jeudi 3 mars 2022
Un livre de martyrs américains / A Book of American Martyrs de Joyce Carol Oates
samedi 10 avril 2021
Le crépuscule de Shigezo / The twilight years de Sawako Ariyoshi
Tokyo / années 1970.
À la mort de son épouse, Shigezo doit être pris en charge par la famille de son fils Nobotushi qui vit dans la maison voisine du pavillon occupé jusqu'alors par les deux anciens. Malgré cette proximité spatiale, Nobotushi, sa femme Akiko et leur fils Satochi, n'avaient aucune idée de la dégénérescence psychique de Shigezo et de sa dépendance, un état qu'ils découvrent, qu'il va leur falloir gérer et qui va bousculer leur quotidien bien rodé et sans temps mort : Notobushi, aux idées et au comportement des plus traditionnels travaille dans une grande entreprise qui occupe tout son temps ; Satochi est lycéen et prépare de façon intensive ses examens d'entrée à l'université ; Akiko jongle entre un travail auquel elle tient et les tâches ménagères qui lui incombent... Mais c'est tout de même sur les épaules de cette dernière que va reposer la responsabilité des soins au vieil homme d'autant plus que celui-ci, après lui avoir mené la vie dure pendant des années, ne semble plus jurer que par elle, il ne reconnait qu'elle.
Entre fugues, réveils au milieu de la nuit, incontinence, isolement et problèmes de garde en journée ou encore un appétit jamais rassasié alors que Shigezo avait l'estomac plutôt délicat autrefois, la vie semble tout d'abord devenir un enfer. Mais Akiko, malgré sa modernité, a le sens du devoir et va se consacrer à l'accompagnement du crépuscule de ce beau-père, l'occasion de comprendre que son problème n'est pas isolé, de s'interroger sur la place de chacun dans la famille et sur sa propre et ineluctable vieillesse tout en développant une certaine tendresse pour celui qui ne semblait pas trop la mériter.
La famille Tachibana nous plonge dans les problématiques de la fin de vie et Sawako Ariyoshi nous dresse encore une fois un magnifique portrait de femme coincée entre tradition et modernité, ainsi qu'une chronique familiale finement observée et rendue, pleine d'humanité et de valeurs universelles. Bien que l'histoire se déroule au Japon dans les années 1970, beaucoup des réflexions et des observations du livre restent intemporelles et totalement d'actualité, me renvoyant à ma propre expérience. J'ai beaucoup aimé ce livre sur un thème difficile et pas franchement rigolo mais traité de main de maître, une valeur sûre, une auteure "classique" qui ne m'a jamais déçue.
dimanche 21 février 2021
La consolation de l'ange de Frédéric Lenoir
lundi 5 octobre 2020
Pacifique de Stéphanie Hochet
mardi 9 juin 2020
Les étoiles s'éteignent à l'aube / Medicine Walk de Richard Wagamese
Franck a grandi avec le vieil homme, un blanc qui l'a éduqué en essayant de lui apprendre des "trucs d'indiens" par fidélité aux origines du garçon. Mais de sa mère ou de ses origines, Franck ne sait rien ou pas grand chose sinon que celui qui est son père, Eldon Starlight, n'est qu'une source de déceptions, leurs relations rares et pourries par des promesses d'ivrogne jamais tenues.
Lorsque Eldon atteint le bout du rouleau et se sait aux portes de la mort, il convainc son fils de l'accompagner sur les hauteurs d'une crête sauvage pour y "mourir en guerrier", un pélerinage au cours duquel il va lui livrer les secrets de son histoire qu'il n'a jamais pu confier à qui que ce soit ; une histoire d'amitié qui passe par les camps de travail itinérants et les champs de batailles de la guerre de Corée ainsi qu'une histoire d'amour passionnée mais tragique. Alors que les étoiles s'éteignent, elles scellent la relation père-fils, l'aboutissement du chemin de rédemption et de délivrance pour le père, celui de la découverte de ses racines pour le fils.
Un roman initiatique autour de vies brisées noyées dans l'alcool, en douleur et en pudeur avec aussi des moments d'amour et de joies. Il y a la valeur du silence et celle de la parole thérapeutique ; des histoires qui lient les hommes, les font rêver et les renvoient à leurs origines ou leur vécu. Et puis il y a la nature si magnifiquement évoquée sous la plume de Richard Wagamese, sauvage, nourricière, spirituelle ; et aussi, sous tendue, la mémoire des peuples amérindiens au destin malheureux.
