lundi 7 octobre 2019

Phrom Thep de Marc Lasnier

"Bien trop de femmes, dans bien trop de pays, parlent la même langue : le silence."
 (Anasua Sengupta) 

Plusieurs fois divorcé, sortant d'une période de galère, Alain quitte Paris pour Phukhet en Thaïlande, bien décidé à prendre du bon temps en s'adonnant à sa passion, la photographie. Grâce à Vincent, son logeur, il découvre de bons coins et se sort de chausses trappes dans lesquelles il tombe comme bien des farangs (étrangers) un peu trop naïfs.
Un soir, il fait la connaissance de Wanapa, la quarantaine, indépendante, coiffeuse et alors qu'il ne croyait plus à l'amour, se met à filer le parfait cocon, prêt à tout pour protéger sa belle menacée par un mystérieux prédateur. Alors que les ombres du passé et la vengeance d'un ancien mari-narco-traficant tout puissant menacent d'engloutir sa nouvelle conquête, Alain ne manque ni de ressources ni de relations dans ce qui tourne en thriller infernal.

Émaillé de sa part d'invraissemblances indispensables au scénario, Phrom Thep est un thriller intense plutôt bien enlevé qui a le mérite de nous faire voyager entre la France et la Thaïlande, raison pour laquelle j'avais sélectionné ce livre. Côté carte postale, pas de déception, on y trouve une jolie évocation du pays du sourire et de ses habitants auprès desquels l'auteur est d'ailleurs lui même installé.

Sans doute pas un roman inoubliable mais un bon livre d'évasion avec une touche d'exotisme, à prendre pour ce qu'il est.

Titre : Phrom Thep
Auteur : Marc Lasnier
Première édition : 2017

dimanche 6 octobre 2019

La sage-femme des Appalaches / The Midwife of Hope River de Patricia Hartman

Automne, hiver, printemps, été, automne... À la fin des années 1920 alors que commence la Grande Dépression, au bord de la rivière Hope, aux pieds des Appalaches, Patience Murphy - le nom sous lequel elle se cache - exerce son métier de sage-femme. Chaque accouchement dont elle fait soigneusement le rapport dans son journal, la fait entrer dans l'intimité d'une autre femme, d'une famille, d'un milieu, alors que, pour tous, à l'extérieur, les conditions de vie deviennent de plus en plus difficiles et précaires du fait de la crise qui s'installe.

Un magnifique roman, enrichissant à bien des points de vue.
C'est d'abord une histoire et des personnages sympas à découvrir et à suivre, le début d'une saga qui nous emporte et nous fait partager, au rythme des saisons, la vie de tous les jours de gens humbles et modestes au quotidien somme toute assez banal.
Plus largement, c'est l'esquisse d'une époque et d'une société, la façon dont la Grande Dépression s'installe dans cette Amérique rurale du milieu du XXème siècle mais aussi l'évocation de l'exploitation minière avec ses conditions rudimentaires ou encore celle des mouvements féministes et ouvriers, les relations noirs-blancs qui vivent en bonne harmonie même si ce n'est pas toujours au goût de tous,  la condition de la femme indépendante soumise au qu'en dira-t-on, etc.

Enfin, et c'est ce qui fait la singularité de ce roman, il y a cette pratique de la sage-femme sollicitée à toute heure du jour ou de la nuit qui exerce à domicile. Un métier qui se transmet par la pratique dans un cadre alors peu réglementé - mais tout de même verrouillé par quelques règles absurdes et impraticables - avec des responsabilités énormes, sans supervision. Un récit d'autant plus intéressant, riche, varié et réaliste que l'auteur sait de quoi elle parle puisqu'elle a elle-même longtemps pratiqué auprès des autres femmes. Finalement, c'est un bel hommage à la maternité et à ce métier de sage-femme si essentiel.

Un livre de vie, un p'tit coup de ❤.

Voir aussi :
The Reluctant Midwife (tome 2)
Once a Midwife (tome 3)

Extraits du texte :
When we lived in Pittsburg (...)(we) fought alongside the International Workers of the World, the Wobblies, for the Child Labor Admendment of 1919, but the Supreme Court shot it down. Somehow the judges believed the federal government didn't have a right to regulate the industrialists and it would be just fine for young children to work in sweatshops or miles underground.

