lundi 10 décembre 2018

Le dernier gardien d'Ellis Island de Gaëlle Josse


New York, novembre 1954.

Bientôt, le centre d'immigration d'Ellis Island fermera définitivement ses portes. Scrupuleux, son directeur rempli les ultimes vérifications et missions qui sont les siennes avant de rendre les clés. Profitant de ses derniers jours sur l'île, ce "dernier  gardien de l'île" se confie (voire se confesse) au papier pour raconter son histoire liée à celle du centre dans lequel il officie depuis presque un demi-siècle. Un destin à peine illuminé par l'amour de son épouse Lisa, assombri par le poids de la culpabilité liée au cas de Nella, l'immigrante italienne dont le souvenir pèse sur sa conscience, une vie finalement assez mécanique, vide et lugubre à travers toute la première moitié du XXème siècle ... 

Le cadre d'Ellis Island est un prétexte plus qu'un sujet parce que le roman reste toujours centré sur son personnage qui traine sa petite vie de fonctionnaire solitaire consciencieux (mais non sans un terrible écart d'abus de pouvoir) avec ses aspects rébarbatifs qui en font un simple pion/rouage du système auquel il appartient. Une existence finalement d'une lourde et grande tristesse et un personnage insipide auquel il est plutôt difficile de s'attacher si bien que la conclusion arrive de façon assez naturelle et inévitable, comme évidente.

Pas gai-gai mais un bel exercice de style, cohérent, et qui rend peut-être l'âme de ce lieu de passage terrible qui a marqué l'histoire des Etats-Unis et des millions d'immigrants qui y ont transité.

Nota : quelques anecdotes "historiques" intéressantes à glaner au passage comme par exemple celle du photographe à qui l'on doit pas mal de portraits - posés/imposés - présentés dans le musée mémorial ouvert aujourd'hui aux visiteurs d'Ellis Island. 

Titre : Le dernier gardien d'Ellis Island
Auteur : Gaëlle Josse
Première édition : 2014

samedi 8 décembre 2018

Les mots entre mes mains / The words in my hands de Guinevere Glasfurd

Pays-Bas, 1635-1640

Jeune fille intelligente sans moyens, Héléna est placée comme servante dans la maison d'un libraire-logeur d'Amsterdam chez lequel elle va rencontrer René Descartes. Une relation va naître entre le mathématicien-philosophe proche de la quarantaine en recherche d'anonymat et la jeune fille auto-éduquée à la lecture et à l'écriture ...

Entièrement romancée et racontée au travers des yeux d'Héléna, l'histoire n'en est pas moins basée sur des faits réels récapitulés à la fin du livre pour permettre au lecteur de faire la part des choses. Un premier roman très réussi, plein de sensibilité qui permet de donner vie et humanité à ce que la relation entre Héléna et Descartes a pu être. Un roman dans lequel Descartes n'est que le personnage secondaire pour laisser le devant de la scène à Héléna , personnage apparaissant très moderne pour son époque dans son désir d'éducation et sa volonté d'émancipation. Une histoire d'amour avérée mais méconnue et cachée à une époque charnière entre obscurantisme et lumières où pèse le poids de la religion et du qu'en dira-t-on tant sur le plan social que celui des idées.

On se laisse séduire et emporter par ce personnage féminin relégué par l'histoire dans l'ombre de l'illustre penseur mais qui prend ici une dimension d'héroïne. La lecture est facile et fluide, les personnages secondaires intéressants tout comme la remise en contexte de l'époque, bref, un p'tit coup de coeur de fin d'année !

Titre original : The words in my hand
Titre français : Les mots entre mes mains
Auteur : Guinevere Glasfurd
Première édition : 2016

samedi 1 décembre 2018

La tête du lapin bleu de Wendall Utroi


Depuis qu'elle a rencontré Léo et malgré les pressions familiales de parents qui n'ont jamais supporté leur mariage, Ava vit dans un cocon d'amour avec son mari et leurs jumeaux Rose et Kevin. Les parents d'Ava regrettent que leur fille aie abandonné trop jeune ses études et toute idée d'indépendance alors que la mère de Léo, veuve, n'a jamais approuvé cette belle-fille qui lui a volé son fils.
Cela ne les empêche pas de mener une vie apparemment heureuse, bien tranquille et sans nuage jusqu'au jour où tout bascule d'un coup avec une violence effroyable qui emporte avec elle insouciance et certitudes. Débute alors la descente aux enfers d'Ava confrontée à un choix cornélien, à la culpabilité, au deuil, à la trahison qui affectent sa santé mentale et vont la conduire au bord du gouffre puis sur la route de la marginalisation malgré une certaine volonté de survivre pour préserver la part d'amour qui lui reste.

Le récit d'une vie qui se décompose et se recompose en s'éffilochant, touchant au relationnel et à l'émotionnel. On suit cette femme brisée qui se raccroche à ce qui lui reste, se bat, s'isole, se perd et sombre. Ce n'est pas gai-gai et plutôt féroce. On a parfois envie de secouer ce personnage qui certes montre une volonté de se battre mais dont l'esprit vascillant lui fait prendre des décisions en dépit d'un bon sens perdu.

Une lecture prenante qui fait vibrer la fibre émotionnelle du lecteur témoin d'une histoire-choc poignante même si on n'est pas toujours convaincu par la tournure que prennent les choses.

Un auteur en auto-édition qui semble faire son chemin avec déjà 6 livres à son actifs, tous plutôt bien notés sur Babelio, à ne surtout pas sous-estimer !

Voir aussi :   
Comme un phare dans la tourmante

Titre : La tête du lapin bleu
Auteur : Wendall Utroi
Première édition : 2018

samedi 24 novembre 2018

La maison aux esprits / The house of the spirits d'Isabel Allende


Dans un pays qui n'est pas nommé - mais que tout lecteur averti sait être le Chili - sur trois générations, la saga d'une famille qui traverse le XXème siècle.
Le pivot et témoin de l'histoire, c'est Esteban le patriarche qui fut d'abord un jeune homme issu de pas grand chose mais dont la hargne lui a permis de faire fructifier un domaine agricole à l'abandon, une fortune, une réputation et des ambitions politiques. Beaucoup plus singulière et semblant flotter entre deux mondes, celui du réel et celui des esprits, sa femme Clara est la seule qui arrive le tempérer. Une famille très particulière avec des personnalités fortes et variées, des destinées relativement atypiques et touchantes, la dernière étant celle d'Alba, la petite fille adorée du patriarche engagée pour l'avenir révolutionnaire du pays ...

Une saga très intéressante, très bien écrite, avec des personnages forts, riches et singuliers, qu'on déteste pour les uns ou qu'on adore pour les autres. Des vies qui permettent de traverser les époques, les régions et les différents milieux sociaux. Un soupçon de magie. La recette est vraiment réussie pour ce livre d'Isabel Allende (nièce de Salavdor Allende), considéré comme un classique de la littérature sud américaine.
Une fresque romanesque envoutante permettant de découvrir les grands mouvements de l'histoire et de la société (relativement) contemporaine chilienne, j'ai beaucoup aimé.  

Titre français : La maison aux esprits
Titre anglais : The house of the spirits
Auteur : Isabel Allende
Première édition : 1982

mardi 20 novembre 2018

Portraits de Bangkok d'Alexis Thuaux


"Portraits de Bangkok / Bangkok par ceux qui y vivent" fait partie d'une série de livres qui permettent d'aborder les villes auxquelles ils sont dédiés au travers d'une douzaine de portraits d'expatriés aux profils variés : couple mixte, expatrié, étudiant, francophile, hommes, femmes, etc. Chaque chapitre est dédié à l'un de ces portraits qui se terminent par les "bons plans" de la personne qui est présentée, avec quatre rubriques : restaurants, hotels, visites, shopping.

Une approche différente des guides touristiques pour découvrir une ville que ce soit dans le cadre d'une expatriation, d'une simple visite touristique ou même par simple curiosité. Les portraits ont une certaine intemporalité, les bons plans un peu moins lorsque l'édition commence à dater surtout dans les villes asiatiques où tout change très rapidement.

Ici, une édition pas trop ancienne qui offre une bonne introduction à Bangkok ! 

Titre : portraits de Bangkok
Auteur : Alexis Thiaux
Première édition : 2016

jeudi 15 novembre 2018

La tache / The human stain de Philip Roth


Le troisième volume de la "trilogie américaine" de Philip Roth amène son personnage-écrivain Nathan Zuckerman à s'intéresser au cas d'un voisin, Coleman Silk, professeur de lettres classiques et  doyen dans une petite ville de Nouvelle-Angleterre, qui démissionne après avoir été accusé de tenir des propos racistes.
Pour ce professeur sans histoire et respecté, à la vieille de la retraite, il aurait pourtant été facile de se dédouanner en livrant tout simplement un secret qu'il porte depuis des années mais qu'il préfère garder pour lui. Il faut dire que l'image bien polissée  de ce personnage est en réalité entièrement construite et fondée sur un mensonge dont son entourage même le plus proche a toujours tout ignoré, qu'il s'agisse de sa femme, de ses quatre enfants, de ses collègues ou de ses amis.   
Dans l'amérique puritaine de la fin des années 1990, sur fond de scandale Lewinski, le respectueux professeur vit également une liaison toride et une histoire d'amour rocambolesque avec une femme de ménage prétenduement illétrée ...

