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dimanche 20 mars 2022

Les pingouins n'ont jamais froid / Penguin Lost de Andreï Kourkov / Andrey Kurkov

 
À la fin de Le Pingouin / Death and the Penguin, Victor avait pris la place de son pingouin Micha pour fuir Kiev et s'était envolé pour l'Antarctique ; c'est là où nous le retrouvons. Victor y fait la connaissance d'un russe mourant s'y cachant lui aussi, qui lui donne son passeport, une carte de crédit et une lettre à remettre à sa femme à Moscou, autrement dit, les moyens de rentrer en Europe et une mission. Après plusieurs mois d'absence, Victor peut ainsi rentrer incognito en Ukraine où il veut d'abord retrouver la trace de son pingouin .... le début de nouvelles aventures rocambolesques qui vont l'amener à travailler à la campagne électorale d'un malfrat de Kiev, puis à Moscou avant de s'échiner comme "esclave" en Tchétchénie.
 
En Ukraine, on retrouve un certain nombre des personnages du cercle précédemment constitué autour de Victor avec Sonia sa fille adoptive, Nina, la nounou, Liocha l'ancien organisateur de funérailles en fauteuil depuis l'explosion d'un de ses cercueils, désormais barman dans un café pour handicapés et capitaine d'une équipe de bras de fer, son rédacteur en chef mort et rescucité sans oublier, bien sûr, Micha le pingouin qui reste constamment au cœur de l'intrigue, son animal de compagnie qu'il faut retrouver et sauver. 
Victor apparaît plus comme un anti-héros ballotté par les événements qu'un héro, un monsieur "lambda" impuissant, plutôt apathique et passif lorsqu'il est entraîné par un flux qui le dépasse mais au milieu duquel il essaye tout de même de surnager en tentant de préserver sa conscience, sa boussole.
 
Un petit roman doux-amer, sans concessions, rempli de dérision et d'humour noir qui nous transporte en Absurdie, à l'ère post-soviétique de la fin des années 1990, avec ses violences, ses arrangements, sa fascination pour la force et le pouvoir, ses drôles de trafics. Le portrait acerbe d'une société profondément corrompue dans laquelle les hommes n'ont pourtant pas totalement perdu leur part d'humanité, jouant constamment sur le fil du rasoir entre espoir et désespoir, où rien n'est jamais tout noir ou tout blanc. 
 
Au regard d'une actualité et d'évènements portés par ceux qui rêvent au retour de la grandeur de l'empire soviétique, une fable mordante qui interpelle. 
À méditer  !

Du même auteur, voir aussi :

Titre français : Les pingouins n'ont jamais froid
Titre anglais : Penguin Lost
Auteur : Andreï Kourkov (Andrey Kurkov)
Première édition :

dimanche 6 mars 2022

Le pingouin / Death and the Penguin d'AndreÏ Kourkov / Andrey Kurkov


À Kiev, Victor vit seul avec son pingouin Micha adopté un an auparavant auprès du zoo qui se débarassait alors de pensionnaires dont il ne pouvait plus s'occuper. Victor est journaliste/écrivain sans emploi jusqu'à ce qu'il soit embauché pour rédiger des "petites croix", des nécrologies sans concession de personnes connues, prêtes à publication - sous pseudonyme - par le journal qui le recrute. Au début, Victor dispose de pas mal de liberté et l'exercice est assez amusant avec juste une pointe de frustration, celle de ne pas se voir immédiatement publié puisque les personnes sont vivantes. Recommandé par son rédacteur en chef, il est contacté par Micha (pas le pingouin) qui lui commande une nécrologie pour l'un de ses amis malade. Peu après, l'un de ses premiers articles est publié mais sa fierté va rapidement faire place à l'inquiétude lorsque les publications se multiplient. Dans le même temps, une succession de personnages hauts en couleur vont progressivement entrer dans sa vie et celle de Micha (le pingouin) : Sergeï, le policier animal-sitter, Pidpaly, le vieux "pingouinologue", Sonia, une petite fille qui va se retrouver sous sa garde, Nina, la "nounou" qu'il embauche et qui s'installe. 

Un petit roman tragi-comique qui sous couvert d'un étonnant voyage en absurdie dénonce le monde gris, corrompu et sans perspectives d'une société post-soviétique. Toutes ces "petites croix" mettent en branlent un terrible engrenage pour Victor mais l'air de rien, permettent de pointer les taches des pommes avariées qui empoisonnent la société, les hommes d'affaires verreux, les politiques, les militaires, les mafieux, les intellectuels, leurs faiblesses et leurs travers, le système de santé déficient, les trafic d'organes et autres en tous genres, etc.
Des personnages tristes, sans amour et sans perspectives, qui unissent leurs solitudes et cohabitent dans un monde dont la règle d'or de la survie est "obéir et ne jamais poser de question"... mais même en baissant la tête, personne n'est sûr de ne pas être emporté à un moment ou un autre. D'ailleurs, dans cet univers, même Micha, l'"animal de compagnie" si loin de sa banquise, est non seulement neurasthénique mais aussi un pion "en location" bientôt "sous protection" parce qu'il apporte la touche de "classe" indispensable aux enterrements VIP. 

Avec ce premier livre qui l'a rendu célèbre, c'est poussée par une actualité profondément dérangeante que j'ai décidé de franchir le pas et choisi d'enfin découvrir l'univers d'Andreï Kourkov, auteur emblématique de l'Ukraine autour duquel je tournais depuis longtemps (Un auteur né en Russie où ses publications sont interdites). Au final, un livre aigre-doux, plein de dérision, de fantaisie et d'humour noir pour dénoncer les travers hérités de l'époque soviétique et le poids d'une société verrouillée au début des années 1990, un univers particulièrement lourd laissant pourtant un goût de "revenez-y"... et j'y reviendrai !

Titre français : Le pingouin
Titre anglais : Death and the Penguin
Auteur : Andreï Kourkov (Andrey Kurkov) 
Première édition : 1996

vendredi 10 décembre 2021

Ce qu'ils n'ont pas pu nous prendre / Between Shades of Gray de Ruta Sepetys

 
Kaunas/Lituanie, 14 juin 1941, sous la houlette du redoutable NKVD, les forces d'occupation soviétiques lancent une raffle d'épuration, arrêtant sur leur lieu de travail et/ou chez eux des familles entières appartenant à l'intelligentsia locale, intellectuels, universitaires, professeurs, avocats, médecins, journalistes, artistes, bibliothécaires, etc. C'est ainsi que Lina, 15 ans, est cueillie à son domicile avec son petit frère Jonas, 10 ans, et sa mère Élena alors qu'ils sont sans nouvelles du père de la famille, doyen de l'université, pas encore rentré ce soir-là ; ils ont 15 minutes, pas une de plus, pour préparer chacun une valise. Sans ménagement, ils sont conduits vers un dépôt ferroviaire isolé où un train les attend. Entassés dans des fourgons à bestiaux avec des milliers d'autres personnes, ils y resteront enfermés plusieurs semaines dans des conditions épouvantables, en transit vers l'est, assistant à la mort des plus faibles, jetés et abandonnés le long des voies avant d'arriver à leur première destination, un kolkhoze misérable de l'Altaï ... qui paraîtra pourtant paradisiaque après leur transfert quelques mois plus tard à Trofimovsk situé aux confins de la Sibérie, au delà du cercle Arctique. 

Une épopée déshumanisante racontée par Lina, jeune fille à la personnalité bien trempée, une artiste qui canalise ses sentiments au travers de sa créativité en croquant scènes et personnages avec l'espoir de contacter son père Kostas et celui de garder témoignage. Un regard porté sur les autres révèlant leurs forces et leurs faiblesses à travers les épreuves avec toute une galerie de personnages : la jeune accouchée arrachée à l'hôpital alors que le cordon ombilical est à peine coupé, le chauve blessé pessimiste et grincheux, l'ancienne maîtresse d'école, Andrius et sa ravissante mère obligée de se prostituer pour protéger son fils, la petite fille à la poupée, les gardes cruels subissants eux aussi les événements, etc. 
Affamés, vivants dans des abris de fortune sans hygiène ni soins, soumis au chantage et au travail forcé, chacun essaye de survivre comme il peut, souvent avec égoïsme mais aussi avec un peu de lumière au fond du désespoir apportée par ceux qui, comme le magnifique personnage d'Élena, gardent intacte la bonté qui les caractérise, illuminant tous ceux avec lesquels ils sont en contact, débordant d'amour et capable de pardon. Il y a aussi les souvenirs des jours heureux qui s'invitent et permettent de tenir le coup ou l'organisation de moments rituels, Noël ou un anniversaire fêtés avec les moyens du bord.

Un roman très dur à rapprocher, en terme d'expérience, de ceux qui témoignent de la déportation des juifs par les nazis et des goulags sous la période stalinienne mais qui a pourtant le mérite d'éclairer un chapitre historique peu connu, celui de la déportation des populations des pays Baltes. En 1941, c'est un peu plus de 30% de la population de ces trois petits pays qui a été envoyée en Sibérie, des forces vives soumises à des épreuves inimaginables ; ceux qui ont pu revenir, 12 à 15 ans plus tard, l'ont fait dans des pays qui étaient encore sous la chappe soviétique si bien qu'ils n'ont pas pu témoigner et lorsque l'indépendance est enfin arrivée en 1991, le silence était bien installé et très peu l'ont fait. 
 
