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mardi 7 décembre 2021

Les corps célestes / Celestial Bodies de Jokha Alharthi

 
Au sultanat d'Oman, dans le village d'Awafi, Maya prie et rêve penchée sur sa machine à coudre au jeune homme qu'elle a aperçu un jour et dont elle ne sait qu'une chose, il revient d'Angleterre où il a fait ses études. Mais celui qui la remarque c'est Abdallah, le fils du riche marchand du village ; il la demande en mariage à ses parents Azzane et Salimane qui ne peuvent qu'approuver un tel parti. Abdallah épouse donc Maya qui lui donne une fille qu'elle décide d'appeler Londres, puis deux garçons, Salem et Mohammad... mais pas son amour.
Dans leur entourage, il y a les deux sœurs de Maya, Asma l'intellectuelle et la belle Khawla qui épouseront respectivement Khaled le peintre et Nasser le profiteur ; il y a aussi le père d'Abdallah, Suleyman ainsi que Zarifa, sa mère de substitution, une ancienne esclave devenue servante et maîtresse. Une communauté où tout le monde se connaît, couvrant trois générations, constituée de bien d'autres personnages avec chacun son histoire, ses particularités, ses rêves, ses rancœurs et ses désillusions.

Encore un roman polyphonique mariant une multitude de voix parmi lesquelles celle d'Abdallah, un peu plus centrale et plus récurrente que les autres, son importance soulignée dans la narration par l'emploi du "je" par opposition à la troisième personne utilisée par ailleurs. Une partition permettant à chacun de jouer sa mélodie avec sa sensibilité pour offrir une image vivante de cette petite communauté omanaise en pleine transformation, marquée par le passage d'une société très traditionnelle à la modernité.
 
Des mariages et des naissances, des hommes et des femmes, des activités quotidiennes, des voyages, des sentiments, de la misère et de la richesse, des puissants et des dominés ... Ce roman, c'est la vie tout simplement, avec ses petits accrocs et ses secrets, la chronique d'une société et du temps qui passe. Une jolie fresque à la découverte d'une culture, entrouvrant un voile, attisant curiosité et intérêt pour ce petit sultanat d'Oman.
 
Nota : ce livre est le premier roman traduit de l'arabe en anglais à avoir reçu le prestigieux prix International Man-Booker ; son auteur - à suivre - est professeur de littérature arabe à l'université d'Oman. 
 
Extraits du texte :
Maya considérait que le silence était la chose la plus extraordinaire dont l'être humain soit capable. En se taisant, elle améliorait sa capacité d'écoute des autres, et quand elle en avait assez de leurs propos, elle prêtait l'oreille à son propre moi au milieu du silence. Ne pas dire un mot, c'était s'éviter de se causer du tort en raison de propos mal placés. 

Comme dit le proverbe : "les tuiles viennent de ce que tu sais, mieux vaut ne rien savoir si tu veux la paix." 

Le traité de Sib, conclu en 1920, avait divisé Oman en deux territoires, d'un côté l'Oman de l'intérieur, gouverné par l'imam, de l'autre Mascate et quelques zones littorales ralliées, dirigées par le sultan lui-même soutenu par les Anglais. 

Le mariage était ce certificat qui proclamait son statut de femme à part entière, son permis de passage dans le vaste monde déployé au-delà des limites de la maison. (...) Asma pensait à la maternité, aux habits neufs, aux danses des femmes, au fait qu'elle allait quitter sa maison, mais elle ne pensait nullement à Khaled, celui qui allai devenir son mari...

Titre français : Les corps célestes
Titre anglais : Celestial Bodies
Auteur : Jokha Alharthi
Première édition : 2018

dimanche 1 septembre 2019

Le chant des revenants / Sing, Unburried, Sing de Jesmyn Ward




Mississipi. 

