samedi 30 décembre 2017

Les passeurs de livres de Daraya de Delphine Minoui


Basée en Turquie, Delphine Minoui est une journaliste française spécialiste de l'Iran et de cette région du moyen-orient. Un jour, elle découvre sur Facebook une photo un peu sombre qui circule et l'intrigue, celle de jeunes gens figurants au milieu d'une bibliothèque improbable à Daraya, en banlieue assiégée de Damas. Elle arrivera à entrer en contact avec eux et les suivra, autant que faire se peut, de 2012 à 2016 pendant le siège de Daraya pour raconter l'histoire de cette bibliothèque constituée de livres récupérés dans les ruines des maisons défoncées par les bombes pour offrir à ses lecteurs une ouverture au monde, à l'esprit, à l'espoir. Ce livre témoignage est une véritable ode aux livres, à l'écriture et à la lecture :

Écrire, c'est recoller des bouts de vérité pour faire entendre l'absurdité.

La lecture comme un refuge. Une page ouverte sur le monde lorsque toutes les portes sont cadenassées.(...) Au milieu du fracas, ils s'accrochent aux livres comme on s'accroche à la vie.

Le livre ne domine pas. Il donne. Il ne castre pas. Il épanouit. 

Ils affirment que ces écrits sont leurs nouveaux remparts. Qu'ils en ont mémorisé des passages entiers. Qu'avant la révolution ils auraient été incapables d'en citer une seule ligne. Que le conflit qui ensanglante la Syrie les a paradoxalement rapprochés des livres. Une mélodie de mots contre le diktat des bombes. La lecture, ce modeste geste d'humanité qui les rattache à l'espoir fou d'un retour à la paix. 

Leur combat de papier m'est d'autant plus cher qu'il me renvoie à une addiction personnelle. (...) Les bibliothèques ont ce quelque chose de subversif et d'apaisant à la fois.

En vieux syriaque, Daraya signifie "nombreuses maisons". Quelle ironie du destin que de porter ce nom pour une cité dont les bâtiments sont aujourd'hui si peu nombreux à tenir debout.

Les livres, ces armes d'instruction massive qui font trembler le tyrans. 

Il croit aux livres, il croit en la magie des mots, il croit aux bienfaits de l'écrit, ce pansement de l'âme, cette mystérieuse alchimie qui fait qu'on s'évade dans un temps immobile, suspendu. Comme les cailloux du Petit Poucet, un livre mène à un autre livre. On trébuche, on avance, on s'arrête, on reprend. On apprend. Chaque livre (...) renferme une histoire, une vie, un secret. 

Lire pour s'évader. Lire pour se retrouver. Lire pour exister...
   
Mais ce livre ce sont aussi des portraits de lecteurs très variés et différenciés, la source d'échanges, le maintien d'une socialisation au travers de groupes de réflexion ou de l'édition d'un "journal", ainsi que la chronique humaine de ce siège de résistance de Daraya qui formait une enclave un peu particulière dans cette guerre épouvantable et parfois incompréhensible qui déchire la Syrie :      

Ils [des journalistes, des diplomates, des humanitaires] sont unanimes sur la singularité de Daraya: plus qu'un symbole de résilience, c'est un modèle unique de gouvernance où, malgré la guerre, le civil garde le contrôle sur le militaire.

En quatre ans d'encerclement forcé, Bachar el-Assad s'est acharné à défigurer la ville. À bruler ses champs. À rendre illisible son paysage. À vider les phrases de leur dernières syllabes. Mais je dis que, quoi qu'il advienne, ces jeunes héros syriens ont une histoire impérissable à partager. Face aux destructions infligées par les bombes, ils n'ont pas seulement sauvé des livres. Ils ont bâti des mots. Érigé des syntaxes. Jour et nuit ils n'ont jamais cessé de croire en la vertu de la parole. À son invincibilité. Ils ont rompu le silence, relancé le récit. Construit un langage de paix. Avec leurs ouvrages, leurs slogans, leurs revues, leurs graffitis et leurs création littéraires, ils ont résisté jusqu'au bout à la métrique militaire, inventé une autre cadence que celle des coups de canon. La laideur de la guerre surpassée par le verbe. Un mémorial de mots, sans domicile fixe, pour la génération d'après.

Le siège nous a paradoxalement protégés de toute tentative de radicalisation. Il a permis de maintenir vivant l'esprit de Daraya. Pendant quatre ans, nous sommes restés entre nous. Cela n'a pas tout le temps été facile, mais nous avons toujours réglé nos différents par le dialogue. Il n'y a pas eu d'invasion externe. Pas de tentative de manipulation. Pas d'intrusion étrangère. Une expérience à part. 

