jeudi 8 mars 2018

Quand le souffle rejoint le ciel / when breath becomes air de Paul Kalanithi


À 36 ans, Paul Kalanithi est en passe de terminer sa longue et difficile formation de neurochirurgien quand il découvre qu'il souffre d'un cancer du poumon en phase terminale. Une nouvelle qui le fait basculer dans le camp des patients pour vivre lui même la transformation personnelle et familiale qu'entraîne la maladie. Un passage de l'autre côté du mirroir pour quelqu'un qui sait de quoi il retourne, qui côtoyait et accompagnait ses patients sur un chemin qu'il découvre à son tour, préoccupé depuis toujours par les questions existentielles, la mort, l'impact de la maladie sur l'identité, la relation médecin-patient, etc.

Avant de devenir médecin, le jeune Paul avait longtemps hésité entre littérature, philosophie et sciences et s'il connait l'inévitabilité de la mort attachée à la condition humaine, il compose dans ce livre avec la réduction soudaine de la durée de son avenir en se mettant à nu pour apporter un témoignage puissant, éclairé de la richesse de son parcours.

Un livre auquel il a consacré les derniers mois de sa vie sans toutefois pouvoir l'achever avant sa mort en 2015 si bien qu'il est complété par sa femme qui y apporte la conclusion, forte en émotions. 

La première moitié du livre est consacrée au parcours de Paul, ses origines, sa famille, ses études et sa philosophie dans la pratique de son métier. La seconde partie traite de "l'après", de ce qui se passe une fois le diagnostique posé, la situation à la fois unique et plus universelle dans laquelle il se retrouve, les choix personnels et familiaux à faire (reprendre ou non le travail ? avoir ou non un enfant ?), la maladie au quotidien, les traitements, la rééducation, les espoirs, la rechute, etc.

Pas d'apitoiement ou de débordements sentimentaux, un regard particulier, une pensée lucide et un témoignage fort, honnête, réaliste, juste et bien écrit.
Une pierre à mettre au jardin du Carpe diem.

Titre original : when breath becomes air
Titre français : quand le souffle rejoint le ciel
Auteur : Paul Kalanithi
Première édition : 2016

Extraits du livre :
- Learning to judge whose lives could be saved, whose couldn't be, and whose shouldn't be requires an unattainable prognostic ability (...) the neurosurgeon must learn to adjudicate (...) Neurosurgery attracted me as much for its intertwining of brain and consciousness as for its intertwining of life and death.  
- As a resident, my highest ideal was not saving lives - everyone dies eventually - but guiding a patient or family to an understanding of death and illness. When a patient comes in with a fatal head bleed, that first conversation with a neurosurgeon may forever color how the family remembers the death, from a peaceful letting go ("Maybe it was his time") to an open sore of regret ("Those doctors didn't listen ! They didn't even try to save him !"). When there's no place for the scalpel, words are the surgeon's only tool. 
- Any major illness transforms a patient's - really, an entire family - life. (...) The root of disaster means a star coming apart, and no image expresses better the look in a patient's eyes when hearing a neurosurgeon's diagnosis.
- How little do doctors understand the hells through which we put patients. 
- Severe illness wasn't life-altering, it was life-shattering. It felt less like an epiphany - a piercing burst of light, illuminating What Really Matters - and more like someone has just firebombed the path forward (...) Death so familiar to me in my work, was now paying a personal visit. Here we were, finally face to face, and yet nothing about it seemed recognizable. 
- Coming in such close contact with my own mortality had changed both nothing and everything. Before my cancer was diagnosed, I knew that someday I would die, but I didn't know when. After the diagnosis, I knew that someday I would die, but I didn't know when. But now I knew it acutely. The problem wasn't really a scientific one. The fact of death is unsettling. Yet there is no other way to live. 
- The angst of facing mortality has no remedy in probability.
- I had sent nearly every one of my patient to physical therapy. And now, I found myself shocked at how difficult it was. As a doctor, you have a sense of what it's like to be sick, but until you've gone through it yourself, you don't really know. It's like falling in love or having a kid. 
- Death maybe a one-time event, but living with terminal illness is a process. 
- Part of the cruelty of cancer (...) is not that it limits your time; it also limits your energy, vastly reducing the amount you can squeeze into a day.  

