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samedi 13 novembre 2021

Le mur, le kabyle et le marin de Antonin Varenne

 
Paris, début des années 2000. 
Georges, alias Le Mur, est policier et boxeur poids lourd en fin de course, dont les gains sur le ring lui donnait jusque là les moyens de se payer les services de prostituées à qui il raconte ses combats. Il sait qu'il ne pourra bientôt plus compter sur ces compléments financiers et se laisse entraîner dans une combine "sans risque" pour gagner facilement quelques centaines d'euros : une enveloppe déposée dans sa boîte aux lettres, remplie de billets et d'une carte avec un nom et une adresse, il n'a plus qu'à secouer suffisamment le type désigné pour lui faire passer l'envie de tromper sa femme.
De l'argent facile pour des missions qui se succèdent sans aucune plainte ni retombées, jusqu'à ce que l'une dégénère et finise par faire la Une des journaux. Le Mur comprend alors qu'il a été manipulé et entraîné dans une sale affaire qui n'a rien à voir avec des infidélités ... De puissants intérêts sont en jeu, comment va-t-il s'en sortir ?
 
1957-1959
Pascal Verini est un jeune ouvrier de Nanterre, curieux, avide de lectures et rêvant de voyages. Comme les autres appelés de son âge, sa vie va être mise entre parenthèses pendant plus de deux ans pour effectuer son service militaire. Il aurait aimé éviter l'Algérie mais ses plans pour y échapper se retournent contre lui et il se retrouve affecté dans un DOP (Dispositif Opérationnel de Protection) de la région d'Oran. Un DOP, c'est un centre de renseignement où on ne lésine pas sur les moyens, y compris la pratique la torture. Même s'ils y sont fortement incités, les appelés ne sont pas obligés de "participer"...
 
Les chapîtres de ce roman noir alternent entre l'histoire de Georges et celle de Pascal, des personnages et des époques sans aucun liens apparents ; un milieu un peu douteux d'un côté et deux ans d'une jeunesse sacrifiés "au service de la France et de la paix en Algérie" de l'autre.
 
Sans doute pas de la grande littérature mais une fiction bien enlevée, inspirée à l'auteur par les confidences d'un père avant de mourir, qui résonne comme un témoignage maquillé en roman. Une façon pour moi de compléter une série de lectures touchant de façon réaliste au sujet douloureux des appelés du contingent en Algérie (avec Papa, qu'as-tu fait en Algérie ? de Raphaëlle Branche et Des hommes de Laurent Mauvignier).

Tirés du texte :
La France tourne aux trois-huit et arme le béton du plein emploi. Un rêve est en marche, d'une juste rétribution de l'effort national. Les fruits de la Reconstruction. Droit au travail, à la reconnaissance, de vivre dans un logement décent ou de ne pas crever de faim. 
En 1957, chacun travaille à ses ambitions. 
L'effort, la fierté, l'avenir, tout est national. Le pétrole algérien, le Sahara français et les essais nucléaires. La France a besoin de ses dernières colonies, de leurs terres, de leurs sous-sols et de leurs hommes pour construire et avancer. La contradiction d'un empire colonial, dans une nouvelle ère de modernité, n'a pas encore frappé les esprits. L'Algérie est à feu et à sang depuis trois ans. 
En février 1957, le service national est rallongé à trente mois, la classe 55 est rappelée. 
En avril, deux cent vingt mille appelés sont sous les drapeaux. Et deux cent mille engagés, dont une bonne partie revenue d'Indochine les oreilles basses. Le nom de De Gaulle réapparaît dans les discussions et les journaux. La censure et la propagande ne suffisent plus. Il y a des morts, des bombes. Il y a Palestro, la bataille d'Alger et les premiers rapports accablants. Tortures. Exécutions sommaires. La guerre sans nom est déjà sale. 
Le grand rêve national est mort debout, pourri de l'intérieur par un cancer politique. La IVe République agonise, on appelle à une nouvelle constitution. Les chefs du FLN sont en Égypte, en Tunisie, en Allemagne et en France, l'impôt révolutionnaire est levé auprès des musulmans immigrés, les collecteurs arment les fellaghas depuis les banlieues ouvrières, messalistes et frontistes s'affrontent dans les rues de la capitale ; des bombes explosent dans des cafés maures, des hommes sont abattus en pleine rue, des policiers aussi. Des Algériens disparaissent, la police envahit les rues, les usines et les ghettos. 
Dans les bidonvilles, les certitudes s'envolent. Les communautés se rétractent et s'épient. Chacun est sommé de tenir sa place sans faire de vagues. Des terroristes, de l'autre côté de la Méditerranée, font entendre leur voix. Aux exhalation des usines se mêlent d'autres fumées plus lointaines de villes en flammes. D'autres combats, pour une autre rétribution. Indépendance. 
La bataille d'Alger fait rage et la guerre psychologique des paras de Massu exporte ses méthodes à la métropole. Les arrestations se multiplient, et les cris en lettres blanches sur les murs des usines et des rues. "Indépendance. FLN. Paix en Algérie."
 
La guerre ne forme pas la jeunesse, elle la viole.

Engagement volontaire par devancement d'appel. Battaza avait signé pour deux ans. On lui avait laissé le choix des armes (...) Verini ne serait majeur qu'en novembre, cinq mois après son incorporation. Son père devait donner son accord pour la procédure d'EVDA. La  veille, il avait jeté les papiers au visage de son fils.  Pas d'engagé dans la famille. (...) Un pacifiste enragé qui condamne son fils à la guerre.(...) La pacification, c'est lui qui va la faire. Est-ce qu'il doit crever pour donner raison à son père ? 
 
Déserter  ? Dans l'Humanité, quelques infos sur les insoumis. Comment faire ? Où se cacher ? La Suisse est loin pour un fils de Nanterre. S'enfuir et partir d'ici, il s'en fout ; mais risquer la prison ou un départ pour Marseille menottes aux poignets ? Ses vingt ans lui échappent.
 
Les appelés ont l'esprit bravache, entre colonie de vacances et internat ; ils jouent les durs. Il entend des choses surprenantes, le soir, autour des tables de belote. "on va casser du bougnoule. On leur laissera pas l'Algérie à ces bicots."
 
La France n'est pas en guerre. Les journaux le disent. Il n'y a que les militaires qui sont en guerre. La France est au travail. Nos fils vont maintenir la paix en Algérie. Quelques bougnoules qui posent des bombes. Deux cent vingt mille appelés. 
Il n'y a pas de guerre en 1957, la France est moderne. Où est parti Verini ?
 