Philip Roth fait à nouveau preuve d'une remarquable capacité de conteur dans sa façon de dévoiler la complexité de ses personnages pour lesquels il ne faut surtout pas se fier aux apparences afin de pouvoir aller au plus profond chercher leur substantifique moelle, tout en les intégrant dans le contexte de l'époque qui les façonnent. Du grand art !

Voir aussi :
Pastorale américaine / American Pastoral de Philip Roth
J'ai épousé un communiste / I married a communist de Philip Roth

Titre original : The human Stain
Titre français : la tache
Auteur : Philip Roth
Première édition : 2000

samedi 10 novembre 2018

Nos âmes la nuit / Our souls at Night de Kent Haruf


Etats-Unis, une petite ville du Colorado.
Lasse des nuits sans sommeil passées dans la solitude, Adie, veuve, 75 ans, propose à son voisin Louis, veuf lui aussi, de venir la rejoindre dans son lit la nuit pour parler et rompre leur isolement jusqu'au petit matin.

Je me demandais si vous accepteriez de venir chez moi de temps en temps pour dormir avec moi.
(...) c'est justement ce qui est amusant. Apprendre à bien connaître quelqu'un à un âge aussi avancé. Découvrir qu'on aime bien cette personne et s'apercevoir qu'on n'est pas complètement desséché en fin de compte.(...)
Il s'agit de quoi, alors ?
Une sorte de décision d'être libre. Même à nos âges.   

Une drole de proposition et de relation qui va apporter chaleur et humanité dans la vie des deux protagonistes d'abord peu soucieux du qu'en dira-t-on jusqu'à ce que la famille s'en mèle ...

Tout en délicatesse et sans prétention, un très joli livre dont on tourne rapidement les pages en s'attachant aux personnages qui font un bout de chemin ensemble. Avec subtilité, on touche à la question du vieillissement et celle des liens intergénérationnels, au sens de la vie, à l'amour, au bonheur, au poids des apparences et du qu'en dira-t-on. 
Un bon moment de lecture tout simple. 

Titre français : Nos âmes la nuit
Titre anglais : Our Souls at Night
Auteur : Kent Haruf
Première édition : 2016

mardi 6 novembre 2018

J'ai épousé un communiste de Philip Roth


Personnage-écrivain récurrent de Philip Roth, Nathan Zuckerman relate dans ce roman l'histoire d'Ira Ringold dont il était un grand admirateur. Nathan est un adolescent idéaliste lorsqu'il rencontre Ira, un homme déjà mûr, vedette de feuilletons radiophoniques qui le prend sous son aile, l'introduit dans sa sphère intime et entreprend son éducation politique. Témoin privilégié, il faudra du temps à Nathan pour découvrir toute la réalité du parcours d'Ira, ce qui se cache derrière les convictions de façade et le couple de rêve (mais explosif) qu'il semble former avec Eve Frame, ancienne star du cinéma muet.
L'histoire d'un ancien terrassier issus des milieux populaires pauvres de Newark, un temps voyou et  un autre, inscrit au parti communiste ... une adhésion qu'il cachera une fois devenu vedette de radio où il s'est réinventé sous le nom d'Iron Rinn. Mais voilà, alors qu'il se croit à l'abri de la chasse aux sorcières qui ébranle le pays sous l'égide de Mc Carthy, les pressions politiques, la trahison et la jalousie vont venir compromettre le monde qu'il s'était construit...

Un livre dense, remarquablement écrit. La trame se dévoile petit à petit, par couches que l'on retire, en commençant par la façade avant d'aller plus au coeur des choses, vers une vérité plus complexe et plus profonde des personnages. On est à la fois dans la sphère intime et dans le général, tout est parfaitement abordé et décortiqué, aussi bien au plan des petits arrangements de chacun avec sa conscience que du mécanisme implacable du Mc Carthysme.

Un auteur percutant et sans concession sur son pays, qui va au fond des choses et de ses analyses. Une lecture qui n'a pas pris une ride, à lire !

Voir aussi :
Pastorale américaine / American Pastoral de Philip Roth

Titre original : I married a communist
Titre français : j'ai épousé un communiste
Auteur : Philip Roth
Première édition : 1998

lundi 22 octobre 2018

Hillbilly Élégie / Hillbilly Elegy de J.D.Vance


Issu des milieux populaires blancs du midwest américain, l'auteur, jeune avocat de 31 ans, passé par la prestigieuse université de Yale, incarnation de la réussite et du rêve américain revient sur ses origines et son parcours défiant tous les pronostiques compte tenu des cartes qu'il avait en main au départ : des repères familiaux brouillés par une mère certes aimante mais déficiante, droguée, collectionnant les maris, une enfance dans la région des Apalaches marquée par le marasme économique (la "rust belt") et une sociologie de "petits blancs" caractérisée par une bonne dose de fatalisme et une certaine résignation.

Grâce à la présence et à l'intervention de quelques personnages clés qui l'ont "sauvé" pendant son parcours, l'auteur a réussi à prendre 'l'ascenseur social", une chance qui a un prix et n'est pas donnée à tous, ce dont l'auteur a parfaitement conscience. C'est d'ailleurs la raison de son témoignage : en racontant son vécu et en donnant un élairage authentique sur une poche ethnique particulière du pays avec son histoire, ses origines (des racines avant tout irlandaises et/ou écossaises), ses codes familiaux et sociaux, ses (non-)perspectives,etc.

L'ouvrage est donc la biographie d'un "hillbilly" éduqué, capable d'analyser et de prendre du recul sur le milieu duquel il est issu avec ses travers mais aussi ses forces, les écueils qu'il lui a fallu franchir et les renoncements qu'il a du faire. Fort de son expérience, il porte également un jugement sur les politiques publiques menées dans cette "rust belt" (région anciennement portée par les mines et les usines aux politiques volontairement paternalistes) et les raisons pour lesquelles elles ne peuvent pas fonctionner faute d'intégrer les dimensions humaines.

Pas une oeuvre littéraire ni véritablement un plaidoyer politique, ce livre est avant tout un témoignage, particulièrement intéressant pour appréhender la sociologie de ces "petits blancs" à l'heure où certaines dérives de l'Amérique laissent souvent perplexe. 

Titre original : Hillbilly Elegy
Titre français : Hillbilly Élégie
Auteur : J.D.Vance
Première édition : 2016

mardi 16 octobre 2018

Beloved / Beloved de Toni Morrison


Fin du 19ème siècle aux États-Unis, avant et après la guerre de sécession.

Sethe est une ancienne esclave au destin tragique.

Maltraitée, elle avait réussi à fuir le sud et l'esclavage pour s'installer avec ses enfants à la frontière où commençait la liberté avec l'espoir que son mari - dont elle n'a plus jamais eu de nouvelles - la suivrait.

Des années après l'abolition de l'esclavage ses garçons sont partis. Coupée de la communauté locale, elle attend toujours son mari avec sa fille, dans sa maison habitée par d'étranges phénomènes sans doute animés par le passé douloureux qui hante les lieux : il faut dire que peu après son arrivée, dans un geste de désespoir et afin de protéger ses enfants, la jeune femme avait préféré l'infanticide, sacrifier ses enfants plutôt que de les voir repris par un maître abusif.
 
Ce monde un peu étrange et lugubre est finalement bouleversé par l'arrivée de Beloved, un personnage ambigu qui vient apporter un nouveau souffle de vie et exorciser les démons du passés ... mais qui est vraiment Beloved ?

Un roman douloureux qui au delà de l'esclavage traite aussi de la maternité, de l'espoir, de la faute, du deuil, de l'oubli, de la rédemption ainsi que de l'envie ou de la jalousie. Une lecture à plusieurs niveaux qui est loin d'être d'un abord facile, dans sa construction avec notamment des aller-retours dans des temps qui se mélangent parfois, la confusion des sentiments et surtout, le poids de cette histoire si lourde à porter et à surmonter : un récit chargé qui se mérite mais qui laisse une forte impression dans la conscience du lecteur !    

Ce livre serait inspiré d'éléments réels. Il a reçu le prix Pulitzer en 1988 et fait connaitre son auteur qui est également prix Nobel de littérature 1993.

Titre original anglais : Beloved
Titre français : Beloved
Auteur : Toni Morrison
Première édition : 1987
Prix Pulitzer 1988

samedi 6 octobre 2018

Lait et Miel / Milk and Honey de Rupi Kaur


Milk and Honey / Lait et Miel est un recueil de poèmes intimes illustrés de croquis, organisé autour de quatre thématiques qui forment un cheminement : Souffrir, Aimer, Rompre, Guérir.
En 2014, ce petit opus a révélé sa jeune auteur canadienne d'origine indienne parce qu'elle ose aborder avec des mots justes, sans fausse pudeur ou censure ce qui touche au plus intime de la femme dans ce qu'il y a de beau et de laid : l'amour, la sexualité, la rupture, l'abus sexuel et le viol, la féminité, l'humanité qui est en nous, etc.