Une histoire tragique mais un livre magnifique qui apporte un témoignage à valeur universelle, celui de ces passeurs de livres éphémères, d'un moment et d'un temps donnés, redonnant sens et foi dans les livres et en l'homme, une bulle de relativité face aux événements qui secouent le monde.

Titre : les passeurs de livres de Daraya, une bibliothèque secrète en Syrie
Auteur : Delphine Minoui
Première édition : octobre 2017

mercredi 27 décembre 2017

La mémoire du thé / The tea girl of Hummingbird Lane de Lisa See


Dans les années 1980 et les villages des minorités Akha des montagnes du Yunnan (Chine), la vie reste encore très traditionnelle, rythmée par les saisons et la cueillette annuelle du thé cultivé en terrasses, les rites, les interdits et les purifications. Mais le monde est en train de changer. Li-Yan, la fillette de la famille est autorisée à suivre l'école sous la houlette d'un maître qui a atterri dans cette région reculée au moment de la révolution culturelle sans jamais pouvoir repartir dans sa ville d'origine. Sa connaissance du mandarin permet à Li-Yan de jouer les interprètes lorsqu'une jeep apparait à l'entrée du village (la première jamais vue en ces lieux) conduite par un étranger venu de Hong Kong accompagné de son jeune fils. L'homme est à la recherche de thés Pu'er originels rares dont il va relancer la production alors que la Chine se métamorphose sous les réformes de développement économique lancées par Deng Xiaoping. Dans cette Chine poussée au triple galop, Li-Yan va accompagner le mouvement et connaitre une destinée hors du commun. D'abord tragique avec notamment une petite fille qu'elle doit abandonner à l'adoption à peine mise au monde et à qui elle laisse en unique héritage une galette de thé très spéciale; puis exceptionnelle, en faisant sa trace par le thé, du Yunnan aux États-Unis en passant par Guangzhou.
Une véritable saga du Pu'er et de ses traditions alors que le destin de la fille de Li-Yan, adoptée par un couple américain sans autre enfant, est évoqué de façon originale au travers de rapports médicaux, de relevés scolaires, de sessions de thérapies avant qu'elle ne devienne une jeune femme capable de prendre voix.

Je suis une inconditionnelle de Lisa See qui est pour moi une vraie valeur sûre quand on s'intéresse à la culture chinoise parce que chacun de ses livres apporte un petit concentré de culture qui permet d'aborder les quelques thèmatiques qu'elle choisi d'y développer, toujours habilement mises en scène par des personnages féminins forts et attachants; on apprend immanquablement quelque chose.
C'est donc sans attendre la version française que je me suis précipitée sur son dernier roman The tea girl of Hummingbird Lane. Dans la lignée des ouvrages précédents, il met en scène des personnages crédibles et captivants servant de prétexte pour aborder quatre nouveaux thémes :
1 - Celui des minorités chinoises et plus particulièrement celle des Akha dont les croyances et les traditions sont mises en scène de façon très vivante,
2 - Celui du thé, en particulier le Pu'er, au goût de terroir très prononcé, très réputé en Chine et auprès de sa diaspora avec ses crus et ses connaisseurs qu'on peut rapprocher en termes d'équivalence culturelle à l'œnologique,
3 - Celui de l'adoption massive des petites filles chinoises après l'ouverture de la Chine, conséquences notamment de la politique de l'enfant unique avec les interrogations que cela peut susciter du côté des adoptées, une question qui est parfois loin d'être simple, 
4 - Celui du développement économique très rapide de la Chine depuis le milieu des année 1980, avec ses conséquences jusqu'aux campagnes les plus profondes, ses périodes de spéculation débridées suivies de crises, etc.

Même si la culture chinoise ou celle de la minorité Akha ne leur laissent traditionnellement pas la part belle, les personnages féminins de Lisa See ont une fois encore une position centrale dans ce roman, porteuses de la culture et des traditions. Li-Yan symbolise l'ouverture sur le monde et la modernité avec une rupture de la tradition à laquelle elle finira par revenir parce que les liens avec sa lignée peuvent se distendre sans se rompre. J'ai aimé ce personnage mais aussi celui de la mère de Li-Yan, sage-femme, guérisseuse, gardienne d'arbres à thé anciens protégés et transmis par une lignée de femmes garantes du respect des traditions. Les belles soeurs, l'amie, les responsables de l'orphelinat, la fille ou la mère adoptive offrent elles aussi une grande variété de portraits de femmes au côté de profils masculins tous aussi divers.

Comme les précédents, j'ai aimé ce livre très abordable, réaliste, agréable et facile à lire, pas seulement pour ses personnages et leur histoire mais aussi et surtout pour tout ce qu'ils nous apprennent de la culture chinoise dont on s'imprègne avec une grande facilité pour en découvrir ou approfondir certains aspects (et s'en souvenir) avec la garantie d'un auteur sérieux et bien documenté.