mardi 6 mars 2018

L'orangeraie de Larry Tremblay


Sur une montagne isolée d'un pays moyen-oriental indéterminé.
Un pays en guerre.
Amed et Aziz sont jumeaux. Ils ont neuf ans et vivent dans l'orangeraie plantée par leurs grands-parents. Après le bombardement de la ferme des aïeuls qui y trouvent la mort, le père d'Amed et Aziz, rattrapé par la guerre, se retrouve confronté à un choix cornélien auquel il doit se soumettre : il lui faut choisir l'un des deux garçons pour le sacrifier à une cause plus large, sachant que dans l'équation, l'un des deux enfants est atteint d'un cancer en phase terminale ...

Un livre court, très bien écrit et intense, dans la veine du "Choix de Sophie". Une histoire à plusieurs tiroirs avec ce que chacun sait, ce que chacun croit, ce que chacun tait, ce qui est mensonge et ce qui est manipulation, le bien et le mal. Une tragédie qui touche aussi à l'identité, aux relations entre les deux frères, entre les parents et les enfants, entre enfants et adultes et où les évidences n'en sont pas. La position du curseur entre la moralité et l'amour est variable, fonction des personnages. Un roman court en plusieurs actes qui se lit un peu comme une pièce de théâtre.

Une lecture efficace et troublante, qui peut difficilement laisser indifférent, à la fois extrêmement brutale dans sa trame mais aussi très douce et porteuse de toute la magie des contes orientaux. Un contexte terriblement actuel mais à valeur intemporelle d'autant plus marquée que le récit est placé hors du temps dans un pays imaginaire.

De la matière à réflexion, marquant !
Ca donne envie de s'intéresser un peu plus à cet écrivain québecois que je découvre, auteur d'une trentaine de pièces de théâtres, de poésies, d'un essai et plusieurs romans. 

Titre : L'orangeraie
Auteur : Larry Tremblay
Première édition : 2013

dimanche 4 mars 2018

Les oubliés du dimanche de Valérie Perrin


Justine Neige a 21 ans. Elle travaille comme aide-soignante dans une maison de retraite où elle apporte une oreille attentive aux personnes agées qu'elle côtoie chaque jour. À la demande du petit-fils d'Hélène, elle écrit l'histoire de la vieille dame, sa mouette et son Lucien telle qu'elle lui a été confiée par cette pensionnaire de plus en plus déconnectée de la réalité qui l'entoure, plongée dans un passée revécu jour après jour .  
En même temps qu'on découvre l'histoire touchante d'Hélène, marquée par des difficultés à lire et la seconde guerre mondiale, on observe la vie bien particulière de Justine dont l'enfance est entachée d'un drame familial et de secrets qu'elle va être amenée à percer : alors qu'elle était enfant, son père, son jumeau et leurs épouses sont morts tous les quatre brutalement dans un accident de voiture si bien que Justine et son petit cousin Jules qu'elle considère somme un frère ont été élevés par leurs grands-parents.
Deux histoires denses et touffues, totalement indépendantes qui n'ont pas d'autre dénominateur commun que cette Justine qui transcrit d'un côté et dénoue les fils de l'autre tout en menant son bonhomme de chemin...
S'ajoute à celà une histoire de "corbeau" dans la maison de retraite qui annonce de faux décès pour provoquer les visites des familles de ceux qui n'en ont jamais, les "oubliés du dimanche".  

Une lecture facile et beaucoup de choses abordées avec justesse et délicatesse dans ce livre : la maison de retraite (un cadre, pas le sujet), la vieillesse et l'intégrité des personnes âgées (un regard tendre mais lucide et sans complaisance, certains sont acariatres et puent !), la jalousie, l'absence, l'attente, la culpabilité, le poids des non-dits et puis surtout l'amour sous bien des formes, fraternel, amoureux, construit, volé, pressé, improbable, inavouable, etc.