La poésie ce n'est pas forcément mon truc mais quelque chose m'a attiré et j'ai aimé ce petit livre qui ne m'a pas déçue : les poèmes sont courts et très abordables, sensibles, justes et forts, à lire et relire, d'une traite ou en butinant pour en apprécier toute la saveur de lait et/ou de miel. 

milk and honey is a 
collection of poetry about
love
loss
trauma
abuse
healing
and feminity
it is split into four chapters
each chapter serves a different purpose
deals with a different pain
heals a different heartache
milk and honey takes readers through
a journey of the most bitter moments in life
and finds sweetness in them
because there is sweetness everywhere
if you are just willing to look

- about the book
Titre original : Milk and Honey
Titre français : Lait et miel
Auteur : Rupi Kaur
Première édition : 2014

jeudi 4 octobre 2018

Le Joker / The Bangkok Asset de John Burdett


À Bangkok, le nom de l'inspecteur Sonchaï Jipleecheep a été inscrit en lettre de sang sur le miroir d'une scène de crime peu banale : la victime a eu la tête arrachée à mains nues par un individu à la force surhumaine. L'inspecteur va mener l'enquête non seulement à Bangkok mais aussi au fin fond de la jungle cambodgienne dans un camp militaire secret, laboratoire depuis plusieurs décennies d'expériences psychologiques et physiologiques menées sur d'anciens combattants de la guerre du Vietnam. Derrière tout ça, un complot d'ampleur internationale autour d'un personnage central, le Joker. 

J'avais déjà eu l'occasion de découvrir John Burdett au travers de Typhon sur Hong Kong, ouvrage marquant pour quelques passages particulièrement gores. Avec le Joker (The Bangkok Asset) on reste dans l'ultra violence, plongé dans un monde à la limite de la science fiction et du surnaturel, où règnent la corruption, la drogue et les luttes d'influence dans la course à la domination internationale.

Un thriller qui passe ou qui casse, on aime ou on aime pas ... et moi, cette fois, j'avoue avoir eu un peu de mal à me plonger dans cette histoire qui ne m'a pas tenue en haleine ni vraiment convaincue.

Titre original : The Bangkok Asset
Titre français : Le Joker
Auteur : John Burdett
Première édition : août 2015

mercredi 3 octobre 2018

L'enfant qui mesurait le monde de Metin Arditi


Quand on aime ... Metin Arditi, et de trois !

Après Le Turquetto et La confrérie des moines volants, Arditi nous emmène à Kalamati, une île grecque, à l'époque contemporaine. Nous partons à la rencontre de trois personnages :
Il y a d'abord Eliot, architecte américain d'origine grecque qui porte le deuil de sa fille unique et qui s'est retiré là pour apaiser sa peine en suivant les traces de la disparue au travers des ruines antiques, à la recherche du nombre d'or,
Il y a ensuite Yannis, son petit voisin autiste, enfermé dans son mutisme, qui cherche à donner du sens au monde en l'ordonnant et en le mesurant chaque jour,
Il y a enfin Maraki, la maman de Yannis qui se démène pour concilier son dur métier de pêcheur et le temps qu'elle consacre à son fils.
Et puis il y a cette île de Kalamati dévastée par la crise avec un projet d'hôtel qui pourrait changer la donne économique mais aussi la bienveillance de ses habitants ...
Dans leurs solitudes et en partie grâce à l'histoire des mythes antiques, les trois personnages vont doucement tisser des liens alors qu'autour d'eux se pose la question du développement de l'île avec ses enjeux.

Un livre que je n'avais pas vraiment envie d'ouvrir mais qui s'est révélé être un doux moment de lecture. Une façon intelligente d'aborder la question de l'autisme aussi bien au plan du personnage, dans son monde intérieur, que de son entourage ; un contexte intéressant avec l'évocation de cette Grèce portée par son histoire et ses mythes, malmenée aujourd'hui par les enjeux économiques ; et puis sur un plan plus humain, on aborde la question du deuil, du temps qui passe, du changement ...

L'ordre du monde c'est quand tu es heureux. Même si les choses changent.

Décidemment, j'aime beaucoup la plume de cet auteur qui nous emmène avec un vrai savoir-faire et brio dans des univers à chaque fois très différents, on apprend, on est touché, on se délecte.

Une belle lecture, toute en finesse et en délicatesse !

Du même auteur :
Le Turquetto
La confrérie des moines volants   

Titre : L'enfant qui mesurait le monde
Auteur : Metin Arditi
Première édition : 2016

lundi 1 octobre 2018

La confrérie des moines volants de Metin Arditi


J'ai tellement aimé "Le Turquetto" de Metin Arditi que j'ai immédiatement enchaîné plusieurs autres lectures de cet auteur qui glisse vers mon registre des "valeurs sûres".

Avec la confrérie des moines volants, on part cette fois en Russie, à l'époque stalinienne, pour évoquer la période des persécutions religieuses. En 1937, plus de mille monastères sont fermés, les oeuvres qu'ils contiennent sont pillées, vendues ou détruites par le régime alors que les centaines de milliers de prêtres qui occupaient les lieux sont brutalement et systématiquement exécutés. Quelques uns parviennent à sortir de la nasse et survivent cachés dans les forêts. Pendant cette débacle, un petit groupe de religieux se forme et décide de sauver de la destruction quelques trésors de l'église ...

Par des allers-retours dans le temps et en se basant sur des éléments avérés, l'auteur évoque cette période historique épouvantable ainsi que le renouveau de l'église orthodoxe actuel.
C'est encore une fois bien écrit, douloureux, humain, prenant, intéressant et une excellente lecture selon mes critères personnels !

Encore !

Nota :
Le thème de l'histoire est à rapprocher du moine aux yeux verts d'Oyungerel Tsedevdamba et Jeffrey L.Falt traitant des purges des moines bouddhiques en Mongolie à la même période. 
  
Titre original : La confrérie des moines volants
Auteur : Metin Arditi
Première édition : 2013

vendredi 28 septembre 2018

Le Turquetto de Metin Arditi


Dans ce roman, Metin Arditi raconte le destin du "Turquetto", peintre prodigieux de l'époque de la Renaissance vénitienne (16ème siècle), élève de Titien, dont il ne reste rien de l'oeuvre si ce n'est - peut-être - un seul tableau célèbre dont la signature présente une anomalie chromatique...

L'histoire du "petit turc" commence à Constantinople. Dans cette ville d'obédience musulmane, les perspectives des familles d'origines juives sont limitées, cantonant le père du personnage à un emploi au marché aux esclaves. Habité par le désir de dessiner et de représenter des images qui lui sont interdites dans la ville turque, le jeune homme choisit de s'exiler à Venise lorsque son père est subitement fauché par la mort. Cachant ses origines sous un nom d'emprunt, initié dans les ateliers du grand Titien, il trace alors son propre chemin et fait carrière pour produire quantité d'oeuvres d'inspiration bibliques, plus remaquables les unes que les autres, commanditées par les congrégations de Venise qui se font concurrence. Au sommet de sa gloire et peut-être puni pour une certaine arrogance, il est rattrapé par le destin et doit comparaitre devant les tribunaux de Venise ...

Un roman absolument passionnant, bien construit et bien écrit, en plusieurs tableaux qui évoquent d'abord à merveille la vie grouillante et colorée des ruelles de Costantinople puis les intrigues de Venise, le poids des religions et leur influence dans la production artistique de l'époque, les luttes de pouvoirs. De façon sous-jacente, la question de la filiation est elle aussi évoquée avec subtilité.

Bref, un très très beau livre et un auteur que j'ai eu un vrai grand plaisir à découvrir, je recommande et j'en redemande ! 

Titre original : Le Turquetto
Auteur : Metin Arditi
Première édition : 2011

jeudi 27 septembre 2018

Les sept soeurs / The Seven Sisters de Lucinda Riley (tomes 1 à 4)


À la disparition de leur père, l'énigmatique Pa Salt, six soeurs adoptées aux quatre coins du monde et élevées au bord du lac Léman se retrouvent au château de leur enfance pour recevoir en héritage un indice qui leur permettra de retrouver les traces de leur famille biologique ...  

Chacun des quatre premiers tomes est dédié à une soeur et commence de la même façon, le moment où elles apprennent la disparition de leur père adoré. Les fils se croisent et se décroisent au fur et à mesure que l'on avance dans la saga.
L'histoire de la première des soeurs passe par le Paris bohème d'avant-guerre, le Brésil et l'épopée de la construction du Christ Sauveur de Rio. Pour la seconde, on aborde le monde des grandes courses à la voile mais aussi l'interprétation musicale vituose, en passant par la Norvège. Pour la plus timide et la plus réservée des soeurs, l'histoire nous conduit vers une famille un peu excentrique en Angleterre alors que pour la quatrième, l'auteur nous fait traverser la planète jusqu'en Australie à la découverte du monde aborigène. Des personalités de soeurs très différentes, toutes douées, et autant de pays et de tranches d'histoires à découvrir.

