mercredi 14 février 2018

Le petit terroriste d'Omar Youssef Souleimane


Omar Youssef Souleimane est un journaliste Syrien réfugié à Paris. Dans ce livre très personnel, il raconte d'abord sa fuite, son arrivée à Paris puis le choc des attentats qui l'amènent à confier au lecteur toute une tranche de son enfance. Au travers de souvenirs, il nous parle de sa famille, de l'école, de la religion, dévoile ses interrogations et son ressenti sur une période de quatre années qui l'ont façonné, passées au royaume d'Arabie saoudite au début des années 2000. Une tranche de vie, celle d'un petit garçon Syrien vivant dans un pays qui n'est pas le sien où tout ce qui n'est pas sunnite est réprouvé et où tout ce qui est étranger est suspect ... une époque aussi, celle où Oussama Ben Laden était un héro qui inspirait les petits garçons du Moyen-Orient ...

Ma famille m'a toujours appelé le petit Omar, pour me différencier de mon oncle, le grand Omar. Ce surnom m'a ccompagné alors que j'avais grandi. Et voilà que j'ai décidé d'en changer : je m'appelerais désormais le petit terroriste, en signe de ma découverte de la vraie religion, dans ce monde du Mal. 

Le plus important pour moi, c'était de devenir un homme libre ; en Arabie saoudite, j'étais un humain de seconde classe. Les Pakistanais, les Philippins, les Indiens composaient la troisième. En revanche, il n'existait pas de différence entre les djihadistes : toutes les nationalités, tous les pays combattaient comme des frères sous un même drapeau où figure : "Il n'y a de Dieu qu'Allah."

Le livre et les chapitres sont courts, ils s'enchaînent rapidement, par touches. Ce témoignage autobiographique n'est pas un traité approfondi sur le parcours spirituel de l'auteur mais plutôt les petites pierres qui en constituent le chemin qu'il nous livre avec le regard de l'enfant qu'il était, avec toute sa fraîcheur même si le contexte ne l'est pas. S'il y est question d'Islam et de croyances, c'est surtout par rapport à l'enfant qui s'interroge, cherche à comprendre et à trouver sa place, celle d'un être humain.

Un livre que j'ai aimé, une lecture rassérénante.

Titre : Le petit terroriste
Auteur : Omar Youssef Souleimane
Première édition : janvier 2018

Extraits du livre :
- Je ne traverse pas l'espace. Mais le temps. Je quitte ce Moyen Âge qui contrôle le Moyen-Orient et gagne une époque que je ne connais pas encore. Je suis un étranger qui part vers l'anonyme.
- Paris n'est pas une ville, mais un monde. Je ne sais pas où elle commence et où elle finit. Moi qui ai vécu la grande partie de ma vie dans une ville, je suis perdu dans un voyage dans le temps. À Paris, chaque rue est une époque. Des bâtiments, espacés de dix mètres, le sont de dix siècles. 
- Riyad a été construite à l'image du monde : le nord pour les riches, le sud pour les pauvres. 
- Quand l'un de nous faisait des difficultés à table, ma mère lui remplissait son assiette et disait : "mange bien pour devenir un grand djihadiste comme Oussama !"
- La beauté de la langue arabe est très importante dans ma famille ; dès cinq ans, j'ai dû apprendre des poésie et le Coran par coeur. J'aimais beaucoup a musique de cette langue. En me promenant sur la place principale de la ville, au coucher du soleil, j'imaginais devenir poète. (...) Plus tard, j'ai compris que le poète est un être humain comme les autres, mais il est plus faible devant la beauté, la joie et la douleur.

