Affichage des articles dont le libellé est Éducation. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Éducation. Afficher tous les articles

jeudi 3 mars 2022

Un livre de martyrs américains / A Book of American Martyrs de Joyce Carol Oates


Etats-Unis.
Le matin du 2 novembre 1999, sur le parking d'une clinique pour femmes de l'Ohio où sont pratiqués des avortements, Luther Dunphy abat le docteur Augustus Voorhees et son garde du corps. 
Pour Luther Dunphy, "soldat de Dieu", il ne s'agit pas d'un meurtre même s'il sait devoir comparaitre devant la justice de son pays qui qualifie son acte comme tel. Rien ne laissait présager du geste de ce père de quatre enfants, ouvrier du bâtiment, fervent croyant : ce n'est pas un illuminé, juste un être discret qui a agit seul, habité par ce qu'il croit être une mission divine pour la sauvegarde de vies innocentes. Alors, meurtrier ou martyr ? 
De son côté, le Dr Augustus Voorhees était un médecin dévoué et engagé, ardent militant de la cause des femmes et de leur droit à disposer librement de leur corps. C'était aussi un père de trois enfants, un garçon et deux filles dont la dernière a été adoptée en Chine. Martyr ou démon ?
Dans cette histoire dans laquelle non seulement les protagonistes mais aussi tous leurs proches se retrouvent aspirés où est le bien ? où est le mal ? Et qui sont finalement les véritables martyrs ? 
Ce roman nous fait d'abord découvrir la vie de chacun des deux hommes, le procès et les passions qui entourent la question de l'avortement aux États-Unis. Il aborde ensuite les conséquences familiales pour les épouses et les enfants avec une attention particulière aux deux filles aînées dont l'une devient boxeuse professionnelle et l'autre étudiante obnubilée par l'histoire de son père dont elle fait son sujet de thèse.
 
En changeant les points de vue, l'auteur ne cherche pas à nous faire prendre position mais à nous fait comprendre les motivations, les raisonnements, les ressorts psychologiques et les mécannismes qui conduisent chacun des personnages à agir comme il le fait dans une Amérique voilée d'obscurantisme. Une approche plutôt objective et réaliste au cœur d'un sujet complexe qui permet d'aborder beaucoup de choses, les rapports familiaux, l'éducation, le deuil, les questions sociales, le poids des traumatismes, l'ambiguïté des messages des églises, la question des sujets qui divisent la société, l'intolérance, etc. Ni tout blanc ni tout noir, rien n'est simple.
 
Un livre qui montre l'effet domino d'un acte de départ isolé, hyper violent, engendrant violence et souffrances, interrogations et incompréhensions, la chronique d'une société américaine de province loin du glamour Hollywoodien et des lumières des grandes villes de l'est. C'est un monde fracturé qui se nourrit de ses obsessions, où les communauté se côtoient sans se parler ni se comprendre. Il y a une espèce d'effet miroir entre les deux familles soumises au regard des autres, la notion que l' "enfant de" prend le dessus sur l'individu même si le temps fini par faire son affaire d'une célébrité involontaire bien difficile à porter. C'est dur et lourd même si la conclusion apporte une toute petite touche d'espoir et un peu d'apaisement.
 
Habilement construit et donnant matière à réflexion, ce livre marquant me fait découvrir une auteure américaine multi-primée que je ne connaissais pas auprès de laquelle je reviendrai sans doute, sa large bibliographie recelant plusieurs dizaines d'ouvrages.
 
Titre français : Un livre de martyrs américains
Titre anglais : A Book of American Martyrs 
Auteur : Joyce Carol Oates
Première édition : 2017

jeudi 18 novembre 2021

Le dernier enfant de Philippe Besson


Théo est le dernier d'une fratrie de trois et aujourd'hui, il quitte la maison familiale pour s'installer dans un petit studio d'étudiant à une quarantaine de kilomètres de là. Pour Anne-Marie, sa mère, c'est une journée difficile.
 
Un roman facile et rapide à lire, illustrant le "syndrome du nid vide" et l'état dépressif qui peut suivre le départ du dernier enfant, l'impression d'abandon, d'absence, d'ennui et de perte de sens de la vie, la nostalgie du temps qui passe et les interrogations sur celui qu'il va falloir remplir différemment. Avec ce "dernier enfant", Philippe Besson axe son récit sur les sentiments d'une mère au cours de la dernière /première journée avec /sans ce fils, celle du départ de Théo, un dimanche : la matinée est bien remplie avec la préparation des cartons, le déménagement, le trajet en voiture, l'installation et un repas au restaurant avant de se quitter ; le "vide s'installe" l'après-midi quand les parents rentrent seuls dans leur pavillon, inéluctable, abrupte, douloureux.
 
Au fil des pages, des réminiscences et des états d'âmes d'Anne-Marie, c'est toute une vie qui se déroule : la mort de ses parents, la maison en héritage, l'abandon de ses études, son travail chez Leclerc, sa rencontre avec son mari Patrick, leur amour tranquille, l'arrivée des enfants Julien, Laura puis Théo, une grossesse non programmée, et leurs départs, les uns après les autres. C'est la vie d'une mère toute simple, une mère qui travaille et se consacre à sa famille dans une ville de province, une mère qui aurait voulu le rester un peu plus longtemps en gardant encore ce petit dernier auprès d'elle. 
Les sentiments se bousculent et la submergent, les regrets sur ce qui n'a pas été et ne sera plus, le chagrin de la perte, le début d'un deuil. C'est un moment charnière de la vie d'Anne-Marie, celui où le couple se retrouve en tête à tête pour entamer une nouvelle phase à laquelle il n'est pas véritablement préparé, celle du vieillir ensemble, où les parents doivent s'effacer pour redéfinir leurs relations avec leurs enfants, des adultes autonomes, où le cercle amical retrouve une importance qu'il avait perdu.
 
Un texte qui sonne plutôt juste, sobre et efficace, même s'il n'est pas gai-gai et que toutes les mères ne s'y reconnaîtront pas forcément. Le personnage d'Anne-Marie m'a parfois agacé dans sa façon de tout sur-analyser, un peu "too much / trop" mais avec cette madame tout-le-monde en guise d'héroïne, l'auteur montre bien la force du bouleversement et la douleur intime que peut représenter la rupture au moment où le dernier enfant prend son envol.