Valeur sûre !

Mise à jour de l'article (ajout du titre français) : 10/04/2018

Titre original : The tea girl of Hummingbird lane
Titre français : La mémoire du thé (à paraitre 2/05/2018)
Auteur : Lisa See
Première édition : mars 2017

Nota, du même auteur, j'ai aimé :
Fleur de neige / Snow Flower and the secret Fan - Sous la dynastie des Qing - Thèmes des pieds bandés, des mariages arrangés, des liens particuliers des laotong avec l'écriture secrète des femmes Nu Shu,
Le pavillon des pivoines / Peony in love - Au 17ème siècle - Thème de l'opéra chinois et des croyances sur ce qui se passe après la mort, le destin d'un fantôme,
Filles de Shanghai / Shanghai girls - Période 1937-1957 - Thèmes du Shanghai des années folles, de la guerre et la fuite marquée par les horreurs de l'invasion japonaises, de l'émigration chinoise vers l'ouest américain passant par la mise en quarantaine sur Angel Island avant d'être admise sur le territoire, les combines de cette immigration, les grandes années du quartier chinois de Los Angeles, etc.,
Ombres chinoises / Dreams of joy - En Chine, période du grand bond en avant et de la grande famine qui en a découlée,
Poupées de Chine / China Dolls - Le monde des cabarets chinois des années 1930 et 1940 aux Etats-Unis,
On gold Moungtain, a memoir - L'histoire de la famille de Lisa See qui débute avec son arrière grand-père arrivé aux États-Unis avec les toutes premières vagues d'immigrants chinois et marié, c'était plutôt inhabituel, à son arrière grand mère blanche ... (Pas de version française de ce livre à ma connaissance)

jeudi 21 décembre 2017

Parmi les miens de Charlotte Pons


Une fratrie - Manon, Gabriel et Alice - et un époux affrontent l'épreuve d'une mère/épouse encore vivante mais laissée sans conscience à la suite d'un grave accident de voiture. Ce drame est vécu au travers des yeux de Manon, l'aînée, qui exprime dès le départ un "autant qu'elle meure" devant l'état végétatif de sa mère. Mais les médecins ne se prononcent pas et le reste de la famille veut encore s'accrocher à un hypothétique espoir ouvrant prétexte à une introspection à la fois personnelle et familiale, l'exploration du rapport de chacun à la mère (cette inconnue ! ... d'autant que dans cette famille il existe des secrets que l'on va découvrir) et la place relative des uns et des autres dans le cercle familial. Face à la situation médicale de la mère/épouse, ce sont aussi les questions délicates de la maladie et de la mort, de l'accompagnement, de l'euthanasie et du deuil alors que la vie continue qui doivent bien finir par être abordées malgré les louvoiements initiaux.

Une situation forte, racontée d'un ton juste et réaliste. On y trouve toute l'ambivalence crée par les épreuves qui font réagir par rapport à soi mais aussi dans le rapport aux autres. Un vécu à dimension variable au regard de l'expérience, de la culpabilité, des rivalités, des jalousies, du rapport plus ou moins intime de chacun avec la mère, de celui des uns avec les autres, de la difficulté à communiquer ou de la plus ou moins grande fragilité individuelle. Faisant écho à ce que nous renvoie l'actualité à intervalle régulier, sont traitées de façon toute aussi pragmatique les questions de la vie et de la mort, du désir des personnes mises en situation de dépendance face à la volonté exprimée par la famille, des limites du système médical et juridique français dans l'accompagnement de fin de vie.

J'ai trouvé le personnage de Manon intéressant dans sa complexité, un peu à l'image du reste de sa famille, sans que je puisse pour autant m'y attacher. Au final, je garde l'impression d'un premier roman bien construit, qu'on peut lire presque d'une traite, abordant et ouvrant intelligemment une vraie réflexion sur un thème lourd et difficile.
 
Titre : Parmi les miens
Auteur : Charlotte Pons
Première édition : août 2017

Tiré du livre :
- Affronter l'humanité de notre mère dans ce qu'elle avait de plus vain. Un corps, juste un corps. Qui se dégrade et que l'on maintient en vie coûte que coûte. 
-  (...) notre père. Tassé sur sa banquette, imperméable et mine chiffonnés (...). Je l'ai connu abattu, je le découvre désarmé. 
- Mon regard s'arrête sur l'horloge au-dessus de la sortie. Sans faillir, je prends acte de l'heure du décès de ce qu'a été ma vie jusque-là. Une vie avec maman. Je n'en ai jamais connu sans.
- (...) je savais bien peu d'elle, (...) elle m'était familière mais me demeurait inconnue. 
- Il lâche parfois un "on ne l'avait pas envisagée ainsi, notre vieillesse" qui dit toute la solitude dans laquelle ma mère le laisse et ça fait mal pour lui, moi qui ai une famille, moi qui ai de l'avenir, malgré ma difficulté à l'assumer. 
- En serait-il allé autrement de tout cela si nous nous étions intéressés à elle comme à une inconnue dont nous souhaitions faire la connaissance et pas seulement comme à une mère qui nous devait tout, inconditionnellement ?

