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lundi 28 mars 2022

Dernier rapport sur les miracles à Little No Horse / The Last Report on the Miracles at Little No Horse de Louise Erdrich

 
En 1996, le père Damien est un très vieil homme, témoin privilégié de la vie de la paroisse de Little No Horse dans laquelle il a été affecté au début du 20ème siècle au cœur d'une réserve indienne Ojibwé du Dakota du Nord. La correspondance qu'il adresse depuis des décennies à ses supérieurs - jusqu'au Pape, est restée jusque là lettre morte. Mais un beau matin, il voit débarquer le père Jude chargé d'enquêter sur la vie de sœur Léopolda, en préalable à une éventuelle procédure de béatification. Entre présent et passé, certains secrets soigneusement gardés et verrouillés au fond de la mémoire et d'autres partagés au cours d'interviews enregistrées (le lecteur, complice, ayant accès à certaines informations que le père Jude n'aura jamais), c'est presque un siècle d'une chronique individuelle et paroissiale qui nous est livrée ...
 
Un "pitch" relativement simple pour un scénario qui ne l'est absolument pas, surprenant et alambiqué à souhait par une Louise Erdrich qui finit de me convaincre de ses qualités de conteuse exceptionnelle même si je n'en doutais plus vraiment après la lecture de La malédiction des colombes / Plague of Doves et Dans le silence du vent / The Roundhouse. Cette fois, dès le départ, le lecteur est mis dans la confidence et connaît le secret du père Damien, un secret qu'il arrivera à garder envers et contre tout et expliquant une sensibilité, une tolérance, une perception et un regard si particulier porté sur le monde.
 
Cet étonnant père Damien est d'abord un être humain fait de chair et de sang, un imposteur, la victime consentante d'un chantage, un acteur défini par l'ambiguïté de son histoire personnelle peu conventionnelle dans laquelle interviennent un braqueur de banque et des inondations, une passion dévorante de la musique et des livres, des amours on ne peut plus charnels, une amitié sans faille avec le plus païen de ses ouailles, etc.
Le père est aussi un témoin de la vie dans la réserve où les épreuves s'enchaînent, conditions de vie précaires, famines, épidémies, morts, abandons, crime impuni, trafic des terres, dans une ambiance de rivalité de clans entre les Nanapush, les Morrissey, les Kashpaw, les Puyat, les Lazare. 
Et puis il y a aussi toute la dimension spirituelle du personnage qui vit sa foi confronté à des phénomènes touchants à l'extraordinaire, aux croyances indigènes, aux esprits, aux rêves, à la magie et à la possession. Un père qui se pose des questions sur la conversion, la conscience, la confession et l'absolution, la foi, la place de l'Église, etc.
 
Un roman baroque, improbable et très riche, offrant matière à réflexion sur beaucoup de sujets touchant à l'humanité, aux cultures et aux traditions, aux rapports hommes-femmes, à la spiritualité, sans pour autant tomber dans le piège de l'angélisme d'un côté ou de l'autre. Un livre qui continue à trotter dans mon esprit une fois ses pages refermées, un de ses ouvrages subtilement forts qui laissent discrètement mais profondément leur trace.
 
Du même auteur, voir aussi :

Titre français : Dernier rapport sur les miracles à Little No Horse
Titre original : The Last Report on the Miracles at Little No Horse
Auteur : Louise Erdrich
Première édition : 2001

mardi 14 septembre 2021

Âme brisée de Akira Mizubayashi

 
Novembre 1938, Tokyo. Des militaires font irruption dans un centre culturel où un quatuor de musiciens à cordes sino-japonais répète Rosamund, une pièce de Schubert. Avant d'être emmené et de disparaître, Rei Mizusawa, le premier violon, a eu le temps de cacher son fils Yu, agé d'une dizaine d'année ; l'officier qui le découvre figé dans une armoire, un livre à la main, ne le dénonce pas et lui remet le violon de son père qui a été brisé.
De nos jours à Paris, Jacques Maillard est luthier et sa femme Hélène archetière. Ils se sont connus pendant leur apprentissage à Mirecourt dans les Vosges, dans les années 1950, et s'intéressent à une jeune violoniste japonaise montante, Midori Yamazaki.
Deux périodes, deux histoires convergeantes portées par la musique et l'âme brisée d'un violon ...
  
Dans ce roman plein de délicatesse et d'humanité, Akira Mizubayashi fait vibrer nos émotions sous sa plume de japonais francophile rédigeant directement en français dans le texte. Il nous fait pénétrer dans un monde poli par la puissance de la musique intemporelle qui dissout époques et cultures. Une histoire qui commence pendant une période sombre, par un traumatisme qui portera la quête de toute une vie ; la douleur du deuil, du déracinement et de l'exil compensés par le souvenir, l'érudition, la transmission, la passion et la beauté. Un roman fort, plein de douceur, de larmes, de joies et de bonheurs aussi lorsque enfin se recollent les morceaux du passé, l'âme de l'instrument et de son maître enfin retrouvées.
 
