samedi 9 juin 2018

Pastorale américaine / American Pastoral de Philip Roth


Elle n'est pas d'un abord facile la Pastorale américaine de Philip Roth, la lecture est ardue mais le livre est particulièrement fort sur l'Amérique, le rêve américain et la réalité bien différente qui peut se cacher derrière. Une entrée en matière en forme de coup de poing pour aborder cet auteur emblématique décédé le 22 mai 2018 avec ce roman, prix Pulitzer 1998.

Au cœur de l'histoire, un personnage : Seymour Levov surnommé "le Suédois", petit-fils d'un immigrant juif, archétype de la réussite américaine qui a fait fructifier l'héritage familial, une entreprise de ganterie, représentant de la troisième génération et un homme adulé qui a tout pour lui : le physique, le caractère, la popularité, l'argent, la réussite sur tous les plans. Admiré par tous, il a épousé une ancienne miss New Jersey et renoncé à une carrière dans le sport de haut niveau pour reprendre l'usine familiale, bref, il est l'incarnation du rêve américain.

Dans la première partie du livre, à l'occasion d'une rencontre d'anciens élèves, ce parcours est évoqué avec admiration qu'il suscite par Nathan Zuckerman, un écrivain qui était ami avec le frère de Seymour, moins flamboyant que son aîné.
Dans les deux parties suivantes, le focus va se rapprocher progressivement de Seymour pour dévoiler les souffrances que cache une façade trop parfaite, s'effritant de l'intérieur à cause de Merry, sa fille unique adorée. Au moment d'une adolescence tourmentée, elle s'est en effet engagée contre la guerre du Vietnam et toutes les formes d'exploitations et a fini par poser une bombe dans un vieux magasin de leur village en faisant un mort. Elle a ensuite disparu pendant plusieurs années, en laissant beaucoup d'interrogations qui tourmentent le père qui tente de garder bonne figure mais qui est rongé par cet acte qu'il n'arrive pas à comprendre : qu'est-ce-qui a pu conduire sa fille à de tels extrêmes ? qu'a-t-il mal fait et à quel moment ? sa fille a-t-elle été manipulée ?

Voila sa fille qui l'exile de sa pastorale américaine tant désirée pour le précipiter dans un univers hostile qui est en est le parfait contraire, dans la fureur, la violence, le désespoir d'un chaos infernal qui n'appartient qu'à l'Amérique. 

Pour elle, être américaine, c'était haïr l'Amérique. Mais, lui, il ne pouvait pas plus cesser d'aimer l'Amérique que cesser d'aimer père et mère, ou abandonner tout code de conduite. Comment pouvait-elle détester un pays alors qu'elle n'avait pas la moindre idée de ce qu'il était ? Comment sa propre enfant pouvait-elle s'aveugler au point de vouer aux gémonies le "système pourri" qui avait donné toutes les chances de succès à sa famille ? Comment pouvait-elle traîner dans la boue ses "capitalistes" de parents comme si leur fortune était le produit d'autres génération industrieuses et tenaces ? Trois générations d'hommes, dont lui, qui avaient trimé dans la crasse et la puanteur d'une tannerie.

Un livre avec beaucoup d'instrospection ... 

Telle est la vie extérieure, qu'il mène autant que faire se peut sans changement apparent. Mais elle se double d'une vie intérieure, d'une vie intérieure morbide, hantée par des osessions tyranniques, des pulsions refoulées, des espoirs superstitieux, des imaginations effroyables, des conversations fantasmées, des questions insolubles. 

... couvrant la question du rapport des génération ...

Trois générations. Toutes en ascension sociale. Le travail, l'épargne, la réussite. Trois générations en extase devant l'Amérique. Trois générations pour se fondre dans un peuple. Et maintenant, avec la quatrième, anéantissement des espoirs. Vandalisation totale de leur monde.     

... avec une remise dans le contexte historique des époques du grand-père immigrant aux années 1960, couvrant la grandeur et le déclin de Newark où la première génération s'était installée, les aspirations réalisées, le couple, et aussi des éléments plus anecdotiques mais très documentés sur la production des gants par exemple. La question de l'image est très présente, à plusieurs niveaux, celle du "Suédois", celle de la mère, ancien modèle que l'on réduit souvent à son ancien rôle de reine de beauté, celle du couple, celle de la réalité dans laquelle on choisit de vivre ...

Un vrai morceau d'anthologie, troublant et dérangeant jusqu'à la fin, sans rédemption.
Une découverte d'un auteur à poursuivre,
à suivre.

Titre original : American Pastoral
Titre français : Pastorale américaine
Premier volume de la trilogie américaine
Auteur : Philip Roth
Première édition :1997
Prix Pulitzer 1998

dimanche 3 juin 2018

Amours de Léonor de Récondo


Début du 20ème siècle.
Anselme, notaire de province, a épousé Victoire en deuxièmes noce mais il n'y a pas d'amour dans ce couple, une aversion sexuelle même du côté de la jeune femme alors que son mari n'hésite pas à assouvir sa satisfaction en abusant de Céleste, la bonne. Celle-ci tente de se confier à Huguette, la femme de chambre qui assure l'intendance de la maison mais elle se fait rabrouer avec pour toute recommandation de subir en se taisant mais en gardant la tête haute.
L'équilibre de la maison est chamboulé lorsque Victoire qui n'arrive pas à concevoir découvre que Céleste est enceinte des œuvres de son mari ...

Une histoire qui commence un peu comme un vaudeville pour se développer ensuite de façon beaucoup moins convenue avec une certaine légèreté et même de la musicalité en tissant sur le thème de l'amour, des amours. On retrouve toute la douceur et la finesse de l'écriture de Léonor de Récondo qui est une constante de ses romans alors qu'elle surprend vraiment par l'éclectisme de ses choix de sujets et sa façon si sensible de les développer. Dans ce livre, elle nous offre trois beaux portraits de femmes et deux personnages masculins intéressants dont les émotions, relations et rapport des uns aux autres sont rapportés avec justesse et comme toujours dans leur vérité éblouissante, sans aucun jugement.

Encore un très beau livre de cette plume si douce.

Du même auteur, voir aussi :
Pietra Viva 
Rêves oubliés
Point Cardinal

Titre : Amours
Auteur : Léonor de Récondo
Première édition : 2015

mardi 29 mai 2018

Song of the cuckoo bird d'Amulya Malladi

Dans la baie du Bengale, l'ashram de Tella Meda forme une communauté religieuse vivante autour de son gourou, une femme que les fidèles viennent consulter et solliciter quotidiennement. Les offrandes laissées par les adeptes permettent de faire vivre la collectivité de laissés-pour-compte qui a trouvé refuge auprès d'elle, une orpheline, la fille d'une prostituée, un père qui porte la culpabilité du suicide de sa fille, une veuve, une femme battue qui s'est enfuie, etc. Des personnages pour la plupart considérés par les gens de l'extérieur comme tout en bas de l'échelle sociale, acculés au fond d'une voie sans issue et dont on va suivre l'histoire du début des années 1960 jusqu'au virage du siècle alors que les rapports des uns avec les autres vont évoluer et que chacun porte ses propres rêves et ses espérances dans une Inde qui se transforme.

Ce roman offre une chronique intéressante de l'Inde moderne avec un rappel à chaque début de chapitre des événements historiques marquants de la nouvelle période qui s'ouvre, guerres, élections, assassinats, etc. Beaucoup de personnages féminins variés avec des aspirations différentes, celle qui aurait pu partir mais refuse de quitter les murs de la communauté et le regrettera, celle qui intrigue pour partir mais se retrouve prise au piège de ses manipulations, une gourou qui n'a pas choisi son destin et aurait pu être une simple femme, etc. Des femmes de différentes origines qui changent, murissent, intriguent, aiment, vieillissent et un roman couvrant de nombreux sujets, l'évolution de la condition des femmes, la question des castes, du mariage, de l'autorité, de l'éducation.      

Au final toutefois, j'ai eu plus de mal avec cette histoire qu'avec les trois autres de cet auteur lues et appréciées précédemment. Le rythme et l'écriture m'ont paru moins fluides, sans doute du fait d'un nombre important de personnages auxquels on a parfois du mal à s'attacher. Le livre n'en reste pas moins enrichisssant pour l'éclairage donné à un aspect particulier de la société indienne, cette vie d'exclues dans un ashram, une communauté aux dimensions très humaines.

Du même auteur, voir aussi :
The Mango Season
Une bouffée d'air pur / A breath of Fresh Air
Le foyer des mères heureuses / A House for Happy Mothers

Titre anglais : Song of the cuckoo bird
Pas encore de traduction française
Première édition : 2005

samedi 26 mai 2018

Pietra Viva de Léonor de Récondo

1505.
Ébranlé par la mort mystérieuse d'Andrea, un jeune moine à la beauté solaire qu'il admirait, Michelangelo quitte Rome pour se réfugier pendant six mois aux carrières de Carrare où il supervise le choix des marbres nécessaires à la composition du tombeau du Pape Jules II commandité d'avance par le saint-Père. Avec sa célèbre Pietà, la réputation du sculpteur d'une trentaine d'année est déjà bien établie et respectée de tous. Tout à son obsession de capturer la beauté dans la pierre, le sculpteur n'en est pas moins très tourmenté, notamment lors de ses soirées solitaires à l'auberge avec pour seule compagnie un livre de Petrarque offert par Lorenzo de Medici et la bible d'Andrea qu'il n'ose ouvrir. Progressivement, son séjour au milieu des carriers fera ressurgir des souvenirs enfouis du passé et sera source d'apaisement intérieur grace aux liens de compagnonage qu'il développe avec les ouvriers ainsi qu'avec deux personnages très particuliers. Il y a d'abord Cavallino, individu excentrique atteint de folie douce, et aussi, le tout jeune Michele qui vient de perdre sa mère et dont l'amitié enfantine (non moins pleine de maturité) renvoie au sculpteur sa propre image.

