peut-être que les morts prennent possession de nos vies bien plus qu'on ne l'imagine.

vendredi 15 décembre 2017

La soif de Jo Nesbo


À Oslo, une jeune femme est brutalement assassinée à son domicile, vidée de son sang par une morsure au cou faite par une mâchoire de fer ... L'enquête est confiée à la brigade criminelle à laquelle n'appartient plus Harry Hole désormais conférencier instructeur à l'académie de police, assagit et tout à sa vie familiale.  Malgré de sérieux soucis de santé de sa femme qui demande son attention, il ne pourra pas faire autrement que de reprendre du service, à la tête d'une cellule d'enquête de crise dans cette affaire de "vampirisme" ...

Beaucoup de sang, de violence, d'ambition et de questions relationnelles dans ce onzième polar de la série Harry Hole que je retrouve avec le plus grand des plaisirs. Lectrice de l'intégralité de la collection, je n'enregistre pour le moment aucune déception parce que si les scénarios de Jo Nesbo frisent souvent le démoniaque - La Soif ne fait pas exception - l'intrigue est comme toujours parfaitement bien construite avec une multiplication des pistes qui ne nous conduisent jamais là où on s'y attend, on reste tenu en haleine jusqu'au bout. Confronté aux tueurs en série, Harry Hole est un héro récurrent qui continue d'évoluer au fil des enquêtes tout comme les autres personnages secondaires, sympathiques ou non, qui prennent de l'étoffe, affirment leurs ambitions, rebondissent et manipulent sans états d'âme pour certains alors que d'autres se bonifient et semble se diriger vers la rédemption.

Une valeur sûre... j'attends la suite !

Tiré du livre :
- C'est comme ça la vie, non ? on commence par avoir tout et, petit à petit, on le perd. La force. La jeunesse. L'avenir. Les gens que nous aimons...
- Rien n'est définitif, la vie est par définition transitoire et en mutation. C'est douloureux, mais c'est aussi ce qui la rend vivable.

Titre : La Soif
Auteur : Jo Nesbo
Première édition : 2017

mercredi 13 décembre 2017

L'ordre du jour d'Éric Vuillard


À l'ordre du jour : l'Anschluss, l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne nazie le 18 mars 1938 avec un coup de projecteur sur quelques scènes clés ayant mené à l'événement ou en découlant :

- Une "réunion secrète" de février 1938 au cours de laquelle 24 dirigeants de sociétés allemandes - Krup, Opel, IG Farben, BASF, Siemens, etc - rencontrent Goering et Hitler et où il est question du financement de la campagne du parti nazi,

- Une "visite de courtoisie" de Lord Halifax en Allemagne où il rencontre Goering et Hitler, à l'issu de laquelle il exprimera son soutien à certaines idées,

- Des "intimidations" et une "entrevue au Berghof" entre Hitler et le chancelier autrichien Schuschnigg sommé d'ouvrir son gouvernement à des ministres nazis sous menace d'invasion militaire,

- Un déjeuner d'adieu à Downing Street pendant lequel Ribbentrop monopolise l'attention de son audience pour gagner du temps et retenir Chamberlain, un premier ministre britannique trop poli quand commence l'invasion de l'Autriche par les troupes allemandes,

- Une "blietzkrieg" et un "embouteillage de panzers" qui pourraient être presque comiques si on n'en connaissait pas les suites et conséquences tragiques,   

Et aussi les vélléités autrichiennes de résister à la pression nazie,
les accords de Munich et les faux espoirs de paix avec Chamberlain, Daladier, Mussolini et Hitler,
la mécanique implacable et parfaitement bien huilée de la machine de propagande nazie,
ou encore, la résistance par le suicide d'autrichiens anonymes ...

Un livre qui ressemble plus à un essai historique, voire même à une sorte de pamphlet, qu'à un roman pour décortiquer à touches courtes mais percutantes la mécanique d'un événement marquant le moment où l'Europe bascule, porteur de tous les prémisses de la seconde guerre mondiale et des horreurs qui l'accompagneront. Une succession de scènes où les personnages sont de simples acteurs jouant leur rôle, les uns exerçant et affinant leur pouvoir en s'appuyant sur les faiblesses, les peurs, la bêtise et/ou les lâchetés des autres.
Le ton est incisif et sans concession et Éric Vuillard n'hésite pas à jouer sur une large variété de registres (comique, ironique, dramatique, sobre, accusateur, allusif) pour dénoncer une histoire implacable qui n'était peut-être pas si inéluctable.

Un livre inhabituel, intéressant et bien écrit, une bonne combinaison justifiant sans doute un prix Goncourt !

Tiré du livre :
- La corruption est un poste incompressible du budget des grandes entreprises, cela porte plusieurs noms, lobbying, étrennes, financement des partis.
- Cette réunion du 20 février 1933, dans laquelle on pourrait voir un moment unique de l'histoire patronale, une compromission inouïe avec les nazis, n'est rien d'autre pour les Krupp, les Opel, les Siemens qu'un épisode assez ordinaire de la vie des affaires, une banale levée de fonds. Tous survivront au régime et financeront à l'avenir bien des parties à proportion de leur performance. 
- C'est curieux comme jusqu'au bout les tyrans les plus convaincus respectent vaguement les formes, comme s'ils voulaient donner l'impression de ne pas brutaliser les procédures, tandis qu'ils roulent ouvertement par-dessus tous les usages. On dirait que la puissance ne leur suffit pas, et qu'ils prennent un plaisir supplémentaire à forcer leurs ennemis d'accomplir, une dernière fois, en leur faveur, les rituels du pouvoir qu'ils sont en train d'abattre. 
- l'héroïsme est une chose bizarre, relative,
- Toutes les misères ont pour chef-d'oeuvre l'âme humaine
- Si l'on soulève les haillons hideux de l'Histoire, on trouve cela : la hiérarchie contre l'égalité et l'ordre contre la liberté.

Titre : L'ordre du jour
Auteur : Éric Vuillard
Première édition : 2017
Prix Goncourt 2017

samedi 9 décembre 2017

Moitessier, le long sillage d'un homme libre / A sailing Legend de Jean-Michel Barrault

 

Une parenthèse de rêve dans les îles du Pacifique et voilà le nom de "Moitessier" qui revient comme un leitmotiv, un nom iconique auprès des tourdumondistes qu'il a inspirés et de locaux qui l'ont cotoyé si bien que j'ai voulu en savoir plus sur ce personnage mythique des milieux de la navigation que ce soit en Polynésie française ou ailleurs. Ses nombreux ouvrages n'étant malheureusement pas disponibles en version digitale, je me suis attaquée à sa biographie la plus récente, publiée par Jean-Michel Barrault, son ami de longue date, "écrivain de marine, circumnavigateur, journaliste et éditorialiste".

Certains passages de cette biographie m'ont parfois agacée du fait des petites références mettant surtout en valeur l'auteur du livre dans sa relation avec le personnage de Moitessier, sans réellement apporter un plus à la narration. Cette réserve mise à part, le livre rempli parfaitement sa fonction puisqu'il permet de découvrir le parcours hors du commun de cette légende des mers, racontée à n'en pas douter avec un grand soucis d'honnêteté et d'exhaustivité ainsi qu'une certaine admiration. Du fait de sa propre expérience de "circumnavigateur" et d'homme d'écriture, l'ami-auteur est en mesure de rendre compte de toutes les dimensions de Moitessier : sa vie personnelle, les questions de la mer avec les problèmes/joies du bateau et de la navigation, sa relation à l'écriture avec ses blocages, ses réflexions et ses avancements, etc.   

