Affichage des articles dont le libellé est Roman. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Roman. Afficher tous les articles

dimanche 16 avril 2023

Pour que chantent les montagnes / The Mountains Sing de Nguyen Phan Que Mai

 
Vietnam 
 
En 1972, Hong (surnommée Goyave) a 12 ans quand Ha Noi est bombardée et sa maison détruite alors qu'elle a trouvé refuge dans les montagnes avec sa grand-mère qui l'élève. La guerre et la violence, c'est son quotidien, le monde dans lequel elle grandit, alors, après les bombardements, la vie reprend ses droits et son cours en ville où il faut (sur)vivre avec l'espoir de voir un jour sa famille réunie : reverra-t-elle sa mère, médecin, partie à la recherche de son père disparu, ses oncles et ses tantes dont on est sans nouvelles, dispersés ou divisés politiquement ? Et lorsque ceux qui reviennent sont meurtris dans leur chair et/ou dans leur âme, comment recréer les liens et redéfinir une normalité ? 
Par sa voix, c'est toute l'histoire de la famille, intimement imbriquée à celle du Vietnam moderne, qui est racontée, des années 1970 à nos jours. 
 
Et lui faisant écho, il y a l'autre voix, celle de sa grand-mère Dieu Lan qui a 52 ans au moment des bombardements d'Hanoi, sorte d'évènement pivot dans l'énoncé du récit. Elle, c'est l'histoire d'avant qu'elle rapporte, des années 1920 aux années 1970. Cela commence avec des temps heureux dans une famille aisée de propriétaires terriens avant la seconde guerre mondiale, des mariages, des naissances, une vie bien réglée ... Puis les premières violences arrivent, associées à l'occupation japonaise. Plus tard, c'est la réforme agraire et une fuite éperdue avec ses six enfants pour échapper au Viet Minh... La vie d'une femme balotée par les événements qui a du s'adapter, se réinventer plusieurs fois et se battre pour vivre, pour elle, pour ses enfants et pour sa petite-fille.
 
Une saga familiale qui retrace et illustre toute l'histoire du Vietnam au vingtième siècle — colonisation, occupation, guerres, Viet Minh, division du territoire, etc. — avec ses épreuves à répétitions qui emportent dans leur sillage toute la structure traditionnelle de la société et les individus qui la composent, en perte de repères, à la dérive. Une famille éparpillée et mise à mal qui doit faire des choix difficiles, soumise au regard, à l'envie ou à la désapprobation des autres.
 
Une histoire qui peut sembler d'abord un peu "fouillie", livrée "par morceaux", comme dans un puzzle, chaque pièce nécéssitant de se raccrocher aux autres avant de pouvoir dévoiler, progressivement, une cohérence d'ensemble. Une construction qui peut décontenancer ceux qui ne sont pas familiers de l'histoire du Vietnam, mais que j'ai appréciée parce qu'elle est en phase avec la trâme du récit et un reflet de la complexité des choses, de la violence et de la rapidité avec laquelle les vies peuvent basculer et voler en éclats. 
Les événements mettent les individus et leur humanité à l'épreuve, la vie continue mais pour survivre il faut parfois décider vite et "au moins pire", réajuster priorités et valeurs. 

Une histoire de souffrance et de résilience, celle d'une famille vietnamienne qui a traversé le vingtième siècle. J'ai aimé ces deux voix, celle de Hong qui grandit dans un monde chaotique, celle de Dien Lan, survivante et témoin d'un passé qui n'est plus ; et puis comment oublier les membres de cette famille qu'elles évoquent, les personnages cabossés et traumatisés, écartelés par les démons qui les hantent et les empêchent parfois d'exprimer un amour qu'ils n'arrivent plus à donner. Un roman porté par l'écriture d'une auteure vietnamienne à suivre, douloureux comme l'histoire de ce pays mais qui, malgré tout, est porté par la puissance de l'amour et de l'espoir de ces deux femmes qui agissent comme une colle puissante capable de recoller les morceaux. 
 
J'ai retrouvé dans ce roman des échos d'humanité similaires à ceux du livre de Parinoush Saniee sur lequel j'ai récemment fait une revue sur ce blog, "ceux qui sont partis, ceux qui sont restés". Dans les deux cas, il s'agit d'une histoire de famille éprouvée par les événements dans son pays d'origine (au Vietnam dans un cas, en Iran dans l'autre), des familles éclatées, dispersées, divisées et finalement reconstituées. 
Des romans de femmes qui donnent voix à des femmes et montrent la puissance de résilience qu'elles portent, canalisée par l'amour, l'espoir et la vie, face à la violence de l'histoire et à la politique qui brisent les familles. ❤️

Titre français : Pour que chantent les montagnes
Titre anglais : The Mountains Sing
Auteur : Nguyen Phan Que Mai
Première édition : 2020

mercredi 8 mars 2023

Le dernier Lapon de Olivier Truc

 
Petite envie d'ailleurs et de lecture facile ...
Et hop, un polar sans prise de tête pour plonger dans une ambiance semi-nocturne au sein de la brigade des rennes opérant en Laponie norvégienne : dépaysement garanti en plus d'apprendre plein de choses sur les sami, "dernier peuple aborigène d'Europe" dont la région traditionnelle est située à cheval sur la Norvège, la Suède et la Finlande (et même la Russie).

Klemet et sa jeune collègue Nina travaillent en équipe dans cette "brigade des rennes" basée à Kautokeino à partir de laquelle ils parcourent des milliers de kilomètres à moto-neige dans des conditions extrêmes pendant l'hiver, à travers des paysages glacés, pour régler les différents entre éleveurs de rennes : ils faut dire que rivalités et conflits sont nombreux et la rancune tenace, alimentés par les problèmes de délimitation des frontières et de découpage des territoires ancestraux et par les attentes des uns, soucieux du respect des traditions, et celles des autres, avides de modernisation.
Sous les ordres de leur chef Tor Jensen, grand amateur de réglisse, ils collaborent aux deux enquêtes qui secouent la communauté à quelques jours d'intervalle : d'abord, le vol d'un mystérieux tambour traditionnel envoyé au musée Juhl monté par un Allemand, puis le meurtre de Mattis, un éleveur de rennes à la dérive qu'ils sont les derniers à avoir vu vivant. 
Les deux affaires sont-elles liées ? Quel rapport tout cela peut-il avoir avec l'expédition de Paul Émile Victor en Laponie en 1939 ? 
 
Une intrigue dans laquelle nos deux héros doivent louvoyer entre un collègue raciste et ripou, un vieux paysan politicien manipulateur, sournois et tyrannique, un géologue sans foi ni loi, l'activiste et le pasteur de service, et toute une galerie de personnages issus de la communauté locale, Berit Kutsi, taiseuse usée avant l'âge, fidèle des luthériens fondamentalistes laestadiens, l'oncle de Klemet poète anticonformiste spécialiste des chants traditionnels (joiks) avec sa virevoltante et étonnante compagne chinoise, etc. Une histoire de malédiction sur fond d'exploitation minière attisant la cupidité et menaçant des modes de vie. 
 
Sans doute rien de remarquable au niveau du style, pas de super suspense ou de psychologie alambiquée - quoi que... - mais une virée culturelle passionnante au cœur des grands espaces du nord de l'Europe. L'auteur est un journaliste spécialiste qui sait de quoi il parle et le livre parfaitement documenté ; Olivier Truc nous ouvre sur les réalités du monde des samis plus compliqué et plus humain que l'image romantique très superficielle de l'imaginaire associé à la "laponie", merci !
 
Me voilà bien accrochée avec une nouvelle "série à suivre" !

Titre : le dernier Lapon
Série "la police des Rennes"- 1
Auteur : Olivier Truc
Première édition :

lundi 6 mars 2023

La vie clandestine de Monica Sabolo

Dans ce roman présenté comme autobiographique, la narratrice, l'auteure, cherche au départ un sujet de livre. Une émission de radio l'oriente sur l'assassinat en 1986 de l'ancien P. D. G. de Renault,  Georges Besse, exécuté par des membres d'Action Directe ; elle pense tenir quelque chose qui sera à la fois "facile et spectaculaire à traiter" et "très éloigné d'elle". Elle s'intéresse alors aux deux femmes du commando, condamnées en 1987 à la réclusion criminelle à perpétuité, Nathalie Ménigon et Joëlle Aubronet, et commence à rassembler des informations, de la documentation et des témoignages qui doivent l'aider à donner corps et vie à ses personnages. 
 