dimanche 11 février 2018

La salle de bal / Ballroom de Anna Hope


Angleterre, 1911.
Pour avoir cassé une vitre dans l'usine qui l'emploie depuis qu'elle est enfant, Ella est internée à l'asile d'aliéné de Sharston où elle n'aspire qu'à une seule chose : s'échapper. Elle y fait la connaissance de Clem que son père et son frère ont fait enfermer suite à une grève de la faim entamée pour marquer son refus d'être mariée à un ami de son père. D'abord nourrie de force, Clem s'est résolue à se soumettre à la routine de l'asile en s'investissant dans le travail et en s'évadant dans les livres. Du côté des pensionnaires masculins, John Mulligan est arrivé dans l'établissement pour "mélancolie" où l'irlandais déprimé fait la paire avec Dan, un personnage pittoresque qui a navigué sur toutes les mers.  
Dans cette institution comptant les patients par centaines, les pensionnaires des deux sexes sont assignés à des zones et des taches différentes mais une fois par semaine, le vendredi, ceux qui ont le privilège d'être sélectionnés se mélangent dans une immense salle de bal pour danser le temps d'une soirée organisée à des fins thérapeutiques. L'orchestre est mené par Charles (Dr Fuller), "consultant médical chef" qui semble avoir trouvé sa voie dans cet emploi le libérant de l'emprise familiale en combinant sa passion de la musique et les connaissances médicales glanées au cours d'études qui lui ont été imposées. Personnalité ambigue, il est captivé par les questions d'eugénisme abordées pendant sa formation, et en vient à s'intéresser de façon quasi-obsessionnelle au cas de John qui lui sert de référent pour une étude dans laquelle il a décidé de s'investir ...

À cheval sur trois saisons, le roman est organisé comme une valse à trois temps, tournant autour des trois personnages principaux, Ella, John, Charles, qui donnent le tempo avec des chapitres passants de l'un à l'autre. L'asile donne une unité de lieu entrecoupée de quelques ouvertures sur l'extérieur et le contexte de l'époque. Une histoire d'amour forçant le désespoir qui a le mérite de laisser entrevoir le quotidien d'un asile d'aliénés tel qu'il pouvait exister au début du 20ème siècle, un établissement auto-suffisant avec sa propre ferme et ses services pour assurer le loger-nourrir-blanchir du personnel et des pensionnaires mis au travail pour en assurer le bon fonctionnement. Centrée sur le vécu des trois protagonistes principaux, l'histoire ne cherche pas à explorer tous les recoins de l'asile qui garde ses zones de mystères.

En fin de livre, l'auteur précise qu'il s'agit avant tout d'un roman, surtout pour ce qui est de ses personnages entièrement fictifs, mais qu'elle s'est inspirée de l'histoire de l'un de ses grands-pères et de ces salles de bal qui ont réellement existées et l'ont incitée à se documenter sur les asiles de l'époque. Outre la découverte du système d'enfermement parfois aléatoire et désormais anachronique, ce qui fait le plus froid dans le dos, ce sont sans doute les questions d'eugénisme traitées dans le livre et un peu oubliées en Angleterre où elles ont pourtant été très sérieusement d'actualité et débatues avant la première guerre mondiale sachant qu'à l'époque, le terme "d'aliéné" était souvent assimilé à celui de "pauvreté".

On tourne facilement les pages et le fond de l'histoire est d'autant plus intéressant qu'il permet de mesurer le chemin parcouru dans le domaine de la psychiatrie. On ressent souvent les frustrations des personnages et l'état proche de la folie de celui qui les soigne, on se demande parfois ce qu'est la normalité et ce qui la différencie de l'état d'aliénation ... Je ne peux pas pour autant dire que je me suis laissée complètement emportée par les personnages et leur histoire si bien qu'au bout du compte, le roman vaut pour moi surtout pour ce qu'on y apprend ... ce qui est déjà pas mal !

Titre original : The Ballroom
Titre français : La salle de bal
Auteur : Anna Hope
Première édition : 2016

Extrait du livre :
- Do we not take more care in breeding our animals than we do in breeding our men ?
- The Eugenics movement was split between those who believed in sterilization and those who argued for the merits of segregation (...) (N.B. The root of the word Eugenics comes from the Greek, meaning of noble birth. Is it not most noble, indeed, to work towards the highest good for all ?). 
- Unlike music, excessive reading has been shown to be dangerous for the female. It was taught in our earliest lectures : the male cell is essentially katabolic: active and energetic; and female cells are anabolic: there to conserve energy and support life. While a little light reading is fine, breakdown follows when woman goes against her nature.
- It is the view of the Eugenics Society that destitution, so far as it is represented by pauperism (and there is no other standard), is to a large extent confined to a special and degenerate class. A defective and dependent class known as the pauper class. Lack of initiative, lack of control, and the entire absence of a right perception are far more important causes of pauperism than any of the alleged economic causes. 