L'auteur est américaine mais ce sont les origines lituaniennes de son père qui ont servi de déclencheur pour l'élaboration de ce roman percutant qui, je l'espère, ouvrira la voie à d'autres sur ces pays un peu oubliés.
 
 Extraits du texte :
Nous nous trouvions dans un kolkhoze, une ferme agricole collective, et j'étais vouée à cultiver des betteraves. J'avais horreur des betteraves. 

Staline a déclaré au NKVD que les Lituaniens étaient l'ennemi. Le commandant et les autres officiers nous considèrent comme des inférieurs. 
Comprends-tu ? 

En 1991, après cinquante ans d'occupation, les trois pays Baltes ont retrouvé leur indépendance et, avec elle, la paix et la dignité. Ils ont préféré l'espoir à la haine et montré au monde qu'une lumière veille toujours au fond de la nuit la plus noire. (...) Ces trois minuscules nations ont appris au monde qu'il n'est pas de plus puissante arme que l'amour. Quelle que soit la nature de cet amour - qui peut aller jusqu'à pardonner à ses ennemis -, il nous révèle la force miraculeuse de l'esprit humain.

Titre anglais : Between shades of Gray
Titre français : Ce qu'ils n'ont pas pu nous prendre
Auteur : Ruta Sepetys
Première édition : 2011

lundi 15 novembre 2021

La force des femmes de Denis Mukwege

Je défends les femmes parce qu'elles sont mes égales - parce que les droits des femmes sont les droits humains et que je constate avec rage ces violences qui leur sont infligées. Il faut se battre tous ensemble pour les femmes. 
Mon rôle à toujours été de faire entendre la voix de celles dont la marginalisation les empêche de raconter leur histoire. 
Je me tiens à leurs côtés, jamais devant elles. 
 
La force des femmes c'est la force de la parole, la force du témoignage, la force du partage, la force de l'amour, la force de l'action, la force de l'expérience, la force de l'écrit et du livre, le triomphe de l'humanité sur la barbarie, la lueur de l'espoir au fond des ténébres.

Dans ce livre, Denis Mukwege, médecin gynécologue-obstétricien au Congo, co-récipiendaire du prix Nobel de la paix en 2018 raconte le parcours qui l'a conduit à faire sienne la cause des femmes au travers de sa lutte contre les violences sexuelles, avec, au-delà du témoignage, une vraie réflexion sur un sujet à portée universelle. Je m'étais intéressée à ce médecin exceptionnel lorsqu'il avait reçu son prix Nobel et j'étais un peu appréhensive à l'idée de me lancer dans cette lecture, inquiétudes qui n'avaient pas lieu d'être car l'essentiel du message n'est pas dans la brutalité mais dans la recherche de ses causes et des solutions à y apporter : les violences sexuelles existent partout dans le monde mais elles sont le symptôme d'un mal plus profond nécessitant d'aller à la racine si on veut avoir une chance de les éradiquer, une fois pour toute. 

Le livre commence par des éléments biographiques sur l'auteur, ses origines, sa famille et sa vocation expliquant comment et pourquoi il en est venu à sa spécialité de médecin-gynécologue. Il fourni également des informations sur son pays, l'effet papillon du génocide rwandais qui a eu des implications dramatiques pour le Congo dans sa région frontalière avec le Rwanda et le Burundi, entraînant plusieurs guerres et une déstabilisation dont les effets durent encore après plusieurs décennies de conflits. S'y ajoutent la damnation d'un Congo dont le sous-sol regorge de matières premières qui, au lieu d'apporter la prospérité, attise les convoitises et le pillage en entraînant la misère et le martyr des populations locales... tout ça pour faire fonctionner les appareils électroniques du monde entier, dans l'indifférence la plus totale.
Dans ce contexte, les violences sexuelles sont utilisées comme arme de guerre et de terreur même si le viol n'est pas un phénomène limité aux guerres puisqu'il existe et reste encore présent dans les pays en paix. Le docteur Mukwege part toujours d'exemples concrets et des solutions mises en place localement, initiées avec les femmes concernées, pour développer ensuite plus largement son sujet, illustrant ainsi sa valeur universelle. Il parle d'autres guerres, de la façon dont la question des viols a longtemps été un "non-sujet", sans reconnaissance pour les souffrances de celles qui les ont subies même s'il y a des "progrès" et une levée progressive du silence : il aura fallu 40 ans aux "femmes de réconfort" exploitées par l'armée japonaise pendant la seconde guerre mondiale pour briser le silence, une quinzaine d'années aux survivantes des guerres dans l' ancienne Yougoslavie et bien moins pour les "esclaves Yézidies" exploitées par Daesch. Dans le même temps le prix Nobel explique le chemin parcouru sur le plan des lois et des tribunaux internationaux pour la reconnaissance du viol comme crime contre l'humanité et même sa valeur génocidaire, offrant des recours possibles sans prescription temporelle pour les victimes contre les profanateurs agissant depuis trop longtemps en toute impunité.

Beaucoup de choses sont abordées dans une approche exhaustive, documentée, logique : les raisons pour lesquelles le viol se perpétue, les inégalités hommes-femmes, les règlementations et leur (non)-application, le rôle des dirigeants, celui de toute la chaîne police-politico-judiciaire, l'importance du message des personnalités représentantes de l'autorité morale, la maternité, la façon d'élever les enfants, la prise en charge pour la reconstruction physique et psychologique après les violences, ce dont les femmes ont besoin pour se reconstruire et pour que ces violences reculent, la nécessité de changer le regard porté sur les victimes, la question du recentrage de la faute avec le poids encore tellement puissant du biais de genre (sur tous le plans, l'histoire, la presse, les lois, leur application, encore largement dominées par les hommes), celle du consentement et la recherche des solutions qui passe nécessairement par la mise sur un pied d'égalité des hommes et des femmes.
 
Le livre est étayé de statistiques édifiantes illustrant notamment les progrès restant à faire, partout dans le monde ;  il est également riche des exemples de solutions mises en place localement et à l'international sous l'impulsion du docteur et des femmes qu'il a traitées au Congo ainsi que de personnalités rencontrées au fil des ans, en commençant par l'hôpital, la Cité de la joie, le système coopératif de financement de projets, le refuge pour les mères d'enfants nés de viols, jusqu'au réseau international des survivantes (SEMA). 
Enfin, entre les pages, il y a la voix de toutes ces femmes dont le Dr Mukwege se fait le porte-parole avec un respect, une compassion et une pudeur exceptionnels, attestant de sa profonde abnégation ; les mots sont pesés et les exemples choisis, pas plus que nécessaire mais poignants et inoubliables comme celui de cette fillette de 12 ans qui fait s'effondrer - au sens littéral du terme - un général lorsqu'il entend son témoignage.
 
Une aventure humaine semée d'embuches, nécessitant beaucoup de courage face aux menaces qui continuent de planer, portée par l'espoir et les avancées réalisées, riche de la résilience et de la force des femmes qui brisent le silence, retrouvent la dignité et un sens à la vie, pour que ce qu'elles ont subi ne se reproduise plus.
 
Il y a des livres qui comptent et ne s'oublient jamais, celui-là en est. 
À lire absolument.
 
Extrait du texte :
Cette toile de fond peut paraître lugubre car les vies de bien des familles de ce livre sont assombries par la violence. Mais chacune d'elles est une lumière et un exemple qui prouve que les meilleurs instincts de l'humanité - aimer, partager, protéger - sont capables de triompher, même dans les pires circonstances. Elles sont la raison pour laquelle j'ai persévéré. La raison pour laquelle je n'ai jamais perdu la foi ni ma santé mentale, même lorsque, exposé aux conséquences de la cruauté, je me sentais submergé. 

Je vous encourage à voir le Congo, parfois encore appelé "la capitale mondiale du viol", comme une fenêtre sur les pires extrémités de ce fléau mondial que sont les violences sexuelles. Car c'est un problème universel qui se produit aussi bien à la maison, au bureau, sur les champs de bataille que dans les lieux publics partout sur la planète. 
Mon expérience m'a appris que l'origine des violences sexuelles et leurs conséquences sont partout identiques. Comme toujours, nos différences - couleur de peau, nationalité, langue et culture - comptent bien moins que nos points communs. 

Les femmes ne peuvent résoudre seules le problème des violences sexuelles ; les hommes doivent faire partie de la solution.

Il faut que dans toutes les sociétés, le blâme, la culpabilité et la responsabilité des violences sexuelles des femmes portent sur les agresseurs. 
Ce sont eux qui doivent en payer le prix, pas les victimes. 
Les pays et les cultures sont différemment avancés sur ces questions, mais aucune n'a atteint le point où les survivantes de violences sexuelles peuvent s'attendre à de la compassion et au soutien inconditionnel de tous, depuis les chefs de leur communauté jusqu'aux policiers, juges, journalistes, politiciens-y compris leur propre famille. 
 
