Affichage des articles dont le libellé est Mort. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Mort. Afficher tous les articles

jeudi 3 mars 2022

Un livre de martyrs américains / A Book of American Martyrs de Joyce Carol Oates


Etats-Unis.
Le matin du 2 novembre 1999, sur le parking d'une clinique pour femmes de l'Ohio où sont pratiqués des avortements, Luther Dunphy abat le docteur Augustus Voorhees et son garde du corps. 
Pour Luther Dunphy, "soldat de Dieu", il ne s'agit pas d'un meurtre même s'il sait devoir comparaitre devant la justice de son pays qui qualifie son acte comme tel. Rien ne laissait présager du geste de ce père de quatre enfants, ouvrier du bâtiment, fervent croyant : ce n'est pas un illuminé, juste un être discret qui a agit seul, habité par ce qu'il croit être une mission divine pour la sauvegarde de vies innocentes. Alors, meurtrier ou martyr ? 
De son côté, le Dr Augustus Voorhees était un médecin dévoué et engagé, ardent militant de la cause des femmes et de leur droit à disposer librement de leur corps. C'était aussi un père de trois enfants, un garçon et deux filles dont la dernière a été adoptée en Chine. Martyr ou démon ?
Dans cette histoire dans laquelle non seulement les protagonistes mais aussi tous leurs proches se retrouvent aspirés où est le bien ? où est le mal ? Et qui sont finalement les véritables martyrs ? 
Ce roman nous fait d'abord découvrir la vie de chacun des deux hommes, le procès et les passions qui entourent la question de l'avortement aux États-Unis. Il aborde ensuite les conséquences familiales pour les épouses et les enfants avec une attention particulière aux deux filles aînées dont l'une devient boxeuse professionnelle et l'autre étudiante obnubilée par l'histoire de son père dont elle fait son sujet de thèse.
 
En changeant les points de vue, l'auteur ne cherche pas à nous faire prendre position mais à nous fait comprendre les motivations, les raisonnements, les ressorts psychologiques et les mécannismes qui conduisent chacun des personnages à agir comme il le fait dans une Amérique voilée d'obscurantisme. Une approche plutôt objective et réaliste au cœur d'un sujet complexe qui permet d'aborder beaucoup de choses, les rapports familiaux, l'éducation, le deuil, les questions sociales, le poids des traumatismes, l'ambiguïté des messages des églises, la question des sujets qui divisent la société, l'intolérance, etc. Ni tout blanc ni tout noir, rien n'est simple.
 
Un livre qui montre l'effet domino d'un acte de départ isolé, hyper violent, engendrant violence et souffrances, interrogations et incompréhensions, la chronique d'une société américaine de province loin du glamour Hollywoodien et des lumières des grandes villes de l'est. C'est un monde fracturé qui se nourrit de ses obsessions, où les communauté se côtoient sans se parler ni se comprendre. Il y a une espèce d'effet miroir entre les deux familles soumises au regard des autres, la notion que l' "enfant de" prend le dessus sur l'individu même si le temps fini par faire son affaire d'une célébrité involontaire bien difficile à porter. C'est dur et lourd même si la conclusion apporte une toute petite touche d'espoir et un peu d'apaisement.
 
Habilement construit et donnant matière à réflexion, ce livre marquant me fait découvrir une auteure américaine multi-primée que je ne connaissais pas auprès de laquelle je reviendrai sans doute, sa large bibliographie recelant plusieurs dizaines d'ouvrages.
 
Titre français : Un livre de martyrs américains
Titre anglais : A Book of American Martyrs 
Auteur : Joyce Carol Oates
Première édition : 2017

samedi 10 avril 2021

Le crépuscule de Shigezo / The twilight years de Sawako Ariyoshi

Tokyo / années 1970.
À la mort de son épouse, Shigezo doit être pris en charge par la famille de son fils Nobotushi qui vit dans la maison voisine du pavillon occupé jusqu'alors par les deux anciens. Malgré cette proximité spatiale, Nobotushi, sa femme Akiko et leur fils Satochi, n'avaient aucune idée de la dégénérescence psychique de Shigezo et de sa dépendance, un état qu'ils découvrent, qu'il va leur falloir gérer et qui va bousculer leur quotidien bien rodé et sans temps mort : Notobushi, aux idées et au comportement des plus traditionnels travaille dans une grande entreprise qui occupe tout son temps ; Satochi est lycéen et prépare de façon intensive ses examens d'entrée à l'université ; Akiko jongle entre un travail auquel elle tient et les tâches ménagères qui lui incombent... Mais c'est tout de même sur les épaules de cette dernière que va reposer la responsabilité des soins au vieil homme d'autant plus que celui-ci, après lui avoir mené la vie dure pendant des années, ne semble plus jurer que par elle, il ne reconnait qu'elle.

Entre fugues, réveils au milieu de la nuit, incontinence, isolement et problèmes de garde en journée ou encore un appétit jamais rassasié alors que Shigezo avait l'estomac plutôt délicat autrefois, la vie semble tout d'abord devenir un enfer. Mais Akiko, malgré sa modernité, a le sens du devoir et va se consacrer à l'accompagnement du crépuscule de ce beau-père, l'occasion de comprendre que son problème n'est pas isolé, de s'interroger sur la place de chacun dans la famille et sur sa propre et ineluctable vieillesse tout en développant une certaine tendresse pour celui qui ne semblait pas trop la mériter.

La famille Tachibana nous plonge dans les problématiques de la fin de vie et Sawako Ariyoshi nous dresse encore une fois un magnifique portrait de femme coincée entre tradition et modernité, ainsi qu'une chronique familiale finement observée et rendue, pleine d'humanité et de valeurs universelles. Bien que l'histoire se déroule au Japon dans les années 1970, beaucoup des réflexions et des observations du livre restent intemporelles et totalement d'actualité, me renvoyant à ma propre expérience. J'ai beaucoup aimé ce livre sur un thème difficile et pas franchement rigolo mais traité de main de maître, une valeur sûre, une auteure "classique" qui ne m'a jamais déçue.

Du même auteur, voir aussi :

Extraits du texte :
Finalement, songeait Nobutoschi, la mort ne tire des larmes de douleur que dans le monde imaginaire et abstrait des chansons et des romans. 
Sa mère venait de mourir et il n'avait pas pleuré.

Elle avait tout simplement découvert que mourir coûtait cher et enfin compris pourquoi on offrait une enveloppe avec de l'argent à la famille 
quand on allait à un enterrement.
 
Les hommes de la génération de Nobutoschi tenaient à leurs vieux clichés féodaux. 
Ils ne voulaient pas reconnaître l'apport financier du travail d'une femme dans les revenus de la famille.
 À leurs yeux, elle se faisait plaisir en travaillant au-dehors et c'était eux qui supportaient avec patience et indulgence le laisser-aller du ménage. 

Tout serait tellement plus facile si Shigezo mourait ! 
Elle n'avait plus honte d'avoir de telles pensées. 

Elle ne put s'empêcher de comparer avec tristesse le sort des deux vieillards. Elle venait de voir mourir un homme qui avait gardé toute sa tête, une passion et des amis. Il avait pleinement profité de la vie alors que Shigezo avait passé la sienne à se plaindre sans jamais trouver d'intérêt à quoi que ce soit. Pourquoi donc avait-il vécu toutes ces années ? Il avait persécuté sa belle-fille et n'avait manifesté aucune affection,  ni pour sa femme ni pour son fils. Sa seule passion avait été pour ses maux de ventre et elle l'avait rendu gâteux.  

Votre père semble souffrir de dépression sénile mais, tant qu'il n'est pas violent, on ne peut pas vraiment parler de maladie. 
C'est un mal de la civilisation, un petit peu comme les dents qui se gâtent. 

Actuellement, il n'y a pas de véritable solution au problème des personnes âgées. C'est une cause de rupture dans de nombreux foyers. 
La femme doit prendre beaucoup sur elle : je ne vois pas d'autre attitude possible. 

Face au rapide vieillissement de la population, le gouvernement japonais, à la différence des pays occidentaux, n'avait pris aucune mesure concrète. 
Il s'était aperçu que la vieillesse était un drame global, à la fois social et individuel, médical et psychologique. 

Ce sont les femmes les plus actives. Il est vrai que la sénilité touche presque toujours exclusivement les hommes. C'est d'ailleurs un grand sujet de satisfaction pour nos groupes de vieilles dames. On constate le même phénomène dans les maisons de retraite. Je ne sais pas pourquoi. Certains disent que c'est parce qu'ils ne font rien à la maison : ils prennent leur retraite et sombrent aussitôt dans le gâtisme. 
Votre beau-père n'est pas le seul, croyez-moi. Les femmes se maintiennent en forme tandis que les hommes,  
à part ceux qui jouent au go ou au shogi, restent assis sans rien faire, le dos courbé et le regard vide.
 
