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mercredi 15 février 2023

À ceux qui sont partis, à ceux qui sont restés de Parinoush Saniee

 
Cela fait trente ans que la révolution iranienne les a séparés et qu'ils ne se sont pas revus. Le temps des retrouvailles et des vacances est venu pour la famille Yousefi réunie autour de Mère, pour dix jours, sur une île turque, dans une grande maison louée pour l'occasion. La fratrie qui se retrouve comprend trois fils et deux filles, avec leurs conjoints, et la plupart des petits-enfants de Mère dont Dokhi, la petite-fille orpheline qu'elle éleve.
Du côté de "ceux qui sont restés" et qui n'ont jamais quitté l'Iran, Mohsen et Miryam, Mère et Dokhi. 
Du côté de "ceux qui sont partis", Mohammad venu des États-Unis, Mehdi de Suède et Mahnaz de France. 
 
La joie de se revoir et le partage des souvenirs rythment les premières heures et le début du séjour mais rapidement les tensions émergent parce que l'amertume, la jalousie et les non-dits ne sont pas loin mais que chacun tient à préserver Mère en évitant les sujets qui fâchent. Pourtant l'évitement est malsain et pour trouver l'apaisement en recréant des liens durables il va falloir affronter la vérité et crever les abcès, une démarche indispensable quand les images fantasmées par les uns sur les autres cachent de toutes autres réalités souvent bien douloureuses.
Pour ceux qui sont partis, il va falloir comprendre que "la chance de ceux qui sont restés" ne l'est que par rapport à un Iran qui n'existe plus, suspendu dans le temps et figé par les souvenirs, en oubliant que des transformations et des événements ont eu lieu sans eux, que ce soit sur le plan familial ou sociétal, les parents qui vieillissent, le poids de la politique qui s'immisce partout, le curseur de la position et de l'aisance familiale qui bouge, etc. 
Pour ceux qui sont restés, les" étrangers" ont eu la chance qui ne leur a pas été offerte, celle de la facilité et de "privilégiées" vivant dans des "pays de cocagne" sans même imaginer les difficultés qui ont dû être traversées en termes financiers, de renoncements, d'adaptation et d'intégration. 

Et puis il y aussi la nouvelle génération qui cristalise les espoirs et les tensions avec à son centre Dokhi, la fille d'Habib, disparu tragiquement, habitée par des cauchemars récurrents, préservée d'une histoire qu'elle ne connaît pas alors qu'elle voudrait tellement connaître la vérité sur ses parents.
 
Un huis-clos familial poignant sous forme de roman chorale pour faire tourner les points de vues, tous légitimes et compréhensibles tant que les zones d'ombres qui leur échappent ne sont pas explorées. Il nous fait plonger au cœur d'une famille meurtrie par l'histoire qui tente de raccommoder sa trame abîmée par la séparation dans l'espace et le temps. Tout y passe, les réussites comme les échecs, les épreuves, la souffrance, la jalousie, l'amertume et les rancœurs, la politique, les choix, les failles, les regrets et les espoirs. Et quand les masques tombent et que les secrets les plus profonds sont enfin révélés à l'issu d'une véritable thérapie familiale, la vérité que l'on croyait ne jamais pouvoir connaître finit par se dessiner pour laisser finalement place à l'essentiel.

Du même auteur, j'avais déjà beaucoup aimé Le voile de Téhéran ; avec ce roman, même régal tant sur le plan de l'écriture que celui de la trame traitée avec beaucoup de justesse. Si on perçoit l'histoire contemporaine de l'Iran en l'arrière plan, plus comme déclencheur que comme sujet même si elle reste toujours là, on reste avant tout sur une histoire de famille avec des personnages féminins centraux ; un récit basé sur des éléments finement observés et rendus, à valeur universelle qui fait écho à d'autres lectures et même à ma propre expérience d'expatriée sur les tensions qui peuvent naître de l'ignorance entre "ceux qui partent" et "ceux qui restent". 
Une valeur sûre !
 
Du même auteur, voir aussi :

Titre : À ceux qui sont partis, à ceux qui sont restés 
Auteur : Parinoush Saniee
Première édition : 2017

lundi 28 mars 2022

Dernier rapport sur les miracles à Little No Horse / The Last Report on the Miracles at Little No Horse de Louise Erdrich

 
En 1996, le père Damien est un très vieil homme, témoin privilégié de la vie de la paroisse de Little No Horse dans laquelle il a été affecté au début du 20ème siècle au cœur d'une réserve indienne Ojibwé du Dakota du Nord. La correspondance qu'il adresse depuis des décennies à ses supérieurs - jusqu'au Pape, est restée jusque là lettre morte. Mais un beau matin, il voit débarquer le père Jude chargé d'enquêter sur la vie de sœur Léopolda, en préalable à une éventuelle procédure de béatification. Entre présent et passé, certains secrets soigneusement gardés et verrouillés au fond de la mémoire et d'autres partagés au cours d'interviews enregistrées (le lecteur, complice, ayant accès à certaines informations que le père Jude n'aura jamais), c'est presque un siècle d'une chronique individuelle et paroissiale qui nous est livrée ...
 
Un "pitch" relativement simple pour un scénario qui ne l'est absolument pas, surprenant et alambiqué à souhait par une Louise Erdrich qui finit de me convaincre de ses qualités de conteuse exceptionnelle même si je n'en doutais plus vraiment après la lecture de La malédiction des colombes / Plague of Doves et Dans le silence du vent / The Roundhouse. Cette fois, dès le départ, le lecteur est mis dans la confidence et connaît le secret du père Damien, un secret qu'il arrivera à garder envers et contre tout et expliquant une sensibilité, une tolérance, une perception et un regard si particulier porté sur le monde.
 
Cet étonnant père Damien est d'abord un être humain fait de chair et de sang, un imposteur, la victime consentante d'un chantage, un acteur défini par l'ambiguïté de son histoire personnelle peu conventionnelle dans laquelle interviennent un braqueur de banque et des inondations, une passion dévorante de la musique et des livres, des amours on ne peut plus charnels, une amitié sans faille avec le plus païen de ses ouailles, etc.
Le père est aussi un témoin de la vie dans la réserve où les épreuves s'enchaînent, conditions de vie précaires, famines, épidémies, morts, abandons, crime impuni, trafic des terres, dans une ambiance de rivalité de clans entre les Nanapush, les Morrissey, les Kashpaw, les Puyat, les Lazare. 
Et puis il y a aussi toute la dimension spirituelle du personnage qui vit sa foi confronté à des phénomènes touchants à l'extraordinaire, aux croyances indigènes, aux esprits, aux rêves, à la magie et à la possession. Un père qui se pose des questions sur la conversion, la conscience, la confession et l'absolution, la foi, la place de l'Église, etc.
 
Un roman baroque, improbable et très riche, offrant matière à réflexion sur beaucoup de sujets touchant à l'humanité, aux cultures et aux traditions, aux rapports hommes-femmes, à la spiritualité, sans pour autant tomber dans le piège de l'angélisme d'un côté ou de l'autre. Un livre qui continue à trotter dans mon esprit une fois ses pages refermées, un de ses ouvrages subtilement forts qui laissent discrètement mais profondément leur trace.
 
Du même auteur, voir aussi :

Titre français : Dernier rapport sur les miracles à Little No Horse
Titre original : The Last Report on the Miracles at Little No Horse
Auteur : Louise Erdrich
Première édition : 2001

dimanche 20 mars 2022

Les pingouins n'ont jamais froid / Penguin Lost de Andreï Kourkov / Andrey Kurkov

 
À la fin de Le Pingouin / Death and the Penguin, Victor avait pris la place de son pingouin Micha pour fuir Kiev et s'était envolé pour l'Antarctique ; c'est là où nous le retrouvons. Victor y fait la connaissance d'un russe mourant s'y cachant lui aussi, qui lui donne son passeport, une carte de crédit et une lettre à remettre à sa femme à Moscou, autrement dit, les moyens de rentrer en Europe et une mission. Après plusieurs mois d'absence, Victor peut ainsi rentrer incognito en Ukraine où il veut d'abord retrouver la trace de son pingouin .... le début de nouvelles aventures rocambolesques qui vont l'amener à travailler à la campagne électorale d'un malfrat de Kiev, puis à Moscou avant de s'échiner comme "esclave" en Tchétchénie.
 