Titre : Le dernier enfant
Auteur : Philippe Besson
Première édition : 2021

dimanche 19 septembre 2021

Et vous, comment vivrez-vous ? / How do you live? De Yoshino Genzaburô

A Tokyo, dans le Japon des années 1930, Copper est un collégien de 15 ans. Il vit avec sa mère et depuis le décès de son père, son oncle joue le rôle de figure paternelle pour le guider dans la vie et faire de lui un homme de bien dans le sens humaniste du terme. C'est ainsi que les petits évènements rythmant sa vie quotidienne - une visite à Tokyo, ses amis, l'école, etc - sont autant de prétextes à réflexion, touchant finalement des questions existentielles et des sujets aussi variés que les sciences, l'économie, la sociologie ou la philosophie. 
 
Roman initiatique publié il y 84 ans pour un public "jeunesse", c'est devenu un "classique" de la littérature japonaise qui garde toute sa fraîcheur ; dans sa façon d'aborder les choses et son ambition, il n'est pas sans rappeler Le monde de Sophie de Jostein Gaarder. Parce qu'il prônait la curiosité et le questionnement permanent, ce livre avait été jugé subversif dans le Japon totalitariste de l'époque n'acceptant aucune remise en cause l'ordre établi, qui l'avait interdit pendant la guerre. Il fut ensuite republié des dizaines de fois et conserve aujourd'hui toute sa pertinence. 
 
C'est après la découverte de Âme brisée de Akira Mizubayashi que j'ai enchaîné sur ce Et vous, comment vivrez-vous ? / How do you live ?. Ce petit livre occupe une place très particulière dans le roman, la vie et le cœur du personnage principal qui y indiquait, je cite :
 
C'est un livre magnifique. En pleine période de folie fasciste et d'engouement militariste et ultra nationaliste, Yoshino à eu l'audace d'écrire, à l'intention des jeunes Japonais, un livre qui prônait l'usage critique de la raison et défendait la supériorité éthique de l'amitié des égaux par rapport à la soumission rampante et aveugle à l'égard des aînés et des dominants. 
Je crois que mon père voulait faire de moi un jeune homme capable de garder sa lucidité en toute situation, de ne pas succomber à la folie collective et de s'insurger contre les aberrations...
 
Un livre de référence qui a traversé le temps sans prendre une ride, à mettre entre toutes les mains, jeunes ou moins jeunes, à portée universelle avec au passage, une jolie découverte du Tokyo d'avant-guerre. 

Titre français : Et vous, comment vivrez-vous ?
Titre anglais : How do you live ?
Auteur : YOSHINO Genzaburô
Première édition : 1937

jeudi 15 juillet 2021

Ce qu'il faut de nuit de Laurent Petitmangin

 
Toutes nos vies, malgré leur incroyable linéarité de façade, n'étaient qu'accidents, hasards, croisements et rendez-vous manqués. Nos vies étaient remplies de cette foultitude de riens, qui selon leur agencement nous feraient rois du monde ou taulards. 

Ce roman est porté par la voix d'un père qui élève seul ses deux fils suite au décès de sa femme, la "Moman", emportée après trois ans de maladie, de chimios, d'hospitalisations. Fus et Gillou, les deux garçons ont du mûrir rapidement, l'un sans doute plus affecté que l'autre malgré leur résilience de façade, âgés respectivement de 13 et 10 ans à la mort de leur mère. 
Le père travaille à la SNCF à l'entretien des caténaires ; c'est un militant engagé à la section PS locale qui accueille de moins en moins de monde au fil des ans ; il suit les matchs de son club de foot, le FC Metz, objet de loisir qu'il partage avec ses garçons dont il s'occupe du mieux qu'il peut. 
Une famille modeste, aimante, dont il raconte le quotidien fait de petits riens : les repas, l'école, les copains, les entrainements de foot, l'orientation ... Pendant dix ans, les enfants grandissent alors qu'évoluent les relations père-fils et que la cohabitation se poursuit malgré une distance de plus en plus pesante avec l'aîné qui s'accoquine avec des jeunes de l'extrême droite jusqu'à ce qu'un drame survienne.        
 
Un père partagé entre l'envie de bien faire et la peur de mal faire, qui fait de son mieux mais angoisse à l'idée de ne pas assurer. Il y a de l'amour et de la sensibilité, de la complicité, des bons moments, des souvenirs partagés mais aussi de plus en plus de non-dits pour éviter les sujets difficiles et le clash, des chemins qui s'éloignent mais ne se séparent pas, drainant leur lot d'incompréhensions. 
Il y a l'aîné et il y a le cadet qui fait tampon entre son père et son frère, il y a celui qui reste et végète et celui qui part avec des perspectives.
Et il y a le drame et les rouages de la "justice" toute puissante qui se mettent en route et s'imposent en brassant la donne des sentiments et de la morale. On touche alors aux questions du rejet et de la honte, de l'acceptation et du pardon, du bien et du mal, de la tolérance ou encore de la réussite ou de l'échec de la transmission des valeurs. Et au coeur de tout ça, il y a celle de l'amour filial et fraternel, conditionnel ou inconditionnel.
 
Une écriture simple et juste articulant avec délicatesse la psychologie des trois personnages, leurs interactions intra et extra-familiales. Mais au delà de l'histoire familiale, on touche aussi au roman social dont l'image d'ensemble plutôt sombre est pourtant non exempte de lumière et d'espoir. 
Ce n'est pas un coup de coeur mais un très bon premier roman lu presque d'une traite, qui laisse présager une jolie carrière à son auteur, à suivre.   