"- Je n'aime pas venir ici; il n'y a que des vieux. 
- Mais je ne peux pas vous laisser tout seul à la maison, grand-père. Au club, vous pouvez vous faire des amis. 
- Non. Il n'y a que des vieux et des vieilles. Je n'aime pas ça."
Que croit-il donc être ? se demanda Akiko, stupéfaite. 

Elle avait toujours pensé que la mort était l'épreuve la plus terrible dans la vie d'un être humain,
 mais maintenant elle savait que survivre pouvait être encore plus douloureux.

Titre français : Le crépuscule de Shigezo 
Titre anglais : The Twilight Years
Auteur : Sawako Ariyoshi
Première édition : 1972

dimanche 21 février 2021

La consolation de l'ange de Frédéric Lenoir

 

Après une tentative de suicide, Hugo, 20 ans, est à l'hôpital où il partage la chambre de Blanche, une vieille dame en fin de vie. Une rencontre improbable donnant prétexte à un dialogue entre deux êtres qui vont, à coup de tâtonnements et de confidences, se livrer l'un à l'autre en abordant des questions philosophiques, métaphysiques et spirituelles essentielles sur le sens de la vie, la mort, la liberté, l'amour, la famille, le bonheur, etc.
 
Un beau texte joliment écrit, émaillé de poèmes - Victor Hugo, Beaudelaire, etc. - faisant également référence de façon très abordable et lumineuse à de grands philosophes tels que Spinoza. Au fil des secrets dévoilés, je me suis laissée émouvoir, emportée par cette amitié inattendue source de résilience, d'humanité et d'universalité transgénérationnelle.
 
Un livre arrivé entre mes mains un peu par hasard, que je l'ai lu d'une traite ; facile et rapide à lire, il ne tombe pas pour autant dans la facilité que j'associe souvent aux romans "feel-good", un sentiment qui transpire au fil des pages mais, pour une fois, dans le sens le plus positif que je puisse donner au terme. 
 
Je ne connaissais pas l'auteur alors que, renseignements pris, je m'aperçois que c'est "une pointure" qui compte plus d'une cinquantaine d'ouvrages à son actif, romans, essais, théâtre, encyclopédie, etc. 
Un esprit curieux tourné vers une spiritualité bien conçue et clairement énoncée, vers lequel je n'hésiterai sans doute pas à retourner m'abreuver.    
 
Simple mais pas simpliste, efficace.     
 
Titre : La consolation de l'ange
Auteur : Frédéric Lenoir
Première édition : 2019

lundi 5 octobre 2020

Pacifique de Stéphanie Hochet

 

 Japon, 1945.

Isao Kaneda a 21 ans et il s'apprête  à mourir : bientôt il s'envolera pour aller s'écraser avec son avion sur un navire ennemi, l'ordre de mission est imminent. 

Isao est l'aîné d'une famille, l'héritier. Sous la houlette de sa grand-mère maternelle de noble ascendance et d'un précepteur choisi par elle, il a reçu une éducation très classique, tant japonaise qu'européenne (latin, grec, littérature anglaise, etc.) afin d'exalter en lui le guerrier Samouraï dont il est le dernier représentant de sa lignée. Rendu à ses parents à l'adolescence, il passe par l'école secondaire avant d'intégrer le Yokaren, une école préparatoire à la discipline toute militaire afin d'assouvir son rêve de devenir pilote de chasse. Un parcours qui ne laisse aucune place à l'oisiveté et très peu aux sentiments. 
S'il ne fait aucun doute que l'honneur prime avant tout, cela n'empêche pas Isao de pressentir la défaite de la guerre par son pays et de réfléchir au sens du sacrifice qui lui est demandé.
 
Nous voilà dans la tête d'un tout jeune kamikaze à la fin de la deuxième guerre mondiale, un parcours initiatique qui prend un chemin inattendu au coeur du Pacifique, ultime étape de son éveil spirituel au sens bouddhique du terme...
 
Un roman court écrit à la première personne, qui se lit rapidement. 
Une écriture épurée qui s'attachent à rendre fidèlement les éléments de la culture dans laquelle ils nous plongent.
Une petite parenthèse poétique, jolie mais peut-être pas inoubliable.
 
Extraits du texte : 
Il n'y a pire humiliation pour un combattant nippon que la reddition. 
 
Nos armes secrètes ont toujours les noms les plus poétiques. 
Ainsi, que kamikaze signifie "vent divin" a contribué à briser le moral des ennemis.   
 
Un édit impérial a donnée aux héros disparus le nom d'étoiles tombées du ciel
 
Je vais laisser derrière moi ma famille. Le fils aîné des Kaneda va disparaître (...)
Comment imaginer sa propre mort ? (...)
Au-delà de son existence, et même au-delà de celle de ses proches, priment le devoir et l'honneur. 
C'est un leçon apprise. C'est une leçon répétée.
 
Elle m'adorait en m'étouffant, elle m'éduquait avec dureté, me tenait à l'écart de tout divertissement ordinaire pour un petit garçon. Elle donnait un sens à ma vie, m'ouvrait à la beauté et en même temps contrôlait mes envies, dirigeait mes désirs, écrasait chaque fibre dissipée du tout jeune homme qui ne savait pas qui il était. Elle me tendait une image de moi qu'elle avait puisée dans le monde obscur de ses souvenirs. J'étais un ectoplasme projeté hors d'elle. Un fantasme de petit-fils auquel je me suis identifié. 
 
J'idéalise l'armée comme jamais et perçois les luttes mortelles comme le comble de l'achèvement esthétique. 
Mourir en combattant, c'est la mort détruisant la mort
 
Nous sommes appelés à devenir des "fleurs de cerisiers".
Le sakura, fleur symbole du Japon. 
Vivre une telle efflorescence printanière serait donc croître et disparaître au paroxysme de la jeunesse.
 Laissant dans l'air le souvenir de la beauté éphémère. 
 
Titre : Pacifique
Auteur : Stéphanie Hochet
Première édition : 2020

mardi 9 juin 2020

Les étoiles s'éteignent à l'aube / Medicine Walk de Richard Wagamese

Le whisky tient à l'écart des choses que certaines personnes ne veulent pas chez elles. Comme les rêves, les souvenirs, les désirs, d'autres personnes parfois. (...) Des fois, les choses tournent mal. Quand elles arrivent dans la vie, on peut presque toujours les régler. Mais quand elles arrivent à l'intérieur d'une personne, elles sont plus difficiles à réparer. 

Franck a grandi avec le vieil homme, un blanc qui l'a éduqué en essayant de lui apprendre des "trucs d'indiens" par fidélité aux origines du garçon. Mais de sa mère ou de ses origines, Franck ne sait rien ou pas grand chose sinon que celui qui est son père, Eldon Starlight, n'est qu'une source de déceptions, leurs relations rares et pourries par des promesses d'ivrogne jamais tenues.

Lorsque Eldon atteint le bout du rouleau et se sait aux portes de la mort, il convainc son fils de l'accompagner sur les hauteurs d'une crête sauvage pour y "mourir en guerrier", un pélerinage au cours duquel il va lui livrer les secrets de son histoire qu'il n'a jamais pu confier à qui que ce soit ; une histoire d'amitié qui passe par les camps de travail itinérants et les champs de batailles de la guerre de Corée ainsi qu'une histoire d'amour passionnée mais tragique. Alors que les étoiles s'éteignent, elles scellent la relation père-fils, l'aboutissement du chemin de rédemption et de délivrance pour le père, celui de la découverte de ses racines pour le fils.

Un roman initiatique autour de vies brisées noyées dans l'alcool, en douleur et en pudeur avec aussi des moments d'amour et de joies. Il  y a la valeur du silence et celle de la parole thérapeutique ;  des histoires qui lient les hommes, les font rêver et les renvoient à leurs origines ou leur vécu. Et puis il y a la nature si magnifiquement évoquée sous la plume de Richard Wagamese, sauvage, nourricière, spirituelle ; et aussi, sous tendue, la mémoire des peuples amérindiens au destin malheureux.

Un auteur issu des minorités canadiennes dont la découverte continue de m'enchanter par ses textes si beaux et si durs, réalistes et profondément humains, ses personnages broyés, imbibés d'alcool, son rapport à la nature et à l'héritage indigène. Un texte chargé de mélancholie, de poésie, de valeurs universelles accessible en français d'une œuvre comptant une quinzaine d'ouvrages insuffisamment traduits de l'anglais.
Une valeur sûre ♥️.

Tirés du texte :
J'ai jamais été très porté sur les prières. Du moins, pas comme dans les églises. Mais moi, j'crois que tout est sacré. Alors quand j'dis quelque chose j'essaie toujours juste de ressentir ce que j'ressens et de dire ce qui en vient.

Il en vint à comprendre la valeur des êtres vivants, par sa faculté à les faire disparaître. Prendre la vie était une chose solennelle. La vie était le cœur du mystère.

