lundi 25 novembre 2019

Miss Islande de Audur Ava Olafsdottir

Je sais qu'en Islande, il est un mot pour chaque pensée qui vient au monde.

Islande, 1963.
Hekla porte le nom d'un volcan, elle est jeune et belle et sait exactement ce qu'elle veut : consacrer sa vie à l'écriture, faire partie du cercle prestigieux des écrivains et être publiée. Elle a donc quitté la ferme familiale pour Reykjavik avec sa valise, une machine à écrire et quatre manuscrits. À la capitale, elle est d'abord hébergée par son ami, Jon John, jeune homosexuel qui rêve stylisme mais qui doit cacher sa différence dans une société pas du tout prête à l'accepter ; elle retrouve aussi sa meilleure amie, Isey, qui partage sa passion des mots mais qui a perdu sa liberté de les poser sur le papier, trop occupée par les taches ménagères, son mari, son bébé et un autre à venir.

Une société islandaise minuscule et rigide, pleine de poètes et de poésie, dans laquelle chacun doit composer avec une réalité qui risque de mettre à mal ses rêves sans portant les annihiler : Hekla trouve un travail de serveuse, Jon John est employé, à  son corps défendant, sur les bateaux de pêches alors qu'Ivey est coincée dans son cocon familial.
Quels sacrifices et quels artifices faudra-t-il pour mener à bien ou renoncer aux ambitions des uns et des autres ?

Encore un livre de la littérature islandaise joliment écrit qui vient d'ailleurs de décrocher le prix Médicis du meilleur livre étranger 2019, bien mérité. Il nous croque des portraits de personnages portés par leurs rêves et la pureté de la jeunesse et à travers eux, on appréhende toute une société et une époque. Une histoire finement rendue qui réussit à combiner un réalisme grinçant à une certaine fraîcheur, des personnages qui composent pour s'approprier les codes des comportements et des attentes convenues afin de les réinventer, seule façon d'arriver à ses fins et de s'émanciper dans une société qui refuse l'homosexualité ou l'idée qu'une femme puisse écrire.

Troisième livre de la littérature islandaise... sûrement trop peu pour tirer des conclusions définitives et généraliser mais je n'en suis pas moins bluffée par la qualité d'écriture et des pages tournées jusqu'à présent. Une découverte inattendue qui ne peut que m'inciter à poursuivre : que du plaisir !

Extraits du texte :
(...) il tend le bras, je le laisse faire et je cesse de m'accrocher aux mots, demain matin ils auront disparu, j'aurai perdu mes phrases. Chaque nuit, j'en perds quatre. 

- Pour toi, l'écriture est plus importante que moi, une seule phrase a plus de poids que mon corps (...) 
Je n'arrive pas à me retenir d'aller jusqu'à la table pour noter dans mon carnet : une seule phrase a plus de poids que mon corps.

Titre : Miss Islande
Auteur: Audur Ava Olafsdottir
Première édition : 2019
Prix Médicis Étranger 2019

jeudi 21 novembre 2019

Bad blood / Bad blood de John Carreyrou

Jeune femme ambitieuse et charismatique, Elizabeth Holmes se rêvait d'être la "Steve Jobs" de sa génération. C'est ainsi qu'elle abandonna ses études à Stanford au milieu des années 2000 pour monter sa start-up, Theranos, dans la Silicon Valley, avec une vision : révolutionner le monde de l'analyse sanguine pour donner des résultats plus rapides et plus fiables avec une simple goutte de sang prélevée sans douleur au bout du doigt.
Il aura fallu moins de dix ans à la jeune femme pour atteindre le firmament et les une des journaux et magazines la comparant à son idole d'Apple : elle avait levé des millions de dollars auprès de noms des plus prestigieux américains et était à la tête d'une entreprise employant plusieurs centaines de personnes... Mais voilà, entre l'image et la réalité, il n'y avait qu'un miroir aux alouettes et un énorme scandale !

Une aventure incroyable sur laquelle John Carreyrou,  journaliste au New York Times, a enquêté malgré les bâtons qui lui ont été mis dans les roues. Le projet partait d'une ambition honorable mais elle n'a tenu que grâce à la culture du secret, la compartimentalisation, la malversation, l'à peu près, la terreur ... Un monde où seule prime l'ambition personnelle, peu importe l'éthique et la santé des patients.

Absolument passionnant et glaçant, documenté, factuel, détaillé : une histoire vraie aux relents de Thriller.