Au fil des pages, elle livre au lecteur les éléments bruts et objectifs de ses recherches en nous révèlant que le secret et les zones d'ombres rencontrées au cours de son enquête ont des conséquences tant sur le plan professionnel que personnel. D'une part, elle a beau accumuler des renseignements, elle bloque sur l'écriture de son roman parce qu'elle n'arrive pas à cerner la psychologie de ses personnages ; cela l'amène à tirer sans cesse de nouveaux fils pour essayer de saisir, en vain, ce qui lui échappe. D'autre part, ces investigations réveillent des souvenirs d'enfance très intimes, profondément enfouis, qui refont progressivement et de plus en plus précisément surface. 

Par une alternance de chapitres qui passent de l'histoire, des acteurs, des motivations et des secrets d'Action Directe à ceux de sa famille, l'auteure construit un roman un peu atypique, une sorte de livre-enquête qui tourne à l'introspection personnelle, voire à la thérapie par l'écriture. Malgré les qualités indéniables de cette écriture, j'avoue avoir eu du mal à m'intéresser aux tenants et aboutissants du livre, en me demandant longtemps ce que les réminiscences de l'auteur pouvaient bien faire là et où tout cela allait nous mener. 
 
Alors bien sûr, on peut se dire que l'auteure est courageuse de nous livrer ce qui ressemble finalement à un témoignage intime très fort, plein d'humanité et riche en éléments de réflexion : elle se met à nu et tout cela traite de la difficulté de l'écriture, de la façon dont celle-ci influe et est influencée par l'expérience personnelle de celui qui tient la plume, il est aussi question d'humanité, de bien et de mal, de secrets, de traumatismes, de refoulement, de reconstruction, de redemption, de pardon... mais voilà, malgré une empathie inévitable et toute cette rationalisation, je ne peux pas dire que j'ai aimé ce livre. 
La façon dont le lecteur est mis en position de témoin un peu voyeur m'a génée ; impossible de me laisser entraîner par les émotions et le cheminement menant à l'apaisement partagé par cette auteure que je ne connaissais pas ... Et même un vrai soulagement de tourner la dernière page puis de boucler cette chronique afin de ne plus y revenir. 
Comme un rendez-vous raté avec Monica Sabolo !

Titre : La vie clandestine
Auteur : Monica Sabolo
Première édition : 2022

lundi 27 février 2023

The Joy and Light Bus Company de Alexander McCall Smith

 
Vingt-deuxième rendez-vous à Gaborone, capitale du Botswana, avec Mma Ramotswe et sa célèbre agence de détective, la "Number One Ladies' Detective Agency"

Dans ce nouvel opus dont ne peuvent que se délecter tous les aficionado dont je fais partie, nous retrouvons les personnages centraux de la série avec une attention plus particulière portée sur M. J. L. B. Matekoni, mari de la détective, propriétaire-garagiste de Tlokweng Speedy Motors. Au cours d'un séminaire organisé par la chambre de commerce pour les entrepreneurs soucieux de développer leurs affaires, celui-ci retrouve T. K. Molefi, un ancien camarade d'école perdu de vue depuis bien longtemps, qui lui propose de s'associer afin de créer une nouvelle compagnie de bus. Un projet qui l'enthousiasme mais nécessitant un emprunt auprès de la banque, conditionné à une hypothèque sur le garage et ses annexes-dont les bureaux de l'agence de détective. Mma Ramotswe n'en dort plus et s'en ouvre à son amie Mma Potowski -la directrice de l'orphelinat- puis à sa collègue Mma Makutsi qui pensent comme elle : il serait très imprudent et bien risqué de se lancer dans ce type d'investissement... Alors, il faut trouver un moyen de faire capoter l'affaire tout en ménageant les sentiments de M. J. L. B. Matekoni, une résolution bien délicate à mener. 

Dans le même temps, l'agence se voit confier une mission qui va créer un cas de conscience à nos détectives. Leur nouveau client soupçonne l'infirmière qui s'occupe depuis plus de dix ans de son père âgé d'avoir manipulé le vieil homme pour hériter de sa maison. S'agit-il d'un abus de faiblesse ou d'un vrai geste de reconnaissance ? Est-ce une enquête mandatée avec sincérité ou par cupidité et comment la traiter avec probité ? 
 
Et puis, s'ajoute encore le trouble de Mma Ramotswe affectée par l'histoire d'une nouvelle pupille accueillie à l'orphelinat de Mme Potowski. C'est une petite victime d'esclavagisme moderne qui a échappé à une famille richissime et influente de la capitale agissant en toute impunité. S'il est difficile de prouver leurs malversations, peut-être y a-t-il tout de même moyen de trouver une faille qui permettrait de sauver deux autres enfants vulnérables que l'on sait tombés entre leurs griffes ?
 
Le roman ne serait bien sûr pas complet sans une apparition de Violet Sepotho, une rencontre avec Mma Ramotswe et Mma Potowski au supermarché au cours de laquelle la jeune femme qui ne manque ni d'aplomb ni de culot laissera les deux amies bien embarassées...

On peut être sûr qu'à la fin "tout est bien qui finit bien" dans cette série feel-good un peu simpliste et sans aucune prétention, pleine de bons sentiments et d'un bon sens d'un autre âge dans lequel ne manque portant pas de pointer une certaine modernité. Certains y verront même une touche de philosophie avec des sujets abordés touchant à la condition masculine, au temps qui passe, à la vie, à la conscience, etc.
Une p'tite lecture récréative pour retrouver de bons vieux amis, certains un peu obtus mais avec le cœur sur la main  ! 
22... Et je ne m'en lasse toujours pas...

Titre original : The Joy and Light Bus Company
Pas (encore) de traduction française
#22 de la série No1 Ladies' Detective Agency
Auteur : Alexander McCall Smith
Première édition : 2021

mercredi 15 février 2023

À ceux qui sont partis, à ceux qui sont restés de Parinoush Saniee

 
Cela fait trente ans que la révolution iranienne les a séparés et qu'ils ne se sont pas revus. Le temps des retrouvailles et des vacances est venu pour la famille Yousefi réunie autour de Mère, pour dix jours, sur une île turque, dans une grande maison louée pour l'occasion. La fratrie qui se retrouve comprend trois fils et deux filles, avec leurs conjoints, et la plupart des petits-enfants de Mère dont Dokhi, la petite-fille orpheline qu'elle éleve.
Du côté de "ceux qui sont restés" et qui n'ont jamais quitté l'Iran, Mohsen et Miryam, Mère et Dokhi. 
Du côté de "ceux qui sont partis", Mohammad venu des États-Unis, Mehdi de Suède et Mahnaz de France. 
 
La joie de se revoir et le partage des souvenirs rythment les premières heures et le début du séjour mais rapidement les tensions émergent parce que l'amertume, la jalousie et les non-dits ne sont pas loin mais que chacun tient à préserver Mère en évitant les sujets qui fâchent. Pourtant l'évitement est malsain et pour trouver l'apaisement en recréant des liens durables il va falloir affronter la vérité et crever les abcès, une démarche indispensable quand les images fantasmées par les uns sur les autres cachent de toutes autres réalités souvent bien douloureuses.
Pour ceux qui sont partis, il va falloir comprendre que "la chance de ceux qui sont restés" ne l'est que par rapport à un Iran qui n'existe plus, suspendu dans le temps et figé par les souvenirs, en oubliant que des transformations et des événements ont eu lieu sans eux, que ce soit sur le plan familial ou sociétal, les parents qui vieillissent, le poids de la politique qui s'immisce partout, le curseur de la position et de l'aisance familiale qui bouge, etc. 
Pour ceux qui sont restés, les" étrangers" ont eu la chance qui ne leur a pas été offerte, celle de la facilité et de "privilégiées" vivant dans des "pays de cocagne" sans même imaginer les difficultés qui ont dû être traversées en termes financiers, de renoncements, d'adaptation et d'intégration. 

Et puis il y aussi la nouvelle génération qui cristalise les espoirs et les tensions avec à son centre Dokhi, la fille d'Habib, disparu tragiquement, habitée par des cauchemars récurrents, préservée d'une histoire qu'elle ne connaît pas alors qu'elle voudrait tellement connaître la vérité sur ses parents.
 