Jimmy disait tout le temps que nous étions un Grand Mystère. Tout. Il disait que les choses qu'ils faisaient ces Indiens d'autrefois, c'était rien d'autre que d'apprendre à vivre avec ce mystère. Pas le résoudre, pas s'y attaquer, pas même chercher à le deviner. Juste être avec.

Du même auteur, voir aussi :
Embers
Jeu blanc / Indian Horse

Titre anglais : Medicine Walk
Titre français : Les étoiles s'éteignent à l'aube
Auteur : Richard Wagamese
Première édition : 2015

lundi 1 juin 2020

Les femmes du braconnier de Claude Pujade-Renaud

Libres, les mots galopent vers leur vérité. À ras du vide.

Avec les femmes du braconnier, Claude Pujade-Renaud nous offre un roman polyphonique magnifiquement orchestré pour rendre vie à trois personnages ayant marqué la poésie anglophone de l'après la seconde guerre mondiale, un triangle amoureux maudit formé par Sylvia Prath, Ted Hughes et Assia Wevill.

Le focus porte d'abord sur le couple Sylvia-Ted, l'américaine et le britannique alors qu'Assia, la survivante juive des camps n'apparaît qu'en second plan. Le focus s'inverse dans la seconde partie du livre pour faire porter l'éclairage sur la relation Assia-Ted alors que Sylvia passe dans l'ombre sans jamais totalement disparaître.

Sylvia est une surdouée profondément tourmentée, orpheline trop tôt d'un père adoré d'origine allemande, migrant renié par sa famille pour s'être détaché de Dieu, une "écorchée" à la fois proche et éloignée de sa mère qui l'a faite internée après une tentative de suicide. Sa rencontre avec Ted est intense, animale. Ils se marrient, voyagent, créent, s'encouragent, ont une petite fille, quittent Londres pour une maison du Devon, ont un deuxième enfant, un garçon. La créativité de Sylvia se nourrie de ses grossesses, c'est une mère de famille attentive, une ménagère perfectionniste et bien organisée qui trouve toujours du temps pour l'écriture, pleine du énergie débordante mais hantée par une touche d'ombre qui l'enveloppe et la dévore à intervale régulier.

Ted est le "braconnier" avec un côté rustique et primitif, un amoureux de la nature en connexion avec la vie animale, un séducteur qui ne peut se satisfaire d'une vie monogamique à long terme. Même si le couple qu'il forme avec Sylvia fascine et devient mythique, celui-ci ne résiste pas à sa complexité sous-jacente et à la relation qui va naître avec Assia.
Lorsque le couple Assia-Ted prend le dessus, il sera bien difficile à Assia, après le suicide de Sylvia, de trouver la plénitude et de tracer sa propre voie, tourmentée par le fantôme de celle qui n'est plus là mais occupe encore le terrain et la mémoire des lieux et de ceux qu'elle a touché...

Toujours extrêmement bien documentés et étayés d'extraits des œuvres des personnages auxquels ils redonnent vie, les romans de Claude Pujade-Renaud que j'ai pu lire sont à chaque découverte des petits bijoux d'orfèvrerie, parfaitement montés, Le braconnier ne fait pas exception. La multiplicité des voix permet de varier les points de vue et de donner toute la mesure de l'humanité, de la psychologie et de la complexité de chacun des personnages. On les découvre dans leur quotidien et au travers de leurs écrits qui les dévoilent dans toute la profondeur de leur être avec leurs aspirations et leurs tourments, leurs failles, leurs liens, leur héritage ou encore le contexte de leur époque.

Un texte et une langue parfaitement maîtrisés, une lecture prenante, agréable et instructive.  Je ne connaissais pas ces poètes aux destins tragiques, la malédiction se poursuivant jusqu'à la génération suivante si bien que si le texte est essentiellement concentré aux années 1950-1960 il se poursuit jusqu'aux années 2000. Un très bon roman.

Jamais déçue par Claude Pujade-Renaud, une valeur sûre.

Du même auteur, voir aussi :
Tout dort paisiblement sauf l'amour

Titre : Les femmes du braconnier
Auteur : Claude Pujade-Renaud 
Première édition : 2010

mardi 31 mars 2020

L'échelle de Jacob de Gong Ji-young

L'échelle de Jacob, seul et unique pont conduisant à l'éternité (...) 
Quelque chose d'invisible qu'on ne peut ni toucher ni retenir, mais qui est bel et bien là.

En Corée, dans une communauté de moines bénédictins, lorsque le père Jean est informé de la visite prochaine de So-hui, la nièce de l'abbé principal, les souvenirs le submergent pour le ramener 10 ans en arrière : à l'époque, il n'était encore que "frère Jean", achevait dix années de noviciat, avait prononcé ses premiers vœux mais pas encore ses vœux définitifs dont la date approchait. Une période troublée de plusieurs événements marquants touchant à la vie et à la mort, à l'amitié, à l'amour, à la relation à l'obéissance et à l'autorité, au renoncement, au doute, au questionnement, à la foi.

L'évocation du parcours de ce jeune novice bouleversé dans ses certitudes, qui cherche sa voie, aborde des questions essentielles sur le sens et les composantes de la vie. Un récit admirablement orchestré sous la plume de Gong Ji-young, une auteur coréenne que je trouve particulièrement intéressante, dotée d'une parfaite maîtrise de l'écriture, sur tous les plans, que ce soit le choix des thèmes, la façon de les aborder, la construction et la langue, tellement belle et si pleine de sensibilité.

Au delà de l'expérience personnelle des personnages et des aspects philosophiques abordés, le roman permet de découvrir des pans entiers de l'histoire et de la société coréenne avec la douleur de la guerre civile qui a divisé et profondément marqué ce pays ou la place qu'y occupe la religion catholique.
Un thème de départ qui n'avait pour moi rien de particulièrement attractif mais qui m'a littéralement emporté dans ce cercle de vie lumineux malgré la dureté des événements relatés. J'ai aimé ce père/frère Jean, ses amis Angelo et Mickaël, le vieux père Thomas venu d'Allemagne et emprisonné un temps sous le joug nord coréen sans oublier le moine Marius aux États-Unis qui permet de fermer la boucle, inspiré en partie d'un personnage réel.

 Un texte éblouissant d'une auteure coréenne 100% valeur sûre.

Tiré du texte :
Le silence n'était pas seulement le calme ou l'absence de bruit. Au contraire, il s'agit plutôt d'une écoute très attentive. 
Le silence est nécessaire pour percevoir le bruit au-delà du bruit, la sensation au-delà de la sensation.

Celui qui vient s'installer dans un nouveau village perçoit toujours ce que le simple voyageur ne voit pas.

Le silence ressemble à un miroir sombre qui parvient à révéler les os et la chair même à travers plusieurs couches de vêtements. D'une certaine manière, c'est quelque chose de redoutable.

Ma grand-mère, mon père, ma mère, tout le monde m'aimait, mais, je n'étais pas heureux pour autant. L'harmonie était loin de régner entre eux trois et j'étais plus profondément touché par leurs relations conflictuelles que par l'affection que chacun d'eux déversait sur moi.

L'éternité existe-t-elle vraiment ?
 On dit que c'est un état où le temps s'est arrêté, où il ne nous domine plus et où le passé n'influe plus sur le futur.

Dans ma jeunesse, je pensais que la paix était un état où il ne se passe rien.
 Mais aujourd'hui, je sais enfin que la paix réside dans ces moments où, confronté à la souffrance, la confusion, la maladie, le vieillissement et la mort, on se raccroche à Dieu de toutes ses forces.

Dieu nous accorde au moins neuf mois pour nous faire à l'idée de la naissance, mais rien avant la mort. 
C'est peut-être pour ça que les saints ont dit il y a longtemps déjà, que la vie entière est une préparation à la mort. 
J'imagine que les humains qui réfléchissent à la question "comment mourir ?" savent comme vivre.

En général, la souffrance nous rend égoïste,
 alors qu'on peut parfois mieux la dépasser en consolant les autres qu'en étant soi-même consolé.

Qu'est-ce qui fait le plus souffrir les êtres humains ? C'est le doute. Surtout celui qui laisse pressentir un grand malheur 'Si les hommes redoutent la mort, c' est aussi parce qu'elle est source de doutes et qu'aucun de nous ne sait ce qu'il y a après.

La guerre c'est un permis de tuer donné à tous. (...)
La guerre est en quelque sorte la victoire de ceux qui nient l'évolution de l'être humain (...)
La guerre nous prive de tout ce qui est tendre, chaleureux et bon. Quand la question de la survie s'impose et passe avant tout le reste, les êtres humains se transforment en animaux, et le monde devient un enfer rempli de démons. (...)
Pour celui qui a connu la guerre, celle-ci ne se termine jamais vraiment. Cinquante, ou même cinq cents ans après, pourra-t-on vraiment oublier cette douleur, ces scènes tragiques, cette folie collective des êtres humains qui ont renoncé à leur Humanité ? (...)
La guerre fait de tous les individus à la fois des victimes et des bourreaux. Les opprimés deviennent des oppresseurs pour ceux qui sont plus faibles qu'eux. Telle est la nature de la guerre.

