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lundi 28 mars 2022

Dernier rapport sur les miracles à Little No Horse / The Last Report on the Miracles at Little No Horse de Louise Erdrich

 
En 1996, le père Damien est un très vieil homme, témoin privilégié de la vie de la paroisse de Little No Horse dans laquelle il a été affecté au début du 20ème siècle au cœur d'une réserve indienne Ojibwé du Dakota du Nord. La correspondance qu'il adresse depuis des décennies à ses supérieurs - jusqu'au Pape, est restée jusque là lettre morte. Mais un beau matin, il voit débarquer le père Jude chargé d'enquêter sur la vie de sœur Léopolda, en préalable à une éventuelle procédure de béatification. Entre présent et passé, certains secrets soigneusement gardés et verrouillés au fond de la mémoire et d'autres partagés au cours d'interviews enregistrées (le lecteur, complice, ayant accès à certaines informations que le père Jude n'aura jamais), c'est presque un siècle d'une chronique individuelle et paroissiale qui nous est livrée ...
 
Un "pitch" relativement simple pour un scénario qui ne l'est absolument pas, surprenant et alambiqué à souhait par une Louise Erdrich qui finit de me convaincre de ses qualités de conteuse exceptionnelle même si je n'en doutais plus vraiment après la lecture de La malédiction des colombes / Plague of Doves et Dans le silence du vent / The Roundhouse. Cette fois, dès le départ, le lecteur est mis dans la confidence et connaît le secret du père Damien, un secret qu'il arrivera à garder envers et contre tout et expliquant une sensibilité, une tolérance, une perception et un regard si particulier porté sur le monde.
 
Cet étonnant père Damien est d'abord un être humain fait de chair et de sang, un imposteur, la victime consentante d'un chantage, un acteur défini par l'ambiguïté de son histoire personnelle peu conventionnelle dans laquelle interviennent un braqueur de banque et des inondations, une passion dévorante de la musique et des livres, des amours on ne peut plus charnels, une amitié sans faille avec le plus païen de ses ouailles, etc.
Le père est aussi un témoin de la vie dans la réserve où les épreuves s'enchaînent, conditions de vie précaires, famines, épidémies, morts, abandons, crime impuni, trafic des terres, dans une ambiance de rivalité de clans entre les Nanapush, les Morrissey, les Kashpaw, les Puyat, les Lazare. 
Et puis il y a aussi toute la dimension spirituelle du personnage qui vit sa foi confronté à des phénomènes touchants à l'extraordinaire, aux croyances indigènes, aux esprits, aux rêves, à la magie et à la possession. Un père qui se pose des questions sur la conversion, la conscience, la confession et l'absolution, la foi, la place de l'Église, etc.
 
Un roman baroque, improbable et très riche, offrant matière à réflexion sur beaucoup de sujets touchant à l'humanité, aux cultures et aux traditions, aux rapports hommes-femmes, à la spiritualité, sans pour autant tomber dans le piège de l'angélisme d'un côté ou de l'autre. Un livre qui continue à trotter dans mon esprit une fois ses pages refermées, un de ses ouvrages subtilement forts qui laissent discrètement mais profondément leur trace.
 
Du même auteur, voir aussi :

Titre français : Dernier rapport sur les miracles à Little No Horse
Titre original : The Last Report on the Miracles at Little No Horse
Auteur : Louise Erdrich
Première édition : 2001

lundi 14 mars 2022

Le pays des autres de Leïla Slimani


 
Maroc - Fin des années 1940 / début des années 1960
 
C'est à la fin de la seconde guerre mondiale, dans son Alsace natale où elle l'a rencontré que Mathilde épouse Amine Belhaj, officier traducteur marocain de son régiment. Une fois la guerre terminée et Amine démobilisé, la jeune française rejoint son mari au Maroc où il veut mettre en valeur une terre achetée par son père décédé trop tôt. Très vite, la jeune femme comprend que sa vie sera très différente de ce qu'elle avait connu jusque là.
 
"Ici, c'est comme ça." 
Cette phrase, elle l'entendrait souvent. À cet instant précis, elle comprit qu'elle était une étrangère, une femme, une épouse, un être à la merci des autres.
 
Au début, Mathilde s'installe avec la famille d'Amine au cœur de la médina de Meknès. Française éduquée, Mathilde y est traitée avec déférence par sa belle-mère Mouilala ; elle sympathise et apprend la langue avec sa jeune belle-sœur Selma encore écolière en se désespérant de sa coquetterie et de son manque d'intérêt pour les études, et cohabite sans heurt avec ses beaux-frères, l'un ténébreux, Omar, l'autre handicapé cloitré. Elle passe beaucoup de temps à arpenter les rues et à écrire des lettres remplies d'exotisme à sa sœur Irène en arrangeant la réalité et en taisant l'essentiel. Elle comprend très vite que quoi qu'elle fasse, au Maroc elle aura toujours une place à part : pour la population marocaine elle restera une étrangère et pour la communauté des colons, son mariage avec un "indigène" la disqualifie, elle est considérée avec méfiance et/ou mépris et est infréquentable.
Viendront la naissance de Aïcha et celle de Sélim et leurs années à la ferme où la famille s'installe dès la maison construite, au cœur d'une propriété isolée. Des années à compter chaque dépense pendant lesquelles Amine s'investit corps et âme dans son projet non sans quelques erreurs et déconvenues, des années difficles de doute puis d'acceptation pour Mathilde qui se résigne à sa condition de mère au foyer, aux tensions avec son mari, au poids de la solitude et de l'isolement, aux heures passées au "dispensaire" où elle prodigue des soins de base aux ouvrières en leur offrant une oreille attentive et des conseils. 

Une saga familiale dont je me suis régalée, un peu déçue que l'histoire s'arrête au moment de tourner la dernière page   ... jusqu'à ce que je réalise qu'il existe déjà une suite formant une série dans laquelle l'auteur raconte son histoire familiale : ce premier volume est consacré à la génération de ses grand-parents et à l'enfance de sa mère médecin. On y découvre la timide Aïcha grandissant en sauvageonne à la ferme et fréquentant l'école des sœurs où elle subit l'ostracisme lié à sa condition de métis sans que cela l'empêche d'être une élève brillante habitée d'une touche de mysticisme. On cerne les difficultés, les compromis et conciliations nécessaires pour que le couple bi-culturel formé par ses grands-parents résiste car si l'amour en est le ciment initial, l'édifice à parfois du mal à tenir entre l'alsacienne-française-catholique et le marocain-musulman-ancien soldat devenu agriculteur entrepreneur ... parfois, un geste vient ranimer et renforcer leurs liens, comme un certain Noël où Amine va voler un arbre chez sa voisine pour offrir un sapin à sa famille.  
Enfin, si Mathilde refuse de suivre les informations dans la presse ou à la radio, l'actualité qui tisse l'histoire moderne du Maroc s'immisce malgré tout entre les lignes alors que le pays glisse doucement de la gestion sous mandat français vers l'indépendance avec les divisions et les violences qui l'accompagnent.

Un texte authentique sonnant juste, lu presque d'une traite, très bien écrit, un régal.
Prête à dévorer la suite !

Titre : le pays des autres
Auteur : Leïla Slimani
Première édition : 2020

lundi 20 décembre 2021

La maison allemande / The German House de Annette Hess

Début années 1960 - Francfort.
Eva vit au dessus du restaurant familial "La Maison Allemande", avec ses parents Ludwig et Édith, sa sœur Annegret, boulimique, infirmière dans une maternité, son petit frère Stefan et leur chien. Un peu avant Noël, Eva leur présente Jürgen dont elle espère la demande en mariage, un ancien séminariste aisé qui dirige l'entreprise de vente par catalogue développée par un père désormais atteint de sénilité, ancien prisonnier politique détenu et torturé par les nazis pour ses engagements communistes, et dont la mère est décédée sous les bombardements à la fin de la guerre alors qu'il avait été envoyé à la campagne.
Le jour des présentations, Eva, qui est interprète de polonais, est sollicitée en urgence pour traduire un témoignage dans le cadre de la préparation d'un procès qui s'ouvrira bientôt sur des crimes commis en Pologne par d'anciens SS, un sujet dont la jeune femme n'a jamais entendu parlé. Mais quand on lui propose d'assurer l'interprétariat pendant toute la durée du procès, aussi bien sa famille que Jürgen tentent de l'en dissuader. Troublée, cette mise sous pression l'incite plutôt à accepter et la voilà placée au cœur d'un grand procès historique. Elle découvre au travers des témoignages qu'elle traduit les atrocités perpétrées à Auschwitz, vite écœurée de l'attitude des accusés qui nient toute responsabilité et se présentent comme des gens honnêtes et respectables. Un procès qui fait controverse et divise plus de quinze ans après la fin de la guerre dans une Allemagne qui veut oublier et aller de l'avant, écartelée entre déni et devoir de mémoire alors que chacun doit se battre individuellement avec ses propres fantômes.
 