MAIS ...
Ce premier roman laisse pas mal de frustrations. D'abord pas son côté "too much"; particulièrement alambiquées, les deux (voire trois) histoires pourraient chacune faire l'objet d'un roman à part entière. Ensuite parce qu'on ne sait pas bien où situer ce personnage de Justine parfois très légère dans un comportement plus ou moins conforme à son âge qui oscille par ailleurs entre une attachante héroïne moderne dévouée aux personnes dont elle s'occupe, la bonne fée  de service quand elle ne met pas sa casquette de détective "club des cinq" qui mène l'enquête à ses heures perdues ... Et puis surtout, un final vraiment mielleux, limite conte de fée avec cadeaux à gogo et prince charmant ...

Du très bon mais globalement décevant, sentiments très mitigés et réservés après lecture.

Titre : les oubliés du dimanche
Auteur : Valérie Perrin
Première édition : 2015
 
Extraits du livre :
- Etre vieux, c'est être jeune depuis plus longtemps que les autres (Philippe Geluck)
- Je ne sais pas à partir de quand on est vieux. Madame Le Camus, ma chef de service, dit que c'est à partir du moment où on ne peut plus s'occuper de sa maison tout seul. (...) Moi je pense que ça commence avec la solitude. Quand l'autre est parti.
- (...) les vieux, comme ils n'ont plus que ça à faire, ils racontent le passé comme personne. Pas la peine de chercher dans les livres ni les films : comme personne. (...) J'ai compris que les anciens, il suffit de les toucher, de leur prendre la main pour qu'ils racontent. 
- Vous ne vous ennuyez jamais ici ? - Jamais - Mais ce n'est pas trop dur comme travail ? - Si, c'est super dur. Je n'ai que vingt et un ans. Mes collègues sont plus vieilles que moi. Elles ont toutes commencé plus tard. Ce métier c'est souvent un deuxième métier. À mon âge, ce n'est pas normal de voir des corps fatigués. Enfin, ce que je veux dire c'est que ... c'est violent. Et puis, il y a la mort ... les jours d'enterrement, je ferme les fenêtres parce qu'on entend les cloches de l'église jusqu'ici ... - C'est quoi le plus dur ? - Le plus dur c'est d'entendre : il ne se rappelle jamais mes visites alors je ne viens plus. 
- C'est fou ce que les filles s'occupent bien de leurs parents. Quand j'étais petite, je voulais avoir un garçon. Depuis que je travaille aux Hortensias, j'ai changé d'avis. À part quelques exceptions, les fils passent de temps en temps. Souvent accompagnés de leur femme. Les filles, elles, elles passent tout le temps. La plupart des oubliés du dimanche n'ont que des fils. 
- En France on a du mal avec ce mot, aux Hortensias, nous n'avons pas le droit de le prononcer. Les résidents évoquent souvent la mort avec cynisme, casser sa pipe, canner, crever, foutre le camp, passer l'arme à gauche, bouffer les pissenlits par la racine, être plus près du Saint Père que de Saint- Tropez. Le personnel soignant se doit d'employer des mots dignes, disparaître, partir, s'éteindre, quitter, s'endormir sans souffrir.

vendredi 2 mars 2018

En vieillissant les hommes pleurent de Jean-Luc Seigle



Dans un village d'Auvergne, journée du 9 juillet 1961.