Titre : Ce qu'il faut de nuit
Auteur : Laurent Petitmangin
Première édition : 2020

lundi 7 juin 2021

Pure de Linda May Klein

 
Aux États-Unis, Lisa Kay Klein a grandi au sein de l'église évangeliste et de la "culture de la pureté" émergeante dans les années 1990 avec ses anneaux de pureté, ses serments de virginité/pacte de pureté jusqu'au mariage, etc. Un mouvement culturel accompagné de messages débilitants et entachant la sexualité de toute une génération : les filles y sont vues comme des objets de tentation pour les hommes, et la moindre expression de leur sexualité, une "faute" leur incombant, un pas irréversible vers la damnation sans espoir de rédemption. À la longue et avec le recul, les messages répétés et intégrés par toute cette génération de femmes blanches ont eu pour beaucoup un effet traumatisant à long terme avec son lot d'anxiété, de peurs et même de symptômes pouvant se rapprocher de ceux des pathologies PTSD (Post-Traumatic Stress Disorder). Des femmes qui se retrouvent bloquées dans un "cycle de la honte" auquel il est difficile d'échapper, notamment lorsqu'elles sont portées par leur foi et qu'elles risquent le rejet de leur communauté. 
 
Dans ce livre, Lindae Kay Klein expose son parcours dans cet environnement,  ses questionnements, la façon dont elle a brisé le cycle dans lequel elle était piégée sans pour autant renoncer à sa foi et surtout son partage d'expériences avec les autres femmes de sa génération qui ont accepté de témoigner. Recueil d'interviews parfois déchirantes, entre essai et ouvrage journalistique, l'auteur a "porté" son livre pendant dix ans avant de trouver le ton et la volonté de le terminer, persuadée de la nécessité de le publier pour libérer la parole et alimenter un débat que toutes les communautés ne sont pourtant pas prêtes à avoir. 
 
L'ouvrage a ses limites que l'auteur admet puisqu'elle ne s'est basée que sur ce qu'elle connaît et ses contacts - une communauté blanche évangéliste - mais la portée de ses propos n'en reste pas moins valable dans d'autres groupes ou d'autres religions. 
Un coup de projecteur "de l'intérieur" pas toujours évident à suivre si on n'est pas au fait de la place des églises évangélistes aux États-Unis mais l'analyse, très poussée, est très intéressante : ces mouvements de "pureté" ont de terribles effets pervers sur la sexualité ainsi que sur le role et la place accordésrespectivement aux femmes et aux hommes dans la société, une "culture" qui continuent malheureusement de faire des adeptes et de se répendre à travers le monde.
 
Extraits du texte :
Evangelical Christianity's sexual purity movement is traumatising many girls and maturing women haunted by sexual and gender-based anxiety, fear, and physical experiences that sometimes mimic the symptoms of post-traumatic stress disorder (PTSD). Based on our nightmares, panic attacks, and paranoia, one might think that my childhood friends and I had been to war.  And in fact, we had.  We went to war with ourselves, our own bodies, and our own sexual nature's, all under the strict commandment of the church. 

The purity message is not about sex. Rather, it is about us : who we are, who we are expected to be,
 and who it is said we will become if we fail to meet those expectations. 
This is the language of shame. 
Shame is the feeling "I am - or somebody else will think I am - bad"
 (as opposed to guilt, for example, which is associated with the feeling "I did something bad"). 

Shame tends to make people feel powerless and even worthless. It creates a fear of abandonment that, ironically, makes us push others away. We want to hide those aspects of ourselves we are ashamed of, so we may emotionally withdraw from those close to us, lash out at them to keep them at bay, or isolate ourselves in self-blame. Whatever it takes to keep the world (including ourselves) away from those parts of us that we have come to believe make us bad. 

Evangelical Christianity is the single largest religious grouping in the United-States. 
More than a quarter of American belong to it, and more than a third of American adolescents do. 

First, the researchers are finding that purity teachings do not meaningfully delay sex. Second, they are finding that they do increase shame, especially among females. And third, they report that this increased shame is leading to higher levels of sexual anxiety, lower levels of sexual pleasure, and the feeling among those experiencing shame that they are stuck feeling this way forever. Oh, and it doesn't get better with time... It gets worse! 

It's time we teach our daughters that their ability to be good people depends on their being good people, not on whether or not they're sexually active. 

Generally speaking, purity culture excuses male sexuality and amplifies female sexuality, 
and it shames consensual sexual activity and silences nonconsensual sexual activity.
 
Titre original : Pure, Inside the Evangelical Mouvement That Shamed a Generation of Young Women and How I Broke Free. 
Pas (encore) de traduction française.
Auteur : Linda Kay Klein 
Première édition :  2018

lundi 5 octobre 2020

Pacifique de Stéphanie Hochet

 

 Japon, 1945.

Isao Kaneda a 21 ans et il s'apprête  à mourir : bientôt il s'envolera pour aller s'écraser avec son avion sur un navire ennemi, l'ordre de mission est imminent. 

Isao est l'aîné d'une famille, l'héritier. Sous la houlette de sa grand-mère maternelle de noble ascendance et d'un précepteur choisi par elle, il a reçu une éducation très classique, tant japonaise qu'européenne (latin, grec, littérature anglaise, etc.) afin d'exalter en lui le guerrier Samouraï dont il est le dernier représentant de sa lignée. Rendu à ses parents à l'adolescence, il passe par l'école secondaire avant d'intégrer le Yokaren, une école préparatoire à la discipline toute militaire afin d'assouvir son rêve de devenir pilote de chasse. Un parcours qui ne laisse aucune place à l'oisiveté et très peu aux sentiments. 
S'il ne fait aucun doute que l'honneur prime avant tout, cela n'empêche pas Isao de pressentir la défaite de la guerre par son pays et de réfléchir au sens du sacrifice qui lui est demandé.
 
Nous voilà dans la tête d'un tout jeune kamikaze à la fin de la deuxième guerre mondiale, un parcours initiatique qui prend un chemin inattendu au coeur du Pacifique, ultime étape de son éveil spirituel au sens bouddhique du terme...
 
Un roman court écrit à la première personne, qui se lit rapidement. 
Une écriture épurée qui s'attachent à rendre fidèlement les éléments de la culture dans laquelle ils nous plongent.
Une petite parenthèse poétique, jolie mais peut-être pas inoubliable.
 
Extraits du texte : 
Il n'y a pire humiliation pour un combattant nippon que la reddition. 
 