Un roman qui dresse un panorama intéressant et peu traité de la société allemande post-seconde guerre mondiale, ébranlée par les vagues d'une histoire que chacun tente pourtant d'oublier et d'occulter. Beaucoup de choses sont abordées : la culpabilité, la justice, la façon dont s'imbriquent la petite et la grande histoire, la place de l'individu par rapport aux événements, la mémoire, la transmission, le poids du silence et des secrets qui cherchent toujours un exutoire pour émerger. Percent également des questions de société, notamment sur le rapport des hommes et des femmes, entre un Jürgen traditionaliste et une Eva plus progressiste et ouverte. Et puis c'est une histoire de famille avec des personnages complexes, une sœur plutôt perturbée, des parents sympathiques mais sur lesquels Eva va finir par se poser des questions : quelle rôle ont-ils joué pendant la guerre et pourquoi n'ont-ils rien fait ou dit ? Autant de questions qu'il est bien difficile de juger hors contexte.  
 
Un bon moment de lecture centré sur le personnage d'Eva, combinant habilement histoire personnelle, événements historiques et questions de société.
 
Titre français : La maison allemande
Titre anglais : The German House
Auteur : Annette Hess
Première édition : 2018

lundi 29 novembre 2021

Les suppliciées du Rhône de Coline Gatel

 
Lyon, 22 décembre 1897 / 12 janvier 1898.

En cette fin de siècle, Lyon est le théâtre d'une série de meurtres de jeunes femmes de toutes conditions, retrouvées exsangues au fond de sombres ruelles. Pour l'éminent professeur-enseignant Lacassagne qui s'intéresse à toutes sortes de sciences nouvelles, c'est l'occasion de prouver l'utilité de la médecine forensique capable de faire parler les morts. Il convainc la justice de mettre en place une cellule consacrée à l'enquête qu'il confie à deux de ses étudiants, Félicien et Bernard, auxquels va s'adjoindre Irina, une jeune journaliste d'origine polonaise aux idées avant-gardistes.

Une intrigue machiavélique et une enquête aux multiples rebondissements avec des personnages complexes, ayant tous des choses à cacher. Un polar rondement mené au cœur de la capitale des Gaulles, des pentes de Fourvières à celle de la Croix-Rousse, des bords de Saône à ceux du Rhône, de lieux emblématiques (comme l'hôtel Dieu, refuge des indigents) à d'autres oubliés (comme les lavoirs et la morgue flottante) avec une jolie évocation du peuple qui la compose, bourgeois, ouvriers, soyeux, marchands, etc. 

Titre : Les suppliciées du Rhône
Auteur : Coline Gatel
Première édition : 2019

lundi 15 novembre 2021

La force des femmes de Denis Mukwege

Je défends les femmes parce qu'elles sont mes égales - parce que les droits des femmes sont les droits humains et que je constate avec rage ces violences qui leur sont infligées. Il faut se battre tous ensemble pour les femmes. 
Mon rôle à toujours été de faire entendre la voix de celles dont la marginalisation les empêche de raconter leur histoire. 
Je me tiens à leurs côtés, jamais devant elles. 
 
La force des femmes c'est la force de la parole, la force du témoignage, la force du partage, la force de l'amour, la force de l'action, la force de l'expérience, la force de l'écrit et du livre, le triomphe de l'humanité sur la barbarie, la lueur de l'espoir au fond des ténébres.

Dans ce livre, Denis Mukwege, médecin gynécologue-obstétricien au Congo, co-récipiendaire du prix Nobel de la paix en 2018 raconte le parcours qui l'a conduit à faire sienne la cause des femmes au travers de sa lutte contre les violences sexuelles, avec, au-delà du témoignage, une vraie réflexion sur un sujet à portée universelle. Je m'étais intéressée à ce médecin exceptionnel lorsqu'il avait reçu son prix Nobel et j'étais un peu appréhensive à l'idée de me lancer dans cette lecture, inquiétudes qui n'avaient pas lieu d'être car l'essentiel du message n'est pas dans la brutalité mais dans la recherche de ses causes et des solutions à y apporter : les violences sexuelles existent partout dans le monde mais elles sont le symptôme d'un mal plus profond nécessitant d'aller à la racine si on veut avoir une chance de les éradiquer, une fois pour toute. 

Le livre commence par des éléments biographiques sur l'auteur, ses origines, sa famille et sa vocation expliquant comment et pourquoi il en est venu à sa spécialité de médecin-gynécologue. Il fourni également des informations sur son pays, l'effet papillon du génocide rwandais qui a eu des implications dramatiques pour le Congo dans sa région frontalière avec le Rwanda et le Burundi, entraînant plusieurs guerres et une déstabilisation dont les effets durent encore après plusieurs décennies de conflits. S'y ajoutent la damnation d'un Congo dont le sous-sol regorge de matières premières qui, au lieu d'apporter la prospérité, attise les convoitises et le pillage en entraînant la misère et le martyr des populations locales... tout ça pour faire fonctionner les appareils électroniques du monde entier, dans l'indifférence la plus totale.
Dans ce contexte, les violences sexuelles sont utilisées comme arme de guerre et de terreur même si le viol n'est pas un phénomène limité aux guerres puisqu'il existe et reste encore présent dans les pays en paix. Le docteur Mukwege part toujours d'exemples concrets et des solutions mises en place localement, initiées avec les femmes concernées, pour développer ensuite plus largement son sujet, illustrant ainsi sa valeur universelle. Il parle d'autres guerres, de la façon dont la question des viols a longtemps été un "non-sujet", sans reconnaissance pour les souffrances de celles qui les ont subies même s'il y a des "progrès" et une levée progressive du silence : il aura fallu 40 ans aux "femmes de réconfort" exploitées par l'armée japonaise pendant la seconde guerre mondiale pour briser le silence, une quinzaine d'années aux survivantes des guerres dans l' ancienne Yougoslavie et bien moins pour les "esclaves Yézidies" exploitées par Daesch. Dans le même temps le prix Nobel explique le chemin parcouru sur le plan des lois et des tribunaux internationaux pour la reconnaissance du viol comme crime contre l'humanité et même sa valeur génocidaire, offrant des recours possibles sans prescription temporelle pour les victimes contre les profanateurs agissant depuis trop longtemps en toute impunité.

Beaucoup de choses sont abordées dans une approche exhaustive, documentée, logique : les raisons pour lesquelles le viol se perpétue, les inégalités hommes-femmes, les règlementations et leur (non)-application, le rôle des dirigeants, celui de toute la chaîne police-politico-judiciaire, l'importance du message des personnalités représentantes de l'autorité morale, la maternité, la façon d'élever les enfants, la prise en charge pour la reconstruction physique et psychologique après les violences, ce dont les femmes ont besoin pour se reconstruire et pour que ces violences reculent, la nécessité de changer le regard porté sur les victimes, la question du recentrage de la faute avec le poids encore tellement puissant du biais de genre (sur tous le plans, l'histoire, la presse, les lois, leur application, encore largement dominées par les hommes), celle du consentement et la recherche des solutions qui passe nécessairement par la mise sur un pied d'égalité des hommes et des femmes.
 
Le livre est étayé de statistiques édifiantes illustrant notamment les progrès restant à faire, partout dans le monde ;  il est également riche des exemples de solutions mises en place localement et à l'international sous l'impulsion du docteur et des femmes qu'il a traitées au Congo ainsi que de personnalités rencontrées au fil des ans, en commençant par l'hôpital, la Cité de la joie, le système coopératif de financement de projets, le refuge pour les mères d'enfants nés de viols, jusqu'au réseau international des survivantes (SEMA). 
Enfin, entre les pages, il y a la voix de toutes ces femmes dont le Dr Mukwege se fait le porte-parole avec un respect, une compassion et une pudeur exceptionnels, attestant de sa profonde abnégation ; les mots sont pesés et les exemples choisis, pas plus que nécessaire mais poignants et inoubliables comme celui de cette fillette de 12 ans qui fait s'effondrer - au sens littéral du terme - un général lorsqu'il entend son témoignage.
 
Une aventure humaine semée d'embuches, nécessitant beaucoup de courage face aux menaces qui continuent de planer, portée par l'espoir et les avancées réalisées, riche de la résilience et de la force des femmes qui brisent le silence, retrouvent la dignité et un sens à la vie, pour que ce qu'elles ont subi ne se reproduise plus.
 
Il y a des livres qui comptent et ne s'oublient jamais, celui-là en est. 
À lire absolument.
 