Depuis trois ans que leur père Michael, blanc, est emprisonné à Parchman, Jojo (13 ans) et Michaela / Kayla (3 ans) vivent dans la ferme de leur grands-parents maternels, noirs. Leurs grands-parents paternels ne les connaissent pas, ils n'ont jamais admis que leur fils "fassent des enfants à une négresse".
Malgré la misère et les épreuves d'une vie, Papy et Mamy leur apportent amour et une certaine stabilité.
De son côté, bien que présente, leur mère Leonie n'est pas capable de leur exprimer l'amour qu'elle ressent pour eux, toujours maladroite et cassante, trop souvent sous l'emprise de drogues qu'elle consomme depuis que son frère Given a été tué par des "camarades" lors d'un "accident de chasse".
Lorsque la libération de Michael est annoncée, Leonie embarque ses enfants pour aller le chercher et les entraine dans un road-trip épique alors que rodent les fantômes du passé dont celui de Richie, un enfant qui fut emprisonné avec le grand-père de Jojo lors de son propre séjour, arbitraire, à Parchman.

Un roman à trois voix, celles de Jojo, Léonie et Richie. Une tranche de vie de quelques jours qui permet d'aborder la vie de plusieurs générations. Une touche de mystère et de magie noire. L'évocation profonde, accablante et intense du racisme latant au sud des États-Unis. Le poids d'une histoire et des morts qui n'en finissent pas de hanter le présent. On pense à Toni Morrison mais c'est une autre voix, une autre écriture toute aussi puissante, mélodieuse ; c'est remarquablement écrit, véritablement envoutant, on est pris entre les vivants et les morts, les blancs et les noirs, le passé et le présent, l'amour, la haine, la force et la fragilité, la violence, la peur, la souffrance, le pardon et la délivrance. Des "petites gens" qui prennent vie avec réalisme et humanité.

Un gros coup de coeur ♥ et l'envie de découvrir un peu plus cet auteur plusieurs fois primée (déjà 6 livres à son actif dont 4 traduits en français).

Titre original : Sing, Unburied, Sing
Titre français : Le chant des revenants
Auteur : Jesmyn Ward
Première édition : 2017

lundi 26 août 2019

Né d'aucune femme de Franck Bouysse


France, époque et lieux indéterminés (sans doute fin du XIXème siècle).

Rose est l'aînée de quatre filles d'un couple de pauvres fermiers.
À 14 ans, elle est vendue par son père à un maître de forge. 
Placée sous l'autorité de cet homme et de son épouvantable mère, elle commence à travailler dans l'isolement de leur propriété, sans un moment de relâche.

Mais pour Rose choquée et résignée, ce n'est que le début de ce qui va se révéler être une descente aux enfers, son humanité gommée pour faire d'elle une marionnette, simple rouage d'un engrenage machiavélique imaginé par ses maîtres.

Un roman polyphonique, enchaînant plusieurs voix : l'Homme, l'Enfant, Gabriel - le curé qui "sauve les cahiers de Rose", Onésime - le père de Rose, Edmont le contremaître et bien sûr, celle de Rose qui raconte son histoire dans ses cahiers.
Un livre noir, noir, noir, qui ne laisse aucun répit. Au fil des pages, le lecteur est happé par la tension qui ne cesse de monter et de s'amplifier pour culminer dans quelques scènes atteignant le comble de l'horreur, d'une atrocité effroyable. Les personnages dominants font preuve d'une perversion, d'une brutalité et d'un manque de compassion absolus et ils imposent peur et soumission sans aucune échapatoire possible pour la pauvre Rose même si elle lutte avec la fougue de sa jeunesse pour garder son intégrité, trouvant parfois du réconfort auprès de personnages annexes.

Le livre est porté par la langue et l'écriture d'une efficacité redoutables. Son scénario qui nous plonge dans les ténèbres les plus profondes, au bord de l'inimaginable et de la folie, réserve heureusement quelques rebondissements imprévus pour nous sauver de toute cette haine et du sentiment de voyeurisme un peu nauséabond qui accompagne parfois la lecture de ce texte.
Au final, je garde un sentiment mitigé parce que, témoin impuissant, le lecteur devient lui-même et malgré lui un peu victime de tout ce sadisme, à la fois génial et perturbant.