Soyons clairs, cette saga est plus que fortement édulcoré à l'eau de rose et parfaite pour les amateurs de romans sentimentaux mais l'ensemble n'en est pas moins intéressant parce que c'est plutôt bien ficelé, pas mal écrit du tout et puis, cerise sur le gateau, c'est bien documenté et on apprend donc plein de petites choses au passage.

Un ensemble de livres parfaits pour la plage ou pendant ces périodes où l'on a parfois du mal à se plonger dans quelques chose de plus "sérieux", pour se faire du bien sans se prendre la tête !
Alors bien sûr, moi j'attends maintenant la suite et le dénouement pour s'avoir qui est le mystérieux père adoptif et la septième soeur manquante pour complèter la pléiade sous laquelle elles ont toutes été placées, prochain tome en novembre !

Titres originaux en anglais :
Tome 1 - The Seven Sisters
Tome 2 - The Storm Sister
Tome 3 - The Shadow Sister
Tome 4 - The Pearl Sister
Titres français :
Tome 1 - Les sept soeurs
Tome 2 - La soeur tempête
Tome 3 - La soeur de l'ombre
Tome 4 - La soeur à la perle
Auteur : Lucinda Riley
Premières éditions : 2014, 2015, 2016, 2017

mercredi 26 septembre 2018

La purge d'Arthur Nesnidal


Sorte de chronique de la vie d'un étudiant en hypokhagne - la classe, la cantine, l'étude, les enseignants, la pression, les différences sociales, etc.

Soyons clair, je n'ai pas du tout aimé ce livre de la rentrée littéraire 2018, ni sur le fond ni sur la forme. D'un côté, on a un style lourd, alambiqué, surtravaillé et de l'autre une description amère et cassante de l'élitisme des classes préparatoires.
Sans pour autant être le défenseur d'un système qui ne convient pas à tout le monde et dont on peut bien sûr discuter le bienfondé, cette "révolte" et cet "appel de la liberté" sent plus le règlement de compte qu'autre chose ... sans compter que le filon est finalement exploité pour sortir ce livre très critique mais peu constructif, bien dans l'air du temps.

À purger !

Titre : La Purge
Auteur : Arthur Nesnidal
Première édition : août 2018

vendredi 21 septembre 2018

Ali et Nino / Ali and Nino de Kurban Said


Début du 20ème siècle, Azerbaïdjan.
Ali et Nino ont grandi à Bakou, ville cosmopolite de l'empire du Tsar de Russie où se cotoient les religions (musulmans, chrétiens) et les peuples (persans, georgiens, arméniens), un monde flirtant avec la modernité, grouillant, à la frontièe de l'orient et de l'occident. C'est au sein de ce creuset que nait l'amour d'Ali l'aristocrate musulman et de Nino la belle georgienne chrétienne.
Un couple tiraillé dans un monde en déséquilibre, mis à l'épreuve au moment où éclate la première guerre mondiale puis la révolution Russe, événements clés de l'histoire azerbaïdjane, une nation qui se voudrait indépendante alors que les peuples qui la composent en viennent à se déchirer et que les puissances dominantes veulent en prendre le contrôle. 

Un beau livre très intéressant pour le contexte historique que l'on connait peu et la lecon de tolérance. Ce roman écrit en 1936 a gardé toute sa fraicheur et son intérêt, ouvrage unique d'un auteur dont on sait peu de choses, on plonge aux racines des frictions de l'occident et de l'orient, un sujet qui reste totalement d'actualité offrant ici, avec une certaine préscience, un éclairage historique sur le monde actuel.

Les personnages sont attachants, leur amour sincère et pur mais leur destin ne peut que leur échapper parce qu'il n'y a pas de bon choix quand le contexte et les événements dépassent les individus.
Un beau texte de référence que j'ai apprécié et aimé découvrir, parfois qualifié de Roméo et Juliette oriental.

Tiré du texte :
- Here we are, representatives of the three greatest Caucasian people : a Georgian, a Mohammedan, an Armenian. Born under the same sky, by the same earth, different and yet the same, like God's Trinity. European, and yet Asiatic, receiving from East and West, and giving to both. 
- There is a wall between us and the Russians. That wall is the Caucasus. If the Russian win our country will become completely russified. We will lose our churches, our language, our identity. We will become European-Asiatic bastards, instead of forming a bridge between the two worlds.

Titre français : Ali et Nino
Titre anglais : Ali and Nino
Auteur : Kurban Said
Première édition : 1937

mercredi 12 septembre 2018

Un frère de trop de Sébastien Theveny


Pendant l'été 1986, la sortie en mer de Pierre-Hugues, Édouard et Marie-Caroline tourne au drame lorsque l'aîné de la fratrie Lacassagne passe par dessus bord et disparaît.
Trente ans plus tard, alors que le patriarche s'apprête à passer la main de son empire immobilier de la côte d'Azur à ses enfants survivants, il fait appel à un jeune journaliste pour qu'il rédige ses mémoires afin de laisser une trace écrite de son parcours exceptionnel. Au cours de ses entretiens avec les différents membres de la famille et du personnel qui lui est proche, le journaliste en vient à approfondir la question du fils aîné fauché trop jeune au cours d'un été où les tensions familiales, les rivalités et les secrets étaient particulierement vifs si bien qu'il finit par se demander si ce qui a été qualifié d'accident ne cache en réalité pas quelque chose de plus sombre ... 

Un livre publié en auto-édition qui avait attiré mon attention pour ses excellentes revues. Pas mal construit, facile à lire et offrant un bon moment d'évasion dans le cadre niçois contemporain - période des attentats inclus - c'est un thriller à rebondissements qui n'a toutefois rien de véritablement exceptionnel et qui sera par conséquence sans doute assez vite oublié !

Titre : un frère de trop
Auteur : Sébastien Theveny
Autoédition
Première édition : 2017

samedi 9 juin 2018

Pastorale américaine / American Pastoral de Philip Roth


Elle n'est pas d'un abord facile la Pastorale américaine de Philip Roth, la lecture est ardue mais le livre est particulièrement fort sur l'Amérique, le rêve américain et la réalité bien différente qui peut se cacher derrière. Une entrée en matière en forme de coup de poing pour aborder cet auteur emblématique décédé le 22 mai 2018 avec ce roman, prix Pulitzer 1998.

Au cœur de l'histoire, un personnage : Seymour Levov surnommé "le Suédois", petit-fils d'un immigrant juif, archétype de la réussite américaine qui a fait fructifier l'héritage familial, une entreprise de ganterie, représentant de la troisième génération et un homme adulé qui a tout pour lui : le physique, le caractère, la popularité, l'argent, la réussite sur tous les plans. Admiré par tous, il a épousé une ancienne miss New Jersey et renoncé à une carrière dans le sport de haut niveau pour reprendre l'usine familiale, bref, il est l'incarnation du rêve américain.

Dans la première partie du livre, à l'occasion d'une rencontre d'anciens élèves, ce parcours est évoqué avec admiration qu'il suscite par Nathan Zuckerman, un écrivain qui était ami avec le frère de Seymour, moins flamboyant que son aîné.
Dans les deux parties suivantes, le focus va se rapprocher progressivement de Seymour pour dévoiler les souffrances que cache une façade trop parfaite, s'effritant de l'intérieur à cause de Merry, sa fille unique adorée. Au moment d'une adolescence tourmentée, elle s'est en effet engagée contre la guerre du Vietnam et toutes les formes d'exploitations et a fini par poser une bombe dans un vieux magasin de leur village en faisant un mort. Elle a ensuite disparu pendant plusieurs années, en laissant beaucoup d'interrogations qui tourmentent le père qui tente de garder bonne figure mais qui est rongé par cet acte qu'il n'arrive pas à comprendre : qu'est-ce-qui a pu conduire sa fille à de tels extrêmes ? qu'a-t-il mal fait et à quel moment ? sa fille a-t-elle été manipulée ?

Voila sa fille qui l'exile de sa pastorale américaine tant désirée pour le précipiter dans un univers hostile qui est en est le parfait contraire, dans la fureur, la violence, le désespoir d'un chaos infernal qui n'appartient qu'à l'Amérique. 

Pour elle, être américaine, c'était haïr l'Amérique. Mais, lui, il ne pouvait pas plus cesser d'aimer l'Amérique que cesser d'aimer père et mère, ou abandonner tout code de conduite. Comment pouvait-elle détester un pays alors qu'elle n'avait pas la moindre idée de ce qu'il était ? Comment sa propre enfant pouvait-elle s'aveugler au point de vouer aux gémonies le "système pourri" qui avait donné toutes les chances de succès à sa famille ? Comment pouvait-elle traîner dans la boue ses "capitalistes" de parents comme si leur fortune était le produit d'autres génération industrieuses et tenaces ? Trois générations d'hommes, dont lui, qui avaient trimé dans la crasse et la puanteur d'une tannerie.

Un livre avec beaucoup d'instrospection ... 

Telle est la vie extérieure, qu'il mène autant que faire se peut sans changement apparent. Mais elle se double d'une vie intérieure, d'une vie intérieure morbide, hantée par des osessions tyranniques, des pulsions refoulées, des espoirs superstitieux, des imaginations effroyables, des conversations fantasmées, des questions insolubles. 

... couvrant la question du rapport des génération ...