Un huis-clos familial poignant sous forme de roman chorale pour faire tourner les points de vues, tous légitimes et compréhensibles tant que les zones d'ombres qui leur échappent ne sont pas explorées. Il nous fait plonger au cœur d'une famille meurtrie par l'histoire qui tente de raccommoder sa trame abîmée par la séparation dans l'espace et le temps. Tout y passe, les réussites comme les échecs, les épreuves, la souffrance, la jalousie, l'amertume et les rancœurs, la politique, les choix, les failles, les regrets et les espoirs. Et quand les masques tombent et que les secrets les plus profonds sont enfin révélés à l'issu d'une véritable thérapie familiale, la vérité que l'on croyait ne jamais pouvoir connaître finit par se dessiner pour laisser finalement place à l'essentiel.

Du même auteur, j'avais déjà beaucoup aimé Le voile de Téhéran ; avec ce roman, même régal tant sur le plan de l'écriture que celui de la trame traitée avec beaucoup de justesse. Si on perçoit l'histoire contemporaine de l'Iran en l'arrière plan, plus comme déclencheur que comme sujet même si elle reste toujours là, on reste avant tout sur une histoire de famille avec des personnages féminins centraux ; un récit basé sur des éléments finement observés et rendus, à valeur universelle qui fait écho à d'autres lectures et même à ma propre expérience d'expatriée sur les tensions qui peuvent naître de l'ignorance entre "ceux qui partent" et "ceux qui restent". 
Une valeur sûre !
 
Du même auteur, voir aussi :

Titre : À ceux qui sont partis, à ceux qui sont restés 
Auteur : Parinoush Saniee
Première édition : 2017

vendredi 10 février 2023

Flagrant déni de Hélène Machelon

Un soir au début de l'été, Juliette, 17 ans, est saisie de violents maux de ventre. Alertée, Agnès, sa mère, pense à une appendicite et la conduit en urgence à l'hôpital mais là, c'est le choc : Juliette croyait qu'elle allait mourir, elle est en train de donner la vie. 
Aucun signe de grossesse chez cette nageuse sportive de 48 kilos, des règles, un ventre plat, personne n'a rien vu venir ; un bébé qui n'était pas attendu arrive sans prévenir et par effraction, par césarienne, il s'impose comme un intru, c'est l'"Autre", innommable, et Juliette n'en veut pas. 
À la maternité, Juliette rejette l'aide de la psychologue qui lui est proposée mais avant de partir, elle est informée de ses droits, notamment du temps de réflexion que la loi lui octroie avant que l'abandon du bébé ne soit définitif. 
 
Ce que veut Juliette c'est juste rentrer chez elle et reprendre le fil de sa vie là où elle l'avait laissée mais l'insouciance de la jeune bachelière brillante prête à gagner son indépendance d'étudiante à la rentrée n'est plus tout à fait de mise quand le corps est meurtri et que l'esprit sans repos s'égare parfois jusqu'aux rivages de la folie. Nous voici plongés dans un véritable tourbillon émotionnel avec Juliette qui, comme la chenille, va d'abord s'isoler du monde avant de pouvoir déployer ses ailes ; les petits tracas de l'adolescente encore en construction deviennent bien puérils, ses certitudes volent en éclats, et il lui faut griller les étapes pour mûrir et passer directement à la case adulte.
Sa famille l'entoure de sa présence - Agnès, Rafaël son père, Chloé sa sœur cadette -, renvoyée à ses propres fractures, mais lui laisse de l'espace car c'est à Juliette qu'il revient de prendre ses décisions, seule, et elle doit le faire dans un temps contraint, celui que lui donne la loi, celui de l'été...
 
Hélène Machelon nous parachute au cœur de la famille Conti pour nous faire découvrir, en l'illustrant, le douloureux sujet du déni de grossesse. Une réalité dont la presse se fait régulièrement l'écho mais qui reste difficile à appréhender parce qu'elle touche de façon très personnelle certaines femmes à un moment de leur vie. Avec l'histoire de Juliette, la question  prend corps, devient humaine, tangible.
 
Un récit puissant et réaliste, sans angélisme ni jugement, traité avec justesse et sensibilité. Un roman magnifiquement écrit qui, pour moi, fera référence et me donne envie de lire d'autres livres de cette auteure.

Titre : Flagrant déni
Auteur : Hélène Machelon
Première édition : 2021

lundi 28 mars 2022

Dernier rapport sur les miracles à Little No Horse / The Last Report on the Miracles at Little No Horse de Louise Erdrich

 
En 1996, le père Damien est un très vieil homme, témoin privilégié de la vie de la paroisse de Little No Horse dans laquelle il a été affecté au début du 20ème siècle au cœur d'une réserve indienne Ojibwé du Dakota du Nord. La correspondance qu'il adresse depuis des décennies à ses supérieurs - jusqu'au Pape, est restée jusque là lettre morte. Mais un beau matin, il voit débarquer le père Jude chargé d'enquêter sur la vie de sœur Léopolda, en préalable à une éventuelle procédure de béatification. Entre présent et passé, certains secrets soigneusement gardés et verrouillés au fond de la mémoire et d'autres partagés au cours d'interviews enregistrées (le lecteur, complice, ayant accès à certaines informations que le père Jude n'aura jamais), c'est presque un siècle d'une chronique individuelle et paroissiale qui nous est livrée ...
 
Un "pitch" relativement simple pour un scénario qui ne l'est absolument pas, surprenant et alambiqué à souhait par une Louise Erdrich qui finit de me convaincre de ses qualités de conteuse exceptionnelle même si je n'en doutais plus vraiment après la lecture de La malédiction des colombes / Plague of Doves et Dans le silence du vent / The Roundhouse. Cette fois, dès le départ, le lecteur est mis dans la confidence et connaît le secret du père Damien, un secret qu'il arrivera à garder envers et contre tout et expliquant une sensibilité, une tolérance, une perception et un regard si particulier porté sur le monde.
 
Cet étonnant père Damien est d'abord un être humain fait de chair et de sang, un imposteur, la victime consentante d'un chantage, un acteur défini par l'ambiguïté de son histoire personnelle peu conventionnelle dans laquelle interviennent un braqueur de banque et des inondations, une passion dévorante de la musique et des livres, des amours on ne peut plus charnels, une amitié sans faille avec le plus païen de ses ouailles, etc.
Le père est aussi un témoin de la vie dans la réserve où les épreuves s'enchaînent, conditions de vie précaires, famines, épidémies, morts, abandons, crime impuni, trafic des terres, dans une ambiance de rivalité de clans entre les Nanapush, les Morrissey, les Kashpaw, les Puyat, les Lazare. 
Et puis il y a aussi toute la dimension spirituelle du personnage qui vit sa foi confronté à des phénomènes touchants à l'extraordinaire, aux croyances indigènes, aux esprits, aux rêves, à la magie et à la possession. Un père qui se pose des questions sur la conversion, la conscience, la confession et l'absolution, la foi, la place de l'Église, etc.
 
Un roman baroque, improbable et très riche, offrant matière à réflexion sur beaucoup de sujets touchant à l'humanité, aux cultures et aux traditions, aux rapports hommes-femmes, à la spiritualité, sans pour autant tomber dans le piège de l'angélisme d'un côté ou de l'autre. Un livre qui continue à trotter dans mon esprit une fois ses pages refermées, un de ses ouvrages subtilement forts qui laissent discrètement mais profondément leur trace.
 
Du même auteur, voir aussi :

Titre français : Dernier rapport sur les miracles à Little No Horse
Titre original : The Last Report on the Miracles at Little No Horse
Auteur : Louise Erdrich
Première édition : 2001

jeudi 24 mars 2022

Dans le silence du vent / The Round House de Louise Erdrich

États-Unis / Dakota du Nord - Été 1988.
Pour Joe, 13 ans, l'agression et le viol de sa mère marquent la perte de l'innocence et le début d'un été initiatique au cours duquel il va être confronté aux questions du droit et de la justice particulièrement complexes lorsque l'on vit dans une réserve indienne.
 