Avec cette lecture d'un troisième roman de Léonor Récondo, je classe sans plus aucune hésitation l'auteur dans la catégorie des "valeurs sûres" pour sa douceur et sa sensibilité d'écriture sans parler de l'intérêt des sujets choisis, très différents dans les trois ouvrages abordés mais toujours riches de la justesse du ton et basés sur les faits réels. Ces livres ont quelque chose de transcendants, on est plongé dans une sorte de voyage intérieur au plus profond de l'âme des personnages tout en restant subtilement connecté aux réalités qui les entourent, ici le monde des carrières de Carrare. Il y a également dans ce roman toute une dimension poétique avec un appel aux cinq sens qui font ressurgir les souvenirs de la mémoire du sculpteur ainsi qu'une dimension historique sur la composition de l'une de ses oeuvres majeures réalisée en pointillé tout au long de sa vie, bref un ouvrage tout à la fois délicat, intelligent et bien ficelé.

Excellentissime, à lire !

Nota : ce livre m'a rappelé celui de Mathias Enard, Parle-leur de bataille, de rois et d'éléphant où l'on découvre le voyage de Michel Ange en 1506 à Constantinople pour concevoir un pont, un épisode de la vie du sculpteur lui aussi basé sur des éléments historiques.

Du même auteur, voir :
Rêves oubliés
Point Cardinal

Titre : Pietra Viva
Auteur : Léonor de Récondo
Première édition : 2013

lundi 21 mai 2018

The house of Unexpected Sisters d'Alexander McCall Smith

Fidèle à la série des enquêtes de Mma Ramotswe d'Alexander McCall Smith, je me suis plongée dans le 18ème volume qui vient de paraître, The House of Unexpected Sisters. On y retrouve notre bonne Mma Ramotswe et sa famille, son mari mécanicien J.L.B. Matekoni et leurs enfants adoptés Motholeli et Puso, son assistante Mma Makutsi et les autres employés que compte l'agence de détective, M.Polopetsi enseignant la chimie à mi-temps et Charlie, le jeune apprenti mécanicien un peu frivole devenu assistant détective.

Cette fois, l'équipe va enquêter sur le cas d'un licenciement pour faute grave qui parait au premier abord abusif, celui d'une employée d'un marchand de mobilier de bureau qui aurait insulté un client après huit ans de bons et loyaux services sans aucune faute. Évidemment les choses ne sont pas aussi évidentes qu'elles le semblent et notre équipe finit par découvrir que ce renvoi cache un complot plus complexe qui menace indirectement Mme Makutsi et dans lequel est impliqué l'impitoyable et ambitieuse Violet Sephotho.

Dans le même temps, Mma Ramotswe va mener une enquête qui la perturbe, sur une infirmière qui porte le même nom qu'elle ...  

Toujours autant de légèreté et de fraîcheur portées par ce vent venu d'Afrique ... Une évocation attendrissante du Botswana au travers de ces personnages pittoresques emprunts de tradition dans un monde qui se modernise alors que se poursuit le cours de leur vie. 
Une petite parenthèse de lecture sans prétention que j'attends et me réserve chaque année afin de retrouver ma bonne Mma Ramotswe, fille d'Obe et première femme détective privé du Botswana !

Voir aussi :
Precious and Grace

Titre anglais : The House of Unexpected Sisters
Série No 1 Ladies' Detective Agency - 18ème volume 
Pas encore de traduction française
Auteur : Alexander McCall Smith
Première édition : 2018

jeudi 17 mai 2018

Le voile de Téhéran / The book of Fate de Parinoush Saniee


Mon père et mes frères m'ont sacrifiée à l'idée qu'ils se faisaient de leur honneur, mon mari m'a sacrifiée à son idéologie et à ses grands projets, et j'ai payé le prix des gestes héroïques et du devoir patriotique de mes fils. 
 
Massoumeh est iranienne, elle raconte son histoire qui traverse les époques sur une cinquantaine d'année.
Le récit commence à la fin des années 60 lorsque, jeune provinciale studieuse, elle s'installe avec sa famille à Téhéran alors que le pays est encore le royaume du Shah. L'adolescente arrive à convaincre son père de la laisser fréquenter le lycée où elle noue une amitié indeffectible avec une autre jeune fille issue d'une famille plus progressiste que la sienne. Mais pour avoir échangé quelques regards jugés malvenus avec un jeune étudiant pharmacien, ses frères et sa famille vont l'enfermer puis lui imposer un mariage auquel elle se soumet. Son mari se révèle être un militant communiste révolutionnaire ; tout à sa cause, celui-ci incite la jeune femme à s'émanciper et la laisse se débrouiller sans s'impliquer dans la vie familiale même après la naissance d'un puis de deux garçons. Pour élever ses enfants, Massoumeh va tout assumer, prendre un travail, reprendre des études, tout organiser et gérer à la maison. Alors que les époques changent et que le regard des autres est le reflet changeant des circonstances, il lui faut s'adapter et persevérer sans jamais faillir. Une vie de femme forte, intelligente, dévouée, intègre dans un monde malmené par l'histoire, instable et dominé par les hommes et l'idéologie.    

J'ai compris alors que nous sommes beaucoup plus résistants que nous le croyons. Nous nous adaptons peu à peu à l'existence que nous sommes obligés de mener, et notre rythme de vie finit par être en phase avec le volume de tâches à accomplir. 

Une lecture passionnante en forme de saga qui serait en grande partie autobiographique, couvrant toute l'histoire contemporaine de l'Iran, du régime du Shah à la révolution et aux islamistes. Un beau témoignage de femme et de mère qui au delà de l'amour qu'elle donne à ses enfants sait les éduquer en cherchant à leur donner des armes face à l'idéologie, la manipulation et le totalitarisme, en favorisant leur curiosité, la réflexion, l'ouverture d'esprit et leur individualité.

 L'idéologie pure est un piège, elle engendre des préjugés et des a-priori, elle fait obstacle à la réflexion et aux opinions personnelles. Et surtout, elle transforme les gens en fanatiques incapables de faire la part des choses.

Massoumeh est un personnage attachant qui garde toujours une part de l'adolescente qu'elle a été en parvenant pourtant à se transformer en véritable combattante du quotidien pour tout assumer envers et contre tout.

Un livre prenant et agréable à lire même si le cours des choses ne suit pas toujours celui qu'on souhaiterait pour cette héroïne anonyme qui endosse tous les rôles, fille, soeur, amie, épouse, belle-fille, mère, étudiante, employée, amoureuse, belle-mère, etc. Un magnifique portrait de femme dans un monde dominé par les hommes et une belle démonstration de l'importance du rôle de l'éducation face aux préjugés et au totalitarisme.    
 
Titre français : Le voile de Téhéran
Titre anglais : The Book of Fate
Auteur : Parinoush Saniee
Première édition : 2003

lundi 14 mai 2018

Rêves oubliés de Léonor de Recondo


 Nous avons réussi à sauvegarder l'essentiel : l'amour et la confiance qui nous lient les uns aux autres.

En 1936, Aïta, Ama, leurs trois enfants, les grand-parents et des oncles doivent fuir précipitamment le Pays basque et l'Espagne en guerre, en laissant tout derrière eux, une entreprise et leur maison d'Irun. Ils se réfugient d'abord à Hendaye puis dans les Landes. Le noyau familial reconstitué et solidaire s'adapte, se réinvente, se protège, et se reconstruit dans un nouveau pays touché à son tour par la guerre alors que pour supporter cet exil, Ama écrit et s'épenche dans un petit carnet, son jardin secret.  

La plume de Léonor de Récondo aborde avec réalisme mais aussi une certaine douceur et beaucoup de délicatesse et de justesse la question de l'exil avec l'histoire de cette famille de réfugiés basques. Elle montre bien la façon dont chacun des personnages fait face et s'adapte en fonction de son âge et de son vécu, tous portés par les liens familiaux et l'amour qui permet de supporter les épreuves, les conditions difficiles, le changement de pays et de statut. Ca ressemble à un deuil avec d'abord le déni et l'espoir du retour puis, avec le temps qui passe, les questions et aussi le constat de l'irreversibilité des choses qu'il faut accepter.

J'avais déjà beaucoup aimé Point Cardinal et ce nouveau livre vient confirmer l'excellente impression laissée par cette auteur qui dégage une grande finesse d'écriture capable de faire ressortir avec pudeur et subtilité le ressenti, l'émotion, les sentiments et toute l'humanité de personnages fragilisés et challengés par l'existence.
  
Titre : Rêves oubliés
Auteur : Léonor de Récondo
Première édition : 2011

dimanche 13 mai 2018

The Mango Season d'Amulya Malladi


Priya a quitté l'Inde à l'âge de 20 ans pour aller étudier aux États-Unis. Sept ans plus tard, elle retourne pour la première fois dans son pays d'origine avec l'intention d'annoncer à sa famille ses fiançailles avec Nick, un jeune américain avec lequel elle partage déjà sa vie. Elle ne sait comment présenter les choses et sait qu'elle va terriblement décevoir ses proches.
De son côté, la famille attendait son retour avec impatience et voudrait profiter de l'opportunité de cette visite pour faire des présentations dans l'espoir de lui trouver un mari ...