mardi 19 décembre 2017

Patricia de Geneviève Damas


Jean Iritimbi est Centrafricain. Il a quitté son pays pour le Canada dans l'espoir d'une vie meilleure, en laissant sa femme et ses deux filles avec la promesse de les faire venir à lui dès qu'il le pourra. Entré dans l'illégalité à l'expiration de son visa, la vie n'est pas facile et le temps a passé. Alors qu'il travaille dans les cuisines d'un hôtel, il rencontre Patricia, une française qui s'éprend de lui et sans rien connaitre de ses engagements familiaux va jusqu'à voler un passeport pour le faire revenir avec elle à Paris. Une folle histoire d'amour alors que la famille de Jean, lasse d'attendre, entreprend le dangereux périple des migrants pour traverser l'Afrique et la Méditerranée afin de le rejoindre. Mais c'est le drame, le bateau sur lequel la famille s'est embarquée coule. Jean ne retrouve que sa plus jeune fille, Vanessa, 12 ans, traumatisée et enfermée dans son mutisme, qu'il va confier à Patricia ...

Au travers d'un drame familial et de beaucoup d'amour, ce livre aborde avec délicatesse, originalité, sensibilité et aussi espoir le thème douloureux des migrants, de l'arrachement, de la résilience. C'est un roman polyphonique à trois voix :
- d'abord celle de Jean qui s'adresse à Patricia pour raconter son amour pour elle mais aussi ce qu'il lui a caché et les dessous du drame qui l'amène à lui confier sa fille Vanessa,
- celle de Patricia qui prend ensuite le relais au moment où Jean lui confie Vanessa. C'est à elle qu'elle s'adresse pour relater la façon dont elle l'a prise en charge pendant les jours, les semaines et les années qui ont suivi,
- celle de Vanessa enfin qui s'adresse à Patricia pour relater son vécu et apporter le dernier mot à cette histoire.

J'ai beaucoup aimé ce livre qui m'a touchée et qu'on peut lire presque d'une traite : une écriture directe, simple, dense et chargée d'émotion à laquelle je me suis laissée prendre, non sans verser une petite larme à la fin.

Un livre juste, intense et touchant.

Titre : Patricia
Auteur : Geneviève Damas
Première édition : 2017

Tiré du livre :
- La vraie richesse, c'est de rester avec ceux qu'on aime.
- C'est bien plus qu'un continent que l'on traverse, c'est quelque chose d'invisible qui nous transforme et nous laisse sur le qui-vive, à ne plus faire confiance à personne.
- Peut-être que les morts prennent possession de nos vies bien plus qu'on ne l'imagine.

vendredi 15 décembre 2017

La soif de Jo Nesbo


À Oslo, une jeune femme est brutalement assassinée à son domicile, vidée de son sang par une morsure au cou faite par une mâchoire de fer ... L'enquête est confiée à la brigade criminelle à laquelle n'appartient plus Harry Hole désormais conférencier instructeur à l'académie de police, assagit et tout à sa vie familiale.  Malgré de sérieux soucis de santé de sa femme qui demande son attention, il ne pourra pas faire autrement que de reprendre du service, à la tête d'une cellule d'enquête de crise dans cette affaire de "vampirisme" ...

Beaucoup de sang, de violence, d'ambition et de questions relationnelles dans ce onzième polar de la série Harry Hole que je retrouve avec le plus grand des plaisirs. Lectrice de l'intégralité de la collection, je n'enregistre pour le moment aucune déception parce que si les scénarios de Jo Nesbo frisent souvent le démoniaque - La Soif ne fait pas exception - l'intrigue est comme toujours parfaitement bien construite avec une multiplication des pistes qui ne nous conduisent jamais là où on s'y attend, on reste tenu en haleine jusqu'au bout. Confronté aux tueurs en série, Harry Hole est un héro récurrent qui continue d'évoluer au fil des enquêtes tout comme les autres personnages secondaires, sympathiques ou non, qui prennent de l'étoffe, affirment leurs ambitions, rebondissent et manipulent sans états d'âme pour certains alors que d'autres se bonifient et semble se diriger vers la rédemption.

Une valeur sûre... j'attends la suite !