mercredi 7 février 2018

La vie princière de Marc Pautrel


Ici c'est vraiment la vie princière, la vie portée à son maximum, le lieu idéal (...) ainsi que les êtres qu'il faut, 
et pour moi l'être qu'il faut c'est toi. 

Une lettre.
La lettre d'un écrivain à une femme qu'il vient de cotoyer pendant une semaine de séminaire dans un cadre fermé, avec qui il a partagé des moments délicieux, un état amoureux qu'il faut immortaliser en l'écrivant alors qu'il ne se concrétisera pas, brisé dans son élan par le fantôme d'un "compagnon" glissé dans la conversation... Une lettre perpétuant l'état de grâce de l'amoureux, la magie des affinités, le merveilleux qui nait dans tout ce qu'il y a de plus banal ... 
 
Un livre très court qualifié "d'autofiction" par son auteur.
Pas de noms, juste un toi et un moi, des pages et une plume utilisées pour confier un ressenti, la joie, la bienveillance et la plénitude d'une rencontre et d'une harmonie toute de douceur et d'effervescence, riche de tout ce qui est, pourrait être et ne sera pas. 

Une jolie découverte et un petit bijou d'écriture qui capte à la perfection un moment de félicité,
pour se mettre du beaume au coeur !

Titre : La vie princière
Auteur : Marc Pautrel
Première édition : novembre 2017

Extrait du livre : 
- Je ne me rappelle pas beaucoup d'êtres qui, chaque fois qu'ils m'accueillaient, étaient aussi heureux de me voir que tu semblais l'être. 
- Tout ce que je dis, comme tout ce que je pense, je l'oublie si je ne l'écris pas. 
- C'est cela que tu m'as donné, cinq jours de joie, cinq jours d'état de grâce intime, et c'est pour cela que je veux te remercier, grazie mille, merci, mille mercis pour tout cela.
- Qu'est-ce que la lecture et la littérature en comparaison de ta présence vivante ?

dimanche 4 février 2018

Les Enfants du Fleuve / Before We Were Yours de Lisa Wingate


Issue d'une grande dynastie familiale à l'américaine ayant pour base Aiken, en Caroline du Sud, Avery Stafford a tout pour elle, une brillante carrière, un fiancé merveilleux  ... Elle revient dans le giron familial pour épauler son père lorsque celui-ci rencontre des soucis de santé, étant entendu que la fille du sénateur américain toujours très investi dans sa fonction est mise à contribution pour le représenter et occuper la sphère publique afin de préparer le terrain à une reprise du flambeau paternel si jamais cela devenait nécessaire. Au cours d'une visite de représentation dans une maison de retraite, Avery fait la connaissance de May Weather, une pensionnaire pas comme les autres qui va aiguiser sa curiosité et l'amener à enquêter sur sa grand-mère Judy, elle même prise en charge dans une autre pension plus privilégiée du fait d'un alzheimer de plus en plus handicapant.
En paralèlle, on fait une plongée dans le temps pour découvrir l'histoire de Rill Foss, 12 ans en 1939, à Memphis. Avec ses trois soeurs et son petit frère, elle vit sur un bateau de fortune au bord du Mississipi dans une famille pauvre mais aimante jusqu'au drame qui va frapper, au moment où un nouvel accouchement de la mère se passe mal et nécessite une hospitalisation. Les enfants, parfaits petits blondinets en demande, vont alors être enlevés pour être placés (ou plutôt vendus) en adoption, en supprimant toute trace de leur vie passée.
Au fil des pages, les deux histoires finissent par se rejoindre.