Une histoire à dévorer comme les mangues qui sont prétexte à une tradition annuelle, la préparation de conserves par tous les membres de la famille qui se réunissent à cet effet. Alors que rien ne semble avoir changé, il faut que Priya se réadapte aux conditions locales, à la chaleur, à la saleté, au chaos ambiant et aussi et surtout au poids des conventions sociales et familiales.
Malgré ses bonnes intentions, les frictions anciennes refont rapidement surface, notamment dans la relation qu'entretient Priya avec sa mère et puis l'entourage ne semble préoccupé que par une seule chose, le mariage des uns et des autres préalable à l'émergence d'une nouvelle génération. Il y a par exemple celui de l'oncle Arnand qui s'est marié sans l'accord de ses parents à une jeune femme d'une autre région, par amour. Malgré ses efforts pour essayer de s'intégrer, sa jeune épouse en paye les conséquences, ostracisée dans sa belle-famille qui n'a pas apprécié d'avoir été mise devant le fait accompli.
Dans ces conditions, comment Priya, va-t-elle pouvoir faire part de son intention d'épouser un étranger ? Comment choisir entre l'amour de son fiancé et celle de sa famille ?    

Un roman pour plonger au coeur d'une famille indienne contemporaine avec ses problématiques générationnelles, au travers de la vision d'une jeune indienne moderne, éduquée et indépendante qui doit confronter les siens et affirmer sa position. Une jeune femme qui fait le choix d'assumer seule et pleinement l'annonce de cette nouvelle avec une alternance au niveau du récit entre ce qui se passe dans la famille et les échanges téléphoniques et mail avec son fiancé resté aux États-Unis.

Une troisième livre d'Amulya Malladi que j'ai encore une fois beaucoup apprécié, bien écrit et sonnant juste.

Du même auteur, voir aussi :
Une bouffée d'air pur / A Breath of Fresh Air
Le Foyer des mères heureuses / A House for Happy Mother

Titre anglais : The Mango Season
Pas encore de traduction française
Auteur : Amulya Malladi
Première édition : 2004

lundi 7 mai 2018

Vers la beauté de David Foenkinos


Antoine Duris est professeur à l'école des Beaux-Arts de Lyon. Il a décidé de tout quitter et de disparaitre pour se fondre au décor d'une galerie du musée d'Orsay où il a trouvé un poste de simple gardien de salle. Entouré des oeuvres de Modigliani (sur lequel il avait rédigé sa thèse), il tente de s'oublier dans la beauté mais les gens qu'il côtoie ne lui permettent pas de se couper totalement des réalités du monde. C'est ainsi qu'il va nouer un lien avec Mathilde, responsable DRH qui l'a embauché, grace à laquelle il va finir par se secouer et revisiter son passé pour pouvoir se réconcilier avec lui-même. 

Un livre en trois actes pour aborder trois tranches de vie et boucler la boucle, entre Paris et Lyon.

Foenkinos est un auteur que j'aime assez et pour lequel j'ai développé un a priori plutôt favorable après plusieurs livres comme La Délicatesse, les souvenirs ou Charlotte que je garde encore bien en mémoire longtemps après les avoir refermés. Si j'avais aussi dévoré Le mystère Henri Pick, l'histoire n'était toutefois pas du même niveau, moins marquante et sans âme ... avec Vers la beauté, j'éprouve miantenant une vraie grande déception. Certes, c'est un roman facile à lire et joliment écrit mais il reste convenu, sans aller au fond des choses et je n'ai pas réussi à ressentir cette "beauté salvatrice" qui est annoncée et plusieurs fois énoncée sans qu'elle ne soit jamais véritablement perceptible. J'ai une impression de copie baclée et peu soignée dans laquelle les transitions et les basculements son traités de la façon la plus grossière, sans aucune finesse ; on avance parce qu'il faut avancer, par à-coups ou de façon plus poussive et ça ne sonne pas toujours juste, quel dommage !

Titre " Vers la beauté
Auteur : David Foenkinos
Première édition : 2018

mardi 1 mai 2018

Il pleuvait des oiseaux / And the birds rained down de Jocelyne Saucier


Au fin fond de la forêt canadienne, trois vieillards se sont retirés du monde pour vivre en paix et en liberté en attendant une mort qu'ils ne craignent pas.

Ted était un être brisé, Charlie un amoureux de la nature et Tom avait vécu tout ce qu'il est permis de vivre. Une journée après l'autre, ils ont vieilli ensemble, ils ont atteint le grand âge. Ils avaient laissé derrière eux une vie sur laquelle ils avaient fermé la porte. Aucune envie d'y revenir, aucune autre envie que se lever le matin avec le sentiment d'avoir une journée bien à eux et à personne qui trouve à y redire.
À eux trois, ils ont formé un compagnonnage qui avait assez d'ampleur et de distance pour permettre à chacun de se croire seul sur sa planète.  
(...)
Ils s'amusaient d'être devenus si vieux, oubliés de tous, libres d'eux-mêmes. 
(...)
Le grand âge lui apparaissait comme l'ultime refuge de la liberté, là où on se défait de ses attaches et où on laisse son esprit aller là où il veut.  

Dans leur isolement, ils sont épaulés par le gardien d'un hôtel fantôme et un cultivateur de marijuana. Un jour, ils voient débarquer une photographe qui est sur la trace des derniers survivants des "grands feux" qui ont dévasté les forêts canadiennes du début du 20ème siècle ... Un autre jour, ils recueillent Marie-Desneige qui va commencer à vivre avec eux, après une vie volée par un internement forcé ...

Il n'y a pas d'âge pour vivre ou pour aimer et le grand âge n'est pas une fatalité, ce livre en une magnifique allégorie. Des personnages un peu iconoclastes mais non moins merveilleux d'hommes des bois, des ermites et des "sages" qui n'en sont pas parce qu'ils sont avant tout des hommes avec un passé qui n'a plus vraiment d'importance, et qui veulent simplement profiter du temps qu'il leur reste, en pleine nature, sans qu'on leur dise quoi faire. Ils sont touchants, pleins de délicatesse et d'attentions pour la nouvelle pensionnaire qu'ils intègrent à leur groupe, des protagonistes riches de simplicité et de bienveillance, conscients de la mort qui les attend au bout du chemin. Outre sa dimension humaine, le récit permet de découvrir des éléments historiques intéressants sur ces "grands feux" avec, en guise de jeu de piste, un volet artistique imbibé de lumière et d'images du passé.
Et pour ne rien gâcher, le texte, magnifique, évocateur des grands espaces et d'une grande limpidité. Une plume québecoise qui va à l'essentiel et nous emporte en nous enveloppant dans le souffle puissant qu'elle créée, absolument superbe !

Un livre rare, marquant et inoubliable. Multi-primé, tellement bien mérité.   

Titre original : Il pleuvait des oiseaux
Titre anglais : And the Birds Rained Down
Auteur : Jocelyne Saucier
Première édition : 2011
Prix Ringuet, prix France-Québec, le Prix des cinq continents de la Francophonie, Prix littéraire  des collégiens, etc.

mercredi 25 avril 2018

Une bouffée d'air pur / A breath of fresh air d'Amulya Malladi


En Inde.
La jeune Anjali est prête à se marier quand on lui présente Prakash, le beau et jeune sous-officier de l'armée qui devient son époux. Mais son mariage de conte de fées ne tourne pas comme elle l'avait prévu et lorsque, au retour d'une visite à ses parents, son mari oublie de venir la chercher à la gare de Bhopal, sa vie est bouleversée par l'explosion de l'usine chimique d'Union Carbide. Anjali va survivre mais exige de divorcer malgré les stigmates des conventions sociales associées à une telle procédure.
Des années plus tard, Anjali a refait sa vie avec Sandeep mais elle va de nouveau croiser la route de son ancien mari lorsqu'il est posté dans la ville où elle enseigne, une rencontre qui fait ressurgir, pour les uns et les autres, les démons du passés alors que Amar, le fils d'Anjali et Sandeep est gravement malade ... 

Un roman qui nous plonge dans une société indienne encore profondemment traditionaliste où la place des femmes est bien marquée mais dans laquelle l'héroïne a, à un moment donné, plus ou moins réussi à briser les conventions en préservant les apparences. Ce livre est marqué par deux événements de 1984 qui ont ébranlé l'Inde : l'assassinat d'Indira Gandhi par ses gardes Sikhs avec les représailles et la division religieuse qui en ont suivis et bien sûr, l'épouvantable tragédie de l'explosion de l'usine chimique de Bophal portée par Anjali. L'histoire est la sienne mais le point de vue change parfois pour donner voix à Sandeep et à Prakash.

Je me suis laissée emporter par le récit et sa galerie de portraits, le personnage fort d'Anjali qui ne cesse de se heurter aux préjugés et à la tradition règlant la vie indienne en pesant jusqu'au coeur de l'intimité, mais aussi les hommes aux profils parfois totalement opposés sans être pour autant figés, la belle-soeur acariâtre condamnée par sa condition de veuve sans enfant, les parents coincés par le quand dira-t-on, la nouvelle femme de Prakash et le garçon malade.
Une grande finesse et une justesse d'écriture qui nous permettent de bien saisir les carcans de cette société avec des scènes frappantes et très fortes comme celle de la nuit de noce ou celle des parents qui continuent à faire porter "la faute" sur leur fille même après les confessions du gendre qui veut la dédouanner ou encore, celle de l'échange des deux femmes de Prakash sur le marché, la seconde épouse en venant à excuser son mari auprès de la première qui, incroyablement, y trouve alors la libération, etc. 
Il y est question de haine et d'amour, d'apparences, de compassion, de pardon et de rédemption avec au coeur de toute cette histoire, celle d'un enfant malade qui focalise tous ces sentiments et qu'on accompagne en espérant, avec des larmes lorsqu'il réclame une simple bouffée d'air frais.

Après deux livres, je suis vraiment séduite par cet auteur qui combine ce que j'aime dans les livres, un aspect romanesque combiné à la découverte d'éléments d'une culture et/ou de l'Histoire et/ou de questions sociétales. Une bibliographie à suivre.