Une biographie qui ne se résume évidemment pas et qu'il faut lire pour en saisir tous les détails : l'enfance au Vietnam avec l'inspiration et les déchirures qu'elles ont causées, l'irrésistible appel du large, les galères, les rencontres qui façonnent une vie, les quatre femmes et les enfants, les convictions et le développement spirituel, la liberté et son prix, les expériences, les livres qu'il a écrit et la façon dont il les a rédigés, la course du Golden Globe et son renoncement à la victoire, la mer et la navigation, les îles du Pacifique, les convictions, la maladie, etc.
... une vraie belle découverte qui donne un éclairage très intéressant à des discussions et à une courte expérience de navigation en Polynésie, sur la fascination et le rôle de gourou que Moitessier continue d'exercer, sur la vie et la société en général, sur la liberté  ...

Et puis aussi l'éveil d'une envie, celle de découvrir Moitessier, non plus à travers un biographe mais de ses propres écrits, notamment son dernier récit-testament, Tamata et l'Alliance. ...ajouté à "ma liste d'envies", pour un de ces jours, c'est sûr, quand j'aurai accès à une librairie !      

Tiré du livre (...et encore, je me suis limitée ! ...) :
- Lorsqu'on navigue autour du monde, il est fréquent d'entendre dire : " Je suis là grâce à Moitessier." Plusieurs raisons expliquent que (...) Bernard reste présent dans les esprits bien au-delà des milieux nautiques. La première est sa prodigieuse aptitude à rebondir. (...) Autre enseignement que délivre Moitessier : il n'est pas indispensable d'être riche pour partir en mer. (...) Mais c'est sa décision d'abandonner une course qu'il allait gagner, de mépriser la gloire et l'argent, qui stupéfia le monde. Son parcours d'homme exceptionnel prend alors sa véritable dimension. Vivant en Polynésie puis en Californie, Bernard affichera ensuite des préoccupations plus universelles. L'une d'elles est la préservation de la planète. 
- Il est le porteur de nos rêves. Il incarne ce que beaucoup aimeraient réaliser : partir, être libre, tourner le dos aux contraintes de la vie quotidienne, visiter les splendeurs du monde, rencontrer les habitants des pays lointains.
- Ce qui pour l'immense majorité des plaisanciers, est un agréable loisir, est pour Bernard une passion, un art de vivre, le moyen de partir à la découverte de la planète, la clé de la liberté.
- "Je suis heureux, repu, émerveillé. Je vis intensément.[...] Qu'il est doux de se laisser vivre paisiblement , de pouvoir lire, écrire, cuisiner, écouter la musique, ou, tout simplement rêver sous les étoiles en regardant s'allonger derrière son bateau le sillage phosphorescent." 
- Il n'y a pas beaucoup à faire sur un bateau. Mais il y a beaucoup à sentir. 
- Il y a eu l'immense fatigue après Bonne-Espérance. Puis, aidée par la découverte et la pratique du yoga, la paix intérieure, une profonde sérénité. (...) Sa navigation devient la poursuite d'un long cheminement moral, "la recherche d'une vérité que j'avais peut-être perdue mais qui renaît peu à peu dans le sillage."  
-"Je ne fais rien. Je vis, tout simplement, je vis."
- S'il avait achevé la course du Golden Globe, selon toute probabilité, Bernard Moitessier serait entré dans les annales de l'Histoire, premier navigateur à avoir réussi un tour du monde en solitaire et sans escale. En tournant le dos à l'Europe, à ce qu'il appelle ses faux dieux, il devient une sorte de gourou. S'il en fallait une preuve, l'ouvrage que, trente ans plus tard, l'Américain Peter Nichols consacre au Golden Globe porte, en couverture, non pas la photo du vainqueur de l'épreuve, Knox-Johnston, ou son ketch Suhaili, mais celle de Joshua avec, en filigramme, la reproduction de la première page de l'Aurote datée du 20 mars 1969 portant le titre : "Moitessier renonce à une victoire pratiquement acquise". Parce qu'il a eu le courage de dire non, en sage nourri de philosophie asiatique, Bernard va exercer une influence déterminante sur toute une génération.
- À Papeete (...) il a fulminé contre les revendications d'autonomie de politiciens locaux : "la vraie indépendance, elle commence par la bouffe. En Polynésie, les dirigeants ont la bouche pleine de grands projets économiques et sociaux, mais je n'ai jamais entendu prononcer le mot d'agriculture. Et en attendant, les Polynésiens mangent ce qu'ils ne produisent pas."

Titre original : Moitessier, le long sillage d'un homme libre
Titre anglais : Moitessier, A Sailing Legend
Auteur : Jean-Michel Barrault
Édition originale : 2004

dimanche 3 décembre 2017

Sur les pas de Geronimo / In Geronimo's footsteps de Corine Sombrun et Harlyn Geronimo


Corine Sombrun est française et chamane initiée en Mongolie*. Parce qu'elle a eu une vision de Geronimo pendant une transe, elle prend contact avec son arrière-petit fils, Harlyn Geronimo, lui-même "homme-médecine" puis se rend aux Etats-Unis pour le rencontrer. Dans ce livre à deux voix, les chapitres alternent entre la voix de Corine qui raconte son partage d'expériences avec le descendant de Geronimo et celle d'Harlyn qui, en s'adressant à son aïeul, lui redonne vie, honneur et toute sa dimension humaine dans le combat qu'il a mené pour essayer de sauvegarder son peuple et sa dignité.

Corine Sombrun raconte cette nouvelle expérience en gardant son humour et la dérision à laquelle ses lecteurs sont habitués, un sens affuté de l'observation et un soucis du respect de la parole reçue qu'elle cherche à rendre avec honnêteté et sans filtre. Quand elle rencontre Harlyn Geronimo, celui-ci l'emmène en voiture, accompagné de ses deux petites filles Harlie Bear et Shania, sur les traces de son ancêtre dans une sorte de voyage initatique. Alors que se développe la complicité des deux protagonistes, Corine découvre des éléments de la culture Apache et fait avec Harlyn Geronimo des rapprochements entre celle-ci et la culture Mongole : le peuple Apache trace en effet ses originaires dans les plaines de Mongolie et serait arrivé en Amérique par le détroit de Béring à une époque très lointaine où le passage était praticable. Pour preuves, on retrouve chez les Apaches la fameuse "tache bleue" dans le bas du dos, caractéristique des descendants mongols, et aussi, beaucoup de similitudes culturelles dans l'habitat, la langue, les rituels ou les pratiques.      

Dans les chapitres intermédiaires, Harlyn parle à son ancêtre pour raconter son histoire : ta naissance au bord de la rivière Gila, ton enfance, ton éducation de jeune guerrier, la révélation de "ton pouvoir", ton mode de vie, tes combats avec les mexicains, les guerres avec les blancs avec tes combats et tes évasions, toutes tes femmes et tes enfants perdus, tes renoncements, ta vie dans les réserves ou à Fort Sill (Oklahoma) où tu es resté "prisonnier de guerre" jusqu'à ta mort en 1909 et où tu reposes encore aujourd'hui, ton sens des affaires et de la valeur de ton nom ...
À son époque, le nom Geronimo était redoutable et faisait frémir. Il fut l'un des derniers chefs indiens à se rendre après avoir tenu en échec pendant des années l'armée américaine. Exilé, il n'a jamais pas pu revoir sa terre natale ni y être enterré. Contrairement à d'autres tribus, son peuple n'a par ailleurs jamais reçu de terres et son arrière-petit-fils mène ainsi plusieurs combats : celui de pouvoir ramener les restes de Geronimo sur sa terre natale pour permettre à son esprit de boucler son cycle selon les croyances de son peuple et celui de retrouver des terres où les Apaches pourraient assurer leur propre indépendance et la transmission de leur culture.

De cette étonnante rencontre, on attend une suite, le moment où Corine Sombrun pourra se rendre en Mongolie, accompagnée d'Harlyn Geronimo pour un retour aux sources.          