Un auteur issu des minorités canadiennes dont la découverte continue de m'enchanter par ses textes si beaux et si durs, réalistes et profondément humains, ses personnages broyés, imbibés d'alcool, son rapport à la nature et à l'héritage indigène. Un texte chargé de mélancholie, de poésie, de valeurs universelles accessible en français d'une œuvre comptant une quinzaine d'ouvrages insuffisamment traduits de l'anglais.
Une valeur sûre ♥️.
Tirés du texte :
Du même auteur, voir aussi :
Embers
Jeu blanc / Indian Horse
Titre anglais : Medicine Walk
Titre français : Les étoiles s'éteignent à l'aube
Auteur : Richard Wagamese
Première édition : 2015
lundi 1 juin 2020
Les femmes du braconnier de Claude Pujade-Renaud
Avec les femmes du braconnier, Claude Pujade-Renaud nous offre un roman polyphonique magnifiquement orchestré pour rendre vie à trois personnages ayant marqué la poésie anglophone de l'après la seconde guerre mondiale, un triangle amoureux maudit formé par Sylvia Prath, Ted Hughes et Assia Wevill.
Le focus porte d'abord sur le couple Sylvia-Ted, l'américaine et le britannique alors qu'Assia, la survivante juive des camps n'apparaît qu'en second plan. Le focus s'inverse dans la seconde partie du livre pour faire porter l'éclairage sur la relation Assia-Ted alors que Sylvia passe dans l'ombre sans jamais totalement disparaître.
Sylvia est une surdouée profondément tourmentée, orpheline trop tôt d'un père adoré d'origine allemande, migrant renié par sa famille pour s'être détaché de Dieu, une "écorchée" à la fois proche et éloignée de sa mère qui l'a faite internée après une tentative de suicide. Sa rencontre avec Ted est intense, animale. Ils se marrient, voyagent, créent, s'encouragent, ont une petite fille, quittent Londres pour une maison du Devon, ont un deuxième enfant, un garçon. La créativité de Sylvia se nourrie de ses grossesses, c'est une mère de famille attentive, une ménagère perfectionniste et bien organisée qui trouve toujours du temps pour l'écriture, pleine du énergie débordante mais hantée par une touche d'ombre qui l'enveloppe et la dévore à intervale régulier.
Ted est le "braconnier" avec un côté rustique et primitif, un amoureux de la nature en connexion avec la vie animale, un séducteur qui ne peut se satisfaire d'une vie monogamique à long terme. Même si le couple qu'il forme avec Sylvia fascine et devient mythique, celui-ci ne résiste pas à sa complexité sous-jacente et à la relation qui va naître avec Assia.
Lorsque le couple Assia-Ted prend le dessus, il sera bien difficile à Assia, après le suicide de Sylvia, de trouver la plénitude et de tracer sa propre voie, tourmentée par le fantôme de celle qui n'est plus là mais occupe encore le terrain et la mémoire des lieux et de ceux qu'elle a touché...
Toujours extrêmement bien documentés et étayés d'extraits des œuvres des personnages auxquels ils redonnent vie, les romans de Claude Pujade-Renaud que j'ai pu lire sont à chaque découverte des petits bijoux d'orfèvrerie, parfaitement montés, Le braconnier ne fait pas exception. La multiplicité des voix permet de varier les points de vue et de donner toute la mesure de l'humanité, de la psychologie et de la complexité de chacun des personnages. On les découvre dans leur quotidien et au travers de leurs écrits qui les dévoilent dans toute la profondeur de leur être avec leurs aspirations et leurs tourments, leurs failles, leurs liens, leur héritage ou encore le contexte de leur époque.
Un texte et une langue parfaitement maîtrisés, une lecture prenante, agréable et instructive. Je ne connaissais pas ces poètes aux destins tragiques, la malédiction se poursuivant jusqu'à la génération suivante si bien que si le texte est essentiellement concentré aux années 1950-1960 il se poursuit jusqu'aux années 2000. Un très bon roman.
Jamais déçue par Claude Pujade-Renaud, une valeur sûre.
Du même auteur, voir aussi :
Tout dort paisiblement sauf l'amour
Titre : Les femmes du braconnier
Auteur : Claude Pujade-Renaud
Première édition : 2010
mardi 31 mars 2020
L'échelle de Jacob de Gong Ji-young
Quelque chose d'invisible qu'on ne peut ni toucher ni retenir, mais qui est bel et bien là.