Par nature, l'amour n'est pas quelque chose de capricieux, car une fois qu'il est là, il ne disparaît plus jamais.

Dans la vie, il y a toujours un temps d'attente, c'est pareil pour tout le monde.
 Un temps durant lequel on est contraint de patienter, impuissant. 
Attendre que les fruits mûrissent après la chute des fleurs, que les malades luttent contre leur mal, que les enfants grandissent...

Du même auteur, voir aussi :
Ma très chère grande soeur
Nos jours heureux

Titre : L'échelle de Jacob
Auteur : Gong Ji-young 
Première édition : 2013

jeudi 5 mars 2020

Tempête rouge de Tsering Dondrup

Malheureusement, la force de l'éducation et des mouvements politiques peut non seulement anéantir la force de la bienveillance et de l'amour, mais elle peut aussi rendre fou l'homme sain, rendre idiot l'homme sage, pleutre le brave et malveillant le bienveillant.

Tibet, années 1950/1980.

Dans sa vallée tibétaine, lorsque les chinois viennent prendre possession du pays, Yak Sauvage Rinpoché, réincarnation d'un maître du même nom, est un lama vénéré du monastère de Tseshung. Un lama diléttante, gourmand et peu porté à l'étude, dépassé par une condition dont il profite malgré tout. C'est le parcours de ce lama égoïste, sur trois décénnies, que nous livre le roman.
Le statut initial de collaborateur de notre "anti-héro" ne le protège pas longtemps des camps de "rééducation" où il se retrouve exploité avec tout un peuple, soumis et acteur des mouchardages et confessions encouragées par la puissance dominante alors que passent les époques, du "jour d'abomination" et des famines du Grand Bond en Avant à la révolution culturelle et aux procès de la bande des quatre.

Interdit par la Chine, ce roman d'un auteur tibétain reconnu qui a travaillé dans un centre d'archives (poste qui lui a été retiré après l'écriture de ce livre) a pu être traduit et publié à l'étranger. Il permet de donner voix au peuple d'une région peu connue du Tibet passée sous le joug de la Chine communiste. Une récit qui n'est pas sans rappeler tous ceux des goulags, des camps de concentrations et de tous ces lieux d'emprisonnement et d'epouvante au service d'une idéologie, aux mépris des droits de l'homme les plus basiques. À la clé, l'anéantissement d'une culture et la domination des hommes et de la nature, mais pour quelle Humanité ?

L'écriture n'est pas toujours "facile" mais le sujet ne l'est pas non plus, traité de façon finalement efficace, non sans une touche d'humour et d'ironie. Le texte vaut pour l'authenticité de ces hommes déracinés et broyés par un système qui les dépasse, des vies gâchées "compensées" par deux simples briques de thé. Et lorsqu'elles se manifestent, la "bonté" et la bienveillance sont emportées elles aussi, quel que soit leur camp, mais, maigre consolation, même les bourreaux ne peuvent échapper à une machine folle et au retour du baton.

Un texte brutal à valeur universelle comme il en faudrait plus, "de l'intérieur", à prendre comme un témoignage. .

Sur un thème qui s'en rapproche, voir aussi :
Le moine aux yeux verts d'Oyungerel Tsedevdamba et Jeffrey L. Falt( Mongolie.)

Tirés du prologue et du texte :
Le Tibet, à contre-courant du reste du monde, a fait l'expérience de la colonisation à une époque où le Tiers-Monde connaissait le mouvement inverse. 

Si Tsering Dondrup a opté pour la forme romanesque, c'est certainement parce qu'en Chine et plus encore au Tibet sous contrôle chinois, les événements décrits dans ce roman sont encore trop sensibles et parce que leur évocation, quand elle n'est pas interdite, est monopolisée par le pouvoir et ne peut être librement menée sous forme d'enquête ou de recherche historique. 

Les prisonniers s'affaiblissaient un peu plus chaque jour et leurs mouvements se ralentissaient un peu plus chaque jour. Leur souffle s'amenuisait un peu plus chaque jour. Leurs paroles se raréfiaient un peu plus chaque jour. L'éclat de leurs yeux ternissait un peu plus chaque jour. Enfin, sans le moindre gémissement ou sursaut, ils passaient par une étape d'errance dans un brouillard halluciné jusqu'au stade final où, leurs sens ayant totalement décliné, des codétenus arrivés vraisemblablement peu après eux les traînaient à l'extérieur à grand-peine comme des ordures ménagères.
Ce qui s'opposait à la tranquilité des prisonniers, c'était la cruauté de la tempête rouge : juste avant midi, le vent se levait et prenait peu à peu de la vigueur.

Une fois que la faim et la soif les eurent mis au supplice pendant quelques dizaines de jours, voire un ou deux mois, ils devinrent finalement insensibles même à la sensation de faim; (...) Après plusieurs jours de dysenterie, un bourdonnement très désagréable résonnait aux oreilles ; quand il disparaissait, il laissait sourd; le corps enflait ; on devenait muet ; les yeux restaient entreouverts ; on ne se souvenait plus de la silhouette de sa femme et de ses enfants ; on oubliait son propre nom ; on ne s'inquiétait pas du moment de sa mort ; on n'était pas effrayé par la mort ; on restait ainsi un ou deux jours, voire trois ou quatre, peut-être cinq ou six, entre sommeil et veille, entre mort et vie ; ce sursis accordé par le seigneur de la mort, environ un ou deux jours, voire trois ou quatre, peut-être cinq ou six, dépendait principalement de la rigueur du temps qu'il faisait alors : l'été, un ou deux jours, l'automne et le printemps, trois ou quatre jours, l'hiver, cinq ou six jours. 

Ce qu'on appelait "études politiques" n'était ni plus ni moins qu'un "interrogatoire politique". 

Les croyants confessent leurs péchés face à la statue de leur dieu en lui demandant pardon (...) les matérialistes qualifient cela de "superstition" (...). Les prisonniers (...) devaient réciter tous les matins debout face à un portrait de Mao Zedong : "Grandiose dirigeant, grandiose maître, président Mao bien-aimé et respecté, nous vous confessons nos fautes. Nous sommes des criminels. Nous acceptons les peines infligées par la loi, extirpons à la racine les causes de nos crimes et promettons que nous nous réformerons par le travail avec une absolue sincérité, en filant droit et en sachant rester à notre place. "

Titre : Tempête rouge
Auteur : Tsering Dondrup
Première édition française  : 2019

samedi 29 février 2020

changer l'eau des fleurs de Valérie Perrin


Abandonnée à la naissance, balotée de famille d'accueil en famille d'accueil, Violette Trénet a dix-huit ans quand elle rencontre Philippe Toussaint, d'une dizaine d'années son aîné ; ils ont rapidement une petite fille et se marient. Philippe est beau, volage et bon à rien alors que Violette est jeune, amoureuse, patiente, attentionnée dans ses rôles d'épouse et de mère. Pendant que Philippe écume les routes à moto et se fait entretenir sans aucune honte, Juliette s'occupe de tout, le travail (pour deux) de garde-barrière, la maison, la famille. Et lorsque le poste de garde barrière est supprimé, Violette convainc Philippe de reprendre une place de gardien de cimetière dans une autre commune.
Philippe finira par disparaître, du jour au lendemain, une circonstance qui ne semble finalement pas chagriner Violette...

Si la situation initiale est clairement posée sur ce drôle de ménage, on comprend rapidement qu'elle n'est pas aussi simple qu'elle le paraît : le couple est hanté par un drame dont on apprend les tenants et les aboutissants par petites doses, au travers de plusieurs histoires et de plusieurs personnages qui apportent chacun leur pierre à la compréhension globale, comme autant de tiroirs qui s'ouvrent pour en sortir une pièce du puzzle qui prend doucement forme.

J'avais longtemps hésité avant d'ouvrir ce livre parce que j'étais restée sur un sentiment plutôt mitigé après la lecture de les oubliés du dimanche, premier et précédent roman de Valérie Perrin. Les avis dithyrambiques sur son second roman n'ont par ailleurs pas aidé mon indécision car j'avais un peu peur de retomber dans un ouvrage "feel good" (au fond, ce qu'il est), genre très à la mode qui m'agace beaucoup pour la dose d'angélisme et d'invraissemblances qu'il draine dans son sillage. J'avais donc mis ce titre de côté en attendant le moment opportun, celui où j' aurais besoin d'une "lecture facile"... sur ce plan, c'est sans surprise, l'objectif est rempli, on tourne les pages sans trop se prendre la tête avec une écriture simple et efficace.