Titre original : Bad Blood, Secrets and lies in a Silicon Valley Startup
Titre français : Bad Blood, Scandale Theranos, Secrets et mensonges au cœur de la Silicon Valley.
Auteur : John Carreyrou
Première édition : 2018

lundi 18 novembre 2019

Ces rêves qu'on piétine de Sébastien Spitzer

Fin de la seconde guerre mondiale.

D'un côté, une colonne de prisonniers évacuée des camps dans une course frénétique, apothéose de la folie et de la violence pour tenter de faire disparaître toutes traces des crimes perpétrés par les allemands alors que l'avancée ennemie est de plus en plus pressante. On suit le sort de nombreux personnages qui aboutissent à la dernière des leurs, Ava, petite fille mutique née dans les camps et le précieux rouleau de lettres protégées par une poche de cuir qu'elle garde avec elle : ces missives relatent l'histoire de prisonniers des camps de la mort nazis, un dernier témoignage sur ce qu'ils ont vu et subit, des lettres qui s'ajoutent les unes aux autres, de plus en plus urgentes, en passage de relais, comme un ultime cri de survie véhiculé par l'enfant pour lui rendre symboliquement la voix.
À l'origine de cette chaîne, Richard Friedlander, un père juif s'adressant à sa fille aimée qui a pourtant choisi de l'éloigner et de prendre ses distances avec lui afin d'assouvir ses ambitions.

D'un autre côté, dans Berlin bombardé et le bunker des derniers dignitaires nazis, nous suivons les derniers jours et heures de Magda Goebbles qui s'y terre avec ses six enfants. Nous découvrons son parcours, l'enfance, l'amour déçu et l'ambition froide qui en ont fait la femme la plus puissante du Reich, mère d'une famille parfaite souvent mise en scène.
Mais si tout cela n'était finalement qu'une illusion ?

Un contexte historique qui n'a certes rien de nouveau mais auquel l'auteur apporte pourtant sa marque et un nouveau souffle. Il tresse habilement ses deux trâmes sous le regard des enfants qui, d'un côté comme de l'autre, sont entraînés dans cette histoire malgré eux, innocentes victimes des événements, outils de propagande ou dépositaire de l'espoir. Une écriture très belle et travaillée, pleine de symboles et d'oppositions, entre par exemple l'affolement qui régne dans la campagne et la "paix" qui émane du personnage de Magda, ne doutant de rien, sûre d'elle et de ce qu'elle doit faire.
Une histoire absolument terrible, basée sur des faits historiques, bien connus pour toute la partie concernant le bunker, très documentée mais plus romancée pour la partie du père, Richard.

Un premier roman très réussi et un auteur à suivre.

 Extrait du texte :
Comme un certificat d'humanité. Je souffre, donc je suis. C'est la Maxime des prisonniers.

Titre : Ces rêves qu'on piétine 
Auteur : Sébastien Spitzer
Première édition : 2017

samedi 16 novembre 2019

Entre ciel et terre / Heaven and Hell de Jon Kalman Stefansson


Certains mots sont probablement aptes à changer le monde, ils ont le pouvoir de nous consoler et de sécher nos larmes. Certains mots sont des balles de fusil, d'autres des notes de violon. Certains sont capables de faire fondre la glace qui nous enserre le cœur et il est même possible de les dépêcher comme des cohortes de sauveteurs quand les jours sont contraires. 

Dans un fjord d'Islande, le gamin et son meilleur ami Bardur partagent l'amour des livres, un lit et le métier de pêcheurs dans une barque d'une dizaine d'hommes. Mais voilà, ce matin-là, la tête pleine d'un poème de Milton, Bardur oublie sa vareuse et meurt de froid. De retour à terre, bouleversé, le gamin récupère le précieux livre pour le rapporter à son propriétaire, un vieux capitaine aveugle. Un périple dangereux, un dernier geste quand la vie semble n'avoir plus aucune saveur...

Un livre et une histoire peu banals, portés par une langue riche, puissamment évocatrice, pleine de poésie. Un récit de quelques jours qui semblent pourtant toucher l'éternité et les questions essentielles de la vie et de la mort. Des personnages rudes et austères qui semblent calqués sur les paysages de cette Islande tellement brutale pour les hommes.
L'auteur nous fait percevoir tout un monde, la dureté de la vie des pêcheurs à la fin du XIXeme, l'isolement au fond des fjord et des villages, le froid, le manque de perspectives. Les quelques personnages sont eux aussi tout un monde, des portraits habilement croqués pour révéler des personnalité et des comportement couvrant un large spectre, de la petitesse d'esprit méprisante à l'indifférence absolue au qu'en dira-t-on.

À la découverte de la littérature islandaise, un deuxième essai réussi, je suis sous le charme, séduite par la beauté de l'écriture, l'originalité du texte et de la réflexion qu'il soulève, sans oublier l'évocation du pays.