Trois générations. Toutes en ascension sociale. Le travail, l'épargne, la réussite. Trois générations en extase devant l'Amérique. Trois générations pour se fondre dans un peuple. Et maintenant, avec la quatrième, anéantissement des espoirs. Vandalisation totale de leur monde.     

... avec une remise dans le contexte historique des époques du grand-père immigrant aux années 1960, couvrant la grandeur et le déclin de Newark où la première génération s'était installée, les aspirations réalisées, le couple, et aussi des éléments plus anecdotiques mais très documentés sur la production des gants par exemple. La question de l'image est très présente, à plusieurs niveaux, celle du "Suédois", celle de la mère, ancien modèle que l'on réduit souvent à son ancien rôle de reine de beauté, celle du couple, celle de la réalité dans laquelle on choisit de vivre ...

Un vrai morceau d'anthologie, troublant et dérangeant jusqu'à la fin, sans rédemption.
Une découverte d'un auteur à poursuivre,
à suivre.

Titre original : American Pastoral
Titre français : Pastorale américaine
Premier volume de la trilogie américaine
Auteur : Philip Roth
Première édition :1997
Prix Pulitzer 1998

dimanche 3 juin 2018

Amours de Léonor de Récondo


Début du 20ème siècle.
Anselme, notaire de province, a épousé Victoire en deuxièmes noce mais il n'y a pas d'amour dans ce couple, une aversion sexuelle même du côté de la jeune femme alors que son mari n'hésite pas à assouvir sa satisfaction en abusant de Céleste, la bonne. Celle-ci tente de se confier à Huguette, la femme de chambre qui assure l'intendance de la maison mais elle se fait rabrouer avec pour toute recommandation de subir en se taisant mais en gardant la tête haute.
L'équilibre de la maison est chamboulé lorsque Victoire qui n'arrive pas à concevoir découvre que Céleste est enceinte des œuvres de son mari ...

Une histoire qui commence un peu comme un vaudeville pour se développer ensuite de façon beaucoup moins convenue avec une certaine légèreté et même de la musicalité en tissant sur le thème de l'amour, des amours. On retrouve toute la douceur et la finesse de l'écriture de Léonor de Récondo qui est une constante de ses romans alors qu'elle surprend vraiment par l'éclectisme de ses choix de sujets et sa façon si sensible de les développer. Dans ce livre, elle nous offre trois beaux portraits de femmes et deux personnages masculins intéressants dont les émotions, relations et rapport des uns aux autres sont rapportés avec justesse et comme toujours dans leur vérité éblouissante, sans aucun jugement.

Encore un très beau livre de cette plume si douce.

Du même auteur, voir aussi :
Pietra Viva 
Rêves oubliés
Point Cardinal

Titre : Amours
Auteur : Léonor de Récondo
Première édition : 2015

mardi 29 mai 2018

Song of the cuckoo bird d'Amulya Malladi

Dans la baie du Bengale, l'ashram de Tella Meda forme une communauté religieuse vivante autour de son gourou, une femme que les fidèles viennent consulter et solliciter quotidiennement. Les offrandes laissées par les adeptes permettent de faire vivre la collectivité de laissés-pour-compte qui a trouvé refuge auprès d'elle, une orpheline, la fille d'une prostituée, un père qui porte la culpabilité du suicide de sa fille, une veuve, une femme battue qui s'est enfuie, etc. Des personnages pour la plupart considérés par les gens de l'extérieur comme tout en bas de l'échelle sociale, acculés au fond d'une voie sans issue et dont on va suivre l'histoire du début des années 1960 jusqu'au virage du siècle alors que les rapports des uns avec les autres vont évoluer et que chacun porte ses propres rêves et ses espérances dans une Inde qui se transforme.

Ce roman offre une chronique intéressante de l'Inde moderne avec un rappel à chaque début de chapitre des événements historiques marquants de la nouvelle période qui s'ouvre, guerres, élections, assassinats, etc. Beaucoup de personnages féminins variés avec des aspirations différentes, celle qui aurait pu partir mais refuse de quitter les murs de la communauté et le regrettera, celle qui intrigue pour partir mais se retrouve prise au piège de ses manipulations, une gourou qui n'a pas choisi son destin et aurait pu être une simple femme, etc. Des femmes de différentes origines qui changent, murissent, intriguent, aiment, vieillissent et un roman couvrant de nombreux sujets, l'évolution de la condition des femmes, la question des castes, du mariage, de l'autorité, de l'éducation.      

Au final toutefois, j'ai eu plus de mal avec cette histoire qu'avec les trois autres de cet auteur lues et appréciées précédemment. Le rythme et l'écriture m'ont paru moins fluides, sans doute du fait d'un nombre important de personnages auxquels on a parfois du mal à s'attacher. Le livre n'en reste pas moins enrichisssant pour l'éclairage donné à un aspect particulier de la société indienne, cette vie d'exclues dans un ashram, une communauté aux dimensions très humaines.

Du même auteur, voir aussi :
The Mango Season
Une bouffée d'air pur / A breath of Fresh Air
Le foyer des mères heureuses / A House for Happy Mothers

Titre anglais : Song of the cuckoo bird
Pas encore de traduction française
Première édition : 2005

samedi 26 mai 2018

Pietra Viva de Léonor de Récondo

1505.
Ébranlé par la mort mystérieuse d'Andrea, un jeune moine à la beauté solaire qu'il admirait, Michelangelo quitte Rome pour se réfugier pendant six mois aux carrières de Carrare où il supervise le choix des marbres nécessaires à la composition du tombeau du Pape Jules II commandité d'avance par le saint-Père. Avec sa célèbre Pietà, la réputation du sculpteur d'une trentaine d'année est déjà bien établie et respectée de tous. Tout à son obsession de capturer la beauté dans la pierre, le sculpteur n'en est pas moins très tourmenté, notamment lors de ses soirées solitaires à l'auberge avec pour seule compagnie un livre de Petrarque offert par Lorenzo de Medici et la bible d'Andrea qu'il n'ose ouvrir. Progressivement, son séjour au milieu des carriers fera ressurgir des souvenirs enfouis du passé et sera source d'apaisement intérieur grace aux liens de compagnonage qu'il développe avec les ouvriers ainsi qu'avec deux personnages très particuliers. Il y a d'abord Cavallino, individu excentrique atteint de folie douce, et aussi, le tout jeune Michele qui vient de perdre sa mère et dont l'amitié enfantine (non moins pleine de maturité) renvoie au sculpteur sa propre image.

Avec cette lecture d'un troisième roman de Léonor Récondo, je classe sans plus aucune hésitation l'auteur dans la catégorie des "valeurs sûres" pour sa douceur et sa sensibilité d'écriture sans parler de l'intérêt des sujets choisis, très différents dans les trois ouvrages abordés mais toujours riches de la justesse du ton et basés sur les faits réels. Ces livres ont quelque chose de transcendants, on est plongé dans une sorte de voyage intérieur au plus profond de l'âme des personnages tout en restant subtilement connecté aux réalités qui les entourent, ici le monde des carrières de Carrare. Il y a également dans ce roman toute une dimension poétique avec un appel aux cinq sens qui font ressurgir les souvenirs de la mémoire du sculpteur ainsi qu'une dimension historique sur la composition de l'une de ses oeuvres majeures réalisée en pointillé tout au long de sa vie, bref un ouvrage tout à la fois délicat, intelligent et bien ficelé.

Excellentissime, à lire !

Nota : ce livre m'a rappelé celui de Mathias Enard, Parle-leur de bataille, de rois et d'éléphant où l'on découvre le voyage de Michel Ange en 1506 à Constantinople pour concevoir un pont, un épisode de la vie du sculpteur lui aussi basé sur des éléments historiques.

Du même auteur, voir :
Rêves oubliés
Point Cardinal

Titre : Pietra Viva
Auteur : Léonor de Récondo
Première édition : 2013

lundi 21 mai 2018

The house of Unexpected Sisters d'Alexander McCall Smith

Fidèle à la série des enquêtes de Mma Ramotswe d'Alexander McCall Smith, je me suis plongée dans le 18ème volume qui vient de paraître, The House of Unexpected Sisters. On y retrouve notre bonne Mma Ramotswe et sa famille, son mari mécanicien J.L.B. Matekoni et leurs enfants adoptés Motholeli et Puso, son assistante Mma Makutsi et les autres employés que compte l'agence de détective, M.Polopetsi enseignant la chimie à mi-temps et Charlie, le jeune apprenti mécanicien un peu frivole devenu assistant détective.

Cette fois, l'équipe va enquêter sur le cas d'un licenciement pour faute grave qui parait au premier abord abusif, celui d'une employée d'un marchand de mobilier de bureau qui aurait insulté un client après huit ans de bons et loyaux services sans aucune faute. Évidemment les choses ne sont pas aussi évidentes qu'elles le semblent et notre équipe finit par découvrir que ce renvoi cache un complot plus complexe qui menace indirectement Mme Makutsi et dans lequel est impliqué l'impitoyable et ambitieuse Violet Sephotho.

Dans le même temps, Mma Ramotswe va mener une enquête qui la perturbe, sur une infirmière qui porte le même nom qu'elle ...  