J'ai eu un peu de mal à entrer dans cette histoire "à tiroirs" qui joue sur les allers-retours dans le temps et des changements de points de vues mais je dois avouer que malgré son côté très fleur bleue, le scénario est finalement plutôt bien conçu et bien mené : la simplicité de la situation initiale laisse progressivement place à une histoire plus dense, plus profonde. Le récit s'étoffe et permet le déploiement d'une large palette de sentiments alors que les destins croisés des acteurs prennent du sens autour du personnage central de Violette.

Une histoire gentillette qui fleure bon la campagne et la bienveillance, sans réelle prétention, parfait pour s'en laisser conter.

Titre : changer l'eau des fleurs
Auteur : Valérie Perrin 
Première édition : 2019

mardi 28 janvier 2020

Le cœur de l'homme / The Heart of Man de Jon Kalman Stefansson

 Live, as you are able, live!

Dernier volet d'une trilogie.
À la fin de La tristesse des anges / The Sorrow of Angels, nous avions laissé le gamin, Jens et Hjalti perdus dans la tempête...
Miracle et tristesse, les deux premiers ont survécu et se réveillent à Slettueyri, le troisième à disparu. Grâce à son capital jeunesse et aux bons soins des hôtes qui les ont secourus, le garçon se remet rapidement alors que Jens ressort diminué de leur odyssée. À peine le temps de former de nouveaux liens, le printemps s'installe enfin, un bateau passe et les ramène à leur point de départ où la vie reprend son cours : Jens part de son côté et le gamin, enrichi et nourri de sa nouvelle expérience retrouve le monde de l'auberge et ses personnages tellement indépendants qu'ils en gènent la communauté locale bien pensante et étriquée. Le gamin découvre qu'à la suite de la lettre qu'il lui a adressé avant de partir, Andréa a quitté son mari et le campement de pêcheurs où il l'avait laissée, accueillie, comme lui, par Helga et Ragnheidur.

Le gamin est plein d'énergie, les yeux et le cœur ouverts sur le monde. Il court, il apprend dans les livres sous l'égide de Gisli et il apprend de ses rapports et de ceux des autres avec la communauté des hommes. Il y a le souvenir des cheveux roux et des yeux verts de Alfheidur laissée à Slettueyri, la relation ambiguë avec la fille de Fridrik, le marchand puissant et avide de pouvoir, la liberté et l'indépendance de Ragnheidur, le poids des mot et une lettre écrite à Rakel pour le compte d'Oddur, une nuit de tempête et un naufrage, etc.
Un microcosme de société humaine avec ses zones lumineuses, l'amour, l'amitié, la solidarité, le réconfort, le partage, la connaissance, la poésie, la liberté, etc. et ses zones d'ombres, la recherche du pouvoir et de la domination, la lubricité, le viol, l'alcool, etc. Autant d'éléments qui offrent une réflexion intemporelle sur le sens de la vie et autres éléments philosophiques comme le bonheur, tout en dressant le panorama de la société islandaise de la fin du 19ème siècle en pleine transformation, entre tradition et modernité (premier bateau à vapeur, premiers téléphone, etc.)... sans oublier un cadre grandiose et sauvage, soumis aux éléments, offrant le meilleur comme le pire.

Le gamin est un personnage attachant autant pour le lecteur que ceux qui l'entourent, plein de sensibilité, d'interrogations et d'une certaine innocence. C'est avec un vrai grand regret, les larmes aux yeux et le cœur battant que je le quitte à la fin de cette histoire qui m'a transportée et surprise jusqu'à la dernière page, jusqu'à la dernière ligne, vers une fin absolument épique et aigre-douce.
Un texte porté par la grande qualité d'écriture de cet auteur qui évoque magnifiquement la rudesse et la beauté d'un pays et de la société qui le compose.

Tirés du texte :
We find that life is never a continuous thread except occasionally by coincidence, which is as savage as it is beautiful. Some of the incidents pass through us and are gone without leaving anything behind, but there are others that we constantly relive, because what is past dwells in us, colours our days, transforms our dreams. The past is so interwoven with our present that it's not always possible to distinguish between them, words you speak today will find you five years on, 
come to you like a bouquet of flowers, like a consolation, like a bloody knife.

Who am I, are we what we do, or what we dream?

There are very few things that man needs : to love, to be happy, to eat; and then he dies. Yet there are over six thousand languages spoken in the world--why do there need to be so many in order to make such simple desires understood? 
And why do we manage it so rarely?

Icelandic summers are so short and predictable that it seems at times as if they don't exist. (...)
 But nothing in the world is as bright and clear as the month of June, days and nights merge,
 all the shadows vanish and the sky is blue as eternity in the middle of the night.

What is a person (...) apart from a memory?

It hurts when everyone forgets you, really hurts; your shoulders sink, your eyes dull, 
solitude enters your body and starts killing you cells.

Little is as important for a person as laughter, and crying; it's far more important than sex,
 let alone power, let alone money, that spittle of the Devil in our blood, 
those who never laugh gradually turn to stone.

What right does he have to combine words that could change someone's life, what could his responsibility be then? 
Those who fire guns are responsible for the bullets, the pain that they may cause; doesn't the same apply to words?

Life expands when you read (...) there is more to it,(...) , 
it's as if you you acquire something that no-one can take from you, ever (...)
 it makes you happier.

Unfortunately, there's a huge gap between thinking and living. It's possible to know more than everyone else, to understand life, to be able to describe it in moving words, distinguish between cause and effect, yet have no idea how to live an ordinary, everyday life. 
A bit like knowing all the notes but being unable to whistle a simple melody.

What does it mean to betray one self, what is the greatest treachery, the most heinous crime,
so heinous that the king can't pardon you ? To dare not to live, the boy had answered.

Writing is a war and maybe authors experience more defeat than victory.

Translations, (...) it's hardly possible to describe their importance.
They enrich and broaden us, help us to understand the world better, understand ourselves. 
A nation that translates little, focusing only on its own thoughts, is constricted, 
and if it boasts a large population it becomes dangerous to others, as well, 
because most things are alien to it except for its own thoughts and customs.

June nights here in the North must be the most beautiful in the world, the luminance of night sky can be wilder you with happiness, it washes away anxiety, stress, hatred, envy, all of these things that are like a blight inside mankind. All is tranquil, transparent. 
A June night is a bit like the breath of God, and for a moment all existence is soft and still. 
For a moment. 

One probably doesn't know much about life ; one just has to step into it. And know how to welcome it when it comes. 

There are few things to equal receiving a letter. 
There's intimacy in letters, they bridge distances, are precious companions that last a long time, warm you, long after they're read. 

I don't know where the darkness comes from, yet I think that it comes from the same place as the light, and I think it grows dark because we let it happen. I think that it's difficult to attain the light, often very difficult, but I also think that no-one attains it for us. Not God, not Jesus, who maybe should have been a woman because then the world would be different and better, not the governor, not farming, not ships, not books. If we don't set out on our own, life is nothing. We ought to live to conquer death, that's the only thing that we know how to do. If we live as we're able, preferably a bit better, then death will never conquer us. Then we won't die, we'll just become something else. I don't have the words for it, to describe it, I mean. Maybe we simply change into music.

Death steps over our wishes, our prayers, our despair and strength, it does so whenever it pleases. 

Hardly anyone has eyes in order to look squarely in the face of understanding ; few eyes can tolarate it. (...) 
People like Kierkegaard were dangerous because they cause us to question, and even rethink, the world.

In the end we all change into silence.

Du même auteur, voir aussi :
La tristesse des anges / The Sorrow of Angels (tome 2)
Entre ciel et terre / Heaven and Earth (tome 1)
D'ailleurs les poissons n'ont pas de pieds / Fish have no feet

Titre anglais : The Heart of Man
Titre français : Le cœur de l'homme
Auteur : Jon Kalman Stefansson 
Première édition : 2009

jeudi 9 janvier 2020

Kintu / Kintu de Jennifer Nansubuga Makumbi

On ne s'aperçoit pas qu'on est maudit jusqu'à ce qu'on soit exposé à cette autre façon de vivre.

L'histoire commence dans la violence, par le lynchage du jeune Kamu sur un marché. Elle nous emmène ensuite au 18ème siècle, au royaume du Bunganda, sur les traces de Kintu Kidda, l'ancêtre qui, à la suite d'une gifle mortelle malheureuse et malgré les précautions prises, attira une redoutable malédiction sur toute sa descendance.
Au fil des "cinq livres" qui constituent ce roman et qui démarrent tous le 5 janvier 2004 avant de repartir dans le passé, nous découvrirons le destin tragique des héritiers infortunés de Kintu Kidda : Suubi Nnakintu, Kanani Kintu, Isaac Newton Kintu et Miisi Kintu. Enfant abandonné et livré à lui-même, inceste, folie, suicide, sida, guerre, les maux s'abattent comme la normalité dans les différentes branches plus ou moins éduquées, plus ou moins religieuses, de cette famille maudite caractérisée par la jumelité. Alors, pour essayer de surmonter toute cette fatalité, les "anciens" du clan dispersé vont tenter de le reconstituer et de le rassembler sur les terres ancestrales afin d'acomplir les cérémonies rituelles- superstitions pour certains- seules capables de vaincre le mal.