En Corée, dans une communauté de moines bénédictins, lorsque le père Jean est informé de la visite prochaine de So-hui, la nièce de l'abbé principal, les souvenirs le submergent pour le ramener 10 ans en arrière : à l'époque, il n'était encore que "frère Jean", achevait dix années de noviciat, avait prononcé ses premiers vœux mais pas encore ses vœux définitifs dont la date approchait. Une période troublée de plusieurs événements marquants touchant à la vie et à la mort, à l'amitié, à l'amour, à la relation à l'obéissance et à l'autorité, au renoncement, au doute, au questionnement, à la foi.
L'évocation du parcours de ce jeune novice bouleversé dans ses certitudes, qui cherche sa voie, aborde des questions essentielles sur le sens et les composantes de la vie. Un récit admirablement orchestré sous la plume de Gong Ji-young, une auteur coréenne que je trouve particulièrement intéressante, dotée d'une parfaite maîtrise de l'écriture, sur tous les plans, que ce soit le choix des thèmes, la façon de les aborder, la construction et la langue, tellement belle et si pleine de sensibilité.
Au delà de l'expérience personnelle des personnages et des aspects philosophiques abordés, le roman permet de découvrir des pans entiers de l'histoire et de la société coréenne avec la douleur de la guerre civile qui a divisé et profondément marqué ce pays ou la place qu'y occupe la religion catholique.
Un thème de départ qui n'avait pour moi rien de particulièrement attractif mais qui m'a littéralement emporté dans ce cercle de vie lumineux malgré la dureté des événements relatés. J'ai aimé ce père/frère Jean, ses amis Angelo et Mickaël, le vieux père Thomas venu d'Allemagne et emprisonné un temps sous le joug nord coréen sans oublier le moine Marius aux États-Unis qui permet de fermer la boucle, inspiré en partie d'un personnage réel.
Un texte éblouissant d'une auteure coréenne 100% valeur sûre.
Tiré du texte :
Du même auteur, voir aussi :
Ma très chère grande soeur
Nos jours heureux
Titre : L'échelle de Jacob
Auteur : Gong Ji-young
Première édition : 2013
jeudi 5 mars 2020
Tempête rouge de Tsering Dondrup
Tibet, années 1950/1980.
Dans sa vallée tibétaine, lorsque les chinois viennent prendre possession du pays, Yak Sauvage Rinpoché, réincarnation d'un maître du même nom, est un lama vénéré du monastère de Tseshung. Un lama diléttante, gourmand et peu porté à l'étude, dépassé par une condition dont il profite malgré tout. C'est le parcours de ce lama égoïste, sur trois décénnies, que nous livre le roman.
Le statut initial de collaborateur de notre "anti-héro" ne le protège pas longtemps des camps de "rééducation" où il se retrouve exploité avec tout un peuple, soumis et acteur des mouchardages et confessions encouragées par la puissance dominante alors que passent les époques, du "jour d'abomination" et des famines du Grand Bond en Avant à la révolution culturelle et aux procès de la bande des quatre.
Interdit par la Chine, ce roman d'un auteur tibétain reconnu qui a travaillé dans un centre d'archives (poste qui lui a été retiré après l'écriture de ce livre) a pu être traduit et publié à l'étranger. Il permet de donner voix au peuple d'une région peu connue du Tibet passée sous le joug de la Chine communiste. Une récit qui n'est pas sans rappeler tous ceux des goulags, des camps de concentrations et de tous ces lieux d'emprisonnement et d'epouvante au service d'une idéologie, aux mépris des droits de l'homme les plus basiques. À la clé, l'anéantissement d'une culture et la domination des hommes et de la nature, mais pour quelle Humanité ?
L'écriture n'est pas toujours "facile" mais le sujet ne l'est pas non plus, traité de façon finalement efficace, non sans une touche d'humour et d'ironie. Le texte vaut pour l'authenticité de ces hommes déracinés et broyés par un système qui les dépasse, des vies gâchées "compensées" par deux simples briques de thé. Et lorsqu'elles se manifestent, la "bonté" et la bienveillance sont emportées elles aussi, quel que soit leur camp, mais, maigre consolation, même les bourreaux ne peuvent échapper à une machine folle et au retour du baton.
Un texte brutal à valeur universelle comme il en faudrait plus, "de l'intérieur", à prendre comme un témoignage. .
Sur un thème qui s'en rapproche, voir aussi :
Le moine aux yeux verts d'Oyungerel Tsedevdamba et Jeffrey L. Falt( Mongolie.)
Tirés du prologue et du texte :
Ce qui s'opposait à la tranquilité des prisonniers, c'était la cruauté de la tempête rouge : juste avant midi, le vent se levait et prenait peu à peu de la vigueur.