Outre l'histoire magnifiquement portée par la musicalité et la poésie du texte, l'auteur nous fait découvrir le monde des artisans à qui il rend un bel hommage : luthiers et archetiers travaillent souvent dans l'ombre mais ils n'en sont pas moins essentiels à l'harmonie qui fait la musique d'exception, au même titre que le compositeur, l'instrument ou l'interprète.
 
A lire accompagné de Schubert et de Bach.       
 
Extraits du livre :
Âme, subst.fém. Musique. Âme d'un instrument à corde. Petite pièce de bois interposée, dans le corps de l'instrument, ente la table et le fond, les maintenant à la bonne distance et assurant la qualité, la propagation comme l'uniformité des vibrations. 
[Trésor de la langue française]
 
Face à la musique de Schubert, les larmes coulent sans questionner l'âme auparavant, puisqu'elle se précipite sur nous avec la force même de réalité, sans le détour de l'image. Nous pleurons, sans savoir pourquoi ; parce que nous ne sommes pas encore tels que cette musique nous promet d'être, mais seulement dans le bonheur innommé de sentir qu'il suffit qu'elle soit ce qu'elle est pour nous assurer qu'un jour nous serons comme elle. [Theodor W.Adorno, Moments musicaux]
 
Mirecourt, c'est une toute petite ville, mais c'est connu pour la lutherie depuis le XVIIIème siècle comme Crémone en Italie.

C'était un livre de Genzaburo Yoshino qui s'intitule Dites-moi comment vous allez vivre publié en 1937 (...) 
C'est un livre magnifique. En pleine période de folie fasciste et d'engouement militariste et ultra nationaliste, Yoshino à eu l'audace d'écrire, à l'intention des jeunes Japonais, un livre qui prônait l'usage critique de la raison et défendait la supériorité éthique de l'amitié des égaux par rapport à la soumission rampante et aveugle à l'égard des aînés et des dominants. 
Je crois que mon père voulait faire de moi un jeune homme capable de garder sa lucidité en toute situation, de ne pas succomber à la folie collective et de s'insurger contre les aberrations...
 
Je n'assimile pas mes amis japonais à leur pays. J'aimerais croire à un lien d'amitié qui va au-delà des antagonistes nationaux...
 
Il ne se rendait trop bien compte que tous les cœurs du monde, retirés dans leur solitude intranquille, étaient semblables à des nomades impénétrables, repliées sur elles-mêmes ; qu'ils étaient finalement comme tous les corps du monde séparés les uns des autres, si douloureusement étrangers les uns aux autres.  

Titre : Âme brisée 
Auteur : Akira Mizubayashi
Première édition : 2019

lundi 6 septembre 2021

Voyage aux confins de l'esprit / How to change your mind de Michael Pollan

Après la lecture de Qui sont les anges gardiens de Samuel Socquet et de Nos âmes oubliées de Stéphane Allix j'ai eu envie de creuser certains thèmes développés dans ces ouvrages pour en savoir plus. C'est ainsi que je me suis plongée dans ce livre cité en référence/bibliographie, "Voyage aux confins de l'esprit / How to Change your Mind de Michel Pollan". Cet écrivain, journaliste au New York Times est aussi un auteur scientifique spécialisé dans les plantes et la nutrition si bien que la question des psychédéliques - au travers notamment des "champignons hallucinogènes" et leur psylocybine* - constitue une sorte de prolongement de son domaine de prédilection. 

Dans cet essai, il nous entraîne dans une quête à la fois personnelle et journalistique sur les traces de ces drogues psychédéliques au parcours semé d'obstacles : objets d'études pleines de promesses après la seconde guerre mondiale et la découverte du LSD synthétique, démonisées et totalement interdites à la fin des années 1960 sur des critères plus politiques que scientifiques rationnels et connaissant, de nos jours, un très discret retour en grâce qui permettra peut-être de les sortir officiellement de la clandestinité dans laquelle elles sont toujours plongées. Les perspectives d'applications sont aujourd'hui prouvées et bien réelles pour certaines maladies mentales (dépression, dépendance, anxiété), pour les malades en phases terminale et fonctionne aussi, pour des individus issus de la population générale, comme clé d'ouverture individuelle au niveau de la conscience.
 
Esprit cartésien confronté à une expérience qualifiée de mystique, Michael Pollan nous offre une étude passionnante, étayée et rationnelle, très complète, faite de témoignage à la première et à la troisième personne, d'éléments historiques, sociologiques, anthropologiques, scientifiques et médicaux qui, au-delà de la question des "altérations psychiques" provoqués par l’absorption de substances psychédélique nous entraîne sur les chemins de la conscience et de ses mystères, le sens de la vie et de la mort, notre place dans l'univers.
 