Ames sensibles et/ou neurasthéniques s'abstenir !   

Tiré du texte :
Les mots (...) sont des habits de tous les jours, qui s'endimanchent parfois, afin de masquer la géographie profonde et intime des peaux ; les mots, une invention des hommes pour mesurer le monde. 

J'ai appris que seules les questions importent, que les réponses ne sont que des certitudes mises à mal par le temps qui passe, que les questions sont du ressort de l'âme, et les réponses du ressort de la chair périssable. 

(...) être lâche, c'est pas forcément reculer, ça peut simplement consister à faire un pas de côté pour plus rien voir de ce qui dérange.

Inspirer la pitié à quelqu'un, c'est faire naître une souffrance pas vécue dans un coeur pas préparé à la recevoir, mais qui voudrait pourtant bien en prendre une part, sans en être vraiment capable. La pitié, c'est le pire des sentiments qu'on peut inspirer aux autres. La pitié, c'est la défaite du coeur.

Titre : Né d'aucune femme
Auteur : Franck Bouysse
Première édition : 2019

mardi 20 août 2019

Les fantômes du roi Leopold / King Leopold's Ghost d'Adam Hochschild

 
Auteur, journaliste, historien et enseignant américain, Adam Hochschild reconstitue dans cet ouvrage l'histoire de la colonisation du Congo sous l'égide du roi Leopold II de Belgique.

On y apprend qu'entre 1884 et 1908, sous couvert d'"humanitarisme", de lutte contre les esclavagistes et de campagnes de manipulations bien orchestrées, ce roi s'appropria cet immense territoire africain pour en faire son domaine privé. Au delà des images romantiques de la "découverte des derniers territoires africains méconnus" se cache une histoire d'une extrême violence pour les populations locales qui furent embrigadées, martyrisées, terrorisées, mutilées, assassinées pour satisfaire l'appat du gain des occidentaux.
Des méthodes qui furent dénoncées en leur temps par les missionnaires et quelques activistes dont les écrits permettent de redécouvrir l'histoire soigneusement "oubliée" d'un véritable holocauste alors que de son côté, le roi des Belge avait pris soin de détruire toutes ses archives avant de devoir céder sa précieuse colonie au gouvernement Belge. 

A contre-courant de l'histoire coloniale officielle, le livre bien documenté fut très controversé en Belgique lors de sa sortie mais n'en a pas moins suscité la curiosité pour en faire un best-seller.

Une oeuvre plus documentaire que littéraire, alourdit parfois de répétitions et de longueurs. Une lecture toutefois édifiante pour lever le voile sur tout un pan d'histoire, celle d'une colonisation brutale reposant sur des méthodes largement employées par ailleurs dans d'autres pays du continent : il est vraiment terrifiant le pouvoir destructeur de la cupidité et le déploiement de violence qu'elle peut engendrer au mépris des droits humains.

Un récit terrible mais nécessaire, indispensable.

Titre original : King Leopold's Ghost /astory of greed, terror and heroism in colonial Africa
Titre français : Les fantômes du roi Leopold / Un holocauste oublié
Auteur : Adam Hoshschild
Première édition : 1998

mardi 26 mars 2019

L'empire de l'or rouge de Jean-Baptiste Malet


Résultat d'une incroyable enquête menée sur plusieurs années par le journaliste Jean-Baptiste Malet, l'empire de l'or rouge nous apprend tout tout tout sur la tomate industrielle. Un produit courant pour les foyers du monde entier, totalement mondialisé et globalisé, dont on découvre les dessous avec des acteurs clés en Chine, en Italie, aux États-Unis en plus de toute une histoire insoupsonnée qui passe par l'immigration italienne aux États-Unis, la Californie et la mécanisation des récoltes ou encore les usines Heinz à l'avant garde du paternalisme et de la taylorisation dès le début du XXème siècle.

