Affichage des articles dont le libellé est Politique. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Politique. Afficher tous les articles

jeudi 17 mars 2022

Regardez-nous danser (Le pays des autres 2) de Leïla Slimani

Entre Maroc et Alsace, suite de la saga familiale commencée dans Le pays des autres et retrouvailles avec Mathilde et Amine, Aïcha, Sélim, Selma, Omar auxquels viennent s'ajouter de nouveaux personnages comme Medhi, étudiant idéaliste puis fonctionnaire réaliste, futur mari d'Aïcha. L'histoire reprend au début des années 1960 et se poursuit jusqu'au début des années 1970 ; le Maroc est indépendant et oscille entre traditions et désir de modernité, espoirs et répression, sous la houlette d'un Hassan II autoritaire. Un récit qui mèle habilement les destins individuels aux aspects historico-politico-sociologiques plus larges du Maroc de l'époque.
 
Les années de vaches maigres sont derrière Mathilde et Amine qui se sont embourgeoisés. Toujours brillante élève Aïcha fait des études de médecine à Strasbourg tout en gardant ses racines au Maroc ; l'enfant timide s'ouvre à peine au monde et reste une jeune femme studieuse et réservée. Son frère Sélim termine ses années lycée où il est un sportif performant peu intéressé par les aspects scolaires, il rate plusieurs fois son bac et s'entend mal avec son père qui perd patience ; il finit par fuguer pour se fondre au sein de la communauté hippie d'Essaouira. Selma et Omar, la sœur et le frère d'Amine suivent aussi leurs chemins qui offrent chacun un éclairage sur une société marocaine à plusieurs vitesses, celle des privilégiés et celle des bidonvilles que l'on cache derrière de grands murs pour ne pas les voir.

Un bon roman agréable à lire, plaisant et prenant ; j'avais dévoré le premier volume et me suis plongée avec régal dans ce deuxième opus d'une trilogie dont j'attends maintenant l'épilogue. Un choix de publication presque en "feuilleton", en trois tranches plutôt qu'en "pavé" pour couvrir trois périodes et changer la perspective générationnelle. 

Du même auteur, voir aussi :

Titre : Regardez-vous danser (Le pays des autres vol. 2)
Auteur : Leïla Slimani
Première édition : 2022

mercredi 9 mars 2022

La belle de Jérusalem / The Beauty Queen of Jerusalem de Sarit Yishai-Levi

 
À Jérusalem, Gabriela est encore enfant lorsqu'elle recueille les confidences de sa grand-mère Rosa et découvre la "malédiction" des femmes de la famille Ermoza mariées à des hommes qui ne les aiment pas : en son temps, Raphaël, l'arrière-grand-père, avait renoncé à une belle Ashkenaze inacceptable au sein de sa communauté Sépharade espagnole et il s'était résigné à un mariage de raison avec Merkada. À son tour, leur fils modèle Gabriel vit ses amours contrariés, l'origine d'une "faute" impardonable que Merkada lui fit payer en le mariant à Rosa, pauvre orpheline employée à faire le ménage au service des anglais ; un couple triste cohabitant sans amour pour élever ses trois filles dont l'aînée, Luna, est la prunelle des yeux de Gabriel et le cauchemar de sa mère Rosa. "Beauté de Jérusalem", sûre d'elle, Luna croit pouvoir échapper à la malédiction familiale en épousant le prince charmant auquel elle fini par succomber. .. mais à nouveau, c'est une union malheureuse au cœur de laquelle Gabriela voit le jour : la malédiction l'affligera-t-elle à son tour  ?
 
Les personnages ploient sous les non-dits et les conventions sociales sources d'aigreurs, de désillusions, de tensions et de tristesse avec parfois quelques joies et des compensations parce que la vie suit son cours et que chacun s'adapte ou résiste à sa manière. Résignation, acceptation, rejet de la maternité ... "plombée" sur quatre générations par ses ménages sans amour et ses tensions mères-filles insupportables opposées à l'amour inconditionnel des pères, la saga de cette famille de commerçants du grand marché de Jérusalem nous fait découvrir le quotidien de cette ville à travers tout le 20 ème siècle en dessinant une formidable fresque historique et sociologique. Une façon de vivre l'histoire contemporaine d'Israël "de l'intérieur", du point de vue d'une famille juive, de l'époque où elle était encore sous contrôle Ottoman jusqu'à nos jours, en passant par la période sous mandat anglais, la guerre, les milices, les années fastes, les années maigres, les émigrants et les immigrants, les communautés qui se côtoient mais ne se mélangent pas avec aussi l'atmosphère si différente de Jérusalem éternelle et de Tel Aviv la festive ...
 
Un roman qui n'a rien d'un conte de fées et sur lequel on pourrait longuement débattre quant aux excès, aux disfonctionnements et à la psychologie des personnages de la famille Ermoza... Et pourtant j'ai aimé la rencontre avec les individus de cette famille qui se dévoilent au fil des pages avec leurs personnalités, leurs désirs, leurs failles, leur humanité pour finir de révéler la réalité occultée derrière les apparences. Un roman douloureux comme la naissance d'Israël montrant finalement que ni la beauté, ni la richesse, ni la sagesse ne peuvent garantir la paix et l'amour dont chacun à besoin pour grandir et nourrir sa part d'humanité. ❤️

Titre français : La belle de Jérusalem 
Titre anglais : The Beauty Queen of Jerusalem
Auteur : Sarit Yishai-Levi
Première édition : 2020

jeudi 3 février 2022

Goodbye Britannia de Sylvie Bermann

 
Diplomate de carrière, Sylvie Bermann était ambassadrice de France à Londres de 2014 à 2017. Elle a pu y observer le vote totalement inattendu pour le Brexit et ses conséquences sur le pays ; pour le Royaume Uni et l'Europe, un événement politique majeur qu'elle décortique dans cet ouvrage en offrant un récapitulatif très complet avec une analyse de la situation post-Brexit, non seulement sur le plan intérieur mais aussi replacé dans le contexte géopolitique international plus global.
 
Partant de l'élément de surprise au moment des résultats du vote sur le Brexit, l'ancienne ambassadrice raconte comment le pays est tombé dans le chaos politique pour s'engouffrer dans une sorte de suicide collectif et de sabordage ; elle revient sur l'action et le rôle des premiers ministres successifs avec le coup de bluff fatal et la désinformation du gouvernement Cameron, les maladresses de Theresa May, l'opportunisme et les mensonges de Boris Johnson ; elle explique les spécificités de ce "pays de boutiquiers" qui privilégie avant tout ses intérêts économiques et son "splendide isolement" ; elle élargit enfin la perspective avec des éléments sur la place de "Global Britain versus Little England", le leurre de la grandeur passée du Commonwealth qui nourrit l'europhobie et s'interroge sur la place que le pays peut trouver face aux grands dans un monde dominé par les États-Unis, la Chine et la Russie.
Au final, une analyse bien inquietante sur l'avenir des démocraties.
 