Tiré du livre :
- C'est comme ça la vie, non ? on commence par avoir tout et, petit à petit, on le perd. La force. La jeunesse. L'avenir. Les gens que nous aimons...
- Rien n'est définitif, la vie est par définition transitoire et en mutation. C'est douloureux, mais c'est aussi ce qui la rend vivable.

Titre : La Soif
Auteur : Jo Nesbo
Première édition : 2017

mercredi 13 décembre 2017

L'ordre du jour d'Éric Vuillard


À l'ordre du jour : l'Anschluss, l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne nazie le 18 mars 1938 avec un coup de projecteur sur quelques scènes clés ayant mené à l'événement ou en découlant :

- Une "réunion secrète" de février 1938 au cours de laquelle 24 dirigeants de sociétés allemandes - Krup, Opel, IG Farben, BASF, Siemens, etc - rencontrent Goering et Hitler et où il est question du financement de la campagne du parti nazi,

- Une "visite de courtoisie" de Lord Halifax en Allemagne où il rencontre Goering et Hitler, à l'issu de laquelle il exprimera son soutien à certaines idées,

- Des "intimidations" et une "entrevue au Berghof" entre Hitler et le chancelier autrichien Schuschnigg sommé d'ouvrir son gouvernement à des ministres nazis sous menace d'invasion militaire,

- Un déjeuner d'adieu à Downing Street pendant lequel Ribbentrop monopolise l'attention de son audience pour gagner du temps et retenir Chamberlain, un premier ministre britannique trop poli quand commence l'invasion de l'Autriche par les troupes allemandes,

- Une "blietzkrieg" et un "embouteillage de panzers" qui pourraient être presque comiques si on n'en connaissait pas les suites et conséquences tragiques,   

Et aussi les vélléités autrichiennes de résister à la pression nazie,
les accords de Munich et les faux espoirs de paix avec Chamberlain, Daladier, Mussolini et Hitler,
la mécanique implacable et parfaitement bien huilée de la machine de propagande nazie,
ou encore, la résistance par le suicide d'autrichiens anonymes ...

Un livre qui ressemble plus à un essai historique, voire même à une sorte de pamphlet, qu'à un roman pour décortiquer à touches courtes mais percutantes la mécanique d'un événement marquant le moment où l'Europe bascule, porteur de tous les prémisses de la seconde guerre mondiale et des horreurs qui l'accompagneront. Une succession de scènes où les personnages sont de simples acteurs jouant leur rôle, les uns exerçant et affinant leur pouvoir en s'appuyant sur les faiblesses, les peurs, la bêtise et/ou les lâchetés des autres.
Le ton est incisif et sans concession et Éric Vuillard n'hésite pas à jouer sur une large variété de registres (comique, ironique, dramatique, sobre, accusateur, allusif) pour dénoncer une histoire implacable qui n'était peut-être pas si inéluctable.

Un livre inhabituel, intéressant et bien écrit, une bonne combinaison justifiant sans doute un prix Goncourt !

Tiré du livre :
- La corruption est un poste incompressible du budget des grandes entreprises, cela porte plusieurs noms, lobbying, étrennes, financement des partis.
- Cette réunion du 20 février 1933, dans laquelle on pourrait voir un moment unique de l'histoire patronale, une compromission inouïe avec les nazis, n'est rien d'autre pour les Krupp, les Opel, les Siemens qu'un épisode assez ordinaire de la vie des affaires, une banale levée de fonds. Tous survivront au régime et financeront à l'avenir bien des parties à proportion de leur performance. 
- C'est curieux comme jusqu'au bout les tyrans les plus convaincus respectent vaguement les formes, comme s'ils voulaient donner l'impression de ne pas brutaliser les procédures, tandis qu'ils roulent ouvertement par-dessus tous les usages. On dirait que la puissance ne leur suffit pas, et qu'ils prennent un plaisir supplémentaire à forcer leurs ennemis d'accomplir, une dernière fois, en leur faveur, les rituels du pouvoir qu'ils sont en train d'abattre. 
- l'héroïsme est une chose bizarre, relative,
- Toutes les misères ont pour chef-d'oeuvre l'âme humaine
- Si l'on soulève les haillons hideux de l'Histoire, on trouve cela : la hiérarchie contre l'égalité et l'ordre contre la liberté.