Dans ce roman, Louise Erdrich nous fait pénétrer dans un univers très proche de celui que j'avais découvert dans La malédiction des colombes / The Plague of Doves avec un cadre similaire - celui d'une réserve indienne du Dakota du nord - et des personnages que l'on semble retrouver - la tante, le grand-père, le juge tribal, le curé, etc. L'histoire est toutefois très différente. 
Le shéma narratif suit la chronologie des évènements de cet été tragique en nous permettant de suivre les bouleversements et les agissements de Joe, narrateur adulte devenu avocat qui revient sur cette période fondatrice de son adolescence. 
Il y a d'abord le choc, l'incompréhension et le deuil d'un cocon familial qui n'existe plus quand la mère s'isole du monde et se mure dans le silence. Il y a ensuite l'espoir d'agir avec son père, juge tribal avec lequel il reprend l'ensemble des dossiers de la réserve à la recherche d'indices ; un exercice qui s'avère finalement source de désillusions et de déception lorsque l'adolescent comprend la "futilité" des affaires jugées et les principes du "mille feuille" constitué des différentes juridictions traitant des affaires indiennes, compléxité et injustice garanties. Il y a la révolte lorsque le coupable est retrouvé et arrêté puis libéré pour des questions de technicalité. Il y a aussi l'amitié et le désir d'action du garçon qui va mener sa propre enquête avec ses copains pendant leurs vacances d'été, en parcourant à vélo tous les coins de la réserve à la recherche d'explications. Dans ce contexte sociologique particulier, ces jeunes personnages pas tout à fait sortis de l'enfance vont faire l'expérience du monde des adultes, une mise à l'épreuve leur faisant toucher une large palette de sentiments avec, à la clé, des décisions difficiles et irréversibles. Reposant sur les épaule d'un personnage de Joe très attachant, une trame plutôt "lourde" mais pas pour autant empoisonnée ni exempte de légèreté et de joies, oscillant entre colère, peur, culpabilité, impuissance largement contrebalancées par l'amitié, l'amour, l'insouciance, la solidarité ...
 
Un récit encore une fois admirablement construit, un fil tiré après l'autre jusqu'à ce que l'image d'ensemble prenne clairement forme ... pas tout à fait celle qu'on attendait.
Louise Erdrich montre une maîtrise parfaite du fond et de la forme qu'elle met au service de sa communauté pour lui rendre humanité et dénoncer les fléaux qui la frappe dans l'indifférence générale : ici, les violences et viols des "indigènes" qui restent monnaie courante, l'impunité de ceux qui commettent ces crimes et la complexité d'un système judiciaire infantilisant dans lequel la notion de justice semble bien diffuse. CQFD. Puissant et révoltant ! 

Du même auteur, voir aussi :

Titre français : Dans le silence du vent
Titre anglais : The Round House
Auteur : Louise Erdrich
Première édition : 2012

dimanche 20 mars 2022

Les pingouins n'ont jamais froid / Penguin Lost de Andreï Kourkov / Andrey Kurkov

 
À la fin de Le Pingouin / Death and the Penguin, Victor avait pris la place de son pingouin Micha pour fuir Kiev et s'était envolé pour l'Antarctique ; c'est là où nous le retrouvons. Victor y fait la connaissance d'un russe mourant s'y cachant lui aussi, qui lui donne son passeport, une carte de crédit et une lettre à remettre à sa femme à Moscou, autrement dit, les moyens de rentrer en Europe et une mission. Après plusieurs mois d'absence, Victor peut ainsi rentrer incognito en Ukraine où il veut d'abord retrouver la trace de son pingouin .... le début de nouvelles aventures rocambolesques qui vont l'amener à travailler à la campagne électorale d'un malfrat de Kiev, puis à Moscou avant de s'échiner comme "esclave" en Tchétchénie.
 
En Ukraine, on retrouve un certain nombre des personnages du cercle précédemment constitué autour de Victor avec Sonia sa fille adoptive, Nina, la nounou, Liocha l'ancien organisateur de funérailles en fauteuil depuis l'explosion d'un de ses cercueils, désormais barman dans un café pour handicapés et capitaine d'une équipe de bras de fer, son rédacteur en chef mort et rescucité sans oublier, bien sûr, Micha le pingouin qui reste constamment au cœur de l'intrigue, son animal de compagnie qu'il faut retrouver et sauver. 
Victor apparaît plus comme un anti-héros ballotté par les événements qu'un héro, un monsieur "lambda" impuissant, plutôt apathique et passif lorsqu'il est entraîné par un flux qui le dépasse mais au milieu duquel il essaye tout de même de surnager en tentant de préserver sa conscience, sa boussole.
 
Un petit roman doux-amer, sans concessions, rempli de dérision et d'humour noir qui nous transporte en Absurdie, à l'ère post-soviétique de la fin des années 1990, avec ses violences, ses arrangements, sa fascination pour la force et le pouvoir, ses drôles de trafics. Le portrait acerbe d'une société profondément corrompue dans laquelle les hommes n'ont pourtant pas totalement perdu leur part d'humanité, jouant constamment sur le fil du rasoir entre espoir et désespoir, où rien n'est jamais tout noir ou tout blanc. 
 
Au regard d'une actualité et d'évènements portés par ceux qui rêvent au retour de la grandeur de l'empire soviétique, une fable mordante qui interpelle. 
À méditer  !

Du même auteur, voir aussi :

Titre français : Les pingouins n'ont jamais froid
Titre anglais : Penguin Lost
Auteur : Andreï Kourkov (Andrey Kurkov)
Première édition :

jeudi 17 mars 2022

Regardez-nous danser (Le pays des autres 2) de Leïla Slimani

Entre Maroc et Alsace, suite de la saga familiale commencée dans Le pays des autres et retrouvailles avec Mathilde et Amine, Aïcha, Sélim, Selma, Omar auxquels viennent s'ajouter de nouveaux personnages comme Medhi, étudiant idéaliste puis fonctionnaire réaliste, futur mari d'Aïcha. L'histoire reprend au début des années 1960 et se poursuit jusqu'au début des années 1970 ; le Maroc est indépendant et oscille entre traditions et désir de modernité, espoirs et répression, sous la houlette d'un Hassan II autoritaire. Un récit qui mèle habilement les destins individuels aux aspects historico-politico-sociologiques plus larges du Maroc de l'époque.
 
Les années de vaches maigres sont derrière Mathilde et Amine qui se sont embourgeoisés. Toujours brillante élève Aïcha fait des études de médecine à Strasbourg tout en gardant ses racines au Maroc ; l'enfant timide s'ouvre à peine au monde et reste une jeune femme studieuse et réservée. Son frère Sélim termine ses années lycée où il est un sportif performant peu intéressé par les aspects scolaires, il rate plusieurs fois son bac et s'entend mal avec son père qui perd patience ; il finit par fuguer pour se fondre au sein de la communauté hippie d'Essaouira. Selma et Omar, la sœur et le frère d'Amine suivent aussi leurs chemins qui offrent chacun un éclairage sur une société marocaine à plusieurs vitesses, celle des privilégiés et celle des bidonvilles que l'on cache derrière de grands murs pour ne pas les voir.

Un bon roman agréable à lire, plaisant et prenant ; j'avais dévoré le premier volume et me suis plongée avec régal dans ce deuxième opus d'une trilogie dont j'attends maintenant l'épilogue. Un choix de publication presque en "feuilleton", en trois tranches plutôt qu'en "pavé" pour couvrir trois périodes et changer la perspective générationnelle. 

Du même auteur, voir aussi :

Titre : Regardez-vous danser (Le pays des autres vol. 2)
Auteur : Leïla Slimani
Première édition : 2022

mercredi 9 mars 2022

La belle de Jérusalem / The Beauty Queen of Jerusalem de Sarit Yishai-Levi

 
À Jérusalem, Gabriela est encore enfant lorsqu'elle recueille les confidences de sa grand-mère Rosa et découvre la "malédiction" des femmes de la famille Ermoza mariées à des hommes qui ne les aiment pas : en son temps, Raphaël, l'arrière-grand-père, avait renoncé à une belle Ashkenaze inacceptable au sein de sa communauté Sépharade espagnole et il s'était résigné à un mariage de raison avec Merkada. À son tour, leur fils modèle Gabriel vit ses amours contrariés, l'origine d'une "faute" impardonable que Merkada lui fit payer en le mariant à Rosa, pauvre orpheline employée à faire le ménage au service des anglais ; un couple triste cohabitant sans amour pour élever ses trois filles dont l'aînée, Luna, est la prunelle des yeux de Gabriel et le cauchemar de sa mère Rosa. "Beauté de Jérusalem", sûre d'elle, Luna croit pouvoir échapper à la malédiction familiale en épousant le prince charmant auquel elle fini par succomber. .. mais à nouveau, c'est une union malheureuse au cœur de laquelle Gabriela voit le jour : la malédiction l'affligera-t-elle à son tour  ?
 