Quand on suit l'actualité de ce pays d'un peu près, on n'y apprend rien de vraiment nouveau mais le livre n'en reste pas moins un bon ouvrage de référence sur le "diagnostique et les conséquences du Brexit", bien écrit et facile à lire, estampillé du sceau du sérieux par la qualité d'actrice et d'observatrice privilégiée de son auteure.
 
Titre : Goodbye Britannia
Auteur : Sylvie Bermann
Première édition : 2021

mardi 28 décembre 2021

La gangrène et l'oubli de Benjamin Stora

Essai rédigé au début des années 1990, trente ans après les accords d’Évian par l'historien Benjamin Stora, spécialiste de la guerre d'Algérie. Écrit il y a déjà trente ans pour décortiquer les tenants et aboutissants d'un conflit qui a du mal à trouver un traitement objectif et non partisan d'un côté ou l'autre de la Méditerranée, il y manque sans doute un éclairage sur l'évolution des relations franco-algériennes au cours de la période récente - avec notamment la reconnaissance par la France de certains événements liées à la répression des manifestations à Paris ou la façon dont les harkis ont été traités -  mais les blocages et les analyses présentées dans le livre restent pertinentes et étonnamment d'actualité.

L'auteur décortique les mécanismes de l'oubli et de la manipulation du discours historique d'un côté et de l'autre de la Méditerranée en replaçant les événements dans le contexte de leur époque. Il montre comment les événements et leurs acteurs ont été revisités et/ou occultés pour répondre à des objectifs purement politiques ; les rouages à l’œuvre relèvent de la propagande plus que de la vérité historique, passent par un journal télévisé contrôlé par le pouvoir et des publications marquées du sceau d'une censure pas toujours très cohérente chargés de couvrir une guerre sale qui n'est pas reconnue comme telle. D'un côté, il s'agit de manipuler une vérité qui "gangrène" la France de l'intérieur, et de l'autre, de justifier le pouvoir militaire en place par "l'oubli" et la réécriture d'une histoire sélective.

Le plus intéressant est d'essayer de dénouer les racines d'un conflit dont les germes couvaient depuis longtemps et de comprendre que les tensions, après une guerre de sept ans, n'ont pas totalement disparues ; elles continueront d'entraver les relations franco-algériennes et la politique intérieure des deux États et elles perdureront tant que le travail des historiens sera parasité par la politique et la raison d'État.

Titre : La gangrène et l'oubli
Auteur : Benjamin Stora
Première édition : 1991

mercredi 15 décembre 2021

État de terreur / State of Terror de Hillary Rodham Clinton et Louise Penny

Aux États-Unis, une nouvelle administration reprend les rênes du pays après quatre années d'une présidence désastreuse menée par le président Dunn retiré à Palm Beach. 
Doug Williams est le nouvel occupant de la maison blanche et son secrétaire d'État en charge des affaires étrangères, Ellen Adams. Une nomination étonnante compte tenu du passif entre les deux personnages, sans doute pas exempte d'arrière-pensées entachées du désir de revanche. En effet, accompagnée de Betsy, son amie de toujours propulsée au poste de conseiller personnel, Ellen Adam revient de sa première visite en Corée du Sud, un fiasco pour une mission qui aurait dû rouler sur du velours. Ellen, magnat de la presse qui avait fait campagne contre la candidature de Williams a abandonné le contrôle de son empire à sa fille Katherine et comprend que le terrain sur lequel elle avance désormais risque d'être miné. 

Mais ces querelles de clôchers sont bien mineures lorsque l'Europe est secouée par une série d'attentats non revendiqués, l'explosion de bus à Londres, Paris et Francfort. Que signifient ces attentats ? Les États-Unis sont-ils menacés ? Où est, et que concocte Bashir Shah le redoutable trafiquant d'armes ? Et si la menace était plus proche qu'on ne le croit, cachée au cœur même des plus hautes sphères de l'État ? À qui faire confiance ?
 
Voilà Ellen lancée dans une course contre la montre, de Washington à Francfort, en passant par Oman, l'Iran, le Pakistan et Moscou ; le danger est partout et avance dans l'ombre des trafiquants, des terroristes, des mafias et des conspirationistes ; c'est un jeu du chat et de la souris dans lequel sont entraînés tous les proches d'Ellen, sa fille Katherine, son fils Gil et son amie Betsy.

Un thriller bien enlevé issus d'une collaboration réussie entre Hillary Rodham Clinton, l'ancienne candidate à l'élection présidentielle américaine / ancienne secrétaire d'État et Louise Penny, auteure de polars canadienne. J'ai aimé les personnages qui laissent la part belle aux femmes, les thèmes qui jouent sur des dangers bien réels de notre monde, la part de suspense et l'évolution des rapports des uns et des autres. Crédible, haletant et divertissant, tout ce qu'on demande à un bon thriller, à prendre comme tel.

Titre français : État de terreur (Édition prévue mars 2022)
Titre original :  State of Terror
Auteurs : Hillary Rodham Clinton et Louise Penny
Première édition : 2021

dimanche 12 décembre 2021

Pamela de Stéphanie des Horts


Roman biographique consacré à Pamela Harriman qui fut ambassadrice des États-Unis à Paris de 1993 jusqu'à sa mort en 1997, première femme à occuper ce poste, nommée par le président Clinton qu'elle avait contribué à faire élire ; son décès - une attaque cérébrale - sorti l'administration américaine de l'embarras causé par les poursuites entamées contre elle par les enfants de son dernier mari, le milliardaire Averell Harriman, l'accusant d'avoir détourné l'héritage de leur père à son seul profit.
 
Née en 1920, Pamela Digby a grandit dans une famille de l'aristocratie terrienne anglaise avec pour perspectives celles de son époque et de sa condition, le mariage et des enfant. Mais une fois "lancée", la jeune Pamela s'affranchit très vite des conventions et de l'ennui de son milieu car elle a bien l'intention de croquer la vie et de se frayer un chemin dans les cercles du pouvoir avec ses armes, la beauté et la dévotion des hommes qui entrent dans son lit, riches et puissants autant que faire se peut.
 