The West Virginia Midwifery Statute of 1925 bans midwives from doing internal exams. We are also "expressly forbidden to assist labor by any artificial, forcible or mechanical means, or administer, advise, prescribe, or employ any dangerous or poisenous drugs".The local medical societies jealously guard their right to prescribe and treat. In addition, the law requires that we must be "of good moral character."

It's the fear of the pain more than the pain that gets to you.

Life is too hard. You are born, and you die...that's the sum of it. In between you love someone or you don't, and if you are lucky you leave behind someone who loves you.

Titre francais : La sage-femme des Appalaches
Titre original : The Midwife of Hope River
Auteur : Patricia Hartman
Premiere edition : 2012

vendredi 4 octobre 2019

Les choses humaines de Karine Tuil

Jean Farel, 70 ans, est un journaliste politique star du paysage audiovisuel français, self-made-man en position de pouvoir depuis une quarantaine d'années, il n'a qu'une peur, être évincé, qu'une ambition, garder sa place alors il faut que tout et tous marchent à la baguette.
De 30 ans sa cadette, Claire, sa femme franco-américaine, est une essayiste feministe ayant su tracer sa voie dans son sillage qu'elle est désormais prête à quitter pour vivre une autre relation.
Leur fils Alexandre est un jeune étudiant brillant à qui tout réussi, un parcours sans faute, élève à polytechnique et Standford aux États-Unis

Des personnages de la bobosphère, vivant dans leur bulle élitiste qui éclate lorsque Alexandre, de passage à Paris, se retrouve sous le coup d'une accusation de viol.
C'est alors la version de l'un contre celle de l'autre, deux perceptions/interpretations d'une même situation et le passage à la moulinette judiciaire dans un monde post-affaire Weinstein et mouvements #MeToo / #BalanceTonPorc : Qui est la victime ? Y-a-t-il consentement ? Comment definir cette notion ? Quels éléments de la psychologie des personnages et de leur passé faut-il retenir ? A charge ou à décharge ?

Un livre très habilement construit autour du thème "sexe et pouvoir" : on connait la situation, on suit et on apprend à connaitre les personnages venant de milieux différents, plus complexes qu'il n'y parait initialement et dont la psychologie s'affine ... et pourtant, c'est machiavélique, on ne peut prendre catégoriquement parti pour l'un ou pour l'autre. On touche finalement à la "zone grise" de ce qui definit le "consentement" et il est difficile de faire pencher la balance d'un côté ou de l'autre au regard des éléments psychologiques, familiaux et sociétaux.

Un bon livre parce qu'il met en doute nos certitudes et pousse à réfléchir à ce thème de société complexe et subjectif qui touche à l'intime, à la perception individuelle, aux valeurs et aux "choses humaines". Dérangeant et magistral !

Tiré du texte :
"La mort est très probablement la meilleure invention de la vie. C'est l'agent du changement dans la vie. Elle efface l'ancien pour faire place au nouveau. Actuellement vous êtes le nouveau, mais un jour pas très éloigné, vous allez devenir progressivement l'ancien et être balayés. (...) Votre temps est limité, alors ne le gaspillez pas en vivant la vie de quelqu'un d'autre."
(Extrait d'un discours de Steve Jobs à Stanford / 2015)

 Ils découvraient la différence entre l'épreuve et le drame : la première était supportable ; le second se produisait dans un fracas intérieur sans résolution possible - un chagrin durable et définitif.

Titre : Les choses humaines
Auteur : Karine Tuil
Premiere edition : 2019

Le yoga de la vue de Kazuhiro Nakagawa

 Quand l'esprit est absent, l'œil est aveugle.

Dans ce livre de développement personnel, Kazuhiro Nakagawa, directeur du centre de remise en forme de la vision à Tokyo, expose et explique "sa" méthode développée au cours de ses années de pratique pour maintenir et retrouver une bonne vision, applicable de façon universelle à condition d'y croire et surtout de s'y atteler.

Un texte pas toujours bien écrit mais une théorie très intéressante qui vaut d'être lue, accompagnée d'exercices et de méthodes simples à suivre, à la portée de tous. L'auteur nous invite non seulement à faire travailler les yeux- dans tous les sens, par le mouvement, la profondeur, le massage ou les contrastes-, mais aussi à stimuler le corps, la mémoire et la respiration. Un ensemble inspiré de la philosophie du yoga, soigneusement détaillé pour une pratique régulière pouvant être intégrée au quotidien.