Toujours autant de légèreté et de fraîcheur portées par ce vent venu d'Afrique ... Une évocation attendrissante du Botswana au travers de ces personnages pittoresques emprunts de tradition dans un monde qui se modernise alors que se poursuit le cours de leur vie. 
Une petite parenthèse de lecture sans prétention que j'attends et me réserve chaque année afin de retrouver ma bonne Mma Ramotswe, fille d'Obe et première femme détective privé du Botswana !

Voir aussi :
Precious and Grace

Titre anglais : The House of Unexpected Sisters
Série No 1 Ladies' Detective Agency - 18ème volume 
Pas encore de traduction française
Auteur : Alexander McCall Smith
Première édition : 2018

jeudi 17 mai 2018

Le voile de Téhéran / The book of Fate de Parinoush Saniee


Mon père et mes frères m'ont sacrifiée à l'idée qu'ils se faisaient de leur honneur, mon mari m'a sacrifiée à son idéologie et à ses grands projets, et j'ai payé le prix des gestes héroïques et du devoir patriotique de mes fils. 
 
Massoumeh est iranienne, elle raconte son histoire qui traverse les époques sur une cinquantaine d'année.
Le récit commence à la fin des années 60 lorsque, jeune provinciale studieuse, elle s'installe avec sa famille à Téhéran alors que le pays est encore le royaume du Shah. L'adolescente arrive à convaincre son père de la laisser fréquenter le lycée où elle noue une amitié indeffectible avec une autre jeune fille issue d'une famille plus progressiste que la sienne. Mais pour avoir échangé quelques regards jugés malvenus avec un jeune étudiant pharmacien, ses frères et sa famille vont l'enfermer puis lui imposer un mariage auquel elle se soumet. Son mari se révèle être un militant communiste révolutionnaire ; tout à sa cause, celui-ci incite la jeune femme à s'émanciper et la laisse se débrouiller sans s'impliquer dans la vie familiale même après la naissance d'un puis de deux garçons. Pour élever ses enfants, Massoumeh va tout assumer, prendre un travail, reprendre des études, tout organiser et gérer à la maison. Alors que les époques changent et que le regard des autres est le reflet changeant des circonstances, il lui faut s'adapter et persevérer sans jamais faillir. Une vie de femme forte, intelligente, dévouée, intègre dans un monde malmené par l'histoire, instable et dominé par les hommes et l'idéologie.    

J'ai compris alors que nous sommes beaucoup plus résistants que nous le croyons. Nous nous adaptons peu à peu à l'existence que nous sommes obligés de mener, et notre rythme de vie finit par être en phase avec le volume de tâches à accomplir. 

Une lecture passionnante en forme de saga qui serait en grande partie autobiographique, couvrant toute l'histoire contemporaine de l'Iran, du régime du Shah à la révolution et aux islamistes. Un beau témoignage de femme et de mère qui au delà de l'amour qu'elle donne à ses enfants sait les éduquer en cherchant à leur donner des armes face à l'idéologie, la manipulation et le totalitarisme, en favorisant leur curiosité, la réflexion, l'ouverture d'esprit et leur individualité.

 L'idéologie pure est un piège, elle engendre des préjugés et des a-priori, elle fait obstacle à la réflexion et aux opinions personnelles. Et surtout, elle transforme les gens en fanatiques incapables de faire la part des choses.

Massoumeh est un personnage attachant qui garde toujours une part de l'adolescente qu'elle a été en parvenant pourtant à se transformer en véritable combattante du quotidien pour tout assumer envers et contre tout.

Un livre prenant et agréable à lire même si le cours des choses ne suit pas toujours celui qu'on souhaiterait pour cette héroïne anonyme qui endosse tous les rôles, fille, soeur, amie, épouse, belle-fille, mère, étudiante, employée, amoureuse, belle-mère, etc. Un magnifique portrait de femme dans un monde dominé par les hommes et une belle démonstration de l'importance du rôle de l'éducation face aux préjugés et au totalitarisme.    
 
Titre français : Le voile de Téhéran
Titre anglais : The Book of Fate
Auteur : Parinoush Saniee
Première édition : 2003

lundi 14 mai 2018

Rêves oubliés de Léonor de Recondo


 Nous avons réussi à sauvegarder l'essentiel : l'amour et la confiance qui nous lient les uns aux autres.

En 1936, Aïta, Ama, leurs trois enfants, les grand-parents et des oncles doivent fuir précipitamment le Pays basque et l'Espagne en guerre, en laissant tout derrière eux, une entreprise et leur maison d'Irun. Ils se réfugient d'abord à Hendaye puis dans les Landes. Le noyau familial reconstitué et solidaire s'adapte, se réinvente, se protège, et se reconstruit dans un nouveau pays touché à son tour par la guerre alors que pour supporter cet exil, Ama écrit et s'épenche dans un petit carnet, son jardin secret.  

La plume de Léonor de Récondo aborde avec réalisme mais aussi une certaine douceur et beaucoup de délicatesse et de justesse la question de l'exil avec l'histoire de cette famille de réfugiés basques. Elle montre bien la façon dont chacun des personnages fait face et s'adapte en fonction de son âge et de son vécu, tous portés par les liens familiaux et l'amour qui permet de supporter les épreuves, les conditions difficiles, le changement de pays et de statut. Ca ressemble à un deuil avec d'abord le déni et l'espoir du retour puis, avec le temps qui passe, les questions et aussi le constat de l'irreversibilité des choses qu'il faut accepter.

J'avais déjà beaucoup aimé Point Cardinal et ce nouveau livre vient confirmer l'excellente impression laissée par cette auteur qui dégage une grande finesse d'écriture capable de faire ressortir avec pudeur et subtilité le ressenti, l'émotion, les sentiments et toute l'humanité de personnages fragilisés et challengés par l'existence.
  
Titre : Rêves oubliés
Auteur : Léonor de Récondo
Première édition : 2011

dimanche 13 mai 2018

The Mango Season d'Amulya Malladi


Priya a quitté l'Inde à l'âge de 20 ans pour aller étudier aux États-Unis. Sept ans plus tard, elle retourne pour la première fois dans son pays d'origine avec l'intention d'annoncer à sa famille ses fiançailles avec Nick, un jeune américain avec lequel elle partage déjà sa vie. Elle ne sait comment présenter les choses et sait qu'elle va terriblement décevoir ses proches.
De son côté, la famille attendait son retour avec impatience et voudrait profiter de l'opportunité de cette visite pour faire des présentations dans l'espoir de lui trouver un mari ...

Une histoire à dévorer comme les mangues qui sont prétexte à une tradition annuelle, la préparation de conserves par tous les membres de la famille qui se réunissent à cet effet. Alors que rien ne semble avoir changé, il faut que Priya se réadapte aux conditions locales, à la chaleur, à la saleté, au chaos ambiant et aussi et surtout au poids des conventions sociales et familiales.
Malgré ses bonnes intentions, les frictions anciennes refont rapidement surface, notamment dans la relation qu'entretient Priya avec sa mère et puis l'entourage ne semble préoccupé que par une seule chose, le mariage des uns et des autres préalable à l'émergence d'une nouvelle génération. Il y a par exemple celui de l'oncle Arnand qui s'est marié sans l'accord de ses parents à une jeune femme d'une autre région, par amour. Malgré ses efforts pour essayer de s'intégrer, sa jeune épouse en paye les conséquences, ostracisée dans sa belle-famille qui n'a pas apprécié d'avoir été mise devant le fait accompli.
Dans ces conditions, comment Priya, va-t-elle pouvoir faire part de son intention d'épouser un étranger ? Comment choisir entre l'amour de son fiancé et celle de sa famille ?    

Un roman pour plonger au coeur d'une famille indienne contemporaine avec ses problématiques générationnelles, au travers de la vision d'une jeune indienne moderne, éduquée et indépendante qui doit confronter les siens et affirmer sa position. Une jeune femme qui fait le choix d'assumer seule et pleinement l'annonce de cette nouvelle avec une alternance au niveau du récit entre ce qui se passe dans la famille et les échanges téléphoniques et mail avec son fiancé resté aux États-Unis.

Une troisième livre d'Amulya Malladi que j'ai encore une fois beaucoup apprécié, bien écrit et sonnant juste.

Du même auteur, voir aussi :
Une bouffée d'air pur / A Breath of Fresh Air
Le Foyer des mères heureuses / A House for Happy Mother

Titre anglais : The Mango Season
Pas encore de traduction française
Auteur : Amulya Malladi
Première édition : 2004

lundi 7 mai 2018

Vers la beauté de David Foenkinos


Antoine Duris est professeur à l'école des Beaux-Arts de Lyon. Il a décidé de tout quitter et de disparaitre pour se fondre au décor d'une galerie du musée d'Orsay où il a trouvé un poste de simple gardien de salle. Entouré des oeuvres de Modigliani (sur lequel il avait rédigé sa thèse), il tente de s'oublier dans la beauté mais les gens qu'il côtoie ne lui permettent pas de se couper totalement des réalités du monde. C'est ainsi qu'il va nouer un lien avec Mathilde, responsable DRH qui l'a embauché, grace à laquelle il va finir par se secouer et revisiter son passé pour pouvoir se réconcilier avec lui-même. 