En Ukraine, on retrouve un certain nombre des personnages du cercle précédemment constitué autour de Victor avec Sonia sa fille adoptive, Nina, la nounou, Liocha l'ancien organisateur de funérailles en fauteuil depuis l'explosion d'un de ses cercueils, désormais barman dans un café pour handicapés et capitaine d'une équipe de bras de fer, son rédacteur en chef mort et rescucité sans oublier, bien sûr, Micha le pingouin qui reste constamment au cœur de l'intrigue, son animal de compagnie qu'il faut retrouver et sauver. 
Victor apparaît plus comme un anti-héros ballotté par les événements qu'un héro, un monsieur "lambda" impuissant, plutôt apathique et passif lorsqu'il est entraîné par un flux qui le dépasse mais au milieu duquel il essaye tout de même de surnager en tentant de préserver sa conscience, sa boussole.
 
Un petit roman doux-amer, sans concessions, rempli de dérision et d'humour noir qui nous transporte en Absurdie, à l'ère post-soviétique de la fin des années 1990, avec ses violences, ses arrangements, sa fascination pour la force et le pouvoir, ses drôles de trafics. Le portrait acerbe d'une société profondément corrompue dans laquelle les hommes n'ont pourtant pas totalement perdu leur part d'humanité, jouant constamment sur le fil du rasoir entre espoir et désespoir, où rien n'est jamais tout noir ou tout blanc. 
 
Au regard d'une actualité et d'évènements portés par ceux qui rêvent au retour de la grandeur de l'empire soviétique, une fable mordante qui interpelle. 
À méditer  !

Du même auteur, voir aussi :

Titre français : Les pingouins n'ont jamais froid
Titre anglais : Penguin Lost
Auteur : Andreï Kourkov (Andrey Kurkov)
Première édition :

jeudi 13 janvier 2022

Ma mère, Dieu et Sylvie Vartan de Roland Pérez

 
Si Roland Pérez est un avocat réputé et un intervenant régulier à la télévision, j'avoue que je n'avais jamais entendu parlé de lui avant d'ouvrir ce livre. Il y raconte avec fraîcheur et humour un parcours de vie peu commun offrant un bel hommage au dévouement d'une mère exceptionnelle, Esther, dont le portrait truculent est presque une caricature de "la mère juive" dans tous ses excès. 

Petit dernier d'une fratrie de 5 enfants, Roland grandit pendant les années 1960 au cœur d'un HLM parisien, dans une famille juive séfarade originaire du Maroc. À la naissance, les médecins tentent sans succès de l'opérer pour redresser un pied-bôt et ils ne laissent aucun espoir à sa famille sur ses chances de marcher un jour normalement. C'est sans compter sur la persévérance, la foi et la poigne d'une mère convaincue que les médecins ont tort et que quoi qu'ils en disent, son fils finira non seulement par marcher mais en plus sans boiter. Avant d'en arriver là, il faudra en voir des docteurs et des spécialistes, attendre plusieurs années même avant de trouver la personne de confiance qui pourra s'occuper du petit garçon. Il lui sera alors imposé une immobilisation totale de plusieurs mois au cours de laquelle le poste de télévision et Sylvie Vartan occuperont une place centrale dans sa vie et dans celle de toute la famille, une passion qui durera toute la vie ...
 
Le récit alterne entre les réminiscences de l'enfance et les souvenirs de la vie professionnelle et personnelle de l'auteur une fois adulte. C'est un bonheur de chaque page et je me suis glissée avec délectation au cœur de cette famille vivante, solidaire, humaine, pleine d'amour et d'amitiés, tenue sous la houlette d'une mère dévouée qui consacre du temps à chacun, solide, attentive, aimante avec toujours un ou plusieurs plats qui mijotent et des douceurs "maison" à offrir aux nombreux visiteurs. Une mère un peu manipulatrice et comédienne aussi ne serait-ce que pour gagner du temps afin de convaincre à chaque visite de l'assistance sociale que les choses sont bien en main pour Roland et qu'il va bientôt marcher. Un monde dont le petit Roland est un témoin privilégié, capable de capter toute l'énergie qui l'entoure alors pour la rendre des années plus tard dans ces pages lumineuses, pleines d'espoir et de chaleur. 

Un très joli livre pour bien commencer l'année, qui pourrait certainement être scénarisé en comédie à succès .
 
Titre : Ma mère, Dieu et Sylvie Vartan
Auteur : Roland Pérez
Première édition : 2021

vendredi 10 décembre 2021

Ce qu'ils n'ont pas pu nous prendre / Between Shades of Gray de Ruta Sepetys

 
Kaunas/Lituanie, 14 juin 1941, sous la houlette du redoutable NKVD, les forces d'occupation soviétiques lancent une raffle d'épuration, arrêtant sur leur lieu de travail et/ou chez eux des familles entières appartenant à l'intelligentsia locale, intellectuels, universitaires, professeurs, avocats, médecins, journalistes, artistes, bibliothécaires, etc. C'est ainsi que Lina, 15 ans, est cueillie à son domicile avec son petit frère Jonas, 10 ans, et sa mère Élena alors qu'ils sont sans nouvelles du père de la famille, doyen de l'université, pas encore rentré ce soir-là ; ils ont 15 minutes, pas une de plus, pour préparer chacun une valise. Sans ménagement, ils sont conduits vers un dépôt ferroviaire isolé où un train les attend. Entassés dans des fourgons à bestiaux avec des milliers d'autres personnes, ils y resteront enfermés plusieurs semaines dans des conditions épouvantables, en transit vers l'est, assistant à la mort des plus faibles, jetés et abandonnés le long des voies avant d'arriver à leur première destination, un kolkhoze misérable de l'Altaï ... qui paraîtra pourtant paradisiaque après leur transfert quelques mois plus tard à Trofimovsk situé aux confins de la Sibérie, au delà du cercle Arctique. 

Une épopée déshumanisante racontée par Lina, jeune fille à la personnalité bien trempée, une artiste qui canalise ses sentiments au travers de sa créativité en croquant scènes et personnages avec l'espoir de contacter son père Kostas et celui de garder témoignage. Un regard porté sur les autres révèlant leurs forces et leurs faiblesses à travers les épreuves avec toute une galerie de personnages : la jeune accouchée arrachée à l'hôpital alors que le cordon ombilical est à peine coupé, le chauve blessé pessimiste et grincheux, l'ancienne maîtresse d'école, Andrius et sa ravissante mère obligée de se prostituer pour protéger son fils, la petite fille à la poupée, les gardes cruels subissants eux aussi les événements, etc. 
Affamés, vivants dans des abris de fortune sans hygiène ni soins, soumis au chantage et au travail forcé, chacun essaye de survivre comme il peut, souvent avec égoïsme mais aussi avec un peu de lumière au fond du désespoir apportée par ceux qui, comme le magnifique personnage d'Élena, gardent intacte la bonté qui les caractérise, illuminant tous ceux avec lesquels ils sont en contact, débordant d'amour et capable de pardon. Il y a aussi les souvenirs des jours heureux qui s'invitent et permettent de tenir le coup ou l'organisation de moments rituels, Noël ou un anniversaire fêtés avec les moyens du bord.

Un roman très dur à rapprocher, en terme d'expérience, de ceux qui témoignent de la déportation des juifs par les nazis et des goulags sous la période stalinienne mais qui a pourtant le mérite d'éclairer un chapitre historique peu connu, celui de la déportation des populations des pays Baltes. En 1941, c'est un peu plus de 30% de la population de ces trois petits pays qui a été envoyée en Sibérie, des forces vives soumises à des épreuves inimaginables ; ceux qui ont pu revenir, 12 à 15 ans plus tard, l'ont fait dans des pays qui étaient encore sous la chappe soviétique si bien qu'ils n'ont pas pu témoigner et lorsque l'indépendance est enfin arrivée en 1991, le silence était bien installé et très peu l'ont fait. 
 
L'auteur est américaine mais ce sont les origines lituaniennes de son père qui ont servi de déclencheur pour l'élaboration de ce roman percutant qui, je l'espère, ouvrira la voie à d'autres sur ces pays un peu oubliés.
 