Extrait du texte :
Cette toile de fond peut paraître lugubre car les vies de bien des familles de ce livre sont assombries par la violence. Mais chacune d'elles est une lumière et un exemple qui prouve que les meilleurs instincts de l'humanité - aimer, partager, protéger - sont capables de triompher, même dans les pires circonstances. Elles sont la raison pour laquelle j'ai persévéré. La raison pour laquelle je n'ai jamais perdu la foi ni ma santé mentale, même lorsque, exposé aux conséquences de la cruauté, je me sentais submergé. 

Je vous encourage à voir le Congo, parfois encore appelé "la capitale mondiale du viol", comme une fenêtre sur les pires extrémités de ce fléau mondial que sont les violences sexuelles. Car c'est un problème universel qui se produit aussi bien à la maison, au bureau, sur les champs de bataille que dans les lieux publics partout sur la planète. 
Mon expérience m'a appris que l'origine des violences sexuelles et leurs conséquences sont partout identiques. Comme toujours, nos différences - couleur de peau, nationalité, langue et culture - comptent bien moins que nos points communs. 

Les femmes ne peuvent résoudre seules le problème des violences sexuelles ; les hommes doivent faire partie de la solution.

Il faut que dans toutes les sociétés, le blâme, la culpabilité et la responsabilité des violences sexuelles des femmes portent sur les agresseurs. 
Ce sont eux qui doivent en payer le prix, pas les victimes. 
Les pays et les cultures sont différemment avancés sur ces questions, mais aucune n'a atteint le point où les survivantes de violences sexuelles peuvent s'attendre à de la compassion et au soutien inconditionnel de tous, depuis les chefs de leur communauté jusqu'aux policiers, juges, journalistes, politiciens-y compris leur propre famille. 
 
Pourquoi les hommes violent-ils  ? (...) 
Les déshumaniser et les voir comme des monstres, ça me permettait de me dire qu'ils n'étaient pas comme moi et les miens. (...) Mais il faut considérer le viol comme un choix conscient et délibéré qui est la conséquence d'un mépris pour les femmes en général, car l'origine se trouve là.
 
Au Rwanda, le viol était utilisé comme arme de guerre. Il est important de comprendre la distinction entre cet abus sexuel délibéré, prémédité, et le viol qui sévit dans toutes les zones de conflit. Le viol fait malheureusement partie de la guerre, tout autant que la destruction et les massacres, même s'il est souvent tabou. Dans toutes les guerres, les soldats abusent de leur position de pouvoir pour se procurer des femmes. Ce sont des actes de conquérants, ils visent les "corps des femmes des ennemis vaincus" comme l'a écrit l'Autrice féministe américaine Susan Brownmiller. (...) 
Le viol comme arme de guerre est différent. Il devient tactique militaire. Il est planifié. Les femmes sont délibérément prises pour cibles comme moyen de terroriser la population. Son adoption dans les conflits en Asie, en Afrique et en Europe au cours du XXe siècle peut s'expliquer par le fait qu'il est peu coûteux, facile à organiser et, malheureusement, terriblement efficace. (...) 
Le viol fait peur à tout le monde, hommes et femmes, au même titre que les menaces de mort. Quand il est commis en public ou sous le regard de toute la famille, il a pour effet de terroriser. (...) 
En commettant leurs viols en public, ils détruisent la famille : les couples volent en éclat ; les hommes divorçaient de honte. (...) 
Le viol de masse est également utilisé comme arme dans les conflits avec des motivations économiques sous-jacentes. C'est une manière d'exercer son contrôle sur la population locale sans avoir à la déplacer. (...) 
La particularité du Congo, c'est que le viol y a été commis pour toutes ces raisons : par les soldats-étrangers d'une force occupante à la recherche de frissons ou de vengeance, comme moyen de contrôle et de nettoyage ethnique des populations locales et pour des raisons économiques. 

Je dis toujours que le désordre du Congo oriental est un désordre organisé. Il sert les intérêts d'un réseau de personnages qui va jusqu'au plus haut niveau de l'état congolais, ainsi qu'aux élites des pays voisins. 
Le viol fait parti de ce processus d'exploitation sans merci. Les vingt-cinq dernières années de violences sexuelles au Congo sont étroitement liées au pillage des matières premières.
 
Chaque fois qu'un homme viole, quelle que soit la situation, quel que soit le pays, ses actes trahissent la même croyance : ses besoins et désirs sont de la plus haute importance, les femmes sont des êtres inférieurs dont on peut user et abuser. Les hommes violent parce qu'ils ne considèrent pas la vie des femmes comme aussi précieuse que la leur.
 
Ne pas lutter contre les violences sexuelles revient, tacitement, à les autoriser.
 
La façon dont j'ai été traité à l'ONU par mon propre pays m'a servi de formation accélérée quand aux difficultés rencontrées par les femmes qui trouvent malgré tout le courage de dénoncer leurs agresseurs. On leur conseille de se taire, d'éviter de causer un scandale, de ne pas déranger. Ces dernières décennies, des progrès ont été accomplis dans plusieurs pays, mais l'instinct qui pousse à se voiler la face, à ignorer, à ne pas croire ou à intimer celles ou ceux qui veulent briser la loi du silence demeure désespérément banal et profondément ancré dans les esprits. 
Briser le silence qui plane autour des violences sexuelles- harcèlement, viol, Inceste-est un pas essentiel vers la résolution du problème. Premièrement, le silence permet aux violences sexuelles de prospérer. Se taire crée un environnement où les hommes peuvent continuer d'abuser les femmes en toute impunité. Le silence sert leurs intérêts. Tant qu'un problème est tu, les schémas comportementaux destructeurs à l'œuvre peuvent se poursuivre. 
Deuxièmement, l'autocensure empêche les femmes de puiser leurs forces les unes chez les autres. (...) Troisièmement, briser le silence permet d'éduquer tout le monde, à commencer par les hommes. 

Après la Seconde Guerre mondiale, les tribunaux internationaux mis en place pour juger les criminels de guerre - à Nuremberg, en Allemagne, pour les atrocités nazies, et à Tokyo, au Japon, pour les crimes commis en Asie -  ont reçu un grand nombre de preuves sur l'usage systématique du viol sans jamais en faire un chef d'accusation au titre de crime contre l'humanité. Au procès de Nuremberg, il n'y  a pas une seule condamnation pour viol. 
Dans les années 1990, les premiers tribunaux internationaux depuis Nuremberg et Tokyo ont permis de grands bonds en avant. Au Tribunal Pénal international pour l'ex Yougoslavie réuni à La Haye, aux Pays-Bas, à partir de 1993, les procureurs ont pour la première fois démontré que le viol pouvait être considéré comme un crime de guerre et un crime contre l'humanité. (...) 
Le tribunal pénal international pour le Rwanda, qui a siégé en Tanzanie, en Afrique de l'est, a lui aussi établi une jurisprudence sur les poursuites possibles pour viol par la loi internationale. Le cas de Jean-Paul Akayesu, un maire hutu qui avait dirigé le massacre de deux mille personnes dans sa région, a pour la première fois jugé que le viol pouvait être considéré comme acte génocidaire.
 
 Le plus tragique, c'est que tandis que dans plusieurs pays de plus en plus de femmes tiennent compte de ce conseil [briser le silence], les poursuites fructueuses n'ont pas augmenté de concert. Les femmes sont toujours plus nombreuses à vouloir témoigner. Le mouvement #MeToo a fait décoller cette tendance de façon très significative. (...) 
Mais le nombre de poursuite reste très faible.(...) 
Pour que davantage de femmes portent plainte pour ce qu'elles ont subi, il faut qu'elles sachent que le jeu en vaut la chandelle. En général, le problème, ce n'est pas la loi (....) toutes ont le même défaut : elles n'offrent de protection que théorique. Le problème réside dans les biais systémiques à l'œuvre contre les femmes au sein du système pénal. 
L'origine de la plupart de ces biais peut être retracé en étudiant la manière dont le viol a été puni à travers les âges. Dans les premières civilisations il était traité comme un crime d'adultère ou de fornication. Les lois de l'Europe médiévale ont ensuite évolué jusqu'à considérer le viol comme un crime commis contre les femmes, mais seulement si leur "honneur" était entaché. Ce concept se retrouvait au cœur de presque tous les systèmes juficiaires. 
Seules les femmes en position d'avoir un honneur - ce qui excluait les pauvres, les prostituées et les minorités - pouvaient être considérées comme victimes de viol. Les tribunaux exclusivement masculins exigeaient ainsi des femmes qu'elles montrent patte blanche. Leur passé sexuel jouait contre elles, tout comme une suggestion qu'elles puissent avoir, d'une manière ou d'une autre, encouragé leurs agresseurs. On voulait être certain que la personne avait résisté à l'agression, car il était entendu qu'une femme "honorable" tenterait de se débattre pour protéger sa réputation. Une absence de blessure ou de cris était par conséquent mal vue, voire disqualifiante. 
Les célibataires devaient prouver qu'elles étaient vierges avant l'agression. Une expérience sexuelle leur barrait l'accès au statut de victime. Des tests de virginité douteux (...) étaient monnaie courante au XVIIIe et XIXe siècles dans la plupart des pays européens.
Toutes les plaignantes étaient considérées d'un œil soupçonneux parce qu'il était largement admis-par les juristes de sexe masculin-que les femmes n'hésitaient pas à inventer des histoires d'agression sexuelle pour forcer un homme au mariage, justifier une grossesse ou alors parce qu'elles étaient faibles d'esprit ou enclines à l'hystérie.