Pas toujours facile à suivre avec les changements temporels et patronimiques mais un roman dépaysant qui nous mène en Ouganda, au cœur du continent africain. Une sorte de saga familiale aux ramifications multiples et indépendantes au départ et une approche d'écriture originale pour brasser ces histoires personnelles à un passé historique post-colonial douloureux et trouble. La partie pré-coloniale évoquant un monde traditionnel disparu est quant à elle particulièrement intéressante et bien mise en scène.
Entre drames, résilience et espoirs, un premier roman original qui compte et qui vient enrichir cette jeune littérature africaine, ougandaise en l'occurence.

D'origine Ougandaise, l'auteur vit aujourd'hui en Angleterre ; une voix/plume pour le moins ensorcelante qui apporte un nouveau souffle à la littérature mondiale.
À suivre.


Tiré du texte :
Africanstein
Ekisode
Contrairement au reste de l'Afrique, le Bunganda se laissa attirer sur la table d'opération par des flatteries et des promesses. Le protectorat était la chirurgie plastique censée conduire plus rapidement le corps africain léthargique à la maturité. Mais une fois son patient sous chloroforme, le chirurgien fut libre de faire ce qui lui chantait. D'abord, il sectionna les bras et les jambes puis mis les membres noirs dans un sac-poubelle avant de les jeter. Il prit ensuite des membres européens et entreprit de les greffer sur le torse noir. Quand l'africain se réveilla, l'européen s'était installé chez lui.
Bien que l'africain ait été trop faible pour se lever, il dit tout de même à l'européen : "Je n'aime pas ce que tu es en train de faire, mon ami. Sors de chez moi, s'il te plaît." Mais l'européen répondit : "J'essaie seulement de t'aider, mon frère. Tu es encore trop faible et trop groggy pour t'occuper de ta maison. Je vais m'en occuper en attendant. Quand tu seras complètement rétabli, je te promets que tu travailleras et que tu courras deux fois plus vite."
Mais le corps africain rejeta les membres européens. L'Afrique dit qu'ils sont incompatibles. Les chirurgiens disent que l'Afrique est sortie de l'hôpital trop tôt et que c'est pour cela qu'il y a une hémorragie. Il lui faut une intraveineuse beaucoup plus régulière de sang et d'eau. L'Afrique dit que le sang et l'eau sont trop chers. Les chirurgiens disent : "mais non, nous avons fait la même chose avec l'Inde, et regarde comme elle court vite."
Quand l'Afrique se regarda dans le miroir, elle se trouva hideuse. Elle regarda dans les yeux des autres pour voir comment ils la voyaient : il y avait de la révulsion. Cela donna à l'Afrique la permission de s'automutiler et de se haïr. Parfois quand le monde a le dos tourné, les chirurgiens remuent le couteau dans les plaies de l'Afrique. Quand elle tombe, les chirurgiens disent :"vous voyez, on vous avait dit qu'ils n'étaient pas prêts."
Nous ne pouvons pas retourner sur la table d'opération pour réclamer les membres africains. L'Afrique doit apprendre à marcher sur des jambes européennes et à travailler avec des bras européens. Avec le temps, les enfants naîtront avec des corps évolués et avec le temps, l'Afrique évoluera en fonction de sa nature d'Ekisode et prendra sa forme la meilleure. Mais celle-ci ne sera ni africaine ni européenne. Alors la douleur s'estompera.

Titre français : Kintu
Titre anglais : Kintu
Auteur : Jennifer Nansubuga Makumbi
Première édition : 2014

vendredi 3 janvier 2020

La tristesse des anges / The Sorrow of Angels de Jon Kalman Stefansson

La tristesse des anges / The Sorrow of Angels est la suite d'Entre Ciel et Terre / Heaven and Hell : nous y retrouvons le "gamin", installé au village depuis trois mois, donnant un coup de main à Helga qui l'accueille ; il sert au bar, fait les courses et la lecture au vieux capitaine aveugle. De nouvelles perspectives et une éducation semblent se profiler pour le jeune garçon fasciné par les livres, troublé par la fille du marchand qui flirte et l'aguiche. Mais avant, il doit accompagner Jens le facteur dans sa nouvelle tournée vers le nord. Alors que le printemps tarde à se manifester, le colosse solitaire et le jeune garçon curieux et bavard vont devoir affronter d'effroyables tempêtes de neige et des vents impitoyables.

Dans une langue poétique magnifiquement évocatrice, Jon Kalman Stefansson nous entraîne dans l'enfer du grand froid islandais qui pousse les êtres à l'extrêmité de leurs forces et de leur âme. Des personnages opposés qui se côtoient, s'apprivoisent et finissent par se dévoiler, poussés par les éléments et l'isolement, pour aller aux questions essentielles : l'amour, la vie, la mort.
À la frontière de la vie et de la mort, soumis aux esprits et/ou aux mirages, l'être humain paraît à la fois bien faible et immense. Ce roman dépouille ses personnages qui apportent la flamme de leur humanité au creux de la glace et du blanc envahissant qui les mettent à l'épreuve jusqu'à l'étouffement. Il nous offre également le tableau brutal d'une nature sauvage ; la rudesse de la vie en Islande à la fin du XIXème siècle.

Du froid et de la souffrance dans ce livre mais aussi de la chaleur et de la solidarité ; peu d'action mais beaucoup de mots qui s'enchaînent avec une certaine magie, porteurs de toute une culture pour composer un texte littéraire d'exception, riche d'humanité.

Quant à la dernière page et son goût d'incertitude, elle ne peut que nous inciter à poursuivre la lecture pour clôre cette trilogie.
À suivre.

Du même auteur :
Entre ciel et terre/ Heaven and Hell
D'ailleurs les poissons n'ont pas de pieds / Fish have no feet

Titre français : La tristesse des anges
Titre anglais : The Sorrow of Angels
Auteur : Jon Kalman Stefansson 
Première édition : 2009

vendredi 20 décembre 2019

À la grâce des hommes / Burial Rites de Hannah Kent

Islande, 1828-1829

Agnès a été condamnée à mort pour meurtre. En attendant l'exécution de sa sentence, elle est assignée au domicile d'un officier de sécurité de la vallée de Kornsa, Jon. Elle partage désormais son quotidien avec la famille de son gardien : Margaret, sa femme, et ses deux filles âgées d'une vingtaine d'années, Steina et Lauga. Inspirant initialement la peur, le dégoût, la méfiance, voire la fascination, la présence de la meurtrière est subie, à peine supportée à son arrivée, juste une paire de bras supplémentaires bien utiles, avec laquelle le foyer s'interdit toutes interactions verbales.
Pour sa rédemption et le salut de son âme, elle reçoit toutefois les visites d'un jeune assistant révérend, Thorvardur Jonsson, qui, pour essayer de la comprendre et de l'atteindre, lui fait raconter son histoire. À l'approche de l'hiver, les rapports évoluent alors que les personnages se retrouvent confinés dans la maison de tourbe, sans intimité possible.

Une histoire romancée à partir du personnage historique d'Agnès, dernière criminelle condamnée à la peine capitale et exécutée en Islande en 1829. Les chapitres sont introduits par des documents originaux d'époque, traduits et adaptés, alors que le reste est laissé à l'imagination de l'auteur qui a su traduire la solitude et l'isolement de certaines fermes d'Islande ainsi que les conditions de vie si difficiles de l'époque (insalubrité des maisons de tourbe, la pièce de vie unique, la moisson, les conditions climatiques extrêmes et changeantes, l'organisation sociale, etc.). Les rapports sociaux, la place des femmes, les commérages, la place bien déterminée de chacun dans la communauté sont des données importantes pour comprendre la psychologie de chacun qui s'affine au fil des pages alors que s'humanisent des rapports non choisis.

L'auteur, Australienne, a vécu une expatriation en Islande et elle a parfaitement su traduire le ressenti de l'isolement en s'appuyant sur sa propre expérience. Une histoire d'une autre époque, abordée avec sensibilité et réalisme. J'ai particulièrement apprécié les éléments de la vie courante dans lesquels j'ai retrouvé, contextualisés, beaucoup des thèmes développés dans le petit livre des islandais du temps jadis lu récemment.