L'idée c'est que nous avons tous en nous "le pouvoir de voir" inscrit de façon indélébile dans notre cerveau et qu'il n'y a aucune fatalité lorsque la vue se détériore, malmenée par les écrans, le mode de vie, le temps, un traumatisme, une opération, etc.
Avec de la volonté, des stimulations adaptées soutenues par une mise en pratique régulière, Kazuhiro Nakagawa démontre qu'il est possible de retrouver ce "pouvoir de voir", même dans des cas qui paraissent désespérés.

Alors pour moi c'est simple, il m'a convaincue que la presbytie n'est peut-être pas inéluctable et qu'il faut s'y mettre, le capital visuel est trop précieux : yapluka !

Tiré du texte :
Si vous pensez que vous pouvez voir, alors vous verrez ! Car c'est l'esprit qui voit ! 
(...) le "pouvoir de voir" est l'interrupteur qui nous permet de démarrer quelque chose. Il éveille et active ce qui sommeille en nous.
 Il nous permet un nouveau départ, une renaissance, qui peut nous apporter une révélation porteuse d'un message de vie. 
C'est pour cette raison que j'appelle cet interrupteur visuel "le bouton du bonheur". 
Pour allumer cette "lumière du bonheur", vous devez avant tout capter la lumière.

L'imagination, c'est avant tout le pouvoir d'élargir et de modeler dans l'œil de son esprit n'importe quelle image de ce que vous ne reconnaissez pas ou ne comprenez pas clairement. C'est le pouvoir de remplir les blancs.

Le "pouvoir de voir" qui implique l'acte de voir avec les yeux et d'interpréter avec le cerveau, est (...) subjectif ; c'est une expérience personnelle. 
En fonction du pouvoir de voir du cerveau et de l'état de la mémoire ainsi que du contexte culturel, nous pouvons en arriver à voir des objets qui n'existent pas, ou à ne pas réussir à voir ce qui est sous nos yeux.

Quand quelqu'un peine à se souvenir des événements récents alors qu'il se rappelle facilement ses souvenirs d'autrefois, quand la vue était encore bonne, c'est en grande partie à cause de l'impact de non seulement du vieillissement du cerveau, mais aussi de l'hypermétropie.

La plupart des êtres vivants améliorent leur pouvoir de survivre en transformant leur "pouvoir de voir" en arme. 

Le "pouvoir de voir" est une source de motivation dans la vie : une force de vie essentielle. 

Titre : le yoga de la vue
Titre anglais : The yoga of Natural Vision Correction
Auteur : Kazuhiro Nakagawa
Première édition : 2013

mercredi 2 octobre 2019

L'amant japonais / The Japanese Lover d'Isabel Allende

En Californie, à 80 ans passés, la riche Alma Belasco quitte le domaine familial pour s'installer dans une résidence pour seniors de San Francisco qui la soulage de tous soucis d'intendance. Elle s'y lie d'amitié avec Irina, une jeune infirmière moldave qui cache un lourd et douloureux passé. Une jeune femme intrigante et séduisante pour Seth Belasco, le petit-fils d'Alma qui vient régulièrement voir sa grand-mère en prenant prétexte de ses visites pour lui faire raconter l'histoire de la famille.

Au fil des mois, alors que des liens se tissent entre les deux jeunes gens et qu'ils cherchent à élucider les escapades secrètes de la vieille dame, Alma va leur raconter son histoire qui commence dans les années 30 avec sa fuite de Pologne et son arrivée aux États-Unis où elle fut confiée à son oncle et sa tante alors que le reste de sa famille restée en arrière fut exterminée par la vague nazie. Un destin marqué par son amitié pour son cousin Nathaniel et sa rencontre avec Ichimei, le fils du jardinier qui fut parqué avec sa famille pendant le seconde guerre mondiale du fait de ses origines nippones ...
Une vie riche, non conformiste et partiellement affranchie, qui traverse le 20ème siècle, jalonnée d'amours forts couverts par le secret pour céder aux convenances d'une autre époque.
Parallèlement, le voile se lève aussi sur le parcours d'Irina.