Pourquoi les hommes violent-ils  ? (...) 
Les déshumaniser et les voir comme des monstres, ça me permettait de me dire qu'ils n'étaient pas comme moi et les miens. (...) Mais il faut considérer le viol comme un choix conscient et délibéré qui est la conséquence d'un mépris pour les femmes en général, car l'origine se trouve là.
 
Au Rwanda, le viol était utilisé comme arme de guerre. Il est important de comprendre la distinction entre cet abus sexuel délibéré, prémédité, et le viol qui sévit dans toutes les zones de conflit. Le viol fait malheureusement partie de la guerre, tout autant que la destruction et les massacres, même s'il est souvent tabou. Dans toutes les guerres, les soldats abusent de leur position de pouvoir pour se procurer des femmes. Ce sont des actes de conquérants, ils visent les "corps des femmes des ennemis vaincus" comme l'a écrit l'Autrice féministe américaine Susan Brownmiller. (...) 
Le viol comme arme de guerre est différent. Il devient tactique militaire. Il est planifié. Les femmes sont délibérément prises pour cibles comme moyen de terroriser la population. Son adoption dans les conflits en Asie, en Afrique et en Europe au cours du XXe siècle peut s'expliquer par le fait qu'il est peu coûteux, facile à organiser et, malheureusement, terriblement efficace. (...) 
Le viol fait peur à tout le monde, hommes et femmes, au même titre que les menaces de mort. Quand il est commis en public ou sous le regard de toute la famille, il a pour effet de terroriser. (...) 
En commettant leurs viols en public, ils détruisent la famille : les couples volent en éclat ; les hommes divorçaient de honte. (...) 
Le viol de masse est également utilisé comme arme dans les conflits avec des motivations économiques sous-jacentes. C'est une manière d'exercer son contrôle sur la population locale sans avoir à la déplacer. (...) 
La particularité du Congo, c'est que le viol y a été commis pour toutes ces raisons : par les soldats-étrangers d'une force occupante à la recherche de frissons ou de vengeance, comme moyen de contrôle et de nettoyage ethnique des populations locales et pour des raisons économiques. 

Je dis toujours que le désordre du Congo oriental est un désordre organisé. Il sert les intérêts d'un réseau de personnages qui va jusqu'au plus haut niveau de l'état congolais, ainsi qu'aux élites des pays voisins. 
Le viol fait parti de ce processus d'exploitation sans merci. Les vingt-cinq dernières années de violences sexuelles au Congo sont étroitement liées au pillage des matières premières.
 
Chaque fois qu'un homme viole, quelle que soit la situation, quel que soit le pays, ses actes trahissent la même croyance : ses besoins et désirs sont de la plus haute importance, les femmes sont des êtres inférieurs dont on peut user et abuser. Les hommes violent parce qu'ils ne considèrent pas la vie des femmes comme aussi précieuse que la leur.
 
Ne pas lutter contre les violences sexuelles revient, tacitement, à les autoriser.
 
La façon dont j'ai été traité à l'ONU par mon propre pays m'a servi de formation accélérée quand aux difficultés rencontrées par les femmes qui trouvent malgré tout le courage de dénoncer leurs agresseurs. On leur conseille de se taire, d'éviter de causer un scandale, de ne pas déranger. Ces dernières décennies, des progrès ont été accomplis dans plusieurs pays, mais l'instinct qui pousse à se voiler la face, à ignorer, à ne pas croire ou à intimer celles ou ceux qui veulent briser la loi du silence demeure désespérément banal et profondément ancré dans les esprits. 
Briser le silence qui plane autour des violences sexuelles- harcèlement, viol, Inceste-est un pas essentiel vers la résolution du problème. Premièrement, le silence permet aux violences sexuelles de prospérer. Se taire crée un environnement où les hommes peuvent continuer d'abuser les femmes en toute impunité. Le silence sert leurs intérêts. Tant qu'un problème est tu, les schémas comportementaux destructeurs à l'œuvre peuvent se poursuivre. 
Deuxièmement, l'autocensure empêche les femmes de puiser leurs forces les unes chez les autres. (...) Troisièmement, briser le silence permet d'éduquer tout le monde, à commencer par les hommes. 

Après la Seconde Guerre mondiale, les tribunaux internationaux mis en place pour juger les criminels de guerre - à Nuremberg, en Allemagne, pour les atrocités nazies, et à Tokyo, au Japon, pour les crimes commis en Asie -  ont reçu un grand nombre de preuves sur l'usage systématique du viol sans jamais en faire un chef d'accusation au titre de crime contre l'humanité. Au procès de Nuremberg, il n'y  a pas une seule condamnation pour viol. 
Dans les années 1990, les premiers tribunaux internationaux depuis Nuremberg et Tokyo ont permis de grands bonds en avant. Au Tribunal Pénal international pour l'ex Yougoslavie réuni à La Haye, aux Pays-Bas, à partir de 1993, les procureurs ont pour la première fois démontré que le viol pouvait être considéré comme un crime de guerre et un crime contre l'humanité. (...) 
Le tribunal pénal international pour le Rwanda, qui a siégé en Tanzanie, en Afrique de l'est, a lui aussi établi une jurisprudence sur les poursuites possibles pour viol par la loi internationale. Le cas de Jean-Paul Akayesu, un maire hutu qui avait dirigé le massacre de deux mille personnes dans sa région, a pour la première fois jugé que le viol pouvait être considéré comme acte génocidaire.
 
 Le plus tragique, c'est que tandis que dans plusieurs pays de plus en plus de femmes tiennent compte de ce conseil [briser le silence], les poursuites fructueuses n'ont pas augmenté de concert. Les femmes sont toujours plus nombreuses à vouloir témoigner. Le mouvement #MeToo a fait décoller cette tendance de façon très significative. (...) 
Mais le nombre de poursuite reste très faible.(...) 
Pour que davantage de femmes portent plainte pour ce qu'elles ont subi, il faut qu'elles sachent que le jeu en vaut la chandelle. En général, le problème, ce n'est pas la loi (....) toutes ont le même défaut : elles n'offrent de protection que théorique. Le problème réside dans les biais systémiques à l'œuvre contre les femmes au sein du système pénal. 
L'origine de la plupart de ces biais peut être retracé en étudiant la manière dont le viol a été puni à travers les âges. Dans les premières civilisations il était traité comme un crime d'adultère ou de fornication. Les lois de l'Europe médiévale ont ensuite évolué jusqu'à considérer le viol comme un crime commis contre les femmes, mais seulement si leur "honneur" était entaché. Ce concept se retrouvait au cœur de presque tous les systèmes juficiaires. 
Seules les femmes en position d'avoir un honneur - ce qui excluait les pauvres, les prostituées et les minorités - pouvaient être considérées comme victimes de viol. Les tribunaux exclusivement masculins exigeaient ainsi des femmes qu'elles montrent patte blanche. Leur passé sexuel jouait contre elles, tout comme une suggestion qu'elles puissent avoir, d'une manière ou d'une autre, encouragé leurs agresseurs. On voulait être certain que la personne avait résisté à l'agression, car il était entendu qu'une femme "honorable" tenterait de se débattre pour protéger sa réputation. Une absence de blessure ou de cris était par conséquent mal vue, voire disqualifiante. 
Les célibataires devaient prouver qu'elles étaient vierges avant l'agression. Une expérience sexuelle leur barrait l'accès au statut de victime. Des tests de virginité douteux (...) étaient monnaie courante au XVIIIe et XIXe siècles dans la plupart des pays européens.
Toutes les plaignantes étaient considérées d'un œil soupçonneux parce qu'il était largement admis-par les juristes de sexe masculin-que les femmes n'hésitaient pas à inventer des histoires d'agression sexuelle pour forcer un homme au mariage, justifier une grossesse ou alors parce qu'elles étaient faibles d'esprit ou enclines à l'hystérie.

La première étape pour affronter l'épidémie mondiale de viols est une législation claire qui inclue le concept de consentement et qui reconnaisse les femmes comme des êtres autonomes et indépendants. Des lois strictes contre les agressions sexuelles avec à la clé de lourdes peines de prison pour les violeurs sont des mesures dissuasives et, au moment des bébats parlementaires, une occasion d'éduquer hommes et femmes à leurs droits et responsabilités.  
 
Dès l'instant où nous appuyons l'idée que les garçons sont plus forts, plus méritants, plus valeureux, nous perpétuons une injustice et, au final, la violence envers les femmes.(...) 
Non seulement les parents et la société renforcent sans cesse l'idée que la vie d'un garçon a plus de valeur, mais ils appuient aussi de façon explicite l'idée que les garçons sont des mâles et que le masculin, c'est la force et la dureté.(...) 
Je crois que la "masculinité" est quelque chose que les enfants acquièrent au cours de leur développement. Ils ne naissent pas avec. Il s'agit d'une construction sociale. Le petit garçon s'y glisse en grandissant, comme s'il enfilait des couches et des couches de vêtements.
 