La première étape pour affronter l'épidémie mondiale de viols est une législation claire qui inclue le concept de consentement et qui reconnaisse les femmes comme des êtres autonomes et indépendants. Des lois strictes contre les agressions sexuelles avec à la clé de lourdes peines de prison pour les violeurs sont des mesures dissuasives et, au moment des bébats parlementaires, une occasion d'éduquer hommes et femmes à leurs droits et responsabilités.  
 
Dès l'instant où nous appuyons l'idée que les garçons sont plus forts, plus méritants, plus valeureux, nous perpétuons une injustice et, au final, la violence envers les femmes.(...) 
Non seulement les parents et la société renforcent sans cesse l'idée que la vie d'un garçon a plus de valeur, mais ils appuient aussi de façon explicite l'idée que les garçons sont des mâles et que le masculin, c'est la force et la dureté.(...) 
Je crois que la "masculinité" est quelque chose que les enfants acquièrent au cours de leur développement. Ils ne naissent pas avec. Il s'agit d'une construction sociale. Le petit garçon s'y glisse en grandissant, comme s'il enfilait des couches et des couches de vêtements.
 
Plus je voyage, plus j'apprends, plus je me rends compte que la douleur issue des violences sexuelles exercées sur les femmes est la même, que ce soit dans les zones de conflits ou dans les pays en paix, et quelles que soient leur culture, leur langue ou leurs croyances religieuses.
 
Partout où des femmes sont nommées, elles aident à briser les normes masculines historiques.
 
Je rêve d'une société où les mères sont reconnues comme les héroines qu'elles sont, où les filles issues de notre maternité sont autant considérées que les garçons, où les femmes grandissent sans craindre les violences
Je souhaite un monde où les femmes ont les mêmes opportunités professionnelles, les mêmes joies et les mêmes sources de satisfaction que les hommes, où le pouvoir politique est partagé à égalité. J'attends avec impatience le jour où nos entreprises et institutions publiques reflèteront la diversité de la société. J'imagine aussi un avenir où les agressions sexuelles seront vues comme des méfaits d'une époque certes brutale mais révolue. 
Je crois fermement que tout ce que j'ai énoncé est désirable et possible. Je crois qu'en tant qu'individu et collectifs, nous pouvons œuvrer à cette réalisation. Je crois en la force des femmes.
 
Titre : La force des femmes
Auteur : Denis Mukwege
Première édition : 2021

mardi 9 novembre 2021

La Panthère de Stéphanie Des Horts


Je suis Jeanne Toussaint, la panthère de Cartier. Je porte en moi le symbole du Gai Paris, des Années folles, de la passion et de l'élégance.
 
Dans Paris occupé par les Allemands, Jeanne Toussaint, directrice de la création chez Cartier, est arrêtée pour les oiseaux en cages dont elle a délibérement décoré les vitrines du célèbre joallier, geste interprété comme un défi et comme un signe de résistance par l'occupant. Pendant que les Allemands enquêtent sur ses justifications avant de statuer sur son sort, Jeanne, surnommée "la panthère", est enfermée et se rappelle la façon dont elle est arrivée jusque là, elle, modeste petite belge originaire de Charleroi... 
 
C'est ainsi que Stéphanie de Horts nous entraîne, à la première personne, sur les traces de la Panthère, égérie de Cartier née en 1887 à Charleroi, ancienne "cocotte" du demi-monde de la belle époque, amie de Coco Chanel, maîtresse d'hommes puissants qui lui ont permis de tracer son chemin et de sortir son épingle du jeu par le travail, le talent et l'amour des belles choses. Au travers de ce destin d'exception, ce n'est pas seulement une vie qui est racontée mais aussi celle de la maison Cartier. C'est également l'évocation d'époques (Belle époque, Années Folles, première et deuxiéme guerre mondiale) et de modes de vie d'une certaine société évoluant dans l'élégance et le luxe, avec ses femmes entretenues couvertes de bijoux, leur capital pour l'avenir, une façon pour les grandes familles soucieuses de préserver apparences et privilèges de compartimenter passion et raison.
On y croise beaucoup de grands noms et la création d'objets et de bijoux mythiques, une bague trois anneaux, la première montre bracelet Tank / Pershing, les parfums Channel numéro 5 ou Arpège, etc.
 
Un portrait très intéressant qui montre aussi la capacité d'adaptation et de résilience de femmes qui ne se laissent pas réduire par les règles et les circonstances imposées par la société de leur époque et qui savent au contraire les exploiter pour en tirer liberté, pouvoir et reconnaissance, en laissant leur empreinte pour la postérité.
 
Finalement, un roman très documenté, bourré d'anecdotes et plaisant à lire, combinant habilement éléments romancés, biographiques, historiques et sociologiques ; une panthère symbole du luxe et du savoir-vivre à la française offrant au lecteur une touche de frivolité et de légèreté.
 
Tirés du texte :
Le mariage de toute façon, n'a rien à voir avec les sentiments, c'est bien connu, on épouse des femmes de bien, on aime des femmes de rien. 
 
Les courtisanes de la Belle Époque sont devenues les aristocrates des Années folles.

Titre : La Panthère 
Auteur : Stéphanie Des Horts
Première édition : 2010


jeudi 4 novembre 2021

The Good Sister de Morgan Jones

 Yesterday she was a child. (...) Now she's a terrorist.
 
Abraham est originaire d'Égypte, copte, et pharmacien à Londres après avoir abandonné la fin de ses études de médecine pour s'occuper de sa femme Ester, malade de longue durée, et de sa Fille Sofia. C'est un homme brisé qui a sombré dans l'alcool et la drogue. Mais lorsque sa fille disparaît, rien ne l'arrête, il est prêt à tout pour la retrouver et la ramener. 

Convertie à l'islam, Sofia s'est enfuie pour rejoindre Raqqa en Syrie et le califat islamique, convaincue qu'il est en lutte pour construire un monde plus juste, en phase avec les commandements du Coran. C'est une jeune fille de 17 ans intelligente, instruite, lumineuse et idéaliste qui trouve du réconfort et du sens dans la religion alors qu'elle a rompu un dialogue devenu impossible avec son père. Elle est prête à faire tout ce qu'on lui demandera car ce seront autant de tests pour mettre sa foi à l'épreuve : mariage, intégration d'une brigade de femmes, enseignante auprès de femmes qu'il faut convertir, etc.
 
Dans un jeu d'alternance narrative, entre la voix du père et celle de la fille, on suit le parcours marqué d'épreuves et de souvenirs de ces deux personnes exposés à tous les dangers, poussés aux pires extrémités sans certitude que la salvation sera au bout du chemin. Un rythme de thriller soutenu, sans répi, avec son lot de noirceur, de violences, de sacrifices, de manipulations, de corruption, de cruauté, d'absurdités, de la frontière turque jusqu'au cœur de la Syrie islamiste ; des personnages déterminés, complexes, torturés, désespérés.

Un roman bien construit et prenant, dont l'authenticité laissera une marque profonde et certainement indélébile au fond de ma mémoire. Elle est inoubliable cette histoire de famille portée par l'amour d'un père pour sa fille, obligé de transcender toutes ses peurs, illuminée aussi par la lumière de celle-ci et sa dévotion à une cause qui l'aveugle et puis en arrière-plan il y a bien sûr le sujet brûlant de la religion et de l'extrêmisme, prétexte et justification à tous les excès.
Brûlant  ! 

Extraits du texte :
 For every soul there is a guardian (The Koran, 86:4)
 
 The West is a house with no foundation and no walls, a paper house, it will blow away and it will burn.
 
You are one of the good ones, and they are the worst. Fuck your idea of good. It is a Western thing, corrupt. There is no "fair" in sharia. Only justice.
 
That was the problem with families now, they had shrunk. (...) When someone died or fell ill others should take their place. But here was this man and this girl, expected to make a family on their own? It was like a piano with two strings. No music could come from it.
 
When I was a girl we didn't know life existed, and maybe that was better. 
A cage is not a cage if you cannot see beyond the bars.
 
The bad people will always hurt the good. But without them how would we have good to do ?
 