Albert est ouvrier dans une usine Michelin mais il reste attaché à ses origines paysannes. C'est un homme taiseux et bon, imprégné de valeurs traditionnelles mais torturé par un profond mal-être qui le ronge.
Suzanne son épouse est une femme de son temps, éprise de modernité qu'elle introduit à petites touches dans la ferme familiale en revendant les veilleries dont elle se débarasse. Aujourd'hui est d'ailleurs un grand jour parce qu'on attend le poste de télévision qui permettra de voir, le soir même, un reportage tourné en Algérie dans lequel figure Henri, leur fils aîné, soldat de l'armée française, qui lui manque tant et pour lequel elle éprouve une passion dévorante.
Gilles, leur plus jeune fils souffre de cette préférence mais trouve refuge dans les livres (ce jour-là, Eugénie Grandet de Balzac) qu'il dévore même si le jeune garçon n'en a pas moins quelques difficultés avec l'orthographe qui vont l'obliger à repasser un examen préalable à son entrée en sixième.     
Dans leur univers, il y a aussi la vieille Madeleine Chassaing, la mère d'Albert, aujourd'hui dépendante, symbole d'une autre époque. 
Et aussi :
Paul, le facteur qui apporte les lettres d'Henri et en pince pour Suzanne. 
Monsieur Antoine, le maître d'école parisien à la retraite à qui Albert va confier Gilles. 
La mère Morvandieux, veuve aigrie et rabougrie qui a perdu son fils pendant la grande guerre. 
Le brocanteur devenu antiquaire à qui Suzanne vend les "vieilleries" de la ferme. 
Liliane et André, la soeur d'Albert et son mari.    

Pour tous et du fait de quelques éléments déclencheurs touchant à la plus grande intimité de ces personnages, ce 9 juillet 1961 va être une journée de profondes transformations. 

Un récit magnifique et poignant, d'une puissance et d'une richesse rares, tout en finesse et en émotions, qui touche aux mutations profondes de la société française au XXème siècle marquée par les deux guerres mondiales et celle d'Algérie.  Des personnages réalistes et crédibles qui permettent de dresser un véritable panorama de la France des années 1960 en couvrant de façon très juste des aspects générationnels, économiques, sociaux et psychologiques. 

En guise d'épilogue, L'imaginot ou Essai sur un rêve du béton armé nous projette 50 ans plus tard quand Gilles, devenu professeur en lettres modernes à l'université répond à une question posée par ses élèves. Un épilogue-essai vraiment troublant et bien construit qui éclaire le mal être d'Albert en revenant sur la façon dont la question de la ligne Maginot a été traitée dans l'inconscient collectif (une grosse rigolade) et l'impact que cela a pu avoir sur ceux qui y ont combattu sans jamais avoir eu droit à la parole. Il y est question du rôle de la littérature et d'un énorme mensonge historique qui, quelque part dans mon esprit fait écho à un livre plus récent, l'ordre du jour d'Eric Vuillard
Très très intéressant.

Un livre vraiment exceptionnel et marquant, dense, juste, sensible et d'une force rare.  
 
Titre : En vieillissant les hommes pleurent
Auteur : Jean-Luc Seigle
Première édition : 2012
Prix RTL - Lire 2012

