Affichage des articles dont le libellé est Belgique. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Belgique. Afficher tous les articles

mardi 9 novembre 2021

La Panthère de Stéphanie Des Horts


Je suis Jeanne Toussaint, la panthère de Cartier. Je porte en moi le symbole du Gai Paris, des Années folles, de la passion et de l'élégance.
 
Dans Paris occupé par les Allemands, Jeanne Toussaint, directrice de la création chez Cartier, est arrêtée pour les oiseaux en cages dont elle a délibérement décoré les vitrines du célèbre joallier, geste interprété comme un défi et comme un signe de résistance par l'occupant. Pendant que les Allemands enquêtent sur ses justifications avant de statuer sur son sort, Jeanne, surnommée "la panthère", est enfermée et se rappelle la façon dont elle est arrivée jusque là, elle, modeste petite belge originaire de Charleroi... 
 
C'est ainsi que Stéphanie de Horts nous entraîne, à la première personne, sur les traces de la Panthère, égérie de Cartier née en 1887 à Charleroi, ancienne "cocotte" du demi-monde de la belle époque, amie de Coco Chanel, maîtresse d'hommes puissants qui lui ont permis de tracer son chemin et de sortir son épingle du jeu par le travail, le talent et l'amour des belles choses. Au travers de ce destin d'exception, ce n'est pas seulement une vie qui est racontée mais aussi celle de la maison Cartier. C'est également l'évocation d'époques (Belle époque, Années Folles, première et deuxiéme guerre mondiale) et de modes de vie d'une certaine société évoluant dans l'élégance et le luxe, avec ses femmes entretenues couvertes de bijoux, leur capital pour l'avenir, une façon pour les grandes familles soucieuses de préserver apparences et privilèges de compartimenter passion et raison.
On y croise beaucoup de grands noms et la création d'objets et de bijoux mythiques, une bague trois anneaux, la première montre bracelet Tank / Pershing, les parfums Channel numéro 5 ou Arpège, etc.
 
Un portrait très intéressant qui montre aussi la capacité d'adaptation et de résilience de femmes qui ne se laissent pas réduire par les règles et les circonstances imposées par la société de leur époque et qui savent au contraire les exploiter pour en tirer liberté, pouvoir et reconnaissance, en laissant leur empreinte pour la postérité.
 
Finalement, un roman très documenté, bourré d'anecdotes et plaisant à lire, combinant habilement éléments romancés, biographiques, historiques et sociologiques ; une panthère symbole du luxe et du savoir-vivre à la française offrant au lecteur une touche de frivolité et de légèreté.
 
Tirés du texte :
Le mariage de toute façon, n'a rien à voir avec les sentiments, c'est bien connu, on épouse des femmes de bien, on aime des femmes de rien. 
 
Les courtisanes de la Belle Époque sont devenues les aristocrates des Années folles.

Titre : La Panthère 
Auteur : Stéphanie Des Horts
Première édition : 2010


mardi 20 août 2019

Les fantômes du roi Leopold / King Leopold's Ghost d'Adam Hochschild

 
Auteur, journaliste, historien et enseignant américain, Adam Hochschild reconstitue dans cet ouvrage l'histoire de la colonisation du Congo sous l'égide du roi Leopold II de Belgique.

On y apprend qu'entre 1884 et 1908, sous couvert d'"humanitarisme", de lutte contre les esclavagistes et de campagnes de manipulations bien orchestrées, ce roi s'appropria cet immense territoire africain pour en faire son domaine privé. Au delà des images romantiques de la "découverte des derniers territoires africains méconnus" se cache une histoire d'une extrême violence pour les populations locales qui furent embrigadées, martyrisées, terrorisées, mutilées, assassinées pour satisfaire l'appat du gain des occidentaux.
Des méthodes qui furent dénoncées en leur temps par les missionnaires et quelques activistes dont les écrits permettent de redécouvrir l'histoire soigneusement "oubliée" d'un véritable holocauste alors que de son côté, le roi des Belge avait pris soin de détruire toutes ses archives avant de devoir céder sa précieuse colonie au gouvernement Belge. 

A contre-courant de l'histoire coloniale officielle, le livre bien documenté fut très controversé en Belgique lors de sa sortie mais n'en a pas moins suscité la curiosité pour en faire un best-seller.

Une oeuvre plus documentaire que littéraire, alourdit parfois de répétitions et de longueurs. Une lecture toutefois édifiante pour lever le voile sur tout un pan d'histoire, celle d'une colonisation brutale reposant sur des méthodes largement employées par ailleurs dans d'autres pays du continent : il est vraiment terrifiant le pouvoir destructeur de la cupidité et le déploiement de violence qu'elle peut engendrer au mépris des droits humains.

Un récit terrible mais nécessaire, indispensable.