Plus je voyage, plus j'apprends, plus je me rends compte que la douleur issue des violences sexuelles exercées sur les femmes est la même, que ce soit dans les zones de conflits ou dans les pays en paix, et quelles que soient leur culture, leur langue ou leurs croyances religieuses.
 
Partout où des femmes sont nommées, elles aident à briser les normes masculines historiques.
 
Je rêve d'une société où les mères sont reconnues comme les héroines qu'elles sont, où les filles issues de notre maternité sont autant considérées que les garçons, où les femmes grandissent sans craindre les violences
Je souhaite un monde où les femmes ont les mêmes opportunités professionnelles, les mêmes joies et les mêmes sources de satisfaction que les hommes, où le pouvoir politique est partagé à égalité. J'attends avec impatience le jour où nos entreprises et institutions publiques reflèteront la diversité de la société. J'imagine aussi un avenir où les agressions sexuelles seront vues comme des méfaits d'une époque certes brutale mais révolue. 
Je crois fermement que tout ce que j'ai énoncé est désirable et possible. Je crois qu'en tant qu'individu et collectifs, nous pouvons œuvrer à cette réalisation. Je crois en la force des femmes.
 
Titre : La force des femmes
Auteur : Denis Mukwege
Première édition : 2021

mercredi 12 mai 2021

La diagonale de la joie de Corine Sombrun

  
C'est la lecture de Mon initiation chez le chamanes* qui m'a fait découvrir Corine Sombrun il y a déjà quelques années ; elle y racontait la façon dont ses "facultés de chamanes" avaient été révélées lors d'un reportage en Mongolie et l'initiation qu'elle avait ensuite reçue là-bas, en vivant auprès d'éleveurs de rennes, pour cultiver et maîtriser ces capacités.
 
Depuis,  je "la suis" fidèlement parce que son histoire est unique, inhabituelle et troublante pour un esprit cartésien occidental -à commencer par le sien- et qu'elle nous ouvre un monde de possibles différent. Ses livres jusque-là pleins d'humour, de doutes et de dérision forment un véritable parcours initiatique dont La diagonale de la joie est l'aboutissement. Ce nouveau témoignage est marqué du sceau du sérieux donné par la science : il récapitule 18 années de lutte de Corine Sombrun pour faire reconnaître la transe comme un sujet d'étude et de recherches, prouver qu'elle a un potentiel cognitif accessible à tous (ou presque), qu'elle n'est pas une pathologie ou une fantaisie d'illuminée et qu'elle ouvre la voie à des applications thérapeutiques intéressantes. Les perspectives sont immenses et la création du Transe Science Research Institute, association ouverte à tous domaines scientifiques, doit permettre d'en coordonner les applications.

Que de chemin parcouru... Portée par son intuition et ses convictions, Corine Sombrun a commencé par témoigner mais ne recevait au départ que des regards dubitatifs (voire parfois même des menaces) et n'avait en retour que des propositions de consultations pour évaluer sa santé mentale. Au fil du temps et des rencontres elle finit par intéresser quelques spécialistes des neurosciences qui lui imposent des conditions d'études scientifiques drastiques pour étudier son cas : il lui faut arriver à provoquer une transe sans son tambour tout en restant suffisamment immobile pour permettre aux électrodes de faire leur travail ou encore s'engager à ne faire aucune consultation thérapeutique de ses capacités. La première étude menée à Edmonton au Canada mettra toutefois 10 ans avant la publication de ses conclusions, référence tant attendue alors que les premières analyses avaient laissé penser au chercheur que la pratique était dangereuse, recommandant initialement à Corine d'y renoncer.
 
Corine étant par ailleurs un cas unique pour les études, se posait aussi la question de trouver d'autres sujets susceptibles de les valider ; c'est du côté de la musique, de contacts et d'expérimentations parallèles avec des écoles d'art que le sujet de la transe va avancer grâce à une "sound loop" réalisée à partir d'extraits d'enregistrements efficaces et puissants de rythmes chamaniques. Là encore, une véritable épopée ! 

La narration temporelle de cette histoire de persévérance extraordinaire est entrecoupée de chapitres / paragraphes intermédiaires de deux types :
- "la minute perceptuelle" offrant des citations d'auteurs et de penseurs très variés
- les "lettre(s) à mon basilic", plus personnelles dans lesquelles Corine Sombrun fait part de son état d'esprit, de réflexions, de convictions, d'expériences et de ressentis par rapport aux éléments ou à la période qu'elle évoque.
C'est finalement le récit d'une formidable aventure profondément humaine qui au-delà de la reconnaissance scientifique touche une dimension spirituelle universelle.

Un livre qui m'a une nouvelle fois passionnée et qui donne véritablement envie d'en savoir plus voire d'expérimenter la transe, véritable "outil d'exploration d'une réalité sous-jacente" et de notre condition humaine au sein de l'univers. ❤️❤️❤️
 
Nota :
*  Cette initiation et l'histoire de Corine ont été adaptées au cinéma dans le film Un monde plus grand. Des indications à ce sujet sont d'ailleurs fournies dans le livre.
 
Tirés du texte :
"C'est le paradoxe suprême de la pensée que de vouloir découvrir quelque chose qu'elle ne puisse penser." (Soren Kierkegaard) 
 
"C'est mon corps qui pense, il est plus intelligent que mon cerveau." (Colette) 
 
 Je ne comprends toujours pas pourquoi certaines choses parlent et d'autres pas. Mais je sais maintenant que tout peut parler autour de nous. 
C'est un sentiment agréable de n'être plus jamais seule. (...) 
Tu ne crois pas que le sentiment de solitude est la conséquence de notre perception amoindrie de l'environnement ?

En fait le cerveau est une feignasse, il ne va pas développer ou entretenir des capacités dont il n'a pas besoin. Et sans un entraînement ou une stimulation forte, comme une situation d'urgence, une expérience de mort imminente, un état mis en évidence en 1975 sous la dénomination de near death experience (NDE), ou un choc psychologique violent, ces capacités restent en sommeil. 

Je me demande, dit-il, si l'état de transe n'est pas la source d'un enseignement intuitif. Celui dont nous rêvons tous en tant qu'artistes. 
Savoir sans avoir à apprendre. 

La distance est un leurre créé par le mental, oui. Nous sommes tous connectés, à un point que nous n'imaginons pas. 

Le mot "inspiration" s'ouvre en moi. Je me demande si les idées ne viennent pas uniquement quand on inspire. 
Aucun artiste ne peut créer sur une expiration. Et personne ne meurt sur une inspiration.

Si la transe nous permet d'accéder aux mêmes capacités que celles d'un chamanes, elle ne fait pas de nous des chamanes. 
Pas plus que le fait de savoir dire une prière ne fait d'un Mongol un curé. 

Que comprenons-nous dans les mots de l'autre, à part nos propres interprétations ? Projections ? La signification donnée à un mot en réduit le sens. 

Observer la nature en pensant à ce qu'elle peut m'apprendre à changé ma façon de la regarder. De la respecter. Nous sommes devenus trop bruyants, trop voyants, trop arrogants pour avoir encore l'humilité d'écouter simplement le vivant. Il n'y a pourtant aucune séparation entre nous, tout communique. Pour en prendre conscience il faudrait commencer par fixer l'attention, pas la pensée, dit en substance Marguerite Yourcenar. 
La transe supprime ce qui nous sépare. Mais quoi, qui communique ? 

Et si c'était ça, la réincarnation : la résonance d'une fréquence qui perdure comme un écho dans un autre corps ? 

Le corps n'est pas la maladie, mais son Miroir. Grâce à lui elle se révèle et nous donne le moyen de la transformer.

Le secret de l'immortalité, ne serait-il pas déjà d'accepter la naissance et la mort comme une transmutation de ce flux de vie qui nous traverse ? 

Notre société occidentale n'est-elle pas la seule à avoir laissé de côté l'utilisation de ce potentiel ? 
Des études anthropologiques ont en effet montré que sur quatre cent quatre-vingt-huit sociétés étudiées dans le monde, 
plus de 90% avaient une forme institutionnelle de pratique de la transe. (...) 
Si notre société a travaillé à faire de nous des êtres plus savants, 
les sociétés traditionnelles se sont de tout temps attachées à faire de nous des êtres plus conscients. 

La transe a remis en cause mes schémas mentaux, mes certitudes, mon rapport au monde. (...)
 Vivre une transe, c'est accepter de ne plus savoir qui je suis, et si je ne sais plus qui je suis, je suis libre de devenir ce que je suis. 
Grâce à elle, j'ai découvert le sens du sacré. Cette racine de la spiritualité est bien là, en chacun de nous.
 
Du même auteur,  voir aussi :

Titre : La diagonale de la joie
Auteur : Corine Sombrun
Première édition : 2021

mercredi 2 septembre 2020

Les cinq quartiers de la lune de Gilbert Sinoué

 
Si on vous explique le Moyen-Orient et que vous avez compris, ne vous réjouissez pas. 
On vous l'aura mal expliqué.
 