Un essai exhaustif qui pose beaucoup de questions et dont les réponses expliquées de façon claire et soigneusement documentées font véritablement froid dans le dos. Au fil des pages, de la récolte à la transformation, du négoce au transport en passant par la distribution, l'auteur décortique un imbroglio-industrialo-géopolitique extrêmement complexe avec des acteurs peu scrupuleux qui ne pensent qu'au business et jouent sur les législations - le diable est dans les détails - en sachant toujours s'adapter pour contourner les mesures d'ajustement qui pourraient les géner. En Italie, il est question d'agro-mafia et de formes d'esclavagismes modernes insoutenables dans l'exploitation qui est faite des vagues de migrants qui affluent vers l'Europe, un mouvement d'une perversité absolue qui soulève le coeur.   

On lit cette enquête passionnante comme un polar avec parfois une certaine incrédulité devant les proportions et les dérives d'une machine emballée, inhumaine, dégoûtante. S'il y a une certitude, c'est qu'après cette lecture, on ne pourra plus jamais regarder une boîte de tomates de la même façon et qu'il faut non seulement apprendre à lire entre les lignes des étiquettes des produits alimentaires industriels si on ne peut pas les éviter en plus d'aiguiser sa méfiance pour tout ce qui subit une transformation ... mais bon, pour ce qui est de la tomate, tout le monde le sait : elle se consomme fraîche et en saison !

Titre : L'empire de l'or rouge
Auteur : Jean-Baptiste Malet
Première édition : 2017

mardi 16 octobre 2018

Beloved / Beloved de Toni Morrison


Fin du 19ème siècle aux États-Unis, avant et après la guerre de sécession.

Sethe est une ancienne esclave au destin tragique.

Maltraitée, elle avait réussi à fuir le sud et l'esclavage pour s'installer avec ses enfants à la frontière où commençait la liberté avec l'espoir que son mari - dont elle n'a plus jamais eu de nouvelles - la suivrait.

Des années après l'abolition de l'esclavage ses garçons sont partis. Coupée de la communauté locale, elle attend toujours son mari avec sa fille, dans sa maison habitée par d'étranges phénomènes sans doute animés par le passé douloureux qui hante les lieux : il faut dire que peu après son arrivée, dans un geste de désespoir et afin de protéger ses enfants, la jeune femme avait préféré l'infanticide, sacrifier ses enfants plutôt que de les voir repris par un maître abusif.
 
Ce monde un peu étrange et lugubre est finalement bouleversé par l'arrivée de Beloved, un personnage ambigu qui vient apporter un nouveau souffle de vie et exorciser les démons du passés ... mais qui est vraiment Beloved ?

Un roman douloureux qui au delà de l'esclavage traite aussi de la maternité, de l'espoir, de la faute, du deuil, de l'oubli, de la rédemption ainsi que de l'envie ou de la jalousie. Une lecture à plusieurs niveaux qui est loin d'être d'un abord facile, dans sa construction avec notamment des aller-retours dans des temps qui se mélangent parfois, la confusion des sentiments et surtout, le poids de cette histoire si lourde à porter et à surmonter : un récit chargé qui se mérite mais qui laisse une forte impression dans la conscience du lecteur !    

Ce livre serait inspiré d'éléments réels. Il a reçu le prix Pulitzer en 1988 et fait connaitre son auteur qui est également prix Nobel de littérature 1993.