Un roman comme je les aime, bien écrit, dépaysant et enrichissant. ❤️

Titre français : À la grâce des hommes
Titre anglais : Burial rites
Auteur : Hannah Kent
Première édition : 2013

samedi 16 novembre 2019

Entre ciel et terre / Heaven and Hell de Jon Kalman Stefansson


Certains mots sont probablement aptes à changer le monde, ils ont le pouvoir de nous consoler et de sécher nos larmes. Certains mots sont des balles de fusil, d'autres des notes de violon. Certains sont capables de faire fondre la glace qui nous enserre le cœur et il est même possible de les dépêcher comme des cohortes de sauveteurs quand les jours sont contraires. 

Dans un fjord d'Islande, le gamin et son meilleur ami Bardur partagent l'amour des livres, un lit et le métier de pêcheurs dans une barque d'une dizaine d'hommes. Mais voilà, ce matin-là, la tête pleine d'un poème de Milton, Bardur oublie sa vareuse et meurt de froid. De retour à terre, bouleversé, le gamin récupère le précieux livre pour le rapporter à son propriétaire, un vieux capitaine aveugle. Un périple dangereux, un dernier geste quand la vie semble n'avoir plus aucune saveur...

Un livre et une histoire peu banals, portés par une langue riche, puissamment évocatrice, pleine de poésie. Un récit de quelques jours qui semblent pourtant toucher l'éternité et les questions essentielles de la vie et de la mort. Des personnages rudes et austères qui semblent calqués sur les paysages de cette Islande tellement brutale pour les hommes.
L'auteur nous fait percevoir tout un monde, la dureté de la vie des pêcheurs à la fin du XIXeme, l'isolement au fond des fjord et des villages, le froid, le manque de perspectives. Les quelques personnages sont eux aussi tout un monde, des portraits habilement croqués pour révéler des personnalité et des comportement couvrant un large spectre, de la petitesse d'esprit méprisante à l'indifférence absolue au qu'en dira-t-on.

À la découverte de la littérature islandaise, un deuxième essai réussi, je suis sous le charme, séduite par la beauté de l'écriture, l'originalité du texte et de la réflexion qu'il soulève, sans oublier l'évocation du pays.

Extraits du texte :
Nous pouvons peut-être nous passer de mots pour survivre, mais nous en avons besoin pour vivre.

Les sanglots naissent quand les mots ne sont plus que des pierres inutiles. (...) Les sanglots apaisent et soulagent, mais ils ne suffisent pas. On ne peut les enfiler les uns derrière les autres et les laisser s'enfoncer comme une corde scintillante dans les profondeurs obscures afin d'en remonter ceux qui sont morts et qui auraient dû vivre.

Du reste, n'y avait-il, en Islande, rien à voir que des montagnes, des chutes d'eau, des étendues de terre accidentée et cette lumière capable de te transpercer et de te changer en poète.

Je ne sais tout bonnement pas qui je suis. Je ne sais pas pourquoi j'existe. Et je ne suis pas sur d'avoir assez de temps pour le découvrir.

Les mots ont parfois le pouvoir des trolls et ils sont capables d'abattre les dieux, ils peuvent sauver des vies et les anéantir. Les mots sont des flèches, des balles de fusil, des oiseaux légendaires lancés à la poursuite des héros, les mots sont des poissons immémoriaux qui découvrent un secret terrifiant au fond de l'abîme, ils sont un filet assez ample pour attraper le monde et embrasser les cieux, mais parfois, ils ne sont rien, des guenilles usées, transpercées par le froid, des forteresses caduques que la mort et le malheur piétinent sans effort. 

Il ne veut vraiment pas mourir. Le désir de vivre habite les os, il coule, porté par le sang, vie, qu'es-tu donc ? Interroge-t-il en silence, à des lieues de toute réponse, ce qui n'a rien d'étrange, nous n'en détenons aucune, qui avons pourtant vécu et sommes aujourd'hui défunts, qui avons traversé la frontière que nul ne voit et qui est cependant la seule qui compte. Vie, qu'es-tu donc ? Peut-être la réponse se love-t-elle au creux de la question, de l'étonnement qu'elle recèle.

Titre français : Entre ciel et terre
Titre anglais : Heaven and Hell
Auteur : Jon Kalman Stefansson
Première édition : 2007

mardi 5 novembre 2019

Nos jours heureux de Gong Ji-Young


Comme cette pluie hivernale qui tombe uniquement dans la lueur des phares,
 il existe ici-bas tant de choses qu'on ne voit pas tellement elles sont sombres.

Issue d'une famille nantie avec laquelle elle entretient des rapports difficiles, menant une vie débridée et sans filtre, ancienne chanteuse populaire, Yujeong est une jeune femme mal dans sa peau, enfermée dans son mal vivre depuis un viol subi à l'adolescence et qui, la trentaine passée, fait une 3ème tentative de suicide.

Seule parente qu'elle respecte et qu'elle n'a pas vue depuis 10 ans, sa tante Monica, religieuse et visiteuse des prisons auprès des condamnés à morts lui impose alors de l'accompagner pour rencontrer Yunsa qui attend son exécution à la prison de Séoul.

À part l'âge et peut-être un sentiment morbide, tout semble séparer Yujeong et Yunsa mais un étrange "parler vrai" va pourtant s'établir entre ces deux êtres perdus en les transformant pour leur donner un nouveau regard sur le monde.

Un roman intense et profond, riche en émotions, des plus noires aux plus lumineuses. Il est question de souffrance, d'incompréhension, de pauvreté, de religion, de haine, d'amour, de rédemption, de pardon. L'auteur alterne habilement les chapîtres entre le récit et les pages d'un "cahier bleu" sur lesquelles Yunsa relate son histoire. Avec le "parler vrai", l'auteur nous fait "vivre" l'aspect thérapeutique de la parole comme celle de l'écriture.

Le livre est adroitement construit et aborde la question de la peine de mort avec intelligence, d'abord sous l'emprise émotionnelle et absolue des sentiments puis d'une façon plus apaisée, épurée et libérée du pathos.

La Corée du Sud est à la mode si bien que sa littérature devient beaucoup plus accessible avec nombre de romans de qualité enfin traduits en français, comme celui ci. À lire, tout simplement.

Nota : la peine de mort existe toujours en Corée du Sud qui compte 57 condamnés en attente d'exécution même si dans les faits elle n'est plus appliquée (les dernières exécutions remontent à 1997).

Extraits du texte :
Il n'y a qu'une chose qui est pire que de ne pas pouvoir sentir. 
C'est de ne pas savoir qu'on ne sent rien. 
(Charles Fred Alford, What Evils Means to us) 

Se faire traiter comme un enfant, c'est le plaisir secret des adultes. 

Il était déjà au delà de tout système établi par l'homme pour châtier d'autres hommes. Il se moquait éperdument de l'absurdité de ces systèmes qui réduisent toutes les violences ayant précédé le meurtre au seul meurtre.

Être gentil, ce n'est pas stupide. La compassion, ce n'est pas de la faiblesse.
 Pleurer pour les autres, avoir le cœur déchiré à cause des erreurs qu'on a commises, c'est peut-être du sentimentalisme, 
mais c'est quelque chose de beau, un bon sentiment.
 Être blessé après s' être donné autant, ce n'est pas quelque chose de honteux.
 (...) tu sais, savoir ce n'est rien en soi. C'est même pire que de ne pas savoir.
 S'il y a une différence entre savoir et comprendre, c'est parce que pour comprendre, il faut une certaine souffrance.

Ce n'est pas parce qu'on est habitué à être trahi qu'on ne souffre pas à chaque trahison, 
ce n'est pas parce qu'on tombe souvent qu'on se relève facilement une fois encore. 

Le sens d'un acte naît avant même que l'acte se produise. (...)
 C'est toujours l'acte qui détermine la vérité, alors que c'est plutôt la vérité qu'à l'acte qu'on devrait porter l'attention... 

Quand on a été témoin d'un meurtre, on devient partisan de la peine de mort, 
quand on a été témoin d'une exécution, on devient partisan de l'abolition de la peine de mort.

 J'ai découvert que seuls ceux qui ont reçu l'amour peuvent aimer, que seuls ceux qui ont reçu le pardon peuvent pardonner.

Titre : nos jours heureux
Auteur : Gong Ji-young
Première édition : 2005

mardi 6 août 2019

Le jardin d'Épicure / Staring at the sun d'Irvin Yalom



La terreur primitive de la mort peut être réduite jusqu'à devenir une angoisse gérable au quotidien.
 Regarder la mort en face, avec un soutien, non seulement repousse la terreur, 
mais rend la vie plus émouvante, plus précieuse, plus vitale. 
Une telle approche de la mort débouche sur une connaissance de la vie.

J'ai découvert Irvin Yalom au travers de ses trois romans (Le problème Spinoza, Et Nietzsche a pleuré, La méthode Schopenhauer) mais ce médecin psychiatre américain est également l'auteur de plusieurs essais dont Le Jardin d'Épicure, publié en 2008.