Titre : Tempête rouge
Auteur : Tsering Dondrup
Première édition française : 2019
samedi 29 février 2020
changer l'eau des fleurs de Valérie Perrin
Abandonnée à la naissance, balotée de famille d'accueil en famille d'accueil, Violette Trénet a dix-huit ans quand elle rencontre Philippe Toussaint, d'une dizaine d'années son aîné ; ils ont rapidement une petite fille et se marient. Philippe est beau, volage et bon à rien alors que Violette est jeune, amoureuse, patiente, attentionnée dans ses rôles d'épouse et de mère. Pendant que Philippe écume les routes à moto et se fait entretenir sans aucune honte, Juliette s'occupe de tout, le travail (pour deux) de garde-barrière, la maison, la famille. Et lorsque le poste de garde barrière est supprimé, Violette convainc Philippe de reprendre une place de gardien de cimetière dans une autre commune.
Philippe finira par disparaître, du jour au lendemain, une circonstance qui ne semble finalement pas chagriner Violette...
Si la situation initiale est clairement posée sur ce drôle de ménage, on comprend rapidement qu'elle n'est pas aussi simple qu'elle le paraît : le couple est hanté par un drame dont on apprend les tenants et les aboutissants par petites doses, au travers de plusieurs histoires et de plusieurs personnages qui apportent chacun leur pierre à la compréhension globale, comme autant de tiroirs qui s'ouvrent pour en sortir une pièce du puzzle qui prend doucement forme.
J'avais longtemps hésité avant d'ouvrir ce livre parce que j'étais restée sur un sentiment plutôt mitigé après la lecture de les oubliés du dimanche, premier et précédent roman de Valérie Perrin. Les avis dithyrambiques sur son second roman n'ont par ailleurs pas aidé mon indécision car j'avais un peu peur de retomber dans un ouvrage "feel good" (au fond, ce qu'il est), genre très à la mode qui m'agace beaucoup pour la dose d'angélisme et d'invraissemblances qu'il draine dans son sillage. J'avais donc mis ce titre de côté en attendant le moment opportun, celui où j' aurais besoin d'une "lecture facile"... sur ce plan, c'est sans surprise, l'objectif est rempli, on tourne les pages sans trop se prendre la tête avec une écriture simple et efficace.
J'ai eu un peu de mal à entrer dans cette histoire "à tiroirs" qui joue sur les allers-retours dans le temps et des changements de points de vues mais je dois avouer que malgré son côté très fleur bleue, le scénario est finalement plutôt bien conçu et bien mené : la simplicité de la situation initiale laisse progressivement place à une histoire plus dense, plus profonde. Le récit s'étoffe et permet le déploiement d'une large palette de sentiments alors que les destins croisés des acteurs prennent du sens autour du personnage central de Violette.
Une histoire gentillette qui fleure bon la campagne et la bienveillance, sans réelle prétention, parfait pour s'en laisser conter.
Titre : changer l'eau des fleurs
Auteur : Valérie Perrin
Première édition : 2019
mardi 28 janvier 2020
Le cœur de l'homme / The Heart of Man de Jon Kalman Stefansson
Dernier volet d'une trilogie.
À la fin de La tristesse des anges / The Sorrow of Angels, nous avions laissé le gamin, Jens et Hjalti perdus dans la tempête...
Miracle et tristesse, les deux premiers ont survécu et se réveillent à Slettueyri, le troisième à disparu. Grâce à son capital jeunesse et aux bons soins des hôtes qui les ont secourus, le garçon se remet rapidement alors que Jens ressort diminué de leur odyssée. À peine le temps de former de nouveaux liens, le printemps s'installe enfin, un bateau passe et les ramène à leur point de départ où la vie reprend son cours : Jens part de son côté et le gamin, enrichi et nourri de sa nouvelle expérience retrouve le monde de l'auberge et ses personnages tellement indépendants qu'ils en gènent la communauté locale bien pensante et étriquée. Le gamin découvre qu'à la suite de la lettre qu'il lui a adressé avant de partir, Andréa a quitté son mari et le campement de pêcheurs où il l'avait laissée, accueillie, comme lui, par Helga et Ragnheidur.
Le gamin est plein d'énergie, les yeux et le cœur ouverts sur le monde. Il court, il apprend dans les livres sous l'égide de Gisli et il apprend de ses rapports et de ceux des autres avec la communauté des hommes. Il y a le souvenir des cheveux roux et des yeux verts de Alfheidur laissée à Slettueyri, la relation ambiguë avec la fille de Fridrik, le marchand puissant et avide de pouvoir, la liberté et l'indépendance de Ragnheidur, le poids des mot et une lettre écrite à Rakel pour le compte d'Oddur, une nuit de tempête et un naufrage, etc.