Titre original : King Leopold's Ghost /astory of greed, terror and heroism in colonial Africa
Titre français : Les fantômes du roi Leopold / Un holocauste oublié
Auteur : Adam Hoshschild
Première édition : 1998

samedi 9 février 2019

Mourir n'est pas de mise de David Hennebelle


Pour eux, les Marquisiens, la vie était existence, elle ne se surchargeait pas du poids de l'avenir.

Biographie romancée des trois dernières années de la vie du chanteur Jacques Brel qui, au début des années 1970, au sommet de la gloire, préfère l'appel de la mer, les voyages sur son voilier, la recherche de l'anonymat et une installation aux Marquises où, rongé par la maladie, il crée son dernier album ...

Une histoire qu'on connait déjà plus ou moins quand on appartient à la génération qui a vu disparaitre ce personnage légendaire mais qu'on apprécie pour le souffle de liberté qu'elle apporte et la façon simple, pudique, poétique et presque joyeuse dont elle est traitée.

C'est léger, doux et chaleureux comme les alizés qui semblent nous envelopper lorsqu'on se plonge dans cette petite douceur littéraire. Il suffit de se laisser porter pour être gagné par l'appel du large et le bonheur de vivre, tout simplement !

Merci pour cette bouffée d'air frais Émilie qui a envie de partager les livres ! 

Titre original : Mourir n'est pas de mise
Auteur : David Hennebelle
Première édition : 2018

mardi 17 avril 2018

Jolie libraire dans la lumière de Frank Andriat


Maryline a 34 ans, elle est maman d'un garçon de 17 ans et elle est libraire. Un matin, illuminée par les rayons du soleil devant son comptoir, elle se plonge dans la lecture d'un ouvrage dans lequel elle se reconnait, c'est son histoire ...

Une sorte de conte de fée contemporain avec un livre en guise de baguette magique, objet dans lequel se mèlent réalité et fiction pour les faire converger jusque dans la "vraie vie". C'est un roman qui se lit vite, "un peu trop" à l'eau de rose à mon goût, pour se faire du bien et se mettre du beaume au coeur, sans prétentions. Une écriture très allégorique, pleine de métaphores et d'une poésie certaine.

Parce qu'il prend pour cadre une librairie, c'est un roman qui fait un peu écho à La librairie de l'île / The storied life of A.J.Fikry de Gabrielle Zervin ou encore à La compagnie des livres de Pascale Rault Delmas mais dans une version tout de même bien meilleure, cette jolie libraire est plus intéressante et plus riche même si elle ne m'a pas totalement convaincue ni entièrement séduite. 

Titre : jolie libraire dans la lumière
Auteur : Frank Andriat
Première édition : 2015

vendredi 6 avril 2018

Guerre et Térébenthine / War and Turpentine de Stefan Hertmans


Stefan Hertmans a hérité des carnets de son grand-père (1891-1981), six cents pages manuscrites dans lesquelles le vieil homme a consigné l'histoire de son enfance à Gand à la fin du 19ème / début du 20ème siècle dans une famille pauvre, aimante et croyante dont le père était peintre-restaurateur de fresques religieuses ainsi que le détail de ses années à combattre pendant la première guerre mondiale où il fut plusieurs fois blessé et décoré. Un héritage mis de côté pendant des années avant que Stefan Hertmans - écrivain flamand Belge, chercheur affilié à l'université de Gand - n'ose s'y attaquer pour l'analyser et nous relater ce qu'il contient en le croisant avec des recherches personnelles sur le terrain et des souvenirs/témoignages, une démarche qui a abouti à la publication de ce livre à l'occasion du centenaire des débuts de la "grande guerre".

Un ouvrage qui touche à la fois à l'intime et à la transformation profonde d'une société toute entière dont les valeurs traditionnelles ont été brisées et balayées par l'absurdité de la guerre des tranchées. Un témoignage qui montre la capacité de résilience d'un personnage auquel rien n'a été épargné, qui a traversé une vie marquée par la pauvreté et les épreuves, brisé par un amour perdu mais porté par l'obéissance, le sens du devoir et du sacrifice, le respect de l'autorité, la piété et la dignité. Un témoignage qui valait d'être relaté pour tout ce qu'il apporte avec plusieurs niveaux de lectures possibles, notamment sur :
- La société du Gand d'avant-guerre, la difficulté  de la vie mais la dignité d'une famille pauvre, la mise au travail précoce dans une fonderie avec ses dangers, la foi, les maladies qu'on ne soignait pas encore, l'admiration et la fascination pour un père parti trop vite et l'amour pour une mère, etc. 
- Le rôle de la peinture et son évolution dans cette famille avec l'image de l'arrière grand père asthmatique travaillant conscientieusement sur les fresques religieuses puis l'aspect thérapeutique du dessin et de la peinture pour le grand-père,
- La première guerre dans les tranchées d'un simple soldat blessé plusieurs fois, décoré, soigné, parti en convalescence ainsi que des éléments de ressentiments sur des différences de traitement entre soldats Wallons et Flamands qui donne un éclairage sur les frictions actuelles, etc.
- Le rapport du grand-père aux femmes et son sens du devoir, le rapport des générations, la transmission, etc.