Nos armes secrètes ont toujours les noms les plus poétiques. 
Ainsi, que kamikaze signifie "vent divin" a contribué à briser le moral des ennemis.   
 
Un édit impérial a donnée aux héros disparus le nom d'étoiles tombées du ciel
 
Je vais laisser derrière moi ma famille. Le fils aîné des Kaneda va disparaître (...)
Comment imaginer sa propre mort ? (...)
Au-delà de son existence, et même au-delà de celle de ses proches, priment le devoir et l'honneur. 
C'est un leçon apprise. C'est une leçon répétée.
 
Elle m'adorait en m'étouffant, elle m'éduquait avec dureté, me tenait à l'écart de tout divertissement ordinaire pour un petit garçon. Elle donnait un sens à ma vie, m'ouvrait à la beauté et en même temps contrôlait mes envies, dirigeait mes désirs, écrasait chaque fibre dissipée du tout jeune homme qui ne savait pas qui il était. Elle me tendait une image de moi qu'elle avait puisée dans le monde obscur de ses souvenirs. J'étais un ectoplasme projeté hors d'elle. Un fantasme de petit-fils auquel je me suis identifié. 
 
J'idéalise l'armée comme jamais et perçois les luttes mortelles comme le comble de l'achèvement esthétique. 
Mourir en combattant, c'est la mort détruisant la mort
 
Nous sommes appelés à devenir des "fleurs de cerisiers".
Le sakura, fleur symbole du Japon. 
Vivre une telle efflorescence printanière serait donc croître et disparaître au paroxysme de la jeunesse.
 Laissant dans l'air le souvenir de la beauté éphémère. 
 
Titre : Pacifique
Auteur : Stéphanie Hochet
Première édition : 2020

mercredi 3 juin 2020

Là où chantent les écrevisses / Where the crawdads sing de Delia Owens

États-Unis / Caroline du Nord.

Au fond des marais, Kya n'a que 6/7 ans lorsqu'elle voit sa mère partir sans se retourner, en abandonnant tout derrière elle, foyer et famille. Les uns après les autres, toutes ses grandes sœurs et finalement son frère le plus proche, Jodie, feront de même, la laissant seule avec leur père, vétéran de la seconde guerre mondiale, alcoolique, bon à pas grand chose, souvent absent. Après une brève période de relative entente avec ce père qui l'initie aux dédales du marais, le naturel de celui-ci finit par revenir, ses absences se faisant alors de plus en plus longues jusqu'à ce que la gamine se retrouve totalement seule et abandonnée, sans plus aucune ressource.

Kya a l'art de louvoyer et de disparaître pour échapper aux services sociaux, n'a assisté qu'à un seul jour d'école de toute sa vie et c'est dans la solitude et le dénuement affectif et financier les plus totaux que la fillette va apprendre à survivre et à ne compter que sur elle-même. Le marais et sa faune constituent son univers pour lequel elle nourrit une passion dévorante, les assimilant à sa mère, collectionnant plumes d'oiseau, nids et coquillages alors qu'elle n'est qu'une sauvageonne illétrée pour la communauté environnante, l'objet de ragots, "la fille du marais" de laquelle la plupart se méfie et se détourne à l'exception de quelques âmes généreuses qui lui viennent discrètement et fidèlement en aide.

Contrairement à ce que tout le monde croit, Kay n'est pas analphabète car au cœur du marais, Tate, un gentil garçon, ancien camarade de son frère Jodie, a su l'apprivoiser et lui offrir une éducation. Il lui a appris à lire, à compter, à apprécier la poésie et lui apporte des livres pour nous nourrir sa passion des sciences naturelles.
Ensemble, ils découvrent les premiers émois amoureux mais s'ils partagent la passion des marais, Tate finit par la trahir et l'abandonner à son tour lorsqu'il part à l'université.

Sur la route de Kay meutrie, un autre garçon va changer une nouvelle fois le court des choses sans lui épargner le refrain 'amour-trahison' qui va l'amener sur le banc des accusés, exposée à la vindicte locale lorsque le jeune homme meurt prématurément : accident ou meurtre ?

Magnifiquement écrit, ce roman est une ode pleine de poésie aux splendeurs cachées de la nature, le monde du marais l'univers nourricier de Kya, riche et complexe, constitué d'eau douce et d'eau salée, de canaux, de lagons, de courants, de marées, de boue et de plages, de plantes, d'arbres, d'herbes, de lianes, d'oiseaux, de poissons, de coquillages, d'insectes, etc.
Un scénario crédible et bien mené, plutôt inattendu même si on s'aperçoit a postériori qu'il est jalonné d'indices. L'histoire de Kya est tout à la fois déchirante et fascinante, parfois désespérante mais jamais désespérée ; la petite fille qui doit grandir trop vite ne manque ni de volonté ni de ressources intérieures ; elle se modèle finalement sur ce qu'elle connaît, sur son environnement plus que sur les valeurs d'une communauté locale pas toujours bien pensante qu'elle évite malgré son désir d'appartenance, parce qu'elle l'exclue. Quelques personnages sortent heureusement du lot par leur façon de tendre la main, la plus simple, la plus généreuse, la plus humaine.

Un premier roman original très réussi, une auteure à suivre.

Tirés du texte :
 Kay laid her hand upon the breathing, wet earth, and the Marsh became her mother.

If anyone understood loneliness, the moon would
(...) Nature seemed the only stone that would not slip midstream. 

Faces change with life's toll, but eyes remain a window to what was. 

She knew the years of isolation had altered her behavior until she was different from others, but it wasn't her fault she'd been alone. Most of what she knew she'd learned from the wild. Nature had nurtured, tutored, and protected her when no one else would.

Titre anglais : Where the Crawdads Sing
Titre français : Là où chantent les écrevisses 
Auteur : Delia Owens
Première édition : 2018

mercredi 4 mars 2020

Jeu blanc / Indian Horse de Richard Wagamese

 Quand on t'arrache ton innocence, quand on dénigre ton peuple, quand la famille d'où tu viens est méprisée et que ton mode de vie et tes rituels tribaux sont décrétés arriérés, primitifs, sauvages, tu en arrives à te voir comme un être inférieur. 
C'est l'enfer sur terre, cette impression d'être indigne. C'était ce qu'ils nous infligeaient.