Le livre a d'abord été publié en France (2008) où il a eu un fort retentissement, amenant Harlyn Geronimo a y faire plusieurs voyages pendant lesquels il a été reçu partout comme un hôte de marque. La version américaine est sortie en 2014 et pour des raisons pratiques d'édition digitale, c'est celle que j'ai lue. Je pense qu'on y perd un peu de l'humour de Corine Sombrun à la traduction mais on y gagne toute la postface détaillant plusieurs points intéressants sur ce qui s'est passé après la publication française du livre : la réception de l'ouvrage en France, les procédures judiciaires entamées aux Etats-Unis et les obstacles qu'elles rencontrent, la mention de l'utilisation du nom de Geronimo dans l'opération de capture de Oussama Ben Laden jugée abusive pour la famille qui voudrait des excuses. Il est également mentionné que si un voyage commun en Mongolie n'a pas encore pu être organisé, il reste à l'ordre du jour alors qu'un premier contact (médiatisé) a déjà été établi entre la chamane mongole qui a initié Corine et Harlyn Geronimo.

Une histoire à la fois bien triste sur le sort qui a été réservé aux Apaches et aux autres peuples amérindiens mais aussi pleine d'espoir. Occidentale de notre temps, Corine Sombrun continue à nous étonner en jouant ce rôle unique d'intermédiaire et d'interprête pour des peuples et des pratiques souvent traitées avec beaucoup de réserves, méprisées parce que jugées désuètes et obsolètes. Elle donne une ouverture sur des portes mystérieuses et des savoirs ancestraux qui intéressent aussi le domaine des neurosciences dans l'exploration qu'elles font des capacités du cerveau.
Une auteur que j'aime et que je continue à recommander sans réserve pas tant pour l'aspect littéraire de ses livres mais pour ce qu'elle nous fait partager et (re-)découvrir sans jamais porter de jugement, avec curiosité, tolérance, humour et surtout beaucoup d'humanité.

Nota :
* J'ai adoré découvrir le parcours "chamanique" de Corine Sombrun dans : Journal d'un apprentie chamane /  Mon intiation chez les chamanes / Les tribulation d'une chamane à Paris.
Il existe par ailleurs pas mal de vidéos sur youtube avec Corine Sombrun notamment sur les liens de la transe chamanique avec les neurosciences. (Par exemple, une vidéo de 2015 (42') : Corine Sombrun : chamanisme et neurosciences - Nice Futur 5)  
- En refermant ce livre, je ne peux m'empêcher de faire aussi un lien avec une de mes lectures récentes, Retour à Lemberg traitant de droit international et notamment de la notion de "génocide". À plusieurs occasions/époques, les réserves de l'Angleterre et des Etats-Unis y étaient mentionnées comme des freins pour ce qui touche aux questions des minorités avec leurs craintes, en arrière-pensées, qu'un jour celles-ci viennent à attaquer ces États et leurs fondements pour les crimes perpetrés contre leurs ancêtres.
En lien aussi avec les questions difficiles de l'héritage de l'histoire et des questions de la "repentance". 

Titre original : Sur les pas de Geronimo
Titre anglais : In Geronimo's footsteps, a journey beyond legend
Auteurs : Corine Sombrun et Harlyn Geronimo
Première édition : 2008

Tiré du livre :
   "The only good indians I ever saw were dead" (General Philip Sheridan)
   "The more [Indians] we can kill this year, the less will have to be killed the next war, or the more I see of these Indians, the more convinced I am that they all have to be killed or to be maintained as a species of paupers." (General William Tecumseh Sherman)
   "They are the keenest and shwredest animals in the world, with the added intelligence of human beings." (Major Wirt Davis, 1885)
- Not only did the Apaches never obtain title to any property but in 1875, allegedly for economic reasons, the government decided to put into place what they called a "policy of concentration".
- Today the United States earns two and a half billion dollars annually just off the revenue from the natural resources on our lands. But none of those profits are redistributed to the Apaches.
- The Chiricahuas weren't given anything. They were renegades, don't forget. And today they still call us "the tribe without land". So you can understand why I'm fighting so hard for restitution of the lands on the Gila.
- For the majority of us, even if we appear American, our spirit is still the same as our ancestors. Whenever we can, we ride our horses, we breath in the clear air of the mountains on the reservation, we reconnect with our customs, our love of nature, deer, bears, and of our great church, the sky (...) I can assure you that our appearance is deceptive. It's as if we were playing a role, as if we were actors. So, okay, we live in two seperate worlds, but in each of them we try to respect our Mother, the Earth. She is sacred.
- Could a language possibly shape the rhythm with which we express our emotions ?
- Geronimo. It makes me glad, because the name I bear belongs to those who have always fought for freedom and against terrorism.

mardi 28 novembre 2017

La sorcière de Camilla Läckberg


Dans une ferme isolée, Néa, une fillette de quatre ans disparait ... Est-ce une coïncidence ou y a-t-il un lien avec le meurtre de la petite Stella, quatre ans aussi, survenu trente ans plus tôt au même endroit. À l'époque, c'est Helen et Marie, deux adolescentes de 13 ans, qui avaient été condamnées après avoir avoué le crime dont elles s'étaient rétractées ensuite ... et justement ... Marie, devenue star du grand écran est de retour dans la région pour un tournage alors qu'Helen, mariée, vit dans la maison voisine du drame. Toute l'équipe du commissariat de Fjällbacka est sur le pied de guerre pour résoudre cette affaire avec, en fond de trame, la division de la communauté locale face aux réfugiés Syriens nouvellement arrivés ainsi que des problèmes de mal être liés à l'adolescence ... et puis, quelques chapitres intermédiaires pour une plongée dans le temps au 17ème siècle, à l'époque de la chasse aux sorcières et dont le lien avec l'histoire sera bien sûr donné dans l'épilogue ...

Dans la littérature policière, Camilla Läckberg est devenue une telle valeur sûre qu'on n'hésite pas à se plonger dans chacun de ses nouveaux ouvrages. Pour ce dixième volume de la série, on retrouve le même plaisir de la lecture et une histoire bien montée. On reprend la vie et l'intimité des protagonistes principaux où on les a laissées et on continue d'en vivre l'évolution, là encore, avec une certaine délectation. 
Au final toutefois, une certaine réserve parce qu'à trop vouloir coller à l'actualité et aux problèmes de société, le livre en devient un peu "too much", avec trop de thèmes sous jacents qui s'accumulent sur certains personnages (le mal être et l'inconséquence des adolescents, le poids de l'héritage familial sur l'identité et le rapport aux autres, le bullying, la xénophobie, les groupes extrémistes, les tueries de masse, l'homosexualité, etc.) au point d'en entamer leur crédibilité ... Sans compter qu'on sait parfois exactement où tout ça va mener et qu'on en perd donc une grande partie de l'effet de surprise.
Même réserve pour les chapitres intermédiaires sur les sorcières qui n'apportent finalement pas grand-chose de plus à l'enquête si ce n'est quelques anecdotes historiques (Comment reconnaitre une sorcière ? elle flotte !).
Bien, mais surement pas le meilleur, un peu déçue !