Ce livre n'est pas une simple histoire d'adoption parce qu'elle cherche avant tout à dénoncer les pratiques de Georgia Tann qui oeuvra pendant des années à la tête du Children's Home Society de Memphis, qui certes changea de façon positive le regard porté sur l'adoption (en son temps, la prestigieuse Ms Tann fut consultée pour conseil par Eléonor Roosevelt) mais qui avait une approche relevant plus du trafic d'enfants que d'un réel soucis de bien être d'orphelins abandonnés. Un épisode particulièrement sordide qui perdura jusqu'aux années 1950.
Non seulement roman mais aussi historique, le livre s'appuie sur des faits avérés dont l'épilogue permet de prendre la mesure, notamment celle de l'injustice d'une question étouffée quand elle aurait pu éclater au grand jour.

Si le fond de l'histoire est particulièrement ignominieux, le roman garde une approche mesurée et non manichéenne en conservant une mesure de suspens intéressante avec une petite dose de philosophie au regard d'une vie passée; en filigramme, d'autres questions sont abordées, le grand age, le poids des secrets de famille ou le soucis de l'image.
Un bon moment de lecture pour découvrir cet épisode peu glorieux de la petite histoire américaine, dans la même veine que le Train des orphelins/Orphans Train de Christine Baker Kline que j'avais tout autant apprécié.  

Life is not unlike cinema. Each scene has its own music, and the music is created for the scene, woven to it in ways we do not understand. No matter how much we may love the melody of a bygone day or imagine the song of a future one we must dance within the music of today, or we will always be out of step, stumbling around in something that doesn't suit the moment. 

(...) A woman's past need not predict her future. She can dance to a new music if she chooses. Her own music. To hear the tune, she must only stop talking. To herself, I mean. We're always trying to persuade ourselves of things.  

Titre original : Before We Were Yours
Titre français : Les Enfants du Fleuve (à paraître avril 2018)
Auteur : Lisa Wingate
Première publication : 2017
Meilleur roman historique 2017 des lecteurs Goodread 

mercredi 31 janvier 2018

Pourvu que la nuit s'achève / House without Windows de Nadia Hashimi


Un mari mort, une femme refusant de parler, aucun témoin ni suspect potentiel.
Elle aurait dû être pendue depuis longtemps. 

En Afghanistan, Zeba est enfermée à la prison des femmes de Chil Mahtab en attendant son jugement même si son sort ne fait pas grand doute : on l'a trouvée dans la cour de sa maison, à côté de son mari assassiné d'un coup de hâche et alors que tout la désigne comme coupable, elle garde le silence sur ce qui s'est passé ce jour-là.
Yusuf est le jeune avocat de Zeba. Sa famille a fuit l'Afghanistan alors qu'il était enfant et il a grandi et étudié aux Etats-Unis, son pays d'adoption. Par idéalisme, il est revenu exercer dans son pays d'origine afin d'apporter sa pierre à la reconstruction de son système judiciaire.
Alors que Zeba s'enferme dans son mutisme, Yusuf va se démener pour essayer de défendre sa cliente malgré elle, sachant que l'Afghanistan n'est pas l'Amérique et qu'il faut composer avec la culture locale et ses pratiques que l'on découvre au fil des pages avec par exemple une prison pleine de femmes accusées de zina :

(...) nombre d'entre elles avaient été reconnues coupables d'un crime majeur : le zina, les relations sexuelles hors mariage. 

En dari, il n'y avait pas de mot pour "viol", comme si le fait de ne pas nommer l'acte niait son existence. Même dans le monde judiciaire, on l'appelait souvent zina, ou "relations sexuelles en dehors du mariage", donnant à ce crime la même portée qu'un rapport physique entre deux adultes la veille de leur union. Le zina était un voile recouvrant tout ce qui ne correspondait pas à la situation dans laquelle le mari revendiquait la possession de sa femme.