La guerre. Une fois encore. 
Un hurlement plus long que le premier. Un homme, pas un animal. Un cri de douleur et d'impuissance. Qui lui soulève l'estomac, traverse la cour de la maison méridionale jusqu'au milieu des orangers. 
La guerre que tout le monde fait semblant d'ignorer. 
Il l'a trouvée. 
Il ne veut pas la faire. À qui doit-il le dire ? 

On organise une cérémonie pour le départ du corps. Lever du drapeau, discours de Perret, condoléances de la nation. Les parents ne sauront jamais ce que leur fils a fait en Algérie : il y est mort, et dans ses lettres il écrivait que tout allait bien. 

Tant qu'il reste une minute à passer sur le sol algérien, il ne se réjouit pas. Il faut moins d'une minute pour mourir. 

Tu sais, le livre que j'ai essayé d'écrire, c'était une sorte de roman d'aventures, qui se passait pendant la guerre. Mais je n'ai jamais réussi à lui donner la forme que je voulais. Je supportais pas d'en faire une fiction, et je ne suis pas non plus historien. Mais surtout, je ne voulais pas devenir un témoin. Un témoin est impuissant et on peut toujours douter de lui. Quand j'ai essayé d'écrire, j'ai compris que c'était comme ça que je me sentais là-bas.

Titre : le Mur, le kabyle et le marin
Auteur : Antonin Varenne
Première édition : 2011

lundi 15 mars 2021

L'architecte du sultan / The Architect's Apprentice de Elif Shafak

 

Istanbul, XVI-XVIIème siècle. 
Orphelin originaire d'Hindoustan, Jahan est encore un jeune garçon naïf lorsqu'il débarque à Istanbul avec Chota, un éléphant blanc qu'il a vu naître, cadeau de l'empereur Moghol pour le sultan. L'éléphant et son cornac improvisé (Jahan a usurpé cette fonction) intègrent la ménagerie du Topkapi au cœur de l'empire Ottoman où ils attisent rapidement la curiosité de la jeune princesse Mihrimah, avant d'accompagner une campagne militaire en Moldavie pendant laquelle ils sont remarqués par Sinan, architecte du sultan. Celui-ci va prendre le jeune garçon sous son aile et en faire, avec le temps, l'un de ses quatre apprentis, témoin privilégié de ce grand personnage historique qui vécu jusqu'à un âge avancé, bâtisseur de palais, mosquées, harems, aqueduc, à une période clé, l'apogée de l'empire. 
 
Tout à la fois conte oriental et roman initiatique/historique, les aventures de Jahan nous transportent à une autre époque pour nous faire découvrir le cœur du pouvoir impérial avec ses splendeurs et ses luttes de pouvoir, la vie du palais, les rivalités, les chantiers, les accidents, la peste qui sévit à plusieurs reprises, le donjon lugubre (la forteresse aux sept tours), les incendies, un voyage à Rome à la rencontre de Michel Ange/Il Divino, etc. Un monde exotique, vivant, grouillant, cosmopolite, tout en couleurs, en odeurs et en saveurs et des personnages de tous acabis, plus ou moins fréquentables : capitaine un peu pirate, dompteurs et soigneurs, princesse, architecte, libraire, etc. Une capitale dans laquelle musulmans, juifs, chrétiens, Grecs, Circassiens, Tatars et autres communautés formant «soixante douze tribus et demie» vivent en bonne harmonie (la "demie" désigne les Gitans dont tout le monde se méfie)... mais où nul n'est à l'abri d'une malédiction...

Au fil de mes lectures (celle-ci est la quatrième), Elif Shafak est entrée dans mon panthéon personnel de "valeurs sûres" : j'apprécie cette auteure turque pour ses qualités de conteuse sur des sujets toujours renouvelés, sa capacité à méler éléments historiques et culturels au souffle romanesque. Avec elle, je suis sûre de tourner les pages avec plaisir, celui de l'évasion et de la découverte auquel s'associe, lorsque je referme le livre, le sentiment de satisfaction, l'impression d'avoir appris et de m'être enrichie, combinaison gagnante.

Nota : encore une fois, je trouve que le titre français est moins juste que l'anglais car s'il n'est pas faux que l'histoire tourne autour de Sinan, " l'architecte du sultan",  ce n'est pas lui le personnage principal mais bien "l'apprenti de l'architecte". ♥

Tirés du texte :
I wish I could look back and say that I have learned to love as much as I loved to learn.
(...) 
It's odd how faces, solid and visible as they are, evaporate, while words, made of breath, stay.

"working is prayer for the likes of us," his master often said. "It's the way we communicate with God."

"Resentment is a cage, talent is a captured bird. Break the cage, let the bird take off and soar high. Architecture is a mirror that reflects the harmony and balance present in the universe. If you do not foster these qualities in your heart, you cannot build"

When you master a language, you are given the key to a castle. What you'll find inside depends on you.

Jahan thought that there were two main types of temple built by humankind : those that aspired to reach out to the sky and those that wished to bring the skies closer to the ground. On occasion, there was a third: those that did both. Such was San Pietro. 

"Is your granny still alived ?"
"Aye, she's one of the damned, (...) No worse curse than to bury all your loved ones and still keep breathing."



Titre français : L'architecte du Sultan
Titre anglais  : The Architect's Apprentice
Auteur : Elif Shafak
Première édition :

mercredi 29 juillet 2020

La note américaine / Killers of the Flower Moon de David Grann


David Grann s'est intéressé à un épisode peu plorieux de la petite histoire américaine, celui des meurtres en série et des décès suspects encore plus nombreux dont furent victimes les membres de la tribu Osage dans l'Oklahoma des années 1920, à une époque où l'or noir avait fait d'eux des indiens millionnaires.

Des familles indiennes décimées, un règne de la terreur et de la suspicion, des spoliations, des mises sous tutelles en application de lois indiennes débilitantes, des individus peu scrupuleux et d'autres entièrement dédiés à la découverte de la vérité, des enquêtes baclées qui piétinnent jusqu'à ce que le Bureau of Investigation prenne les choses en main sous la houlette de Hoover qui utilisa l'épisode pour introduire des méthodes scientifiques nouvelles tout en s'assurant une prise de pouvoir qui permettra au modeste BOI de se transformer en puissant FBI. 
 
Dans cet essai, David Grann nous livre ainsi les résultats d'une enquête très approfondie, en partant des premiers meurtres (ceux considérés comme tels) avec une remise dans le contexte de l'époque. Ils s'appuie sur les archives judiciaires, les journaux d'époque, des témoignages pour donner un éclairage aussi large que possible sur cette affaire incroyable et ses conséquences, aussi bien institutionnelles que personnelles pour beaucoup de familles restant encore traumatisées plusieurs générations après. Il nous livre les éléments officiels mais aussi les interrogations qui subsistent sur les cas non élucidés ou même non référencés, ceux qui continuent de hanter les descendants Osage suvivants aujourd'hui. Il dresse des portraits et redonne la part belle aux acteurs du terrain, ceux qui ont essayé de déméler la vérité.