Dans un centre de désintoxication, Saul Indian Horse ne trouve pas la force de partager verbalement son histoire, une étape pourtant nécessaire à sa thérapie d'ivrogne repenti alors il décide de la transcrire sur le papier. Elle commence au début des années 1960. Saul vit alors avec sa famille à la façon plus ou moins traditionnelle des Ojibwe mais avec une peur omniprésente, celle de voir les enfants enlevés pour être placés à l'école des blancs. En dépit des précautions prises par sa grand-mère, Saul sera finalement envoyé à l'institut catholique Saint Jérôme qui a pour objectif officiel de donner une éducation aux "indigènes" mais qui se révèle en réalité un lieu d'exploitation et d'abus pour les enfants qui y sont internés. Malgré tout Saul se distingue, est bon élève et trouve son salut dans le sport, la pratique du hokey sur glace dans lequel il excèle et qui le mènera jusqu'à la prestigieuse patinoire de Toronto et son équipe des Maple Leaf avant de tomber dans la spirale de l'alcool ...

Voilà un livre magnifiquement écrit, éprouvant jusqu'à la toute dernière page, que j'ai lu d'une seule traite. Au travers de l'histoire de Saul, le lecteur est plongé avec l'innocence de son personnage principal jusqu'aux sources du mal être des populations indigènes du Canada, maltraitées par la domination, le racisme et la bien-pensance des blancs malnenant leurs cultures sans en éradiquer l'âme. C'est un livre révoltant, chargé de souffrances, d'une colère sourde, étouffée, plein d'émotions, d'humanité mais aussi de résilience et d'espoir.

À cette histoire identitaire, le livre apporte une touche inattendue qui évoque magnifiquement le sport national canadien, un symbole puissant : bien que totalement ignare en la matière, l'auteur m'a littéralement conquise et transportée sur la glace. Il réussit à faire ressentir et partager toute la magie du jeu au travers des yeux de Saul, joueur d'exception doté d'une sorte de préscience à ce "jeu blanc" , blanc comme la glace, blanc comme l'oppresseur.

Un énorme coup de cœur pour cet auteur canadien issu des "populations autochtones“ "ben ben" intéressant dont je vais poursuivre sans hésiter la découverte.

Tiré du texte :
"Le riz est un don du Créateur. 
-C'est un don de Dieu", dit posément ma tante. La vieille femme répliqua tranquillement :
"Peu importe comment tu écris l'adresse, l'expéditeur reste le même. 
(...) 
- On nous a appris la crainte de Dieu (...) 
- Qui aime ne brandit ni ne requiert la peur." 

À St. Jérôme, j'ai vu des enfants mourir de tuberculose, de grippe, de pneumonie et de cœur brisé. J'ai vu de jeunes garçons et des jeunes filles mourir debout sur leurs deux pieds. J'ai vu des fugitifs qu'on ramenait, raides comme des planches à cause du gel. J'ai vu des corps pendus à de fines cordes fixées aux poutres. J'ai vu des poignets entaillés et les cataractes de sang sur le sol de la salle de bains, et une fois, un jeune garçon empalé sur les dents d'une fourche qu'il s'était enfoncée dans le corps. J'ai observé une fille remplir de pierres les poches de son tablier et traverser le champ en toute sérénité. Elle est allée jusqu'au ruisseau, s'est assise au fond et s'est noyée. Ça ne cesserait jamais, ça ne changerait jamais, tant qu'ils continueraient à enlever des jeunes Indiens à la forêt et aux bras de leur peuple. Alors je me suis réfugié en moi-même. C'est ainsi que j'ai survécu. Seul.

Ma grand-mère parlait toujours de l'univers comme étant le Grand Mystère. 
(...) 
"Nous avons besoin de mystère (...) Notre Créatrice, dans sa grande sagesse, le savait. Le mystère nous remplit de crainte et d'émerveillement, ce sont les fondements de l'humilité, et l'humilité, est le fondement de tout apprentissage. 
C'est pourquoi nous ne cherchons pas à démêler cela. Nous l'honorons en le préservant ainsi pour toujours. "

La grâce et la poésie du hokey rendent les hommes beaux. C'est le frisson que procure ce sport qui fait lever les spectateurs de leur siège. Les rêves se matérialisent là, sous leurs yeux, d'un coup de baguette, une crosse et un palet leur donnent vie sur cent quatre-vingts pieds de glace. Les joueurs ? Les bons ? Les grands ? Ce sont ceux qui ont le potentiel pour exploiter cet instant magique. Ils sont des magiciens. Ils ne font qu'un avec le sport : il les élève au-delà même de leur vie aussi. 

Toronto était comme une chimère-une grossière combinaison d'éléments disparates. (...) 
Il n'y avait rien de sauvage. La seule fois où je sortis tard le soir et où je surpris un raton laveur au milieu du tas de poubelles, nous nous dévisageâmes avec stupéfaction. Lui en voyant un indien au milieu de ce fouillis de verre, d'acier et de béton, moi en voyant une créature faite pour l'arrière-pays où le vent est porteur de traces d'animaux plutôt que d'affluves de pourriture et de décomposition.

Est-ce qu'ils violaient tout le monde ? (...)
Ça n'a pas besoin d'être sexuel, Saul, pour être un viol, (...)
- Quand ils pénètrent ton esprit, c'est également du viol.

Sur le thème des minorités au Canada, voir aussi :

Titre français : Jeu blanc
Titre anglais : Indian Horse
Auteur : Richard Wagamese
Première édition : 2017

samedi 22 février 2020

Le voleur d'éternité d'Alexandra Lapierre

XVIIème siecle

Des "Borders" (frontière entre l'écosse et l'Angleterre) à Cambridge, de Cambridge au service du Comte d'Arundel, de l'Angleterre à l'Italie puis à la turquie, Alexandra Lapierre nous emmène sur les traces de William Petty, le "voleur d'éternité". Un roman qui redonne vie à cet oublié de l'histoire, universitaire-caméléon visionnaire à l'œil sûr, passionné par l'antiquité et ses vestiges dont il extirpa des fragments des bords de la Méditerranée pour les rapporter à son maître en Angleterre qui consacra sa fortune à constituer ses collections.
L'histoire d'un homme épris de beauté et de liberté dans un contexte marqué par toutes sortes de carcans, de rivalités et de Luttes de pouvoirs : entre le comte d'Arundel et le duc de Buckingham, entre différentes factions et/ou obédiences religieuses- anglicans, catholiques, Jésuites, orthodoxes, ottomans-, entre anglais, français, italiens, grecs ou turques, etc.