 Extraits du texte :
Nous nous trouvions dans un kolkhoze, une ferme agricole collective, et j'étais vouée à cultiver des betteraves. J'avais horreur des betteraves. 

Staline a déclaré au NKVD que les Lituaniens étaient l'ennemi. Le commandant et les autres officiers nous considèrent comme des inférieurs. 
Comprends-tu ? 

En 1991, après cinquante ans d'occupation, les trois pays Baltes ont retrouvé leur indépendance et, avec elle, la paix et la dignité. Ils ont préféré l'espoir à la haine et montré au monde qu'une lumière veille toujours au fond de la nuit la plus noire. (...) Ces trois minuscules nations ont appris au monde qu'il n'est pas de plus puissante arme que l'amour. Quelle que soit la nature de cet amour - qui peut aller jusqu'à pardonner à ses ennemis -, il nous révèle la force miraculeuse de l'esprit humain.

Titre anglais : Between shades of Gray
Titre français : Ce qu'ils n'ont pas pu nous prendre
Auteur : Ruta Sepetys
Première édition : 2011

dimanche 5 décembre 2021

La Malédiction des colombes / The Plague of Doves de Louise Erdrich

 
États-Unis - Dakota du nord

Pluto est une petite ville (imaginaire) édifiée aux temps des pionniers de la construction du chemin de fer, située à proximité d'une réserve indienne.
C'est là qu'à la fin des années 1960, Evelina et son frère encore enfants écoutent leur grand-père Mooshum, un vieil homme irrévérencieux et porté sur la bouteille, raconter ses histoires du passé aux versions régulièrement revisitées. Il n'y en a qu'une un peu à part, confiée une seule fois, celle du meurtre de toute une famille de fermiers, survenue 50 ans plus tôt, jamais élucidée mais pour laquelle quatre indiens de la réserve ont été lynchés sans autre forme de procès. Un épisode qui, à des degrés divers et sur plusieurs générations, a touché toute la communauté locale, blanche, indienne et/ou métis. 
 
Avec ce roman chorale dans lequel alternent les voix, les points de vues et les époques couvrant presque un siècle d'histoire, Louise Erdrich nous offre la chronique de ce petit coin perdu de l'Amérique marquée par un drame, avec ses communautés qui cohabitent, s'observent, se méprisent ou se fondent parfois au cœur d'une société rurale qui s'atrophie irrémédiablement. 
S'y côtoient une famille indienne, un juge tribal, un banquier détourneur de fonds passionné de philatélie, un prédicateur illuminé, des prêtres, une femme médecin, des vieilles dames avides de secrets et de confessions qui consignent et publient l'histoire locale dans une gazette, des témoins et/ou des descendants liés à "l'affaire" du meurtre et du lynchage, des honnêtes gens et d'autres pas. Tous ces personnages se révèlent à travers ce que les autres perçoivent d'eux et de leur vécu, il est question d'amour et de haine, de culpabilité et d'innocence, de cupidité, de religion, de racisme, de musique, d'éducation, d'un peu de tout ce qui fait la vie.
 
La construction du roman est déroutante au départ tant il semble partir dans tous les sens mais il faut se laisser guider, chaque chapitre se termine sur un élément qui semble annoncer le passage de relais pour le suivant, et il faut faire confiance au talent de l'auteur qui maîtrise parfaitement son art : chaque chapitre, chaque histoire, chaque secret est comme la touche du peintre qui, petit à petit, vient enrichir la toile pour donner forme à son oeuvre, un tableau qui ne se révèle pleinement qu'une fois achevé. Le livre maintenant refermé, je trouve qu'il est remarquablement composé, tout finit par s'imbriquer et à prendre sens, chaque détail a son importance (les timbres, le violon, etc.) et la dimension humaine de chaque personnage est rendue dans toute sa complexité, jamais tout noir ou tout blanc parce que les choses ne sont jamais aussi simples qu'elles paraissent et qu'il y en a toujours qui nous échappe si on ne prend pas en compte tous les points de vues. Un livre pour s'en laisser conter, bien écrit, riche et dense sur tous les plan, je suis séduite !
 
Auteur américaine aux origines amérindiennes revendiquées, Louise Erdrich a une bibliographie déjà conséquente mais je la découvre avec ce livre. Nul doute que je m'y intéresserai à nouveau car me voilà piquée !
 
Extraits du texte :
I saw that the loss of their land was lodged inside them forever. This loss would enter me, too. Over time, I came to know that the sorrow was a thing that each of them covered up according to their character - my old uncle through his passionate discipline, my mother through strict kindness and cleanly order. As for my grandfather, he used the patient art of ridicule. 
 
What men call adventures usually consist of the stoical endurance of appealing daily misery.
 
Freedom, I found, is not only in the running but in the heart, the mind, the hands. 

There are ways of being abandoned even when your parents are right there. 

When we are young, the words are scattered all around us. As they are assembled by experience, so also are we, sentence by sentence, until the story takes shape. 

The present was enough, though my work in the cemetery told me every day what happens when you let an unsatisfactory present go on long enough : it becomes your entire history.
I'd already picked my quote : the universe is transformation.
 
Titre français : La malédiction des colombes 
Titre original : The Plague of Doves
Auteur : Louise Erdrich
Première édition : 2008

mardi 23 novembre 2021

Le verger des âmes perdues / The Orchard of Lost Souls de Nadifa Mohamed

 
Somalie / fin des années 1980

Dans le stade d'Hargeisa, 2ème ville du pays, la population est rassemblée pour une manifestation orchestrée dans une grande mise en scène afin d'acclamer les généraux du régime en place. Dans la foule, trois personnages :
 
D'abord, Deqo, une fillette de 9 ans, une petite réfugiée orpheline qui fait partie d'un groupe sorti d'un camp et amené au stade pour chanter et danser pendant la parade. Une performance avec une promesse à la clé, celle d'une toute première paire de chaussures. Mais à la suite d'un incident, la gamine va finalement s'enfuir et se retrouve à vagabonder et à devoir survivre seule dans les rues de la ville. Une enfant en mal d'affection, pleine de ressources et de bon sens mais aussi une proie facile et bien vulnérable.
 
Dans les tribunes ensuite, la fière Kawsar, une veuve qui a perdu sa fille unique. Pour être intervenue au cours de l'incident au stade, elle est emprisonnée au poste de police où elle est victime d'un violent passage à tabac qui la laisse grabataire, entièrement dépendante d'une amie fidèle et d'une servante. Coincée sur son lit, dans sa petite maison bleue entourée du jardin qu'elle avait jusque là amoureusement entretenu, elle va assister impuissante à la détérioration de la situation ambiante et à l'abandon de tous.
 
Filsan enfin, militaire ambitieuse, appartenant aux troupes qui s'occupent du bon déroulement des cérémonies. Elle est originaire de Mogadiscio, la capitale, où elle a été élevée d'une main de fer par un père aigri après son divorce, lui aussi militaire. La trentaine passée, célibataire, terriblement seule, elle souhaite faire ses preuves mais l'idéalisme qu'elle a placé dans la révolution va être mis à l'épreuve face aux réalités des violences et des mensonges de la répression contre la rébellion dans le nord. 

Alors que le pays sombre dans le chaos, le destin va irrémédiablement lier les trois femmes. 

En cette fin des années 1980, c'est un vent de folie qui balaye le nord d'une Somalie dont le régime est à bout de souffle, tenant à coup de mise-en-scène et de démonstrations de force, gangrené par la corruption et les brutalités. Dans ce théâtre, ce sont trois points de vue, trois visions, trois milieux, trois générations qui nous sont donnés de la situation ; trois âmes perdues qui n'ont pas été épargnées par la vie mais qui pourtant portent en elles, envers et contre tout, beauté, rêves, besoin d'amour et d'espoir. 
J'ai beaucoup aimé la trame de ce roman, la force de résilience de ces trois femmes emportées par les événements, la petite flamme d'espoir qu'elles arrivent malgré tout à faire persister au fond des ténèbres. J'ai été transportée vers la Somalie, magnifiquement croquée sous la plume de Nadifa Mohamed, avec l'évocation de la vie et des ambiances d'Hargeisa ainsi que celle des paysages de cette région soumise à la chaleur et au froid, aux pluies saisonnières, aux vents.
 