Extraits du texte :
Nous pouvons peut-être nous passer de mots pour survivre, mais nous en avons besoin pour vivre.

Les sanglots naissent quand les mots ne sont plus que des pierres inutiles. (...) Les sanglots apaisent et soulagent, mais ils ne suffisent pas. On ne peut les enfiler les uns derrière les autres et les laisser s'enfoncer comme une corde scintillante dans les profondeurs obscures afin d'en remonter ceux qui sont morts et qui auraient dû vivre.

Du reste, n'y avait-il, en Islande, rien à voir que des montagnes, des chutes d'eau, des étendues de terre accidentée et cette lumière capable de te transpercer et de te changer en poète.

Je ne sais tout bonnement pas qui je suis. Je ne sais pas pourquoi j'existe. Et je ne suis pas sur d'avoir assez de temps pour le découvrir.

Les mots ont parfois le pouvoir des trolls et ils sont capables d'abattre les dieux, ils peuvent sauver des vies et les anéantir. Les mots sont des flèches, des balles de fusil, des oiseaux légendaires lancés à la poursuite des héros, les mots sont des poissons immémoriaux qui découvrent un secret terrifiant au fond de l'abîme, ils sont un filet assez ample pour attraper le monde et embrasser les cieux, mais parfois, ils ne sont rien, des guenilles usées, transpercées par le froid, des forteresses caduques que la mort et le malheur piétinent sans effort. 

Il ne veut vraiment pas mourir. Le désir de vivre habite les os, il coule, porté par le sang, vie, qu'es-tu donc ? Interroge-t-il en silence, à des lieues de toute réponse, ce qui n'a rien d'étrange, nous n'en détenons aucune, qui avons pourtant vécu et sommes aujourd'hui défunts, qui avons traversé la frontière que nul ne voit et qui est cependant la seule qui compte. Vie, qu'es-tu donc ? Peut-être la réponse se love-t-elle au creux de la question, de l'étonnement qu'elle recèle.

Titre français : Entre ciel et terre
Titre anglais : Heaven and Hell
Auteur : Jon Kalman Stefansson
Première édition : 2007

jeudi 14 novembre 2019

La lettre à Helga de Bergsveinn Birgisson

Ce livre est une lettre à cœur ouvert adressée à Helga, la seule femme que Bjarni Gisladon de Korkustadir a vraiment aimé et pour laquelle, l'homme, à 90 ans passés, retrace sur le papier avant de mourrir toute une vie en relation avec cette femme ; c'est une lettre d'amour, la réponse tardive à une autre lettre.

Un roman épistolaire qu'on lit presque d'une traite, plein de poésie et de la richesse de cette vie d'homme qui ne trouve son sens que dans la nature et sa communauté, une ôde magnifique à l'Islande rurale, une réflexion intelligente sur l'homme et sa nature.
C'est beau, c'est riche, c'est poétique, c'est émouvant et déchirant.

À la découverte de la littérature islandaise : une magnifique introduction. ❤️

Extraits du texte :
Littérature et culture générale semblaient n'être pour elle qu'un luxe superflu qu'on devait avoir honte de s'offrir puisque le temps qu'on y passait était volé au travail. 

Croire au progrès et se l'approprier est une chose, mais c'en est une autre que de mépriser le passé. 

Les foyers d'aujourd'hui sont sacrément pauvres du point de vue de notre culture. Les objets qu'on y trouve viennent des quatre coins du monde, le plus souvent sans la moindre indication de leur lieu d'origine. Or qu'elle est la différence entre un objet fabriqué maison et un autre qui sort de l'usine ? Le premier a une âme, l'autre non. 

Y-a-t-il rien de plus terrible que d'attendre que la vie s'écoule ? 

Le pire dans la plus grande affliction, c'est qu'elle est invisible à tous sauf à celui qu'elle habite. 

Titre : la lettre à Helga
Auteur : Bergsveinn Birgisson
Première édition : 2010

lundi 11 novembre 2019

La soeur du soleil / The sun sister de Lucinda Riley

Sixième et avant dernier volet de la saga des sept soeurs qui commence presque comme les autres et se termine en annonçant le suivant...

Cette fois, nous voici partis à la découverte du destin d'Électra, la plus jeune des sœurs d'Aplièse, toutes adoptées aux quatre coins de la planète par Pa, leur père charismatique et énigmatique, dont le décès marque le point de départ de chacune des histoires. Pour ce qui est d'Électra, jeune femme sculpturale et top modèle de renommée internationale, ce décès reste un moment de confusion lié à l'abus de substances, alcool et drogues ; elle porte encore le poids de la déception qu'elle pense avoir causé à son père et beaucoup de colère qu'elle va devoir apprendre à comprendre et à contrôler.