Les personnages ploient sous les non-dits et les conventions sociales sources d'aigreurs, de désillusions, de tensions et de tristesse avec parfois quelques joies et des compensations parce que la vie suit son cours et que chacun s'adapte ou résiste à sa manière. Résignation, acceptation, rejet de la maternité ... "plombée" sur quatre générations par ses ménages sans amour et ses tensions mères-filles insupportables opposées à l'amour inconditionnel des pères, la saga de cette famille de commerçants du grand marché de Jérusalem nous fait découvrir le quotidien de cette ville à travers tout le 20 ème siècle en dessinant une formidable fresque historique et sociologique. Une façon de vivre l'histoire contemporaine d'Israël "de l'intérieur", du point de vue d'une famille juive, de l'époque où elle était encore sous contrôle Ottoman jusqu'à nos jours, en passant par la période sous mandat anglais, la guerre, les milices, les années fastes, les années maigres, les émigrants et les immigrants, les communautés qui se côtoient mais ne se mélangent pas avec aussi l'atmosphère si différente de Jérusalem éternelle et de Tel Aviv la festive ...
 
Un roman qui n'a rien d'un conte de fées et sur lequel on pourrait longuement débattre quant aux excès, aux disfonctionnements et à la psychologie des personnages de la famille Ermoza... Et pourtant j'ai aimé la rencontre avec les individus de cette famille qui se dévoilent au fil des pages avec leurs personnalités, leurs désirs, leurs failles, leur humanité pour finir de révéler la réalité occultée derrière les apparences. Un roman douloureux comme la naissance d'Israël montrant finalement que ni la beauté, ni la richesse, ni la sagesse ne peuvent garantir la paix et l'amour dont chacun à besoin pour grandir et nourrir sa part d'humanité. ❤️

Titre français : La belle de Jérusalem 
Titre anglais : The Beauty Queen of Jerusalem
Auteur : Sarit Yishai-Levi
Première édition : 2020

dimanche 6 mars 2022

Le pingouin / Death and the Penguin d'AndreÏ Kourkov / Andrey Kurkov


À Kiev, Victor vit seul avec son pingouin Micha adopté un an auparavant auprès du zoo qui se débarassait alors de pensionnaires dont il ne pouvait plus s'occuper. Victor est journaliste/écrivain sans emploi jusqu'à ce qu'il soit embauché pour rédiger des "petites croix", des nécrologies sans concession de personnes connues, prêtes à publication - sous pseudonyme - par le journal qui le recrute. Au début, Victor dispose de pas mal de liberté et l'exercice est assez amusant avec juste une pointe de frustration, celle de ne pas se voir immédiatement publié puisque les personnes sont vivantes. Recommandé par son rédacteur en chef, il est contacté par Micha (pas le pingouin) qui lui commande une nécrologie pour l'un de ses amis malade. Peu après, l'un de ses premiers articles est publié mais sa fierté va rapidement faire place à l'inquiétude lorsque les publications se multiplient. Dans le même temps, une succession de personnages hauts en couleur vont progressivement entrer dans sa vie et celle de Micha (le pingouin) : Sergeï, le policier animal-sitter, Pidpaly, le vieux "pingouinologue", Sonia, une petite fille qui va se retrouver sous sa garde, Nina, la "nounou" qu'il embauche et qui s'installe. 

Un petit roman tragi-comique qui sous couvert d'un étonnant voyage en absurdie dénonce le monde gris, corrompu et sans perspectives d'une société post-soviétique. Toutes ces "petites croix" mettent en branlent un terrible engrenage pour Victor mais l'air de rien, permettent de pointer les taches des pommes avariées qui empoisonnent la société, les hommes d'affaires verreux, les politiques, les militaires, les mafieux, les intellectuels, leurs faiblesses et leurs travers, le système de santé déficient, les trafic d'organes et autres en tous genres, etc.
Des personnages tristes, sans amour et sans perspectives, qui unissent leurs solitudes et cohabitent dans un monde dont la règle d'or de la survie est "obéir et ne jamais poser de question"... mais même en baissant la tête, personne n'est sûr de ne pas être emporté à un moment ou un autre. D'ailleurs, dans cet univers, même Micha, l'"animal de compagnie" si loin de sa banquise, est non seulement neurasthénique mais aussi un pion "en location" bientôt "sous protection" parce qu'il apporte la touche de "classe" indispensable aux enterrements VIP. 

Avec ce premier livre qui l'a rendu célèbre, c'est poussée par une actualité profondément dérangeante que j'ai décidé de franchir le pas et choisi d'enfin découvrir l'univers d'Andreï Kourkov, auteur emblématique de l'Ukraine autour duquel je tournais depuis longtemps (Un auteur né en Russie où ses publications sont interdites). Au final, un livre aigre-doux, plein de dérision, de fantaisie et d'humour noir pour dénoncer les travers hérités de l'époque soviétique et le poids d'une société verrouillée au début des années 1990, un univers particulièrement lourd laissant pourtant un goût de "revenez-y"... et j'y reviendrai !

Titre français : Le pingouin
Titre anglais : Death and the Penguin
Auteur : Andreï Kourkov (Andrey Kurkov) 
Première édition : 1996

jeudi 3 mars 2022

Un livre de martyrs américains / A Book of American Martyrs de Joyce Carol Oates


Etats-Unis.
Le matin du 2 novembre 1999, sur le parking d'une clinique pour femmes de l'Ohio où sont pratiqués des avortements, Luther Dunphy abat le docteur Augustus Voorhees et son garde du corps. 
Pour Luther Dunphy, "soldat de Dieu", il ne s'agit pas d'un meurtre même s'il sait devoir comparaitre devant la justice de son pays qui qualifie son acte comme tel. Rien ne laissait présager du geste de ce père de quatre enfants, ouvrier du bâtiment, fervent croyant : ce n'est pas un illuminé, juste un être discret qui a agit seul, habité par ce qu'il croit être une mission divine pour la sauvegarde de vies innocentes. Alors, meurtrier ou martyr ? 
De son côté, le Dr Augustus Voorhees était un médecin dévoué et engagé, ardent militant de la cause des femmes et de leur droit à disposer librement de leur corps. C'était aussi un père de trois enfants, un garçon et deux filles dont la dernière a été adoptée en Chine. Martyr ou démon ?
Dans cette histoire dans laquelle non seulement les protagonistes mais aussi tous leurs proches se retrouvent aspirés où est le bien ? où est le mal ? Et qui sont finalement les véritables martyrs ? 
Ce roman nous fait d'abord découvrir la vie de chacun des deux hommes, le procès et les passions qui entourent la question de l'avortement aux États-Unis. Il aborde ensuite les conséquences familiales pour les épouses et les enfants avec une attention particulière aux deux filles aînées dont l'une devient boxeuse professionnelle et l'autre étudiante obnubilée par l'histoire de son père dont elle fait son sujet de thèse.
 
En changeant les points de vue, l'auteur ne cherche pas à nous faire prendre position mais à nous fait comprendre les motivations, les raisonnements, les ressorts psychologiques et les mécannismes qui conduisent chacun des personnages à agir comme il le fait dans une Amérique voilée d'obscurantisme. Une approche plutôt objective et réaliste au cœur d'un sujet complexe qui permet d'aborder beaucoup de choses, les rapports familiaux, l'éducation, le deuil, les questions sociales, le poids des traumatismes, l'ambiguïté des messages des églises, la question des sujets qui divisent la société, l'intolérance, etc. Ni tout blanc ni tout noir, rien n'est simple.
 
Un livre qui montre l'effet domino d'un acte de départ isolé, hyper violent, engendrant violence et souffrances, interrogations et incompréhensions, la chronique d'une société américaine de province loin du glamour Hollywoodien et des lumières des grandes villes de l'est. C'est un monde fracturé qui se nourrit de ses obsessions, où les communauté se côtoient sans se parler ni se comprendre. Il y a une espèce d'effet miroir entre les deux familles soumises au regard des autres, la notion que l' "enfant de" prend le dessus sur l'individu même si le temps fini par faire son affaire d'une célébrité involontaire bien difficile à porter. C'est dur et lourd même si la conclusion apporte une toute petite touche d'espoir et un peu d'apaisement.
 
Habilement construit et donnant matière à réflexion, ce livre marquant me fait découvrir une auteure américaine multi-primée que je ne connaissais pas auprès de laquelle je reviendrai sans doute, sa large bibliographie recelant plusieurs dizaines d'ouvrages.
 