Elle épouse en premières noces Randolph Churchill, le fils de Winston, ce qui la propulse au cœur du pouvoir politique de son pays. Elle sera toujours très proche de son beau-père même après son divorce de Randolph, un homme faible, alcoolique et flambeur. Ses amants se succèdent et se comptent à la pelle, Ali Khan, Gianni Agnelli, Élie de Rothschild, Maurice Druon, Stravros Niarchos, etc. Elle a une réputation sulfureuse de femme scandaleuse et sans scrupules, d'intrigante et de putain, de courtisanne des temps modernes ou de grande amoureuse, c'est selon. Elle s'accorde à ses amants qu'elle aime plus agés qu'elle, véritable caméléon qui se fond dans leur environnement, même si pouvoir, argent et politique sont presque toujours une constante de ses innombrables conquêtes. 
Elle adopte la nationalité américaine en 1971 et se rachète une respectabilité avec ses deux mariages américains qui la laisseront deux fois veuve, le premier avec Leland Hayward (1960-1971), le second avec Averell Hariman (1971-1986).
 
Autant j'avais aimé La Panthère de Stéphanie des Horts, autant je me suis ennuyée avec Pamela, non pas que son destin soit moins significatif mais parce que j'ai souvent eu l'impression de lire un inventaire plus qu'un roman, avec de longues listes des amants, des personnes cotayées en leur compagnie et des lieux fréquentés pour lesquels j'ai passé beaucoup de temps sur google afin de pouvoir associer des visages, des images voire quelques informations complémentaires pour mieux contextualiser ; le personnage et le roman y perdent nécessairement en fluidité et en profondeur. La lecture que j'avais faite de Les cygnes de cinquième avenue / The Swans of Fifth Avenue de Mélanie Benjamin m'a toutefois aidée à naviguer et à apprécier un peu mieux la partie New Yorkaise évoquant Babe Paley, Truman Capote et des événements mondains de l'époque. Le roman fait également allusion à d'autres personnalités traitées dans les romans de Stéphanie des Horts (Jeanne Toussaint, les soeurs Livanos, Jackie Kennedy, etc.). 
Globalement, l'écriture ne m'a pas particulièrement emballée, utilisant une alternance de la 1ere et de 3eme personne dans une narration au rythme très soutenu pour dérouler une vie peut-être trop bien remplie, très mondaine et dans l'entre-soi des lieux d'influence et de pouvoir.
 
Le portrait d'une femme vivant à l'excès, négligeant son fils, aimant les hommes dans la démesure en se moquant du qu'en dira-t-on, se consolant de l'un avec l'autre tout en gardant des liens de fidélité et d'influence avec ses ex .... un destin certes peu commun mais qui m'a finalement déçue dans la façon dont il a été traité dans ce roman.

Titre : Pamela
Auteur : Stéphanie des Horts
Première édition : 2017

vendredi 26 novembre 2021

Près de la mer / By the Sea de Abdulrazak Gurnah

Début des années 1990.
 
À l'aéroport londonien de Gatwick, un vieil homme demande le droit d'asile au moment de son passage à l'immigration. Il voyage avec un passeport au nom de Rajab Shaaban Mahmud, mais son véritable patronyme est Saleh Omar ; comme cela lui a été conseillé, il fait croire qu'il ne parle pas anglais. Dans sa valise, quelques vêtements et une boîte d'encens qui réveille des souvenirs du passé sur la façon dont elle est entrée en sa possession lors d'une transaction avec Hussein, un marchant persan de passage à Zanzibar où il était encore un jeune marchand de meubles prospère.
 
Son dossier est pris en charge par Rachel, jeune avocate qui va chercher un interprète afin de pouvoir communiquer avec lui ; elle prend ainsi contact avec Latif Mahmud, un universitaire parlant le Kiswahili mais son intervention ne sera pas nécessaire parce que le vieil homme fini par révèler qu'il parle couramment l'anglais. Le message laissé sur le répondeur de Latif fait lui aussi renaître des souvenirs de Zanzibar, son enfance, ses parents, le séjour d'un marchand persan, Hussein, dans sa maison, la disparition soudaine de son frère Hasan et son départ sans retour. 

Les mois passent jusqu'à ce que Latif demande à Rachel de rencontrer le vieil homme. Une confrontation est nécessaire pour apaiser les fantômes du passé, combler les trous d'une histoire commune et comprendre comment l'identité du père de Latif a pu être reprise par un autre. 
 
Dans ce roman, le passé est revisité par vagues, par l'un, puis par l'autre, avant que le flux fusionne pour battre de concert. Il y a un regard d'enfant et ce qu'il a compris d'une situation d'une part, et de l'autre une vérité différente, celle d'un homme sans réelle malice qui s'est montré orgueilleux à un moment de sa vie et l'a lourdement payé. Une histoire d'argent, de maison reçue en héritage, de femme volage et d'homme trompé, de commérages, de cupidité, d'amertume, de trahisons, de haine et de vengeance... Une fresque humaine et familiale, marquée par la petitesse et la bassesse alors qu'en arrière-plan se modifie la structure du pays, de l'époque coloniale à l'indépendance et l'histoire moderne. 

Un récit riche et subtil, axé sur des personnages avec leurs joies et leurs faiblesses, dans leur quotidien fait de tous ses petits détails qui le rendent si vivant. L'ancrage dans la réalité historique est par ailleurs passionante, offrant des indices marquants sur les différentes périodes comme les relations commerciales maritimes ancestrales, les conditions bancaires discriminatoires pour l'attribution des prêts selon le groupe d'appartenance- blancs/indiens ou autochtones-, les accords universitaires avec les pays de l'est ou l'expulsion des Omaris après l'indépendance même s'ils étaient assimilés depuis plusieurs générations.
 
C'est son prix Nobel de littérature 2021 qui m'a incitée à ouvrir les livres de Abdulrazak Gurnah mais après Afterlives et cette deuxième lecture, l'auteur m'a convaincue avec ses récits profondément humains et puissamment évocateurs...Une valeur sûre, à suivre ! 
 
 Extraits du texte :
What do you think you'll find here ? (...) I know something about uprooting yourself and going to live somewhere else. I know about the hardship of being alien and poor, because that is what they went through when they came here, and I know the rewards.But my parents are Europeans, they have a right, they're part of the family. Mr Shaaban, look at yourself (...) People like you come pouring in here without any thought of the damage they cause.You don't belong here, you don't value any of the things we value, you haven't paid for them through generations, and we don't want you here.We'll make life hard for you, make you suffer indignities, perhaps even commit violence on you. Mr Shaaban, why do you want to do this ?
 