Titre : L'ordre du jour
Auteur : Éric Vuillard
Première édition : 2017
Prix Goncourt 2017

samedi 9 décembre 2017

Moitessier, le long sillage d'un homme libre / A sailing Legend de Jean-Michel Barrault

 

Une parenthèse de rêve dans les îles du Pacifique et voilà le nom de "Moitessier" qui revient comme un leitmotiv, un nom iconique auprès des tourdumondistes qu'il a inspirés et de locaux qui l'ont cotoyé si bien que j'ai voulu en savoir plus sur ce personnage mythique des milieux de la navigation que ce soit en Polynésie française ou ailleurs. Ses nombreux ouvrages n'étant malheureusement pas disponibles en version digitale, je me suis attaquée à sa biographie la plus récente, publiée par Jean-Michel Barrault, son ami de longue date, "écrivain de marine, circumnavigateur, journaliste et éditorialiste".

Certains passages de cette biographie m'ont parfois agacée du fait des petites références mettant surtout en valeur l'auteur du livre dans sa relation avec le personnage de Moitessier, sans réellement apporter un plus à la narration. Cette réserve mise à part, le livre rempli parfaitement sa fonction puisqu'il permet de découvrir le parcours hors du commun de cette légende des mers, racontée à n'en pas douter avec un grand soucis d'honnêteté et d'exhaustivité ainsi qu'une certaine admiration. Du fait de sa propre expérience de "circumnavigateur" et d'homme d'écriture, l'ami-auteur est en mesure de rendre compte de toutes les dimensions de Moitessier : sa vie personnelle, les questions de la mer avec les problèmes/joies du bateau et de la navigation, sa relation à l'écriture avec ses blocages, ses réflexions et ses avancements, etc.   

Une biographie qui ne se résume évidemment pas et qu'il faut lire pour en saisir tous les détails : l'enfance au Vietnam avec l'inspiration et les déchirures qu'elles ont causées, l'irrésistible appel du large, les galères, les rencontres qui façonnent une vie, les quatre femmes et les enfants, les convictions et le développement spirituel, la liberté et son prix, les expériences, les livres qu'il a écrit et la façon dont il les a rédigés, la course du Golden Globe et son renoncement à la victoire, la mer et la navigation, les îles du Pacifique, les convictions, la maladie, etc.
... une vraie belle découverte qui donne un éclairage très intéressant à des discussions et à une courte expérience de navigation en Polynésie, sur la fascination et le rôle de gourou que Moitessier continue d'exercer, sur la vie et la société en général, sur la liberté  ...

Et puis aussi l'éveil d'une envie, celle de découvrir Moitessier, non plus à travers un biographe mais de ses propres écrits, notamment son dernier récit-testament, Tamata et l'Alliance. ...ajouté à "ma liste d'envies", pour un de ces jours, c'est sûr, quand j'aurai accès à une librairie !      

Tiré du livre (...et encore, je me suis limitée ! ...) :
- Lorsqu'on navigue autour du monde, il est fréquent d'entendre dire : " Je suis là grâce à Moitessier." Plusieurs raisons expliquent que (...) Bernard reste présent dans les esprits bien au-delà des milieux nautiques. La première est sa prodigieuse aptitude à rebondir. (...) Autre enseignement que délivre Moitessier : il n'est pas indispensable d'être riche pour partir en mer. (...) Mais c'est sa décision d'abandonner une course qu'il allait gagner, de mépriser la gloire et l'argent, qui stupéfia le monde. Son parcours d'homme exceptionnel prend alors sa véritable dimension. Vivant en Polynésie puis en Californie, Bernard affichera ensuite des préoccupations plus universelles. L'une d'elles est la préservation de la planète. 
- Il est le porteur de nos rêves. Il incarne ce que beaucoup aimeraient réaliser : partir, être libre, tourner le dos aux contraintes de la vie quotidienne, visiter les splendeurs du monde, rencontrer les habitants des pays lointains.
- Ce qui pour l'immense majorité des plaisanciers, est un agréable loisir, est pour Bernard une passion, un art de vivre, le moyen de partir à la découverte de la planète, la clé de la liberté.
- "Je suis heureux, repu, émerveillé. Je vis intensément.[...] Qu'il est doux de se laisser vivre paisiblement , de pouvoir lire, écrire, cuisiner, écouter la musique, ou, tout simplement rêver sous les étoiles en regardant s'allonger derrière son bateau le sillage phosphorescent." 
- Il n'y a pas beaucoup à faire sur un bateau. Mais il y a beaucoup à sentir. 
- Il y a eu l'immense fatigue après Bonne-Espérance. Puis, aidée par la découverte et la pratique du yoga, la paix intérieure, une profonde sérénité. (...) Sa navigation devient la poursuite d'un long cheminement moral, "la recherche d'une vérité que j'avais peut-être perdue mais qui renaît peu à peu dans le sillage."  
-"Je ne fais rien. Je vis, tout simplement, je vis."
- S'il avait achevé la course du Golden Globe, selon toute probabilité, Bernard Moitessier serait entré dans les annales de l'Histoire, premier navigateur à avoir réussi un tour du monde en solitaire et sans escale. En tournant le dos à l'Europe, à ce qu'il appelle ses faux dieux, il devient une sorte de gourou. S'il en fallait une preuve, l'ouvrage que, trente ans plus tard, l'Américain Peter Nichols consacre au Golden Globe porte, en couverture, non pas la photo du vainqueur de l'épreuve, Knox-Johnston, ou son ketch Suhaili, mais celle de Joshua avec, en filigramme, la reproduction de la première page de l'Aurote datée du 20 mars 1969 portant le titre : "Moitessier renonce à une victoire pratiquement acquise". Parce qu'il a eu le courage de dire non, en sage nourri de philosophie asiatique, Bernard va exercer une influence déterminante sur toute une génération.
- À Papeete (...) il a fulminé contre les revendications d'autonomie de politiciens locaux : "la vraie indépendance, elle commence par la bouffe. En Polynésie, les dirigeants ont la bouche pleine de grands projets économiques et sociaux, mais je n'ai jamais entendu prononcer le mot d'agriculture. Et en attendant, les Polynésiens mangent ce qu'ils ne produisent pas."