Voir aussi :
Le foyer des mères heureuses / A House for happy Mothers
 
Titre anglais : A Breath of Fresh Air
Titre français : Une bouffée d'air pur
Auteur : Amulya Malladi
Première édition : 2002

Extraits du livre :
-My parents had been quite clear about that. I had to at least be "BA pass" to get a decent husband, and if I didn't get married a year after I finished the three-year course, I would have to do a master's in a subject of my choice. "Your chances will be better with an MA" Mummy would say. "Better the education, better the husband."
- We both knew why I was dressing up for the birthday party of a two-year-old, but we didn't say anything. It was understood that these things were better left unsaid, in case the match didn't work out. 
- I knew the basics of sex and my mother, despite my protests, had explained the process. Her rules were simple : lie down and let him do whatever he wants to do. "A woman doesn't have to enjoy sex. There is nothing to enjoy really. It is the means to have a baby and men like it," she had said.
- She was a widow, a pariah in society. She was going to live like this for the rest of her life. Nothing was going to change. She was forever going to be a burden to someone. (...) Society forgave widows for their husbands' deaths, but they didn't forgive women like me, who let their husbands go on purpose.    
- It was the curse of the society. The woman was to blame. Always ! If she was raped, it was her fault. If she was beaten, it was her fault. If her husband cheated on her, it was her fault.

mardi 24 avril 2018

La fille des Louganis de Metin Arditi


Sur Spetsos, petite île grecque, la famille Louganis est marquée par les drames et un terrible secret : Aris et sa jeune cousine Pavlina sont en réalité issus du même père. Alors quand Pavlina se retrouve enceinte d'Aris, sa mère l'éloigne de l'île et s'arrange pour que l'enfant soit adopté et disparaisse dès la naissance. Brisée, Pavlina n'aura alors de cesse de le retrouver avant de choisir l'apaisement en s'éloignant de la Grèce et en émigrant vers la Suisse ...

Tous les ingrédients d'une "tragédie grecque" mise au goût du jour dans un décor de rêve, gorgé de soleil et de lumière qu'il faudra toutefois quitter; des ruptures brutales avec des lieux et des êtres qu'on aime; le destin de Pavliva est loin d'être un long fleuve tranquille. De la fillette insouciante à la femme mûre, on va suivre son parcours et ses états-d'âmes en s'attachant et en subissant avec elle les coups du sort, une vie d'épreuves et de déchirures. Un récit fort et sensuel qui décline l'amour sous toutes ses formes. La donne est annoncée dès le départ ; l'histoire est sombre et douloureuse ; on se laisse prendre et aussi toucher par la beauté de l'île de Spetsos et la douceur de ceux qui entourent avec fidélité Pavlina dans sa quète obsessionnelle. Une lecture facile et agréable, on tourne vite les pages ... reste à savoir ce qu'il en restera avec le temps, pas sûre que l'empreinte soit indélébile !

Titre : La fille des Louganis
Auteur : Metin Arditi
Première édition : 2007

dimanche 22 avril 2018

The Refugees de Viet Thanh Nguyen


Après Le Sympathisant / The Sympathizer, Viet Thanh Nguyen nous livre dans The Refugees une série de nouvelles dont les personnages ont pour point commun un lien plus ou moins ténu avec la question des réfugiés du Vietnam au États-Unis. Des histoires qui se développent dans un cadre souvent actuel, le plus souvent dans le nouveau pays d'adoption, parfois dans celui d'origine, toutes influencées par une rupture du passé liée au statut de réfugié. On y croise une galerie de personnages des plus variés : une femme et sa mère hantées par des fantômes du passé, traumatisées par leur expérience de boat people ; un jeune garçon qui a pu se réfugier aux États-Unis où un couple homosexuel de San Francisco le sponsorise et l'accueille en assurant sa sortie du camp et un sérieux choc culturel ; un vieux professeur qui perd la tête et se met à confondre sa femme avec un ancien amour dont elle ne sait rien ; un receveur d'organe reconnaissant mais un peu naïf confronté à un filou qui l'exploite ; la famille dédoublée d'un père, entre Etats-Unis et Vietnam et la rencontre des deux demi-soeurs qui portent le même nom et démèlent les mensonges du passé ; Etc. 

L'aspect "réfugié" est toujours présent mais pas forcément l'élément central de ces histoires qui sont tout simplement des tranches de vies bien observées, bien rendues, parfois même de façon un peu trop "clinique". Des histoires bien léchées mais qui me laissent un peu le même sentiment que le premier livre de Viet Thanh Nguyen : une façon différente et intéressante d'aborder les choses, des textes et des histoires bien écrites et que j'ai globalement bien aimées mais qui ne m'ont pas totalement emportées. Je n'arrive pas à classer ce livre en coup de coeur alors que, malgré tout, j'ai cette envie ambigue d'y revenir et de continuer à suivre l'auteur. 

Du même auteur, voir aussi :
Le Sympathisant / The Sympathizer 

Titre original : The Refugees
Pas encore traduit en français
Auteur : Viet Thanh Nguyen
Première édition : 2017

vendredi 20 avril 2018

Filles de la mer / White Chrysanthenum de Mary Lynn Bracht


Au début des années 1940, Hana et Emi sont deux soeurs appartenant à la communauté des Haenyeo, des plongeuses indépendantes qui récoltent des fruits de mer et assurent la survie de leurs familles dans l'île de Jeju située à l'extrême sud de la péninsule coréenne.
Pendant l'été 1943, parce qu'elle a voulu protéger sa petite soeur, Hana, alors agée de 16 ans, est enlevée par des soldats japonais et envoyée en Mandchourie comme "femme de réconfort" dans l'un des bordels mis au service de l'armée japonaise. 
Décembre 2011, Emi quitte l'île de Jeju pour participer au "millième" rassemblement hebdomadaire de protestation organisé à Séoul devant l'ambassade du Japon afin de demander réparation pour les crimes commis pendant la guerre envers les filles et les femmes coréennes.
Deux soeurs, deux époques et en alternance, l'évocation de deux destins tragiques marqués par les guerres, la seconde guerre mondiale puis celle qui a ensuite déchiré civilement la Corée.

Un roman qui traite d'événements historiques tragiques bien réels, tant sur la question des femmes de réconforts que sur celle des horreurs de la guerre civile en Corée, et que l'auteur dédie à toutes les femmes victimes des guerres où quelles soient et quelle que soit l'époque où elles se déroulent.
Des questions coréennes auxquelles je suis particulièrement sensibilisée pour avoir vécu dans le pays et déjà beaucoup lu sur le sujet*, très bien traitées dans ce roman au travers du destin de ces deux soeurs auxquelles ont s'attache. Les aspects culturels propres à la communauté des Haenyeo ainsi que ceux de la culture coréenne sont bien intégrés et l'histoire juste, avec la douleur, la résilience et le poids du silence qu'il a fallu endurer pendant des années, avant que des femmes osent briser le sceau du secret en parlant. C'est bien sûr aussi et avant tout un roman dans lequel l'auteur incarne ces questions en laissant libre cours à son imagination, notamment dans le dénouement qu'elle choisit de donner à l'intrigue. On est horrifié par la cruauté de ces époques mais on aime ces personnages qui en subissent le joug en s'accrochant à leur humanité.

Un premier roman très réussi et extrêment fort d'une jeune auteur américaine d'origine sud-coréeenne vivant à Londres !

Nota :
* Sur la question des femmes de réconfort, deux livres intéressants publiés en français :
- Un roman : Les orchidées rouges de Shanghaï de Juliette Morillot (2001)
- Une bande dessinée: Femmes de réconfort, Esclaves sexuelles de l'armée japonaise de Jung Kyung-a (2007). 

Titre original : White Chrysanthenum
Titre français : Filles de la Mer
Auteur : Mary Lynn Bracht
Première édition : 2018

Extraits du livre :
- They forever after carried a burden of helplessness and overwhelming regret. Family members murdered, starved, stolen, neighbours turning on one another - all this was their han, a word Korean knew and a burden they each held within them. Everyone (...) carried this han (...).  
-'We [Haenyeo] dive in the sea like our mothers and grandmothers and great-grandmothers have for hundreds of years. This gift is our pride, for we answer to no one, not our fathers, our husbands, our older brothers, even the Japanese soldiers during the war. We catch our own food, make our own money, and survive with the harvest given to us from the sea. We live in harmony with this world.(...)'
- 'Haenyyeo ? They took her from so far away ?' one woman exclaims. 'From all over,' another answers. 'Even China, the Philippines and Malaysia.' 'And the Dutch girls, too. Remember that one who spoke out ?' 'Yes, the Dutch woman. She was brave to come forward.' (...) Like so many of the other 'comfort women', she had hidden her story of rape and humiliation from her family for over fifty years. When the first Korean 'comfort woman', Kim Hak-sun, came forward in 1991, giving her grim testimony, she was followed by others. They were met with disbelief and branded as money-seeking prostitutes. It was then the Dutch woman, Jan Ruff O'Herne, joined them in a bold move, telling her story at the international Public Hearing on Japanese War Crimes in Tokyo in 1992, and the Western World took notice.    
- Her shame is her han. Shame for surviving two wars while those around her suffered and perished, shame for never speaking out for justice, and shame for continuing to live when she never understood the point of her life.  
- Emi's grief was buried beneath Jeju International Airport. At the time it was a military airfield, abandoned by the Japanese imperial air force when they left the island after the Second World War ended. More than seven hundred political dissidents were held there (...). The prisoners were executed by firing squad, and their bodies were buried in a massive pit, one on top of the other. No one ever mentioned what was beneath the brand-new runways when the airfield was expanded into the current international airport, but thoses who had lived through the massacres never forgot. 
- In December of 2015, South Korea and Japan reached an 'agreement' over the 'comfort women' issue, and both countries hoped to resolve the conflict once and for all, so they could move forward in more amicable international relations. (...) Japan offered South Korea terms, and one of them was the removal of the Statue of Peace, erected on private land across the Japanese embassy in Seoul. Removing this statue is the first step towards the denial of women's history in South Korea. The halmoni rejected this 'agreement' and continue to seek a true resolution because they believe Japan wishes to simply erase the unsightly history of wartime sexual slavery as though the atrocities never took place (...) 
Pyeonghwabi (the statue of peace) (...) was for me (...) the symbol representing (...) wartime rape not only of Korean women and girls, but of all women and girls the world over : Uganda, Sierra Leone, Rwanda, Myanmar, Yugoslavia, Syria, Iraq, Afghanistan, Palestine and more. The list of women suffering wartime rape is long and will continue to grow unless we include women's wartime suffering in history books, commemorate the atrocities against them in museums, and remember the women and girls we lost by erecting monuments in their honour, like the Statue of Peace.  

mardi 17 avril 2018

Jolie libraire dans la lumière de Frank Andriat


Maryline a 34 ans, elle est maman d'un garçon de 17 ans et elle est libraire. Un matin, illuminée par les rayons du soleil devant son comptoir, elle se plonge dans la lecture d'un ouvrage dans lequel elle se reconnait, c'est son histoire ...