Après les attentats du 11 septembre 2001, l'Amérique part en guerre contre "l'axe du mal" et envahit l'Iraq, balayant au passage l'équilibre géopolitique du Moyen-Orient et de façon plus concrète, le quotidien des populations locales. Au travers du destin de deux hommes et de trois femmes en Iraq, à Gaza et Israël, en Egypte, au Liban et en France, ce troisième tome de la grande saga moyen-orientale  "inch'Allah" de Gilbert Sinoué nous plonge dans le chaos résultant d'un conflit qui a ouvert une véritable boite de Pandore et dont les conséquences continuent de se répercuter aujourd'hui : attentats, exode, espoir et désespoir, peur colère, extrêmisme...

J'avais beaucoup aimé les deux premiers volumes d'Inch'Allah- Le souffle du jasmin et Le cri des pierres - et me suis plongée sans hésiter dans ce nouvel opus, les cinq quartiers de la lune, que j'ai lu presque d'une traite. Cette grande saga romanesque extrêmement bien documentée est très riche sur le plan historique et surtout, racontée "de l'intérieur" avec un point de vue moyen-oriental.
Chaque volume peut se lire indépendemment ; j'ai le souvenir d'une trame familiale plus dense dans les deux premiers volets et ce troisième tome, aussi intéressant qu'il soit, m'a semblé peut-être un peu plus décousu et moins abouti que les précédents, sans doute parce que le recul est moindre, la proximité des éléments romancés toujours sous le coup d'une actualité changeante et inachevée.

Au final, cette trilogie est ambitieuse, riche de l'histoire contemporaine du Moyen-Orient et bien écrite : une lecture plaisante qui donne un éclairage différent, plus humain et plus complexe que celui qui peut être véhiculé par l'ignorance ou une vision parfois trop simpliste et clivante de la situation des pays du Moyen-Orient. Bref, un bon roman d'un auteur d'origine égyptienne vivant en France, qui est devenu, au fil de mes lectures, une valeur sûre. 

Extraits du texte :
 Tant que les arabes ne placeront pas l'homme et non Dieu au centre de la société, la chute ne fera que s'accélérer. 
Les nations évoluées n'ont pas besoin de croyants, mais de citoyens.

Dans cette région du monde (...) nous sommes trois peuples qui n'ont jamais repoussé la main d'un chrétien : nous les Kurdes, les Tchétchènes et les Circasiens. Parce que nous le savons, chacun donne à Dieu un nom dans sa langue. Puisque nous croyons tous à Dieu, nous ne pouvons être ennemis.(...) Ils ont tous tenté de nous asservir, notamment les Turcs et les Russes, et ils n'y sont jamais parvenus. Mais il n'y a pas que ces gens'là, qui ont essayé de nous éradiquer. En 1925, lorsque les Britanniques occupaient la région, M.Churchill a donné l'ordre à son aviation de balancer un gaz, dont j'ai oublié le nom, sur l'une de nos villes, celle de Souleimaniye. Les deux tiers de la population ont été touchés !

Ce qui se passe aujourd'hui n'est pas seulement la réaction de patriotes ou de partisans de Saddam contre les Américains. Ton pays est désormais le champ de bataille de deux parties de l'islam farouchement ennemis depuis des siècles, les sunnites et les chiites. Et la religion n'y est pour rien ou presque : les chiites sont soutenus par l'Iran ; les sunnites par l'Arabie saoudite. Tu n'as pas idée des masses d'argent que ces deux Etats déversent sur le pays pour armer les partisans.(...)
Cette guerre durera l'éternité. Elle durera tant qu'il y aura des sunnites et des chiites pour la livrer et des banquiers saoudiens et qataris pour la financer. Et nous, les Kurdes, serons pris entre deux feux.
 
Il lui revint tout à coup un poème d'un écrivain libanais, Khalil Gibran : "Vos enfants ne vous appartiennent pas. Ce sont les fils et les filles du désir de Vie. Ils arrivent à travers vous, mais non de vous." (...) Un autre passage du poète libanais remonta (...) : "Vous êtes des arcs qui projettent vos enfants comme des flèches vivantes".

Nous sommes presque tous des Kurdes. Notre religion remonte en grande partie à celle des anciens Perses, mais elle est probablement plus ancienne encore. Nous pensons que c'est bien Dieu qui a créé le monde, mais qu'il ne s'en occupe pas. Il en a laissé la gestion à sept anges dont le chef est Malek Taous, qui est représenté par un paon. Il y a très longtemps, des juifs son venus dans la région et ils ont préché leur religion. Comme elle n'était pas très différente de celle qu'ils pratiquaient déjà, les Yézidis l'ont adoptée et ils ont même accepté des rites juifs, comme la circoncision. C'est depuis lors qu'ils sont tous circoncis, comme d'ailleurs tous les hommes Kurdes. Mais ils ont conservé l'idée que c'est Malek Taous et ses anges qui gouvernent le monde. Quand les missionnaires chrétiens sont arrivés ici, vers les IVème siècle, ils nous ont sermonnés et affirmé que, puisqu'il gouvernait le monde, ce Talek Taous ne pouvait être que l'esprit du Mal et que c'était donc Satan. 
C'est ainsi qu'on nous a collé l'étiquette "d'adorateurs du diable". 
 
Du même auteur, voit aussi :
 
Titre : Les cinq quartiers de la lune
3ème volume de la saga Inch'Allah
Auteur : Gilbert Sinoué
Première édition : 2016

lundi 16 mars 2020

Soudain, seuls d'Isabelle Autissier


Ludovic et Louise sont jeunes, amoureux et ont quitté leur vie parisienne douillette pour entreprendre le tour de l'Atlantique à la voile, le temps d'une année sabbatique.

Leur but, se sortir de la torpeur de bureaux parisiens qui risquaient de les engloutir dans une confortable mollesse 
et les laisser sur le bord de leur vie.

Un périple idyllique qui leur ouvre le monde...

 Chaque matin est une aventure, chaque jour différent, chaque soir les laisse repus de leurs découvertes et de leur liberté. Ce voyage n'est pas seulement de grandes vacances, ils y trouvent une exultation qui tourne en exaltation. Canaries, Antilles, Brésil, Argentine, plus ils avancent, plus le monde leur apparaît comme un magnifique terrain de jeu, complexe, étrange, émouvant et jubilatoire.

Il y a tant de bons jours et si peu de mauvais. L'indécence de leur bonheur au regard du reste du monde ne les effleure pas.

... Jusqu'au jour où, un peu trop sûrs d'eux, ils font une erreur et se retrouvent Robinson sur une île des mers australes au bout du bout du monde, loin des routes maritimes, sans moyen de communication ni ressources, avec pour unique refuge les ruines d'une ancienne station baleinière abandonnée depuis plus d'un demi-siècle : ils ont voulu faire une excursion sur une île sanctuaire sur laquelle ils n'auraient légalement pas dû aborder, ont été surpris par une tempête qui a emporté leur voilier et personne ne sait où ils sont.

 Leur seul bien, le sac à dos, paraît minuscule, posé entre eux deux. Ils en connaissent exactement l'inventaire : deux piolets, deux paires de crampons, 20 mètres de corde, trois coinceurs au cas où, deux couvertures de survie, la gourde, le briquet, une boîte d'allumettes de survie, deux polaires, l'appareil photo, trois barres de céréales et deux pommes restant de leur dîner d'hier. 
Voilà tout ce qui les relie au monde d'avant. 

 Louise aurait peut-être pu s'en rendre compte, mais ils arrivent exactement au point que l'on sait dangereux en escalade ; 
quand on en connaît assez pour tout tenter, mais pas assez pour se tirer de tous les mauvais pas.

Cette île est une prison, une prison sans autre gardien que des milliers de kilomètres d'océan.

Soudain seul, le couple va devoir faire face pour survivre avec la faim qui ronge et le désespoir qui gagne : la solidité, l'amour et la solidarité s'épuisent vite face aux épreuves et le temps, l'unité de départ ne peut qu'exploser pour laisser place à l'esprit de survie individuel. Chacun puise dans les ressources de son histoire, lui, le garçon gâté au physique d'athlète, enfant unique à l'optimisme contagieux, elle, "la petite" d'une famille de trois enfants, la "quantité négligeable" passionnée de montagne.

Ils ne sont pas seulement abandonnés sans feu ni lieu, ils sont condamnés l'un à l'autre, l'un avec l'autre, ou l'un contre l'autre. 
Quel couple résisterait à ce genre d'enfermement ? 

Ce drame fait d'eux des êtres différent. lls le sentent, ils le découvrent. 

Fini de jouer, fini le couple moderne et dynamique, il n'y a plus que deux êtres
 et la mort qui couve à petit feu devant eux. 

Liberté, sécurité, responsabilité sont les trois pointes d'un impossible triangle (...) 
Plus que la solitude, c'est l'éloignement du monde civilisé qui les dévaste.

Il y a le pendant et puis il y a l'après aussi....

[G. Orwell/1984] 
"Celui qui a le contrôle du passé a le contrôle du futur. Celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé." 