Years before, the British authorities had been good enough to pick me out of the ruck of native school-boys eager for more of their kind of education, though I don't think we all knew what it was we were eager for. It was learning (...) I think also we secretly admired the British (...) perhaps admired is too uncomplicated a way of describing what I think we felt, for it was closer to conceding to their command over our material lives, conceding in the mind as well as in concrete, succumbing to their blazing self-assurance. In their books I read unflattering accounts of my history, they seemed truer than the stories we told ourselves. I read about the diseases that tormented us, about the future that lay before us, about the world we lived in and our place in it. It was as if they had remade us, and in ways we no longer had any recourse but to accept, so complete and well-fitting was the story they told about us.

They told us about the nobility of resisting tyranny in the classroom and then applied a curfew after sunset, or sent pamphleteers for independence to prison for sedition.

Leaving. I've had years to think about that, leaving and arriving, until the moments acquire a crust and a gnarled disfigurement that gives them a kind of nobility.
 
I was flying for the first time, and I did not want to do something embarassing and childish. I did not think of her, and I did not think what a long shadow that moment would cast over what was to come to my life. I did not think to myself that I should pay attention to everything around me so that later I would remember those last seconds before departure. I did not remind myself to secrete away the images and the sights and the smells of that moment for the sterile years ahead, when memory would strike out of dilence and leave me quivering with helpless sorrow at the way I had parted from my beautiful mother.

Titre français : Près de la mer
Titre anglais : By the Sea
Auteur : Abdulrazak Gurnsh
Première édition : 2001

vendredi 24 septembre 2021

Tatiana / The Bronze Horseman de Paullina Simons

A Leningrad, lorsque l'Allemagne Nazie entre en guerre contre l'URSS, Tatiana a tout juste 17 ans. Pendant que sa famille s'active pour essayer de protéger son frère jumeaux de la conscription en l'envoyant à l'abri dans un camp d'été, elle est chargée de faire des provisions afin d'anticiper la période difficile qui s'annonce. Au cœur de la frénésie ambiante, alors que la jeune fille un peu insouciante, bredouille et désabusée finit par déguster une glace à un arrêt de bus, son regard croise celui d'Alexander, jeune officier de l'armée rouge qui va l'aider à remplir la mission confiée par sa famille.
Si le coup de foudre est immédiat entre Tatiana et Alexander, leur amour est damné dès le départ par la relation déjà existante entre le jeune officier et Dasha, la sœur aînée de Tatiana. Le lien sera en outre parasité par la présence de Dimitri - l'ami d'Alexander dont il ne peut se dissocier parce qu'il détient le secret de ses origines américaines - qui va courtiser la jeune fille..              

Ce premier "pavé" d'une trilogie est porté par le souffle de la grande tradition romanesque. Organisé en trois parties, la première nous entraîne au cœur d'un Leningrad en guerre, de l'été à l'hiver pendant lequel, presque totalement encerclé par l'avancée allemande, la ville et ses habitants vont souffrir du froid, de la faim, de la peur, de la mort. La seconde est la plus heureuse, illuminée de la chaleur de l'été et des couleurs de la campagne alors que la troisième est marquée par le retour des épreuves et l'exil au cœur d'un nouvel hiver.
 
Comment dire ?  Oui... Mais...

La lecture commençait bien : la promesse d'une grande histoire d'amour à la "Autant en Emporte le Vent", celle d'une jeune fille qui découvre les premièrs émois de l'amour sur fond de seconde guerre mondiale. Un récit pimenté par la situation d'Alexander, né aux États-Unis et emmené enfant en URSS par des parents activistes convaincus par un système soviétique qui finira par les broyer. Ajoutons à cela un cadre intéressant et sur lequel je n'ai pas trop lu, celui d'une famille de Leningrad qui nous fait découvrir sa vie soviétique, l'organisation du travail, les appartements communautaires exempts d'intimité, la désinformation, ou encore l'incroyable dureté du premier hiver de guerre.         
 
MAIS .... que c'est loooooong ! ... Et répétitif aussi, avec des scènes qui semblent revenir encore et toujours sans forcement enrichir l'intrigue. J'avoue que certains aspects de cet "amour interdit" ne m'ont pas complètement convaincue et laissée plutôt dubitative, notamment du fait de personnages pour le moins agaçants, comme Dasha, incroyablement égoïste et aveugle ou Dimitri, tout aussi individualiste et maléfique. Par opposition,Tatiana semble posséder toutes les qualités et attirer l'amour de tous, d'une grande naïveté initiale, elle est tout à la fois fragile et d'une force à toutes épreuves en plus d'être gentille et dévouée, quelles que soient les circonstances. Quant à Alexander, malgré un passif de débauché, il a tout du prince charmant et tourne au chevalier servant parfait, tout à la fois courageux, protecteur et viril. Alors que dire des tergiversations incessantes empoisonnant la relation des deux amoureux ? Les "Tu viens, tu ne viens pas, tu me regardes, tu ne me regardes pas, tu dois continuer à courtiser Dasha mais pas trop quand même, etc." ... tout aussi insupportable que la relation absurde qui semble devoir s'imposer entre Tatiana et Dimitri.
 
J'ai bien sûr tourné les pages jusqu'au bout mais, contrairement à beaucoup des avis dithyrambiques qui m'avaient incitée à ouvrir ce livre, je n'ai pas été suffisamment accrochée pour me précipiter sur la suite de la trilogie. Il n'est d'ailleurs pas sûr que je la compléterai un jour malgré l'ouverture et les interrogations laissés par la conclusion... ou alors, peut-être allongée au soleil sur une plage en sachant que j'ai tout le temps pour retrouver les interminables et parfois improbables tribulations de Alexander et Tatiana !  

Titre français : Tatiana
Titre original : The bronze Horseman
Trilogie The Bronze Horseman / volume 1
Auteur: Paullina Simons
Première édition : 2009

jeudi 15 juillet 2021

Ce qu'il faut de nuit de Laurent Petitmangin

 
Toutes nos vies, malgré leur incroyable linéarité de façade, n'étaient qu'accidents, hasards, croisements et rendez-vous manqués. Nos vies étaient remplies de cette foultitude de riens, qui selon leur agencement nous feraient rois du monde ou taulards. 