L'auteur nous livre ainsi la petite et la grande histoire, une introduction bien intéressante à l'Angleterre et à l'Europe du XVIIème, aux passions et aux événements constituant la génèse des musées d'aujourd'hui. Et pour déméler le romancé de l'avéré, Alexandra Lapierre partage ses notes d'enquête à la fin de l'ouvrage (20% du livre) avec ses sources d'une part et la part d'ombre qu'elle a imaginé d'autre part.

Un livre bien écrit et un ouvrage enrichissant qui m'a appris plein de choses non seulement sur le personnage mais aussi sur les Borders, la vie à Cambridge, l'Europe du XVIIème... une lecture pour apprendre en s'évadant, comme je les aime, tout simplement !

Titre : le voleur d'éternité 
Auteur : Alexandra Lapierre
Première édition : 2004

mardi 28 janvier 2020

Le cœur de l'homme / The Heart of Man de Jon Kalman Stefansson

 Live, as you are able, live!

Dernier volet d'une trilogie.
À la fin de La tristesse des anges / The Sorrow of Angels, nous avions laissé le gamin, Jens et Hjalti perdus dans la tempête...
Miracle et tristesse, les deux premiers ont survécu et se réveillent à Slettueyri, le troisième à disparu. Grâce à son capital jeunesse et aux bons soins des hôtes qui les ont secourus, le garçon se remet rapidement alors que Jens ressort diminué de leur odyssée. À peine le temps de former de nouveaux liens, le printemps s'installe enfin, un bateau passe et les ramène à leur point de départ où la vie reprend son cours : Jens part de son côté et le gamin, enrichi et nourri de sa nouvelle expérience retrouve le monde de l'auberge et ses personnages tellement indépendants qu'ils en gènent la communauté locale bien pensante et étriquée. Le gamin découvre qu'à la suite de la lettre qu'il lui a adressé avant de partir, Andréa a quitté son mari et le campement de pêcheurs où il l'avait laissée, accueillie, comme lui, par Helga et Ragnheidur.

Le gamin est plein d'énergie, les yeux et le cœur ouverts sur le monde. Il court, il apprend dans les livres sous l'égide de Gisli et il apprend de ses rapports et de ceux des autres avec la communauté des hommes. Il y a le souvenir des cheveux roux et des yeux verts de Alfheidur laissée à Slettueyri, la relation ambiguë avec la fille de Fridrik, le marchand puissant et avide de pouvoir, la liberté et l'indépendance de Ragnheidur, le poids des mot et une lettre écrite à Rakel pour le compte d'Oddur, une nuit de tempête et un naufrage, etc.
Un microcosme de société humaine avec ses zones lumineuses, l'amour, l'amitié, la solidarité, le réconfort, le partage, la connaissance, la poésie, la liberté, etc. et ses zones d'ombres, la recherche du pouvoir et de la domination, la lubricité, le viol, l'alcool, etc. Autant d'éléments qui offrent une réflexion intemporelle sur le sens de la vie et autres éléments philosophiques comme le bonheur, tout en dressant le panorama de la société islandaise de la fin du 19ème siècle en pleine transformation, entre tradition et modernité (premier bateau à vapeur, premiers téléphone, etc.)... sans oublier un cadre grandiose et sauvage, soumis aux éléments, offrant le meilleur comme le pire.

Le gamin est un personnage attachant autant pour le lecteur que ceux qui l'entourent, plein de sensibilité, d'interrogations et d'une certaine innocence. C'est avec un vrai grand regret, les larmes aux yeux et le cœur battant que je le quitte à la fin de cette histoire qui m'a transportée et surprise jusqu'à la dernière page, jusqu'à la dernière ligne, vers une fin absolument épique et aigre-douce.
Un texte porté par la grande qualité d'écriture de cet auteur qui évoque magnifiquement la rudesse et la beauté d'un pays et de la société qui le compose.

Tirés du texte :
We find that life is never a continuous thread except occasionally by coincidence, which is as savage as it is beautiful. Some of the incidents pass through us and are gone without leaving anything behind, but there are others that we constantly relive, because what is past dwells in us, colours our days, transforms our dreams. The past is so interwoven with our present that it's not always possible to distinguish between them, words you speak today will find you five years on, 
come to you like a bouquet of flowers, like a consolation, like a bloody knife.

Who am I, are we what we do, or what we dream?

There are very few things that man needs : to love, to be happy, to eat; and then he dies. Yet there are over six thousand languages spoken in the world--why do there need to be so many in order to make such simple desires understood? 
And why do we manage it so rarely?

Icelandic summers are so short and predictable that it seems at times as if they don't exist. (...)
 But nothing in the world is as bright and clear as the month of June, days and nights merge,
 all the shadows vanish and the sky is blue as eternity in the middle of the night.

What is a person (...) apart from a memory?

It hurts when everyone forgets you, really hurts; your shoulders sink, your eyes dull, 
solitude enters your body and starts killing you cells.

Little is as important for a person as laughter, and crying; it's far more important than sex,
 let alone power, let alone money, that spittle of the Devil in our blood, 
those who never laugh gradually turn to stone.

What right does he have to combine words that could change someone's life, what could his responsibility be then? 
Those who fire guns are responsible for the bullets, the pain that they may cause; doesn't the same apply to words?

Life expands when you read (...) there is more to it,(...) , 
it's as if you you acquire something that no-one can take from you, ever (...)
 it makes you happier.

Unfortunately, there's a huge gap between thinking and living. It's possible to know more than everyone else, to understand life, to be able to describe it in moving words, distinguish between cause and effect, yet have no idea how to live an ordinary, everyday life. 
A bit like knowing all the notes but being unable to whistle a simple melody.