Facile à lire malgré certaines répétitions et longueurs. Un ouvrage de vulgarisation pour se mettre à la page avec beaucoup d'éléments de réflexion sur la conscience vers laquelle semblent finalement converger des domaines très différents commençant à communiquer et à s'enrichir les uns les autres (sciences, chamanisme, méditation, etc.). Fascinant !   
 
 * J'ai d'ailleurs noté tout un chapitre dédié au monde des champignons, captivant !
 
Tirés du texte :
Something important, and special, about psychedelics : the critical influence of "set" and "setting". Set is the mind-set or expectation one brings to the experience, and setting is the environnement in which it takes place. 
Compared with other drugs, psychedelics seldom affect people the same way twice, because they tend to magnify whatever's already going on both inside and outside one's head.
 
What is striking about this whole line of clinical research is the premise that it is not the pharmacological effect of the drug itself but the kind of mental experience it occasions - involving the temporary dissolution of one's ego - that may be the key to changing one's mind. 
 
Psychedelics are far more frigthening to people than they are dangerous. Many of the most notorious perils are either exaggerated or mythical. It is virtually impossible to die from an overdose of LSD or psylocybin, for example, and neither drug is addictive. After trying them once, animals will not seek a second dose, and repeated use by people robs the drugs from their effect. 
 
 The efficiencies of the adult mind, useful as they are, blind us to the present moment. We're constantly jumping ahead to the next thing. We approach experience much as an artificial intellingence (AI) program does, with our brain continually translating the data of the present into terms of the past, reaching back in time for the relevant experience, and then using that to make its best guess as to how to predict and navigate the future. 

The term "psychedelic", coined in 1956, is etymologically accurate. Drawn from the Greek, it means simply "mind manifesting", which is precisely what these extraordinary molecules hold the power to do. 
 
Dalai Lama had said, that the idea that brains create consciousness - an idea accepted without question by most scientists-"is a metaphysical assumption, not a scientific fact."
 
[Stanislav] Grof, who has guided thousands of LSD sessions, once predicted that psychedelics "would be for psychiatry what the microscope is for biology or the telescope is for astronomy. These tools make it possible to study important processes that under normal circumstances are not available for direct observation."
 
[Richard Griffith]. I've given lots of drugs to lots of people, and what you get are drug experiences.
 What's unique about the psychedelics is the meaning that comes out of the experience.
 
What doomed the first wave of psychedelic research was an irrational exuberance about its potential that was nourished by the drugs themselves - that, and the fact that these chemicals are what today we would call disruptive technologies. (...)
[Leary, 1963] "Make no mistake : the effect of consciousness-expanding drugs will be to transform our concepts of human nature, of human potentialities, of existence."
 
LSD was tryly an acid, dissolving almost everything with which it came into contact, beginning with the hierarchies of the mind (the superego, ego, and unconsciousness) and going on from there to society's various structures of authority and then to lines of every imaginable kind : between patient and therapist, research and recreation, sickness and health, self and other, subject and object, the spiritual and the material.  
 
Other societies have long and productive experience with psychedelics, and their examples might have saved us a lot of trouble had we only known and paid attention. The fact that we regard many of these societies as "backward" probably kept us from learning from them. But the biggest thing we might have learned is that these powerful medicines can be dangerous- both to the individual and to the society-when they don't have a sturdy social container : a steadying set of rituals and rules-protocols-governing their use, and the crucial involvement of a guide, the figure that is usually called a shaman.
 
"Consciousness narrows as we get older," Gopnik says."Adults have congealed in their beliefs and are hard to shift (...) whereas children are more fluid and consequently more willing to entertain new ideas. If you want to understand what an expanded consciousness looks like, all you have to do is have tea with a four-year old."

It's still early days in our understanding of consciousness, and no single one of our vocabularies for approaching the subject -the biological, the psychological, the philosophical, or the spiritual-has yet earned the right claim it has the final word.

Jeffrey Guss (...) interprets what happens during the session in terms of the psilocybin's "egolytic" effects-the drug's ability to either silence or at least muffle the voice of the ego. In his view, which is informed by his psychoanalytic training, the ego is a mental construct that performs certain functions on behalf of the self. Chief among these are maintaining the boundary between the conscious and the unconscious realms of the mind and the boundary between self and other, or subject and object. It is only when these boundaries fade or disappear, as they seem to do under the influence of psychedelics, that we can "let go of rigid patterns of thought, allowing us to percieve new meanings with less fear." 
 