Rude et triste mais un bon moment de lecture avec la découverte d'un pays sur un continent que je connais peu, une mise en perspective historique et une auteur à suivre dont je poursuivrai volontier la découverte.  
 
Note sur l'auteur : Nadifa Mohamed, est née en 1981 à Hargeisa en Somalie. Elle est arrivée en Angleterre en 1986 où elle est restée avec sa famille quand leur pays s'est enlisé dans la guerre. Elle compte déjà cinq romans à son actif, multi-primés. Le verger des âmes perdues est, à ce jour, son seul roman traduit en français.
 
Extraits du texte : 
Even in her uniform they see nothing more than breasts and a hole. He knows who her father is but still parades her like a protitute.
 
She has become one with the bed; from two-legged creature she has grown four metal feet, the mattress moulded to her flesh, its springs entwined with her ribs. Trapped within a skin within a bed within a house, only her two peeping eyes feel mobile, alive; they flutter about the room , settling hesitantly on her dusty possessions, the mysterious bundles and packages that litter the nests of old women.
 
She certainly appeared to have been diminished in some respect that day, while the other girls recovered from their circumcisions stronger than before. Whichever bitter old sorceress devised this practice back in pagan times must have convinced the others that this was the way to winnow the strong from tbe weak; that girls who could not survive this were not worth the milk it took to raise them. If a few managed to hobble along, neither dead nor properly alive, well, they could be suffered as long as they didn't get the way This philosophy had given generations of women - kept like Russian dolls one within the other- the same hardness, the same ability to not look back to whoever was left behind until eventually it was them who dallied at the rear.
 
She doesn't want food that prolongs her life; she only wants to sustain her soul while it remains in her body.

From desperate drought to desperate flood, it seems as if Somalia can only expect disaster.

It was the first time the young country had needed to beg the former colonial rulers, and since then the government hasn't stop asking; from floods to famines to tractors and x-rays machines, prayer mats turned to the west and knees bent in supplication.
Ever since the Italians and British had gone, the country had seemed besieged ny difficulties, whether natural or political. The Europeans must have left a bone-deep curse as they were departing, raising long-dead jinns like Oodweyne in their wake to turn everything to sand and waste.
 
"If you know it, teach it, if you don't know it learn it" had been the slogan, all the schools, colleges, universities emptied of students and professors for seven months so they could be sent to fight against illiteracy in every town, village and encampment.
 
Follow orders. Follow orders. Follow orders. That is the code they have been brought up under and it endures until the burden of guilt cracks the spine. Her father would probably explain their actions as the necessities of war, but to her they seem like the cannibals of old tales : totally ordinary yet irrevocably depraved.
 
As rainstorms come quick and heavy before leaving a clear sky, so do tears.
 
Titre français : Le verger des âmes perdues
Titre anglais : The Orchard of lost Souls
Auteur : Nadifa Mohamed
Première édition : 2013

mardi 23 mars 2021

Âpre cœur / Sour Heart de Jenny Zhang

 

 
Ce recueil de sept nouvelles nous emmène sur les traces de Christina, Lucy, Annie, Jenny, Mande et Stacey, des gamines de neuf/dix ans, immigrées chinoises aux États-Unis, vivant en périphérie de New York dans les années 1990. Leurs parents sont issus de la génération ayant grandi pendant la révolution culturelle ; ils sont venus chercher une vie meilleure au pays de cocagne sans forcément mesurer les difficultés auxquelles il faut faire face. Les sept histoires sont liées les unes aux autres d'une façon ou d'une autre car certaines de ces petites filles se sont croisées à un moment de leur parcours, et le livre forme une boucle avec Christina placée au cœur du premier et du dernier chapitre. 
 
Voilà une lecture qui sort des clous et qui ébouriffe, plutôt inattendue. Ces tranches d'enfance sont livrées du point de vue des fillettes, de façon brutale parfois très crue, en évitant les travers habituels liés à cette période de la vie, sans édulcorer ni faire dans la dentelle, en faisant abstraction de toute notion d'idéalisation, d'angélisme, de diabolisation ou de victimisation dans la façon de traiter le sujet.
Au fil des pages, l'auteur aborde beaucoup de choses qui transparaissent et cohabitent dans ce monde à la frontière de la petite enfance et de l'adolescence, pas toujours antinomiques : relations aux parents et des parents, famille, voisinage, amour, misère, colère, désillusion, vulgarité, expériences, peurs, alcool, petits boulots, combines à la fois drôles et désespérantes, petites et grandes frustrations, apprentissage, amitiés, préjudice, humiliations, résignation, conditions de vie, petits moments de bonheur, communautés, solidarité et rivalités, langue, relation à la Chine, sexualité, séparation, aspirations et rêves, etc.
 
Un texte explosif, irrévérencieux, subversif et troublant, qui renverse pas mal de clichés sur la "communauté chinoise" et le regard à l'enfance. Jenny Zhang est une voix unique qui tranche par rapport à  tout ce que j'ai pu lire sur ces sujets et il y a fort à parier que cette lecture ne laissera personne indifférent, en positif ou en négatif car certains passages sont particulièrement dérangeants. Il faut dire que les parents des protagonistes portent un double handicap, celui d'avoir grandit sans repères éducatifs et sans instruction du fait d'une révolution culturelle profondement destructrice, et celui de l'immigrant avec toutes les difficultés liées à l'installation dans un nouveau pays. 
 
Des histoires denses, riches, brutales mais aussi pleines d'humanité, qui bousculent et m'ont parfois fait sortir de ma zone de confort. 
À l'arrivée, un livre à valeur universelle qui compte, puissant et marquant. ❤️
 
Tirés du texte :
 She wasn't going to let someone else be better than her at making her children feel pain or scare them more than she could, 
and to her, that was a form of protection.
 
That trip didn't make them travelers, at least not the way the people I met at Stanford would speak of travel ; that trip just made them immigrants,
 it made them charity. They became people to be saved, to be helped by institutions and individuals. 

Maybe we would grow apart, he would develop a personality that I would know nothing about, We would start our families, have children of our own, and there would come a point when in thinking about "family" we would think of the ones we made, not the ones we were from. From  that point on, I would refer to him as "your uncle" and he would mostly refer to me as "your aunt"  and it would take a long time for our children to even understand that we were siblings first, but more than that, our children just as we hadn't, would likely not think much about a time before they were born, a time when he was my brother and I his sister,  and together, we were our parents' children. 

Being someone is terrifying. I long to come home, but now, I will always come home to my family as a visitor, and that weighs on me,
 reverts me back into the teenager I was, but instead of insisting that I want everyone to leave me alone,
 what I want now is for someone to beg me to stay. 

At home we spoke Chinese. None of us knew how often and how badly the other made mistakes in English. None of us knew the other's humiliations.

If I somehow escaped drugs, pregnancy, pimps, and gangbangers, then I would still have to deal with my parents, and the constant unloading of their fears made it impossible for me to fear the feared things themselves as all my time was taken up fearing my parents would never stop fearing. 

That was the secret of being me back then : if you never say a word, people will think you don't know anything, and when people think you don't know anything, they say everything in front of you and you end up containing everything. On the inside, I was vast. On the outside, I was known idiot. 

People died of anger back then. They died of humiliation, they died of sadness, they died of longing. They died of shame. Families were separated. Husbands and wives assigned to provinces thousands of miles away from each other. My mother and father saw each other five times in ten years.I saw my father a total of three times after my ninth birthday. People my age walk with cane because they were sent to the countryside and worked to exhaustion. 
 
Her mom was from Taiwan and my mom was from mainland. According to my mom, that made all the difference. 
"it means they fled after the civil war. They were on the losing side. It means they went to school. They live now the way people in China did sixty years ago. The women don't work. They have multiple children if they can. It's the old country, they live like it's still 1920. It's not normal. The men are vicious. They have free rein to beat their wives. It's not look down over there. "
 
 My sweet, well-intentioned parents, no matter how much they tried to see and anticipate and prevent all the things that could hurt me, 
 in the end, had no idea what truly frightened me.
 