Titre original anglais : Beloved
Titre français : Beloved
Auteur : Toni Morrison
Première édition : 1987
Prix Pulitzer 1988

vendredi 20 avril 2018

Filles de la mer / White Chrysanthenum de Mary Lynn Bracht


Au début des années 1940, Hana et Emi sont deux soeurs appartenant à la communauté des Haenyeo, des plongeuses indépendantes qui récoltent des fruits de mer et assurent la survie de leurs familles dans l'île de Jeju située à l'extrême sud de la péninsule coréenne.
Pendant l'été 1943, parce qu'elle a voulu protéger sa petite soeur, Hana, alors agée de 16 ans, est enlevée par des soldats japonais et envoyée en Mandchourie comme "femme de réconfort" dans l'un des bordels mis au service de l'armée japonaise. 
Décembre 2011, Emi quitte l'île de Jeju pour participer au "millième" rassemblement hebdomadaire de protestation organisé à Séoul devant l'ambassade du Japon afin de demander réparation pour les crimes commis pendant la guerre envers les filles et les femmes coréennes.
Deux soeurs, deux époques et en alternance, l'évocation de deux destins tragiques marqués par les guerres, la seconde guerre mondiale puis celle qui a ensuite déchiré civilement la Corée.

Un roman qui traite d'événements historiques tragiques bien réels, tant sur la question des femmes de réconforts que sur celle des horreurs de la guerre civile en Corée, et que l'auteur dédie à toutes les femmes victimes des guerres où quelles soient et quelle que soit l'époque où elles se déroulent.
Des questions coréennes auxquelles je suis particulièrement sensibilisée pour avoir vécu dans le pays et déjà beaucoup lu sur le sujet*, très bien traitées dans ce roman au travers du destin de ces deux soeurs auxquelles ont s'attache. Les aspects culturels propres à la communauté des Haenyeo ainsi que ceux de la culture coréenne sont bien intégrés et l'histoire juste, avec la douleur, la résilience et le poids du silence qu'il a fallu endurer pendant des années, avant que des femmes osent briser le sceau du secret en parlant. C'est bien sûr aussi et avant tout un roman dans lequel l'auteur incarne ces questions en laissant libre cours à son imagination, notamment dans le dénouement qu'elle choisit de donner à l'intrigue. On est horrifié par la cruauté de ces époques mais on aime ces personnages qui en subissent le joug en s'accrochant à leur humanité.

Un premier roman très réussi et extrêment fort d'une jeune auteur américaine d'origine sud-coréeenne vivant à Londres !

Nota :
* Sur la question des femmes de réconfort, deux livres intéressants publiés en français :
- Un roman : Les orchidées rouges de Shanghaï de Juliette Morillot (2001)
- Une bande dessinée: Femmes de réconfort, Esclaves sexuelles de l'armée japonaise de Jung Kyung-a (2007). 

Titre original : White Chrysanthenum
Titre français : Filles de la Mer
Auteur : Mary Lynn Bracht
Première édition : 2018