Ce roman est porté par la voix d'un père qui élève seul ses deux fils suite au décès de sa femme, la "Moman", emportée après trois ans de maladie, de chimios, d'hospitalisations. Fus et Gillou, les deux garçons ont du mûrir rapidement, l'un sans doute plus affecté que l'autre malgré leur résilience de façade, âgés respectivement de 13 et 10 ans à la mort de leur mère. 
Le père travaille à la SNCF à l'entretien des caténaires ; c'est un militant engagé à la section PS locale qui accueille de moins en moins de monde au fil des ans ; il suit les matchs de son club de foot, le FC Metz, objet de loisir qu'il partage avec ses garçons dont il s'occupe du mieux qu'il peut. 
Une famille modeste, aimante, dont il raconte le quotidien fait de petits riens : les repas, l'école, les copains, les entrainements de foot, l'orientation ... Pendant dix ans, les enfants grandissent alors qu'évoluent les relations père-fils et que la cohabitation se poursuit malgré une distance de plus en plus pesante avec l'aîné qui s'accoquine avec des jeunes de l'extrême droite jusqu'à ce qu'un drame survienne.        
 
Un père partagé entre l'envie de bien faire et la peur de mal faire, qui fait de son mieux mais angoisse à l'idée de ne pas assurer. Il y a de l'amour et de la sensibilité, de la complicité, des bons moments, des souvenirs partagés mais aussi de plus en plus de non-dits pour éviter les sujets difficiles et le clash, des chemins qui s'éloignent mais ne se séparent pas, drainant leur lot d'incompréhensions. 
Il y a l'aîné et il y a le cadet qui fait tampon entre son père et son frère, il y a celui qui reste et végète et celui qui part avec des perspectives.
Et il y a le drame et les rouages de la "justice" toute puissante qui se mettent en route et s'imposent en brassant la donne des sentiments et de la morale. On touche alors aux questions du rejet et de la honte, de l'acceptation et du pardon, du bien et du mal, de la tolérance ou encore de la réussite ou de l'échec de la transmission des valeurs. Et au coeur de tout ça, il y a celle de l'amour filial et fraternel, conditionnel ou inconditionnel.
 
Une écriture simple et juste articulant avec délicatesse la psychologie des trois personnages, leurs interactions intra et extra-familiales. Mais au delà de l'histoire familiale, on touche aussi au roman social dont l'image d'ensemble plutôt sombre est pourtant non exempte de lumière et d'espoir. 
Ce n'est pas un coup de coeur mais un très bon premier roman lu presque d'une traite, qui laisse présager une jolie carrière à son auteur, à suivre.   

Titre : Ce qu'il faut de nuit
Auteur : Laurent Petitmangin
Première édition : 2020

lundi 14 juin 2021

Paz de Caryl Férey

 
Comme l'Afrique du Sud ou la Corée du Sud avant elle, la Colombie a entrepris une démarche "paix et réconciliation" mais après 60 ans de guerre civile, va-t-elle pouvoir tourner la page des heures sombres de son histoire pour rejoindre une fois pour toutes le camp de la paix ? 
C'est l'enjeu de cette histoire lorsque Lautaro, chef de la police criminelle de Bogotá (et fils de Saùl, le procureur général du pays), se trouve confronté à une série de meurtres rappelant par leurs atrocités les pires heures de la "Violencia". Pour ne pas compromettre le processus de paix et les élections toutes proches, l'ampleur de ce mouvement de violence est caché à la population alors que Lautaro met les bouchées doubles pour trouver qui peut bien tirer les ficelles : anciens FARC révolutionnaires  ? barons de la drogue ? C'est sans compter sur Diana,  journaliste d'investigation qui est elle aussi sur la piste et sur celle du passé de Lautaro, bien trouble.

Avec le coup de patte et le savoir-faire qui le caractérisent, Caryl Férey nous entraîne au cœur de la violence et de l'histoire colombienne à l'heure d'une "réconciliation" qui n'a rien d'évident : les cicatrices du passé ont du mal à se refermer et les "convertis" à la paix sont menacés par les luttes de pouvoirs pilotées par ceux qui veulent reprendre la main.
 
Donnant vie et voix aux plus démunis, aux exploités, aux exclus, les thrillers de Caryl Férey sont toujours emprunts de brutalité mais avec Paz, la violence semble atteindre de nouveaux sommets. L'auteur indique en postface combien il est pourtant resté en dessous de la vérité face aux horreurs commises/subies pendant la guerre civile alors il vaut mieux avoir le cœur bien accroché pour aborder cette lecture.
Un livre certes violent mais aussi haletant qui, au delà de l'intrigue et du suspence, dresse un panorama extrêmement documenté de ce pays d'Amérique latine, sur tous les plans : historique, sociologique, politique et géographique... Une combinaison qui fonctionne bien et me fait particulièrement apprécier cet auteur.
 

Titre : Paz
Auteur : Caryl Ferey
Première édition : 2019

mercredi 11 novembre 2020

A Very Stable Genius de Carol Leonnig et Philip Rucker

  

Rédigé par Carol Leonnig et Philip Rucker, journalistes du Washington Post tous deux récipiendaires du prestigieux prix Pulitzer, ce livre traite du chaos de la présidence Donald Trump "de l'intérieur". Je n'ai pas trouvé de version française de l'ouvrage mais il est vrai que cette lecture nécessite une certaine connaissance des rouages de l'admisnitration américaine ainsi que celle des nombreuses personnalités citées. 
 
L'essai est basé sur des centaines d'heures d'interviews, plus de deux cents "sources" remontant jusqu'au plus haut niveau de l'État, des témoins directs dont certains parlent pour la première fois et dont bon nombre a souhaité gardé l'anonymat. Ils nous plongent dans un monde complètement paranoïaque, au coeur de la maison blanche et des moments les plus controversés des trois premières années de la présidence Trump. Une sorte de "House of Cards" (pour les amateurs de la série) encore plus tordue que la fiction avec son lot de mensonges, d'intimidations et de pressions sur des collaborateurs de tous niveaux, de bras de fer, de carrières brisées et de professionnels remerciés à coup de Tweets alors que valsent les avocats chargés de maintenir à flot un navire qui louvoit en prenant l'eau de tous bords.
 
On y retrouve les divers "scandales" qui ont emaillé l'actualité américaine et internationale ces dernières années, de la question de l'influence russe sur la campagne de 2016 au "règlement de la question nord coréenne", des rencontres controversées avec Vladimir Poutin ou Kim Jung Un à qui le président fait plus confiance qu'à ses propres services, ses "accrocs" avec Theresa May, les problèmes à la frontière, le blocage du budget fédéral au mépris des employés, l'enquête et le rapport Robert Mueller dont chaque terme a été trop lourdement pesé, etc. Il en ressort surtout un portrait totalement mégalomaniaque de Donald Trump tout à son égo, colérique, incompétent, versatile, imprévisible, méprisant les règles et la loi, dangereux, persuadé de tout savoir et d'avoir raison alors qu'au final seule compte l'allégeance et l'attention à sa propre personne.
 