Un microcosme de société humaine avec ses zones lumineuses, l'amour, l'amitié, la solidarité, le réconfort, le partage, la connaissance, la poésie, la liberté, etc. et ses zones d'ombres, la recherche du pouvoir et de la domination, la lubricité, le viol, l'alcool, etc. Autant d'éléments qui offrent une réflexion intemporelle sur le sens de la vie et autres éléments philosophiques comme le bonheur, tout en dressant le panorama de la société islandaise de la fin du 19ème siècle en pleine transformation, entre tradition et modernité (premier bateau à vapeur, premiers téléphone, etc.)... sans oublier un cadre grandiose et sauvage, soumis aux éléments, offrant le meilleur comme le pire.
Le gamin est un personnage attachant autant pour le lecteur que ceux qui l'entourent, plein de sensibilité, d'interrogations et d'une certaine innocence. C'est avec un vrai grand regret, les larmes aux yeux et le cœur battant que je le quitte à la fin de cette histoire qui m'a transportée et surprise jusqu'à la dernière page, jusqu'à la dernière ligne, vers une fin absolument épique et aigre-douce.
Un texte porté par la grande qualité d'écriture de cet auteur qui évoque magnifiquement la rudesse et la beauté d'un pays et de la société qui le compose.
Tirés du texte :
Du même auteur, voir aussi :
La tristesse des anges / The Sorrow of Angels (tome 2)
Entre ciel et terre / Heaven and Earth (tome 1)
D'ailleurs les poissons n'ont pas de pieds / Fish have no feet
Titre anglais : The Heart of Man
Titre français : Le cœur de l'homme
Auteur : Jon Kalman Stefansson
Première édition : 2009
jeudi 9 janvier 2020
Kintu / Kintu de Jennifer Nansubuga Makumbi
L'histoire commence dans la violence, par le lynchage du jeune Kamu sur un marché. Elle nous emmène ensuite au 18ème siècle, au royaume du Bunganda, sur les traces de Kintu Kidda, l'ancêtre qui, à la suite d'une gifle mortelle malheureuse et malgré les précautions prises, attira une redoutable malédiction sur toute sa descendance.
Au fil des "cinq livres" qui constituent ce roman et qui démarrent tous le 5 janvier 2004 avant de repartir dans le passé, nous découvrirons le destin tragique des héritiers infortunés de Kintu Kidda : Suubi Nnakintu, Kanani Kintu, Isaac Newton Kintu et Miisi Kintu. Enfant abandonné et livré à lui-même, inceste, folie, suicide, sida, guerre, les maux s'abattent comme la normalité dans les différentes branches plus ou moins éduquées, plus ou moins religieuses, de cette famille maudite caractérisée par la jumelité. Alors, pour essayer de surmonter toute cette fatalité, les "anciens" du clan dispersé vont tenter de le reconstituer et de le rassembler sur les terres ancestrales afin d'acomplir les cérémonies rituelles- superstitions pour certains- seules capables de vaincre le mal.
Pas toujours facile à suivre avec les changements temporels et patronimiques mais un roman dépaysant qui nous mène en Ouganda, au cœur du continent africain. Une sorte de saga familiale aux ramifications multiples et indépendantes au départ et une approche d'écriture originale pour brasser ces histoires personnelles à un passé historique post-colonial douloureux et trouble. La partie pré-coloniale évoquant un monde traditionnel disparu est quant à elle particulièrement intéressante et bien mise en scène.
Entre drames, résilience et espoirs, un premier roman original qui compte et qui vient enrichir cette jeune littérature africaine, ougandaise en l'occurence.
D'origine Ougandaise, l'auteur vit aujourd'hui en Angleterre ; une voix/plume pour le moins ensorcelante qui apporte un nouveau souffle à la littérature mondiale.
À suivre.
Tiré du texte :
Titre français : Kintu
Titre anglais : Kintu
Auteur : Jennifer Nansubuga Makumbi
Première édition : 2014
vendredi 3 janvier 2020
La tristesse des anges / The Sorrow of Angels de Jon Kalman Stefansson
Dans une langue poétique magnifiquement évocatrice, Jon Kalman Stefansson nous entraîne dans l'enfer du grand froid islandais qui pousse les êtres à l'extrêmité de leurs forces et de leur âme. Des personnages opposés qui se côtoient, s'apprivoisent et finissent par se dévoiler, poussés par les éléments et l'isolement, pour aller aux questions essentielles : l'amour, la vie, la mort.