Une sorte de conte de fée contemporain avec un livre en guise de baguette magique, objet dans lequel se mèlent réalité et fiction pour les faire converger jusque dans la "vraie vie". C'est un roman qui se lit vite, "un peu trop" à l'eau de rose à mon goût, pour se faire du bien et se mettre du beaume au coeur, sans prétentions. Une écriture très allégorique, pleine de métaphores et d'une poésie certaine.

Parce qu'il prend pour cadre une librairie, c'est un roman qui fait un peu écho à La librairie de l'île / The storied life of A.J.Fikry de Gabrielle Zervin ou encore à La compagnie des livres de Pascale Rault Delmas mais dans une version tout de même bien meilleure, cette jolie libraire est plus intéressante et plus riche même si elle ne m'a pas totalement convaincue ni entièrement séduite. 

Titre : jolie libraire dans la lumière
Auteur : Frank Andriat
Première édition : 2015

dimanche 15 avril 2018

Comme un phare dans la tourmente de Wendall Utroi


Martial est un homme de la terre. Il est veuf, bourru, routinier et encore relativement actif sur sa ferme où les taches ménagères sont assurées par Anne, son employée qui est presque une fille pour lui et comme une soeur pour sa fille Mylène.
Il a perdu sa femme quand Mylène était encore adolescente et l'a élevée comme il a pu. Il ne la voit plus trop. Elle a quitté la ferme très jeune pour se marier avec un garçon que Martial n'apprécie pas, qui vient d'un autre milieu, un enfant gâté de la ville, superficiel et manipulateur, qui aime en jeter plein les yeux et fanfaronner au volant de sa décapotable mais pas très courageux pour trouver et surtout garder un travail. Le couple a un petit garçon, Antoine.
Quand Antoine a environ cinq ans, Mylène débarque avec lui à la ferme et demande l'aide de son père qui l'accueille pendant quelques temps. Le grand-père et le petit-fils vont tisser des liens profonds et durables alors que Martial et Mylène tentent avec plus ou moins de succès de se réapprivoiser. Difficile pour Martial de ne pas s'immiscer, difficile pour Mylène de parler de ses secrets, de la violence et de la toxicité de son mari qu'elle aime toujours et qui finit par la convaincre de rentrer et de repartir avec lui quand il vient chercher sa famille en promettant qu'il saurait se contenir à l'avenir.
On promet de garder le contact mais les liens vont se distendre à nouveau et même se rompre en créant beaucoup de souffrance pour Martial jusqu'à ce qu'il reçoive un nouvel appel au secours l'obligeant à agir sans refaire les erreurs du passé  ...

Une histoire riche et surtout très juste qui touche à beaucoup de sujets, les violences conjugales, les personnes toxiques, les sentiments et les relations familiales, leur évolution, les liens entre un père et une fille, une femme et un mari, deux (presque) soeurs, un grand-père et un petit-fils, la maladie, la vieillesse ...
On aime ce personnage de Martial, grand-père et père qui est ce "phare dans la tourmente", un roc auquel on peut toujours se raccrocher quand tout va mal et présent quand on a besoin de lui. Il souffre mais accepte l'éloignement quand il le faut, il renait et s'adoucit au contact de son Toto et est capable de se remettre en cause quand les épreuves l'imposent. C'est un livre qui parle au lecteur et dans lequel on peut se retrouver ou retrouver quelqu'un qu'on aime ou qu'on a aimé parce que justement, il est plein d'amour et de bienveillance, de complicité, de doutes, de souffrances, de non-dits, de petits gestes et de tout ce qui fait la vie.  
         
Un auteur auto-édité que j'ai découvert un peu par hasard et un roman dont j'ai apprécié la lecture. Un beau livre.

Titre : Comme un phare dans la tourmente
Auteur : Wendall Utroi
Première édition : 2018

vendredi 13 avril 2018

Le foyer des mères heureuses / A House for Happy Mothers d'Amulya Malladi


Priya est américano-indienne, mariée à Madhu avec lequel elle partage une vie confortable en Californie. Après plusieurs fausses couches et l'échec des féconditions in-vitro, la jeune femme se désespère de devenir mère. Il ne lui reste qu'un espoir, le recours à la GPA (Gestion pour Autrui). Une fois son mari convaincu, ils lancent le processus en ayant recours aux services d'une clinique spécialisée située en Inde, dans la région d'où son mari est originaire.

Asha est indienne. Elle est mariée et maman de deux jeunes enfants dont un garçon surdoué à qui elle voudrait pouvoir offrir une éducation et des perspectives que sa pauvreté laissent difficilement entrevoir. Elle-même déjà mère de plusieurs enfants, sa belle-soeur a loué son ventre et gagné suffisamment d'argent pour acheter un appartemment moderne à sa famille et elle convainc Asha de faire de même : après tout, il ne s'agit que de louer son ventre le temps d'une grossesse, de gagner une grosse somme d'argent et de profiter pendant le dernier trimestre des avantages du "foyer des mères heureuses" où les jeunes femmes sont prises en charge, exemptées de toutes tâches ménagères en bénéficiant d'un temps pour elles, de cours, de massages et d'un suivi médical jusqu'à l'accouchement.

D'un chapitre à l'autre et le temps d'une grossesse très particulière, de la conception à la naissance, on va suivre la vie et le parcours émotionnel de ces deux femmes aux personnalités attachantes, reliées par ce bébé attendu par l'une, porté par l'autre. On y appréhende, pour chacune, les implications pour le couple, vis à vis des amis, de la famille et de l'extérieur en général.           

La GPA est interdite en France mais il ne faut pas leurrer, elle n'en existe pas moins à l'échelle de la planète alors ce livre est une bonne introduction pour en saisir toutes les dimensions, médicales, morales, économiques et humaines. Un sujet abordé du point de vue de chacune des deux femmes (et aussi, de celles du foyer), une épreuve et des espoirs vécus différemment d'un côté comme de l'autre mais tout aussi intensément et humainement. Même si le ton est parfois inégal, c'est fort, on souffre, on comprend, on compatit, on partage le ressenti de chacune de ces deux femmes, on pourrait être l'une, on pourrait être l'autre.

J'ai aimé ce livre qui sonne juste, sans jugements de valeurs, écrit en anglais par une auteur indienne éduquée aux États-Unis, mariée à un Danois et installée dans le pays de son mari. Amulya Malladi a déjà plus de six ouvrages à son actif dont plusieurs traduits en français, une découverte intéressante, à poursuivre.

Titre original : A house for happy mothers
Titre français : Le foyer des mères heureuses
Auteur : Amulya Malladi
Première édition : 2016

Extraits du livre :
- Priya l'avait inondé de mails pour le convaincre que la maternité de substitution était une méthode sûre, qui s'était révélée d'une grande efficacité pour beaucoup de couples comme eux, et, plus important, que l'argent qu'ils verseraient à la mère porteuse aiderait sa famille et améliorerait sa qualité de vie. 
- Ils ne voyaient pas cette méthode comme une forme d'exploitation des pauvres, mais comme le moyen pour eux d'avoir un petit-fils ou une petite-fille tout en offrant à une autre famille la possibilité de vivre mieux. 
- "On a signé un contrat ; c'est notre boulot d'être intelligente et de ne pas s'attacher à ce qui ne nous appartient pas" (...) Mais alors elle posait la main sur son ventre, elle se demanda comment une femme pouvait être indifférente à la vie qui se développait en elle. (...) "Ce bébé n'est pas à toi. On te l'a mis dans ton ventre et tu es juste une machine qui le fait grandir. Tu n'es pas une mère pour lui."
- Sa philosophie était simple : puisqu'elle ne gagnerait jamais à la loterie, le gestation pour autrui était sa loterie. Elle avait juste à fournir un petit effort pour remporter le gros lot ; mais le jeu en valait la chandelle. 
- Leurs familles leur manquaient, l'humiliation de devoir mentir à tout le monde au sujet de leur grossesse, l'ambiguïté de porter un bébé avec lequel elles n'avaient aucun lien - non, vraiment, elles n'étaient pas heureuses dans ce foyer des mères heureuses. 
- Ils sont peut-être pauvres, mais j'imagine qu'ils ont les mêmes émotions que nous.
- On est comme des coolies, on porte la valise de quelqu'un pendant un moment (...) et une fois arrivées à destination, on la remet à son propriétaire et c'est terminé.  
- Sush comprenait ce qu'éprouvait Priya - un mélange de culpabilité, de responsabilité et de volonté de prouver qu'elle était une bonne personne.

mercredi 11 avril 2018

Le petit Bonzi de Sorj Chalandon


À Lyon au début des années 1970.
Jacques a une dizaine d'années. Dès qu'il franchit le pas de sa porte, il est accompagné de son inséparable Bonzi qui l'accompagne et le suit comme une ombre, son complice, le seul ami avec lequel il n'a pas difficultés à communiquer. En effet Jacques est bègue alors avec Bonzi qui le comprend, il cherche un remède à ce mal qui le handicape et l'isole de ses parents, de ses autres camarades et du reste du monde. Il teste ainsi toutes sortes de plantes à s'en rendre malade, tient un cahier de mots qu'il apprend par coeur, est le champion des synonymes pour trouver des substituts aux mots trop difficiles, cache ses secrets en se glissant sous son lit où il les écrit sur les lattes de son sommier avec leurs moments clés ...
Pendant quelques semaines, on suit cette vie d'enfant qui souffre et qui s'enferme dans un monde aux limites du réel, de plus en plus confus, avec des mensonges dans lesquels il s'enfonce et se perd, sauvé par un instituteur comme on n'en fait plus.  