Titre français : Un livre de martyrs américains
Titre anglais : A Book of American Martyrs 
Auteur : Joyce Carol Oates
Première édition : 2017

samedi 29 janvier 2022

Régression de Fabrice Papillon


Sous les falaises de Bonifacio, les gendarmes découvrent une scène de crime particulièrement morbide, semblant suivre une mise en scène ritualistique avec des traces de cannibalisme. Le capitaine de gendarmerie Vannina Aquaviva est chargé de l'enquête mais elle va devoir travailler avec les services de la police représentés par le commandant Brunier, ancien de la PJ du 36 quai des orfèvres, promu et envoyé "attendre la retraite" en Corse après sa dernière enquête au cours de laquelle il a vu mourir sa fille (voir le dernier Hyver du même auteur). Celui-ci associe très vite la scène du crime avec le site préhistorique de Filitosa situé à 80 km de Bonifacio où le cœur de la victime est retrouvée au creux d'un arbre millénaire, à proximité de stèles gravées de signes mystérieux et d'une fosse remplie de carcasses de béliers. Outre l'aspect anthropologique et les luttes d'influence des services chargés de l'enquête (auxquels s'ajouteront les services secrets !), l'affaire prend une tournure internationale lorsque des scènes similaires sont découvertes en Espagne et en Angleterre à proximité d'autres sites préhistoriques (Sarragosse et site de Atapuerca de l'homo Antecessor / Stonehenge) .

Parallèlement à l'enquête qui nous fait voyager et découvrir les derniers développements des sciences, des biotechnologies et des mystères de l'ADN, le thriller déroule un fil rouge à travers les siècles, de la préhistoire à nos jours, partant de la (quasi) annihilation de néandertal par sapiens et mettant dos à dos "la race de fer dominante des hommes vils et jaloux" à "la race d'or des hommes nobles et vertueux". Au travers de plusieurs "passages de relais", de grands personnages et des récits mythiques seront ainsi mis en valeur : il sera question d'Atlantes, d'Homère et des récits de son Illiade et son Odyssée, de Socrate et Platon, de Yeshoua (Jésus) et de Ponce Pilate, d'une rencontre à Rome entre Michel-Ange et Rabelais et puis plus tard à Paris, d'une opposition à l'académie des sciences entre Cuvier et Saint-Hilaire et Lamarck anciens élèves de Buffon avant un détour par Weimar chez un Nietzsche vieillissant manipulé par sa sœur qui laissera l'héritage de son frère aux nazis. Un habile mélange d'éléments historiques, sociologiques, littéraires, scientifiques et mythiques revisités pour servir l'intrigue du roman.
 
L'apparition d'êtres velus monumentaux apparentés au Yéti, à la Vénus Hottentot, aux hyperboréens de Thulé et la mystérieuse "régression" de certains personnages ajoutent une dimension fantastique à ce thriller très documenté et pour le moins ébouriffant. 
La conclusion ne va pas forcément où on l'attend, surfant sur les grandes questions liées à l'évolution climatique de la planète mais une choses est sûre, comme à la lecture du dernier Hyver, je ne me suis pas ennuyée et j'ai beaucoup appris. 
Souvent intriguée et la curiosité aiguisées, le livre m'a amenée à faire pas mal de recherches complémentaires absolument passionnantes remettant  en cause des théories apprises à l'école, notamment celle de l'évolution de l'homme dont la représentation linéaire n'est plus vraiment de mise remplacée par l'approche "en buisson". 
 
Passionnant !
 
Du même auteur, voir aussi :

Titre : Régression
Auteur : Fabrice Papillon
Première édition :

lundi 20 décembre 2021

La maison allemande / The German House de Annette Hess

Début années 1960 - Francfort.
Eva vit au dessus du restaurant familial "La Maison Allemande", avec ses parents Ludwig et Édith, sa sœur Annegret, boulimique, infirmière dans une maternité, son petit frère Stefan et leur chien. Un peu avant Noël, Eva leur présente Jürgen dont elle espère la demande en mariage, un ancien séminariste aisé qui dirige l'entreprise de vente par catalogue développée par un père désormais atteint de sénilité, ancien prisonnier politique détenu et torturé par les nazis pour ses engagements communistes, et dont la mère est décédée sous les bombardements à la fin de la guerre alors qu'il avait été envoyé à la campagne.
Le jour des présentations, Eva, qui est interprète de polonais, est sollicitée en urgence pour traduire un témoignage dans le cadre de la préparation d'un procès qui s'ouvrira bientôt sur des crimes commis en Pologne par d'anciens SS, un sujet dont la jeune femme n'a jamais entendu parlé. Mais quand on lui propose d'assurer l'interprétariat pendant toute la durée du procès, aussi bien sa famille que Jürgen tentent de l'en dissuader. Troublée, cette mise sous pression l'incite plutôt à accepter et la voilà placée au cœur d'un grand procès historique. Elle découvre au travers des témoignages qu'elle traduit les atrocités perpétrées à Auschwitz, vite écœurée de l'attitude des accusés qui nient toute responsabilité et se présentent comme des gens honnêtes et respectables. Un procès qui fait controverse et divise plus de quinze ans après la fin de la guerre dans une Allemagne qui veut oublier et aller de l'avant, écartelée entre déni et devoir de mémoire alors que chacun doit se battre individuellement avec ses propres fantômes.
 
Un roman qui dresse un panorama intéressant et peu traité de la société allemande post-seconde guerre mondiale, ébranlée par les vagues d'une histoire que chacun tente pourtant d'oublier et d'occulter. Beaucoup de choses sont abordées : la culpabilité, la justice, la façon dont s'imbriquent la petite et la grande histoire, la place de l'individu par rapport aux événements, la mémoire, la transmission, le poids du silence et des secrets qui cherchent toujours un exutoire pour émerger. Percent également des questions de société, notamment sur le rapport des hommes et des femmes, entre un Jürgen traditionaliste et une Eva plus progressiste et ouverte. Et puis c'est une histoire de famille avec des personnages complexes, une sœur plutôt perturbée, des parents sympathiques mais sur lesquels Eva va finir par se poser des questions : quelle rôle ont-ils joué pendant la guerre et pourquoi n'ont-ils rien fait ou dit ? Autant de questions qu'il est bien difficile de juger hors contexte.  
 
Un bon moment de lecture centré sur le personnage d'Eva, combinant habilement histoire personnelle, événements historiques et questions de société.
 
Titre français : La maison allemande
Titre anglais : The German House
Auteur : Annette Hess
Première édition : 2018

mercredi 15 décembre 2021

État de terreur / State of Terror de Hillary Rodham Clinton et Louise Penny

Aux États-Unis, une nouvelle administration reprend les rênes du pays après quatre années d'une présidence désastreuse menée par le président Dunn retiré à Palm Beach. 
Doug Williams est le nouvel occupant de la maison blanche et son secrétaire d'État en charge des affaires étrangères, Ellen Adams. Une nomination étonnante compte tenu du passif entre les deux personnages, sans doute pas exempte d'arrière-pensées entachées du désir de revanche. En effet, accompagnée de Betsy, son amie de toujours propulsée au poste de conseiller personnel, Ellen Adam revient de sa première visite en Corée du Sud, un fiasco pour une mission qui aurait dû rouler sur du velours. Ellen, magnat de la presse qui avait fait campagne contre la candidature de Williams a abandonné le contrôle de son empire à sa fille Katherine et comprend que le terrain sur lequel elle avance désormais risque d'être miné. 

Mais ces querelles de clôchers sont bien mineures lorsque l'Europe est secouée par une série d'attentats non revendiqués, l'explosion de bus à Londres, Paris et Francfort. Que signifient ces attentats ? Les États-Unis sont-ils menacés ? Où est, et que concocte Bashir Shah le redoutable trafiquant d'armes ? Et si la menace était plus proche qu'on ne le croit, cachée au cœur même des plus hautes sphères de l'État ? À qui faire confiance ?
 
Voilà Ellen lancée dans une course contre la montre, de Washington à Francfort, en passant par Oman, l'Iran, le Pakistan et Moscou ; le danger est partout et avance dans l'ombre des trafiquants, des terroristes, des mafias et des conspirationistes ; c'est un jeu du chat et de la souris dans lequel sont entraînés tous les proches d'Ellen, sa fille Katherine, son fils Gil et son amie Betsy.