Titre original : Moitessier, le long sillage d'un homme libre
Titre anglais : Moitessier, A Sailing Legend
Auteur : Jean-Michel Barrault
Édition originale : 2004

dimanche 3 décembre 2017

Sur les pas de Geronimo / In Geronimo's footsteps de Corine Sombrun et Harlyn Geronimo


Corine Sombrun est française et chamane initiée en Mongolie*. Parce qu'elle a eu une vision de Geronimo pendant une transe, elle prend contact avec son arrière-petit fils, Harlyn Geronimo, lui-même "homme-médecine" puis se rend aux Etats-Unis pour le rencontrer. Dans ce livre à deux voix, les chapitres alternent entre la voix de Corine qui raconte son partage d'expériences avec le descendant de Geronimo et celle d'Harlyn qui, en s'adressant à son aïeul, lui redonne vie, honneur et toute sa dimension humaine dans le combat qu'il a mené pour essayer de sauvegarder son peuple et sa dignité.

Corine Sombrun raconte cette nouvelle expérience en gardant son humour et la dérision à laquelle ses lecteurs sont habitués, un sens affuté de l'observation et un soucis du respect de la parole reçue qu'elle cherche à rendre avec honnêteté et sans filtre. Quand elle rencontre Harlyn Geronimo, celui-ci l'emmène en voiture, accompagné de ses deux petites filles Harlie Bear et Shania, sur les traces de son ancêtre dans une sorte de voyage initatique. Alors que se développe la complicité des deux protagonistes, Corine découvre des éléments de la culture Apache et fait avec Harlyn Geronimo des rapprochements entre celle-ci et la culture Mongole : le peuple Apache trace en effet ses originaires dans les plaines de Mongolie et serait arrivé en Amérique par le détroit de Béring à une époque très lointaine où le passage était praticable. Pour preuves, on retrouve chez les Apaches la fameuse "tache bleue" dans le bas du dos, caractéristique des descendants mongols, et aussi, beaucoup de similitudes culturelles dans l'habitat, la langue, les rituels ou les pratiques.      

Dans les chapitres intermédiaires, Harlyn parle à son ancêtre pour raconter son histoire : ta naissance au bord de la rivière Gila, ton enfance, ton éducation de jeune guerrier, la révélation de "ton pouvoir", ton mode de vie, tes combats avec les mexicains, les guerres avec les blancs avec tes combats et tes évasions, toutes tes femmes et tes enfants perdus, tes renoncements, ta vie dans les réserves ou à Fort Sill (Oklahoma) où tu es resté "prisonnier de guerre" jusqu'à ta mort en 1909 et où tu reposes encore aujourd'hui, ton sens des affaires et de la valeur de ton nom ...
À son époque, le nom Geronimo était redoutable et faisait frémir. Il fut l'un des derniers chefs indiens à se rendre après avoir tenu en échec pendant des années l'armée américaine. Exilé, il n'a jamais pas pu revoir sa terre natale ni y être enterré. Contrairement à d'autres tribus, son peuple n'a par ailleurs jamais reçu de terres et son arrière-petit-fils mène ainsi plusieurs combats : celui de pouvoir ramener les restes de Geronimo sur sa terre natale pour permettre à son esprit de boucler son cycle selon les croyances de son peuple et celui de retrouver des terres où les Apaches pourraient assurer leur propre indépendance et la transmission de leur culture.

De cette étonnante rencontre, on attend une suite, le moment où Corine Sombrun pourra se rendre en Mongolie, accompagnée d'Harlyn Geronimo pour un retour aux sources.          