À la frontière de la vie et de la mort, soumis aux esprits et/ou aux mirages, l'être humain paraît à la fois bien faible et immense. Ce roman dépouille ses personnages qui apportent la flamme de leur humanité au creux de la glace et du blanc envahissant qui les mettent à l'épreuve jusqu'à l'étouffement. Il nous offre également le tableau brutal d'une nature sauvage ; la rudesse de la vie en Islande à la fin du XIXème siècle.
Du froid et de la souffrance dans ce livre mais aussi de la chaleur et de la solidarité ; peu d'action mais beaucoup de mots qui s'enchaînent avec une certaine magie, porteurs de toute une culture pour composer un texte littéraire d'exception, riche d'humanité.
Quant à la dernière page et son goût d'incertitude, elle ne peut que nous inciter à poursuivre la lecture pour clôre cette trilogie.
À suivre.
Du même auteur :
Entre ciel et terre/ Heaven and Hell
D'ailleurs les poissons n'ont pas de pieds / Fish have no feet
Titre français : La tristesse des anges
Titre anglais : The Sorrow of Angels
Auteur : Jon Kalman Stefansson
Première édition : 2009
vendredi 20 décembre 2019
À la grâce des hommes / Burial Rites de Hannah Kent
Agnès a été condamnée à mort pour meurtre. En attendant l'exécution de sa sentence, elle est assignée au domicile d'un officier de sécurité de la vallée de Kornsa, Jon. Elle partage désormais son quotidien avec la famille de son gardien : Margaret, sa femme, et ses deux filles âgées d'une vingtaine d'années, Steina et Lauga. Inspirant initialement la peur, le dégoût, la méfiance, voire la fascination, la présence de la meurtrière est subie, à peine supportée à son arrivée, juste une paire de bras supplémentaires bien utiles, avec laquelle le foyer s'interdit toutes interactions verbales.
Pour sa rédemption et le salut de son âme, elle reçoit toutefois les visites d'un jeune assistant révérend, Thorvardur Jonsson, qui, pour essayer de la comprendre et de l'atteindre, lui fait raconter son histoire. À l'approche de l'hiver, les rapports évoluent alors que les personnages se retrouvent confinés dans la maison de tourbe, sans intimité possible.
Une histoire romancée à partir du personnage historique d'Agnès, dernière criminelle condamnée à la peine capitale et exécutée en Islande en 1829. Les chapitres sont introduits par des documents originaux d'époque, traduits et adaptés, alors que le reste est laissé à l'imagination de l'auteur qui a su traduire la solitude et l'isolement de certaines fermes d'Islande ainsi que les conditions de vie si difficiles de l'époque (insalubrité des maisons de tourbe, la pièce de vie unique, la moisson, les conditions climatiques extrêmes et changeantes, l'organisation sociale, etc.). Les rapports sociaux, la place des femmes, les commérages, la place bien déterminée de chacun dans la communauté sont des données importantes pour comprendre la psychologie de chacun qui s'affine au fil des pages alors que s'humanisent des rapports non choisis.
L'auteur, Australienne, a vécu une expatriation en Islande et elle a parfaitement su traduire le ressenti de l'isolement en s'appuyant sur sa propre expérience. Une histoire d'une autre époque, abordée avec sensibilité et réalisme. J'ai particulièrement apprécié les éléments de la vie courante dans lesquels j'ai retrouvé, contextualisés, beaucoup des thèmes développés dans le petit livre des islandais du temps jadis lu récemment.
Un roman comme je les aime, bien écrit, dépaysant et enrichissant. ❤️
Titre français : À la grâce des hommes
Titre anglais : Burial rites
Auteur : Hannah Kent
Première édition : 2013
samedi 16 novembre 2019
Entre ciel et terre / Heaven and Hell de Jon Kalman Stefansson
L'auteur nous fait percevoir tout un monde, la dureté de la vie des pêcheurs à la fin du XIXeme, l'isolement au fond des fjord et des villages, le froid, le manque de perspectives. Les quelques personnages sont eux aussi tout un monde, des portraits habilement croqués pour révéler des personnalité et des comportement couvrant un large spectre, de la petitesse d'esprit méprisante à l'indifférence absolue au qu'en dira-t-on.
À la découverte de la littérature islandaise, un deuxième essai réussi, je suis sous le charme, séduite par la beauté de l'écriture, l'originalité du texte et de la réflexion qu'il soulève, sans oublier l'évocation du pays.
Titre français : Entre ciel et terre
Titre anglais : Heaven and Hell
Auteur : Jon Kalman Stefansson
Première édition : 2007
mardi 5 novembre 2019
Nos jours heureux de Gong Ji-Young
Issue d'une famille nantie avec laquelle elle entretient des rapports difficiles, menant une vie débridée et sans filtre, ancienne chanteuse populaire, Yujeong est une jeune femme mal dans sa peau, enfermée dans son mal vivre depuis un viol subi à l'adolescence et qui, la trentaine passée, fait une 3ème tentative de suicide.