Titre original : The Good Sister
Pas (encore) de traduction française
Auteur : Morgan Jones
Première édition : 2018

dimanche 31 octobre 2021

Soleil Amer de Lilia Hassaine


Au début des années 1960, Naja quitte son Algérie natale avec ses trois filles, Maryam, Sonia et Nour, pour rejoindre son mari Saïd, ouvrier spécialisé en France. Pleine d'espoir pour l'avenir et pas encore minée par le secret entourant les deux "cousins" Amir et Daniel, la famille est installée en HLM, creuset du "vivre-ensemble". Mais au fil des décennies- 1960,1970,1980- l'environnement et les perspectives se transforment, l'utopie des cités de la fin des trente glorieuses est progressivement sappée par le chômage, l'uniformisation, la détérioration et la ghetto‐isation qui impactent impitoyablement la chronique familiale.
 
Un roman tracé à grands coups de pinceaux pour offrir au lecteur une fresque familiale et sociale sur trois décénnies. L'écriture est délicate et sûre, le trait efficace et ajusté pour aller à l'essentiel sans se perdre en développements. 
Un roman éclairé du regard des femmes, décliné sous le signe de la soumission, de la solidarité, des amitiés féminines, des joies et de la souffrance, des désillusions. Il y a le poids de la tradition avec ses entraves non seulement pour la condition féminine mais aussi par rapport à ce qui est attendu des garçons. Et puis bien sûr il y a la question de l'exil - quand on n'est pas d'ici et plus de là-bas non plus - et, dans son sillage, ses dérivés liées à l'immigration, l'intégration, le rejet, le racisme, la stigmatisation.
 
C'est joliment écrit et les pages tournent vite. J'ai aimé, aussi bien la chronique familiale sur laquelle pèse son étrange secret, que le fil historique illustrant l'évolution des cités HLM, de grandeur à décadence.
 
Extraits du livre :
Naja avait à peine vingt-six ans, mais elle vivait déjà dans l'angoisse de la perte.Ici, tout était si fragile.
 
Saïd avait connu les bidonvilles, puis écumé les foyers pour travailleurs immigrés, des dortoirs où les ouvriers s'entassaient à six ou sept sans intimité. Considérés comme de simples outils de travail, ces hommes avaient été coupés de leurs familles et des plaisirs de la vie.
Ils étaient nombreux à avoir sombré dans l'alcool.
À leur arrivée, les femmes furent les proies des frustrations de leur mari.
Naja tomba enceinte.
 
Elle lui avait donné, comme seuls les êtres profondément généreux savent donner : gratuitement.
 
Le projet des HLM, c'était l'utopie du vivre-ensemble, cette idée selon laquelle on mélangeait les cultures et les milieux sociaux.
C'est ce qui se produisit, dans un premier temps.
 
Plus les années passaient, plus le secret s'enfonçait, et on empilait par-dessus des mensonges comme on coule du béton pour combler un trou.
 
 Elle aurait voulu ne jamais avoir de filles, car elle en savait les tourments. Le bon Dieu lui en avait donné trois, et lui avait retiré un fils dont l'âme planait chaque jour au-dessus de sa tête. Naître fille, ça voulait dire devenir la boniche de ses frères, puis celle de son mari, ne jamais jouir d'aucun plaisir, si ce n'est ceux de la bouche, et donc grossir, grossir, grossir, tomber enceinte autant de fois que possible, accoucher sans bruit, brider ses propres filles, qui reproduiront le même schéma à leur tour : "La féminité est une maladie transmissible. On trimballe les tares de nos mères et on les refile à nos mômes." 

Dans le regard des français, il était l'immigré ; en Algérie, il s'en était aperçu au mariage de Maryam, il était aussi devenu l'immigré. On ne veut pas de celui qui arrive, on en veut à celui qui nous quitte. Il appartient à un ailleurs, à un espace qu'on tient à distance. Ne pas être "un", c'est être suspecté de duplicité. 

La vie quotidienne est un décors de théâtre. La vie quotidienne est ce qui vient, par une somme d'habitudes, encadrer nos pensées obscures et nos douleurs secrètes. Faire les courses, le ménage, s'occuper des enfants, autant d'activités qui nous obligent, sans quoi on ne ferait plus rien. Le divertissement nous aide à survivre, car le désespoir est l'état naturel de l'homme. On ment tous. 

 Les maisons inhabitée sont des vieux livres, elles témoignent de la vie passée au présent.
 
Quand il allumait la télé, il regrettait malgré tout de ne voir personne comme lui. Aucune speakerine ne ressemblait à ses filles. Aucun journaliste à ses fils. Ils étaient invisibles, mais on ne parlait que d'eux. Cette année-là, Giscard instaurait l'aide au retour pour les Algériens : 10'000 francs. 10'000 francs, c'est ce à quoi avaient droit tous ces gens pour laisser derrière eux vingt ou trente ans de vie. (...) La valeur d'un homme c'est sa valeur de main d'œuvre, sa valeur d'outil. C'est le message qu'on leur délivrait. Sans quoi ils devenaient des parasites sociaux. 

Peu importe d'où tu viens (...) le seul trait d'union entre les hommes c'est la culture, cette culture qu'on dit élitiste mais qui est universelle car elle a traversé les siècles. (...) L'excellence de l'art dépasse les préférences, elle est la caisse de résonance de Dieu...
 
Naja aimait la France malgré tout. Elle répétait : "l'Algérie et la France sont deux sœurs empêchées. Elles n'ont jamais su vivre l'une sans l'autre."
 
 Les enfants d'immigrés portent en eux l'exil et l'ancrage. On les a perfusé à la mélancolie. 

Notre mémoire ne devrait pas être une pierre qui nous tire vers le fond, mais une vie contenue dans la nôtre, qui, par un jeu de poupées russes, donne de l'épaisseur au temps et de la perspective aux choses.
 
Titre : Soleil Amer
Auteur : Lilia Hassaine
Première édition : 2021

lundi 18 octobre 2021

Pachinko / Pachinko de Min Jin Lee

Au début des années 1930, la Corée fait partie de l'empire colonial japonais. Sunja vit alors sur une petite île proche de Busan avec sa mère Yangjin, veuve qui tient une modeste pension pour essayer de survivre pendant une période d'occupation économiquement difficile. Un soir, la famille accueille et sauve Isak, un jeune pasteur missionnaire à la santé fragile, originaire de Pyongyang, qui fait étape avant de rejoindre son frère au Japon pour s'occuper de la congrégation coréenne chrétienne d'Osaka. Une fois remis sur pied, Isak va sortir Sunja de la situation embarrassante dans laquelle elle se trouve - elle est enceinte et ne veut pas devenir la maîtresse entretenu de Hansu, son amant qui lui avait caché être déjà marié et père de trois filles - en lui offrant le mariage et un nom pour son enfant à naître. 
 
Au travers de l'histoire de ce couple originaire de Corée, de sa famille et de sa descendance - Noa le studieux, Solomon le pragmatique - Min Jin Lee nous offre une fresque familiale sur quatre générations, des années 1930 à nos jours, illustrant sans généralisation réductrice le destin complexe et souvent douloureux des "Zainichi*" du Japon [Zainichi : "étrangers résidents au Japon"]. Cette Américaine d'origine Coréenne qui a elle-même vécu plusieurs années d'expatriation à Tokyo, aborde avec intelligence et sensibilité la situation si particulière de cette communauté auprès de laquelle elle s'est longuement documentée.
 
Un livre riche et dense, tant sur le plan historique et sociologique que romanesque. Le contexte initial est celui d'une Corée sous l'emprise coloniale japonaise qui, une fois la guerre terminée, se retrouve "libérée" mais divisée entre un nord et un sud nécessitant un choix de rattachement arbitraire, absurde et un peu ubuesque pour les zainichi ; une histoire complexe pour les Coréens qui se sont installés au Japon où ils constituent une "sous-classe" méprisée et mal vue. Au delà du racisme lattent, cette saga familiale aborde de nombreux sujets tels que la guerre, la pauvreté, la religion, l'éducation, l'homosexualité, les yakuzas (la mafia japonaise) ou le monde des Pachinko (salles de machines à sous) offrant une voie opaque mais alternative à la pauvreté.
 
Un livre dont j'ai aimé les personnages qui veulent avancer et surmonter les difficultés envers et contre tout, pour s'en sortir par le travail et/ou l'éducation, portés par la solidarité familiale, leurs épreuves et leurs espoirs. Ils offrent une large palette de destins permettant d'éviter l'écueil d'une réduction trop simpliste de la question des Zainichi.
Une lecture agréable et instructive, je recommande.

Extraits du texte :
"Absorbe tout le savoir que tu pourras. Remplis ton cerveau de connaissances - c'est la seule forme de pouvoir que personne ne pourra jamais te reprendre." Hansu ne lui disait jamais d'étudier mais plutôt d'apprendre, et Noa se rendait compte qu'il y avait une véritable différence. L'apprentissage était un jeu, pas un travail.