What does it mean to betray one self, what is the greatest treachery, the most heinous crime,
so heinous that the king can't pardon you ? To dare not to live, the boy had answered.

Writing is a war and maybe authors experience more defeat than victory.

Translations, (...) it's hardly possible to describe their importance.
They enrich and broaden us, help us to understand the world better, understand ourselves. 
A nation that translates little, focusing only on its own thoughts, is constricted, 
and if it boasts a large population it becomes dangerous to others, as well, 
because most things are alien to it except for its own thoughts and customs.

June nights here in the North must be the most beautiful in the world, the luminance of night sky can be wilder you with happiness, it washes away anxiety, stress, hatred, envy, all of these things that are like a blight inside mankind. All is tranquil, transparent. 
A June night is a bit like the breath of God, and for a moment all existence is soft and still. 
For a moment. 

One probably doesn't know much about life ; one just has to step into it. And know how to welcome it when it comes. 

There are few things to equal receiving a letter. 
There's intimacy in letters, they bridge distances, are precious companions that last a long time, warm you, long after they're read. 

I don't know where the darkness comes from, yet I think that it comes from the same place as the light, and I think it grows dark because we let it happen. I think that it's difficult to attain the light, often very difficult, but I also think that no-one attains it for us. Not God, not Jesus, who maybe should have been a woman because then the world would be different and better, not the governor, not farming, not ships, not books. If we don't set out on our own, life is nothing. We ought to live to conquer death, that's the only thing that we know how to do. If we live as we're able, preferably a bit better, then death will never conquer us. Then we won't die, we'll just become something else. I don't have the words for it, to describe it, I mean. Maybe we simply change into music.

Death steps over our wishes, our prayers, our despair and strength, it does so whenever it pleases. 

Hardly anyone has eyes in order to look squarely in the face of understanding ; few eyes can tolarate it. (...) 
People like Kierkegaard were dangerous because they cause us to question, and even rethink, the world.

In the end we all change into silence.

Du même auteur, voir aussi :
La tristesse des anges / The Sorrow of Angels (tome 2)
Entre ciel et terre / Heaven and Earth (tome 1)
D'ailleurs les poissons n'ont pas de pieds / Fish have no feet

Titre anglais : The Heart of Man
Titre français : Le cœur de l'homme
Auteur : Jon Kalman Stefansson 
Première édition : 2009

mardi 21 janvier 2020

L'hibiscus pourpre / Purple Hibiscus de Chimamanda Ngozi Adichie

Nigéria.
Un jour, au moment de rendre les grâces au début d'un repas, Jaja saisi le missel de son père et le jette dans un geste de révolte sur la vitrine de sa mère :  Kimbili, sa sœur d'un an sa cadette, raconte l'incident et l'origine de cette insubordination soudaine dans cette famille aisée d'Enunga...

Dans ce roman, la plume sûre et captivante de Chimamanda Ngozi Adichie nous transporte avec sensibilité et subtilité dans une famille placée sous le joug d'un père au visage multi-facettes : fondamentaliste catholique porté par une foi intransigeante, il se révéle à la fois généreux, rigoureux, droit et exigeant mais aussi brutalement sectaire et intolérant. Chef d'entreprise à la tête de plusieurs usines et du seul journal indépendant du pays capable de dénoncer les turpitudes gouvernementales, il régit sa famille strictement, avec des objectifs clairs : les enfants doivent être premiers de classe en suivant un emploi du temps extrêmement précis préparé par ses soins. Une discipline de fer qui va toutefois se fissurer lorsque les enfants sortent pour la première fois de leur environnement, accueillis  chez leur Tatie Ifeoma et ses trois enfants, Obiora, Amaka et Chima. Ils débarquent comme deux extra-terrestres dans cette famille universitaire exubérante, ouverte, pleine de rires et d'amour, malgré les difficultés et l'exiguité de leur logement sur le campus de l'université de Nsuka. Petit à petit, les deux adolescents vont s'ouvrir et Kimbili sortir de sa timidité apparente qui touche au mutisme.

Des personnages très bien campés, dans toute leurs complexités et leurs ambiguïté ; des relations et des sentiments très bien rendus et analysés ; une histoire universelle dans le cadre du Nigéria qui apporte quelques informations sur le pays ; un très bon livre. Que ce soit Americana, l'autre moitié du soleil/ Half of a yellow sun ou nous sommes tous des féministes /We should all be feminists, je n'ai encore jamais été déçue par Chimamanda Ngozi Adichie : son écriture est toujours juste et prenante et elle sait raconter des histoires, une romancière de talent, une vraie valeur sûre.

Tirés du texte :
Le défi de Jaja me semblait à présent similaire aux hibiscus pourpres expérimentaux de Tante Ifeoma: rare, chargé des parfums de la liberté différente de celle que les foules agitant des feuilles vertes scandaient à Government Square après le coup d'état. 
Une liberté d'être, de faire. 

Elle parlait à la façon dont mange un oiseau, par petites quantités. 

"Voici ce que les nôtres disent au Dieu Haut, le chukwu, dit Papa-Nnukwu. Donne-moi et la richesse et un enfant, mais si je dois choisir entre les deux, donne-moi un enfant parce que quand mon enfant grandira ma richesse fera de même."

Il y a des gens écrivit-elle une fois, qui pensent que nous ne pouvons pas nous gouverner nous-même parce que les rares fois où nous avons essayé, nous avons échoué, comme si ceux qui se gouvernent par eux-mêmes aujourd'hui y étaient arrivés du premier coup. C'est comme si l'ont disait à un bébé à quatre pattes qui essaie de se lever pour marcher, puis retombe sur son derrière, de rester où il est. Comme si les adultes qui lui passent devant n'avaient pas tous commencé à quatre pattes !