Seule parente qu'elle respecte et qu'elle n'a pas vue depuis 10 ans, sa tante Monica, religieuse et visiteuse des prisons auprès des condamnés à morts lui impose alors de l'accompagner pour rencontrer Yunsa qui attend son exécution à la prison de Séoul.
À part l'âge et peut-être un sentiment morbide, tout semble séparer Yujeong et Yunsa mais un étrange "parler vrai" va pourtant s'établir entre ces deux êtres perdus en les transformant pour leur donner un nouveau regard sur le monde.
Un roman intense et profond, riche en émotions, des plus noires aux plus lumineuses. Il est question de souffrance, d'incompréhension, de pauvreté, de religion, de haine, d'amour, de rédemption, de pardon. L'auteur alterne habilement les chapîtres entre le récit et les pages d'un "cahier bleu" sur lesquelles Yunsa relate son histoire. Avec le "parler vrai", l'auteur nous fait "vivre" l'aspect thérapeutique de la parole comme celle de l'écriture.
Le livre est adroitement construit et aborde la question de la peine de mort avec intelligence, d'abord sous l'emprise émotionnelle et absolue des sentiments puis d'une façon plus apaisée, épurée et libérée du pathos.
La Corée du Sud est à la mode si bien que sa littérature devient beaucoup plus accessible avec nombre de romans de qualité enfin traduits en français, comme celui ci. À lire, tout simplement.
Nota : la peine de mort existe toujours en Corée du Sud qui compte 57 condamnés en attente d'exécution même si dans les faits elle n'est plus appliquée (les dernières exécutions remontent à 1997).
Extraits du texte :
ce n'est pas parce qu'on tombe souvent qu'on se relève facilement une fois encore.
C'est toujours l'acte qui détermine la vérité, alors que c'est plutôt la vérité qu'à l'acte qu'on devrait porter l'attention...
quand on a été témoin d'une exécution, on devient partisan de l'abolition de la peine de mort.
J'ai découvert que seuls ceux qui ont reçu l'amour peuvent aimer, que seuls ceux qui ont reçu le pardon peuvent pardonner.
Titre : nos jours heureux
Auteur : Gong Ji-young
Première édition : 2005
mardi 6 août 2019
Le jardin d'Épicure / Staring at the sun d'Irvin Yalom
Regarder la mort en face, avec un soutien, non seulement repousse la terreur,
mais rend la vie plus émouvante, plus précieuse, plus vitale.
J'ai découvert Irvin Yalom au travers de ses trois romans (Le problème Spinoza, Et Nietzsche a pleuré, La méthode Schopenhauer) mais ce médecin psychiatre américain est également l'auteur de plusieurs essais dont Le Jardin d'Épicure, publié en 2008.
Cet ouvrage s'appuie sur son expérience de thérapeuthe et traite, au travers de cas concrets, du thème de la mort qui influence les comportements de façon directe ou masquée. Le livre s'adresse non seulement au grand public mais aussi aux professionnels, psychiatres et thérapeuthes dont la formation fait parfois défaut sur ce sujet.
Irvin David Yalom maitrise parfaitement la question qu'il traite, sans jargon ni moralisation, de façon simple et abordable et en faisant appel à ses grandes qualités de vulgaristeur et de pédagogue. Il en résulte un livre qui se lit comme un roman pour aborder avec sérénité cette question existencielle sans doute la plus essentielle, celle de notre mortalité.
Un auteur que j'ai un vrai plaisir à lire et découvrir, sachant rendre abordable chacun des sujets qu'il traite, qu'il s'agisse de philosophie ou de psychologie, un grand humaniste, riche de sagesse et d'empathie.
Du même auteur, voir aussi :
Le problème Spinoza / The Spinoza problem (roman)
Et Nietzsche a pleuré / When Nietzsche wept (roman)
La méthode Schopenhauer / The Schopenhauer cure (roman)
Extraits du texte :
Titre français : Le jardin d'Épicure / Regarder le soleil en face
Titre anglais original : Staring at the sun / Overcoming the terror of death
Auteur : Irvin Yalom
Première édition : 2008
dimanche 17 mars 2019
La méthode Schopenhauer / The Schopenhauer Cure d'Irvin Yalom
San Francisco, époque contemporaine.