Extraits du livre :
- En veillissant les hommes pleurent. C'était vrai. Peut-être pleuraient-ils tout ce qu'ils n'avaient pas pleuré dans leur vie, c'était le châtiment des hommes forts. 
- Le français, c'était son père qui l'avait ramené des tranchées et l'avait imposé à la maison, comme s'il était parti se battre là-bas juste pour ça. Il se souvenait des colères titanesques de son père quand le patois refaisait surface. Il disait que ça avait failli leur faire perdre la guerre. Enrte les Bretons, les Auvergnats, les Provençaux, impossible de se comprendre entre eux. Ils parlaient moins bien le français que les Noirs du Sénégal. C'était le français qui les avait rassemblés, qui les avait rendus combatifs et avait fait d'eux des patriotes.
- Nous. Ce Nous que Monsieur Antoine avait déjà employé au sujet de l'examen d'entrée en sixième en s'exclamant "Nous l'aurons !", n'avait rien à voir avec le Nous que son père utilisait régulièrement quand il disait "Nous, on est de ouvriers". Il lui apparut très clairement que le Nous de son père était un Nous d'exclusion, alors que le "Nous, les hommes" de Monsieur Antoine, ce Nous minuscule qui ressemblait à un noeud, eut sur Gilles un effet inverse qui, au lieu de la couper, le relia tout d'un coup à son père et à tous les hommes, jusqu'aux hommes des cavernes (...)
- Ce mot de faiseuse d'anges avait le pouvoir de relativiser la procédure, les femmes ne tuaient pas des foetus, encore moins des enfants : elles fabriquaient des anges. 
- Madeleine venait de toucher la partie la plus secrète d'Albert : sa honte de soldat vaincu face à l'héroïsme du soldat de Verdun. Sa honte était intacte. (...) Ses souffrances de soldat en captivité ne valaient pas grand-chose, même rien. Ne rien dire. Ne pas parler. Supporter sur ses épaules la défaite française, le sacarsme de tout le monde sur la réddition des soldats à Schoenenberg sur la ligne Maginot où il avait été muté fut plus lourd à porter que n'importe quel fardeau. (...) La victoire fut sa défaite. Le châtiment n'avait pas été la capitivité mais le retour.   
- Il y a pire qu'une défaite pour empêcher la littérature, il y a le mensonge hisorique. (...) Le mensonge est puissant, il tue ce que nous avons de plus cher. (...) La mémoire populaire est riche et puissante (...) mais elle n'est pas toujours fiables, surtout quand elle n'est rien d'autre que le transmetteur d'un mesonge et la trace presque indélébile, que la propagande politique a volontairement laissée dans l'Histoire. 

lundi 26 février 2018

Promesse d'Adler Olsen


Nous retrouvons le département V trois ans après l'enquête de l'effet papillon.
Le service chargé des cold case à la police criminelle de Copenhague est toujours supervisé par Carl Mørck entouré de l'inénarable Assad, de Rose et du jeune Gordon. Cette fois, l'équipe enquête sur la mort d'une jeune fille fauchée par un chauffard à la fin des années 1990. Classée comme accident, l'affaire n'en avait pas moins fait l'objet, pendant 17 ans, d'une enquête obsessionnelle par le policier qui avait découvert le corps de la jeune fille et qui, le soir de sa retraite, se suicide juste après avoir fait appel à l'aide du département V.
En parallèle, on suit Pirjo et tout ce qu'elle cache pour protéger Atu, le gourou d'un culte dédié au soleil ... 

Toujours un plaisir de retrouver les enquêtes du département V et son équipe de bras cassés qui nous entraînent cette fois et avec toujours le même brio dans le monde des sectes, de l'ésotérisme et des médecines alternatives avec ses vrais spécialistes et ses charlatans.
Pendant que l'enquête suit son cours, on continue à approfondir la psychologie des différents personnages et à découvrir les éléments de leur vie privée qui évoluent avec de nouvelles informations sur l'enquête en fil rouge qui relie les différents volumes de la série.
L'intrigue qui se noue au fil des chapitres n'est évidemment pas aussi simple qu'on pourrait le croire et une fois de plus, il faut attendre le dénouement pour y voir clair, tout ce qu'on apprécie dans un bon polar.  

À suivre (bien sûr) !

Titre original : Den grænseløse
Titre français : Promesse
Sixième volume de la série Département V
Auteur : Jussi Adler Olsen
Édition originale : 2014

Série Département V d'Adler Olsen- Voir aussi :
L'effet papillon - Volume 5  ICI
Dossier 64 - Volume 4  ICI
Délivrance - Volume 3 ICI
Profanation - Volume 2  ICI
Miséricorde - Volume 1 ICI

dimanche 18 février 2018

Et tu n'es pas revenu / But you did not come back de Marceline Loridan-Ivens


En avril 1944, Marceline et son père sont arrêtés, ils sont juifs et n'ont pu se cacher à temps. Ils sont envoyés vers la Pologne, dans les camps d'Auschwitz et de Birkenau d'où Marceline reviendra seule deux ans plus tard. Elle avait quinze ans au moment de son arrestation.
 