Troisième lecture d'un livre d'Isabel Allende, troisième essai réussi avec ici, une belle et profonde histoire d'amour qui traverse à sa manière le temps et le qu'en dira-t-on.
A chaque roman, avec une écriture juste, parfois envoutante, l'auteur sait se renouveler pour nous proposer des personnages complexes, captivants et attachants qui doivent affronter avec toute leur humanité les affres du destin pour surmonter les épreuves de l'histoire ou les carcans de la société, des traumatismes et/ou l'ostracisme ... une valeur sure !   

Du même Auteur, voir aussi:
Le cahier de Maya / Maya's notebook
La maison aux esprits / House of spirits

Titre français : l'amant japonais
Titre anglais : the Japanese Lover
Auteur : Isabel Allende
Première édition : 2015

lundi 30 septembre 2019

La mémoire sous les vagues de Laurence Couquiaud

11 mars 2011, tremblement de terre et tsunami au Japon.
Yukiko, photographe franco-japonaise basée à Tokyo, part à la recherche de sa grand-mère disparue dans la zone touchée par le tsunami.

Yokohama, 1863.
Découverte du Japon de la fin du XIX ème siècle au travers de l'histoire d'Okanekichi, geisha renommée. Entre tradition et modernité, la jeune femme épouse un jeune peintre occidental associé à un ami photographe qui immortalisent un Japon en voie de disparition.

Deux époques et deux histoires de femmes marquées par les tragédies, dont les ramifications finissent par s'entremêler en offrant un joli panorama culturel du pays du soleil levant d'une part et une réflexion intéressante sur la transmission, la mémoire et l'oubli d'autre part. C'est bien écrit et bien documenté (en partie basé sur des personnages historiques) avec une touche contemplative dans la mesure où il y a peu d'action et où l'auteur nous donne l'impression d'esquisser deux tableaux se fondant pour partie.

Un bon moment de lecture.

Titre : La mémoire sous les vagues
Auteur : Laurence Couquiaud
Première édition : 2018

vendredi 27 septembre 2019

Nager nues de Carla Guelfenbein


Au début des années 1970, Sophie, franco-chilienne, est venue rejoindre son père Diego à Santiago. Artiste fragile et sensible, la jeune femme adore et admire ce père charismatique proche du président Allende. Un jour, dans leur immeuble, elle croise Morgana qui devient rapidement sa meilleure amie puis, sans qu'elle s'en doute, la maîtresse de son père.
Un triangle intime comme un cocon, plein de douceur, de sensualité et de complicité, uni par des sentiments forts, intenses et passionnés mais aussi sapé par le secret qui menace de le faire éclater alors qu'à l'extérieur, la tension monte dans les rues de Santiago...

La suite, elle est à découvrir, crochetée entre deux 11 septembre, celui de 1973 qui fait basculer le Chili et les personnages dans le chaos, puis, 28 ans après, celui de 2001 qui va forcer Sophie à revenir sur ses souvenirs pour tenter de se réconcilier avec son passé.

Un roman tragique, envoûtant, dont les convulsions de la sphère privée semblent se faire l'écho des événements historiques extérieurs (ou inversement !). Des personnages touchants victimes du contexte historique, rendus bien vivants par une écriture toute en finesse, en douceur et aussi en tension pour rendre une large palette d'émotions et de sentiments, l'amitié, l'amour, la sensualité, la passion, la trahison, la culpabilité, la peur, la traque, l'oubli, la vie qui continue et qu'il faut raccomoder. 

Une très jolie découverte avec cette auteure chilienne à suivre, un vrai coup de cœur. ❤️

Extraits du texte :
En arrivant dans le pays de son père - où elle n'avait jamais vécu - Sophie découvrit qu'un lieu n'existe que si vous y trouvez des traces identifiables, des marques qui vous appartiennent et vous rapprochent des gens.

L'invisible était infiniment plus vaste que le visible : "c'est le silence qui gît entre une note et une autre, la lumière tapie dans la pénombre, le volume qui fait du vide, le vide."

Le bonheur, en dépit de son apparence ouverte, est un état qui exclut.
Impossible de franchir les murs que celui-ci élève autour de lui.
En revanche, le malheur est une membrane fragile qui attend d'être imprégné par l'autre.

Titre : Nager Nues
Titre original : Nadar Desnudas
Auteur ; Carla Guelfenbein
Première édition : 2012