Titre : La sorcière
Auteur : Camille Läckberg
Première édition : 2017

jeudi 23 novembre 2017

Retour à Lemberg / East West Street de Philippe Sands



Quatre hommes :
- Léon, le grand-père de l'auteur, parti avec ses secrets mais dont les quelques papiers, photos, lettres et autres documents conservés sont autant d'indices permettant de reconstituer une vie pour remonter la piste familiale,
- Herst Lauterpacht, juriste à qui est attribuée la paternité de la notion de "crime contre l'humanité" qu'il a développée dans le but de protéger les individus au niveau supranational et qui a été mise en oeuvre la première fois au tribunal de Nuremberg,
- Raphael Lemkins, autre juriste qui a inventé le terme de "génocide" et ce qu'il recouvre dans le but de protéger les "groupes". Une notion difficile à cerner juridiquement qui n'a pas trouvé son aboutissement à Nuremberg mais un peu plus tard, dans la charte des Nations Unies puis au moment de la création du TGI (Tribunal de Grande Instance) de la Haye,
- Hans Franck, ancien avocat d'Hitler, haut dignitaire nazi, Gouverneur général des territoires occupés polonais après 1939 où il avait été surnommé "le bourreau de Pologne". Il était l'un des principaux juristes du national-socialisme, artisan de decrets plaçant la communauté nationale au dessus de tout le reste, au détriment des droits des individus et des groupes. Il a été jugé et condamné au procès de Nuremberg.
Le point commun ? Le droit international et une ville, Lemberg aussi appelée Lviv, Lvov ou Lwow selon les époques et l'État l'englobant.

En 2010, à l'occasion d'une conférence faite à l'université de Lemberg pour parler des origines du droit international, Philippe Sands découvre que cette ville où il se rend pour la première fois est tout à la fois le berceau de sa famille et celui où ont vécu et été formés les deux hommes qui ont introduit les notions de "crime contre l'humanité" et de "génocide", fondements de ce droit international. Autre "coïncidence" : cette ville au destin tragique, fut placée sous le joug du bourreau de Pologne, accusé phare au procès de Nuremberg - tout aussi historique en termes de droit international... Avant ces constats de Philippe Sands, personne n'avait fait le rapprochement sur le rôle joué par cette ville au coeur de la création du système moderne de justice internationale.

Dans cet essai, Philippe Sands nous livre le résultat des enquêtes que cette découverte a provoquée chez lui, menées pendant plus de six ans. Il remonte le temps en s'appuyant sur une énorme recherche bibliographique et humaine, il retrouve des témoins, se déplace, soulève toutes les pierres possibles et imaginables dans le soucis de donner réponse à toutes ses interrogations ... Il nous livre les portraits exhaustifs de quatre hommes, non seulement sur le plan académique mais aussi profondément humain pour expliquer leur vécu, leur cheminement intellectuel, leurs valeurs ou leurs motivations ... Derrière les individus, il retrace toute l'histoire du développement du droit international replacé dans son contexte historique, du maladroit traité de Versailles à aujourd'hui, les racines, les questionnements, les freins, les luttes de pouvoirs, les motivations ou encore les limites qui subsistent ... L'ensemble est éclairé par l'expérience familiale qu'il tente de retracer, formant une sorte de cas d'école.      

Je ne suis pas du tout spécialiste des questions juridiques mais comme tout le monde, j'ai entendu parler de ces questions de "crime contre l'humanité" ou de "génocide". Elles sont parfaitement expliquées dans ce livre bien écrit, ni trop ardu ni trop technique, facile à lire malgré quelques longueurs ...mais on peut difficilement reprocher à l'auteur, juriste, sa volonté d'être exhaustif alors qu'il rend par ailleurs tout son discours très humain avec plusieurs passages particulièrement émouvants. C'est un peu la rencontre de la petite et de la grande histoire qui forment le tissu de notre société, de nos tatonements et de nos croyances ... et c'est passionnant !   

Tiré du livre (quelques passages, du prologue seulement ... sinon il me faudrait recopier une trop grande partie du livre !) :
- Retour à Lemberg est un livre sur l'identité et le silence, mais c'est aussi une sorte de roman policier à double entrée : la découverte des secrets de ma propre famille, d'une part, et, d'autre part,l'enquête sur l'origine personnelle de deux crimes internationaux qui m'occupent dans ma vie professionnelle au quotidien, le génocide et le crime contre l'humanité. 
- Lemberg, Lviv, Lvov et Lwow désignent la même ville. Le nom a changé, ainsi que la composition et la nationalité de ses habitants, mais les lieux et ses bâtiments n'ont pas bougés, même si la ville a changé huit fois de mains entre 1914 et 1945. 
- Lauterpacht sera reconnu comme l'un des plus brillants esprits juridiques du XXè siècle et le père du mouvement moderne des droits de l'homme. 
- Lemkin a trouvé une expression pour décrire le crime (...) Il l'a appelé "génocide". Contrairement à Lauterpacht qui s'est focalisé sur les crimes contre l'humanité et la protection des individus, Lemkin s'est davantage intéressé à la protection des groupes. 
- Le procès de Nuremberg avait donné une impulsion très forte au mouvement des droits de l'homme (...) [il] ouvrait la possibilité inédite de voir les dirigeants politiques jugés par une cour internationale, quelque chose qui n'avait jamais existé auparavant. 
- pour prouver le génocide, vous devez montrer que le meurtre est animé par une intention de détruire le groupe, tandis que, pour prouver le crime contre l'humanité, une telle intention n'a pas besoin d'être établie.  (...) La distinction est-elle importante ? (...) La question resta en suspens, elle ne m'a pas quitté depuis.

Titre original : East West Street, On the Origins of "Genocide" and "Crimes Against Humanity"
Titre français : Retour à Lemberg
Traduction : Astrid von Busekist 
Auteur : Philippe Sands
Première édition : 2016

dimanche 19 novembre 2017

L'effet Papillon d'Adler Olsen


Pour le 5ème épisode de la série Departement V travaillant sur les dossiers criminels restés sans suite à la brigade criminelle de Copenhague, Adler Olsen nous entraîne entre l'Afrique et le Danemark dans une affaire de corruption et de détournements de fonds publics destinés à l'aide humanitaire, utilisés pour couvrir les déficit d'un établissement financier et les soins de santé d'un particulier. Se mélange à cette intrigue la cavale dans les rues de Copenhague du jeune Marco, un enfant des rues intelligent et malin qui en sait trop et s'est enfui d'une bande de pickpockets écumant la ville sous l'emprise d'un oncle peu scrupuleux, à la Dickens ... avec, pour couronner le tout, une évocation des enfants soldats d'Afrique reconvertis en redoutables tueurs à gage.  
Bien des fils à tirer et à relier pour le trio du département V qui s'enrichit d'un nouveau venu, Gordon, sorte de luron de la bande alors que des changements s'opèrent au niveau hierarchique supérieur de la brigade criminelle et que la vie personnelle de chacun évolue. 

Un polar toujours aussi bien ficelé qui se lit avec facilité et plaisir, combinant comme toujours intrigue spécifique et éléments "à épisode" dans la continuité des autres livres de la série.

À suivre, évidemment !

Titre original : Marco Effekten
Titre français : L'Effet Papillon
5ème volume de la série "Département V"
Auteur : Jussi Adler-Olsen
Première édition : 2012

Série Département V d'Adler Olsen- Voir aussi :
Dossier 64 - Volume 4  ICI
Délivrance - Volume 3 ICI
Profanation - Volume 2  ICI
Miséricorde - Volume 1 ICI

mercredi 15 novembre 2017

Point Cardinal de Léonor de Récondo


Laurent et Solange sont mariés depuis vingt ans, s'entendent bien et ont construit une vie de famille sans heurt et sans histoire avec leurs deux enfants maintenant adolescents, Claire, 13 ans, et Thomas, 16 ans. Laurent est un mari complice et attentionné et un père attentif et aimant ...
... mais voilà, un jour Solange découvre que parfois, à son insu, Laurent devient Mathilda ... C'est la première épreuve pour le couple qui tente d'y faire face comme il peut jusqu'à ce que tout bascule, où il faut voir les choses en face et où Laurent fini par assumer avec certitude ce qu'il est, ou plutôt "elle" est réellement : une femme.
Sa transexualité enfin déclarée, c'est le soulagement pour Laurent-Lauren dont on suit la libération mentale et la transformation physique. Pour son entourage, femme, enfants, collègues de travail, voisins c'est plus compliqué, chacun réagit à sa façon en montrant une plus ou moins grande flexibilité mentale et en passant par une large palette de sentiments et de réactions ... mensonge, trahison, incertitude, colère, révolte, silence, incrédulité, rejet, dénit, acceptation, compréhension ... D'un côté l'affirmation d'une identité enfin trouvée et de l'autre, les réactions "au tout et au rien" qui est en train de changer ...