Soudain, seuls est le troisième roman d'Isabelle Autissier que je dévore. Si tous ont un lien avec la mer, c'est avant tout les personnages qui restent au cœur de chaque histoire, cette fois un couple confronté à une épreuve extrême, rapportée par Louise. Un récit prenant, fascinant, parfois morbide ; à l'abri de notre petit confort de lecteur, l'auteur arrive à nous entraîner dans la violence déshumanisante de ce cauchemar ; alors, une boule au creux du ventre, on essaye de ne pas perdre totalement espoir, en se demandant comment tout cela pourra bien finir. Louise est un personnage plein de ressources dont on vit la transformation, les sentiments et le contrôle du départ laissant progressivement place à l'instinct de survie et la part animale.
Un roman très complet avec aussi la réalité / brutalité de la nature et celle intrinsèque aux personnages, le regard des autres, les comptes à rendre, les sentiments qu'il faut trier pour se retrouver, la culpabilité, la résilience, le prix de la liberté...

 J'ai aimé la richesse et la profondeur de ce livre, la leçon de vie qu'il porte alors que l'idée d'un roman "à la Robinson Crusoë" m'attirait peu ; je suis finalement contente d'avoir fait confiance à Isabelle Autissier qui traite ce sujet avec brio et réalisme, la plume sûre, juste et incisive. Une valeur sûre.

Du même auteur, voir aussi :
Seule la mer s'en souviendra
L'amant de Patagonie

Titre : Soudain, seuls
Auteur : Isabelle Autissier
Première édition : 2015

dimanche 9 février 2020

Autour de ton cou / The thing around your neck de Chimamanda Ngozi Adichie

Dans ce recueil de nouvelles, Chimamanda Ngozi Adichie nous fait voyager entre Nigéria et États-Unis pour nous offrir une douzaine de tranches de vies aux contours les plus variés.

Nous passons d'un pays à l'autre, du séjour initiatique d'un jeune homme indiscipliné passant par la case prison dans Cellule Un à Imitation, dans laquelle une épouse jusque là soumise, mère de deux enfants, dont le mari appartient au "club des Riches Nigérians qui Envoient leurs Épouses Accoucher en Amérique" prend une décision irrévocable ...
Au Nigéria, Une expérience intime rapproche deux femmes, l'une chrétienne, l'autre musulmane pendant une nuit d'émeutes alors que Fantôme évoque des vies entières lorsque deux hommes se croisent sur un campus, un retraité dont la pension n'est pas versée, visité par sa femme décédée et l'autre, un "revenant" que tout le monde croyait mort depuis longtemps.

Retour aux États-Unis pour une expérience intime des plus troublante Lundi de la semaine dernière quand une nounou est comme envoûtée par la mère du garçonnet dont elle s'occupe. Petit détour ensuite par l'Afrique du Sud et Jumping Monkey Hill pour une nouvelle dans la nouvelle et un atelier d'écriture regroupant des auteurs venus de plusieurs pays d'Afrique. De nouveau l'Amérique et l'écart entre les attentes de ceux qui restent au pays, les idées préconçues et la réalité pour une jeune immigrante nigérianne qui a gagné sa carte verte à la loterie, un vrai poids Autour de ton cou. Pendant ce temps à Lagos, une femme qui vient de vivre un drame, en état de choc, fait la queue devant l'ambassade américaine pour une demande d'asile. À la suite d'une autre tragédie, un crash aérien au Nigéria, deux voisins immigrés d'une résidence du campus de Princeton, font une prière générant Le Tremblement, se lient d'amitié et se confient progressivement l'un à l'autre, il est question de foi, de peines de cœur, de sexualité. Quant à elles, Les marieuses nous permettent de découvrir un couple de jeunes mariés sur présentation : "sur le papier" c'est "le jackpot" pour une orpheline élevée par son oncle et sa tante qui lui ont trouvé cet excellent parti, un médecin aux États-Unis, mais la réalité tient du miroir aux alouettes.
Demain est trop loin, une histoire terrible de jalousie et de mensonges avec la mort d'un enfant pendant ses vacances chez sa grand-mère alors qu'une toute autre grand-mère semble passer le relais à L'historienne obstinée en nous faisant traverser l'histoire de son pays et les conséquences de la colonisation au travers de la destinée familiale.

La nouvelle n'est pas mon genre favori mais je dois avouer que les qualités d'écriture de Chimamanda Ngozi Adichie le rend tout à fait appréciable : elle arrive à donner une densité remarquable à chacune de ses histoires qui sont toutes très abouties, évocatrices, vivantes à souhait. Les thématiques développées sont souvent très dures mais l'ensemble du recueil n'en est pas moins étonnamment lumineux sans doute du fait de l'humanité qui se dégage des personnages, parfaitement croqués, avec leur complexité et celle du monde qui les entoure. Elle porte un regard très affûté et sans concession sur la société, réaliste mais non exempt d'une certaine tendresse et de générosité, riche des deux cultures dans lesquelles elle évolue qui lui permettent d'avoir un certain recul tout en percevant la relativité des choses, à valeur universelle, loin des clichés et des idées preconçues qu'elle redresse bien souvent.

Une auteur que je recommande à 100%, passionnante dans tous les genres qu'elle aborde ; que ce soient nouvelles, romans ou essais, elle y excelle et où qu'elle choisisse d'aller, je la suis désormais les yeux fermés !

Du même auteur, voir aussi :
L'hibiscus Pourpre / Purple Hibiscus
Nous sommes tous des féministes / We should all be feminists
L'autre moitié du soleil / Half of a yellow sun
Americanah / Americanah (non chroniqué sur ce blog)

Titre français : Autour de ton cou
Titre anglais : The Thing Around your Neck
Auteur : Chimamanda Ngozi Adichie 
Première édition : 2009

vendredi 3 janvier 2020

La tristesse des anges / The Sorrow of Angels de Jon Kalman Stefansson

La tristesse des anges / The Sorrow of Angels est la suite d'Entre Ciel et Terre / Heaven and Hell : nous y retrouvons le "gamin", installé au village depuis trois mois, donnant un coup de main à Helga qui l'accueille ; il sert au bar, fait les courses et la lecture au vieux capitaine aveugle. De nouvelles perspectives et une éducation semblent se profiler pour le jeune garçon fasciné par les livres, troublé par la fille du marchand qui flirte et l'aguiche. Mais avant, il doit accompagner Jens le facteur dans sa nouvelle tournée vers le nord. Alors que le printemps tarde à se manifester, le colosse solitaire et le jeune garçon curieux et bavard vont devoir affronter d'effroyables tempêtes de neige et des vents impitoyables.

Dans une langue poétique magnifiquement évocatrice, Jon Kalman Stefansson nous entraîne dans l'enfer du grand froid islandais qui pousse les êtres à l'extrêmité de leurs forces et de leur âme. Des personnages opposés qui se côtoient, s'apprivoisent et finissent par se dévoiler, poussés par les éléments et l'isolement, pour aller aux questions essentielles : l'amour, la vie, la mort.
À la frontière de la vie et de la mort, soumis aux esprits et/ou aux mirages, l'être humain paraît à la fois bien faible et immense. Ce roman dépouille ses personnages qui apportent la flamme de leur humanité au creux de la glace et du blanc envahissant qui les mettent à l'épreuve jusqu'à l'étouffement. Il nous offre également le tableau brutal d'une nature sauvage ; la rudesse de la vie en Islande à la fin du XIXème siècle.

Du froid et de la souffrance dans ce livre mais aussi de la chaleur et de la solidarité ; peu d'action mais beaucoup de mots qui s'enchaînent avec une certaine magie, porteurs de toute une culture pour composer un texte littéraire d'exception, riche d'humanité.

Quant à la dernière page et son goût d'incertitude, elle ne peut que nous inciter à poursuivre la lecture pour clôre cette trilogie.
À suivre.

Du même auteur :
Entre ciel et terre/ Heaven and Hell
D'ailleurs les poissons n'ont pas de pieds / Fish have no feet

Titre français : La tristesse des anges
Titre anglais : The Sorrow of Angels
Auteur : Jon Kalman Stefansson 
Première édition : 2009

vendredi 6 décembre 2019

D'ailleurs les poissons n'ont pas de pieds de Jon Kalman Stefansson

À quel moment donnons-nous la version correcte d'une histoire, et quelle est la juste perception du monde ? 

Après dix ans d'un exil choisi, au Danemark, Ari rentre en Islande avec une lettre de sa belle mère et un diplôme et une vieille photo envoyés par son père malade. Nous voilà plongés dans son histoire, ses souvenirs, sa mère morte alors qu'il était tout jeune, son père avec lequel il n' arrive pas à communiquer, une famille -sa femme et ses trois enfants- qu'il a quitté sur un coup de tête, dépassé par un mouvement de colère et d'humeur un matin au petit déjeuner.

Le roman "saute" d'une époque à une autre, comme des pensées, sans chercher à les relier (les périodes du retour, de l'adolescence et celle plus lointaine des grands parents Margret et Oddur), un récit "vécu" par Ari d'une part et "raconté" d'autre part par un narrateur très proche mais dont on n'arrive pas à établir le lien exact avec le personnage central.