Dans ce roman ambitieux, l'auteur nous promène dans l'univers d'Électra, l'argent qui coule à flôt, l'hyper médiatisation, l'abus des substances et les centres/ traitements pour s'en détacher. La jeune femme est à la croisée des chemins et doit réagir pour éviter de se perdre, axée sur elle-même. L'histoire de ses origines lui sera rapportée par sa grand-mère qui la retrouve et elle nous fera voyager dans le temps, entre États-Unis et Kenya, des milieux nantis new-yorkais d'avant-guerre aux luttes afro-américaines des droits civiques des années soixante, en passant par le Kenya colonial et l'évocation des tribus Masaï. Il est aussi question de ségrégation, de racisme, de drogue, de SIDA...

Alors même si l'écriture reste comme toujours très agréable et pleine de bons sentiments, à vouloir couvrir autant de sujets en même temps, je trouve que l'auteur en perd en efficacité si bien que j'ai été moins emportée par ce volet que par les précédents. Je reste toutefois fidèle à la série dont j'attends bien sûr le dénouement, rendez-vous en 2020 ! ...2021 ?

Du même auteur, voir aussi :
La soeur de la lune / The moon sister
Les sept soeurs / The seven sisters

Mise à jour 22/2/2021

Titre original : The Sun Sister
Titre français : La soeur du soleil (juin 2020)
Tome 6 de la saga de sept soeurs
Auteur : Lucinda Riley
Première édition : 2019

samedi 9 novembre 2019

Le gang des rêves de Luca di Fulvio


Malgré les précautions prises par sa mère pour la protéger, la jolie Cetta Luminata est violée dans un champ de la campagne italienne et se retrouve mère d'un petit garçon qu'elle prénomme Natale. Mais Cetta a de la volonté et pour échapper à une vie de quasi esclavage, sans issue, la jeune fille décide de s'enfuir et de tenter sa chance en Amérique en payant de sa personne le prix de la traversée.

À son arrivée à Ellis Island, le bébé est enregistré sous le nom anglicisé de "Christmas", un petit blond "au nom de nègre" auquel Cetta n'aura de cesse de donner un meilleur avenir, celui d'un "Américain". À la fois résignée, pragmatique et volontaire, Cetta se retrouve placée sous la protection de Sal qui la fait travailler chaque nuit comme prostituée dans un bordel avant de la reconduire chaque jour dans son quartier auprès de son fils.
C'est ainsi que Christmas grandit, dans la pauvreté, auprès des immigrants italiens de l'East side New Yorkais et d'une mère attentive, se rêvant caïd et chef de bande à l'adolescence.

Une nuit, il ramasse dans la rue une jeune fille ensanglantée qu'il porte jusqu'à l'hôpital, c'est Ruth : la jeune fille juive de bonne famille vient de vivre un calvaire, battue, violée et mutilée par Bill, le jardinier qui a pris la fuite... Mais pour Christmas, les yeux verts de Ruth ouvrent son cœur à un amour inconditionnel.

Ainsi commence cette fresque qui nous plonge dans la frénésie de l'Amérique des années 1920, portée par le rêve américain et le bagou irrésistible de Christmas. C'est l'époque de la prohibition, des gangsters, des quartiers grouillants où se retrouve parqués les immigrants à New York, de la radio, du cinéma qui devient parlant ...

On retrouve certains ressorts utilisés dans les enfants de Venise (ou inversement) : l'amour de deux adolescents d'origines différentes, une séparation et la promesse de se retrouver, l'éducation sentimentale. Les personnages "secondaires" sont plus truculents les uns que les autres, remarquablement travaillés par l'auteur qui a su leur donner une vraie substance : outre les deux héros, j'ai aimé la détermination et la dignité de Cetta et adoré le côté macho-bourru de son protecteur, Sal, j'ai aussi aimé le grand-père de Ruth, les copains de Christmas... On arrive à s'attacher à certains personnages plus faibles et même les  "méchants" ont du relief...
L'ensemble est super rythmé, drôle, enlevé comme un film, avec parfois des impressions de "Il était une fois en Amérique", entre tragédie et comédie.

Un "pavé" dont on tourne les pages en regrettant d'arriver à la dernière tant les personnages restent avec nous... bref, l'assurance d'une belle évasion romanesque.
❤️❤️❤️

Du même auteur, voir aussi :
Les enfants de Venise

Titre : le gang des rêves 
Auteur : Luca Di Fulvio
Première édition : 2016