Une histoire écrite du point de vue de l'enfant dans un style adapté, avec des phrases dédoublées comme Jacques avec Bouzi, comme un écho des bégaiements et de l'état de souffrance qu'il engendre. On souffre avec Jacques dont j'ai aimé les subterfuges et cette histoire qui évoque aussi une autre époque, une autre ambiance, un temps où les pères avaient parfois la main trop leste et où la psychologie était un art (ou un don) qui n'avait pas encore sa place. Pour moi, il y a également le cadre de cette ville de Lyon avec ses rues, ses places et son Guignol qui sert de point d'ancrage à l'enfant.  

De Chalandon, je n'avais lu que Le quatrième mur, un bon roman à l'idée très originale, mais c'est une copine lectrice de passage qui m'a parlé de sa découverte récente des autres livres de l'auteur et qui m'a donné envie de m'y intéresser à mon tour : essai transformé ... à suivre ! 

Titre : Le petit Bonzi
Auteur : Sorj Chalandon
Première édition : 2005

dimanche 8 avril 2018

Stoner de John Williams


Un livre qui n'est pas du tout une nouveauté mais qui fait étrangement écho à Une vie entière de Robert Seethaler, lecture que j'ai beaucoup aimée et qui m'a amenée à celle-ci, couvrant une période relativement identique (fin du 19ème / début du 20ème siècle jusqu'à l'après deuxième guerre mondiale) et la vie d'un personnage a priori tout aussi anonyme et banal.

Stoner c'est le nom du personnage dont on va découvrir et suivre "une (autre) vie entière", dans une petite ville universitaire des États-Unis cette fois. Fils unique d'un couple de fermiers pauvre du Missouri, Stoner aurait naturellement du suivre les traces de ses parents mais après ses années d'école et afin de bénéficier d'un enseignement sur les nouvelles techniques agricoles, il entre dans une école d'agriculture au sein d'une petite université américaine. Son cursus lui impose un module de littérature anglaise qui le met véritablement à l'épreuve mais dont l'influence du professeur va bousculer son destin et faire biffurquer sa voie puisqu'il va finalement lui même devenir professeur de la matière au sein de l'université qui l'a formé. Une vie toute simple, un choix de ne pas s'engager lors de la première guerre mondiale qui lui assure une place inespérée de professeur sur son campus d'origine, deux amis qui marquent et accompagnent sa vie, un mariage (déprimant) qui ne se révèle pas à la hauteur de ce qu'il avait espéré, une fille à laquelle il se consacre pleinement jusqu'au jour où la mère décide de distendre le lien qu'il a créé, une histoire d'amour qui ne pourra survivre au qu'en dira-t-on et une vie d'universitaire à laquelle il se consacre avec intégrité même s'il doit souffrir ensuite des représailles et des mesquineries d'un collègue plus ambitieux devenu son supérieur.

L'histoire d'une vie toute bête, un récit tout simple, le temps qui passe alors que changent les époques ... Un personnage issu de la terre, aux valeurs bien ancrées, un peu d'un seul tenant qui fait face envers et contre tout avec endurance, constance et solidité même si cela donne parfois l'impression d'une certaine passivité. Un homme déraciné de son milieu qui mène sa barque en maintenant le cap qu'il a choisi, sans faux semblants, sans ambitions particulières, stoïque, toujours fidèle à lui-même et gardant une intégrité qui fait sans doute toute sa richesse.
 
Un livre très bien écrit, parfois drole et piquant, un "classique" de littérature américaine qui a fait son chemin un peu comme son personnage, sans tambour ni trompette, doucement mais surement*. C'est un récit magnifique qui n'a pas vieilli et qui, sous la banalité cache une vraie profondeur touchant aux fibres essentielles de notre humanité.

Nota :
Sur Goodread, Stoner obtient un score moyen exceptionnel de 4.23/5  (Avec 63'839 notes et 7'821 revues) 

Titre original : Stoner (a novel)
Titre français : Stoner
Traduction : Anna Gavalda
Auteur : John Williams
Première édition : 1955

Erratum / mise à jour de l'article : 10/04/2018 

vendredi 6 avril 2018

Guerre et Térébenthine / War and Turpentine de Stefan Hertmans


Stefan Hertmans a hérité des carnets de son grand-père (1891-1981), six cents pages manuscrites dans lesquelles le vieil homme a consigné l'histoire de son enfance à Gand à la fin du 19ème / début du 20ème siècle dans une famille pauvre, aimante et croyante dont le père était peintre-restaurateur de fresques religieuses ainsi que le détail de ses années à combattre pendant la première guerre mondiale où il fut plusieurs fois blessé et décoré. Un héritage mis de côté pendant des années avant que Stefan Hertmans - écrivain flamand Belge, chercheur affilié à l'université de Gand - n'ose s'y attaquer pour l'analyser et nous relater ce qu'il contient en le croisant avec des recherches personnelles sur le terrain et des souvenirs/témoignages, une démarche qui a abouti à la publication de ce livre à l'occasion du centenaire des débuts de la "grande guerre".

Un ouvrage qui touche à la fois à l'intime et à la transformation profonde d'une société toute entière dont les valeurs traditionnelles ont été brisées et balayées par l'absurdité de la guerre des tranchées. Un témoignage qui montre la capacité de résilience d'un personnage auquel rien n'a été épargné, qui a traversé une vie marquée par la pauvreté et les épreuves, brisé par un amour perdu mais porté par l'obéissance, le sens du devoir et du sacrifice, le respect de l'autorité, la piété et la dignité. Un témoignage qui valait d'être relaté pour tout ce qu'il apporte avec plusieurs niveaux de lectures possibles, notamment sur :
- La société du Gand d'avant-guerre, la difficulté  de la vie mais la dignité d'une famille pauvre, la mise au travail précoce dans une fonderie avec ses dangers, la foi, les maladies qu'on ne soignait pas encore, l'admiration et la fascination pour un père parti trop vite et l'amour pour une mère, etc. 
- Le rôle de la peinture et son évolution dans cette famille avec l'image de l'arrière grand père asthmatique travaillant conscientieusement sur les fresques religieuses puis l'aspect thérapeutique du dessin et de la peinture pour le grand-père,
- La première guerre dans les tranchées d'un simple soldat blessé plusieurs fois, décoré, soigné, parti en convalescence ainsi que des éléments de ressentiments sur des différences de traitement entre soldats Wallons et Flamands qui donne un éclairage sur les frictions actuelles, etc.
- Le rapport du grand-père aux femmes et son sens du devoir, le rapport des générations, la transmission, etc.

Selon les parties, Stefan Hertmans est plus ou moins présent dans la narration pour apporter son grain de sel au récit, notamment quand il estime que celui du grand-père mérite plus d'explications, une remise en contexte ou des compléments sur des périodes/éléments de sa vie qu'il n'a pas documentés. Dans ce livre, l'auteur se base d'abord sur les cahiers laissés par le grand-père mais aussi sur le souvenir des récits familiaux et ceux des anciens de la famille qui peuvent encore témoigner, des photos, des recoupements. L'écriture m'a semblée parfois inégale mais globalement, c'est un livre marquant sur bien des plans en particulier pour la compréhension du décallage des valeurs qui sépare les générations, celles qui ont porté les soldats de la première guerre mondiale, un événement qui les ont fait voler en éclat pour les faire apparaitre, pour certaines, totalement dépassées et désuètes aujourd'hui, un autre monde pourtant si proche avec un personnage auquel on s'attache, touchant dans sa rigidité et la fragilité qu'elle cache.

Titre français : Guerre et Térébenthine
(Traduit du flamand)
Titre anglais : War and Turpentine
Auteur : Stefan Hertman
Première édition : 2013