Un thriller bien enlevé issus d'une collaboration réussie entre Hillary Rodham Clinton, l'ancienne candidate à l'élection présidentielle américaine / ancienne secrétaire d'État et Louise Penny, auteure de polars canadienne. J'ai aimé les personnages qui laissent la part belle aux femmes, les thèmes qui jouent sur des dangers bien réels de notre monde, la part de suspense et l'évolution des rapports des uns et des autres. Crédible, haletant et divertissant, tout ce qu'on demande à un bon thriller, à prendre comme tel.

Titre français : État de terreur (Édition prévue mars 2022)
Titre original :  State of Terror
Auteurs : Hillary Rodham Clinton et Louise Penny
Première édition : 2021

dimanche 12 décembre 2021

Pamela de Stéphanie des Horts


Roman biographique consacré à Pamela Harriman qui fut ambassadrice des États-Unis à Paris de 1993 jusqu'à sa mort en 1997, première femme à occuper ce poste, nommée par le président Clinton qu'elle avait contribué à faire élire ; son décès - une attaque cérébrale - sorti l'administration américaine de l'embarras causé par les poursuites entamées contre elle par les enfants de son dernier mari, le milliardaire Averell Harriman, l'accusant d'avoir détourné l'héritage de leur père à son seul profit.
 
Née en 1920, Pamela Digby a grandit dans une famille de l'aristocratie terrienne anglaise avec pour perspectives celles de son époque et de sa condition, le mariage et des enfant. Mais une fois "lancée", la jeune Pamela s'affranchit très vite des conventions et de l'ennui de son milieu car elle a bien l'intention de croquer la vie et de se frayer un chemin dans les cercles du pouvoir avec ses armes, la beauté et la dévotion des hommes qui entrent dans son lit, riches et puissants autant que faire se peut.
 
Elle épouse en premières noces Randolph Churchill, le fils de Winston, ce qui la propulse au cœur du pouvoir politique de son pays. Elle sera toujours très proche de son beau-père même après son divorce de Randolph, un homme faible, alcoolique et flambeur. Ses amants se succèdent et se comptent à la pelle, Ali Khan, Gianni Agnelli, Élie de Rothschild, Maurice Druon, Stravros Niarchos, etc. Elle a une réputation sulfureuse de femme scandaleuse et sans scrupules, d'intrigante et de putain, de courtisanne des temps modernes ou de grande amoureuse, c'est selon. Elle s'accorde à ses amants qu'elle aime plus agés qu'elle, véritable caméléon qui se fond dans leur environnement, même si pouvoir, argent et politique sont presque toujours une constante de ses innombrables conquêtes. 
Elle adopte la nationalité américaine en 1971 et se rachète une respectabilité avec ses deux mariages américains qui la laisseront deux fois veuve, le premier avec Leland Hayward (1960-1971), le second avec Averell Hariman (1971-1986).
 
Autant j'avais aimé La Panthère de Stéphanie des Horts, autant je me suis ennuyée avec Pamela, non pas que son destin soit moins significatif mais parce que j'ai souvent eu l'impression de lire un inventaire plus qu'un roman, avec de longues listes des amants, des personnes cotayées en leur compagnie et des lieux fréquentés pour lesquels j'ai passé beaucoup de temps sur google afin de pouvoir associer des visages, des images voire quelques informations complémentaires pour mieux contextualiser ; le personnage et le roman y perdent nécessairement en fluidité et en profondeur. La lecture que j'avais faite de Les cygnes de cinquième avenue / The Swans of Fifth Avenue de Mélanie Benjamin m'a toutefois aidée à naviguer et à apprécier un peu mieux la partie New Yorkaise évoquant Babe Paley, Truman Capote et des événements mondains de l'époque. Le roman fait également allusion à d'autres personnalités traitées dans les romans de Stéphanie des Horts (Jeanne Toussaint, les soeurs Livanos, Jackie Kennedy, etc.). 
Globalement, l'écriture ne m'a pas particulièrement emballée, utilisant une alternance de la 1ere et de 3eme personne dans une narration au rythme très soutenu pour dérouler une vie peut-être trop bien remplie, très mondaine et dans l'entre-soi des lieux d'influence et de pouvoir.
 
Le portrait d'une femme vivant à l'excès, négligeant son fils, aimant les hommes dans la démesure en se moquant du qu'en dira-t-on, se consolant de l'un avec l'autre tout en gardant des liens de fidélité et d'influence avec ses ex .... un destin certes peu commun mais qui m'a finalement déçue dans la façon dont il a été traité dans ce roman.

Titre : Pamela
Auteur : Stéphanie des Horts
Première édition : 2017

vendredi 10 décembre 2021

Ce qu'ils n'ont pas pu nous prendre / Between Shades of Gray de Ruta Sepetys

 
Kaunas/Lituanie, 14 juin 1941, sous la houlette du redoutable NKVD, les forces d'occupation soviétiques lancent une raffle d'épuration, arrêtant sur leur lieu de travail et/ou chez eux des familles entières appartenant à l'intelligentsia locale, intellectuels, universitaires, professeurs, avocats, médecins, journalistes, artistes, bibliothécaires, etc. C'est ainsi que Lina, 15 ans, est cueillie à son domicile avec son petit frère Jonas, 10 ans, et sa mère Élena alors qu'ils sont sans nouvelles du père de la famille, doyen de l'université, pas encore rentré ce soir-là ; ils ont 15 minutes, pas une de plus, pour préparer chacun une valise. Sans ménagement, ils sont conduits vers un dépôt ferroviaire isolé où un train les attend. Entassés dans des fourgons à bestiaux avec des milliers d'autres personnes, ils y resteront enfermés plusieurs semaines dans des conditions épouvantables, en transit vers l'est, assistant à la mort des plus faibles, jetés et abandonnés le long des voies avant d'arriver à leur première destination, un kolkhoze misérable de l'Altaï ... qui paraîtra pourtant paradisiaque après leur transfert quelques mois plus tard à Trofimovsk situé aux confins de la Sibérie, au delà du cercle Arctique. 

Une épopée déshumanisante racontée par Lina, jeune fille à la personnalité bien trempée, une artiste qui canalise ses sentiments au travers de sa créativité en croquant scènes et personnages avec l'espoir de contacter son père Kostas et celui de garder témoignage. Un regard porté sur les autres révèlant leurs forces et leurs faiblesses à travers les épreuves avec toute une galerie de personnages : la jeune accouchée arrachée à l'hôpital alors que le cordon ombilical est à peine coupé, le chauve blessé pessimiste et grincheux, l'ancienne maîtresse d'école, Andrius et sa ravissante mère obligée de se prostituer pour protéger son fils, la petite fille à la poupée, les gardes cruels subissants eux aussi les événements, etc. 
Affamés, vivants dans des abris de fortune sans hygiène ni soins, soumis au chantage et au travail forcé, chacun essaye de survivre comme il peut, souvent avec égoïsme mais aussi avec un peu de lumière au fond du désespoir apportée par ceux qui, comme le magnifique personnage d'Élena, gardent intacte la bonté qui les caractérise, illuminant tous ceux avec lesquels ils sont en contact, débordant d'amour et capable de pardon. Il y a aussi les souvenirs des jours heureux qui s'invitent et permettent de tenir le coup ou l'organisation de moments rituels, Noël ou un anniversaire fêtés avec les moyens du bord.

Un roman très dur à rapprocher, en terme d'expérience, de ceux qui témoignent de la déportation des juifs par les nazis et des goulags sous la période stalinienne mais qui a pourtant le mérite d'éclairer un chapitre historique peu connu, celui de la déportation des populations des pays Baltes. En 1941, c'est un peu plus de 30% de la population de ces trois petits pays qui a été envoyée en Sibérie, des forces vives soumises à des épreuves inimaginables ; ceux qui ont pu revenir, 12 à 15 ans plus tard, l'ont fait dans des pays qui étaient encore sous la chappe soviétique si bien qu'ils n'ont pas pu témoigner et lorsque l'indépendance est enfin arrivée en 1991, le silence était bien installé et très peu l'ont fait. 
 
L'auteur est américaine mais ce sont les origines lituaniennes de son père qui ont servi de déclencheur pour l'élaboration de ce roman percutant qui, je l'espère, ouvrira la voie à d'autres sur ces pays un peu oubliés.
 
 Extraits du texte :
Nous nous trouvions dans un kolkhoze, une ferme agricole collective, et j'étais vouée à cultiver des betteraves. J'avais horreur des betteraves. 

Staline a déclaré au NKVD que les Lituaniens étaient l'ennemi. Le commandant et les autres officiers nous considèrent comme des inférieurs. 
Comprends-tu ? 