Extraits du livre :
- They forever after carried a burden of helplessness and overwhelming regret. Family members murdered, starved, stolen, neighbours turning on one another - all this was their han, a word Korean knew and a burden they each held within them. Everyone (...) carried this han (...).  
-'We [Haenyeo] dive in the sea like our mothers and grandmothers and great-grandmothers have for hundreds of years. This gift is our pride, for we answer to no one, not our fathers, our husbands, our older brothers, even the Japanese soldiers during the war. We catch our own food, make our own money, and survive with the harvest given to us from the sea. We live in harmony with this world.(...)'
- 'Haenyyeo ? They took her from so far away ?' one woman exclaims. 'From all over,' another answers. 'Even China, the Philippines and Malaysia.' 'And the Dutch girls, too. Remember that one who spoke out ?' 'Yes, the Dutch woman. She was brave to come forward.' (...) Like so many of the other 'comfort women', she had hidden her story of rape and humiliation from her family for over fifty years. When the first Korean 'comfort woman', Kim Hak-sun, came forward in 1991, giving her grim testimony, she was followed by others. They were met with disbelief and branded as money-seeking prostitutes. It was then the Dutch woman, Jan Ruff O'Herne, joined them in a bold move, telling her story at the international Public Hearing on Japanese War Crimes in Tokyo in 1992, and the Western World took notice.    
- Her shame is her han. Shame for surviving two wars while those around her suffered and perished, shame for never speaking out for justice, and shame for continuing to live when she never understood the point of her life.  
- Emi's grief was buried beneath Jeju International Airport. At the time it was a military airfield, abandoned by the Japanese imperial air force when they left the island after the Second World War ended. More than seven hundred political dissidents were held there (...). The prisoners were executed by firing squad, and their bodies were buried in a massive pit, one on top of the other. No one ever mentioned what was beneath the brand-new runways when the airfield was expanded into the current international airport, but thoses who had lived through the massacres never forgot. 
- In December of 2015, South Korea and Japan reached an 'agreement' over the 'comfort women' issue, and both countries hoped to resolve the conflict once and for all, so they could move forward in more amicable international relations. (...) Japan offered South Korea terms, and one of them was the removal of the Statue of Peace, erected on private land across the Japanese embassy in Seoul. Removing this statue is the first step towards the denial of women's history in South Korea. The halmoni rejected this 'agreement' and continue to seek a true resolution because they believe Japan wishes to simply erase the unsightly history of wartime sexual slavery as though the atrocities never took place (...) 
Pyeonghwabi (the statue of peace) (...) was for me (...) the symbol representing (...) wartime rape not only of Korean women and girls, but of all women and girls the world over : Uganda, Sierra Leone, Rwanda, Myanmar, Yugoslavia, Syria, Iraq, Afghanistan, Palestine and more. The list of women suffering wartime rape is long and will continue to grow unless we include women's wartime suffering in history books, commemorate the atrocities against them in museums, and remember the women and girls we lost by erecting monuments in their honour, like the Statue of Peace.  

vendredi 3 novembre 2017

Bakhita de Véronique Olmi


Elle ne se rappelle plus le nom qui lui a été donné par son père et on la connaîtra sous celui de Bakhita. Née au Darfour au milieu du 19ème siècle, elle a été enlevée par des négriers vers l'âge de 7 ans. Enfermée, maltraitée, exploitée, elle tentera de s'enfuir mais sera reprise puis vendue sur un marché aux esclaves soudanais. Elle connaitra plusieurs maîtres abusifs avant d'être rachetée par un consul d'Italie qui cédera à ses suplications de la ramener en Italie au moment ou le chaos s'empare du Soudan en guerre. Placée comme servante et nounou dans une famille puis chez des religieuses, elle demandera à être baptisée puis à devenir soeur malgré ses difficultés à s'exprimer et son manque d'éducation. Dans les campagnes d'Italie où elle officiera, ses valeurs de coeur finiront toujours par dépasser la peur causée par la couleur de sa peau; elle apportera amour et réconfort aux enfants qu'elle aimera par dessus tout. Une épopée cruelle et héroïque jusque dans l'exploitation qui sera faite de son histoire par l'église. Le meilleur et le pire, une grande leçon d'humanité ...

Le roman permet de combler et d'imaginer les zones d'ombres de la vie de ce personnage qui a réellement existé, élevé au rang de sainte patronne du Soudan par Jean-Paul II au début du 21ème siècle : 
Le 1er octobre 2000, Jean-Paul II la déclare sainte. Bakhita devient ainsi la première sainte soudanaise et la première femme africaine à être élevée à la gloire des autels sans être martyre.
Avec un roman, il est toujours difficile de faire la part de la réalité et celle de l'imagination mais il est probable que la cruauté et la violence de certaines scènes presque insoutenables du livre - contenue parfois même dans les non-dits qui laissent imaginer le pire - reflètent une certaine réalité des expériences et des traumatismes vécus par Bakhita dans son parcours africain, une petite fille déracinée et malnenée, transformée en objet par la cupidité et la cruauté du monde dans lequel elle se retrouve plongée. La partie italienne de son parcours est tout aussi intéressante et non dénuée d'une certaine cruauté, plus morale que physique, même si elle y trouve sa rédemption.