Un livre en trois actes pour aborder trois tranches de vie et boucler la boucle, entre Paris et Lyon.

Foenkinos est un auteur que j'aime assez et pour lequel j'ai développé un a priori plutôt favorable après plusieurs livres comme La Délicatesse, les souvenirs ou Charlotte que je garde encore bien en mémoire longtemps après les avoir refermés. Si j'avais aussi dévoré Le mystère Henri Pick, l'histoire n'était toutefois pas du même niveau, moins marquante et sans âme ... avec Vers la beauté, j'éprouve miantenant une vraie grande déception. Certes, c'est un roman facile à lire et joliment écrit mais il reste convenu, sans aller au fond des choses et je n'ai pas réussi à ressentir cette "beauté salvatrice" qui est annoncée et plusieurs fois énoncée sans qu'elle ne soit jamais véritablement perceptible. J'ai une impression de copie baclée et peu soignée dans laquelle les transitions et les basculements son traités de la façon la plus grossière, sans aucune finesse ; on avance parce qu'il faut avancer, par à-coups ou de façon plus poussive et ça ne sonne pas toujours juste, quel dommage !

Titre " Vers la beauté
Auteur : David Foenkinos
Première édition : 2018

mardi 1 mai 2018

Il pleuvait des oiseaux / And the birds rained down de Jocelyne Saucier


Au fin fond de la forêt canadienne, trois vieillards se sont retirés du monde pour vivre en paix et en liberté en attendant une mort qu'ils ne craignent pas.

Ted était un être brisé, Charlie un amoureux de la nature et Tom avait vécu tout ce qu'il est permis de vivre. Une journée après l'autre, ils ont vieilli ensemble, ils ont atteint le grand âge. Ils avaient laissé derrière eux une vie sur laquelle ils avaient fermé la porte. Aucune envie d'y revenir, aucune autre envie que se lever le matin avec le sentiment d'avoir une journée bien à eux et à personne qui trouve à y redire.
À eux trois, ils ont formé un compagnonnage qui avait assez d'ampleur et de distance pour permettre à chacun de se croire seul sur sa planète.  
(...)
Ils s'amusaient d'être devenus si vieux, oubliés de tous, libres d'eux-mêmes. 
(...)
Le grand âge lui apparaissait comme l'ultime refuge de la liberté, là où on se défait de ses attaches et où on laisse son esprit aller là où il veut.  

Dans leur isolement, ils sont épaulés par le gardien d'un hôtel fantôme et un cultivateur de marijuana. Un jour, ils voient débarquer une photographe qui est sur la trace des derniers survivants des "grands feux" qui ont dévasté les forêts canadiennes du début du 20ème siècle ... Un autre jour, ils recueillent Marie-Desneige qui va commencer à vivre avec eux, après une vie volée par un internement forcé ...

Il n'y a pas d'âge pour vivre ou pour aimer et le grand âge n'est pas une fatalité, ce livre en une magnifique allégorie. Des personnages un peu iconoclastes mais non moins merveilleux d'hommes des bois, des ermites et des "sages" qui n'en sont pas parce qu'ils sont avant tout des hommes avec un passé qui n'a plus vraiment d'importance, et qui veulent simplement profiter du temps qu'il leur reste, en pleine nature, sans qu'on leur dise quoi faire. Ils sont touchants, pleins de délicatesse et d'attentions pour la nouvelle pensionnaire qu'ils intègrent à leur groupe, des protagonistes riches de simplicité et de bienveillance, conscients de la mort qui les attend au bout du chemin. Outre sa dimension humaine, le récit permet de découvrir des éléments historiques intéressants sur ces "grands feux" avec, en guise de jeu de piste, un volet artistique imbibé de lumière et d'images du passé.
Et pour ne rien gâcher, le texte, magnifique, évocateur des grands espaces et d'une grande limpidité. Une plume québecoise qui va à l'essentiel et nous emporte en nous enveloppant dans le souffle puissant qu'elle créée, absolument superbe !

Un livre rare, marquant et inoubliable. Multi-primé, tellement bien mérité.   

Titre original : Il pleuvait des oiseaux
Titre anglais : And the Birds Rained Down
Auteur : Jocelyne Saucier
Première édition : 2011
Prix Ringuet, prix France-Québec, le Prix des cinq continents de la Francophonie, Prix littéraire  des collégiens, etc.

mercredi 25 avril 2018

Une bouffée d'air pur / A breath of fresh air d'Amulya Malladi


En Inde.
La jeune Anjali est prête à se marier quand on lui présente Prakash, le beau et jeune sous-officier de l'armée qui devient son époux. Mais son mariage de conte de fées ne tourne pas comme elle l'avait prévu et lorsque, au retour d'une visite à ses parents, son mari oublie de venir la chercher à la gare de Bhopal, sa vie est bouleversée par l'explosion de l'usine chimique d'Union Carbide. Anjali va survivre mais exige de divorcer malgré les stigmates des conventions sociales associées à une telle procédure.
Des années plus tard, Anjali a refait sa vie avec Sandeep mais elle va de nouveau croiser la route de son ancien mari lorsqu'il est posté dans la ville où elle enseigne, une rencontre qui fait ressurgir, pour les uns et les autres, les démons du passés alors que Amar, le fils d'Anjali et Sandeep est gravement malade ... 

Un roman qui nous plonge dans une société indienne encore profondemment traditionaliste où la place des femmes est bien marquée mais dans laquelle l'héroïne a, à un moment donné, plus ou moins réussi à briser les conventions en préservant les apparences. Ce livre est marqué par deux événements de 1984 qui ont ébranlé l'Inde : l'assassinat d'Indira Gandhi par ses gardes Sikhs avec les représailles et la division religieuse qui en ont suivis et bien sûr, l'épouvantable tragédie de l'explosion de l'usine chimique de Bophal portée par Anjali. L'histoire est la sienne mais le point de vue change parfois pour donner voix à Sandeep et à Prakash.

Je me suis laissée emporter par le récit et sa galerie de portraits, le personnage fort d'Anjali qui ne cesse de se heurter aux préjugés et à la tradition règlant la vie indienne en pesant jusqu'au coeur de l'intimité, mais aussi les hommes aux profils parfois totalement opposés sans être pour autant figés, la belle-soeur acariâtre condamnée par sa condition de veuve sans enfant, les parents coincés par le quand dira-t-on, la nouvelle femme de Prakash et le garçon malade.
Une grande finesse et une justesse d'écriture qui nous permettent de bien saisir les carcans de cette société avec des scènes frappantes et très fortes comme celle de la nuit de noce ou celle des parents qui continuent à faire porter "la faute" sur leur fille même après les confessions du gendre qui veut la dédouanner ou encore, celle de l'échange des deux femmes de Prakash sur le marché, la seconde épouse en venant à excuser son mari auprès de la première qui, incroyablement, y trouve alors la libération, etc. 
Il y est question de haine et d'amour, d'apparences, de compassion, de pardon et de rédemption avec au coeur de toute cette histoire, celle d'un enfant malade qui focalise tous ces sentiments et qu'on accompagne en espérant, avec des larmes lorsqu'il réclame une simple bouffée d'air frais.

Après deux livres, je suis vraiment séduite par cet auteur qui combine ce que j'aime dans les livres, un aspect romanesque combiné à la découverte d'éléments d'une culture et/ou de l'Histoire et/ou de questions sociétales. Une bibliographie à suivre.

Voir aussi :
Le foyer des mères heureuses / A House for happy Mothers
 
Titre anglais : A Breath of Fresh Air
Titre français : Une bouffée d'air pur
Auteur : Amulya Malladi
Première édition : 2002

Extraits du livre :
-My parents had been quite clear about that. I had to at least be "BA pass" to get a decent husband, and if I didn't get married a year after I finished the three-year course, I would have to do a master's in a subject of my choice. "Your chances will be better with an MA" Mummy would say. "Better the education, better the husband."
- We both knew why I was dressing up for the birthday party of a two-year-old, but we didn't say anything. It was understood that these things were better left unsaid, in case the match didn't work out. 
- I knew the basics of sex and my mother, despite my protests, had explained the process. Her rules were simple : lie down and let him do whatever he wants to do. "A woman doesn't have to enjoy sex. There is nothing to enjoy really. It is the means to have a baby and men like it," she had said.
- She was a widow, a pariah in society. She was going to live like this for the rest of her life. Nothing was going to change. She was forever going to be a burden to someone. (...) Society forgave widows for their husbands' deaths, but they didn't forgive women like me, who let their husbands go on purpose.    
- It was the curse of the society. The woman was to blame. Always ! If she was raped, it was her fault. If she was beaten, it was her fault. If her husband cheated on her, it was her fault.

mardi 24 avril 2018

La fille des Louganis de Metin Arditi


Sur Spetsos, petite île grecque, la famille Louganis est marquée par les drames et un terrible secret : Aris et sa jeune cousine Pavlina sont en réalité issus du même père. Alors quand Pavlina se retrouve enceinte d'Aris, sa mère l'éloigne de l'île et s'arrange pour que l'enfant soit adopté et disparaisse dès la naissance. Brisée, Pavlina n'aura alors de cesse de le retrouver avant de choisir l'apaisement en s'éloignant de la Grèce et en émigrant vers la Suisse ...