Bien après la fin des guerres indiennes, l'indifférence, la collusion, l'avidité, le préjudice et la "supériorité blanche" se révèlent tous aussi dévastateurs pour ce peuple indigène martyrisé d'une façon bien plus insidieuse que lors d'une guerre ouverte. Un livre qui mélange un peu les genres, entre le polar / cold case et le roman historique, il recèle une foultitude d'informations passionnantes, notamment sur la période de grandeur et d'extravagance liée à la fortune des indiens mais aussi sur le contexte policier, juridique et légal américain d'une autre époque garante d'impunité pour les "cow-boys de la dernière frontière". 
Edifiant !

Tirés du texte :
For years after the American Revolution, the public opposed the creation of police departments, fearing that they would become forces of repression. (...)
Only in the mid-nineteenth century, after the growth of industrial cities and a rash of urban riots - after dread and so-called dangerous classes surpassed dread of the state - did police departments emerge in the Unisted States.   

By 1877, there were virtually no more American buffalo to hunt - a development hastened by the authorities who encouraged settlers to eradicate the beasts, knowing that, in the words of an army officer," every buffalo dead is an Indian gone". U.S. policy toward the tribes shifted from containment to forced assimilation.

A reporter from Harper's Monthly Magazine wrote, "Where will it end ? Every time a new well is drilled the Indians are that much richer." The reporter added, "The Osage Indians are becoming so rich that something will have to be done about it."(...)
Journalists told stories, often widly embroidered, of Osage who discarded grand pianos on their lawns or replaced old cars with new ones after getting a flat tire. (...)
The accounts rarely, if ever, mentioned that numerous Osage had skillfully invested their money or that some of the spending by the Osage might have reflected ancestral customs that linked grand displays of generosity with tribal stature. 

Many Osage, unlike other wealthy Americans, could not spend their money as they pleased because of the federally imposed system of financial guardians (...) The law mandated that guardians be assigned to any American Indians whom the department of the interior deemed "incompetent". In practice, the decision to appoint a guardian - to render an American Indian, in effect, a half citizen - was nearly always based on the quantum of Indian blood in the property holder, or what the state supreme court justice referred to as "racial weakness". A full-blooded Indian was invariably appointed a guardian, whereas a mixed-blood person rarely was.

In 1921, (...) Congress implemented even more draconian legislation controlling how the Osage could spend their money. Guardians would not only continue to oversee their wards' finances; under the new law, these Osage Indians with guardians were also "restricted", which meant that each of them could withdraw no more than a few thousand dollars annually fron his or her trustfund. It didn't matter if these Osage needed their money to pay for education or a sick child's hospital's bills.

The murders had created a climate of terror that ate at the community. (...) 
The world's richest people per capita were becoming the most murdered.    

An Osage speaking to a reporter about guardians, stated, "your money draws 'em and you're absolutely helpless. They have all the laws and all the machinery on their side. Tell everybody, when you write your story, that they're scalping out souls out here."

"It is a question in my mind whether this jury is considering a murder case or not. The question for them to decide is whether a white man killing an Osage is murder - or merely cruelty to animals."

Titre original : killers of the Flower Moon
Titre français : la note américaine
Auteur : David Grann
Première édition : 2017

mardi 28 janvier 2020

Le cœur de l'homme / The Heart of Man de Jon Kalman Stefansson

 Live, as you are able, live!

Dernier volet d'une trilogie.
À la fin de La tristesse des anges / The Sorrow of Angels, nous avions laissé le gamin, Jens et Hjalti perdus dans la tempête...
Miracle et tristesse, les deux premiers ont survécu et se réveillent à Slettueyri, le troisième à disparu. Grâce à son capital jeunesse et aux bons soins des hôtes qui les ont secourus, le garçon se remet rapidement alors que Jens ressort diminué de leur odyssée. À peine le temps de former de nouveaux liens, le printemps s'installe enfin, un bateau passe et les ramène à leur point de départ où la vie reprend son cours : Jens part de son côté et le gamin, enrichi et nourri de sa nouvelle expérience retrouve le monde de l'auberge et ses personnages tellement indépendants qu'ils en gènent la communauté locale bien pensante et étriquée. Le gamin découvre qu'à la suite de la lettre qu'il lui a adressé avant de partir, Andréa a quitté son mari et le campement de pêcheurs où il l'avait laissée, accueillie, comme lui, par Helga et Ragnheidur.

Le gamin est plein d'énergie, les yeux et le cœur ouverts sur le monde. Il court, il apprend dans les livres sous l'égide de Gisli et il apprend de ses rapports et de ceux des autres avec la communauté des hommes. Il y a le souvenir des cheveux roux et des yeux verts de Alfheidur laissée à Slettueyri, la relation ambiguë avec la fille de Fridrik, le marchand puissant et avide de pouvoir, la liberté et l'indépendance de Ragnheidur, le poids des mot et une lettre écrite à Rakel pour le compte d'Oddur, une nuit de tempête et un naufrage, etc.
Un microcosme de société humaine avec ses zones lumineuses, l'amour, l'amitié, la solidarité, le réconfort, le partage, la connaissance, la poésie, la liberté, etc. et ses zones d'ombres, la recherche du pouvoir et de la domination, la lubricité, le viol, l'alcool, etc. Autant d'éléments qui offrent une réflexion intemporelle sur le sens de la vie et autres éléments philosophiques comme le bonheur, tout en dressant le panorama de la société islandaise de la fin du 19ème siècle en pleine transformation, entre tradition et modernité (premier bateau à vapeur, premiers téléphone, etc.)... sans oublier un cadre grandiose et sauvage, soumis aux éléments, offrant le meilleur comme le pire.

Le gamin est un personnage attachant autant pour le lecteur que ceux qui l'entourent, plein de sensibilité, d'interrogations et d'une certaine innocence. C'est avec un vrai grand regret, les larmes aux yeux et le cœur battant que je le quitte à la fin de cette histoire qui m'a transportée et surprise jusqu'à la dernière page, jusqu'à la dernière ligne, vers une fin absolument épique et aigre-douce.
Un texte porté par la grande qualité d'écriture de cet auteur qui évoque magnifiquement la rudesse et la beauté d'un pays et de la société qui le compose.