Extraits du livre :
- [Mon grand-père] avait consigné ses souvenirs ; il me les a donnés quelques mois avant sa mort en 1981. Il avait alors quatre-vingt-dix ans. Il était né en 1891, sa vie semblait se résumer à l'inversion de ces deux chiffres dans une date. Entre ces deux dates étaient survenues deux guerres, de lamentables massacres à grande échelle, le siècle le plus impitoyable de toute l'histoire de l'humanité, la naissance et le déclin de l'art moderne, l'expansion mondiale de l'industrie automobile, la guerre froide, l'apparition et la chute des grandes idéologies, la découverte de la bakélite, du téléphone et du saxophone, l'industrialisation, l'industrie cinématographique, le plastique, le jazz, l'industrie aéronautique, l'atterrissage sur la Lune, l'extinction d'innombrables espèces animales, les premières grandes catastrophes écologiques, le développement de la pénicilline et des antibiotiques, Mai 68, le premier rapport du Club de Rome, la musique pop, la découverte de la pilule, l'émancipation des femmes, l'avènement de la télévision, des premiers ordinateurs - et s'était écoulée sa longue vie de héros oublié de la guerre. C'est sa vie qu'il me demandait de décrire en me confiant ces cahiers. Une vie se déroulant sur près d'un siècle et commençant dans un autre monde. 
- Il y a dans l’ethos disparu du soldat à l’ancienne quelque chose qui, pour nous, contemporains d’attentats terroristes de de jeux vidéo violents, est encore à peine concevable. Dans l’éthique de la violence est intervenue une rupture de style. La génération de soldats belges qui fut conduite dans la gueule monstrueuse des miltrailleuses allemandes au cours de la première guerre avait encore grandi selon l'éthique exaltée du dix-neuvième siècle, avec un sentiment de fierté, un sens de l'honneur et des idéaux naïfs. Leur morale de guerre tenait pour vertus essentielles : le courage, la maîtrise de soi, l'amour des longues marches, le respect de la nature et de son prochain, l'honnêteté, le sens du devoir, la volonté de se battre, si nécessaire, d'homme à homme.(...) La piété, une aversion radicale pour les abus sexuels, une grande mesure dans la consommation d'alcool, parfois même une abstinence totale. Un militaire devait constituer un exemple pour la population qu'il était tenu de protéger. 
Toutes ces vertus d'une époque furent réduitent en cendres dans l'enfer des tranchées de la Première Guerre Mondiale. On enivrait sciemment les soldats avant de les amener jusqu'à la ligne de feu (un des plus grands tabous pour les historiens patriotiques, mais les récits de mon grand-père sont clairs à ce sujet) ; les bouis-bouis, comme les appelaient mon grand-père, se multipliaient, et en on voyait pour ainsi dire partout à la fin de la guerre, de ces lieux où l'on encourageait les soldats à apaiser leurs frustrations sexuelles pas toujours en douceur - une nouveauté en soi, sous cette forme organisée. Les cruautés et les massacres transformèrent définitivement l'éthique, la conception de la vie, les mentalités et les moeurs de cette génération. Des champs de batailles à l'odeur de prés piétinés, des mourants comme au garde-à-vous jusqu'à l'heure de leur mort, des scènes picturales militaires avec en toile de fond la campagne du dix-huitième siècle remplies de collines et de boqueteaux, il ne resta que des décombres mentaux asphyxiés par les gaz moutarde, des champs remplis de membres arrachés, une espèce humaine d'un autre âge qui fut littéralement déchiquetée.

mardi 3 avril 2018

La liberté de ma mère de Jean-Michel Aphatie


Dans ce petit livre autoédité sur Amazon avant d'être publié en version papier (une première pour Amazon), le journaliste politique Jean-Michel Apathie partage des souvenirs d'enfance. Au travers de l'histoire de ses parents, Jean-Pierre et Catherine, modestes anonymes représentatifs d'une génération et d'une France en pleine mutation, il veut montrer et rappeler que "la révolution de mai 1968" était en marche bien avant le déclenchement de ces événements qui résultent finalement d'un mouvement bien plus profond, mené sans tambour ni trompette au coeur même des provinces françaises. Dans le cadre de sa région d'origine, le Pays Basque, il décrit avec une grande simplicité et de manière assez factuelle les mutations de la société d'après-guerre telles que sa famille les a vécues, résultat du plein emploi et de l'amélioration des conditions de vie. La société de consommation naissante ouvre alors de nouveaux horizons et on sent l'auteur admiratif de l'émancipation de sa mère dans un environnement encore très conservateur et misogyne, une femme qu'il voit voter, apprendre à conduire, ouvrir un compte en banque, fumer (en cachette ... il faut tout de même encore se protéger du qu'en dira-t-on) et revendiquer son indépendance.

C'est une jolie évocation de la société de la fin des années 1950 et du début des années 1960, à la fois très proche et très lointaine, une petite remise dans le contexte de l'époque avec un coup de projecteur sur la province alors qu'appoche le cinquantenaire de mai 1968 et un bel hommage à des parents, plus particulièrement à la mère. 

Un livre court, bien écrit et vite lu ravivant un souffle d'optimisme et de liberté qui fait du bien dans la morosité ambiante et auquel on peut facilement s'identifier quand on a touché cette période.  

Titre : La liberté de ma mère
Auteur : Jean-Michel Apathie
Première édition : 2018

lundi 2 avril 2018

Le livre des Baltimore / The Baltimore boys de Joël Dicker


Marcus Goldman, auteur à succès, s'est retranché en Floride pour se lancer dans l'écriture de son nouveau livre, un roman qui revisite son enfance et "le Drame" qui a marqué une rupture alors qu'il était jeune adulte, entre un passé de rêve au sein du "gang familial" des "Goldman" et l'écrivain qu'il est devenu aujourd'hui ; c'est le moment de liquider certaines affaires familiales et personnelles et de régler ses comptes avec les fantômes du passé. Lui, fils unique de la branche des "Goldman-de-Montclair", famille moyenne du New Jersey et le reste de la bande, les flamboyants cousins "Goldman-de-Baltimore", composé du chétif mais brillant Hiller et de son alter égo co-opté par la famille, Woody au grand coeur, ardant défenseur des faibles. Une admiration sans limite pour un oncle et une tante à qui tout réussi, des parents plutôt compréhensifs le confiant régulièrement à leur garde et Alexandra, une fille magnifique dont ils sont tous amoureux ... Des liens apparemment indissolubles marqués par la complicité et la fraternité, mais finalement tiraillés par la jalousie et une réalité pas tout à fait conforme aux perceptions, brisés par "le Drame" autour duquel tournent tous les chapitres du livre avant de nous y conduire ... enfin !

Bon alors ... après cette lecture, comment dire et traduire mon sentiment ?

D'abord, j'ai très longtemps hésité à ouvrir ce livre parce que j'avais lu La vérité sur l'affaire Québert qui avait circulé dans un de mes clubs de lectrices et que si j'en avais aimé la lecture à l'époque, je n'en ai finalement gardé que le souvenir d'un bouquin facile et agréable à lire dont je me suis empressée d'oublier l'histoire et les personnages, manquant d'un intérêt particulier qui m'aurait sans doute permis de les fixer.
Alors que Joël Dicker sort son troisième volume avec le personnage récurrent de Marcus Goldman [La disparition de Stéphanie Mailer] et que j'avais envie de lire quelque chose d'un peu plus "léger", j'ai quand même fini par me décider à ouvrir Le livre des Baltimore pour respecter l'ordre des parutions ... mais enchaîné après plusieurs lectures particulièrement fortes, l'ouvrage détonne trop alors qu'en ressort le même sentiment, celui d'un livre facile à lire avec une certaine compulsion à tourner les pages pour une histoire qui finalement n'a pas grand intérêt et dont je sais déjà qu'il ne restera bientôt pas grand-chose. Cette fois, le style et l'écriture m'ont également gênée avec quelques passages on ne peut plus convenus et gnan-gnans, une approche parfois simpliste et naïve et beaucoup de répétitions agaçantes avec sans arrêt "ce Drame" qui sert de pivot de référence pour des allers-retour dans le temps entre les différents chapitres, sans arrêt mentionné mais qui n'est pas dévoilé avant d'avoir lu plus des trois-quart du livre (on le sait ... on l'attend ... on prend le lecteur un peu pour un c...). Quant aux personnages, ça tourne parfois franchement à la caricature, surtout les "méchants" et au genre "tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil" pour les autres ... 

Alors voila, sans doute vais-je être étiquetée "intello" mais dans mes petites classifications personnelles j'ai fini d'associer Joël Dicker à "la clique Musso et Levy", auteurs de best-sellers (on ne peut pas leur enlever ça), des livres "page-turner" (Je m'y laisse prendre si je tombe dedans) qui ne me satisfont pas parce qu'il ne m'en reste souvent pas grand chose une fois refermés, sinon cette impression de "vent" aux relents d'eau de rose. À lire pour ce qu'ils sont, en toute connaissance de cause, un divertissement en guise de courant d'air, idéal pour les vacances et ne pas se prendre la tête ...

Titre français : Le livre des Baltimore
Titre anglais : The Baltimore Boys
Auteur : Joël Dicker
Première édition : 2015

dimanche 25 mars 2018

Une vie entière / A whole life de Robert Seethaler


Un titre qui annonce la donne : une vie, une vie entière ...
Celle d'un individu quasi insignifiant, Andreas Egger, homme de peu de mots, sans éducation, dont le déroulé suit celui des transformations du 20ème siècle. Batard "recueilli" à quatre ans dans une ferme des montagnes d'Autriche par un oncle qui l'exploite comme une bête de somme et l'estropie, la majorité venue, Andreas relève la tête pour tracer son propre sillon. Balloté par le destin, illuminé d'un grand amour brisé par la cruauté des éléments, il travaille à la constructions des premiers téléphériques et participe aux mutations des massifs alpins dont la vocation agricole est progressivement remplacée par les loisirs et le tourisme. Une époque également marquée par la seconde guerre mondiale à laquelle Andreas ne se soustrait pas et qu'il traverse comme les autres étapes de sa vie. Un monde qui change, un homme de peu de biens et de peu de besoins, qui s'adapte et traverse le temps, jour après jour ...

J'avais aimé Le Tabac Tresniek / The Tobacconist et Une vie entière / A whole life ne m'a pas déçue, au contraire, je suis encore sous l'émotion créée par la plume de Robert Seethaler et la puissance d'évocation qu'elle suscite. On aime le personnage d'Andreas, sa simplicité, son humanité, sa capacité à faire face même à ce qu'il y a de plus douloureux, son aptitude à saisir les petits bonheurs de la vie quand ils se présentent ... Un personnage ancré dans le temps sans que celui-ci n'ait d'emprise sur lui, presque un ermite des temps modernes qui observe et va toujours de l'avant en ne gardant que l'essentiel et le minimum, sans jamais s'apitoyer, porté par une sorte de philosophie intérieure, qui n'a pas besoin de mots et de fioritures inutiles. Une écriture sensible, juste, forte, poétique, un très, très beau livre, incontournable, à lire absolument !