Un sujet délicat traité d'un ton juste dans un roman qui se lit presque d'une traite.  
Le livre est rempli de toutes les interrogations qui entourent la recherche d'identité, aussi bien au plan personnel - Comment être soit ? Comment vivre avec un corps qui n'est pas le sien ?-  que dans le rapport aux autres - Mon identité est-elle définie par celle de l'autre ?   
Outre la transformation irrémédiable de Laurent en Lauren, l'histoire est aussi celle d'une famille aimante où chacun doit redéfinir sa place et surtout ses liens : le lien amoureux avec "le mari" qui devient femme, le lien filial entre le fils et la fille avec le "père" qui devient femme ...
Un récit sans jugement avec au contraire beaucoup de délicatesse et de finesse dans la narration, un livre de tolérance.

Tiré du livre :
- Qui est son père ? Est-il possible de connaître si peu quelqu'un avec qui l'on a toujours vécu ? Que l'on aime ? C'est cette incertitude-là qui la projette dans le monde adulte d'un seul coup, sans la prévenir, sans qu'elle ait pu s'y préparer. 
- J'ai longtemps cru qu'être père me suffirait pour rester homme. C'est avec ce genre de certitudes que j'ai écrasé la femme dedans.
- Doit-on être ce que voient les autres, être tel qu'on nous a aimé ?

Titre : Point Cardinal
Auteur : Léonor de Récondo
Première édition : 08/2017

dimanche 12 novembre 2017

Article 353 du code pénal de Tanguy Viel


Après avoir jeté et abandonné à la mer le promoteur immobilier Antoine Lazenec, Martial Kermeur est arrêté et déféré devant un juge d'instruction à qui il confie son histoire et ce qui l'a amené à ce geste extrême. Une histoire somme toute banale, celle d'un ouvrier spécialisé licencié des arsenaux de Brest qui vivote en attendant une prime de licenciement confortable, ancien conseiller municipal de gauche, bien dans sa presqu'île et avec ses concitoyens, divorcé assurant la garde de son fils Erwan et dont la vie bascule avec l'arrivée d'un promoteur immobilier véreux, manipulateur de haut vol, qui le piège comme tant d'autres avec le miroir aux allouettes d'un projet immobilier promettant de faire de leur petit coin de Bretagne une "Nouvelle St Tropez". Un récit qui amène petit à petit au geste fatal présenté en ouverture du livre et surtout à la conclusion, ce fameux article 353 mis en avant par le juge mais qu'il ne faut pas dévoiler pour garder le suspense  ... 

Le livre est bien écrit, relativement court et il peut se dévorer presque d'une traite. Ceci dit, une fois refermé, je reste un peu dubitative et presque mal à l'aise, tout ça pour ça !
Évidemment, on compatit au récit de Martial exposé avec beaucoup de calme et de détachement ainsi qu'un certain fatalisme, après tout il sait ce qui l'attend et ne demande qu'à pouvoir raconter les choses à sa façon, alea jacta est... 
... mais une fois digérée, je trouve l'histoire presque trop carricaturale, convenue et bien pensante même si elle cherche peut-être à adresser des questions plus larges de société sous couvert d'un simple roman noir. Finalement, c'est une sorte de reprise dépoussiérée de l'histoire du pot de terre contre le pot de fer, du méchant promoteur vereux contre le bon ouvrier naïf, de l'argent facile contre le pain si durement gagné, de l'exploitation des masses par l'avide et sournois profiteur capitaliste ...  Le personnage du promoteur, particulièrement cynique, est limite surréaliste et je ne parlerai pas du juge ni de la pirouette finale ...
 ... seulement de l'unique interrogation valable après une telle lecture : la victimisation - aussi réelle et profonde soit-elle - peut-elle justifier de se rendre justice soi-même ?

Nota : au moins, on apprend quelques chose avec cet article 353 ... mais sa portée est tout de même assez troublante et je ne peux m'empêcher de le mettre en relation avec une autre lecture récente (la Serpe de Philippe Jaenada) dans laquelle pèse le poids du juge d'instruction détenteur d'une certaine toute puissance inquiétante ( ... comprendra qui pourra ...).      

Titre : Article 353 du code pénal
Auteur : Tanguy Viel
Première édition : 01/2017
Grand Prix RTL-Lire 2017

samedi 11 novembre 2017

La Terre de brumes / Land of Mists de Garry Kilworth


Dernier volet de la trilogie des Rois Navigateurs. Kieto va accomplir sa destinée en se lançant, à la tête d'une puissante flotte océanienne, à la conquête de la lointaine "terre de Brume" où vivent les redoutables Scots et Picts mais aussi, leurs voisins, les Angles. Cette confrontation de peuples et de cultures est accompagnée d'une autre lutte toute aussi brutale, celles des Dieux qui ont décidé de se joindre aux humains qui les vénèrent et dont le sort va lui aussi se retrouver irrémédiablement transformé ...          

Ce dernier opus de la trilogie fantastique est peut-être celui où l'auteur laisse le plus libre court à son imagination, celui dans lequel les peuples de polynésie affronteraient une Grande Bretagne revisitée, un véritable clash des cultures avec tout ce qui peut les séparer mais aussi, ce qui finalement les rapproche. Encore beaucoup de mythes et de magie, des rivalités, des trahisons, des ambitions, de l'amour et un ensemble bien enlevé pour conclure cette histoire qui est un véritable hommage aux peuples du Pacifique. Une façon "fantastique" de s'initier à leur culture et d'en apprécier "in vivo" un peu toutes les composantes traditionnelles.

Tiré du livre :
- In Oceania, you shared what you had with neighbours and strangers alike. It was not unknown for a childless couple to ask parents of a large family for one of their offspring and expect to be offered a baby or an infant. Certainly if you had food and someone asked for some, you gave it without question. If a person asked for hospitality, you gave it willingly and would not dream of requesting payment for it.  

Voir aussi :
Le manteau des Étoiles / The Roof of Voyaging ICI
Le temps des guerriers / The Princely Flower ICI

Titre original : Land of Mists
Titre français : La Terre de brumes
Volume 3 de la trilogie des Rois Navigateurs (The Navigator Kings)
Auteur : Garry Kilworth
Première publication : 1998

jeudi 9 novembre 2017

La serpe de Philippe Jaenada


Une nuit d'octobre 1941, dans un château du Périgord situé en "zone libre", trois personnes sont sauvagement assassinées, massacrées à coup de serpe : George Girard, sa soeur Amélie et Louise, la bonne. Le château était fermé de l'intérieur, aucune effraction n'a été constatée alors les soupçons se sont rapidement portés sur Henri Girard, le fils de Georges, quatrième occupant du château, miraculeusement épargné et qui, deux jours plus tot, avait emprunté l'arme du crime aux gardiens du château. L'instruction ainsi que le procès à charge qui suivront en dresseront le portrait d'un enfant gâté, dépensier, arrogant, violent, manipulateur ne s'entendant ni avec son père, ni avec sa tante, avide de récupérer l'héritage familial. Il sera finalement acquitté et l'enquête abandonnée. Henri Girard s'exilera ensuite plusieurs années en Amérique du Sud avant de rentrer en France et d'écrire sous le pseudonyme de George Arnaud, notamment le célèbre le Salaire de la Peur.
Dans ce livre, Philippe Jaenada joue une nouvelle fois les détectives amateurs (... pas tant que ça ...) pour reprendre toute l'analyse de cette enquête jamais élucidée. Il se rend sur place, fouille les archives, les rapports d'enquêtes, les correspondances, lit, croise, teste, reprend toute l'histoire telle qu'elle a été perçue du présumé coupable avant de dénoncer les failles et les biais de l'enquête, de proposer ses déductions et sa théorie sur le mobile et le déroulé vraisemblable de la nuit meurtrière.   