Il y a est aussi question de "jadu", des pratiques qui s'apparentent à de la sorcèlerie et que Zeba pourrait bien posséder comme sa mère Gulnaz, et de condition de la femme dans la société afghane avec le poids que leur font porter les hommes et la valeur qu'ils leur donnent :

son jadu ne pourrait jamais libérer une prison entière de pauvres âmes. Aucun sortilège ne changerait le fait que la valeur d'une femme se mesurait, avec une application scientifique, par le sang. Une femme ne valait que les gouttes qui coulaient la nuit de noces, les quelques millilitres qu'elle saignait à chaque phase de la lune, et la petite rivière qu'elle versait en donnant naissance aux enfants de son époux. 

La vérité ne pouvait qu'être vaine, dans une société où l'on estimait que son témoignage ne valait qu'une fraction de celui d'un homme. (...) "Que gagne une femme à dire la vérité / Quand sa parole n'a pas la moindre portée ?" (...) La parole d'une femme avait peu de valeur dans leur monde. Les femmes elles-mêmes semblaient avoir peu de valeur. 

En tant que femme, mon témoignage ne compte que pour moitié.

Tout était question d'honneur. 
L'honneur était un rocher que les hommes plaçaient sur les épaules de leur filles, de leurs soeurs, de leurs épouses.

Il était rare qu'une famille renonce à mettre la main sur une jeune femme, même si le gouvernement avait proscrit, en 2009, la pratique du baad, consistant à donner sa fille pour résoudre une querelle entre clans.

Le fonctionnement du système judiciaire afghan, notamment pour ce qui touche à ces crimes de zina est montré en action et détaillé, apportant beaucoup d'éléments d'informations les plus variés avec là encore, une domination des hommes qui en maîtrisent tous les rouages : 

Si l'art de la corruption se pratiquait dans le monde extérieur, c'était en prison qu'il s'épanouissait.

- Tant que les hommes seront juges, rien ne changera. (...) - Une femme a postulé à la Cour suprême (...) cela prouve qu'un changement est possible. - Vous ne connaissez pas la suite de l'histoire ? (...) Sa candidature a été rejetée parce qu'elle a le toupet de saigner tous les mois. En fait, (...), un juge de la Cour suprême devait toucher le Coran tous les jours, avait argumenté un parlementaire. Comment une femme aurait-elle pu prétendre à cette fonction alors que, huit jours par mois, elle n'était pas autorisée à toucher le livre Saint ?

Au final, une belle histoire dans laquelle rien n'est simple ou évident ni totalement tranché pour découvrir des pratiques différentes qui nécessitent d'être comprises pour composer avec, parce qu'un système extérieur ne peut pas s'appliquer ou s'imposer sans ajustements tenant compte des contraintes locales. La description de la vie dans la prison est particulièrement intéressante parce qu'on y trouve une vraie solidarité, de la poésie et toute sortes de profils qui font de cette communauté un havre pour certaines des femmes qui y sont enfermées. Le dilemne de Zeba met également en lumière une vraie réflexion sur le sens de la justice et de la morale, le poids des lois par rapport à la place d'un individu dans sa communauté.

Facile à lire, des personnages attachants et plein de choses à apprendre, un triplé gagnant !

Titre anglais : House without windows
Titre français : Pourvu que la nuit s'achève
Auteur : Nadia Hashimi
Première édition : 08/2016

- Le mariage était un sport. Un match opposant l'amour à la haine. Le coeur comptait les points.  
- les hommes ne voient que ce qu'ils peuvent toucher. Le monde est constitué de pierre, de bois et de chair pour eux. Ce n'est pas leur faute ; ils sont fait ainsi. (...) Et les femmes ? (...) De quoi est fait le monde pour nous ? (...) - Tu ne le sais donc pas, ma fille ? Ce sont les espaces vides entre la pierre et la chair qui le constituent. Nous voyons le sourire sur un visage de marbre, le mince rayon de soleil entre les branches mortes. Le temps traverse différemment le corps d'une femme. Nous sommes hantées par les jours passés et tourmentées par nos lendemains. C'est ainsi que nous vivons, déchirées entre ce qui s'est déjà produit et ce qui reste à venir.  
- C'est ainsi que l'on procédait dans ce coin du monde, un pays où les rumeurs, les allusions, les insinuations étaient aussi solides que les montagnes qui les encerclaient.