Tiré d'une foultitude de publications pour la qualité et le sérieux de ses rédacteurs, ce document surfe sur la vague de l'actualité et d'un personnage hors du commun qui n'a pas fini de faire couler l'encre ... on pourrait presqu'en rire tant on atteint parfois l'absurdité mais c'est plutôt à méditer le plus sérieusement du monde quand on sait que tout cela s'est passé "au plus haut niveau de la plus grande démocration du monde', sic, et que Donald Trump obtient plus de 70 millions de voix au scrutin de 2020 dans un pays complètement fracturé ... tout simplement Ter-ri-fiant !
 
Nota : le titre A Very Stable Genius / Un Génie très Stable fait référence à un qualificatif revendiqué plusieurs fois par Trump lui-même après la publication en 2018 du livre de Michael wolff Le Feu et la Fureur / Fire and Fury. À l'époque, le président en exercice avait menacé l'auteur de poursuites en justice mais s'en était abstenu parce que justement il était "un génie très stable", signe de sa très grande intelligence !      
    
Sur Donald Trump, voir aussi :
 
Titre anglais : A Very Stable Genius
Pas de traduction française
Auteurs Philip Rucker et Carol Leonnig
Première édition : 2020 

vendredi 2 octobre 2020

Trop et jamais assez / Too much and never enough de Mary Trump

Dans ce livre-témoignage, Mary Trump, la nièce du président américain Donald Trump raconte (certains diront "déballe") sa famille et ses disfonctionnements qui, selon elle, expliquent la façon dont s'est créé l'étonnant personnage de son oncle : un homme qui cacherait toujours un petit garçon à l'insécurité abyssale, incontrôlé et incontrôlable depuis son plus jeune âge, une personnalité qui n'aurait finalement jamais grandi, vivant complètement hors des réalités et dont le comportement narcissique en recherche constante de reconnaissance aurait été modelé par une mère absente / malade à des moment clé de son développement, un père sociopathe totalement dénué d'empathie et par le contre-exemple donné par son frère aîné Freddy (le père de Mary), l'héritier en titre brisé pour avoir fait preuve d'indépendance, devenu le mouton noir de la fratrie, mort à l'âge de quarante-deux ans.
 
Alors qu'approchent les élections américaines et qu'elle perçoit la présence de son oncle à la tête de l'Etat comme une menace pour l'équilibre sanitaire, social, économique et constitutionnel de son pays, Mary Trump choisit de briser l'omerta familiale en publiant ce que certains qualifient de "brulot". Elle s'appuie sur son vécu, sur des informations qu'elle considère "fiables" recueillies auprès de membres de sa famille ainsi que sur sa formation et son expérience de psychologue* pour livrer son analyse du personnage dans un document narratif qui n'a rien d'une thèse et qui ne serait qu'une simple saga familiale si les enjeux n'étaient pas aussi capitaux.
 
Un livre qui se lit vite avec une petite impression de voyeurisme atténuée par la fascination de ce qu'on découvre au fil des pages : des relations familiales pourries par une figure paternelle despotique ne laissant aucune place aux sentiments perçus comme autant de signes de faiblesses, une fratrie pervertie par son rapport à l'argent. 
Bien sûr, on sent la volonté de Mary Trump de réhabiliter son père, "détruit" par cet environnemt néfaste qui a, par opposition, "construit" Donald Trump ; on ne peut non plus s'empêcher de penser à un réglement de comptes, notamment pour toutes les injustices / différences de traitement subies et dénoncées dans le livre, mais le document n'en est certainement pas moins pertinent comme en témoignent les efforts du présidents américain pour essayer d'en interdire la publication. L'auteure en a sans doute la conscience allégée mais la fracture familiale n'en s'en trouve certainement pas améliorée ... quant à l'effet recherché, pas sûr qu'il fasse mouche auprès des admirateurs inconditionnels du locataire de la maison blanche !
 
Nota : en lien avec cette publication, les interviews de l'auteur ne manquent pas et complèmentent bien le livre. Elles mettent en valeur une auteure qui apparait comme un personnage sympathique, calme, posé et réfléchi, bien différente de celle de son oncle !
 
*Mary Trump est docteure en psychologie de l'université d'Adelphi / New York
 
Titre anglais : Too much and never enough, how my family created the world's most dangerous man
Titre français : Trop et jamais assez, comment ma famille a fabriqué l'homme le plus dangereux du monde
Auteur : Mary Trump
Première édition : 2020

mercredi 29 juillet 2020

La note américaine / Killers of the Flower Moon de David Grann


David Grann s'est intéressé à un épisode peu plorieux de la petite histoire américaine, celui des meurtres en série et des décès suspects encore plus nombreux dont furent victimes les membres de la tribu Osage dans l'Oklahoma des années 1920, à une époque où l'or noir avait fait d'eux des indiens millionnaires.

Des familles indiennes décimées, un règne de la terreur et de la suspicion, des spoliations, des mises sous tutelles en application de lois indiennes débilitantes, des individus peu scrupuleux et d'autres entièrement dédiés à la découverte de la vérité, des enquêtes baclées qui piétinnent jusqu'à ce que le Bureau of Investigation prenne les choses en main sous la houlette de Hoover qui utilisa l'épisode pour introduire des méthodes scientifiques nouvelles tout en s'assurant une prise de pouvoir qui permettra au modeste BOI de se transformer en puissant FBI. 
 
Dans cet essai, David Grann nous livre ainsi les résultats d'une enquête très approfondie, en partant des premiers meurtres (ceux considérés comme tels) avec une remise dans le contexte de l'époque. Ils s'appuie sur les archives judiciaires, les journaux d'époque, des témoignages pour donner un éclairage aussi large que possible sur cette affaire incroyable et ses conséquences, aussi bien institutionnelles que personnelles pour beaucoup de familles restant encore traumatisées plusieurs générations après. Il nous livre les éléments officiels mais aussi les interrogations qui subsistent sur les cas non élucidés ou même non référencés, ceux qui continuent de hanter les descendants Osage suvivants aujourd'hui. Il dresse des portraits et redonne la part belle aux acteurs du terrain, ceux qui ont essayé de déméler la vérité.