J'avais adoré La Petite Femelle et me suis donc plongée sans hésitation dans ce nouveau roman. On retrouve la même truculence de style avec toutes les apartées, digressions ou associations d'idées propres à cet auteur; les anecdotes personnelles ne manquent pas non plus avec la dérision sur son propre personnage ou la projection de certains points de son enquête sur son vécu de père ou de conjoint. Par allusions et associations d'idées, il apporte quelques éléments de suite à ses romans précédents, notamment à La Petite Femelle, et on a un peu l'impression de poursuivre une conversation entamée précédemment avec l'écrivain. C'est peut-être aussi à prendre comme un signe de l'attachement qu'il développe pour ses personnages, des êtres stigmatisés, diabolisés, broyés et incompris par la société de leur époque et qu'il réhabilite en leur rendant leur part d'humanité, d'intégrité et de fragilité.
L'enquête et la théorie proposées sur cette nouvelle affaire sont par ailleurs très bien étayées et la conclusion tout à fait plausible, très convaincante même si elle est livrée sous couvert d'un roman avec toutes ses limites pour "protéger des innocents qui n'ont pas à porter la faute du père" ... une histoire qui interpelle enfin sur les failles du système judiciaire à l'époque de l'enquête, le poids du juge d'instruction avec toutes les conséquences que cela peut avoir sur ceux qui les subissent.

Un style très personnel, une enquête méticuleuse et un très bon moment de lecture ! Brillant !     

Nota : ... et en plus, j'aime bien la couverture qui ressemble à un plateau de Cluedo avec le plan des pièces et l'arme du crime, comme une partie dans laquelle il ne resterait plus qu'à trouver le meutrier ...

Titre : La Serpe
Auteur : Philippe Jaenada
Première édition : 2017
Prix Femina 2017

mercredi 8 novembre 2017

Le temps des guerriers / The Princely Flower de Garry Kilworth


Dans "le temps des guerriers", on retrouve les personnages principaux du "manteau des étoiles" maintenant établis depuis presqu'une vingtaine d'année sur leur nouvelle île de Rarotonga. Ils vont reprendre la mer à bord de la Fleur Princière aux côté de Kieto pour apprendre l'art de la guerre avant que celui ci ne puisse accomplir sa destinée, la conquête d'Albainn, la terre de Brume d'où sont originaires Seumas et Dorchas. Ce sera une nouvelle épopée héroïque à travers l'océan pour découvrir la porte qui leur permettra d'accéder au monde des redoutables guerriers maoris  ...
Dans le même temps, on découvre que Seumas a eu un fils qui, sans le connaitre, lui porte une haine farouche et a promis de supprimer son père. Son parcours de vengeance lui fera intégrer une flotille arioi qui sillonne l'océan d'île en île, troupe artistique prestigieuse qui apporte dans son sillage le meilleur du spectacle et des art traditionnels océaniens : chant, musique, poésie, danses, combats, acrobaties, etc.        
En plus des ambitions, amitiés, amours, jalousies, rivalités et autres relations de nature purement humaines, le récit fait la part belle aux mythes et aux légendes peuplées de dieux, monstres, fées et autres maléfices que les héros devront affronter.

Un livre "intermédiaire" dans la trilogie des Rois Navigateurs, dans la même veine que le premier tome mais en peut être moins passionnant parce qu'il n'a plus l'attrait de la nouveauté et que certains éléments font trop échos aux aventures déjà vécues précédemment. Le livre reste cependant très intéressant pour la mise en scène des mythes et légendes polynésiennes desquelles il s'inspire mais aussi et surtout pour la connaissance et la description qu'il donne des arioi qui existaient en polynésie jusqu'à ce que les missionnaires bien pensant s'attachent à les faire disparaitre parce qu'ils les jugeaient dépravés.

Le livre reste une bonne référence pour la découverte des mythes et légendes du Pacifique et de la vie traditionnelle en Polynésie.

Tiré du livre :
- A community worshiped the gods, but an individual worshiped the spirits of his ancestors. 
- Tangiia chose, in the Tahitian-Raiatean way, to emphasize his divine origins. He was thus a remote figure to the people, appearing mostly at night since commoners were obliged to sit with bowed heads when he passed (...). Karika, however, remained very much a man of the people. This was the Samoan custom. Samoan kings did not trace their line back to the gods, or if they did it was not public knowledge. Karika was strong on dignity, could be stern and challenging, but did not stand on pomp. (...) With king Tangiia's divine heritage came colourful ceremonies, music and dancing and a strong sense of religious fervour.
- The Arioi was a unique society of dancers and singers, players and entertainers, who travelled Oceania building enormous stages on which to perform their various acts. There would be musicians and comedians amongst them toot, and other kinds of performers. There were seven grades of performers, the highest being the Avai parai, the Painted Leg, and the lowest the novitiates, the Poofaarearea, known as flappers
Arioi shows included such diverse acts as histrionic oration, spear fighting, satirical plays, sparkling dialogues, chants on ancient history, laudatory songs of heroes and heroines, and provocative hura dances.   
- Ao, the God of Clouds, was very important to seafarers in Oceania, for in the shapes and colours of the clouds the seamen recognized certain navigational signs. One particular cloud formation might indicate the presence of land beneath, another a dangerous reef below shallow water. Red clouds, grey clouds, white clouds, black clouds : all had significance when predicting future weather patterns. The reflection of sea colours, from lagoons and shallows, could be seen from several hundred miles away on the base of a cloud. 
- The Arioi was essentially Tahitian and 95% of its players were from the Tahitian island group. (...) The Tongan were pirates and sea raiders, the Samoans were too starchy and conservative and the Fijians were too fond of fighting to find time to develop such a marvelous troupe. Other island groups were either too remote, or too small, or just too busy living ordinary lives. (..) The Hivan islands, had a smaller, looser circle of traveling players than the Arioi, called the Hoki, a wandering set of musicians, poets and dancers. (...) The Hawaiians loved gambling too.  
- There seemed to be three groups of pa: pa with terraces only, promontory or ridge pa with short transverse ditches, and finally, ring-ditch pa. Each was best for a certain type of terrain. 
- He reflected on the Maori, on their greatness. They were a fascinating people with a true feeling for the artist, both in their wooden carvings (...) In the science of war too. 

Voir aussi :
Le Manteau des Étoiles / The Roof of Voyaging ICI

Titre original : The Princely Flower
Titre français : Le Temps des guerriers
Volume 2 de la trilogie des Rois Navigateurs (The Navigator Kings)
Auteur : Garry Kilworth
Première publication : 1997

lundi 6 novembre 2017

Tiare / Tiare in Bloom Célestibe Hitiura Vaire


Troisième et dernier volume de la trilogie tahitienne de Materana. L'ancienne "femme de ménage professionnelle" est devenue vedette de radio mais elle sait garder la tête sur les épaules ainsi que toute sa fraîcheur et sa simplicité. Sa fille Leilani est partie étudier en France pour devenir médecin alors que les hommes de la famille prennent du bon temps dans une société encore profondemment machiste. Dans ce volume, c'est leurs rapports aux femmes et à la famille ainsi que leur attitude face aux responsabilités qui va être mise à l'épreuve pour former le coeur de l'intrigue ...