Existencial distress at the end of life bears many of the hallmarks of a hyperactive default network, including obsessive self-reflection and an inability to jump the deepening grooves of negative thinking. The ego, faced with the prospect of its own extinction, turns inward and becomes hypervigilant, withdrawing its investment in the world and other people. The cancer patients I interviewed spoke of feeling closed off from loved ones, from the world, and from the full range of emotions; they felt, as one put it, "existentially alone".
(...)
These medicine may help us construct meaning, if not discover it.
 (...)
However it works, and whatever the vocabulary we try to explain it, this seems to me the great gift of the psychedelic journey, especially to the dying : its power to imbue everything in our field of experience with a heightened sense of purpose and consequence. (...) To situate the self in a larger context of meaning, whatever it is - a sense of oneness with nature or universal love-can make extinction of the self somewhat easier to contemplate.

[Bertrand Russell] An individual human existence should be like a river : small at first, narrowly contained within its banks, and rushing passionately past rocks and over waterfalls. Gradually, the river grows wider, the banks recede, the water flows more quietly, and in the end, without any visible break, they become merged in the sea, and painlessly lose their individual being.
 
The usual antonym for the word "spiritual" is "material". That at least is what I believed when I began this inquiry-that the whole issue with spirituality turned to a question of metaphysics. Now I'm inclined to think a much better and certainly more useful antonym for "spiritual" might be "egotistical". Self and spirit define the opposite ends of a spectrum, but that spectrum needn't reach clear to the heavens to have meanings for us. 
 
A spiritual experience does not by itself make a spiritual life. 
Integration is essential to making sense of the experience, whether in or out of the medical context. 
Or else it remains just a drug experience.  
 
Sur la question de la conscience, voir aussi :
 
Titre original : How to change your mind (The new science of psychedelics)
Titre français : Voyage aux confins de l'esprit (Ce que le LSD et la psillocybine nous apprennent sur nous-même, la conscience, la mort, les addictions et la dépression)
(Titre édition poche : les nouvelles promesses des psychotropes)
Auteur : Michael Pollan
Première édition : 2018 

vendredi 23 juillet 2021

La panthère des neiges de Sylvain Tesson

Ecrivain-voyageur, Sylvain Tesson a été invité par Munier* à se joindre à son expédition sur les contreforts de l'Himalaya où il veut immortaliser la panthère des neiges par ses clichés, animal disparu selon certains mais dont il pense retrouver la trace. 
Une équipe à quatre, complétée par Marie, compagne de Munier passionnée de reportages animaliers, et Léo, technicien en charge du matériel dans laquelle Sylvain Tesson fait un peu office de "joker", tout à la fois compagnon, témoin et de chroniqueur. 
 
Dans cette Panthère des Neiges, il nous rapporte cette aventure unique sur les sommets tibétains, menée dans des conditions extêmes : la neige, le froid, l'altitude, l'isolement, l'univers minéral impropre à la survie de l'homme, etc. Un milieu hostile abritant pourtant un sanctuaire animalier pour qui sait observer et se fondre dans le décors afin d'y déceler la vie qui s'y cache. Une expérience très différente des récits de voyages auxquels il nous a habitué parce que cette fois, ce n'est pas tant le périple qui compte mais plutôt l'affût fait de l'attente et de la patience qu'il nécessite. Dans le silence de ces haut lieux spirituels, c'est l'esprit de l'écrivain qui vagabonde dans une aventure plus intime, plus spirituelle aussi parce que l'immobilité pousse à l'introspection et à la contemplation dans une attitude quasi méditative.
 
Un texte presque mystique, incomparable, marqué du talent, de la culture et de l'émerveillement de Sylvain Tesson, étayé d'autodérision, de pensées, d'aphorismes, de réflexions, de citations, de bons mots. 
Un témoignage précieux et un pur moment de bonheur littéraire ♥ !
 
* Vincent Munier / le photographe animalier

Tirés du texte :
L'affût est un pari : on part vers les bêtes, on risque l'échec. Certaines personnes ne s'en formalisent pas et trouvent plaisir dans l'attente. Pour cela, il faut posséder un esprit philosophique porté à l'espérance.

Sur ces pentes de loess les troupeaux laissaient leurs pointillés d'empreintes. La haute couture du monde.
 
Les scientifiques le regardaient de haut. Munier considérait la nature en artiste. (...) Il célébrait la grâce du loup, l'élégance de la grue, la perfection de l'ours. Ses photos appartenaient à l'art, pas à la mathématique.
 
C'était un paysage de désert minéral que des mouvements magmatiques auraient hissé au ciel. Ces spectacles constituaient l'héraldique de la haute Asie : une ligne de bête au pied d'une tour posée sur un glacis. Tous les jours, dans les à-plats arasés, nous prélevions nos visions : des rapaces, des pikas - le nom des chiens de prairie tibétains -, des renards et des loups. 
Une faune aux gestes délicats adaptés à la violence des altitudes.
 