La plupart des Coréens au Japon ne pouvaient pas voyager. Pour obtenir un passeport japonais, il fallait devenir un citoyen japonais - ce qui était presque impossible (...) Sinon, pour voyager, on pouvait mettre la main sur un passeport sud-coréen en passant par la Mindan, mais peu de gens voulaient être affiliés à la République de Corée depuis que le pays appauvri était dirigé par un dictateur. Les Coréens affiliés à la Corée du Nord ne pouvaient partir nul part, hormis les rares autorisés à se rendre à Pyongyang. Même si tous ceux qui y étaient retournés en souffraient, il y avait encore bien plus de Coréens au Japon dont la citoyenneté était affiliée au Nord plutôt qu'au Sud.

Tu ne peux rien y faire. Le pays ne va pas changer. Les Coréens comme moi, on ne peut pas partir. Où voudrais-tu qu'on aille ? Mais au pays, les Coréens ne changent pas non plus. A Séoul, on me traite de bâtard japonais, et au Japon, je ne suis qu'un sale Coréen parmi les autres. J'ai beau gagner une fortune et me montrer d'une gentillesse à toute épreuve, ça ne change rien. Alors qu'est-ce-que tu veux y faire ? Tous ceux qui rentrent ua Nord y crèvent de faim ou meurent de trouille.

Les Coréens nés au Japon après 1952 avaient obligation de s'inscrire au registre de leur municipalité le jour de leur quatorzième anniversaire pour la demande de permis de résidence au Japon. Tous les trois ans, Solomon devrait renouveler cette démarche, à moins qu'il ne décide de quitter le pays pour de bon.
 
Aux États-Unis, Zainichi du Sud et du Nord, ça n'existe pas. Pourquoi devrais-je m'identifier à l'une ou l'autre des Corées ? C'est absurde ! Je suis née à Seattle, et mes parents sont arrivés en Amérique à l'époque où il n'y avait qu'une seule Corée (...) Et pourquoi le Japon s'obstine-t-il à faire la distinction des deux pays pour des résidents coréens qui sont là depuis quatre générations ? Tu es né ici. Tu n'es pas un étranger ! C'est de la folie. Ton père est né ici. Pourquoi vous avez des passeports sud-coréens ? C'est n'importe quoi. 
Elle savait aussi bien que lui qu'après la division de la péninsule, les Coréens du Japon avaient chacun choisi leur camp, et que cela avait souvent eu des conséquences sur leur statut de résidents. Il était encore difficile pour un Coréen d'obtenir la citoyenneté japonaise, et nombre d'entre eux voyaient même cette démarche comme une honte - devenir citoyen de l'oppresseur de son peuple. Quand elle avait raconté à ses amis new-yorkais les bizarreries de cette anomalie historique et ce biais ethnique envahissant, ils n'imaginaient pas que les japonais si sympathiques et bien élevés parmi leur connaissances puissent la percevoir comme une délinquante paresseuse, corrompue, ou agressive - le stéréotype négatif associé aux Coréens au Japon. 
 
Le Japon refuse encore que les Coréens soient profs, policiers ou infirmières. Tu n'as même pas pu louer ton propre appartement à Tokyo et ce n'est pas faute d'argent. On est en 1989 (...) J'ai longtemps vécu aux States et en Europe ; ce que les Japonais ont fait aux Coréens et aux Chinois nés ici est révoltant. 
 
Le Pachinko est un plus gros business au Japon que l'industrie automobile. 
 
Zainichi, mot utilisé pour désigner les Coréens du Japon ayant émigré durant la période coloniale, ainsi que leur descendants. Certains Coréens au Japon ne souhaitent pas être qualifiés de Zainichi, parce que le terme signifie littéralement "étranger résidant au Japon", ce qui n'a aucun sens dans la mesure où ils y vivent depuis trois, quatre, voire cinq générations ininterrompues. Beaucoup de Coréens d'origine sont maintenant des citoyens Japonais, même si la naturalisation n'est pas une démarche facile. Une partie d'entre eux se sont aussi mariés avec des Japonais, créant une génération avec un patrimoine commun partiel. Malheureusement, il existe un long passif de discrimination sociale et institutionnelle à l'encontre de ceux dont les origines ethniques sont entièrement ou en partie coréenne. Au point que certains choisissent de ne jamais divulguer leur héritage culturel, même si leur identité ethnique peut encore être retracée sur leur papiers d'identité et sur les registres du gouvernement.
 
Titre français : Pachinko
Titre anglais : Pachinko
Auteur : Min Jin Lee
Première édition : 2017

lundi 7 juin 2021

Pure de Linda May Klein

 
Aux États-Unis, Lisa Kay Klein a grandi au sein de l'église évangeliste et de la "culture de la pureté" émergeante dans les années 1990 avec ses anneaux de pureté, ses serments de virginité/pacte de pureté jusqu'au mariage, etc. Un mouvement culturel accompagné de messages débilitants et entachant la sexualité de toute une génération : les filles y sont vues comme des objets de tentation pour les hommes, et la moindre expression de leur sexualité, une "faute" leur incombant, un pas irréversible vers la damnation sans espoir de rédemption. À la longue et avec le recul, les messages répétés et intégrés par toute cette génération de femmes blanches ont eu pour beaucoup un effet traumatisant à long terme avec son lot d'anxiété, de peurs et même de symptômes pouvant se rapprocher de ceux des pathologies PTSD (Post-Traumatic Stress Disorder). Des femmes qui se retrouvent bloquées dans un "cycle de la honte" auquel il est difficile d'échapper, notamment lorsqu'elles sont portées par leur foi et qu'elles risquent le rejet de leur communauté. 
 
Dans ce livre, Lindae Kay Klein expose son parcours dans cet environnement,  ses questionnements, la façon dont elle a brisé le cycle dans lequel elle était piégée sans pour autant renoncer à sa foi et surtout son partage d'expériences avec les autres femmes de sa génération qui ont accepté de témoigner. Recueil d'interviews parfois déchirantes, entre essai et ouvrage journalistique, l'auteur a "porté" son livre pendant dix ans avant de trouver le ton et la volonté de le terminer, persuadée de la nécessité de le publier pour libérer la parole et alimenter un débat que toutes les communautés ne sont pourtant pas prêtes à avoir. 
 
L'ouvrage a ses limites que l'auteur admet puisqu'elle ne s'est basée que sur ce qu'elle connaît et ses contacts - une communauté blanche évangéliste - mais la portée de ses propos n'en reste pas moins valable dans d'autres groupes ou d'autres religions. 
Un coup de projecteur "de l'intérieur" pas toujours évident à suivre si on n'est pas au fait de la place des églises évangélistes aux États-Unis mais l'analyse, très poussée, est très intéressante : ces mouvements de "pureté" ont de terribles effets pervers sur la sexualité ainsi que sur le role et la place accordésrespectivement aux femmes et aux hommes dans la société, une "culture" qui continuent malheureusement de faire des adeptes et de se répendre à travers le monde.
 
Extraits du texte :
Evangelical Christianity's sexual purity movement is traumatising many girls and maturing women haunted by sexual and gender-based anxiety, fear, and physical experiences that sometimes mimic the symptoms of post-traumatic stress disorder (PTSD). Based on our nightmares, panic attacks, and paranoia, one might think that my childhood friends and I had been to war.  And in fact, we had.  We went to war with ourselves, our own bodies, and our own sexual nature's, all under the strict commandment of the church. 

The purity message is not about sex. Rather, it is about us : who we are, who we are expected to be,
 and who it is said we will become if we fail to meet those expectations. 
This is the language of shame. 
Shame is the feeling "I am - or somebody else will think I am - bad"
 (as opposed to guilt, for example, which is associated with the feeling "I did something bad"). 

Shame tends to make people feel powerless and even worthless. It creates a fear of abandonment that, ironically, makes us push others away. We want to hide those aspects of ourselves we are ashamed of, so we may emotionally withdraw from those close to us, lash out at them to keep them at bay, or isolate ourselves in self-blame. Whatever it takes to keep the world (including ourselves) away from those parts of us that we have come to believe make us bad. 

Evangelical Christianity is the single largest religious grouping in the United-States. 
More than a quarter of American belong to it, and more than a third of American adolescents do. 

First, the researchers are finding that purity teachings do not meaningfully delay sex. Second, they are finding that they do increase shame, especially among females. And third, they report that this increased shame is leading to higher levels of sexual anxiety, lower levels of sexual pleasure, and the feeling among those experiencing shame that they are stuck feeling this way forever. Oh, and it doesn't get better with time... It gets worse! 

It's time we teach our daughters that their ability to be good people depends on their being good people, not on whether or not they're sexually active. 

Generally speaking, purity culture excuses male sexuality and amplifies female sexuality, 
and it shames consensual sexual activity and silences nonconsensual sexual activity.
 