Titre original : Purple Hibiscus
Titre français : L'hibiscus pourpre
Auteur : Chimamanda Ngozi Adichie
Première édition : 2003

mardi 14 janvier 2020

The Topeka School de Ben Lerner


The Topeka School ouvre ses pages à la famille Gordon :
Adam, le fils, apparaît alternativement sous ses traits de lycéen, promo 97, et celui de père de deux fillettes / jeune prodige des concours oratoires à la conquête d'un titre national et jeune adulte qui revient à ses sources.
Jane, la mère, est psychologue et auteur feministe réputée.
Jonathan, le père, est psychologue également, spécialiste des garçons refermés.
Entre leurs voix qui interviennent en alternance--récits introspectifs, anecdotes, interviews-se fait aussi entendre celle de Darren Eberheart, jeune retardé mental qui fut brièvement "inclus" par ses pairs à la fin de leurs années lycée, un souvenir qui pèse sur la conscience d'Adam.
Et puis un lieu, le campus de Topeka, centre de "renommée mondiale" dans le domaine de la psychologie, attirant à ses heures de gloire chercheurs de tous poils et de toutes origines dans une bulle intellectuelle foisonnante.

Un roman psychologique dans lequel chacun fait son introspection pour arracher les mauvaises herbes, les peurs, le passé refoulé, une relation incestueuse, une infidélité, une amitié brisée, etc. Sur fond d'une Amérique qui change, le passé est décortiqué ; il y a le poids de ce qu'on ne veut pas reproduire, la volonté de bien et de mieux faire et les réalités qui  poussent à l'impulsion et prennent parfois le pas sur la raison. Des relations parfois ambiguës et une analyse globale à la charnière des époques, des croyances, des points de vues pour aborder des questions comme l'éducation, la place des garçons dans la société, celle des femmes, la place dans le groupe ou l'inclusion.

Un roman reprenant des éléments autobiographiques de l'auteur sur Topeka et sur sa propre pratique des concours* oratoires par exemple mais avec lequel je n'ai finalement pas réellement réussi à accrocher : le contexte culturel est très particulier, peut-être trop américain et trop intellectuel pour pouvoir m'y retrouver et adhérer.
J'en avais lu de bonnes revues mais personnellement, je ressors de cette lecture avec une impression "qu'on se gratte un peu trop le cerveau" qui ne me convainc pas, pas plus qu'elle ne me convient.

*Nota : on apprend au passages quelques éléments très intéressants sur ces concours oratoires / débats et leurs dérives qui semblent impacter les discours et la politique américaine actuels. (Notamment : notions de "spread" - parler très vite en incluant un maximum d'arguments- et de "extemporaneous"- discourir sur un sujet sans notes ni aucun filet).

Tirés du texte :
The spread was controversial (...). Old-timer coaches longed for the days when debate was debate. The most common criticism of the spread was that it detached policy debate from the real world, that nobody used language the way that these debaters did, save perhaps for auctioneers. (...) 
Even before the twenty-four hour news cycle, Twitter storms, algorithmic trading, spreadsheets, the DDos attack, Americans were getting "spread" in their daily lives; meanwhile, their politicians went on speaking slowly, slowly about values utterly disconnected from their policies.

Titre anglais : The Topeka School
Pas encore de traduction française
Auteur : Ben Lerner
Première édition : 2019

mardi 22 octobre 2019

Une éducation / Educated de Tara Westover


What has come between me and my father is more than time or distance. It is the change in the self. 
I am not the child my father raised, but he is the father who raised her.

États-Unis.

Tara a grandi au pied des montagnes de l'Idaho dans une famille de survivalistes : une naissance non déclarée, sans certificat, une enfance sans fréquenter l'école et sans jamais voir un médecin, une mère sage-femme et herbaliste, un père Mormon qui régente tout son monde en exploitant une casse, une grande famille dont un frère manipulateur et violent, les pages de la Bible comme fondement culturel. La famille vit dans la peur d'une attaque des autorités et se prépare à la fin des temps en confectionnant et en stockant les bocaux qui assureront sa survie. Une normalité totalement hors normes.

Deux grands frères se sont déjà émancipés quand Tara décide, à 15 ans, de s'auto-éduquer pour postuler au lycée puis à l'université. Un parcours du combattant qui la ménera, contre toute attente, à Harvard et à Cambridge ; une éducation qui lui fait ouvrir les yeux sur un autre monde et sur elle même, en rupture totale avec son univers d'origine qui la rejette en lui faisant payer le prix fort. Un noyau libre qui ne connaît rien des codes de la société et un témoignage courageux et passionnant, touchant non seulement au pouvoir de l'éducation mais aussi et avant tout à l'identité, à la réalisation de soi, à la liberté individuelle et ce qu'elle vaut dans le contexte parfois complètement toxique des relations sociales et familiales.

Se lit comme un roman mais fait véritablement froid dans le dos parce ce que n'en est pas un.
Le témoignage coup de poing d'une métamorphose, absolument fascinant !

Voir aussi :
Hillbilly Élégie / Hillbilly Elegy de J. D. Vance

Extraits du texte :
Everyone sounded mad as hornets, but really they were having a lovely conversation.
 You had to listen to what they were saying, not how they were saying it. That's how Westovers talk! 

Not knowing for certain, but refusing to give way to those who claim certainty, was a privilege I had never allowed myself. 
My life was narrated for me by others. Their voices were forceful, empathic, absolute. 
It had never occurred to me that my voice might be as strong as theirs. 

"Negative liberty" (...) is the freedom from external obstacles or constraints. 
An individual is free in this sense if they are not physically prevented from taking action. "(...)" 
positive liberty is self-mastery - the rule of the self, by the self. 
To take positive liberty (...) is to take control of one own's mind; to be liberated from irrational fears and beliefs, from addictions, superstitions and all other forms of coercion."

I don't know what caused the transformation, (...) but there was something (...) 
that showed me I could admire the past without being silenced by it. 

You were my child, I should have protected you. (...) 
When my mother told me she had not been the mother to me she wished she'd been, she became that mother for the first time. 

She was inside, and emerged whenever I crossed the threshold of my father's house. 
That night I called her and she didn't answer. She left me. She stayed in the mirror. 
The decisions I made after the moment were not the ones she would have made. 
They were the choices of a changed person, a new self.
You could call this selfhood many things. Transformation. Metamorphosis. Falsity. Betrayal. 
I call it an education.

Titre original : Educated
Titre français : une éducation
Auteur : Tara Westover
Première édition : 2018