Une histoire presque statique et sans véritablement d'action (Réflexion autobiographique ? Suite à venir dans un autre livre ?), nourrie de réflexions sur la vie, la mort, la société actuelle et plus ancienne, les rapports humains, la sexualité.
Une lecture parfois difficile, parfois déroutante ou frustrante parce qu'elle laisse un goût d'inachevé et l'envie d'en savoir plus : on reste sur sa faim avec l'impression de suivre un chemin dans le brouillard parsemé de petits cailloux mais en se demandant où tout cela va bien pouvoir nous mener sans jamais avoir de réponse.
L'écriture est belle et riche, pleine de digressions et magnifiquement évocatrice des réalités de l'Islande aussi bien historiques que sociales ou géographiques, différentes de la superficialité des images de cartes postales.

Un roman peu conventionnel et intrigant, efficace pour stimuler les méninges en couvrant un large spectre de sujets de réflexion liés à la condition humaine.
"Challenging"!

Extraits du texte :
La mort est la fin de tout, elle est celle qui nous impose le silence, nous arrache le crayon au milieu d'une phrase, éteint l'ordinateur, masque le soleil, la mort est une impasse absolue, nous ne saurions porter aucun commencement à son crédit ; cela, nous devons nous l'interdire. Elle est l'argument ultime de Dieu, née lorsque, de désespoir sans doute, ce dernier à combiné cruauté et absence, confronté à l'échec manifeste de sa Création. Pourtant, chaque mort porte en son sein une vie nouvelle-

Les souvenirs sont de gros blocs de pierre que je traîne derrière moi. Est-il donc pesant de se souvenir ? (...) Non, ça ne vaut que pour les choses que tu regrettes ou que tu aimerais oublier-ce sont les regrets qui pèsent le plus lourd. 

La poésie est importante, ce que n'est pas son auteur. 

Ari regarde les cartes postales (...) ces cartes ne sont aucunement l'Islande réelle, mais la vision fantasmé que nous en avons, elles font abstraction du vent, des déchaînements du climat, de ses caprices, ne montrent pas l'humidité, ne montrent pas les chevaux ruisselants de pluie, ni les bourrasques, les averses de neige, les jours gris (...) 

Les choses qu'on tait entrent toujours plus facilement dans nos cœurs et il faut plus d'efforts pour les en extirper alors qu'il est plus facile de protester et de s'élèver contre des choses dites ou écrites afin de leur imposer le silence. 
Nous pouvons faire taire les mots, mais pas nos doutes. 

Nous n'agissons que peu, sans doute parce que nous sommes trop heureux : les gens qui ne manquent de rien n'ont aucune raison de partir en guerre pour changer le monde. Ceux qui s'emploient à diriger nos existences le savent (...) leur objectif est simplement de faire perdurer cette situation. Ou bien, si tu préfères, d'entretenir le principe d'absurdité.

Quelle est notre nature profonde, quel est le point de vue adéquat, cette nature profonde est-elle une illusion, peut-être ne sommes-nous rien de plus qu'un récipient rempli à ras bord de pensées dominantes, de points de vue consensuels, peut-être n'entrevoyons-nous presque jamais ce qu'est une pensée libre au fil de notre vie, sauf à travers quelques fulgurances bien vite étouffées, aussitôt éteintes par les idées croupies et rances que distillent les informations, la publicité, les films, les chansons à succès (...)

Comment lutter contre ceux qui sont morts dans leur jeunesse, ceux qui reposent au creux des souvenirs, s'embellissent et se bonifient chaque année tandis que nous, les autres, vieillissons, grossissons, notre poitrine s'affaisse, notre démarche devient plus raide, notre regard perd son éclat, notre pensée sa fulgurance, nous commettons des erreurs, tenons des propos idiots ou maladroits, des mots qui blessent ou abîment ; les morts, eux, ne commettent aucun impair, ils ne sont jamais insupportables le matin, ne pètent pas à la table du petit-déjeuner, n'oublient jamais leur slip sur le bord de la baignoire, ne sont jamais de mauvaise humeur, jamais injustes, égoïstes, colériques, les morts se contentent de briller, figés dans le souvenir. 

Les poèmes ont sans doute le pouvoir de sauver le monde, mais ceux qui les lisent sont si peu nombreux, et leur nombre va diminuant : ils sont une ethnie en voie d'extinction. On devrait d'ailleurs leur accorder le statut d'espèce protégée et il faudrait que l'UNESCO pense à les inscrire au patrimoine de l'humanité.

Du même auteur :
Entre ciel et terre

Titre français : D'ailleurs, les poissons n'ont pas de pieds
Titre anglais : Fish have no feet
Auteur : Jon Kalman Stefansson
Première édition : 2013

dimanche 1 septembre 2019

Le chant des revenants / Sing, Unburried, Sing de Jesmyn Ward




Mississipi. 

Depuis trois ans que leur père Michael, blanc, est emprisonné à Parchman, Jojo (13 ans) et Michaela / Kayla (3 ans) vivent dans la ferme de leur grands-parents maternels, noirs. Leurs grands-parents paternels ne les connaissent pas, ils n'ont jamais admis que leur fils "fassent des enfants à une négresse".
Malgré la misère et les épreuves d'une vie, Papy et Mamy leur apportent amour et une certaine stabilité.
De son côté, bien que présente, leur mère Leonie n'est pas capable de leur exprimer l'amour qu'elle ressent pour eux, toujours maladroite et cassante, trop souvent sous l'emprise de drogues qu'elle consomme depuis que son frère Given a été tué par des "camarades" lors d'un "accident de chasse".
Lorsque la libération de Michael est annoncée, Leonie embarque ses enfants pour aller le chercher et les entraine dans un road-trip épique alors que rodent les fantômes du passé dont celui de Richie, un enfant qui fut emprisonné avec le grand-père de Jojo lors de son propre séjour, arbitraire, à Parchman.

Un roman à trois voix, celles de Jojo, Léonie et Richie. Une tranche de vie de quelques jours qui permet d'aborder la vie de plusieurs générations. Une touche de mystère et de magie noire. L'évocation profonde, accablante et intense du racisme latant au sud des États-Unis. Le poids d'une histoire et des morts qui n'en finissent pas de hanter le présent. On pense à Toni Morrison mais c'est une autre voix, une autre écriture toute aussi puissante, mélodieuse ; c'est remarquablement écrit, véritablement envoutant, on est pris entre les vivants et les morts, les blancs et les noirs, le passé et le présent, l'amour, la haine, la force et la fragilité, la violence, la peur, la souffrance, le pardon et la délivrance. Des "petites gens" qui prennent vie avec réalisme et humanité.

Un gros coup de coeur ♥ et l'envie de découvrir un peu plus cet auteur plusieurs fois primée (déjà 6 livres à son actif dont 4 traduits en français).

Titre original : Sing, Unburied, Sing
Titre français : Le chant des revenants
Auteur : Jesmyn Ward
Première édition : 2017

dimanche 24 février 2019

21 Leçons pour le XXIe siècle / 21 Lessons for the 21st Century de Yuval Noah Harari


J'avais aimé Sapiens et Homo Deus en admirant la capacité de réflexion et de synthèse de l'auteur alors c'est sans aucun hésitation que je me suis jetée sur ce nouvel opus rédigé par Yuval Noah Harari, 21 leçons pour le XXIe siècle. Cette fois, le jeune historien ne développe pas une thèse sur l'histoire de l'humanité ou son avenir, il se concentre plutôt sur vingt et une questions du monde d'aujourd'hui en tentant d'y apporter ses réponses en allant au coeur des choses, en prenant parfois des risques, en relativisant et sans faux-semblant :

Pourquoi le modèle des démocraties libérales est-il en crise ? Comment expliquer l'invasion des "fake-news" ? Comment réguler la propriété des données ? L'humanité saura-t-elle surmonter ses deux plus grands défis, les questions écologiques et technologiques ? Comment l'individu peut-il  trouver une place et du sens dans le monde qui se profile ?

L'auteur développe des sujets liés aux civilisations, à l'Histoire, aux nationalismes, à l'immigration, aux religions, à la technologie, à l'ignorance, à la justice, etc. Une foultitude d'idées qui nous touchent tous, nous humains, et qui sont traités encore une fois avec brio pour alimenter une vraie pensée sur le monde et surtout, la place de l'individu en son sein. Une approche finalement assez philosophique pour aller à l'essence de l'être. 

Un auteur brillantissime à lire et à partager pour alimenter non seulement une réflexion personnelle mais aussi la discussion et le dialogue même si certaines idées sont sans doute dérangeantes pour ceux qui sont ancrés dans leurs certitudes.

Quelques "petits" extraits tirés d'un texte par ailleurs parfaitement documenté et étayé :

In a world deluged by irrelevant information, clarity is power.

Humans think in stories rather than in facts, numbers or equations, and the simpler the story, the better. 