Tirés du texte :
We find that life is never a continuous thread except occasionally by coincidence, which is as savage as it is beautiful. Some of the incidents pass through us and are gone without leaving anything behind, but there are others that we constantly relive, because what is past dwells in us, colours our days, transforms our dreams. The past is so interwoven with our present that it's not always possible to distinguish between them, words you speak today will find you five years on, 
come to you like a bouquet of flowers, like a consolation, like a bloody knife.

Who am I, are we what we do, or what we dream?

There are very few things that man needs : to love, to be happy, to eat; and then he dies. Yet there are over six thousand languages spoken in the world--why do there need to be so many in order to make such simple desires understood? 
And why do we manage it so rarely?

Icelandic summers are so short and predictable that it seems at times as if they don't exist. (...)
 But nothing in the world is as bright and clear as the month of June, days and nights merge,
 all the shadows vanish and the sky is blue as eternity in the middle of the night.

What is a person (...) apart from a memory?

It hurts when everyone forgets you, really hurts; your shoulders sink, your eyes dull, 
solitude enters your body and starts killing you cells.

Little is as important for a person as laughter, and crying; it's far more important than sex,
 let alone power, let alone money, that spittle of the Devil in our blood, 
those who never laugh gradually turn to stone.

What right does he have to combine words that could change someone's life, what could his responsibility be then? 
Those who fire guns are responsible for the bullets, the pain that they may cause; doesn't the same apply to words?

Life expands when you read (...) there is more to it,(...) , 
it's as if you you acquire something that no-one can take from you, ever (...)
 it makes you happier.

Unfortunately, there's a huge gap between thinking and living. It's possible to know more than everyone else, to understand life, to be able to describe it in moving words, distinguish between cause and effect, yet have no idea how to live an ordinary, everyday life. 
A bit like knowing all the notes but being unable to whistle a simple melody.

What does it mean to betray one self, what is the greatest treachery, the most heinous crime,
so heinous that the king can't pardon you ? To dare not to live, the boy had answered.

Writing is a war and maybe authors experience more defeat than victory.

Translations, (...) it's hardly possible to describe their importance.
They enrich and broaden us, help us to understand the world better, understand ourselves. 
A nation that translates little, focusing only on its own thoughts, is constricted, 
and if it boasts a large population it becomes dangerous to others, as well, 
because most things are alien to it except for its own thoughts and customs.

June nights here in the North must be the most beautiful in the world, the luminance of night sky can be wilder you with happiness, it washes away anxiety, stress, hatred, envy, all of these things that are like a blight inside mankind. All is tranquil, transparent. 
A June night is a bit like the breath of God, and for a moment all existence is soft and still. 
For a moment. 

One probably doesn't know much about life ; one just has to step into it. And know how to welcome it when it comes. 

There are few things to equal receiving a letter. 
There's intimacy in letters, they bridge distances, are precious companions that last a long time, warm you, long after they're read. 

I don't know where the darkness comes from, yet I think that it comes from the same place as the light, and I think it grows dark because we let it happen. I think that it's difficult to attain the light, often very difficult, but I also think that no-one attains it for us. Not God, not Jesus, who maybe should have been a woman because then the world would be different and better, not the governor, not farming, not ships, not books. If we don't set out on our own, life is nothing. We ought to live to conquer death, that's the only thing that we know how to do. If we live as we're able, preferably a bit better, then death will never conquer us. Then we won't die, we'll just become something else. I don't have the words for it, to describe it, I mean. Maybe we simply change into music.

Death steps over our wishes, our prayers, our despair and strength, it does so whenever it pleases. 

Hardly anyone has eyes in order to look squarely in the face of understanding ; few eyes can tolarate it. (...) 
People like Kierkegaard were dangerous because they cause us to question, and even rethink, the world.

In the end we all change into silence.

Du même auteur, voir aussi :
La tristesse des anges / The Sorrow of Angels (tome 2)
Entre ciel et terre / Heaven and Earth (tome 1)
D'ailleurs les poissons n'ont pas de pieds / Fish have no feet

Titre anglais : The Heart of Man
Titre français : Le cœur de l'homme
Auteur : Jon Kalman Stefansson 
Première édition : 2009

vendredi 24 janvier 2020

La frontière / The Border de Don Winslow

 
Troisième et dernier volet de la trilogie de La griffe du chien, La frontière / The Border nous plonge une dernière fois dans le monde du commerce illicite de la drogue et de ses ramifications entre Mexique et États-Unis.
Alors que le mystère subsiste sur le sort d'Adan Barrera, une trève précaire est établie entre les trafiquants de drogues, un statu quo durant lequel chacun évalue ses chances de prendre le dessus au cas où le baron ne réapparaitrait pas. Pour la population, "Adan vive" : l'homme "vit" tellement qu'il en est sanctifié ; pour "los hijos"-la nouvelle génération des "fils de narcotrafiquants"- le vent de la relève commence à souffler et les affaires n'ont jamais été aussi bonnes. Et puis la drogue n'étant finalement qu'un business, il faut sans cesse innover pour garder ses parts de marché avec l'introduction du fentanyl, de l'héroïne pas chère, produite chimiquement, à l'origine d'une véritable "épidémie d'overdoses".
Dans ce contexte, Art Keller accepte de reprendre du service à la direction de la DEA (Drug Enforcement Agency) avec l'espoir de véritablement impacter la guerre contre la drogue même si ce n'est pas évident dans le contexte très politique de Washington : son objectif est de démonter toute la filière, jusqu'à l'argent sale et le blanchiment qui en est fait dans les plus hautes sphères des milieux financiers, des affaires et du pouvoir. Il va devoir avancer dans l'ombre en s'associant secrètement avec deux policiers de New York.

Ce roman s'inspire encore une fois librement d'une foultitude d'éléments piochés dans l'actualité avec des transpositions parfois un peu osées qui permettent de comprendre les avis très divisés portés sur ce livre par les lecteurs outre Atlantique, notamment au regard des deux personnages de Dennisson- candidat originaire de New York, puis nouveau président qui veut construire un mur et est un forcené de twitter- et de Jason Lerner, son gendre (Dans le livre, la question de l'enquête sur les intérêts Russes est remplacée par une association aux cartels de la drogue... évidemment, ça peut déranger une opinion publique très divisée même s'il ne faut pas perdre de vue que tout cela n'est qu'une fiction).

La trame de ce dernier volet est encore plus ambitieuse que les deux volumes précédents mais du coup, elle se disperse beaucoup plus, que ce soit géographiquement--le Mexique, les États-Unis, d'autres pays d'Amérique du Sud- ou qu'il s'agisse de la narration, des personnages et des sujets traités- la guerre des cartels au Mexique, la question des gangs et des Migrants, celle des consommateurs / junkies, les aspects politiques et financiers, le système carcéral américain, le traitement judiciaire du problème de la drogue, les clivages raciaux, etc.