I would hate him for hating her and then I would hate her for hating him. Then I would hate myself for not protecting my mother and then I would hate my mother for needing me to protect her, and then I would hate my father for causing my mother to need that protection, and finally, I would hate them both for insisting that the person who really needed protection was me, and if I had any chance of surviving, I would have to be better than perfect. What I wanted to know was if my parents couldn't even be satisfactory to each other, than why I was expected to be perfect? 
 So I was fed and I was looked after and I was encouraged to be perfect and I was told over and  over that life would always improve, that this was how anyone at all was supposed to live, by striving, by being perfect when you were young and it was still easy to be perfect because just wait, my father would say, just wait until you're older, but I didn't need to wait. I was young now and I found it so fucking hard. 

To know the true wonder of suddenly existing was to know the true fear of suddenly ceasing to exist.

Titre original : Sour Heart
Titre français : Cœur âpre
Auteur : Jenny Zhang
Première édition : 2017

lundi 15 mars 2021

L'architecte du sultan / The Architect's Apprentice de Elif Shafak

 

Istanbul, XVI-XVIIème siècle. 
Orphelin originaire d'Hindoustan, Jahan est encore un jeune garçon naïf lorsqu'il débarque à Istanbul avec Chota, un éléphant blanc qu'il a vu naître, cadeau de l'empereur Moghol pour le sultan. L'éléphant et son cornac improvisé (Jahan a usurpé cette fonction) intègrent la ménagerie du Topkapi au cœur de l'empire Ottoman où ils attisent rapidement la curiosité de la jeune princesse Mihrimah, avant d'accompagner une campagne militaire en Moldavie pendant laquelle ils sont remarqués par Sinan, architecte du sultan. Celui-ci va prendre le jeune garçon sous son aile et en faire, avec le temps, l'un de ses quatre apprentis, témoin privilégié de ce grand personnage historique qui vécu jusqu'à un âge avancé, bâtisseur de palais, mosquées, harems, aqueduc, à une période clé, l'apogée de l'empire. 
 
Tout à la fois conte oriental et roman initiatique/historique, les aventures de Jahan nous transportent à une autre époque pour nous faire découvrir le cœur du pouvoir impérial avec ses splendeurs et ses luttes de pouvoir, la vie du palais, les rivalités, les chantiers, les accidents, la peste qui sévit à plusieurs reprises, le donjon lugubre (la forteresse aux sept tours), les incendies, un voyage à Rome à la rencontre de Michel Ange/Il Divino, etc. Un monde exotique, vivant, grouillant, cosmopolite, tout en couleurs, en odeurs et en saveurs et des personnages de tous acabis, plus ou moins fréquentables : capitaine un peu pirate, dompteurs et soigneurs, princesse, architecte, libraire, etc. Une capitale dans laquelle musulmans, juifs, chrétiens, Grecs, Circassiens, Tatars et autres communautés formant «soixante douze tribus et demie» vivent en bonne harmonie (la "demie" désigne les Gitans dont tout le monde se méfie)... mais où nul n'est à l'abri d'une malédiction...

Au fil de mes lectures (celle-ci est la quatrième), Elif Shafak est entrée dans mon panthéon personnel de "valeurs sûres" : j'apprécie cette auteure turque pour ses qualités de conteuse sur des sujets toujours renouvelés, sa capacité à méler éléments historiques et culturels au souffle romanesque. Avec elle, je suis sûre de tourner les pages avec plaisir, celui de l'évasion et de la découverte auquel s'associe, lorsque je referme le livre, le sentiment de satisfaction, l'impression d'avoir appris et de m'être enrichie, combinaison gagnante.

Nota : encore une fois, je trouve que le titre français est moins juste que l'anglais car s'il n'est pas faux que l'histoire tourne autour de Sinan, " l'architecte du sultan",  ce n'est pas lui le personnage principal mais bien "l'apprenti de l'architecte". ♥

Tirés du texte :
I wish I could look back and say that I have learned to love as much as I loved to learn.
(...) 
It's odd how faces, solid and visible as they are, evaporate, while words, made of breath, stay.

"working is prayer for the likes of us," his master often said. "It's the way we communicate with God."

"Resentment is a cage, talent is a captured bird. Break the cage, let the bird take off and soar high. Architecture is a mirror that reflects the harmony and balance present in the universe. If you do not foster these qualities in your heart, you cannot build"

When you master a language, you are given the key to a castle. What you'll find inside depends on you.

Jahan thought that there were two main types of temple built by humankind : those that aspired to reach out to the sky and those that wished to bring the skies closer to the ground. On occasion, there was a third: those that did both. Such was San Pietro. 

"Is your granny still alived ?"
"Aye, she's one of the damned, (...) No worse curse than to bury all your loved ones and still keep breathing."



Titre français : L'architecte du Sultan
Titre anglais  : The Architect's Apprentice
Auteur : Elif Shafak
Première édition :

mercredi 26 août 2020

La bâtarde d'Istanbul / The Bastard of Istanbul de Elif Shafak

 

 
A Istanbul, autour de leur mère Gülsüm et de leur grand-mère Petite-ma, les quatre soeurs Kazanci forment une famille pour le moins colorée : adepte des mini-jupes et des talons aiguilles, Zehila est tatoueuse et la mère d'Asya, jeune femme révoltée, née de père inconnu et adepte de Johnny Cash ; Banu s'est nouvellement découverte une vocation de voyante, assistée dans sa tache par un bon et un mauvais Djinn ; Cevriye est la plus "normale", veuve et professeur d'histoire ; quant à Feride, c'est l'hypocondriaque un peu folle-dingue de la fratrie, obsédée par les catastrophes qu'elle collectionne chaque jour dans la presse. Leur frère unique, Mustafa, vit aux Etats-Unis, une façon peut-être d'échapper à la malédiction qui fauche tous les mâles de la famille dans la fleur de l'âge ; il a épousé une américaine divorcée, mère hyper-protective d'Armanoush dont la branche paternelle est d'origine arménienne.   

Tiraillée par des questions identitaires liées au drame vécu par sa grand-mère arménienne, Armanousch va entreprendre un "voyage aux sources" à l'insu de sa famille et débarque à Istanbul où elle est accueillie par la famille turque de son beau-père, devenant rapidement amie avec Asya.
 
Quelle jolie découverte que cette auteur turque qui dresse une galerie de portraits de femmes peu conventionnelles, hautes en couleurs, pour nous plonger dans une Turquie moderne tiraillée par les questions politiques et historiques. Dans cette saga familiale, se cache la question du drame arménien de 1915 qui a laissé sa marque sur les deux familles de cette fiction, l'impact qu'il peut encore avoir un siècle plus tard sur les nouvelles générations ; une écriture et une trame subtiles pour aborder un sujet qui fâche, tellement sensible qu'entre la publication de l'édition turque et de l'édition anglaise, l'auteur a fait l'objet de poursuites judiciaires pour "dénigrement anti-turc" à cause de paroles prononcées par des personnages du roman, charges qui furent finalement abandonnées mais pour lesquelles elle aurait pu encourir jusqu'à trois ans de prison. Je ne cherchais pas particulièrement un livre sur le drame arménien mais sans le vouloir, je trouve que ce roman est un excellent complément à Erevan et L'étrangère lus précédemment et avec lesquels il forme une trilogie très complémentaire. 

J'ai aimé cette histoire et ces personnages en quête d'identité qui se découvrent plus de points communs qu'on pourrait se l'imaginer. Des similitudes culturelles qui passent notamment par la cuisine, très présente dans ce roman dont les chapitres portent le nom d'épices et d'aliments qui pimentent l'histoire. Malgré les drames et les secrets le récit ne manque pas d'humour et de fantaisie, il nous entraine dans les rues bouillonnantes d'Istanbul et sans être un roman historique, c'est un roman marqué par l'Histoire, plein des contradictions qui font la richesse d'une nation Turque qu'on a envie de découvrir un peu plus pour aller au delà des clichés.           
 
Elif Shafak est déjà l'auteur d'une bibliographie assez large, reconnue internationalement, dans laquelle je n'hésiterais par à piocher. Pour en savoir plus sur son parcours et ses idées, on peut aussi l'écouter dans plusieurs TedTalks très intéressants sur "le pouvoir révolutionnaire de la pensée diversifiée" ou la "politique de la fiction" (en anglais sous-titré français). A suivre.