Psychiatre réputé, Julius Hertzfeld apprend qu'il est atteint d'un cancer incurable et qu'il lui reste encore une année de "bonne vie" devant lui. Une fois intégré le choc de cette nouvelle, il décide deux choses :
- d'abord et dans la mesure du possible, ne rien changer à sa pratique - qui est au coeur du sens de sa vie.
- s'interroger ensuite sur son plus grand échec, Philip Slate, un ancien patient qui a disparu du jour au lendemain il y a une quinzaine d'année après trois années de thérapie, un personnage alors totalement associable et obsédé du sexe, enchaînant les conquêtes sans aucune satisfaction durable.
Julius retrouve facilement la trace de Philip qui lui confirme que sa thérapie n'a servie à rien, qu'il ne doit son salut qu'à Schopenhauer et qu'il s'apprête, ô surprise, à devenir lui même psychothérapeute. Pour parfaire sa formation, Philip a d'ailleurs besoin d'un tuteur et voulait justement, lui aussi recontacter Julius pour lui demander de bien vouloir le parrainer. Devant la froideur du personnage libéré de ses obessions mais pas de son associabilité, Julius hésite et y met des conditions : il faut que Philip accepte d'abord de se joindre à la thérapie d'un groupe que Julius affectionne particulièrement.
On va alors connaître et suivre ce groupe, la façon dont il va intégrer Philip, comment il continue à fonctionner avec la mort annoncée de son modérateur, comment ses membres interragissent et évoluent pendant l'année qui leur est donnée.
Troisième livre d'Irvin Yalom que j'enchaîne en quelques semaines, je suis totalement "accrochée" par cet auteur qui nous permet d'aborder la philosophie et la psychanalyse de façon aussi limpide. Yalom est un grand conteur capable de faire partager son savoir et son expérience au travers de ses histoires savamment orchestrées, ici une thérapie de groupe dont on suit le déroulé en s'attachant aux différents personnages qui viennent solder leurs problèmes avec une urgence, l'échéance donnée par la maladie de Julius. Après Spinoza (le problème Spinoza) et Nietzsche (Et Nietzsche a pleuré), nous abordons cette fois Schopenhauer, philosophe tourmenté, a priori peu sympathique, personnifié par Philip.
Psychologie des personnages et vulgarisation intelligente des idées, un brillant doublé gagnant !
Titre original : The Schopenhauer Cure
Titre français : La méthode Schopenhauer
Auteur : Irvin Yalom
Première édition : 2005
mardi 19 février 2019
Manifesto de Léonor de Recondo
Alors que le corps de Félix est encore là, son esprit vagabonde déjà ailleurs en se retournant sur la vie qui s'en va, faite d'épreuves et de résilience, portée par la solidarité familiale et la créativité.
Dans l'alternance des chapitres, on ressent le poids de ce temps de passage avec l'opposition entre l'atmosphère pesante de la chambre où les femmes sont enfermées en huis clôt et l'esprit libéré du père qui se souvient : l'Espagne et la vie d'enfant au village, la guerre qui bouleverse tout, Guernica, l'exil, les oncles aux activités louches, le rejet de l'étranger, etc. Légère, la mémoire de Félix s'envole et croise celle d'Ernesto (Hemingway) qu'il a rencontré enfant et avec lequel il dialogue ; il y a aussi Martha, le très vieux sur l'arbre, le berger, ses enfants disparus ; ou encore la fabrication si particulière d'un violon pour Léonor qui a hérité de sa fibre créative.
Un livre très personnel avec des réflexions sur la vie et la mort, dont la structure des chapitres semble suivre le même ralentissement que le souffle qui s'éteint doucement.
Je pense maintenant à la chaîne des morts, allongés, respirant à peine, entourés pour les plus heureux, mains tenues.
Et des années plus tard, la même main vieillie qui en tient une autre plus jeune.
Le dernier contact là, dans la paume.
Avec Manifesto, on fait le lien avec rêves oubliés, dans lequel Léonor de Recondo évoque l'exil de la famille de son père qui avait dû fuir l'Espagne pour la France et, surtout, on retrouve avec toujours le même bonheur toute la douceur, la sensibilité, le tact et la musicalité de sa plume : comme une musique qui vous enveloppe et vous emporte, Léonor de Recondo joue sa partition avec le coeur et les émotions, en se livrant entièrement, soutenue par une parfaite maîtrise technique, sans faute.
Une vraie valeur sûre.
Du même auteur, voir aussi :
Amours
Pietra Viva
Rêves oubliés
Point cardinal
Titre : Manifesto
Auteur : Leonor de Recondo
Première édition : 2019
