Homo Sapiens is just not built for satisfaction. Human happiness depends less on objective conditions and more on our own expectations. Expectations, however, tend to adapt to conditions, including to the condition of other people. When things improve, expectations balloon, and consequently even dramatic improvements in conditions might leave us as dissatisfied as before. 

Feelings are not based on intuition, inspiration or freedom - they are based on calculation. 
(...) Feelings are thus not the opposite of rationality - they embody evolutionary rationality. 

Intelligence is the ability to solve problems. Consciousness is the ability to feel things such as pain, joy, love and anger. We tend to confuse the two because in humans and other mammals intelligence goes hand in hand with consciousness.

The race to obtain the data is already on, headed by data-giants such as Google, Facebook, Baidu and Tencent. So far, many of these giants seem to have adopted the business model of "attention merchants". They capture our attention by providing us with free information, services and entertainment, and they resell our attention to advertisers.(...) 
We aren't their customers - we are their product. (...)
Ordinary humans will find it very difficult to resist this process. At present, people are happy to give away their most valuable asset - their personal data - in exchange for free email services and funny cat videos. It is a bit like African and Native American tribes who unwittingly sold their entire countries to Europeans imperialists in exchange for colorful beads and cheap trinkets.  If, later on, ordinary people decide to try and block the flow of data, they might find it increasingly difficult, especially as they might come to rely on the network for all their decisions, and even for their healthcare and physical survival.

Human groups are defined more by the changes they undergo than by any continuity, but they nevertheless manage to create for themselves ancient identities thanks to their storytelling skills. 
(...) People often refuse to see these changes, especially when it comes to core political and religious values. We insist that our values are a precious legacy from ancient ancestors. Yet the only thing that allows us to say this, is that our ancestors are long dead, and cannot speak for themselves. 

The people we fight most often are our own family members. Identity is defined by conflicts and dilemmas more than by agreements.

Though gods can inspire us to act compassionately, religious faith is not a necessary condition for moral behaviour. (...) Every religion, ideology and creed has its shadow, no matter which creed you follow you should acknowledge your shadow and avoid the naïve reassurance that "it cannot happen to us". 

People rarely appreciate their ignorance, because they lock themselves inside an echo chamber of like-minded friends and self-confirming newsfeeds, where their beliefs are constantly reinforced and seldom challenged.

We now suffer from global problems, without having a global community (...) As a species, human prefer power to truth (...) One of the greatest fictions of all is to deny the complexity of the world, and think in absolute terms of pristine purity versus satanic evil. 

In truth, everything you will ever experience in life is within your own body and your own mind.

Du même auteur, voir aussi :

Titre anglais : 21 Lessons for the 21st Century
Titre français : 21 leçons pour le XXIe siècle
Auteur : Yuval Noah Harari
Première édition : 2108

jeudi 17 mai 2018

Le voile de Téhéran / The book of Fate de Parinoush Saniee


Mon père et mes frères m'ont sacrifiée à l'idée qu'ils se faisaient de leur honneur, mon mari m'a sacrifiée à son idéologie et à ses grands projets, et j'ai payé le prix des gestes héroïques et du devoir patriotique de mes fils. 
 
Massoumeh est iranienne, elle raconte son histoire qui traverse les époques sur une cinquantaine d'année.
Le récit commence à la fin des années 60 lorsque, jeune provinciale studieuse, elle s'installe avec sa famille à Téhéran alors que le pays est encore le royaume du Shah. L'adolescente arrive à convaincre son père de la laisser fréquenter le lycée où elle noue une amitié indeffectible avec une autre jeune fille issue d'une famille plus progressiste que la sienne. Mais pour avoir échangé quelques regards jugés malvenus avec un jeune étudiant pharmacien, ses frères et sa famille vont l'enfermer puis lui imposer un mariage auquel elle se soumet. Son mari se révèle être un militant communiste révolutionnaire ; tout à sa cause, celui-ci incite la jeune femme à s'émanciper et la laisse se débrouiller sans s'impliquer dans la vie familiale même après la naissance d'un puis de deux garçons. Pour élever ses enfants, Massoumeh va tout assumer, prendre un travail, reprendre des études, tout organiser et gérer à la maison. Alors que les époques changent et que le regard des autres est le reflet changeant des circonstances, il lui faut s'adapter et persevérer sans jamais faillir. Une vie de femme forte, intelligente, dévouée, intègre dans un monde malmené par l'histoire, instable et dominé par les hommes et l'idéologie.    

J'ai compris alors que nous sommes beaucoup plus résistants que nous le croyons. Nous nous adaptons peu à peu à l'existence que nous sommes obligés de mener, et notre rythme de vie finit par être en phase avec le volume de tâches à accomplir. 

Une lecture passionnante en forme de saga qui serait en grande partie autobiographique, couvrant toute l'histoire contemporaine de l'Iran, du régime du Shah à la révolution et aux islamistes. Un beau témoignage de femme et de mère qui au delà de l'amour qu'elle donne à ses enfants sait les éduquer en cherchant à leur donner des armes face à l'idéologie, la manipulation et le totalitarisme, en favorisant leur curiosité, la réflexion, l'ouverture d'esprit et leur individualité.

 L'idéologie pure est un piège, elle engendre des préjugés et des a-priori, elle fait obstacle à la réflexion et aux opinions personnelles. Et surtout, elle transforme les gens en fanatiques incapables de faire la part des choses.

Massoumeh est un personnage attachant qui garde toujours une part de l'adolescente qu'elle a été en parvenant pourtant à se transformer en véritable combattante du quotidien pour tout assumer envers et contre tout.

Un livre prenant et agréable à lire même si le cours des choses ne suit pas toujours celui qu'on souhaiterait pour cette héroïne anonyme qui endosse tous les rôles, fille, soeur, amie, épouse, belle-fille, mère, étudiante, employée, amoureuse, belle-mère, etc. Un magnifique portrait de femme dans un monde dominé par les hommes et une belle démonstration de l'importance du rôle de l'éducation face aux préjugés et au totalitarisme.    
 
Titre français : Le voile de Téhéran
Titre anglais : The Book of Fate
Auteur : Parinoush Saniee
Première édition : 2003

mardi 1 mai 2018

Il pleuvait des oiseaux / And the birds rained down de Jocelyne Saucier


Au fin fond de la forêt canadienne, trois vieillards se sont retirés du monde pour vivre en paix et en liberté en attendant une mort qu'ils ne craignent pas.

Ted était un être brisé, Charlie un amoureux de la nature et Tom avait vécu tout ce qu'il est permis de vivre. Une journée après l'autre, ils ont vieilli ensemble, ils ont atteint le grand âge. Ils avaient laissé derrière eux une vie sur laquelle ils avaient fermé la porte. Aucune envie d'y revenir, aucune autre envie que se lever le matin avec le sentiment d'avoir une journée bien à eux et à personne qui trouve à y redire.
À eux trois, ils ont formé un compagnonnage qui avait assez d'ampleur et de distance pour permettre à chacun de se croire seul sur sa planète.  
(...)
Ils s'amusaient d'être devenus si vieux, oubliés de tous, libres d'eux-mêmes. 
(...)
Le grand âge lui apparaissait comme l'ultime refuge de la liberté, là où on se défait de ses attaches et où on laisse son esprit aller là où il veut.  

Dans leur isolement, ils sont épaulés par le gardien d'un hôtel fantôme et un cultivateur de marijuana. Un jour, ils voient débarquer une photographe qui est sur la trace des derniers survivants des "grands feux" qui ont dévasté les forêts canadiennes du début du 20ème siècle ... Un autre jour, ils recueillent Marie-Desneige qui va commencer à vivre avec eux, après une vie volée par un internement forcé ...

Il n'y a pas d'âge pour vivre ou pour aimer et le grand âge n'est pas une fatalité, ce livre en une magnifique allégorie. Des personnages un peu iconoclastes mais non moins merveilleux d'hommes des bois, des ermites et des "sages" qui n'en sont pas parce qu'ils sont avant tout des hommes avec un passé qui n'a plus vraiment d'importance, et qui veulent simplement profiter du temps qu'il leur reste, en pleine nature, sans qu'on leur dise quoi faire. Ils sont touchants, pleins de délicatesse et d'attentions pour la nouvelle pensionnaire qu'ils intègrent à leur groupe, des protagonistes riches de simplicité et de bienveillance, conscients de la mort qui les attend au bout du chemin. Outre sa dimension humaine, le récit permet de découvrir des éléments historiques intéressants sur ces "grands feux" avec, en guise de jeu de piste, un volet artistique imbibé de lumière et d'images du passé.
Et pour ne rien gâcher, le texte, magnifique, évocateur des grands espaces et d'une grande limpidité. Une plume québecoise qui va à l'essentiel et nous emporte en nous enveloppant dans le souffle puissant qu'elle créée, absolument superbe !

Un livre rare, marquant et inoubliable. Multi-primé, tellement bien mérité.   

Titre original : Il pleuvait des oiseaux
Titre anglais : And the Birds Rained Down
Auteur : Jocelyne Saucier
Première édition : 2011
Prix Ringuet, prix France-Québec, le Prix des cinq continents de la Francophonie, Prix littéraire  des collégiens, etc.