Tirés du texte :

Armanoush felt the pulse of the city for the first time since she had arrived in Istanbul. It had just hit her why and how people could fall in love with Istanbul, in spite of all the sorrow it might cause them. It would not be easy to fall out of love with a city the heartbreakingly beautiful. 
 
Am I responsible for my father's crime ? A Girl Named Turk asked
You are responsible for recognizing your father's crime, Anti-Khavurma replied
 
Some among the Armenian in the diaspora would never want the Turk to recognize the genocide.
If they do so, they'll pull the rug out from under our feet and take the strongest bond that unites us.
Just like the Turks have been in the habit of denying their wrongdoing, the Armenians have been in the habit of savoring the cocoon of victimhood. Apparently, there are some old habits that need to be changed on both sides. 
 
No matter how often and how truthfully you evoked the past, some things could never be told.
 
Family stories intermingle in such a way that what happened generations ago can have an impact on seemingly irrelevant developments of the present day. The past is anything but bygone.
 
Titre français : La bâtarde d'Istanbul
Titre anglais : The Bastard of Istanbul
Auteur : Elif Shafak
Première édition : 2007 

samedi 15 août 2020

Erevan de Gilbert Sinoué

1896, dans un empire ottoman en pleine déliquescence, "des combattants arméniens de la liberté!" lancent une opération de désespoir avec prise d'otages à la Banque Impériale Ottomane après un série "d'épurations" menées contre leur peuple en 1895, afin d'attirer l'attention des puissances européennes et demander l'application des réformes définies par le traité de Berlin de 1878, jamais appliquées.
 
18 ans plus tard en Turquie, ce sont les "jeunes turcs" qui sont au pouvoir avec trois sinistres ministres qui vont profiter de la première guerre mondiale pour "régler" définitivement la question de la minorité arménienne qui a pourtant contribué à leur accession au pouvoir : Talaat, ministre de l'intérieur, Djemal, Ministre de la marine et Enver, ministre de la Guerre vont ainsi orchestrer l'arrestation de centaines de personnalités arméniennes à Istanbul dans la nuit du 24 au 25 avril 1915 avant de décreter la déportation et l'annihilation des milliers de familles arméniennes de toutes les régions où elles étaient installées.
 
Un roman qui remet le génocide arménien dans une perspective historique s'appuyant sur des faits avérés et bien documentés, dont les personnages les plus terribles correspondent aux acteurs du pouvoir qui ont bel et bien existés. Une trâme à laquelle Gilbert Sinoué a su méler une partie plus romancée autour des Tomassian, la famille d'Achod, un maitre d'école qui vit entouré de son père, de sa femme et de ses enfants, sa fille Chouchane et son fils Aram encore jeunes adolescents et dont le frère est député au parlement. Une famille dont le parcours est représentatif de ce qu'a pu vivre la communauté arménienne et les victimes du génocide au printemps 1915 lors de la mise en route d'une opération de destruction impitoyable, parfaitement organisée et coordonnée, justifiée sous des prétextes fallacieux et sur fond de première guerre mondiale offrant alors impunité.

Dans une dernière partie, quelques survivants permettent au roman d'apporter encore quelques éléments sur l'"après" avec les procès et les condamnations rendues en 1919, par contumace, contre les principaux responsables de cette épuration ethnique ainsi que sur l'opération secrète "Némesis" menée pour retrouver et éliminer les coupables là où ils s'étaient cachés.    

Un roman absolument passionnant par un auteur originaire d'Egypte, Gilbert Sinoué, que jai déjà eu l'occasion de lire et d'apprécier, une de mes valeurs sûres : ses ouvrages sont toujours parfaitement documentés, instructifs et enrichissants car ils mèlent habilement éléments historiques et humains pour rendre toute la complexité et la sensibilité des événements relatés.
C'est un bon complément au roman de Valérie Toranian, L'étrangère, lu précédemment et qui relève plus du témoignage et de l'intime.
Outre l'aspect romanesque parfaitement maîtrisé, la remise dans le contexte historique de l'époque m'a particulièrement interessé ainsi que les éléments postérieurs que je ne connaissais pas et qui sont d'autant plus étonnants que malgré les jugements rendus, les gouvernements turcs qui se sont succédés ensuite ainsi que ceux d'autres grands pays occidentaux continuent à ne pas reconnaître le génocide arménien.      
 
Nota :  en fin de livre, notices biographiques et rappels historiques apportent un bon complément / résumé des points essentiels soulevés dans le roman.

Extraits du texte :
Les enfants de Haïkastan. C'est ainsi que certains arméniens se surnommaient en référence à Haïk, 
leur ancêtre légendaire, qui aurait été l'arrière-arrière-petit-fils de Noé, le patriarche de la bible. 
 
 Le congrès de Berlin (...) était le conclusion de l'une des innombrables crises qui avaient secoué l'empire 
et débouché en 1878 sur la guerre qui avait opposé les armées du tsar Alexandre II et celles du sultan Abdül-Hamid II 
et s'était achevée sur la défaite des Ottomans. 
Avant même l'ouverture des débats, des tractations secrètes entre l'Angleterre et la Turquie avaient abouti à une "convention d'alliance défensive". Les Turcs cédaient l'île de Chypre- qui commandait le sud-est du littoral méditerranéen-aux britanniques, en échange de quoi ces derniers s'engageaient à garantir le retrait des Russes des régions qu'ils occupaient, laissant du même coup les populations arméniennes face à leur destin ; c'était désormais à la Grande-Bretagne qu'incombait la responsabilité de les protéger. Parallèlement, l'un des articles stipulait que le gouvernement de la Sublime Porte s'engageait à réaliser, sans plus de retard, les améliorations et les réformes exigées par les besoins locaux dans les provinces habitées par les communautés chrétiennes et à garantir leur sécurité. Seulement voilà : pas une seule des réformes promises n'avait vu le jour. 
Au cours des dix-huit années écoulées, le sultan Abdül-Hamid II avait continué en toute impunité
 à appliquer sa politique de terreur à l'encontre des minorités chrétiennes. 
Dix-huit ans... pendant lesquels-hormis quelques cris d'orfraie- l'Europe avait baissé les bras. 
Dix-huit ans et des centaines de milliers de morts ! 
Quatre-vingt mille réfugiés en transcaucasie, des milliers d'enfants devenus orphelins. 
Les Arméniens vendus en échange d'un îlot. 

Dire que c'était à des arméniens, les frères Balian, que le sultan devait une partie de ces splendeurs ! 
La mosquée Hamidié, les palais de Dolmabache, de Beylerbey étaient aussi leurs œuvres. 
Les splendeurs, mais aussi la santé car les trois médecins privés du sultan étaient eux aussi arméniens.
 Alors ? Que s'était-il passé pour qu'aujourd'hui ce peuple, que les Turcs eux-mêmes qualifièrent de milleti sadyka, la "nation fidèle" fût honni et relégué au ban de la société ottomane ?

Vous rêvez encore à l'Arménie de vos ancêtres, celle du temps de Tigrane le Grand, quand vos terres s'étendaient de la mer Noire à la Caspienne et à la Méditerranée ! L'Arménie de Levon le Magnifique et celle des princes Zakarian. C'était il y a deux mille ans ! C'est fini ! Et le vent de l'Histoire ne tourne pas les pages à rebours. Les Parthes sont passés par là, les Perses, les Romains, les Mamelouks, les Kurdes, les Circassiens, Tamerlan et ses Mongols, les Russes et, depuis six siècles, les Turcs. 

Nous avons été le premier royaume officiellement chrétien de l'histoire, un îlot de foi dans un océan de paganisme. C'était il y a plus de mille six cents ans. (...) Souviens-toi que c'est dans nos vignobles que le patriarche Noé s'est enivré ! Que ce même Noé, en débarquant de son arche au sommet du mont Ararat, s'est exclamé : Yerevants ! "C'est apparu !" 

Personne ne sort jamais victorieux d'une guerre, sinon la mort. 