Un livre qui se dévore comme le reste de la trilogie, drole, tendre et plein de bon sens caché sous une apparente simplicité. Une très jolie évocation des "petites gens" de Tahiti et de leur place dans la société, encore une fois décrits avec beaucoup de soin et de tendresse.
Un rayon de soleil sans prétention, pour se mettre du beaume au coeur !
  
Dans le livre :
-Ah, il ne faut pas grand-chose à un homme pour être heureux. Un peu de ma'a*, un peu de zizi-panpan, un peu de calme le soir, et il peut respirer. 
- Quant Materana a eu son boulot à la radio, Pito a eu peur qu'elle se mette à parler high class, qu'elle devienne une "Madame-Moi-Je", mais elle est restée la Materana avec qui Pito vit depuis presque un quart de siècle. Elle court tout partout dans la maison avec son balai, peut-être pas tout à fait autant qu'autrefois - au moins, le balai peut se reposer de temps en temps. Elle prête des oeufs aux cousines qui n'ont pas le temps d'aller chez le Chinois avant qu'il ferme. Elle fait la cuisine, elle rit, elle râle, elle ratisse les feuilles et elle angoisse quant son gateau-banane sort du four avec un air bizarre. Elle va à la messe, elle discute avec les taties, elle va tirer l'herbe sur les tombes des ancêtres, elle rend visite à sa mère régulièrement ... c'est une vahine tahiti assez typique. 
- Pourquoi est-ce qu'on veut tous que nos gosses grandissent si vite ?
- Ce que les femmes devraient faire, selon Pito en tout cas, c'est de foutre le camp pendant un week-end entier de temps en temps. Se barrer, laisser les gosses avec leur père, disparaître, mais sans rien dire au père ce qu'il faut faire et ce qu'il faut pas faire. Juste sortir de la maison et fermer la porte.

*ma'a : nourriture

Voir aussi :
L'arbre à pain / Breadfruit  ICI
Frangipanier / Frangipani  ICI

Titre original : Tiare in bloom
Titre français : Tiare
Deuxième volume d'une trilogie Tahitienne avec l'Arbre à Pain et Frangipanier
Auteur : Célestine Hitiura Vaite
Traduction : Henri Theureau
Première édition : 2006

vendredi 3 novembre 2017

Bakhita de Véronique Olmi


Elle ne se rappelle plus le nom qui lui a été donné par son père et on la connaîtra sous celui de Bakhita. Née au Darfour au milieu du 19ème siècle, elle a été enlevée par des négriers vers l'âge de 7 ans. Enfermée, maltraitée, exploitée, elle tentera de s'enfuir mais sera reprise puis vendue sur un marché aux esclaves soudanais. Elle connaitra plusieurs maîtres abusifs avant d'être rachetée par un consul d'Italie qui cédera à ses suplications de la ramener en Italie au moment ou le chaos s'empare du Soudan en guerre. Placée comme servante et nounou dans une famille puis chez des religieuses, elle demandera à être baptisée puis à devenir soeur malgré ses difficultés à s'exprimer et son manque d'éducation. Dans les campagnes d'Italie où elle officiera, ses valeurs de coeur finiront toujours par dépasser la peur causée par la couleur de sa peau; elle apportera amour et réconfort aux enfants qu'elle aimera par dessus tout. Une épopée cruelle et héroïque jusque dans l'exploitation qui sera faite de son histoire par l'église. Le meilleur et le pire, une grande leçon d'humanité ...

Le roman permet de combler et d'imaginer les zones d'ombres de la vie de ce personnage qui a réellement existé, élevé au rang de sainte patronne du Soudan par Jean-Paul II au début du 21ème siècle : 
Le 1er octobre 2000, Jean-Paul II la déclare sainte. Bakhita devient ainsi la première sainte soudanaise et la première femme africaine à être élevée à la gloire des autels sans être martyre.
Avec un roman, il est toujours difficile de faire la part de la réalité et celle de l'imagination mais il est probable que la cruauté et la violence de certaines scènes presque insoutenables du livre - contenue parfois même dans les non-dits qui laissent imaginer le pire - reflètent une certaine réalité des expériences et des traumatismes vécus par Bakhita dans son parcours africain, une petite fille déracinée et malnenée, transformée en objet par la cupidité et la cruauté du monde dans lequel elle se retrouve plongée. La partie italienne de son parcours est tout aussi intéressante et non dénuée d'une certaine cruauté, plus morale que physique, même si elle y trouve sa rédemption.

Une histoire entièrement axée sur le personnage qui prend vie "de l'intérieur" sous la plume de Véronique Olmi. Une Bakhita qui ne maitrise aucune langue et mélange les mots mais qui sait garder une âme pure et un coeur riche en restant fidèle à l'image de la "douce et belle" petite fille gravée en elle par l'amour de sa maman. Un être balotté comme un brin de paille entre les régions, les pays et les époques sans possibilité d'en saisir les tenants et aboutissements constituant une toile de fond qui, de son point de vue, ne peut être qu'esquissée.
Au final, une "storia meravigliosa" dans ce destin exceptionnel faisant malheureusement écho à certains événements terribles du monde contemporain  ... âmes sensibles s'abstenir !

Tiré du livre :
- Sa mère avait tant d'enfants. C'est comme ça que toujours elle s'est souvenue d'elle, avec des enfants tenant ses mains, ses jambes, gonflant son ventre, suçant ses seins, endormis dans son dos. Un arbre et ses branches. C'est sa mère. 
- Esclave, elle ne sait pas ce que c'est exactement. C'est le mot de l'absence, du village en feu, le mot avec lequel il n'y a plus rien. Elle l'a appris, et puis elle a continué à vivre, comme font les petits enfants qui jouent et ne savent pas qu'ils sont en train de grandir et d'apprendre. 
- Elles dorment en se tenant la main. Bakhita sent alors une force insoupçonnée, un courant puissant, et cela aussi est nouveau : partager avec une inconnue l'amour que l'on ne peut plus offrir à ceux qui nous manquent. 
- Est-ce que les lieux existent encore quand on les a quittés ?
- L'évasion commence pas l'esprit. 

Titre : Bakhita
Auteur : Véronique Olmi
Première édition : 2017
Prix FNAC Roman 2017

jeudi 2 novembre 2017

Frangipanier / Frangipani de Célestine Hitiura Vaite



Après l'arbre à pain, Frangipanier permet de retrouver Materana et toute sa famille tahitienne, avec son mari Pito, ses trois enfants et sa multitude d'oncles, tantes, cousins et cousines. Cette fois, le projecteur est dirigé plus particulièrement sur les relations de Materana avec sa fille Leilani, de la naissance de celle-ci à sa vie de jeune femme. L'amour et l'admiration d'une mère pour sa petite fille, brillante écolière particulièrement intelligente, les tensions de l'adolescence, les premiers amours, l'épanouissement et les ambitions d'une jeune femme bien dans sa peau, etc. Une relation qui façonne et inspire aussi Materana, l'héroine de la série qui en vient à s'affirmer pour trouver une nouvelle voie après des années à oeuvrer consciencieusement comme "femme de ménage professionnelle" ...

On retrouve la même fraîcheur que dans l'arbre à pain, une petite bulle de bonheur, une histoire a priori toute simple qui fait du bien et qui évoque avec beaucoup de tendresse et de justesse la vie d'une famille de Faa'a, en périphérie de Papeete. Les expressions et la façon de parler des personnages ainsi que le ressenti de l'histoire sont d'une grande justesse. C'est drole, bien écrit et on apprend au passage plein de petites choses sur la culture locale. On sent l'amour de l'auteur pour son île et ses habitants riches de leurs sourires, de leur simplicité et de leur bienveillance.
Un vrai régal !