lundi 29 janvier 2018

Pactum Salis d'Olivier Bourdeaut


À la trentaine passée et après des années à trainer à Paris sans très bien savoir quoi faire de sa vie, Jean s'est finalement trouvé une vocation de paludier dans les marais salants de la presqu'île de Guérande où il mène une vie monacale, en retrait du monde.
De son côté, Mickael qui s'est rebaptisé Michel pour des besoins de respectabilité, s'est totalement investi dans sa profession d'agent immobilier au flair infaillible, avançant de Nantes à Paris et d'un poste d'employé provincial à celui d'entrepreneur sans scrupule ; pour la première fois depuis qu'il a commencé à travailler dix ans auparavant, ce personnage m'as-tu-vu et on ne peut plus flamboyant s'offre des vacances à la Baule.
Le temps d'un été, les chemins de ces deux hommes que tout sépare, sinon l'âge et la solitude, vont se croiser et se méler de façon détonante alors que la découverte d'un cadavre émaille ce récit d'une touche d'intrigue ...

C'est parce que j'avais bien aimé En attendant Bojangles, son premier livre, que je me suis plongée sans hésitation dans Pactum Salis d'Olivier Bourdeaut ... mais l'impression que j'en tire est cette fois moins tranchée et plus mitigée, avec du très bon et des aspects plus déroutants.
Côté positif, l'écriture magnifique, évocatrice, drôle et créative avec laquelle l'auteur semble jouer en maitrisant parfaitement mots et expressions sans que jamais ce soit artificiel. Autre réussite, le choix du décor, celui des marais salants admirablement évoqués - nécessitant parfois le recours au dictionnaire, mais ce n'est pas un mal.
Bref, un écrin avec tout ce qu'il faut pour servir une histoire que j'ai trouvée un peu "too much" / "trop". En soi, l'idée du scénario est excellente mais le choix narratif est d'en faire une caricature à tous les niveaux, celui des personnages, de leurs histoires respectives, des sentiments, des relations ou encore des situations explosives, imprévues et aux retournements constants entre les deux hommes. Au final, la crédibilité s'en ressent pour produire une histoire totalement déjantée, un peu inclassable, oscillant entre amitié improbable et grosse comédie burlesque marquée d'un zeste de polar.

Somme toute, facile à lire et à prendre comme un vaudeville moderne, inattendu et déconcertant mais pas inintéressant, porté par des qualités d'écriture indéniables et un cadre majestueux.

Titre : Pactum Salis
Auteur : Olivier Bourdeaut
Première édition : janvier 2018

Tiré du livre :
- Suivant la distance et les lunettes qu'on chausse pour y repenser, les moments de grâce et de ridicule sont souvent interchangeables. 
- On ne se lie pas d'amitié avec un fantasme, on le regarde, l'observe, l'envie, le jalouse, on l'étudie à distance mais on se garde bien de le lui montrer. 
- Ses parents avaient pratiqué à merveille l'oxymore d'une présence aussi pesante qu'une absence. 
- En somme ! vous dîtes "en somme" jeune homme, c'est très bien ! (...) Désormais les gens pour résumer leur pensée ne disent plus "au fond, en somme ou tout compte fait" mais ils disent "en gros". Cela peut vous sembler dérisoire mais pour moi, voyez-vous, c'est le symbole d'un monde qui s'écroule. Avant nous donnions le fond de notre pensée, les comptes de nos réflexions, désormais les gens donnent le gros de celles-ci. 
- La conversation est une guerre de nuances et ce sont souvent les seules batailles que je remporte.    