L'énergie du monde circulait en un cycle fermé, du ciel aux pierres, de l'herbe à la chair, de la chair à la terre, sous la houlette d'un soleil qui offrait ses photons aux échanges azotiques. (...) Tout passe, tout coule, tout s'écoule, les ânes galopent, les loups les pourchassent, les vautours planent : ordre, équilibre, plein soleil. 
Un silence écrasant. Une lumière sans filtre, peu d'hommes. Un rêve.    

On pouvait s'échiner à explorer le monde et passer à côté du vivant (...)
Désormais je saurais que nous déambulions parmi des yeux ouverts dans des visages invisibles. Je m'acquittais de mon ancienne indifférence par le double exercice de l'attention et de la patience. Appelons cela l'amour. (...)
Les bêtes sont des gardiens de square, l'homme y joue au cerceau en se croyant le roi. 
C'était une découverte. Elle n'était pas désagréable. Je savais désormais que je n'étais pas seul. 

Les artistes le savent : le sauvage vous regarde sans que vous le perceviez. Il disparaît quand le regard de l'homme l'a saisi. 

Munier, tristement :
- Mon rêve dans la vie aurait été d'être totalement invisible.
La plupart de mes semblables, et moi le premier, voulaient le contraire : nous montrer. 
Aucune chance pour nous d'approcher une bête. 

Hier, l'homme apparut, champignon à foyer multiple. Son cortex lui donna une disposition inédite : porter au plus haut degré la capacité de détruire ce qui n'était pas lui-même tout en se lamentant d'en être capable. 
A la douleur, s'ajoutait la lucidité. L'horreur parfaite. 
 
Novalis l'avait dit plus subtilement : "nous cherchons l'absolu, nous ne trouvons que des choses."(...)
L'affût était une prière. En regardant l'animal, on faisait comme les mystiques : on saluait le souvenir primal. 
L'art aussi servait à cela : recoller les débris de l'absolu. 
 
Les animaux incarnent la volupté, la liberté, l'autonomie : ce à quoi nous avons renoncé. 

Les canyons ouvraient des couloirs obscurs. Ils appelaient trois races : le contemplateur, le prospecteur, le chasseur. 
Nous étions de la première.
 
-Ne mettez pas de boules Quies, les loups vont peut-être chanter.
C'était pour entendre des phrases pareilles que je partais en voyage. 
 
L'intelligence de la nature féconde certains êtres sans qu'ils aient accompli d'études. Ce sont des voyants, ils percent les énigmes de l'agencement des choses là où les savants étudient un seule pièce de l'édifice.
 
Pendant que mes amis détaillaient le monde à la lunette, j'étais à l'affût d'une pensée, pire ! d'un bon mot. J'écrivais des aphorismes dès que je le pouvais. L'occasion était difficile car les gerçures faisaient saigner les doigts.
 
A huit ans, ces mômes avaient la notion de la liberté, de l'autonomie et des responsabilités, la morve au nez, le sourire en coin, un poêle comme seconde mère et un troupeau de géants à charge (...)
Ils échappaient à l'infamie de nos enfances européennes ; la pédagogie, qui ôte aux enfants la gaieté. 
 
Je croyais depuis longtemps que les paysages déterminent les croyances. Les déserts appellent un Dieu sévère, les îles grecques font pétiller les présences, les villes poussent au seul amour de soi, les jungles abritent les esprits. Que des bons pères aient réussi à conserver leur foi en un Dieu révélé au milieu des forêts où criaient les perroquets me paraissait un exploit. 
 
J'avais appris que la patience était une vertu suprême, la plus élégante et la plus oubliée. Elle aidait à aimer le monde avant de prétendre le transformer. Elle invitait à s'asseoir devant la scène, à jouir du spectacle, fut-il un frémissement de feuille. 
La patience était la révérence de l'homme à ce qui était donné. (...)
Attendre était une prière. Quelque chose venait. Et si rien ne venait, c'était que nous n'avions pas su regarder.
 
L'affût commande de tenir son âme en haleine. L'exercice m'avait révélé un secret : on gagne toujours à augmenter les réglages de sa propre fréquence de réception. Jamais je n'avais vécu dans une vibration des sens aussi aiguisée que pendant ces semaines tibétaines. Une fois chez moi, je continuerais à regarder les monde de toutes mes forces, à en scruter les zones d'ombre. Peu importait qu'il n'y eût pas de panthère à l'ordre du jour. Se tenir à l'affût est une ligne de conduite. Ainsi la vie ne passe-t-elle pas l'air de rien. On peut tenir l'affût sous le tilleul en bas de chez soi, devant les nuages du ciel et même à la table de ses amis. 
Dans ce monde, il survient plus de choses qu'on ne le croit.   