Cet ouvrage s'appuie sur son expérience de thérapeuthe et traite, au travers de cas concrets, du thème de la mort qui influence les comportements de façon directe ou masquée. Le livre s'adresse non seulement au grand public mais aussi aux professionnels, psychiatres et thérapeuthes dont la formation fait parfois défaut sur ce sujet.

Irvin David Yalom maitrise parfaitement la question qu'il traite, sans jargon ni moralisation, de façon simple et abordable et en faisant appel à ses grandes qualités de vulgaristeur et de pédagogue. Il en résulte un livre qui se lit comme un roman pour aborder avec sérénité cette question existencielle sans doute la plus essentielle, celle de notre mortalité.     

Un auteur que j'ai un vrai plaisir à lire et découvrir, sachant rendre abordable chacun des sujets qu'il traite, qu'il s'agisse de philosophie ou de psychologie, un grand humaniste, riche de sagesse et d'empathie. 

Du même auteur, voir aussi :
Le problème Spinoza / The Spinoza problem (roman)
Et Nietzsche a pleuré / When Nietzsche wept (roman)
La méthode Schopenhauer / The Schopenhauer cure (roman)

Extraits du texte :
La conscience de soi est un don suprême, un trésor aussi précieux que la vie. C'est elle qui nous fait humains. Mais on la paie au prix fort : la blessure de la mortalité. Notre existence est à jamais assombrie par la certitude que nous grandirons, que nous nous épanouirons, et, inévitablement, que nous déclinerons et mourrons. 

[...] l'accent mis par la psychanalyse sur le passé est un recul devant l'avenir et la confrontation avec la mort. 

Les stoïciens (...) nous ont enseigné qu'apprendre à bien vivre est apprendre à bien mourir. Et inversement qu'apprendre à bien mourir est apprendre à bien vivre. (...) Ainsi et de bien d'autres façons, les grands penseurs à travers les âges nous ont rappelé que si la mort nous détruit physiquement, l'idée de la mort nous sauve. 

La confrontation du survivant avec sa propre mort est une part ordinaire mais souvent méconnue du deuil. 

[il existe] une corrélation effective entre la peur de la mort  et le sentiment de n'avoir pas vécu sa vie.  En d'autres termes, moins votre vie a été vécue, plus grande est votre angoisse de la mort. Plus vous échouez à vivre pleinement votre vie, plus vous craindrez la mort. 

Pour chaque oui il doit y avoir un non, et chaque choix positif signifie le renoncement à d'autres choix. Nombreux sont ceux qui refusent d'appréhender pleinement les limites, les reculs, les pertes qui font partie intégrante de l'existence. 

Aucun changement positif ne peut intervenir dans votre vie tant que l'idée reste ancrée en vous que les causes de votre vie imparfaite sont à chercher au-dehors de vous-même. 

L'isolement n'existe que dans l'isolement ; une fois partagé, il s'évapore. 

La psychothérapie contemporaine, tellement portée sur l'étude critique de soi, tellement prête à excaver les couches les plus profondes de la pensée, a cependant battu en retraite devant l'examen de notre crainte de la mort, le facteur primordial et omniprésent qui conditionne toute notre vie émotionnelle. 

Titre français : Le jardin d'Épicure / Regarder le soleil en face
Titre anglais original : Staring at the sun / Overcoming the terror of death
Auteur : Irvin Yalom
Première édition : 2008

dimanche 17 mars 2019

La méthode Schopenhauer / The Schopenhauer Cure d'Irvin Yalom

 
San Francisco, époque contemporaine.

Psychiatre réputé, Julius Hertzfeld apprend qu'il est atteint d'un cancer incurable et qu'il lui reste encore une année de "bonne vie" devant lui. Une fois intégré le choc de cette nouvelle, il décide deux choses :
- d'abord et dans la mesure du possible, ne rien changer à sa pratique - qui est au coeur du sens de sa vie.
- s'interroger ensuite sur son plus grand échec, Philip Slate, un ancien patient qui a disparu du jour au lendemain il y a une quinzaine d'année après trois années de thérapie, un personnage alors totalement associable et obsédé du sexe, enchaînant les conquêtes sans aucune satisfaction durable.

Julius retrouve facilement la trace de Philip qui lui confirme que sa thérapie n'a servie à rien, qu'il ne doit son salut qu'à Schopenhauer et qu'il s'apprête, ô surprise, à devenir lui même psychothérapeute. Pour parfaire sa formation, Philip a d'ailleurs besoin d'un tuteur et voulait justement, lui aussi recontacter Julius pour lui demander de bien vouloir le parrainer. Devant la froideur du personnage libéré de ses obessions mais pas de son associabilité, Julius hésite et y met des conditions : il faut que Philip accepte d'abord de se joindre à la thérapie d'un groupe que Julius affectionne particulièrement.
On va alors connaître et suivre ce groupe, la façon dont il va intégrer Philip, comment il continue à fonctionner avec la mort annoncée de son modérateur, comment ses membres interragissent et évoluent pendant l'année qui leur est donnée.

Troisième livre d'Irvin Yalom que j'enchaîne en quelques semaines, je suis totalement "accrochée" par cet auteur qui nous permet d'aborder la philosophie et la psychanalyse de façon aussi limpide. Yalom est un grand conteur capable de faire partager son savoir et son expérience au travers de ses histoires savamment orchestrées, ici une thérapie de groupe dont on suit le déroulé en s'attachant aux différents personnages qui viennent solder leurs problèmes avec une urgence, l'échéance donnée par la maladie de Julius. Après Spinoza (le problème Spinoza) et Nietzsche (Et Nietzsche a pleuré), nous abordons cette fois Schopenhauer, philosophe tourmenté, a priori peu sympathique, personnifié par Philip.

Psychologie des personnages et vulgarisation intelligente des idées, un brillant doublé gagnant !

Titre original :  The Schopenhauer Cure
Titre français : La méthode Schopenhauer
Auteur : Irvin Yalom
Première édition : 2005

mardi 19 février 2019

Manifesto de Léonor de Recondo


Pour mourir libre, il faut vivre libre.
 
Dans ce "manifeste", Léonor de Recondo rend hommage à son père Felix dans l'atelier de dessin duquel elle répétait et prenait possession de son violon étant enfant. Elle raconte la toute dernière nuit passée à son chevet avec Cécile, la fille et la compagne partageant cette attente à l'hôpital, à guetter le dernier souffle du mourant.
Alors que le corps de Félix est encore là, son esprit vagabonde déjà ailleurs en se retournant sur la vie qui s'en va, faite d'épreuves et de résilience, portée par la solidarité familiale et la créativité.

Ton esprit se promène ailleurs, à l'ombre d'une forêt, et il cause à d'autres. 
Nous sommes dedans, tu es dehors. 

Dans l'alternance des chapitres, on ressent le poids de ce temps de passage avec l'opposition entre l'atmosphère pesante de la chambre où les femmes sont enfermées en huis clôt et l'esprit libéré du père qui se souvient : l'Espagne et la vie d'enfant au village, la guerre qui bouleverse tout, Guernica, l'exil, les oncles aux activités louches, le rejet de l'étranger, etc. Légère, la mémoire de Félix s'envole et croise celle d'Ernesto (Hemingway) qu'il a rencontré enfant et avec lequel il dialogue ; il y a aussi Martha, le très vieux sur l'arbre, le berger, ses enfants disparus ; ou encore la fabrication si particulière d'un violon pour Léonor qui a hérité de sa fibre créative.

 L'art se lie à la nature, à l'amour, à l'enfance, il s'y mêle parfois à s'y méprendre.

Un livre très personnel avec des réflexions sur la vie et la mort, dont la structure des chapitres semble suivre le même ralentissement que le souffle qui s'éteint doucement.

On meurt, c'est tout, et on agrandit l'âme de ceux qui nous aiment. On la dilate. 

J'ai souvent pensé à la chaîne que forment les femmes quand elles donnent la vie, génération après génération, une naissance, puis une autre, une vie qui pousse l'autre. 
Je pense maintenant à la chaîne des morts, allongés, respirant à peine, entourés pour les plus heureux, mains tenues. 
Et des années plus tard, la même main vieillie qui en tient une autre plus jeune. 
Le dernier contact là, dans la paume.

Avec Manifesto, on fait le lien avec rêves oubliés, dans lequel Léonor de Recondo évoque l'exil de la famille de son père qui avait dû fuir l'Espagne pour la France et, surtout, on retrouve avec toujours le même bonheur toute la douceur, la sensibilité, le tact et la musicalité de sa plume : comme une musique qui vous enveloppe et vous emporte, Léonor de Recondo joue sa partition avec le coeur et les émotions, en se livrant entièrement, soutenue par une parfaite maîtrise technique, sans faute.
Une vraie valeur sûre. 
 
Du même auteur, voir aussi :
Amours
Pietra Viva
Rêves oubliés
Point cardinal

Titre : Manifesto
Auteur : Leonor de Recondo
Première édition : 2019