Pour s'y retrouver, l'auteur fait pas mal de retours en arrière et de résumés des tomes précédents, pas inutiles si on a laissé passer un peu de temps entre deux livres ou si on ne les a pas lu mais un peu redondants si on les enchaine.
On suit les personnages récurrents, Marisol, Anna, Eddie Ruiz, Caro, etc ; certains ont grandi et deviennent acteurs (Los "hijos" mais aussi Hugo Hidalgo, le fils d'Ernie, l'adjoint d'Art Keller torturé et exécuté par les trafiquants dans le premier tome) ; on en retrouve d'autres avec plaisir, Nora et Sean Callan disparus à la fin du premier tome et on en découvre de nouveaux, Jaquie la junkie, Mullen et Cirello les policiers New-Yorkais, Nico et Flor les petits Migrants guatemaltèques qui s'embarquent sur "la Bestia", etc.

Un "pavé" édifiant sur ce problème complexe de drogue dont on ne voit finalement pas trop l'issue même si l'auteur offre ses pistes, très politiques, en soulèvant surtout de vraies questions de société. (Avec au passage un autre effet clivant auprès d'une partie du lectorat américains en désaccord avec les positions jugées politiquement trop "gauchisantes" du personnage d'Art Keller... On n'est pas obligé d'être d'accord ! ).

En bonus en postface, Don Winslow donne quelques éléments sur cette saga, ce qui l'a amené à vivre et à faire vivre son personnage de Art Keller pendant plus de vingt ans, l'addiction " qui l'a saisi pour ce qui ne devait être qu'un simple sujet de livre : à l'exception de sa femme et de son fils, il explique avoir" passé plus de temps avec Art Keller qu'avec n'importe quel véritable être humain" et précise que la trilogie est "l'œuvre de sa vie". Il indique encore "Je suis d'abord entré dans ce monde comme simple touriste, pour une simple visite, et il m'a fallu 6 ans pour écrire La Griffe du Chien. Plus j'en apprenais, plus j'étais en colère ; et plus je creusais, plus je voulais raconter cette histoire de la guerre américaine contre les drogues et l'impact réel qu'elle a sur la vie des gens."

Un objectif ambitieux et pour ma part réussi car cette trilogie m'a non seulement passionné, elle a aussi aiguisé ma curiosité que j'essaye d'assouvir par des recherches complémentaires, articles de presse, reportages et autres informations qui ne manquent pas. Le contexte européen n'est sans doute pas tout à fait le même mais la menace est bien réelle, nécessitant une vraie réflexion sur les politiques à adopter en termes de santé publique, sur le plan judiciaire, la légalisation ou pas de certaines drogues, les salles de shoot, etc.

Une trilogie en coup de massue, brillantissime.

Tirés du texte :
The long drug war has left trousand of orphans, shattered families and dislocated teenagers. And that doesn't include the thousand fleeing gang violence in Guatemala El Salvador, and Honduras, passing through Mexico to try to find sanctuary in the United States. 

From the year 2000 to 2006 (...) fatal heroin overdoses stayed fairly stable, about 2'000 a year. From 2007 to 2010, they rose to about 3'000. But in 2011, they rose to 4'000. Six thousand in 2012, 8'000 in 2013.
"To put it in perspective, (...) from 2004 to now we lost 7'222 military personnel in Iraq and Afghanistan combined." 
"To put it in perspective(...) in the same period of time, over a hundred thousand Mexicans were killed in drug violence, with another twenty-two thousand missing. And that's a conservative estimate." 

Opiates are a response to pain. 
Physical pain, emotional pain, economic pain. 
He's looking at all three. 
The Heroin Trifecta. 
(...) 
You're standing on the Rio Grande with a broom, he thinks, trying to sweep back the tide of heroin while billionaires are sending jobs overseas, closing factories and towns, killing hopes and dreams, inflicting pain. 
And then, they tell you, stop the heroin epidemic. The difference between a hedge fund manager and a cartel boss?  Wharton Business School. 

Tens of millions of drug dollars - in cash- go down to Mexico alone every year, so much cash they don't even count it, they weight it. It has to go somewhere, the narcos can't stick it under their pillows or dig holes in their backyards. A lot of it is invested in Mexico, the estimate being that drug money accounts for 7 to 12 percent of the Mexican economy. 
But a lot of it come back here- into real estate and other investments. 
Into banking and then out to legitimate businesses. 
It's the dirty secret of the war on drugs--everytime an addict sticks a needle into his arm, everyone makes money. 
We're all investors. 
We're all the cartel. 

Smack is killing kids here now (...) which is why we have an epidemic. 
When it was black and Porto Ricans, it wasn't an illness, it was a crime. 

The agency estimates that, at best, they seize about 15 percent of the illicit drugs coming across the border, even though,  in their business plan, the cartels plan for a 30 percent loss. 

He's seen the end of year statistics - 28'647 people died from heroin and opioid overdoses en 2014.

The irony is brutal-the same attorney general who is going to press for maximum sentences for marijuana possession will block prosecution of people laundering the biggest dope money in the world. 
Because they're rich, white and connected. 

Do you seriously believe anyone really wants to win this war? No one has an interest in winning this war ; they gave an interest in keeping it going. You can't be naive - tens of billions of dollars a year in law enforcement, equipment, prisons... It's business.
 The war on drugs is big business.

The war on drugs has become a self-sustaining economic machine. Towns that once competed for factories now vie to build prisons. In " prison privatisation" - one of the ugliest combination of words I can imagine - we have capitalised corrections; corporations now make profits keeping human beings behind bars. Courts, lawyers, police, prisons - we are now addicted to the war on drugs.

Du même auteur, la trilogie de la griffe du chien/ The Power of the dog, voir aussi :
La griffe du chien / Power of the dog (tome 1)
Cartel / The Cartel (tome 2)

Titre original : The border
Titre français : La frontière 
Série The Power of the dog (3) / La griffe du chien (3)
Auteur : Don Winslow
Première édition : 2019

mardi 21 janvier 2020

L'hibiscus pourpre / Purple Hibiscus de Chimamanda Ngozi Adichie

Nigéria.
Un jour, au moment de rendre les grâces au début d'un repas, Jaja saisi le missel de son père et le jette dans un geste de révolte sur la vitrine de sa mère :  Kimbili, sa sœur d'un an sa cadette, raconte l'incident et l'origine de cette insubordination soudaine dans cette famille aisée d'Enunga...