En 1991, après cinquante ans d'occupation, les trois pays Baltes ont retrouvé leur indépendance et, avec elle, la paix et la dignité. Ils ont préféré l'espoir à la haine et montré au monde qu'une lumière veille toujours au fond de la nuit la plus noire. (...) Ces trois minuscules nations ont appris au monde qu'il n'est pas de plus puissante arme que l'amour. Quelle que soit la nature de cet amour - qui peut aller jusqu'à pardonner à ses ennemis -, il nous révèle la force miraculeuse de l'esprit humain.

Titre anglais : Between shades of Gray
Titre français : Ce qu'ils n'ont pas pu nous prendre
Auteur : Ruta Sepetys
Première édition : 2011

mardi 7 décembre 2021

Les corps célestes / Celestial Bodies de Jokha Alharthi

 
Au sultanat d'Oman, dans le village d'Awafi, Maya prie et rêve penchée sur sa machine à coudre au jeune homme qu'elle a aperçu un jour et dont elle ne sait qu'une chose, il revient d'Angleterre où il a fait ses études. Mais celui qui la remarque c'est Abdallah, le fils du riche marchand du village ; il la demande en mariage à ses parents Azzane et Salimane qui ne peuvent qu'approuver un tel parti. Abdallah épouse donc Maya qui lui donne une fille qu'elle décide d'appeler Londres, puis deux garçons, Salem et Mohammad... mais pas son amour.
Dans leur entourage, il y a les deux sœurs de Maya, Asma l'intellectuelle et la belle Khawla qui épouseront respectivement Khaled le peintre et Nasser le profiteur ; il y a aussi le père d'Abdallah, Suleyman ainsi que Zarifa, sa mère de substitution, une ancienne esclave devenue servante et maîtresse. Une communauté où tout le monde se connaît, couvrant trois générations, constituée de bien d'autres personnages avec chacun son histoire, ses particularités, ses rêves, ses rancœurs et ses désillusions.

Encore un roman polyphonique mariant une multitude de voix parmi lesquelles celle d'Abdallah, un peu plus centrale et plus récurrente que les autres, son importance soulignée dans la narration par l'emploi du "je" par opposition à la troisième personne utilisée par ailleurs. Une partition permettant à chacun de jouer sa mélodie avec sa sensibilité pour offrir une image vivante de cette petite communauté omanaise en pleine transformation, marquée par le passage d'une société très traditionnelle à la modernité.
 
Des mariages et des naissances, des hommes et des femmes, des activités quotidiennes, des voyages, des sentiments, de la misère et de la richesse, des puissants et des dominés ... Ce roman, c'est la vie tout simplement, avec ses petits accrocs et ses secrets, la chronique d'une société et du temps qui passe. Une jolie fresque à la découverte d'une culture, entrouvrant un voile, attisant curiosité et intérêt pour ce petit sultanat d'Oman.
 
Nota : ce livre est le premier roman traduit de l'arabe en anglais à avoir reçu le prestigieux prix International Man-Booker ; son auteur - à suivre - est professeur de littérature arabe à l'université d'Oman. 
 
Extraits du texte :
Maya considérait que le silence était la chose la plus extraordinaire dont l'être humain soit capable. En se taisant, elle améliorait sa capacité d'écoute des autres, et quand elle en avait assez de leurs propos, elle prêtait l'oreille à son propre moi au milieu du silence. Ne pas dire un mot, c'était s'éviter de se causer du tort en raison de propos mal placés. 

Comme dit le proverbe : "les tuiles viennent de ce que tu sais, mieux vaut ne rien savoir si tu veux la paix." 

Le traité de Sib, conclu en 1920, avait divisé Oman en deux territoires, d'un côté l'Oman de l'intérieur, gouverné par l'imam, de l'autre Mascate et quelques zones littorales ralliées, dirigées par le sultan lui-même soutenu par les Anglais. 

Le mariage était ce certificat qui proclamait son statut de femme à part entière, son permis de passage dans le vaste monde déployé au-delà des limites de la maison. (...) Asma pensait à la maternité, aux habits neufs, aux danses des femmes, au fait qu'elle allait quitter sa maison, mais elle ne pensait nullement à Khaled, celui qui allai devenir son mari...

Titre français : Les corps célestes
Titre anglais : Celestial Bodies
Auteur : Jokha Alharthi
Première édition : 2018

dimanche 5 décembre 2021

La Malédiction des colombes / The Plague of Doves de Louise Erdrich

 
États-Unis - Dakota du nord

Pluto est une petite ville (imaginaire) édifiée aux temps des pionniers de la construction du chemin de fer, située à proximité d'une réserve indienne.
C'est là qu'à la fin des années 1960, Evelina et son frère encore enfants écoutent leur grand-père Mooshum, un vieil homme irrévérencieux et porté sur la bouteille, raconter ses histoires du passé aux versions régulièrement revisitées. Il n'y en a qu'une un peu à part, confiée une seule fois, celle du meurtre de toute une famille de fermiers, survenue 50 ans plus tôt, jamais élucidée mais pour laquelle quatre indiens de la réserve ont été lynchés sans autre forme de procès. Un épisode qui, à des degrés divers et sur plusieurs générations, a touché toute la communauté locale, blanche, indienne et/ou métis. 
 
Avec ce roman chorale dans lequel alternent les voix, les points de vues et les époques couvrant presque un siècle d'histoire, Louise Erdrich nous offre la chronique de ce petit coin perdu de l'Amérique marquée par un drame, avec ses communautés qui cohabitent, s'observent, se méprisent ou se fondent parfois au cœur d'une société rurale qui s'atrophie irrémédiablement. 
S'y côtoient une famille indienne, un juge tribal, un banquier détourneur de fonds passionné de philatélie, un prédicateur illuminé, des prêtres, une femme médecin, des vieilles dames avides de secrets et de confessions qui consignent et publient l'histoire locale dans une gazette, des témoins et/ou des descendants liés à "l'affaire" du meurtre et du lynchage, des honnêtes gens et d'autres pas. Tous ces personnages se révèlent à travers ce que les autres perçoivent d'eux et de leur vécu, il est question d'amour et de haine, de culpabilité et d'innocence, de cupidité, de religion, de racisme, de musique, d'éducation, d'un peu de tout ce qui fait la vie.
 
La construction du roman est déroutante au départ tant il semble partir dans tous les sens mais il faut se laisser guider, chaque chapitre se termine sur un élément qui semble annoncer le passage de relais pour le suivant, et il faut faire confiance au talent de l'auteur qui maîtrise parfaitement son art : chaque chapitre, chaque histoire, chaque secret est comme la touche du peintre qui, petit à petit, vient enrichir la toile pour donner forme à son oeuvre, un tableau qui ne se révèle pleinement qu'une fois achevé. Le livre maintenant refermé, je trouve qu'il est remarquablement composé, tout finit par s'imbriquer et à prendre sens, chaque détail a son importance (les timbres, le violon, etc.) et la dimension humaine de chaque personnage est rendue dans toute sa complexité, jamais tout noir ou tout blanc parce que les choses ne sont jamais aussi simples qu'elles paraissent et qu'il y en a toujours qui nous échappe si on ne prend pas en compte tous les points de vues. Un livre pour s'en laisser conter, bien écrit, riche et dense sur tous les plan, je suis séduite !
 
Auteur américaine aux origines amérindiennes revendiquées, Louise Erdrich a une bibliographie déjà conséquente mais je la découvre avec ce livre. Nul doute que je m'y intéresserai à nouveau car me voilà piquée !
 
Extraits du texte :
I saw that the loss of their land was lodged inside them forever. This loss would enter me, too. Over time, I came to know that the sorrow was a thing that each of them covered up according to their character - my old uncle through his passionate discipline, my mother through strict kindness and cleanly order. As for my grandfather, he used the patient art of ridicule. 
 
What men call adventures usually consist of the stoical endurance of appealing daily misery.
 
Freedom, I found, is not only in the running but in the heart, the mind, the hands. 

There are ways of being abandoned even when your parents are right there. 

When we are young, the words are scattered all around us. As they are assembled by experience, so also are we, sentence by sentence, until the story takes shape. 

The present was enough, though my work in the cemetery told me every day what happens when you let an unsatisfactory present go on long enough : it becomes your entire history.
I'd already picked my quote : the universe is transformation.
 
Titre français : La malédiction des colombes 
Titre original : The Plague of Doves
Auteur : Louise Erdrich
Première édition : 2008