Titre : La panthère des neiges
Auteur : Sylvain Tesson
Première édition : 2019

dimanche 4 juillet 2021

Nos âmes oubliées de Stéphane Allix

Dans ce livre témoignage, à la fois très documenté et intime, Stéphane Allix nous raconte comment ses enquêtes sur la conscience l'ont conduit à débloquer ses propres verrous pour libérer son âme d'enfant brisée et trop longtemps oubliée. 
 
Stéphane Allix est un journaliste d'investigation expérimenté, ancien grand reporter de guerre qui a bourlingué au coeur des conflits de notre époque et sur les chemins de la drogue jusqu'à ce qu'il assiste à la mort de son frère en 2001, dans un accident en Afghanistan. Depuis, il s'intéresse à la mort, à l'au-delà, aux phénomènes inexpliqués. En 2007, il a fondé, avec le docteur Bernard Castells, l'INREES (l'Institut de Recherche sur les Expériences Extraordinaires) et est en outre le créateur et l'animateur des "Enquêtes Extraordinaires" sur M6. Un pédigré pour le moins "sérieux" qui lui permet d'allier l'expérience journalistique à la fascination, pour raisons très personnelle, aux phénomènes extraordinaires.     

Mais cette enquête sur les chemins de la conscience qui le conduit à expérimenter des drogues psychédéliques sous contrôle thérapeuthique a des conséquences totalement inattendues que lui-même a d'abord du mal à croire tant le traumatisme est ancien, profond et occulté.
Un parcours initiatique au plus profond de la conscience, bouleversant et puissant.
 
Tirés du texte :
"Personne ne prétend que la Résilience est une recette de bonheur. C'est une stratégie de lutte contre le malheur qui permet d'arracher du plaisir à vivre, malgré le murmure des fantômes au fond de sa mémoire." (Boris Cyrulnik) 

Depuis toujours, j'ai désiré être englouti par les voyages, ces événements géographiques bien commodes. (...) 
à force de partir, revenir devient de plus en plus difficile.
J'ai exploré tant de pistes, suspecté de si nombreuses origines à mes blessures émotionnelles, mais dans certaines zones obscures de notre conscience, il est impensable de se rendre. Il s'y cache des secrets si bien camouflés que sans un cataclysme, ils demeureront invisibles toute notre vie. Ils sont là, imperceptibles, et pourtant leur poison nous consume. 

En matière de psychédéliques, l'argument standard justifiant la prohibition de la consommation - les drogues sont interdites parce qu'elles représentent un danger pour la santé - ne repose sur aucun argument scientifique.
(...) La deuxième idée fausse est celle qui prétend que les psychédéliques sont inutiles. Les centaines de publications scientifiques et médicales disponibles prouvent exactement le contraire. 
La troisième affirmation prétend qu'ils induisent une dépendance, ce qui n'est pas le cas : là encore, les études le démontrent. Ils permettent même de soigner les addictions, comme celle à l'alcool. (...) Enfin,  selon la quatrième fausse affirmation, la prohibition permettrait un jour d'éradiquer la consommation. C'est faux. La prohibition est incapable d'empêcher qu'un produit interdit atteigne ceux qui désirent le consommer. (...) Il est communément admis que la mise au ban de ces substances à davantage obéi à des motivations politiques que sanitaires. 

Ces substances [psychédéliques] élargissent la conscience, elles conduisent à de profondes remises en question existentielles. Elles nourrissent la créativité et la priorisation des aspirations à une plus grande justice. Elles ouvrent également à des dimensions spirituelles, à l'opposé du carcan parfois rigide des religions.

Au delà de l'intérêt qu'ils représentent sur le plan médical, les psychédéliques offrent aussi la possibilité d'explorer un domaine à la frontière entre science, philosophie et spiritualité. Celui de la conscience.
 
 La conscience semble avoir besoin du cerveau pour se manifester, mais dire qu'un cerveau est nécessaire à la conscience pour exister, ou que la conscience ne peut pas exister en dehors du cerveau, est purement spéculatif. (...) Dire que l'âme -cet aspect de la conscience affranchi des contraintes de l'espace et du temps- n'existe pas est  encore une supposition. 
Une supposition qu'en outre de plus en plus de faits invalident. 

Nous savons désormais que notre cerveau filtre. C'est-à-dire qu'il réduit l'immensité du réel, figé l'espace, ainsi que le temps, dans cette course linéaire que nous lui connaissons au quotidien. (...) Quand le cerveau ne l'a retient plus, notre conscience serait en mesure d'accéder à une réalité plus grande, échappant aux contraintes du temps et de l'espace. C'est ce que les sages nous disent depuis la nuit des temps. 