Une minorité devient toujours, tôt ou tard, le bouc émissaire de quelqu'un. (...) 
- Un bouc émissaire ? Pourquoi diable, faudrait-il qu'il y ait un bouc émissaire ? 
- Parce que, lorsque certains individus sont dans l'incapacité d'agir directement sur la source de leur frustration, 
ils déplacent leur agressivité sur une cible faible ou vulnérable. 
Et afin de justifier cette agression, ils attribuent à cette cible des traits négatifs ou indésirables. 

Vous voulez que nous partions pour nous sauver. Vous ne savez donc pas que dès qu'un homme abdique,
 dès qu'il accepte de renoncer à un grain de blé de son champ, une perle d'eau de sa rivière, un caillou de sa montagne, 
le jour où il revient, il ne retrouve ni son champs, ni sa rivière, ni sa montagne. 
Ceux qui auront pris sa place lui auront confisqué sa vie. C'est ce qui se passera si nous abandonnons cette maison. 

- L'Histoire jugera ! (...) 
- Vous êtes bien optimiste, mon amie. L'histoire ne juge que sous la pression. 
Si les enfants des victimes d'aujourd'hui ne maîtrisent pas les rouages qu'il faut, là où il le faudra,
 l'histoire restera muette ou alors elle chuchotera. 

Nous survivrons. Tu m'entends ? Sinon, dis-moi, qui témoignera ? 

Il est pour le moins étrange que les dirigeants turcs qui se sont succédé à ce jour persistent dans leur refus de reconnaître des massacres pourtant jugés et officiellement condamnés par leur prédécesseurs...

Titre : Erevan
Auteur : Gilbert Sinoué
Première édition : 2009

mercredi 17 juin 2020

Le liseur du 6h27 de Jean-Paul Didierlaurent


Je suis nanti d'un vrai nom à la con (...) J'aime les livres, même si je passe le plus clair de mon temps à les détruire (...)  je compte pour seuls amis un cul-de-jatte qui passe son temps à rechercher ses jambes
 et un vérsificateur qui ne sait parler qu'en alexandrin. 

Tous les matins, Guylain Vignolles, prend le RER de 6h27 pour se rendre à un travail qu'il exècre dans une usine dédiée à la destruction des livres ; un trajet qu'il met à profit pour lire à haute voix quelques feuillets subtilisés et rescapés du pilon le jour précédent. Un rituel bien rodé et apprécié des autres voyageurs, une routine quasi immuable jusqu'au jour où Guylain découvre une clé USB tombée de son strapontin habituel : y sont stockés les textes d'une dame-pipi qui vont changer sa vie...

Des personnages atypiques, truculents et hauts en couleur ; un univers gris, maussade et sans joie qui, au fil des pages, prend doucement de la couleur et de la vie ; l'auteur nous offre un texte plein d'humanité et de poésie, une histoire d'amour improbable portée par la magie des mots et le partage de textes, un très joli conte moderne qui ne manque pas d'originalité.

Rafraîchissant et attendrissant, ce premier roman m'a conquise pour son texte rare et son côté fantasque plein de fantaisie.

Titre : le liseur du 6h27
Auteur : Jean-Paul Didierlaurent
Première édition : 2014

mardi 9 juin 2020

Les étoiles s'éteignent à l'aube / Medicine Walk de Richard Wagamese

Le whisky tient à l'écart des choses que certaines personnes ne veulent pas chez elles. Comme les rêves, les souvenirs, les désirs, d'autres personnes parfois. (...) Des fois, les choses tournent mal. Quand elles arrivent dans la vie, on peut presque toujours les régler. Mais quand elles arrivent à l'intérieur d'une personne, elles sont plus difficiles à réparer. 

Franck a grandi avec le vieil homme, un blanc qui l'a éduqué en essayant de lui apprendre des "trucs d'indiens" par fidélité aux origines du garçon. Mais de sa mère ou de ses origines, Franck ne sait rien ou pas grand chose sinon que celui qui est son père, Eldon Starlight, n'est qu'une source de déceptions, leurs relations rares et pourries par des promesses d'ivrogne jamais tenues.

Lorsque Eldon atteint le bout du rouleau et se sait aux portes de la mort, il convainc son fils de l'accompagner sur les hauteurs d'une crête sauvage pour y "mourir en guerrier", un pélerinage au cours duquel il va lui livrer les secrets de son histoire qu'il n'a jamais pu confier à qui que ce soit ; une histoire d'amitié qui passe par les camps de travail itinérants et les champs de batailles de la guerre de Corée ainsi qu'une histoire d'amour passionnée mais tragique. Alors que les étoiles s'éteignent, elles scellent la relation père-fils, l'aboutissement du chemin de rédemption et de délivrance pour le père, celui de la découverte de ses racines pour le fils.

Un roman initiatique autour de vies brisées noyées dans l'alcool, en douleur et en pudeur avec aussi des moments d'amour et de joies. Il  y a la valeur du silence et celle de la parole thérapeutique ;  des histoires qui lient les hommes, les font rêver et les renvoient à leurs origines ou leur vécu. Et puis il y a la nature si magnifiquement évoquée sous la plume de Richard Wagamese, sauvage, nourricière, spirituelle ; et aussi, sous tendue, la mémoire des peuples amérindiens au destin malheureux.

Un auteur issu des minorités canadiennes dont la découverte continue de m'enchanter par ses textes si beaux et si durs, réalistes et profondément humains, ses personnages broyés, imbibés d'alcool, son rapport à la nature et à l'héritage indigène. Un texte chargé de mélancholie, de poésie, de valeurs universelles accessible en français d'une œuvre comptant une quinzaine d'ouvrages insuffisamment traduits de l'anglais.
Une valeur sûre ♥️.

Tirés du texte :
J'ai jamais été très porté sur les prières. Du moins, pas comme dans les églises. Mais moi, j'crois que tout est sacré. Alors quand j'dis quelque chose j'essaie toujours juste de ressentir ce que j'ressens et de dire ce qui en vient.

Il en vint à comprendre la valeur des êtres vivants, par sa faculté à les faire disparaître. Prendre la vie était une chose solennelle. La vie était le cœur du mystère.

Jimmy disait tout le temps que nous étions un Grand Mystère. Tout. Il disait que les choses qu'ils faisaient ces Indiens d'autrefois, c'était rien d'autre que d'apprendre à vivre avec ce mystère. Pas le résoudre, pas s'y attaquer, pas même chercher à le deviner. Juste être avec.

Du même auteur, voir aussi :
Embers
Jeu blanc / Indian Horse

Titre anglais : Medicine Walk
Titre français : Les étoiles s'éteignent à l'aube
Auteur : Richard Wagamese
Première édition : 2015

mercredi 3 juin 2020

Là où chantent les écrevisses / Where the crawdads sing de Delia Owens

États-Unis / Caroline du Nord.

Au fond des marais, Kya n'a que 6/7 ans lorsqu'elle voit sa mère partir sans se retourner, en abandonnant tout derrière elle, foyer et famille. Les uns après les autres, toutes ses grandes sœurs et finalement son frère le plus proche, Jodie, feront de même, la laissant seule avec leur père, vétéran de la seconde guerre mondiale, alcoolique, bon à pas grand chose, souvent absent. Après une brève période de relative entente avec ce père qui l'initie aux dédales du marais, le naturel de celui-ci finit par revenir, ses absences se faisant alors de plus en plus longues jusqu'à ce que la gamine se retrouve totalement seule et abandonnée, sans plus aucune ressource.

Kya a l'art de louvoyer et de disparaître pour échapper aux services sociaux, n'a assisté qu'à un seul jour d'école de toute sa vie et c'est dans la solitude et le dénuement affectif et financier les plus totaux que la fillette va apprendre à survivre et à ne compter que sur elle-même. Le marais et sa faune constituent son univers pour lequel elle nourrit une passion dévorante, les assimilant à sa mère, collectionnant plumes d'oiseau, nids et coquillages alors qu'elle n'est qu'une sauvageonne illétrée pour la communauté environnante, l'objet de ragots, "la fille du marais" de laquelle la plupart se méfie et se détourne à l'exception de quelques âmes généreuses qui lui viennent discrètement et fidèlement en aide.