mardi 23 janvier 2018

Un artiste du monde flottant / An Artist of the Floating World de Kazuo Ishiguro


Octobre 1948 à juin 1950. Dans le Japon d'après-guerre, Masugi Ono, ancien artiste peintre à la retraite, est préoccupé par sa fille Noriko qui a déjà 26 ans et qu'il faut marier sachant qu'une démarche bien engagée l'année précédente n'a finalement pas aboutie, elle s'est conclue par un désengagement de l'autre famille. De ses réflexions et conversations diverses, notamment avec Noriko ou son autre plus jeune fille Setsuko (mariée à Suichi et mère de Ishiro), Ono en vient à s'interroger sur son passé et l'ombre que celui-ci pourrait projeter sur l'avenir de sa fille. Il faut dire qu'un mariage n'est pas une mince affaire et que chacune des familles fait mener des enquêtes pour s'assurer de l'honorabilité de l'autre.
Du coup, on est plongé dans la tête et le monde d'Ono qui réfléchit, revoit des épisodes et périodes de sa vie, le poids d'un père qui n'approuve pas sa vocation, ses années de formation à travailler à la production de tableaux à la chaine pour l'exportation, les années d'apprentissage chez un maître tourné vers "un monde flottant" (le monde des plaisirs et de la vie nocturne), l'art officiel au service de la nation et les années à enseigner ...

Dans cette poursuite de la découverte de l'oeuvre de Kazuo Ishiguro, on est plongé dans un Japon en pleine mutation présenté au travers de trois générations : celle d'Ono qui représente la génération d'avant-guerre portant le poids moral de la guerre et de ses conséquences ainsi que la mémoire d'un monde en voie de disparition, celle de ses filles et de leurs maris lancés dans la reconstruction, porteuse d'espoir dans une société qui fait table rase du passé et enfin, celle d'Ishiro, le petit-fils qui grandit dans un monde ouvert sur l'occident sous influence de la culture américaine procurant quelques passages assez droles.
Le plus souvent on est toutefois dans le monde intérieur d'Ono avec sa perception des choses, l'impression qu'il est ébranlé par un poids moral lourd du fait de sa participation aux événements de son époque, porté par la conviction d'y avoir occupé une place d'artiste de premier plan ... des impressions sur lesquelles on finit par s'interroger parce qu'elles semblent parfois exagérées et en décalage avec la réalité et le vécu des autres personnages.

Des souvenirs, de la nostalgie, des questions touchant au sens de la vie, de la lenteur et un récit porté par la qualité de l'écriture ainsi que la manière subtile dont il est organisé. Une seule difficulté peut-être, sur les transitions d'âge d'Ono qui ne sont pas toujours nettes, qu'on imagine encore jeune alors qu'il est déjà âgé ou inversement mais qui finalement ne sont peut-être qu'une manifestation du monde flottant caractérisant, aussi, la vie de tout individu. Enfin, on aimerait peut-être en savoir plus sur ces années qui semblent peser le plus sur le personnage alors qu'elles ne sont finalement que très pudiquement et brièvement évoquées, en entrefilet, au travers de la mort d'un fils en Mandchourie et de celle de l'épouse pendant les bombardements.

Pas forcément le genre de livre que je préfère mais une bonne lecture laissant une marque intéressante.

Du même auteur, voir aussi :
Quand nous étions orphelins / When we were orphans

Titre original : An Artist of the Floating World
Titre français : Un artiste du monde flottant
Auteur : Kazuo Ishiguro
Première édition : 1986
Prix Nobel de Littérature 2017

Tiré du livre:
- When you are young, there are many things which appear dull and lifeless. But as you get older, you will find these are the very things that are most important to you. 
- Those who sent the likes of Kenji out there to die these brave deaths, where are they today ?  They're carrying on with their lives, much the same as ever. Many are more successful than before, behaving so well in front of the Americans, the very ones who led us to disaster. And yet it's the likes of Kenji we have to mourn. This is what makes me angry. Brave young men die for stupid causes, and the real culprits are still with us. 
- It's hard to appreciate the beauty of the world when one doubts its very validity.   
- It's just that in the end we turned out to be ordinary men. Ordinary men with no special gifts or insight. It was simply our misfortune to have been ordinary men during such times.
-Army officers, politicians, businessmen, (...) they've all been blamed for what happened to this country. But as for the likes of us, Ono, our contribution was always marginal. No one cares now what the likes of us and me once did. They look at us and see only two old men with their sticks. (...) We're the only ones who care now. The likes of you and me, Ono, when we look back over our lives and see they were flawed, we're the only ones who care now.