Titre anglais : A Whole life
Titre français : Une vie entière
Auteur : Robert Seethaler
Première édition : 2014

Extraits du texte :
- He thought slowly, spoke slowly and walked slowly ; yet every thought, every word and every step left a mark precisely where, in his opinion, such marks were supposed to be.
- Then he would think about his future, which extended infinitely before him, precisely because he expected nothing of it. And sometimes, if he lay there long enough, he had the impression that beneath his back the earth was softly rising and falling, and in moments like these he knew that the mountains breathed. 
- Scars are like years, he said : one follows another and it's all of them together that make a person who they are. 
- "it's a messy business, dying," he said. "As time goes on there's just less and less of you. It happens quickly for some; for others it can drag on. Starting from birth you keep losing one thing after another: first a finger, then an arm, first a tooth, then a whole set of teeth, first one memory , then all your memory, and so on and so forth, until one day there's nothing left. Then they chuck what's left of you in a hole and shovel it in and that's your lot."  
- little by little the black cloud of confused, despairing thoughts that shrouded his heart dissolved in the mountain air, until nothing was left but pure sorrow. 
- When someone opens their mouth they close their ears (...). Instead of talking, he preferred to listen to these people, whose breathless chatter revealed to him the secrets of other fates and opinions. People were evidently looking for something in the mountains that they believed they had lost a long time ago. He never worked out what exactly this was, but over the years he became more and more certain that the tourists were stumbling not so much after him but after some obscure, insatiable longing.

vendredi 23 mars 2018

Le tabac Tresniek / The Tobacconist de Robert Seethaler


Vienne, Autriche, 1937-1938.
À peine dégrossi, le jeune Franz Huchel  quitte sa mère, son lac et ses montagnes de Haute-Autriche pour entrer en apprentissage à Vienne, chez Otto Tresniek, buraliste, unijambiste, ancien combattant. Sous le regard bienveillant mais exigeant d'Otto, perché sur un tabouret, Franz découvre son nouveau métier : le tabac, la presse qu'il lui faut lire - et lui permet de se mettre rapidement à la page d'une l'actualité de plus en plus tendue - et les clients de toutes origines parmi lesquels, le prestigieux professeur Freud. C'est d'ailleurs vers lui qu'il va se tourner pour parler de ses affaires de coeur après sa rencontre d'Anezka, jeune bohémienne artiste de cabaret. Une amitié complice et respectueuse se développe alors avec le psychanaliste vieillissant et malade. Mais après l'Anschluss, la vie telle que Franz l'a découverte à son arrivée à Vienne est irrémédiablement bouleversée, impactant tout son entourage, mais pas sa droiture ...

Un roman initiatique avec une galerie de personnages issus pour la plupart des milieux populaires, forts et attachants, des scènes et des dialogues parfois très drôles et un récit rempli d'une certaine douceur malgré la noirceur sous-jacente de plus en plus présente. On se laisse prendre et conduire par cette histoire en pied de nez qui rappelle par certains côtés la montée dramatique d'Inconnu à cette adresse de Katherine Kressman Taylor.
La naïveté initiale de Franz et sa simplicité n'en font pas un imbécile, au contraire, vif et curieux, c'est un "pur" ouvert à la vie et aux autres, sensible à l'injustice, qui ne cède ni à la peur ni aux intimidations. J'ai aimé sa relation respectueuse avec Otto, sa complicité et sa roublardise pour attirer l'attention de Freud ainsi que l'amitié improbable qu'il développe avec lui, ses échanges épistolaires avec sa mère, d'abord très superficiels, ceux d'un bon petit garçon, puis beaucoup plus profonds lorsqu'il prend de la maturité, ses tatonnements amoureux et ses interrogations sur Anezka et surtout, sa profonde intégrité à contre-courant de l'air du temps.

Un coup de coeur si bien que j'attaque maintenant Une vie entière / A whole life du même auteur.

Titre anglais : The Tobacconist
Titre français : Le tabac Tresniek
Auteur : Robert Seethaler
Première édition : 2012

Extraits du livre :
- It's not usually the truth that people remember; it's just whatever's yelled loudly enough or printed big enough. 
- We don't come into this world to find answers, but to ask questions. We grope around, as it were, in perpetual darkness, and it's only if we're lucky that we sometimes see a little flicker of light. And only with a great deal of courage or persistence or stupidity - or, best of all, all three at once - can we make our mark here and there, indicate the way ! 
- How many farewells can a person bear, he thought. Perhaps more than we think. Perhaps not even one. Nothing but farewells wherever we stay, wherever we go : we ought to be told this.
- You know it's a funny thing : the longer the days get, the shorter life feels. It's a contradiction, but that's the way it is. So I ask you : what do people do to make their lives longer and their days shorter ? They talk. They talk, chatter, gossip, tell stories, and they do it practically non-stop. And even if you've finally found a bit of piece and quiet - in church, say, or better still, the graveyard - what do you know : another person starts up in Heaven, or under the earth : always somebody mouthing off (...) but nobody knows anything. Nobody knows what they're talking about. Nobody's in the picture. Nobody has a clue.

dimanche 18 mars 2018

Kinderzimmer de Valentine Goby


Ancienne déportée, Suzanne témoigne régulièrement dans les lycées avec un discours plus ou moins rodé jusqu'au jour où une élève la coupe pour lui poser une question sur la façon et le moment où elle a "compris" une situation qui n'avait pas d'existence préalable et pour laquelle elle n'avait pas encore de  mots. Pour esssayer de fournir une réponse le plus juste possible, Suzanne / Mila de son nom de résistante, déroule son histoire telle qu'elle l'a vécue, comment la réalité de Ravensbrück s'est emparée de son existence en 1944 alors que déportée "politique", elle cachait en elle un secret, une grossesse qu'il fallait taire, comme un symbole personnel supplémentaire de résistance, de survie et d'espoir. Une réalité qui commence après un voyage sans frontière "vers l'Allemagne" quand elle quitte un wagon pour un baraquement de mise en quarantaine, avec la découverte d'une nouvelle langue, celle des camps brassant et unifiant sous la terreur des femmes venues de toute l'Europe.  

Un récit poignant et glaçant qui plonge le lecteur dans la réalité quotidienne des camps, "de l'intérieur" : la perte des repères, de l'identité et de la dignité à travers l'uniformisation, la coupe des cheveux, le rituel cruel de l'appel et du comptage, la faim et le froid qui rendent fou, la saleté et la vermine, la déchéance, les maladies, les sélections et les disparitions, les coups de feu et les fours, etc. avec malgré tout, le besoin de vivre et des actes de solidarité qui permettent de résister et de tenir. Dans ce monde effroyable aux perspectives de plus en plus réduites, Mila réussi à mener sa grossesse à terme et met au monde un fils qui lui ouvre les portes de la Kinderzimmer, la nursery du camp où malheureusement, ne s'arrêtent pas les limites de l'enfer ...

Au travers d'un roman et du récit de son personnage, Valentine Goby nous fait vivre l'inconcevable, la déshumanisation poussée à l'extrême, la transmutation de femmes en "stücks" (pièces/morceaux) interchangeables et sans valeur, dans un endroit où l'innommable et l'impensable peuvent librement prendre forme. Une histoire à valeur de témoignage, au service du devoir de mémoire. Un voyage au bout de l'enfer, puissant et violent, choquant et dérangeant : coeurs sensibles s'abstenir. 
 
Titre : Kinderzimmer
Auteur : Valentine Goby
Première édition : 2013

mercredi 14 mars 2018

Les loyautés de Delphine de Vigan


Hélène est enseignante de SVT dans un collège et professeur principal de la classe de Théo et Mathis. Enfant, elle a été maltraitée et battue par son père alors aujourd'hui, c'est avec une sensibilité exacerbée qu'elle s'inquiète de l'attitude de retrait de Théo qui semble dériver et dont elle perçoit les "signes" de détresse.

Théo est un enfant de 12 ans 1/2, presqu'un adolescent. Ses parents ont divorcé et se partagent sa garde depuis plusieurs années, une semaine chez son père, l'autre chez sa mère, à lui d'assurer la transition et de trimballer son sac de l'un à l'autre maintenant qu'il est assez grand. Ses parents ne se parlent plus du tout : sa mère, aigrie, préserve les apparences mais n'arrive pas à cacher son amertume, ne sait plus l'écouter et lui montrer qu'elle l'aime ; son père est de plus en plus déconnecté, en pleine dépression et tous deux font peser un poids bien trop lourd à porter sur les épaules de Théo qui s'est mis à boire, de plus en plus, pour oublier et s'évader. 

Mathis, c'est le seul copain de Théo avec qui il partage ses expérimentations de plus en plus dangereuses, toujours là malgré ses réserves intérieures, fidèle et loyal. 

Cécile enfin, mère au foyer de plus en plus désabusée, un peu paumée, la maman de Mathis qui s'inquiète pour son fils alors que les rouages de son couple semblent de plus en plus défaillants et menacent l'intégrité familiale.

On passe de l'un à l'autre. Hélène n'en fait-elle pas trop et son élève est-il ou non véritablement en danger ? Pourquoi Théo joue-t-il avec le feu et à quoi cherche-t-il à échapper ? Jusqu'où tiendra l'amitié de Mathis et de Théo ?
La loyauté des uns envers les autres est mise à l'épreuve, dans les différents rapports de la vie qui les relient, l'enseignante et l'élève, la mère et le fils, le fils et le père, l'épouse et le mari, les deux amis, etc.
Jusqu'où peut-elle aller cette loyauté, sans trahir, quand nait le véritable danger ?

Du Delphine de Vigan "pur jus" : un sujet dur abordé avec justesse et réalisme dans un texte et une histoire auxquels on se laisse prendre. Un nouveau livre "dénonciation / prise de conscience" des maux cachés de la société, de la difficulté de les percevoir et de les traiter.
Pas gai-gai (mais avec Delphine de Vigan, on n'est pas vraiment surpris), efficace et bien écrit. 

Titre : Les loyautés
Auteur : Delphine de Vigan
Première édition : janvier 2018