Une histoire entièrement axée sur le personnage qui prend vie "de l'intérieur" sous la plume de Véronique Olmi. Une Bakhita qui ne maitrise aucune langue et mélange les mots mais qui sait garder une âme pure et un coeur riche en restant fidèle à l'image de la "douce et belle" petite fille gravée en elle par l'amour de sa maman. Un être balotté comme un brin de paille entre les régions, les pays et les époques sans possibilité d'en saisir les tenants et aboutissements constituant une toile de fond qui, de son point de vue, ne peut être qu'esquissée.
Au final, une "storia meravigliosa" dans ce destin exceptionnel faisant malheureusement écho à certains événements terribles du monde contemporain  ... âmes sensibles s'abstenir !

Tiré du livre :
- Sa mère avait tant d'enfants. C'est comme ça que toujours elle s'est souvenue d'elle, avec des enfants tenant ses mains, ses jambes, gonflant son ventre, suçant ses seins, endormis dans son dos. Un arbre et ses branches. C'est sa mère. 
- Esclave, elle ne sait pas ce que c'est exactement. C'est le mot de l'absence, du village en feu, le mot avec lequel il n'y a plus rien. Elle l'a appris, et puis elle a continué à vivre, comme font les petits enfants qui jouent et ne savent pas qu'ils sont en train de grandir et d'apprendre. 
- Elles dorment en se tenant la main. Bakhita sent alors une force insoupçonnée, un courant puissant, et cela aussi est nouveau : partager avec une inconnue l'amour que l'on ne peut plus offrir à ceux qui nous manquent. 
- Est-ce que les lieux existent encore quand on les a quittés ?
- L'évasion commence pas l'esprit. 

Titre : Bakhita
Auteur : Véronique Olmi
Première édition : 2017
Prix FNAC Roman 2017

mardi 2 mai 2017

No Home / Homegoing de Yaa Gyasi ♥♥♥






Titre original anglais : Homegoing
Titre édition française : No Home
Auteur : Yaa Gyasi
Traduction française : Anne Damour
Première édition : 2016



Magistral !

Au départ, Maama l'africaine, deux vies, deux filles qui lui sont arrachées dont on va suivre la descendance sur 7 générations en Afrique et aux Etats-Unis : la première, Effia la belle, aura une vie confortable de concubine du gouverneur anglais avec lequel "commercent" les tribus locales Fantis et Ashanti qui s'enrichissent en fournissant des esclaves; la seconde, Esi, arrachée à sa tribu lors d'un raid est une "pièce" de ce commerce envoyée par delà l'océan ...

Les chapitres s'enchaînent en alternance et en parallèle, on passe d'une branche à l'autre, d'une génération à la suivante, de l'Afrique à l'Amérique en abordant au travers du destin de chacun des personnages des éléments du contexte propre à chaque époque. Chaque chapitre est comme une capsule, un tout, le maillon d'une chaîne qui avance. Des portraits de personnages forts, bien étudiés et bien rendus, intégrés à leur époque et soumis à un destin qu'ils ne peuvent pas maitriser et qui les malmène. C'est par le vécu qu'on partage ces ballotements du temps.
Une vaste fresque familiale et historique sur trois siècles, absolument remarquable sur tous les plans, bien écrit et agréable à lire.

Une jeune auteur américaine d'origine ghanéenne pleine de talent, à suivre !

Citations du livre:
- The family is like the forest : if you are outside it is dense ; if you are inside you see that each tree has its own position. 
- Weakness is treating someone as though they belong to you. Strength is knowing that everyone belongs to themselves.
- The Ruin of a Nation Begins in the Homes of Its People, (...) from an old Asante proverb.
- History is storytelling.

Nota :
1- Le choix du titre français est un peu étrange (No Home soit "Pas de maison") ... Pourquoi garder l'anglais en changeant le titre alors que ça ne rend plus le même sens ???   (Homegoing a plutôt le sens de "rentrer à la maison").
2 - J'ai lu le livre dans sa version originale alors je me demande ce que vaut sa traduction en français compte tenu de ma remarque précédente ...