Selon les parties, Stefan Hertmans est plus ou moins présent dans la narration pour apporter son grain de sel au récit, notamment quand il estime que celui du grand-père mérite plus d'explications, une remise en contexte ou des compléments sur des périodes/éléments de sa vie qu'il n'a pas documentés. Dans ce livre, l'auteur se base d'abord sur les cahiers laissés par le grand-père mais aussi sur le souvenir des récits familiaux et ceux des anciens de la famille qui peuvent encore témoigner, des photos, des recoupements. L'écriture m'a semblée parfois inégale mais globalement, c'est un livre marquant sur bien des plans en particulier pour la compréhension du décallage des valeurs qui sépare les générations, celles qui ont porté les soldats de la première guerre mondiale, un événement qui les ont fait voler en éclat pour les faire apparaitre, pour certaines, totalement dépassées et désuètes aujourd'hui, un autre monde pourtant si proche avec un personnage auquel on s'attache, touchant dans sa rigidité et la fragilité qu'elle cache.

Titre français : Guerre et Térébenthine
(Traduit du flamand)
Titre anglais : War and Turpentine
Auteur : Stefan Hertman
Première édition : 2013

Extraits du livre :
- [Mon grand-père] avait consigné ses souvenirs ; il me les a donnés quelques mois avant sa mort en 1981. Il avait alors quatre-vingt-dix ans. Il était né en 1891, sa vie semblait se résumer à l'inversion de ces deux chiffres dans une date. Entre ces deux dates étaient survenues deux guerres, de lamentables massacres à grande échelle, le siècle le plus impitoyable de toute l'histoire de l'humanité, la naissance et le déclin de l'art moderne, l'expansion mondiale de l'industrie automobile, la guerre froide, l'apparition et la chute des grandes idéologies, la découverte de la bakélite, du téléphone et du saxophone, l'industrialisation, l'industrie cinématographique, le plastique, le jazz, l'industrie aéronautique, l'atterrissage sur la Lune, l'extinction d'innombrables espèces animales, les premières grandes catastrophes écologiques, le développement de la pénicilline et des antibiotiques, Mai 68, le premier rapport du Club de Rome, la musique pop, la découverte de la pilule, l'émancipation des femmes, l'avènement de la télévision, des premiers ordinateurs - et s'était écoulée sa longue vie de héros oublié de la guerre. C'est sa vie qu'il me demandait de décrire en me confiant ces cahiers. Une vie se déroulant sur près d'un siècle et commençant dans un autre monde. 
- Il y a dans l’ethos disparu du soldat à l’ancienne quelque chose qui, pour nous, contemporains d’attentats terroristes de de jeux vidéo violents, est encore à peine concevable. Dans l’éthique de la violence est intervenue une rupture de style. La génération de soldats belges qui fut conduite dans la gueule monstrueuse des miltrailleuses allemandes au cours de la première guerre avait encore grandi selon l'éthique exaltée du dix-neuvième siècle, avec un sentiment de fierté, un sens de l'honneur et des idéaux naïfs. Leur morale de guerre tenait pour vertus essentielles : le courage, la maîtrise de soi, l'amour des longues marches, le respect de la nature et de son prochain, l'honnêteté, le sens du devoir, la volonté de se battre, si nécessaire, d'homme à homme.(...) La piété, une aversion radicale pour les abus sexuels, une grande mesure dans la consommation d'alcool, parfois même une abstinence totale. Un militaire devait constituer un exemple pour la population qu'il était tenu de protéger. 
Toutes ces vertus d'une époque furent réduitent en cendres dans l'enfer des tranchées de la Première Guerre Mondiale. On enivrait sciemment les soldats avant de les amener jusqu'à la ligne de feu (un des plus grands tabous pour les historiens patriotiques, mais les récits de mon grand-père sont clairs à ce sujet) ; les bouis-bouis, comme les appelaient mon grand-père, se multipliaient, et en on voyait pour ainsi dire partout à la fin de la guerre, de ces lieux où l'on encourageait les soldats à apaiser leurs frustrations sexuelles pas toujours en douceur - une nouveauté en soi, sous cette forme organisée. Les cruautés et les massacres transformèrent définitivement l'éthique, la conception de la vie, les mentalités et les moeurs de cette génération. Des champs de batailles à l'odeur de prés piétinés, des mourants comme au garde-à-vous jusqu'à l'heure de leur mort, des scènes picturales militaires avec en toile de fond la campagne du dix-huitième siècle remplies de collines et de boqueteaux, il ne resta que des décombres mentaux asphyxiés par les gaz moutarde, des champs remplis de membres arrachés, une espèce humaine d'un autre âge qui fut littéralement déchiquetée.