Contrairement à ce que tout le monde croit, Kay n'est pas analphabète car au cœur du marais, Tate, un gentil garçon, ancien camarade de son frère Jodie, a su l'apprivoiser et lui offrir une éducation. Il lui a appris à lire, à compter, à apprécier la poésie et lui apporte des livres pour nous nourrir sa passion des sciences naturelles.
Ensemble, ils découvrent les premiers émois amoureux mais s'ils partagent la passion des marais, Tate finit par la trahir et l'abandonner à son tour lorsqu'il part à l'université.

Sur la route de Kay meutrie, un autre garçon va changer une nouvelle fois le court des choses sans lui épargner le refrain 'amour-trahison' qui va l'amener sur le banc des accusés, exposée à la vindicte locale lorsque le jeune homme meurt prématurément : accident ou meurtre ?

Magnifiquement écrit, ce roman est une ode pleine de poésie aux splendeurs cachées de la nature, le monde du marais l'univers nourricier de Kya, riche et complexe, constitué d'eau douce et d'eau salée, de canaux, de lagons, de courants, de marées, de boue et de plages, de plantes, d'arbres, d'herbes, de lianes, d'oiseaux, de poissons, de coquillages, d'insectes, etc.
Un scénario crédible et bien mené, plutôt inattendu même si on s'aperçoit a postériori qu'il est jalonné d'indices. L'histoire de Kya est tout à la fois déchirante et fascinante, parfois désespérante mais jamais désespérée ; la petite fille qui doit grandir trop vite ne manque ni de volonté ni de ressources intérieures ; elle se modèle finalement sur ce qu'elle connaît, sur son environnement plus que sur les valeurs d'une communauté locale pas toujours bien pensante qu'elle évite malgré son désir d'appartenance, parce qu'elle l'exclue. Quelques personnages sortent heureusement du lot par leur façon de tendre la main, la plus simple, la plus généreuse, la plus humaine.

Un premier roman original très réussi, une auteure à suivre.

Tirés du texte :
 Kay laid her hand upon the breathing, wet earth, and the Marsh became her mother.

If anyone understood loneliness, the moon would
(...) Nature seemed the only stone that would not slip midstream. 

Faces change with life's toll, but eyes remain a window to what was. 

She knew the years of isolation had altered her behavior until she was different from others, but it wasn't her fault she'd been alone. Most of what she knew she'd learned from the wild. Nature had nurtured, tutored, and protected her when no one else would.

Titre anglais : Where the Crawdads Sing
Titre français : Là où chantent les écrevisses 
Auteur : Delia Owens
Première édition : 2018

lundi 1 juin 2020

Les femmes du braconnier de Claude Pujade-Renaud

Libres, les mots galopent vers leur vérité. À ras du vide.

Avec les femmes du braconnier, Claude Pujade-Renaud nous offre un roman polyphonique magnifiquement orchestré pour rendre vie à trois personnages ayant marqué la poésie anglophone de l'après la seconde guerre mondiale, un triangle amoureux maudit formé par Sylvia Prath, Ted Hughes et Assia Wevill.

Le focus porte d'abord sur le couple Sylvia-Ted, l'américaine et le britannique alors qu'Assia, la survivante juive des camps n'apparaît qu'en second plan. Le focus s'inverse dans la seconde partie du livre pour faire porter l'éclairage sur la relation Assia-Ted alors que Sylvia passe dans l'ombre sans jamais totalement disparaître.

Sylvia est une surdouée profondément tourmentée, orpheline trop tôt d'un père adoré d'origine allemande, migrant renié par sa famille pour s'être détaché de Dieu, une "écorchée" à la fois proche et éloignée de sa mère qui l'a faite internée après une tentative de suicide. Sa rencontre avec Ted est intense, animale. Ils se marrient, voyagent, créent, s'encouragent, ont une petite fille, quittent Londres pour une maison du Devon, ont un deuxième enfant, un garçon. La créativité de Sylvia se nourrie de ses grossesses, c'est une mère de famille attentive, une ménagère perfectionniste et bien organisée qui trouve toujours du temps pour l'écriture, pleine du énergie débordante mais hantée par une touche d'ombre qui l'enveloppe et la dévore à intervale régulier.

Ted est le "braconnier" avec un côté rustique et primitif, un amoureux de la nature en connexion avec la vie animale, un séducteur qui ne peut se satisfaire d'une vie monogamique à long terme. Même si le couple qu'il forme avec Sylvia fascine et devient mythique, celui-ci ne résiste pas à sa complexité sous-jacente et à la relation qui va naître avec Assia.
Lorsque le couple Assia-Ted prend le dessus, il sera bien difficile à Assia, après le suicide de Sylvia, de trouver la plénitude et de tracer sa propre voie, tourmentée par le fantôme de celle qui n'est plus là mais occupe encore le terrain et la mémoire des lieux et de ceux qu'elle a touché...

Toujours extrêmement bien documentés et étayés d'extraits des œuvres des personnages auxquels ils redonnent vie, les romans de Claude Pujade-Renaud que j'ai pu lire sont à chaque découverte des petits bijoux d'orfèvrerie, parfaitement montés, Le braconnier ne fait pas exception. La multiplicité des voix permet de varier les points de vue et de donner toute la mesure de l'humanité, de la psychologie et de la complexité de chacun des personnages. On les découvre dans leur quotidien et au travers de leurs écrits qui les dévoilent dans toute la profondeur de leur être avec leurs aspirations et leurs tourments, leurs failles, leurs liens, leur héritage ou encore le contexte de leur époque.

Un texte et une langue parfaitement maîtrisés, une lecture prenante, agréable et instructive.  Je ne connaissais pas ces poètes aux destins tragiques, la malédiction se poursuivant jusqu'à la génération suivante si bien que si le texte est essentiellement concentré aux années 1950-1960 il se poursuit jusqu'aux années 2000. Un très bon roman.

Jamais déçue par Claude Pujade-Renaud, une valeur sûre.

Du même auteur, voir aussi :
Tout dort paisiblement sauf l'amour

Titre : Les femmes du braconnier
Auteur : Claude Pujade-Renaud 
Première édition : 2010

mercredi 20 mai 2020

Ces dames aux chapeaux verts de Germaine Acremant


Vieilles filles ! On ne sait pas ce que cet état peut représenter de rancœurs et de désillusions. On nous voit modestes et tranquilles. On ne cherche pas à plus loin. Et pourtant nos cœurs ressemblent aux grands lacs au lendemain des tempêtes. Les eaux sont redevenues sereines, mais les berges sont ravagées... 

Ruiné, le père d'Arlette s'est suicidé. Son frère part chercher fortune vers l'Afrique et elle, n'a d'autre choix que de quitter Paris pour trouver refuge chez quatre cousines de province, quatre vieilles filles âgées de 35 à 55 ans tenues sous la houlette de l'aînée. Un univers très différent de celui que la jeune parisienne mondaine avait connu jusqu'alors et auquelle elle va apporter un peu de lumière, d'animation et d'amour en bousculant gentiment son entourage, en usant de sa séduction et de sa jeunesse.
Il faut dire qu'en s'installant, la jeune fille a découvert le journal intime ancien de l'une des quatre soeurs et qu'elle va essayer de reconnecter des fils brisés et raviver des rêves de mariage dans la maison austère et bien réglée.

Écrit en 1922, au lendemain d'une guerre qui a ravagé une génération d'hommes, ce livre a gardé une certaine fraîcheur et se lit facilement, presque d'une traite. Il a une dimension théâtrale tragico-comique qui a été utilisée puisque l'histoire a été mainte fois adaptée et montée sur scène. La thématique de la stigmatisation des vieilles filles et de la place du mariage comme réalisation féminine ultime n'est plus vraiment d'actualité mais on se laisse prendre à cette histoire d'un autre temps, celui de nos grands-mères voire de nos arrières-grands-mères : que de chemin parcouru depuis !

La psychologie des personnages se dévoile au fil des pages, toute en finesse plus qu'en ridicule pour dépasser les clichés dans lequel leur condition pourrait les enfermer et en leur donnant finalement une certaine intemporalité qui touche toujours malgré la distance. Une lecture à l'eau de rose au parfum suranné mais plein légèreté !

Sur un thème s'y rapprochant, voir aussi :
A Single Thread de Tracy Chevalier

Titre : Ces dames aux chapeaux vert 
Auteur : Germaine Acremant
Première édition : 1922