Bien après la fin des guerres indiennes, l'indifférence, la collusion, l'avidité, le préjudice et la "supériorité blanche" se révèlent tous aussi dévastateurs pour ce peuple indigène martyrisé d'une façon bien plus insidieuse que lors d'une guerre ouverte. Un livre qui mélange un peu les genres, entre le polar / cold case et le roman historique, il recèle une foultitude d'informations passionnantes, notamment sur la période de grandeur et d'extravagance liée à la fortune des indiens mais aussi sur le contexte policier, juridique et légal américain d'une autre époque garante d'impunité pour les "cow-boys de la dernière frontière". 
Edifiant !

Tirés du texte :
For years after the American Revolution, the public opposed the creation of police departments, fearing that they would become forces of repression. (...)
Only in the mid-nineteenth century, after the growth of industrial cities and a rash of urban riots - after dread and so-called dangerous classes surpassed dread of the state - did police departments emerge in the Unisted States.   

By 1877, there were virtually no more American buffalo to hunt - a development hastened by the authorities who encouraged settlers to eradicate the beasts, knowing that, in the words of an army officer," every buffalo dead is an Indian gone". U.S. policy toward the tribes shifted from containment to forced assimilation.

A reporter from Harper's Monthly Magazine wrote, "Where will it end ? Every time a new well is drilled the Indians are that much richer." The reporter added, "The Osage Indians are becoming so rich that something will have to be done about it."(...)
Journalists told stories, often widly embroidered, of Osage who discarded grand pianos on their lawns or replaced old cars with new ones after getting a flat tire. (...)
The accounts rarely, if ever, mentioned that numerous Osage had skillfully invested their money or that some of the spending by the Osage might have reflected ancestral customs that linked grand displays of generosity with tribal stature. 

Many Osage, unlike other wealthy Americans, could not spend their money as they pleased because of the federally imposed system of financial guardians (...) The law mandated that guardians be assigned to any American Indians whom the department of the interior deemed "incompetent". In practice, the decision to appoint a guardian - to render an American Indian, in effect, a half citizen - was nearly always based on the quantum of Indian blood in the property holder, or what the state supreme court justice referred to as "racial weakness". A full-blooded Indian was invariably appointed a guardian, whereas a mixed-blood person rarely was.

In 1921, (...) Congress implemented even more draconian legislation controlling how the Osage could spend their money. Guardians would not only continue to oversee their wards' finances; under the new law, these Osage Indians with guardians were also "restricted", which meant that each of them could withdraw no more than a few thousand dollars annually fron his or her trustfund. It didn't matter if these Osage needed their money to pay for education or a sick child's hospital's bills.

The murders had created a climate of terror that ate at the community. (...) 
The world's richest people per capita were becoming the most murdered.    

An Osage speaking to a reporter about guardians, stated, "your money draws 'em and you're absolutely helpless. They have all the laws and all the machinery on their side. Tell everybody, when you write your story, that they're scalping out souls out here."

"It is a question in my mind whether this jury is considering a murder case or not. The question for them to decide is whether a white man killing an Osage is murder - or merely cruelty to animals."

Titre original : killers of the Flower Moon
Titre français : la note américaine
Auteur : David Grann
Première édition : 2017

vendredi 1 novembre 2019

Chili 1970-1973 de Franck Gaudichaud

Reprenant les éléments d'une thèse universitaire, ce livre, Chili 1970-1973 / Mille jours qui ébranlèrent le monde, est consacré à l'étude socio-politique de l'expérience des Unités Populaires (UP) pendant les trois années qui ont précédé le coup d'état militaire du 11 septembre 1973 au Chili.

La lecture de la synthèse de ce travail de recherche est ardue ; elle permet de replonger dans le contexte d'une époque et d'essayer de comprendre des événements historiques qui ont secoué et transformé durablement ce pays d'Amérique latine.
Une étude basée sur des documents d'époque, d'autres publications universitaires mais aussi sur une large série d'interviews réalisées et analysées par l'auteur plus de trente ans après les événements afin d'apporter des éléments du vécu, de l'intérieur, donnant voix à ceux "d'en bas".

Vraiment pas un ouvrage de vulgarisation, la lecture est difficile et le sujet si complexe qu'il n'intéressera que des passionnés et initiés souhaitant véritablement s'y plonger de manière analytique et détaillée.

Dans ma série le "Chili dans les livres", un livre certainement "trop" poussé pour l'accompagnement d'un simple voyage touristique.

Titre : Chili 1970-1973, mille jours qui ébranlèrent le monde
Auteur : Franck Gaudichaud
Premiere edition : 2013

vendredi 27 septembre 2019

Nager nues de Carla Guelfenbein


Au début des années 1970, Sophie, franco-chilienne, est venue rejoindre son père Diego à Santiago. Artiste fragile et sensible, la jeune femme adore et admire ce père charismatique proche du président Allende. Un jour, dans leur immeuble, elle croise Morgana qui devient rapidement sa meilleure amie puis, sans qu'elle s'en doute, la maîtresse de son père.
Un triangle intime comme un cocon, plein de douceur, de sensualité et de complicité, uni par des sentiments forts, intenses et passionnés mais aussi sapé par le secret qui menace de le faire éclater alors qu'à l'extérieur, la tension monte dans les rues de Santiago...

La suite, elle est à découvrir, crochetée entre deux 11 septembre, celui de 1973 qui fait basculer le Chili et les personnages dans le chaos, puis, 28 ans après, celui de 2001 qui va forcer Sophie à revenir sur ses souvenirs pour tenter de se réconcilier avec son passé.

Un roman tragique, envoûtant, dont les convulsions de la sphère privée semblent se faire l'écho des événements historiques extérieurs (ou inversement !). Des personnages touchants victimes du contexte historique, rendus bien vivants par une écriture toute en finesse, en douceur et aussi en tension pour rendre une large palette d'émotions et de sentiments, l'amitié, l'amour, la sensualité, la passion, la trahison, la culpabilité, la peur, la traque, l'oubli, la vie qui continue et qu'il faut raccomoder. 

Une très jolie découverte avec cette auteure chilienne à suivre, un vrai coup de cœur. ❤️

Extraits du texte :
En arrivant dans le pays de son père - où elle n'avait jamais vécu - Sophie découvrit qu'un lieu n'existe que si vous y trouvez des traces identifiables, des marques qui vous appartiennent et vous rapprochent des gens.

L'invisible était infiniment plus vaste que le visible : "c'est le silence qui gît entre une note et une autre, la lumière tapie dans la pénombre, le volume qui fait du vide, le vide."

Le bonheur, en dépit de son apparence ouverte, est un état qui exclut.
Impossible de franchir les murs que celui-ci élève autour de lui.
En revanche, le malheur est une membrane fragile qui attend d'être imprégné par l'autre.