La vraie spiritualité se caractérise par sa simplicité. 

Le propre de l'inconscient est de dissimuler, d'effacer tout ce qui est susceptible de faire du mal : traumatismes, blessures, mémoires douloureuses, etc. Si tous ces éléments pénibles ont été rangés dans notre inconscient, voire plus profondément encore, c'est pour éviter que leur rappel nous torture au quotidien. 
Notre inconscient nous protège.
 
Vivre, c'est consentir à souffrir. Plus tu consens à souffrir, plus ton cœur va s'ouvrir. Parce que aimer et vivre, c'est souffrir : sentir la frustration, le manque, la peur de perdre, la peur d'être abandonné. "Dans la peur de mourir il y a la peur de vivre." 

Mon père géographe avait renoncé à certains voyages après qu'il avait fait le constat amer que le temps qui passe, ce temps perdu, avait littéralement emporté paysages, villes et lieux si passionnément aimés autrefois. Poussant ce raisonnement, il pensait que les lieux n'existent en définitive pas vraiment, mais sont des souvenirs, des époques, des émotions en nous. 
(...) Et si les lieux étaient d'abord extraordinaires à travers le regard que nous portons sur eux, à un moment particulier de notre vie ? Et si les lieux n'étaient vivants que parce que nous les regardons avec amour ? 
Faut-il un regard d'enfant pour qu'un monde existe ? 
Est-ce l'émotion et l'amour qui créent la réalité ? 

Que savons-nous vraiment de la vie et de la mort ? Il existe des réponses qui ne puisent ni dans la subjectivité des religions ni dans l'abstraction de la philosophie, mais s'appuient sur une démonstration étayée par des preuves scientifiques. Ces recherches démontrent que la vie est un phénomène plus vaste et plus complexe qu'il n'y paraît, et que des aspects de ce qui nous constitue ne semblent pas disparaître après la mort physique du corps. Aussi surprenant que cela puisse être, les évidences qui étayent cette hypothèse sont à la disposition de qui se donne les moyens de les rassembler. Et pourtant, bien peu le font. 

Nous sommes aujourd'hui dans ce moment de transition entre le modèle matérialiste, qui est encore défendu avec rage, et le nouveau modèle en train d'émerger et qui soulève conte lui une bien compréhensible opposition. 
Savoir que nous sommes au coeur d'un changement de paradigme est essentiel (...)
de plus en plus de scientifiques pensent que ces phénomènes apparemment "anormaux" ne se produisent pas en contradiction avec les lois de l antaure, mais uniquement en contradiction avec ce que nous pensons savoir de ces lois de la nature. (...)
C'est la science elle-même qui démontre que la conscience échappe aux contraintes de l'espace et du temps où nos corps sont coincés. (...)
L'homme est un être spirituel -il possède en lui cette dimension qui transcende le temps et l'espace. Cette réalité s'impose aujourd'hui et constitue la prochaine révolution scientifique. 
Le spirituel est une dimension constitutive de la réalité. Peut-être même en est-ce la source.  

Mais la carte n'est pas le territoire. Les religions sont les cartes, c'est-à-dire un mode d'emploi pour tenter d'approcher le territoire qui, lui, est l'expérience spirituelle. Les religions sont autant d'invitations à cheminer ensemble. Le spirituel est un espace intime et personnel. 

L'amour, c'est cet état d'harmonie qui nous envahit lorsque la réalité apparaît derrière le voile de nos sensations ordinaires. 
L'amour c'est ce qui est éprouvé lorsqu'on accède à la connaissance pure et totale, dès lors que le cerveau cesse de tout interpréter constamment. Baigner dans la connaissance augmente l'harmonie, et cette harmonie est vécue comme une sensation d'amour indescriptible.(...)
L'amour est une force bienveillante qui vit tapie au fond de chacun de nous. Inépuisable. Le mental et ses ruminations nous en masquent l'accès, nous cachent l'harmonie de notre âme. 

Il est vain d'imaginer que le bonheur se trouve ailleurs qu'en soi, il se cultive.

La réalité de la télépathie, de la précognition ou de la clairvoyance prouve l'existence d'une dimension non locale de notre conscience. Ces perceptions extrasensorielles ne s'expliquent pas par un transfert d'information ou d'énergie, mais plutôt par la connexion à une dimension, en soi, qui transcende le temps te l'espace : notre conscience fondamentale. La réalité de ces capacités démontre que nous ne sommes pas limités à notre enveloppe physique. Un aspect de nous est naturellement partout, en tout temps, ailleurs et ici. A un certain niveau de notre être, nous sommes déjà connectés entre nous, et avec tout. Le passé comme le futur, tout le vivant comme tout "l'au-delà". 