Soixante-dix ans plus tard, Marceline prend la plume et raconte toute son histoire au travers d'une lettre adressée à ce père qui n'est pas revenu, à celui qui a partagé son destin tragique et qui lui a donné la force de survivre dans l'enfer des camps.

Aujourd'hui encore, quand j'entends dire Papa, je sursaute, même soixante-quinze ans après, même prononcé par quelqu'un que je ne connais pas. Ce mot est sorti de ma vie si tôt, qu'il me fait mal, je ne peux le dire que dans mon fort intérieur, surtout pas l'articuler. Surtout pas l'écrire.

Le manque, il rend vulnérable, il réveille les souvenirs, il affaiblit et il tue. Dans la vie, la vraie, on oublie aussi, on laisse glisser, on trie, on se fie  aux sentiments. Là-bas, c'est le contraire, on perd d'abord les repères d'amour et de sensibilité. On gèle de l'intérieur pour ne pas mourrir. 

En plus d'un témoignage inestimable, elle nous offre la lecture d'un texte tout simplement bouleversant.
Il n'y est pas seulement question de déportation et de (sur)vie dans les camps mais aussi de ce qui se passe dans "l'après" : le retour, l'incompréhension de ceux qu'on retrouve, le silence, le vivre "avec" en trouvant sa propre voie chargée d'un bagage différent.

Personne ne voulait de mes souvenirs. Nous n'avions pas les mêmes, nous aurions dû les additionner, mais ils nous ont éloignés. 

Henri [son frère] était encore grisé par ses mois passés au sein des Forces Françaises Libres, porté par cet après-guerre amnésique et antisémite qui se racontait une France héroïque et frappait de déni chacun de mes souvenirs.

Maman venait me voir parfois. Je ne supportais pas son impatience, cette façon qu'elle avait de me réclamer d'aller bien et d'oublier.

La guerre terminée nous rongeait tous de l'intérieur. 


On ressent toute la difficulté de ceux qui reviennent, la culpabilité à porter ...

... rentrer ne voulait pas dire survivre ...

Tu aurais dû revenir. J'ai toujours pensé qu'il eût mieux valu pour la famille que ce soit toi plutôt que moi. 
Ils avaient besoin d'un mari, d'un père plus que d'une soeur. 

... culpabilité aussi de ceux qui ne sont pas partis.

Il était malade des camps sans y être allé. 
(...) Elle aussi est morte des camps dans jamais y être allée.

Même en ayant déjà beaucoup lu sur le sujet, on y apprend encore des choses, la brutalité dans les circonvolutions parfois glaçantes de l'administration et aussi des petites phrases et anecdotes assassines qui sont comme autant de giffles permettant de mesurer l'ampleur de l'antisémitisme latant, perdurant encore longtemps après la guerre.
Dans le livre, Marceline se confie (presque) complètement à son père, sa survie et ce qui en a résulté, son besoin de s'investir dans des causes, de se couper d'abord des juifs pour finalement y revenir, son grand amour pour Joris Iven  ...

Il m'a fallu bien des rencontres pour m'accomoder à l'existence, à moi-même. Et du temps pour aimer. Je me suis coulée dans d'autres époques, dans d'autres vies, dans des histoires d'amour qu'on ne raconte pas à son père, dans des combats et des révolutions censés dissoudre le passé. 

... et derrière tout ça, on entend finalement une petite voix chargée d'émotion, celle de la petite fille qui se cache derrière les traits d'une vieille femme s'adressant à son papa avec dans les mains, comme un bulletin à présenter, son bilan d'une vie dont la fin approche :

J'ai vécu puisque tu voulais que je vive. Mais vécu comme j'ai appris là-bas, en prenant les jours les uns après les autres. Il y en eut de beaux tout de même.
T'écrire m'a fait du bien. En te parlant, je ne me console pas. Je détends juste ce qui m'enserre le coeur. Je voudrais fuir l'histoire du monde, du siècle, revenir à la mienne, celle de Shloïme et sa chère petite fille. Ainsi je retourne vers l'enfance, vers l'adolescence qu'il ne m'a pas été donné de vivre, et c'est normal à mon âge. 