Dans ce roman, la plume sûre et captivante de Chimamanda Ngozi Adichie nous transporte avec sensibilité et subtilité dans une famille placée sous le joug d'un père au visage multi-facettes : fondamentaliste catholique porté par une foi intransigeante, il se révéle à la fois généreux, rigoureux, droit et exigeant mais aussi brutalement sectaire et intolérant. Chef d'entreprise à la tête de plusieurs usines et du seul journal indépendant du pays capable de dénoncer les turpitudes gouvernementales, il régit sa famille strictement, avec des objectifs clairs : les enfants doivent être premiers de classe en suivant un emploi du temps extrêmement précis préparé par ses soins. Une discipline de fer qui va toutefois se fissurer lorsque les enfants sortent pour la première fois de leur environnement, accueillis  chez leur Tatie Ifeoma et ses trois enfants, Obiora, Amaka et Chima. Ils débarquent comme deux extra-terrestres dans cette famille universitaire exubérante, ouverte, pleine de rires et d'amour, malgré les difficultés et l'exiguité de leur logement sur le campus de l'université de Nsuka. Petit à petit, les deux adolescents vont s'ouvrir et Kimbili sortir de sa timidité apparente qui touche au mutisme.

Des personnages très bien campés, dans toute leurs complexités et leurs ambiguïté ; des relations et des sentiments très bien rendus et analysés ; une histoire universelle dans le cadre du Nigéria qui apporte quelques informations sur le pays ; un très bon livre. Que ce soit Americana, l'autre moitié du soleil/ Half of a yellow sun ou nous sommes tous des féministes /We should all be feminists, je n'ai encore jamais été déçue par Chimamanda Ngozi Adichie : son écriture est toujours juste et prenante et elle sait raconter des histoires, une romancière de talent, une vraie valeur sûre.

Tirés du texte :
Le défi de Jaja me semblait à présent similaire aux hibiscus pourpres expérimentaux de Tante Ifeoma: rare, chargé des parfums de la liberté différente de celle que les foules agitant des feuilles vertes scandaient à Government Square après le coup d'état. 
Une liberté d'être, de faire. 

Elle parlait à la façon dont mange un oiseau, par petites quantités. 

"Voici ce que les nôtres disent au Dieu Haut, le chukwu, dit Papa-Nnukwu. Donne-moi et la richesse et un enfant, mais si je dois choisir entre les deux, donne-moi un enfant parce que quand mon enfant grandira ma richesse fera de même."

Il y a des gens écrivit-elle une fois, qui pensent que nous ne pouvons pas nous gouverner nous-même parce que les rares fois où nous avons essayé, nous avons échoué, comme si ceux qui se gouvernent par eux-mêmes aujourd'hui y étaient arrivés du premier coup. C'est comme si l'ont disait à un bébé à quatre pattes qui essaie de se lever pour marcher, puis retombe sur son derrière, de rester où il est. Comme si les adultes qui lui passent devant n'avaient pas tous commencé à quatre pattes !

Titre original : Purple Hibiscus
Titre français : L'hibiscus pourpre
Auteur : Chimamanda Ngozi Adichie
Première édition : 2003

vendredi 20 décembre 2019

À la grâce des hommes / Burial Rites de Hannah Kent

Islande, 1828-1829

Agnès a été condamnée à mort pour meurtre. En attendant l'exécution de sa sentence, elle est assignée au domicile d'un officier de sécurité de la vallée de Kornsa, Jon. Elle partage désormais son quotidien avec la famille de son gardien : Margaret, sa femme, et ses deux filles âgées d'une vingtaine d'années, Steina et Lauga. Inspirant initialement la peur, le dégoût, la méfiance, voire la fascination, la présence de la meurtrière est subie, à peine supportée à son arrivée, juste une paire de bras supplémentaires bien utiles, avec laquelle le foyer s'interdit toutes interactions verbales.
Pour sa rédemption et le salut de son âme, elle reçoit toutefois les visites d'un jeune assistant révérend, Thorvardur Jonsson, qui, pour essayer de la comprendre et de l'atteindre, lui fait raconter son histoire. À l'approche de l'hiver, les rapports évoluent alors que les personnages se retrouvent confinés dans la maison de tourbe, sans intimité possible.

Une histoire romancée à partir du personnage historique d'Agnès, dernière criminelle condamnée à la peine capitale et exécutée en Islande en 1829. Les chapitres sont introduits par des documents originaux d'époque, traduits et adaptés, alors que le reste est laissé à l'imagination de l'auteur qui a su traduire la solitude et l'isolement de certaines fermes d'Islande ainsi que les conditions de vie si difficiles de l'époque (insalubrité des maisons de tourbe, la pièce de vie unique, la moisson, les conditions climatiques extrêmes et changeantes, l'organisation sociale, etc.). Les rapports sociaux, la place des femmes, les commérages, la place bien déterminée de chacun dans la communauté sont des données importantes pour comprendre la psychologie de chacun qui s'affine au fil des pages alors que s'humanisent des rapports non choisis.

L'auteur, Australienne, a vécu une expatriation en Islande et elle a parfaitement su traduire le ressenti de l'isolement en s'appuyant sur sa propre expérience. Une histoire d'une autre époque, abordée avec sensibilité et réalisme. J'ai particulièrement apprécié les éléments de la vie courante dans lesquels j'ai retrouvé, contextualisés, beaucoup des thèmes développés dans le petit livre des islandais du temps jadis lu récemment.

Un roman comme je les aime, bien écrit, dépaysant et enrichissant. ❤️

Titre français : À la grâce des hommes
Titre anglais : Burial rites
Auteur : Hannah Kent
Première édition : 2013

lundi 16 décembre 2019

Cartel / The cartel de Don Winslow

People don't run the cartel; the cartel runs people.

2004-2012, Mexique.

Après la Griffe du chien/The Power of the dog, nous retrouvons Art Keller cherchant la sérénité dans un monastère et Adan Barrera servant son temps dans une prison américaine. À la mort de sa fille chérie, le trafiquant obtient son extradition vers une prison fédérale mexicaine en "échange" de quelques informations choisies sur ses rivaux, désormais bien décidé à reprendre le contrôle de son empire. Le jeu du chat et de la souris peut reprendre entre les deux ennemis jurés alors que de nouveaux protagonistes (Les Zetas, les frères Tapia, Magda, Crazy Eddie Ruiz, Chuy, Pablo, etc), font leur apparition en apportant dans leur sillage une vague de violence sans précédent, dépassant l'imaginable, n'épargnant rien, ni personne. Le trafic de drogue n'est plus que le rouage presque anecdotique d'une machine infernale et totalement folle entraînant dans son mécanisme chantage, extorsions, kidnappings, prostitution, meurtres, tortures, viols, terreur, etc.: seul un pacte avec le diable pourra peut-être arrêter son emballement.