Titre original : Pure, Inside the Evangelical Mouvement That Shamed a Generation of Young Women and How I Broke Free. 
Pas (encore) de traduction française.
Auteur : Linda Kay Klein 
Première édition :  2018

mercredi 2 juin 2021

Fille, Femme, Autre / Girl, Woman, Other de Bernardine Evaristo

 
Amma, Yazz, Dominique, Carole, Bummi, LaTisha, Shirley, Winsome, Penelope, Megan/Morgan, Hattie, Grace, 
douze femmes (ou presque), britanniques (pas toutes), noires (avec des nuances) 
 
roman-chorale donnant voix à chacune, entre recueil de nouvelles et de poésies composé de chapitres constituant chacun un seul souffle, avec un seul point

douze tranches de vie à la fois indépendantes et liées les unes aux autres
mère, fille, femme, amante, grands-mère, tante, marraine, et tant d'"autres" choses encore,
lesbienne, hétéro, transgenre,
à la ville, à la campagne,
riche, pauvre, 
heureuse, malheureuse,
en Angleterre, aux États-Unis
jeune, moins jeune, âgée
artiste, étudiante, écolière, enseignante, femme d'affaires, agricultrice,
mariée, célibataire, divorcée, orpheline,  adoptée, perdue, retrouvée,
indépendante, soumise, féministe, traditionnelle,
intégrée, immigrante,
etc.
 
difficile de qualifier ce livre qui m'a d'abord surprise par sa forme puis complètement séduite en donnant voix et vie à toutes ces femmes dans leur diversité, leur complexité et leur simplicité, leur humanité,
des vies qui s'entremêlent, se répondent, se complètent comme les instruments d'une partition d'orchestre qui nous emportent dans la symphonie polyphonique qu'ils composent, un hymne à la vie.
 
Un livre atypique, riche et ambitieux d'une auteure à découvrir. 
Un coup de cœur ❤️❤️❤️
 
Tirés du texte :
ageing is nothing to be ashamed of
especially when the entire human race is in it together
 
he bemoans the fact that black people in Britain are still defined by their colour in absence of other  workable option 
(...) in any case, neither his blackness nor his gayness are the result of conscious political decisions, the former is genetically determined, the latter psychically and psychologically pre-disposed
(...) white people are only required to represent themselves, not an entire race

Titre français : fille, femme, autre
Titre anglais : Girl, Woman, Other
Auteur Bernardine Evaristo
Première édition : 2019

dimanche 13 décembre 2020

Kaé ou les deux rivales / The Doctor's Wife de Sawako Ariyoshi

 

 Le 13 octobre 1805 (...) La première opération du cancer du sein fut (...) une réussite (...). 
Si cette intervention eut une telle importance, ce ne fut pas parce qu'elle représenta un succès personnel pour le nom de Hanaoka Seishu, mais parce qu''il s'agit là de la première opération effectuée sous anesthésie générale dans l'histoire de la chirurge mondiale. 
Il fallut attendre 1842 pour que Long utilisât l'éther dans une intervention chirurgicale, aux Etats-Unis, 
et 1847 pour que le gynécologue anglais Simpson pensât à recourir au chloroforme dans le même but.
Hanaoka Seishû avait plus de quarante ans d'avance sur eux.
 
Fin du 18ème / début du 19ème siècle - Japon

Bien que de milieux sociaux différents, la belle Otsugi, femme du médecin Naomichi, parvient à convaincre la famille de Kaé de la marier à son fils aîné Umpei / Hanaoka Seishu. Mais comme le jeune homme étudie au loin la médecine, le mariage est célébré par procuration et la jeune femme emménage chez sa belle-famille en attendant le retour de son époux. Les trois premières années, sous le charme de sa belle-mère qui la fascine, elle s'adapte à son nouvel environnement plus spartiate que celui dans lequel elle a grandi et mène une vie harmonieuse et affectueuse avec tous les membres de la famille qui dédient activités et ressources aux études du fils prodigue promis à une brillante carrière. 
 
Mais l'harmonie entre Otsugi et Kaé est rompue lorsque Umpei réintègre le milieu familial : la mère et l'épouse deviennent rivales, chacune désirant tenir la première place auprès du fils et de l'époux. Attentives à préserver les apparences, les hostilités sont du domaine de la guerre psychologique, perfides, totalement invisibles aux yeux d'Umpei qui, lui, se consacre à la pratique de la médicine, à ses élèves, à ses recherches, à ses expériences sur des chiens et des chats afin de mettre au point un anesthésique à base de plantes dangereuses si le dosage n'est pas bon. Alors, lorsqu'après dix ans de recherches et de mises au point il commence à envisager de passer à l'expérimentation humaine, la rivalité des deux femmes les conduit à se proposer comme cobaye, l'épouse ayant alors à souffrir le plus des conséquences...
 
J'avais beaucoup aimé Les Dames de Kimoto et me suis laissée une nouvelle fois emportée par l'écriture de Sawako Ariyoshi qui combine, avec Kaé ou les deux rivales, des éléments historiques (l'histoire de la première opération du cancer du sein sous anesthésie générale par Hanaoka Seishu) et sociologiques (un Japon féodal déjà moderne, une médecine à deux écoles, chinoise et hollandaise) à une saga familiale sans merci avec ses rivalités, les suspicions, la jalousie et les tensions. Car dans ce roman, ce sont avant tout les portraits de femmes et leur rapports que l'on retient : au service des hommes et de leurs ambitions, coeur de la famille et du foyer ce sont des femmes "traditionnelles" modèles d'abnégation qui n'en sont pas moins fortes et essentielles, aptes à briser certaines conventions et par là même, porteuses d'un certain modernisme. Des éléments qui traitent avec subtilité de la condition de la femme et permettent de  comprendre pourquoi cette auteur fut souvent comparée à Simone de Beauvoir au Japon. 
 
Un "classique" japonais qui n'a pas pris une ride d'un auteur dont je poursuivrai la découverte même si sa large bibliographie n'est malheureusement que partiellement traduite. 
   
Du même auteur, voir aussi :
 
Titre français : Kaé ou les deux rivales
Titre anglais : The Doctor's Wife
Auteur : Sawako Ariyoshi
Première édition : 1967

jeudi 15 octobre 2020

Le silence d'Isra / A woman is no man de Etaf Rum

 

It's time you grew up and learned this now: a woman is not a man (...) Fair or not, that's the way of the world.

1990
Isra a 17 ans quand elle épouse Adam, un mariage arrangé selon la tradition palestinienne. La jeune fille aime lire (en cachette) et aurait bien continué à étudier mais elle est docile et résignée, ses parents ne lui laissent de toute façon pas le choix : elle suit son époux, de Palestine à Brooklyn aux Etats-Unis où sa belle-famille a émigré vingt ans avant. Elle quitte donc la maison de ses parents pour celle de son mari sans vraiment savoir ce qui l'attend, en espérant que, peut-être, sa condition de femme s'en trouvera amélioréee et qu'elle saura gagner l'amour au sein de son nouveau foyer. Mais si le pays change, la pression culturelle reste la même: elle se retrouve aussi cloîtrée et chargée de corvées ménagères qu'auparavant, placée sous la houlette de sa belle-mère Fareeda au lieu de celle de sa mère, avec en plus le devoir, en tant qu'épouse du fils aîné, de "produire" au plus vite un héritier. Les grossesses s'enchaînent, épuisantes, et il faut s'occuper des enfants : une fille Deya, puis deux, puis trois, puis quatre, autant de "balwa/fardeaux" mais, comble de honte, pas de mâle tant attendu...

2008
Deya a dix-huit ans, elle est en dernière année de lycée et comme sa mère avant elle, elle aime la lecture ; elle souhaiterait poursuivre des études à l'université mais ses grands-parents s'y opposent ... et comme le veut la tradition pour toutes les jeunes filles de son âge, ils ont entamé la recherche d'un prétendant pour la marier et lui imposent la valse des présentations qu'elle sabote comme elle peut. Elle s'interroge sur sa condition et ses aspirations, hésitant entre soumission et révolte, respect de la tradition ou éducation sachant que ce sont ses grands-parents Khaled et Fareeda qui l'élèvent seuls avec ses trois soeurs depuis la mort de leurs parents, décédés dans un accident de la route lorsqu'elle avait 7 ans ... des parents idéalisés par la sororité mais dont les vagues souvenirs personnels de l'aînée sont en réalité emprunts de violence et de tristesse ... 