Titre : Nager Nues
Titre original : Nadar Desnudas
Auteur ; Carla Guelfenbein
Première édition : 2012

dimanche 11 août 2019

I.A. La plus grande mutation de l'histoire / AI Superpowers de Kai-Fu Lee

Kai-Fu Lee est né à Taïwan. Chercheur en informatique, il a travaillé chez Apple et Microsoft dans la Silicon Valley. Il a également dirigé Google China avant de créer sa propre société d'investissement. Acteur de l'Intelligence Artificielle au coeur des deux plus grandes puissances de l'I.A., les États-Unis et la Chine, il est reconnu comme l'un des plus grands experts de son domaine.

Dans ce livre très abordable, il dresse un panorama historique sur l'I.A., montre ce qu'elle peut faire dans le monde d'aujourd'hui, explique le choix politique de la Chine d'investir massivement dans le domaine depuis 2016 et les progrès réalisés avec un momentum inconnu ailleurs, expose les challenges sociétaux  associés à son intrusion dans tous les domaines de la vie et analyse les enjeux géopolitiques qui résultent de la situation d'affrontement entre les deux grandes puissances qui la dominent.

Au delà de la présentation "professionnelle" de  l'I.A., ce gourou, nous offre également une réflexion plus personnelle sur le devenir de la société et de l'humain compte tenu de la révolution en cours, l'impact sur le travail des cols blancs, les pistes à suivre pour l'avenir afin de garder/donner du sens à la vie sachant que des millions de personnes seront impactées à l'échelle planètaire.

C'est une introduction très claire au domaine de l'I. A. et aux questions qu'elle soulève. La deuxième partie est beaucoup plus personnelle, une reféxion résultant d'un grave problème de santé qui a conduit l'auteur à prendre du recul par rapport à son travail pour considérer des questions plus existencielles. Certains de ces éléments de réflexion rejoignent ceux que soulève Yuval Noah Harari dans 21 leçons pour le XXIè siècle ou Homo Deus.

Un livre de référence passionnant qui se lit comme un roman.
      
Extraits du texte :

Today, successful AI algorithms need three things : big data, computing power, and the work of strong - but not necessarily elite - AI algorithm engineers. Bringing the power of deep learning to bear new problems requires all three, but in the age of implementation, data is the core.

The AI world order will combine winner-take-all economics with an unprecedented concentration of wealth in the hands of a few companies in China and the United States. This I believe, is teh real inderlyong threat posed by artificial intelligence : tremendous social disorder and political collapse stemming from widespread unemployment and gaping inequality. 

Silicon Valley juggernauts are amassing data from your activity on their platforms, but that data concentrates heavily in your online behavior, such as searches made, photos uploaded, YouTube videos watched, and posts "liked". Chinese companies are instead gathering data from the real world: the what, when, and where of physical purchases, meals, makeovers, and transportation.

Titre français : I.A. La plus grande mutation de l'histoire 
(Édition française à paraître septembre 2019)
Titre anglais original : A.I. Super-Powers / China, Silicon Valley and the new world order
Auteur : Kai-Fu Lee
Première édition : 2018

samedi 30 mars 2019

Taqawan d'Éric Plamondon

Au Québec, on a tous du sang indien. Si c'est pas dans les veines, c'est sur les mains.  

Au Québec, dans les années 80, sous prétexte de protéger l'espèce et d'empêcher la pêche au saumon, le gouvernement provincial fait intervenir massivement les forces de l'ordre dans la réserve de Restigouche des indiens mig'maq. Dans ce contexte historique dramatique, contreversé et très politique, le roman nous raconte l'histoire d'Océane, une jeune indienne qui disparait le jour du raid. Elle est retrouvée prostrée dans la forêt par un garde forestier misanthrope qui vient de démissionner pour marquer son opposition  aux événement en cours. Afin de protéger la jeune fille victime d'un odieux traffic, il va se faire aider d'un vieil indien solitaire et de son ancienne maîtresse française.

Dans ce texte magnifique, évocateur, efficace et épuré, allant à l'essentiel, Éric Plamondon esquisse un tableau assez sombre sur la façon dont sont encore traitées les minorités indiennes au Canada. Il s'agit bien sûr d'un roman replacé dans un contexte historique particulier mais la trame développée par l'auteur, est tout aussi choquante que plausible : coïncidence oblige et même s'il ne faut pas faire d'amalgame, un article* publié il y a quelques jours aux États-Unis dénonce les violences subies par les femmes des minorités indiennes dont beaucoup disparaissent chaque année, dans l'indifférence générale.   

J'ai lu ce Taqawan d'une traite en appréciant, outre la trame et les personnages, l'évocation historique et celle des grands espaces, enchantée par les dialogues québécois qui résonnent de façon si particulière à mes oreilles.

Décidément, après Il pleuvait des oiseaux de Jocelyne Saucier et L'orangeraie de Larry Tremblay, j'aime vraiment beaucoup découvrir cette littérature canadienne francophone.

Nota : dans la langue des indiens mig'maq, Taqawan est le nom des saumons qui remontent pour la première fois leur rivière natale pour frayer.

* Voir article du 21/03/2019 dans "women who shaped history" :
These Haunting Red Dresses Memorialize Murdered and Missing Indigenous Women

Dans le texte :

 Des indiens, ce sont des indiens. On les a appelés comme ça parce qu'on croyait être arrivé en Inde.
 Mais non, on était arrivé en Amérique. Avec le temps, on s'est mis à les appeler des Amérindiens.
 Plus tard, on dira des autochtones. Avant ça, on les a longtemps traités de sauvages. 
On les a surnommés comme ça, des hommes et des femmes sauvages. 
Ils faut se méfier des mots. 
Ils commencent parfois par désigner et finissent par définir. 
 
 Je suis né dans le froid. La glace et la neige sont dans mes veines. 
Il n'y a pas de ciel plus clair et d'air plus pur qu'au milieu de l'hiver. 
Il n'y a pas d'odeur plus parfumée que celle de la neige fraîchement tombée sur les branches des sapins. 
Il n'y a pas de silence plus parfait que celui d'une nuit étouffée sous les flocons d'un début de tempête.
 J'aime cette saison parce que les choses y sont claires. 
On sait exactement ce qui se passe dans les bois quand tout est blanc. 
La moindre forme de vie laisse une trace. (...) 
Ceux qui se plaignent du froid n'ont jamais passé une nuit dehors à moins quinze devant un feu de camp 
et sous la lune qui éclaire comme en plein jour. 

Titre : Taqawan
Auteur : Éric Plamondon
Première édition : janvier 2018