Le deuxiėme tome de cette trilogie de la griffe du chien nous emporte dans un rythme encore plus endiablé que le premier volume qui paraîtrait presque fade à la lecture de ce nouvel opus. Certaines scènes sont d'une violence tellement insoutenable et incroyable que je me suis parfois interrogée sur l'imagination de l'auteur et la "vérité" de certains épisodes. Quelques recherches rapides montrent qu'elles ne sont malheureusement souvent que le reflet de la réalité, la reprise de faits débordants sur le quotidien de "civils" mexicains innocents, les plus pauvres, les plus démunis, des victimes collatérales au service des intérêts de l'argent et du pouvoir. Ainsi, et pour ne donner que quelques exemples, ont véritablement existés :
- les redoutables "Zetas" (anciens des troupes d'élite reconvertis dans les trafics en tous genres),
- la guerre sanguinaire des gangs pour le contrôle de Juarez,
- l'attentat du casino Royale de Monterrey et ses 53 morts,
- ou encore le blog dénonçant les atrocités des narcotrafiquants ("Blog del Narco" dans la réalité).
Certains éléments historiques mis en scène dans le livre, comme l'élection présidentielle de Calderon sont également facilement vérifiables : un président issu d'un scrutin controversé qui a amené la population à manifester et à demander un recomptage des voix.

L'auteur a donc su composer avec la réalité pour nous livrer ce thriller d'une intensité rare, une véritable plongée dans l'univers absolu du mal. Il nous donne quelques indications sur ses sources dans ses remerciements et dédie ce "roman" aux journalistes assassinés pour avoir voulu dénoncer les crimes liés à cette guerre des gangs sans merci : trois pages non exhaustives de noms, un hommage bien troublant... Et un livre tout aussi troublant au regard d'une certaine actualité, sueurs froides garanties.

Extraits du texte :
The so-called Mexican drug problem isn't the Mexican drug problem. 
It's the American drug problem. 
There's no seller without a buyer.

Mexico, the land of pyramids and palaces, deserts and jungles, mountains and beaches, markets and cobblestoned streets, 
broad plazas and hidden courtyards, is now known as a slaughter ground.
And for what?
So North American can get high.

As of the end of 2010, there have been 7'000 people killed in Juarez, 10'000 businesses closed, 
130'000 jobs lost, and 250'000 people "displaced". (...) 
The final tally of drug-related deaths in Mexico in 2010 came to 15'273.

When you ask people, "what's America's longest war? “They usually answer" Vietnam" or amend that to "Afghanistan", 
but it's neither.
America's longest war is the war on drugs.
Forty years and counting.

You say "narco" anymore in D. C. outside the hallways of DEA, you get a yawn. 
You say "narcoterrorism", you get a budget. A free hand and a blind eye.

Voir aussi :
La griffe du chien / The Power of the Dog

Titre original : The Cartel
Titre français : Cartel
Deuxième volume de la trilogie "La griffe du chien" 
Auteur : Don Winslow
Première édition : 2015

dimanche 1 décembre 2019

La griffe du chien / The power of the dog de Don Wislow


Premier volume d'une trilogie, Dan Winslow ne nous laisse pas un seul moment de répit avec ce thriller détonant. Côté narcotrafficants, Tio Barrera puis ses neveux Adan et Raul qui règnent en maîtres sur le Mexique, plaque tournante ou "trempoline" de la drogue venue d'Amérique latine pour alimenter le marché américain.
Côté américain, le vengeur solitaire /"seigneur de la frontière", Art Keller, ancien du Vietnam qui a un compte à régler avec les Barrera et ne lâchera pas le morceau avant de les avoir fait tomber, c'est une question personnelle. Il lui faut composer avec les services secrets de son pays qui interviennent dans les pays d'Amérique Latine sans états d'âmes et un certain cynisme, peu importe les moyens, pour lutter contre l'avancée des "rouges" plus que contre la drogue, un moyen d'influence et de contrôle plus qu'un fléau.

Une toile absolument démoniaque avec une foultitude de personnages charismatiques aux personnalités complexes comme la belle Nora, call girl de luxe qui partage une amitié improbable avec un évêque ou Callan, gangster irlandais des bas fonds new yorkais embrigadé comme homme de main des services secrets lorsqu'il lui faut se mettre au vert.

Une tension constante, des rebondissement, du machiavélisme, des mensonges, de la corruption à tous les niveaux, des morts, beaucoup de morts souvent pas très propres... Trahisons, vengeances, guerre des gangs, clergé, politiques, gangsters... C'est dense, rythmé, enlevé... On ne sait plus toujours où est le bien et le mal, on tourne les pages à perdre haleine du début à la fin, bref, du grand thriller qui satisfera tous les amateurs du genre, même les plus difficiles.

Just “woaw“!

Titre original : The Power of the dog
Titre français : La griffe du chien
Premier volet de la trilogie de la griffe du chien
Auteur : Don Winslow
Première édition : 2006

vendredi 1 novembre 2019

Chili 1970-1973 de Franck Gaudichaud

Reprenant les éléments d'une thèse universitaire, ce livre, Chili 1970-1973 / Mille jours qui ébranlèrent le monde, est consacré à l'étude socio-politique de l'expérience des Unités Populaires (UP) pendant les trois années qui ont précédé le coup d'état militaire du 11 septembre 1973 au Chili.

La lecture de la synthèse de ce travail de recherche est ardue ; elle permet de replonger dans le contexte d'une époque et d'essayer de comprendre des événements historiques qui ont secoué et transformé durablement ce pays d'Amérique latine.
Une étude basée sur des documents d'époque, d'autres publications universitaires mais aussi sur une large série d'interviews réalisées et analysées par l'auteur plus de trente ans après les événements afin d'apporter des éléments du vécu, de l'intérieur, donnant voix à ceux "d'en bas".

Vraiment pas un ouvrage de vulgarisation, la lecture est difficile et le sujet si complexe qu'il n'intéressera que des passionnés et initiés souhaitant véritablement s'y plonger de manière analytique et détaillée.

Dans ma série le "Chili dans les livres", un livre certainement "trop" poussé pour l'accompagnement d'un simple voyage touristique.