Tiré du livre :
- À sa fille qui n'est pas encore née, Materana parle de Tahiti pour lui donner une idée du pays qui sera bientôt le sien (...) les tiare tahiti blancs que les gens portent à l'oreille, à droite pour : je suis libre, à gauche pour : j'ai déjà un amour à moi. Elle lui montre les arbres qu'on a planté le jour où un enfant est venu au monde, le jour où quelqu'un qu'on aime s'en est allé, pour qu'on parle encore de ce jour-là dans cent ans. (...)
- Elle parle d'elle-même maintenant. Alors, pour commencer, elle aime balayer. Quant elle est fâchée, elle balaye (vite), quand elle est triste, elle balaye (lentement), quand elle ne sait plus où elle en est, elle balaye (moitié vite et moitié lentement). Mais le résultat est toujours le même : chez elle, c'est propre par terre et elle est heureuse.
- Materana (...) essaye de se détendre en pensant à toutes les "règles de l'accouchement tahitien traditionnel". Première règle : ne pas crier en poussant pour mettre l'enfant au monde parce que si tu cries le bébé va avoir peur en naissant, et c'est pas bon pour lui. (...) Deuxième règle : ne pas pleurer en braillant quand tu pousses pour mettre l'enfant au monde, parce que si tu pleures le bébé va être tout triste en naissant et c'est pas bon pour lui. Ca fera un bébé qui pleure pour rien, et ça deviendra un adulte qui pleure pour rien (...) Troisième règle : ne pas hurler de gros mots en poussant pour mettre ton enfant au monde, parce que si tu hurles des gros mots, le bébé dans ton ventre il va être fâché et c'est pas bon pour lui. Ca va faire un bébé qui se fâche pour rien, et ça deviendra un adulte qui se fâche pour rien (...) 
- Materana a déjà choisi l'arbre de Leilani, un beau frangipanier qu'on va planter avec le placenta de Leilani la semaine prochaine, après son baptême.(...) Quand un enfant naît à Tahiti, on enterre son placenta au pied d'un arbre jeune, et ensuite l'enfant et l'arbre grandissent ensemble. Un arbre sain veut dire que l'enfant est en bonne santé, de même qu'un arbre malade veut dire que l'enfant va mal. Quand l'arbre de l'enfant est malade, la mère emmène l'enfant voir le docteur. 
- Mets la maison en ordre avant d'aller te coucher, parce que si la première chose que tu vois le matin c'est le bordel, ça va te mettre de mauvaise humeur.

Voir aussi :
L'arbre à pain / Breadfruit ICI

Titre original : Frangipani
Titre français : Frangipanier
Deuxième volume de la trilogie Tahitienne de Materana, avec l'Arbre à Pain et Tiare
Auteur : Célestine Hitiura Vaite
Traduction : Henri Theureau
Première édition : 2004

mercredi 1 novembre 2017

Les jardins de lumière d'Amin Maalouf


Les jardins de lumière racontent l'histoire de Mani. Ce personnage historique vécut en Perse au 3ème siècle où il fonda le manichéisme, synchrétisme du zoroastrisme, du bouddhisme et du christianisme. Le roman illustre son parcours, son enfance "à la dure" dans une secte, sa révélation, sa "vie de lumière", de tolérance et de beauté inscrite dans une période historique particulière au cours de laquelle il reçut de prestigieux soutiens tout en se confrontant à de redoutables détracteurs qui lui valurent une fin de martyr. Après sa mort, les inquisiteurs s'efforcèrent de faire disparaitre toute trace de son passage et il n'en reste aujourd'hui que le terme "manichéen" au sens péjoratif déformé, très éloignée de sa racine éthymologique signifiant "Mani-le-vivant".    

L'auteur franco libanais Amin Maalouf est une valeur sûre et ce roman que je ne connaissais pas encore constitue une lecture agréable et enrichissante permettant de découvrir la vie fascinante de ce Mani, remise dans un contexte historique lui aussi oublié. Un livre qui n'a pas pris une ride !

Tiré du livre :
- Mani (...) apparaît, avec le recul des siècles, comme le véritable fondateur de la peinture orientale, lui dont chaque trait de pinceau allait faire naître, en Perse et aussi en Inde, en Asie Centrale, en Chine, au Tibet, mille vocations d'artiste. Au point que dans certaines contrées, on dit encore "un mani" quand on veut dire, avec des points d'exclamations, "un peintre, un vrai". 
- Il n'y a pas de majorité dans la vérité. 
- La même étincelle divine est en nous tous, elle n'est d'aucune race, d'aucune caste, elle n'est ni mâle ni femelle, chacun doit la nourrir de beauté et de connaissance, c'est ainsi qu'elle parvient à resplendir, c'est seulement par la lumière qui est en lui qu'un homme est grand. 
- De sa religion de beauté, de sa subtile religion du clair-obscur, nous n'avons gardé que ces mots de, "manichéen", "manichéisme", devenus dans nos bouches des insultes. 

Titre : Les jardins de lumière
Auteur : Amin Maalouf
Première édition : 1991

lundi 9 octobre 2017

Le Manteau des Étoiles / The Roof of Voyaging de Garry Kilworth


À la mort du vieux roi de l'île de Raiatea,  afin d'éviter une guerre de succession avec son frère Tutapu, Tangua quitte le paradis dans lequel il a grandi pour rechercher une nouvelle île où s'installer. Après des préparations menées dans le plus grand secret, il part à la tête d'une flottille de trois vaisseaux, accompagné d'une communauté de 200 personnes et de Seuma, un "gobelin à la peau blanche" ramené quelques années plus tôt par le grand navigateur Kuppe lors d'une expédition vers des îles lointaines mystérieuses possédant la maîtrise du fer. Commence alors une épopée rappelant par certains côtés épiques l'Odyssée d'Homère...

Il y a bien longtemps que je n'avais pas ouvert un livre "fantastique" mais celui-ci a la particularité de s'appuyer sur les mythes et légendes des civilisations polynésiennes. L'histoire donne un magnifique aperçu culturel avec beaucoup choses sur le vocabulaire, les croyances, les traditions ou encore les capacités de navigation exceptionnelles, sans doute jamais égalées, des peuples de Polynésie.

Une magnifique introduction et un hommage à la culture de ces peuples du Pacifique, idéal avant (ou pendant) un voyage vers les îles de paradis et leurs cocotiers parce que quand même, derrière les paysages de rêve il y aussi des hommes et une histoire !
Premier volume d'une trilogie, à suivre donc !

Tiré du livre :
- He had memorized the way across the roof of the heavens, and across the many-islanded sea, to where they were now. (...) It was in their nature, in their instinct, to memory-map their path as they voyaged. What was more, on returning home they would describe their journeys so accurately to those who had never made the trip, the voyages could be repeated without them. Kupe knew where he was from the shape of the waves, the star paths, the Long Shark At Dawn which was the rash of white stars across the roof of voyaging, the underwater volcanoes, the sea birds, the swell and the drift, the passing islands, the trade winds, and a thousand other things that were like signpost to him and his men. (...) He could smell his home. At the same time he kept a record of his voyage on a piece of cord in the form of knots. The size, type and distances between the knots enabled him to recall certain sightings as well as to mark the distances between islands.     
- Tiki was our first ancestor, who led us out of the darkness into the light. 
- In the land of the Dead it is the women who are supreme, with their strong wisdom, their deep intelligence, and their understanding of emotion.  It is a place where infinity and eternity mingle and there is time to ponder the puzzles of the world. The men there are lost for a time, having to come to terms with their spiritual feelings, while the women have already spent a lifetime doing doing just that and are already prepared for death. 

Voir aussi :
Le Temps des guerriers / The Princely Flower ICI

Titre original : The Roof of Voyaging
Titre français : Le Manteau des Étoiles
Volume 1 de la trilogie des Rois Navigateurs (The Navigator Kings)
Auteur : Garry Kilworth
Première publication : 1996