Un premier roman qui serait en partie autobiographique, écrit par une jeune auteure d'origine palestino-américaine qui décline son récit à trois voix sur trois générations de femmes : celle d'Isra, celle de sa fille Deya et celle de Fareeda, belle-mère de l'une, grand-mère de l'autre. Chacune nous renvoie à une époque différente, entre Palestine et Etats-Unis mais quel que soit le contexte, la place de ces femmes arabes semble se reproduire de façon immuable : leur rôle est de se marier, de se mettre au service des hommes à la maison pour s'occuper de la cuisine, du linge, du ménage, des anciens et des enfants avec une préférence pour les garçons, futurs soutiens de famille alors que les filles ne sont qu'une charge destinée à renouveler le destin de leurs aïeules dans une autre famille. Une existence à laquelle il faut se soummetre sans rien dire, quelles que soient les différences de traitement entre les sexes, aussi injustes soient-elles, ou lorsque les violences s'immiscent parce qu'une "femme n'est pas un homme" et que "c'est comme ça et pas autrement". 
Se mèlent à ce quasi-huit-clos familial d'autres personnages féminins plus ou moins importants dont celui de Sarah, la fille de Fareeda, Nadine, l'autre belle-fille plus rétive, ou encore les amies voisines. Les quelques hommes de l'histoire appartiennent au foyer - beau/grand-père, mari, beaux-frères - ou viennent de l'extérieur pour être "présentés", certains ont la vie facile, d'autres portent le poids des responsabilités et des renoncements, totalement acculés et piégés par le devoir.   
 
S'il faut se taire, obéir et préserver à tout prix les apparences et l'honneur de la famille, ces femmes en situation de dépendance et d'asservissement n'en ont pas moins chacune des aspirations, des interrogations, une façon personnelle de supporter le carcan ou de s'en affranchir ; elle portent et cachent leurs propres secrets, leurs croyances, leurs espoirs ou leurs sacrifices, leur propre individualité et leur humanité...
 
Une tragédie violente et troublante qui offre des portraits de femmes subtils et sensibles, porteurs d'une vraie réflexion sur leur condition, leur place dans le cycle de la vie, la maternité, l'éducation ... Une porte entrouverte qui donne voix, corps et humanité à des opprimées ignorées par le monde et la littérature même s'il ne faut surement pas en tirer des généralités sur toute une culture.
 
Un texte à valeur de témoignage, douloureux mais non dénué d'espoir, prenant et puissant. 
Une auteure à suivre.

Extraits du texte :
Isra had learned from a very young age that obedience was the single path.

"This is all because of those books (...) Those books putting foolish ideas in your head! (...) Telle me, what are you reading for ?"
Deya folded her arms across her chest. "To learn"
"Learn what ?"
"Everything"
Fareeda shook her head. "There are things you have to learn for yourself, things no book will ever teach you."
 
Of course I am naive! (...) I've been stuck in the kitchen my entire life, first in Palestine and now here. How am I supposed to know anything about the world?
 
There is no such thing as happiness for people like us. Family duty comes first. 
 
I can't tell you what to do. If you don't decide for yourself, then what's the point? It won't matter what you do if it's not your own choice. It has to come from inside you. That's the only way I can help. 
 
   Sadness was like a cancer (...) a presence that staked its claim so quietly you might not even notice it until it was too late. 

Fareeda knew her granddaughter could never understand how shame could grow and morph and swallow someone until she had no choice but to pass it along so that she wasn't forced to bear it alone.

What if some man kills me ? Would you even care ? Or would you just be glad that I was no longer your balwa ?
 
Titre français : Le Silence d'Esra
Titre anglais : A Woman is no Man
Auteur : Etaf Rum
Première édition : 2019

vendredi 11 septembre 2020

Il était une lettre / The Letter de Kathryn Hughes

 

Chrissie's story reflects the suffering of over 30'000 girls, many of whom still bear the scars to this day.
 
Royaume Uni.
 
Tina est mariée à un homme violent et abusif, buveur et joueur invétéré. Pour échapper à son emprise, elle s'évade le week-end en donnant un coup de main comme vendeuse bénévole dans une boutique caritative. Un jour, dans un vieux veston, elle trouve une lettre scellée et affranchie mais jamais postée. Intriguée, la jeune femme ouvre la missive : c'est une demande en mariage adressée à une certaine Chrissie, datée de septembre 1939 ...  Emue par cette lecture, Tina va tout faire pour essayer d'en retrouver la destinataire.
 
Un premier roman qui décline deux histoires dans une, celle de Tina d'une part, empêtrée dans un mariage désastreux, oscillant entre espoir et désespoir, et celle de Chrissie, son grand amour brisé par l'intransigeance d'un père et l'Histoire, au moment de l'entrée en guerre du pays. Sur les pas de Tina qui se débat dans les atermoiement de sa vie personnelle tout en menant l'enquête, on voyage dans le temps entre deux époques, et dans l'espace, de Manchester à l'Irlande en passant par le Canada.

Le scénario ainsi jeté, on pourrait craindre le roman facile à l'eau de rose (ce qu'il ne manque pas d'être par certains côtés) mais l'intrigue est plutôt bien montée et je me suis finalement laissée prendre par le récit. J'ai particulièrement apprécié l'éclairage donné à toute la partie irlandaise abordant le sort des filles-mères "accueillies" contre services dans les couvents catholiques soucieux de leur apporter la rédemption, dans une "opacitée bienveillante" intransigeante. 
 
Un premier roman assez prometteur, avec sa part d'ombres et son "happy ending", romantique à souhait, pour passer un bon moment.  
 
Titre français : Il était une lettre
Titre original : The Letter
Auteur : Kathryn Hughes
Première édition :2013

mercredi 9 septembre 2020

Les dames de Kimoto / The River Ki de Sawako Ariyoshi

 

Japon, fin du XIXè siècle aux années 1950

Hana a 20 ans lorsqu'elle quitte sa grand-mère Toyono qui l'a élevée, pour se marier. Après les derniers rituels au temple, elle descend la rivière Ki en grande pompe pour rejoindre la famille du mari qui a été choisi pour elle, un propriétaire terrien, l'aîné d'une famille, un bon parti. Nous sommes à la fin du XIXè siècle à une époque charnière car le Japon est entré dans l'ère Meiji en faisant le choix de la modernité et Hana, une enfant de son temps, a tout à la fois fréquenté l'école secondaire et reçu une éducation classique pour maitriser les arts ménagers et artistiques - littérature, musique, cérémonie du thé, etc. Calme, diplomate, respectueuse des traditions, Hana se met au service de sa nouvelle famille, de la carrière de son mari, moins cultivé qu'elle mais prometteur et dévoué à sa région. 

Et puis la vie suit son cours....
 
Cette chronique familiale est axée sur la lignée des femmes - Hana, sa fille Fumio et sa petite-fille Hanako - alors qu'autour d'elles les temps changent : le pays se développe politiquement et économiquement, il s'engage militairement contre la Russie et plus tard, dans la seconde guerre mondiale. Si le personnage d'Hana incarne le raffinement et la tradition à la croisée des époques, celui de Fumio est beaucoup plus explosif, révolté, épris liberté et de modernité, tout à la défense de la condition de la femme...mais non moins enfant gâtée ! Sa fille Hanako sera plus apaisée, plus complice avec Hana, le fruit de la nouvelle génération, frugale, qui doit refaire sa place dans le monde d'après-guerre.
C'est un peu "grandeur et décadence", du raffinement au dépouillement !
 
Je me suis délectée de ce texte tout en délicatesse, dépouillé et fluide, qui, bien qu'écrit en 1954, a gardé toute sa faîcheur et sa modernité (la traduction française est excellente). Les portraits sont délicats et intimistes, finement rendus et saisis, parfaitement intégrés à la fresque historique, sociale et familiale qui se dessine au fil des pages. Cerise sur le gateau, on apprend beaucoup de choses au passage, sur le mariage, l'héritage, le rang social, certaines superstitions, offrandes et/ou croyances, sur les codes vestimentaires, les soieries, l'art du kimono et de l'obi, etc.
   
Un petit bijou de la littérature japonaise. ♥♥♥ 
   
Tirés du texte :
Le soleil éblouissant faisait monter un chaud parfum de la masse des gerbes. Hana se souvint que, dans l'art des parfums, on parlait d'"entendre" un parfum, plutôt que de le sentir. Ici, elle "entendait" l'automne.
 
Hana s'inclina devant sa belle-soeur pour la remercier de ses compliments. Elle se sentait comblée car, seule la femme qui avait réussi à se faire aimer par sa belle-mère pouvait se vanter d'avoir conquis sa famille. C'était un exploit dont une femme pouvait être fière. 
 
  Un lien puissant attachait Toyono à Hana, Hana à Fumio et Fumio à Hanaki. Elle eut l'impression que les battement du coeur de sa grand-mère résonnaient dans sa propre poitrine et elle renonça à pénétrer le sens du texte plein de mystères qu'elle était en train de lire. Les prêtres bouddhistes qui, pendant des milliers d'années, avaient entonné les sutras devant la statue de Bouddha, objet de culte de centaine de milliers d'hommes et de femmes, avaient-ils ressenti une émotion similaire ?
 
Titre français : les dames de Kimoto
Titre anglais : The River Ki
Auteur : Sawako Ariyoshi
Première édition : 1959