Titre : Chili 1970-1973, mille jours qui ébranlèrent le monde
Auteur : Franck Gaudichaud
Premiere edition : 2013

vendredi 11 octobre 2019

Les femmes de La Principal de Lluis Llach


Catalogne.
Maria a 20 ans en 1893 quand son père la réunit avec ses quatre frères dans le domaine familial pour leur annoncer les décisions et dispositions qu'il a prises face à la menace du phylloxéra qui attaque les vignes et va ruiner l'activité traditionnelle ayant fait la fortune de la famille : le père et les garçons vont s'établir définitivement à Barcelone où ils occuperont chacun un étage d'un immeuble-bastion et feront carrière de façon solidaire et complémentaire dans les hautes sphères de la société locale, dans le milieu médical, politique et écclésiastique. Quant à Marie, elle n'a pas le choix, et doit se sacrifier pour rester sur place dans l'isolement du village afin de garder la propriété avec la promesse qu'elle en héritera un jour.
Surnommée "la vieille" à 20 ans, elle est la première des trois générations de Marie qui vont se succéder à la tête du domaine, trois femmes qui vont traverser le XXème siècle en position de pouvoir dans un monde rural habituellement dominé par les hommes.

Des femmes peu conventionnelles, voire carrément excentriques et pas forcément très sympathiques que le lecteur découvre au travers d'une enquête de police pour un meurtre non élucidé, mise de côté au moment où éclate la seconde guerre mondiale mais reprise plus tard par un policier zélé.
 Il ne faut surtout pas se fier au titre qui semble donner des airs de grande saga romanesque à cette histoire, ce n'est pas tout à fait l'orientation qu'elle prend. On tourne les pages avec, au fil du texte, un meurtre, central, de l'amour, un peu, si peu, si mal, des rancœurs familiales, beaucoup, du sexe, de la domination, de la perversion, des mensonges, des secrets qui finissent par éclater ou qu'il faut taire, à jamais.

Un roman détonnant, parfois déconcertant, entre drame et comédie, entre admiration et détestation pour ces femmes dominatrices, toutes puissantes.
J'ai été un peu déroutée puis je me laissée prendre par cette histoire que j'ai finalement aimé pour sa touche d'extravagance, le ton décapant et satirique, ou encore ses retournements de situations pleins de surprises.

Titre : La Principal
Auteur : Lluis Llach
Première édition : 2017

lundi 7 octobre 2019

Phrom Thep de Marc Lasnier

"Bien trop de femmes, dans bien trop de pays, parlent la même langue : le silence."
 (Anasua Sengupta) 

Plusieurs fois divorcé, sortant d'une période de galère, Alain quitte Paris pour Phukhet en Thaïlande, bien décidé à prendre du bon temps en s'adonnant à sa passion, la photographie. Grâce à Vincent, son logeur, il découvre de bons coins et se sort de chausses trappes dans lesquelles il tombe comme bien des farangs (étrangers) un peu trop naïfs.
Un soir, il fait la connaissance de Wanapa, la quarantaine, indépendante, coiffeuse et alors qu'il ne croyait plus à l'amour, se met à filer le parfait cocon, prêt à tout pour protéger sa belle menacée par un mystérieux prédateur. Alors que les ombres du passé et la vengeance d'un ancien mari-narco-traficant tout puissant menacent d'engloutir sa nouvelle conquête, Alain ne manque ni de ressources ni de relations dans ce qui tourne en thriller infernal.

Émaillé de sa part d'invraissemblances indispensables au scénario, Phrom Thep est un thriller intense plutôt bien enlevé qui a le mérite de nous faire voyager entre la France et la Thaïlande, raison pour laquelle j'avais sélectionné ce livre. Côté carte postale, pas de déception, on y trouve une jolie évocation du pays du sourire et de ses habitants auprès desquels l'auteur est d'ailleurs lui même installé.

Sans doute pas un roman inoubliable mais un bon livre d'évasion avec une touche d'exotisme, à prendre pour ce qu'il est.

Titre : Phrom Thep
Auteur : Marc Lasnier
Première édition : 2017

vendredi 4 octobre 2019

Les choses humaines de Karine Tuil

Jean Farel, 70 ans, est un journaliste politique star du paysage audiovisuel français, self-made-man en position de pouvoir depuis une quarantaine d'années, il n'a qu'une peur, être évincé, qu'une ambition, garder sa place alors il faut que tout et tous marchent à la baguette.
De 30 ans sa cadette, Claire, sa femme franco-américaine, est une essayiste feministe ayant su tracer sa voie dans son sillage qu'elle est désormais prête à quitter pour vivre une autre relation.
Leur fils Alexandre est un jeune étudiant brillant à qui tout réussi, un parcours sans faute, élève à polytechnique et Standford aux États-Unis

Des personnages de la bobosphère, vivant dans leur bulle élitiste qui éclate lorsque Alexandre, de passage à Paris, se retrouve sous le coup d'une accusation de viol.
C'est alors la version de l'un contre celle de l'autre, deux perceptions/interpretations d'une même situation et le passage à la moulinette judiciaire dans un monde post-affaire Weinstein et mouvements #MeToo / #BalanceTonPorc : Qui est la victime ? Y-a-t-il consentement ? Comment definir cette notion ? Quels éléments de la psychologie des personnages et de leur passé faut-il retenir ? A charge ou à décharge ?

Un livre très habilement construit autour du thème "sexe et pouvoir" : on connait la situation, on suit et on apprend à connaitre les personnages venant de milieux différents, plus complexes qu'il n'y parait initialement et dont la psychologie s'affine ... et pourtant, c'est machiavélique, on ne peut prendre catégoriquement parti pour l'un ou pour l'autre. On touche finalement à la "zone grise" de ce qui definit le "consentement" et il est difficile de faire pencher la balance d'un côté ou de l'autre au regard des éléments psychologiques, familiaux et sociétaux.

Un bon livre parce qu'il met en doute nos certitudes et pousse à réfléchir à ce thème de société complexe et subjectif qui touche à l'intime, à la perception individuelle, aux valeurs et aux "choses humaines". Dérangeant et magistral !

Tiré du texte :
"La mort est très probablement la meilleure invention de la vie. C'est l'agent du changement dans la vie. Elle efface l'ancien pour faire place au nouveau. Actuellement vous êtes le nouveau, mais un jour pas très éloigné, vous allez devenir progressivement l'ancien et être balayés. (...) Votre temps est limité, alors ne le gaspillez pas en vivant la vie de quelqu'un d'autre."
(Extrait d'un discours de Steve Jobs à Stanford / 2015)

 Ils découvraient la différence entre l'épreuve et le drame : la première était supportable ; le second se produisait dans un fracas intérieur sans résolution possible - un chagrin durable et définitif.

Titre : Les choses humaines
Auteur : Karine Tuil
Premiere edition : 2019