Tous les ingrédients d'une "tragédie grecque" mise au goût du jour dans un décor de rêve, gorgé de soleil et de lumière qu'il faudra toutefois quitter; des ruptures brutales avec des lieux et des êtres qu'on aime; le destin de Pavliva est loin d'être un long fleuve tranquille. De la fillette insouciante à la femme mûre, on va suivre son parcours et ses états-d'âmes en s'attachant et en subissant avec elle les coups du sort, une vie d'épreuves et de déchirures. Un récit fort et sensuel qui décline l'amour sous toutes ses formes. La donne est annoncée dès le départ ; l'histoire est sombre et douloureuse ; on se laisse prendre et aussi toucher par la beauté de l'île de Spetsos et la douceur de ceux qui entourent avec fidélité Pavlina dans sa quète obsessionnelle. Une lecture facile et agréable, on tourne vite les pages ... reste à savoir ce qu'il en restera avec le temps, pas sûre que l'empreinte soit indélébile !

Titre : La fille des Louganis
Auteur : Metin Arditi
Première édition : 2007

dimanche 22 avril 2018

The Refugees de Viet Thanh Nguyen


Après Le Sympathisant / The Sympathizer, Viet Thanh Nguyen nous livre dans The Refugees une série de nouvelles dont les personnages ont pour point commun un lien plus ou moins ténu avec la question des réfugiés du Vietnam au États-Unis. Des histoires qui se développent dans un cadre souvent actuel, le plus souvent dans le nouveau pays d'adoption, parfois dans celui d'origine, toutes influencées par une rupture du passé liée au statut de réfugié. On y croise une galerie de personnages des plus variés : une femme et sa mère hantées par des fantômes du passé, traumatisées par leur expérience de boat people ; un jeune garçon qui a pu se réfugier aux États-Unis où un couple homosexuel de San Francisco le sponsorise et l'accueille en assurant sa sortie du camp et un sérieux choc culturel ; un vieux professeur qui perd la tête et se met à confondre sa femme avec un ancien amour dont elle ne sait rien ; un receveur d'organe reconnaissant mais un peu naïf confronté à un filou qui l'exploite ; la famille dédoublée d'un père, entre Etats-Unis et Vietnam et la rencontre des deux demi-soeurs qui portent le même nom et démèlent les mensonges du passé ; Etc. 

L'aspect "réfugié" est toujours présent mais pas forcément l'élément central de ces histoires qui sont tout simplement des tranches de vies bien observées, bien rendues, parfois même de façon un peu trop "clinique". Des histoires bien léchées mais qui me laissent un peu le même sentiment que le premier livre de Viet Thanh Nguyen : une façon différente et intéressante d'aborder les choses, des textes et des histoires bien écrites et que j'ai globalement bien aimées mais qui ne m'ont pas totalement emportées. Je n'arrive pas à classer ce livre en coup de coeur alors que, malgré tout, j'ai cette envie ambigue d'y revenir et de continuer à suivre l'auteur. 

Du même auteur, voir aussi :
Le Sympathisant / The Sympathizer 

Titre original : The Refugees
Pas encore traduit en français
Auteur : Viet Thanh Nguyen
Première édition : 2017

vendredi 20 avril 2018

Filles de la mer / White Chrysanthenum de Mary Lynn Bracht


Au début des années 1940, Hana et Emi sont deux soeurs appartenant à la communauté des Haenyeo, des plongeuses indépendantes qui récoltent des fruits de mer et assurent la survie de leurs familles dans l'île de Jeju située à l'extrême sud de la péninsule coréenne.
Pendant l'été 1943, parce qu'elle a voulu protéger sa petite soeur, Hana, alors agée de 16 ans, est enlevée par des soldats japonais et envoyée en Mandchourie comme "femme de réconfort" dans l'un des bordels mis au service de l'armée japonaise. 
Décembre 2011, Emi quitte l'île de Jeju pour participer au "millième" rassemblement hebdomadaire de protestation organisé à Séoul devant l'ambassade du Japon afin de demander réparation pour les crimes commis pendant la guerre envers les filles et les femmes coréennes.
Deux soeurs, deux époques et en alternance, l'évocation de deux destins tragiques marqués par les guerres, la seconde guerre mondiale puis celle qui a ensuite déchiré civilement la Corée.

Un roman qui traite d'événements historiques tragiques bien réels, tant sur la question des femmes de réconforts que sur celle des horreurs de la guerre civile en Corée, et que l'auteur dédie à toutes les femmes victimes des guerres où quelles soient et quelle que soit l'époque où elles se déroulent.
Des questions coréennes auxquelles je suis particulièrement sensibilisée pour avoir vécu dans le pays et déjà beaucoup lu sur le sujet*, très bien traitées dans ce roman au travers du destin de ces deux soeurs auxquelles ont s'attache. Les aspects culturels propres à la communauté des Haenyeo ainsi que ceux de la culture coréenne sont bien intégrés et l'histoire juste, avec la douleur, la résilience et le poids du silence qu'il a fallu endurer pendant des années, avant que des femmes osent briser le sceau du secret en parlant. C'est bien sûr aussi et avant tout un roman dans lequel l'auteur incarne ces questions en laissant libre cours à son imagination, notamment dans le dénouement qu'elle choisit de donner à l'intrigue. On est horrifié par la cruauté de ces époques mais on aime ces personnages qui en subissent le joug en s'accrochant à leur humanité.

Un premier roman très réussi et extrêment fort d'une jeune auteur américaine d'origine sud-coréeenne vivant à Londres !

Nota :
* Sur la question des femmes de réconfort, deux livres intéressants publiés en français :
- Un roman : Les orchidées rouges de Shanghaï de Juliette Morillot (2001)
- Une bande dessinée: Femmes de réconfort, Esclaves sexuelles de l'armée japonaise de Jung Kyung-a (2007). 

Titre original : White Chrysanthenum
Titre français : Filles de la Mer
Auteur : Mary Lynn Bracht
Première édition : 2018

Extraits du livre :
- They forever after carried a burden of helplessness and overwhelming regret. Family members murdered, starved, stolen, neighbours turning on one another - all this was their han, a word Korean knew and a burden they each held within them. Everyone (...) carried this han (...).  
-'We [Haenyeo] dive in the sea like our mothers and grandmothers and great-grandmothers have for hundreds of years. This gift is our pride, for we answer to no one, not our fathers, our husbands, our older brothers, even the Japanese soldiers during the war. We catch our own food, make our own money, and survive with the harvest given to us from the sea. We live in harmony with this world.(...)'
- 'Haenyyeo ? They took her from so far away ?' one woman exclaims. 'From all over,' another answers. 'Even China, the Philippines and Malaysia.' 'And the Dutch girls, too. Remember that one who spoke out ?' 'Yes, the Dutch woman. She was brave to come forward.' (...) Like so many of the other 'comfort women', she had hidden her story of rape and humiliation from her family for over fifty years. When the first Korean 'comfort woman', Kim Hak-sun, came forward in 1991, giving her grim testimony, she was followed by others. They were met with disbelief and branded as money-seeking prostitutes. It was then the Dutch woman, Jan Ruff O'Herne, joined them in a bold move, telling her story at the international Public Hearing on Japanese War Crimes in Tokyo in 1992, and the Western World took notice.    
- Her shame is her han. Shame for surviving two wars while those around her suffered and perished, shame for never speaking out for justice, and shame for continuing to live when she never understood the point of her life.  
- Emi's grief was buried beneath Jeju International Airport. At the time it was a military airfield, abandoned by the Japanese imperial air force when they left the island after the Second World War ended. More than seven hundred political dissidents were held there (...). The prisoners were executed by firing squad, and their bodies were buried in a massive pit, one on top of the other. No one ever mentioned what was beneath the brand-new runways when the airfield was expanded into the current international airport, but thoses who had lived through the massacres never forgot. 
- In December of 2015, South Korea and Japan reached an 'agreement' over the 'comfort women' issue, and both countries hoped to resolve the conflict once and for all, so they could move forward in more amicable international relations. (...) Japan offered South Korea terms, and one of them was the removal of the Statue of Peace, erected on private land across the Japanese embassy in Seoul. Removing this statue is the first step towards the denial of women's history in South Korea. The halmoni rejected this 'agreement' and continue to seek a true resolution because they believe Japan wishes to simply erase the unsightly history of wartime sexual slavery as though the atrocities never took place (...) 
Pyeonghwabi (the statue of peace) (...) was for me (...) the symbol representing (...) wartime rape not only of Korean women and girls, but of all women and girls the world over : Uganda, Sierra Leone, Rwanda, Myanmar, Yugoslavia, Syria, Iraq, Afghanistan, Palestine and more. The list of women suffering wartime rape is long and will continue to grow unless we include women's wartime suffering in history books, commemorate the atrocities against them in museums, and remember the women and girls we lost by erecting monuments in their honour, like the Statue of Peace.