Une lecture que j'ai faite d'une seule traite et que j'ai trouvée très complémentaire à L'Amour après (dans lequel elle livre "les histoires d'amour qu'on ne raconte pas à son père"), malgré les redites parce qu'elles sont mises en contexte différemment .
Un texte plein d'émotion, encore une fois touchant et d'une rare puissance !

Titre : Et tu n'es pas revenu
Titre anglais : But you did not come back
Auteur : Marceline Loridan-Ivens
Première édition : 2015

Extraits du livre :
- Il faut vieillir pour accéder aux pensées de ses parents.
- Et je retrouve aussi Simone [Veil]. Je l'ai vue prendre des petites cuillères dans les cafés et les restaurants, les glisser dans son sac, elle a été ministre, une femme importante en France, une grande figure, mais elle stocke encore les petites cuillères sans valeur pour ne pas avoir à laper la mauvaise soupe de Birkenau.  
- (...) l'antisémitisme est une donnée fixe, qui vient par vagues avec les tempêtes du monde, les mots, les monstres et les moyens de chaque époque. 

vendredi 16 février 2018

L'amour après de Marceline Loridan-Ivens avec Judith Perrignon


À quatre-vingt-huit ans, parce qu'elle perd partiellement la vue, Marceline Loridan-Ivens ne sort presque plus de chez elle. À force de tourner en rond, elle rouvre une valise fermée depuis des dizaines d'années, pleine de papiers, lettres, brochures, billets et autres mémorandum personnels qu'elle a gardés pendant toute la période des années 1950 et qu'elle appelle sa "Valise d'amour". 

Il y a là mes années cinquante, du début à la fin, des voix de l'après-guerre, de Saint-Germain-des-prés alors plein de gens qui cherchaient à se désaxer, à dévier, à devenir autre chose qu'un commerçant, un employé, autre chose que de bons pères ou mères de famille. La différence c'est qu'ils avaient un scénario à fuir, moi non, pour moi rien n'était écrit d'avance, j'aurais dû être morte. 

Parfois, j'ai l'impression que c'est la valise d'une autre. Je l'appelle Valise d'amour.

La valise agit comme la marée, et son ressac dépose entre mes mains un désordre de signatures et de dates. 

En brassant cette masse de papier et en piochant dedans, Marceline Loridan-Ivens, rescapée des camps de la mort nazis, revisite son passé, celui de "l'après" sous le prisme plus particulier de l'amour avec tout à la fois l'éveil des souvenirs provoqués par ce qu'elle retrouve et le recul du temps. Mais que peut être l'amour quand on revient des camp et que pour survivre on est devenu une sorte de coquille vide ? Comment se redéfinit-on quand autour de soi tout le monde pousse à l'oubli et au retour à la normalité ? Comment vit-on sa sexualité quand on a été dépouillé de tout et que le corps n'est qu'une enveloppe ? Marceline-Ivens apporte ses réponses à elle, dans sa singularité et un ouvrage très personel.  

J'étais un très jeune bourgeon que la guerre avait gelé sur pied. Et pour longtemps.

Mon plaisir, à défaut d'être charnel, c'était de mentir à ma mère, d'autant que peu de filles acceptaient de faire l'amour à cette époque. Chez moi, c'était devenu une façon claire d'affirmer mon autonomie, ma liberté. 

Je vivais des histoires en sachant que je n'irais pas au bout, je faisais l'amour librement mais sans ressentir plus que la première fois, il n'y avait pas non plus de distorsion en moi, pas de peur, mon corps restait secondaire, il se conformait à ce qu l'on attendait de lui, tandis que ma tête rêvait d'un prince charmant et se disait, en l'attendant : s'offrir c'est désobéir.
 