Le livre a d'abord été publié en France (2008) où il a eu un fort retentissement, amenant Harlyn Geronimo a y faire plusieurs voyages pendant lesquels il a été reçu partout comme un hôte de marque. La version américaine est sortie en 2014 et pour des raisons pratiques d'édition digitale, c'est celle que j'ai lue. Je pense qu'on y perd un peu de l'humour de Corine Sombrun à la traduction mais on y gagne toute la postface détaillant plusieurs points intéressants sur ce qui s'est passé après la publication française du livre : la réception de l'ouvrage en France, les procédures judiciaires entamées aux Etats-Unis et les obstacles qu'elles rencontrent, la mention de l'utilisation du nom de Geronimo dans l'opération de capture de Oussama Ben Laden jugée abusive pour la famille qui voudrait des excuses. Il est également mentionné que si un voyage commun en Mongolie n'a pas encore pu être organisé, il reste à l'ordre du jour alors qu'un premier contact (médiatisé) a déjà été établi entre la chamane mongole qui a initié Corine et Harlyn Geronimo.

Une histoire à la fois bien triste sur le sort qui a été réservé aux Apaches et aux autres peuples amérindiens mais aussi pleine d'espoir. Occidentale de notre temps, Corine Sombrun continue à nous étonner en jouant ce rôle unique d'intermédiaire et d'interprête pour des peuples et des pratiques souvent traitées avec beaucoup de réserves, méprisées parce que jugées désuètes et obsolètes. Elle donne une ouverture sur des portes mystérieuses et des savoirs ancestraux qui intéressent aussi le domaine des neurosciences dans l'exploration qu'elles font des capacités du cerveau.
Une auteur que j'aime et que je continue à recommander sans réserve pas tant pour l'aspect littéraire de ses livres mais pour ce qu'elle nous fait partager et (re-)découvrir sans jamais porter de jugement, avec curiosité, tolérance, humour et surtout beaucoup d'humanité.

Nota :
* J'ai adoré découvrir le parcours "chamanique" de Corine Sombrun dans : Journal d'un apprentie chamane /  Mon intiation chez les chamanes / Les tribulation d'une chamane à Paris.
Il existe par ailleurs pas mal de vidéos sur youtube avec Corine Sombrun notamment sur les liens de la transe chamanique avec les neurosciences. (Par exemple, une vidéo de 2015 (42') : Corine Sombrun : chamanisme et neurosciences - Nice Futur 5)  
- En refermant ce livre, je ne peux m'empêcher de faire aussi un lien avec une de mes lectures récentes, Retour à Lemberg traitant de droit international et notamment de la notion de "génocide". À plusieurs occasions/époques, les réserves de l'Angleterre et des Etats-Unis y étaient mentionnées comme des freins pour ce qui touche aux questions des minorités avec leurs craintes, en arrière-pensées, qu'un jour celles-ci viennent à attaquer ces États et leurs fondements pour les crimes perpetrés contre leurs ancêtres.
En lien aussi avec les questions difficiles de l'héritage de l'histoire et des questions de la "repentance". 

Titre original : Sur les pas de Geronimo
Titre anglais : In Geronimo's footsteps, a journey beyond legend
Auteurs : Corine Sombrun et Harlyn Geronimo
Première édition : 2008

Tiré du livre :
   "The only good indians I ever saw were dead" (General Philip Sheridan)
   "The more [Indians] we can kill this year, the less will have to be killed the next war, or the more I see of these Indians, the more convinced I am that they all have to be killed or to be maintained as a species of paupers." (General William Tecumseh Sherman)
   "They are the keenest and shwredest animals in the world, with the added intelligence of human beings." (Major Wirt Davis, 1885)
- Not only did the Apaches never obtain title to any property but in 1875, allegedly for economic reasons, the government decided to put into place what they called a "policy of concentration".
- Today the United States earns two and a half billion dollars annually just off the revenue from the natural resources on our lands. But none of those profits are redistributed to the Apaches.
- The Chiricahuas weren't given anything. They were renegades, don't forget. And today they still call us "the tribe without land". So you can understand why I'm fighting so hard for restitution of the lands on the Gila.
- For the majority of us, even if we appear American, our spirit is still the same as our ancestors. Whenever we can, we ride our horses, we breath in the clear air of the mountains on the reservation, we reconnect with our customs, our love of nature, deer, bears, and of our great church, the sky (...) I can assure you that our appearance is deceptive. It's as if we were playing a role, as if we were actors. So, okay, we live in two seperate worlds, but in each of them we try to respect our Mother, the Earth. She is sacred.
- Could a language possibly shape the rhythm with which we express our emotions ?
- Geronimo. It makes me glad, because the name I bear belongs to those who have always fought for freedom and against terrorism.