Il m'a fallu du temps pour comprendre que le plaisir vient du fantasme, puis de l'abandon. J'avais peur de l'abandon, c'était l'une de spires choses au camp, se relâcher, abandonner la lutte de chaque jour, flirter avec volupté vers l'idée que tout vous est égal, et devenir une loque qui n'attend plus que la mise à mort.

Comment dire à un homme : surtout ne pas se jeter sur moi, j'aime pas me déshabiller, j'aime pas me laver, j'ai toujours pris sur moi, la sexualité m'importe et en même temps je m'en fous.

Le texte est magnifique, direct et sans aucun faux-semblant. Il suit plus ou moins une chronologie mais butine parfois au fil des souvenirs retrouvés au hasard de ce que livre la valise. Marceline réagit, se confie à nous lecteurs, entame parfois un dialogue avec un interlocuteur, parfois même avec elle-même (ou sa version jeune) et alors qu'à l'époque on ne parlait pas des camps, elle analyse combien ils étaient tout de même présent dans le silence et son comportement d'après guerre ... 

Et subitement, je réalise qu'il manque quelque chose. Dans toutes ces lettres, il n'est jamais question de ma déportation. Je n'en parle pas et les autres non plus. 
Et puis, d'entre le papiers surgit une demi-page déchirée, quelques lignes, mon écriture, "comme il faut peu de choses pour que reviennent les souvenirs qu'on avait gommés, si enfouis au plus profond qu'ils en étaient anéantis. À quoi bon en rendre compte ! Non décidement je n'écrirai pas ... il ne faut pas, il faut "continuer"..." C'est une lettre à moi-même. La jeune fille qui interrompt la survivante : "Tais-toi, tout dire c'est mourir." Elles cohabitent dans le même corps, l'une cherche la vie, l'autre flirte encore avec la mort. Il m'a fallu du temps pour les réconcilier.

   ... quand on éprouve le besoin de parler, de se raconter à quelqu'un qu'on aime, ce n'est pas seulement pour se libérer, pour revivre, c'est pour avoir un dépositaire de sa propre vérité, c'est pour confier sa propre vérité. 

Les amours et la vie de Marceline ne se résument pas à cette valise si bien qu'elle en déborde pour parler aussi de ses moments forts d'amitiés, avec notamment un très bel hommage à Simone Veil dont elle a partagé la déportation et une grande amitié lorsqu'elles se sont retrouvées des années plus tard ... elle évoque aussi sa famille et puis aussi, bien sûr, le grand Amour de sa vie, le réalisateur Joris Ivens de trente ans son aîné, dont la présence se fait encore sentir un peu partout dans son appartement.

Plus qu'un livre sur l'amour, c'est le retour sur un parcours invraissemblable, ancré dans les réalités les plus noires mais aussi les plus utopiques d'une époque de changements, la reconstruction d'une âme et d'un corps brisés avec de magnifiques leçons de vie à valeur universelle.   

Je ne connaissais pas cet auteur et j'ai vraiment beaucoup, beaucoup aimé ce livre ... si bien que j'enchaîne immédiatement avec son ouvrage précédent qui avait déjà fait sensation, Et tu n'es pas revenu.

Titre : L'amour après
Auteur : Marceline Loridan-Ivens (avec Judith Perrignon)
Première édition : janvier 2018

Extraits du texte :
(Énormément de passages surlignés dans mon livre dont j'ai très fortement limité l'échantillonage dans cette revue !) 
- les livres sont faits pour ça, nous empêcher d'oublier. Les lettres aussi, même si c'est moins prémédité. 
- Je n'aime pas ces raisonnements de l'âge. Il peut bien dérouler ses chiffres, j'ai dû arrêter le compteur au camp, il n'y a pas qu'une seule géographie du temps. 
- Jean cite subitement Oscar Wilde : "Le drame de la vieillesse ce n'est pas qu'on se fait vieux, c'est qu'on reste jeune. "
- Si on ne sait pas quand on va mourrir, on sent venir le moment où l'on s'y prépare.