Ma capacité à pardonner fait de moi un homme libre.

Titre : nos âmes oubliées 
Auteur : Stéphane Allix
Première édition : 2021

mardi 29 juin 2021

Qui sont les anges gardiens ? de Samuel Socquet

Anges-gardiens, Noble Céleste, esprits, guides, forces, énergie... Qu'est-ce qui se cache sous ces appellations recouvrant plus ou moins les mêmes concepts, des affabulations ou une réalité "autre" plus large que la perception du monde que nous pouvons avoir ?
Dans cet essai très accessible et bien construit, Samuel Socquet nous livre une enquête journalistique très documentée sur ce sujet de "l'angiologie" (terme que j'ai découvert au passage). En partant d'exemples concrets d'expériences "inexplicables" selon la logique strictement cartésienne, vécues par des individus pas forcément ouverts aux questions spirituelles,  l'auteur explore la question des anges gardiens sous différents angles :  occurrences et représentations dans les textes religieux de confessions variées, place dans les sociétés traditionnelles à travers le chamanisme, place dans la culture chinoise, missions et rôles qui leur sont attribués, présence auprès des médiums qu'ils guident, prise en compte dans les soins et de nouvelles branches de la médecine, etc.
Mais dans le monde matérialiste qui est le notre et le scepticisme généralisé face à ce type de questions qui relèvent pour beaucoup de la foi, de la croyance ou de la superstition, l'auteur ajoute de l'objectif au subjectif avec un volet scientifique intéressant et surprenant sur des expériences menées aux États-Unis attestant de phénomènes lumineux associés à ces présences dont parlent les médiums.

Un titre qui m'a interpellée et intéressée parce qu'il constitue un prolongement d'autres lectures alimentant un intérêt personnel sur les questions du cerveau, de la conscience et d'une façon plus large, de ce qui touche à la spiritualité laïque. Une pierre sur le chemin de la connaissance de soi et une référence ouvrant la voie à d'autres développements, auteurs et études afin d'approfondir encore un sujet sans absolu, sur lequel on n'a jamais fini d'apprendre et de s'enrichir. 

Tirés du texte :
 Un ange gardien, c'est comme un muscle. Si on ne le sollicite pas, il ne répond pas.
 
(...) Deux des fonctions traditionnellement attribuées aux anges, qui auraient pour rôle de protéger les hommes ou de les guider sur leur chemin. (... ) une troisième fonction leur est souvent attribuée, celle de la guérison - guérison physique et guérison spirituelle. 

[Définition du chamanisme par Laurent Hugueli] "Pour moi, il s'agit avant tout d'un rapport au monde : la pratique du chamanisme permet de prendre conscience que l'on est profondément lié à tout ce qui nous entoure." (...) 
Traditionnellement, le rôle du chamane est de maintenir le contact avec la réalité invisible, 
et de favoriser une sorte d'équilibre entre le monde matériel dit "ordinaire" et le monde des esprits.
 Une manière simple, très chamanique, d'expliquer cela consiste à considérer que la nature a une âme avec laquelle on peut communiquer. 

Que nous vivions en Occident ou dans un pays du monde occidentalisé, nous grandissons dans un système éducatif qui apprend à privilégier la raison discursive à l'intuition, le visible à l'invisible. Notre raison perceptive et nos ressentis ne sont pas valorisés dans cet apprentissage car ils sont forcément subjectifs - donc ni quantifiables ni observables selon les normes scientifiques actuelles. 
Selon ces normes, les esprits des monde(s) invisibles n'existent que dans l'imagination de ceux qui y croient.
 
Le chamanisme est (...) presque une méthode scientifique pour entrer dans la structure intime de l'univers, 
avec un accès direct, non intellectuel, au monde qui nous entoure. 

Aldous Huxley : "le XXieme siècle est, entre autres choses, l'Âge du bruit. Le bruit physique, le bruit mental et le bruit du désir - nous détenons le record de l'histoire en ce qui les concerne tous."

La pensée occidentale s'est totalement détournée des forces invisibles, comme si elles étaient le signe d'un retour à l'irrationnel, au Moyen Âge, etc. 

En Suisse, on ne parle pas de médecine "parallèle", encore moins de médecine "non conventionnelle", mais de médecines complémentaires.(...) Je trouve que la médecine est devenue très protocolaire, alors même qu'il y a un besoin de personnalisation dans les soins.
 
[Claire Guillemin] Dans les facultés de médecine américaines, la médecine intégrative est quelque chose de complètement acquis. À mon sens, il faut absolument sortir de la peur, qui est un problème central. À l'opposé de la peur on trouve l'amour : pas l'amour comme sentiment, mais en tant que vibration. L'amour, c'est une vibration de confiance, d'acceptation que tout ce qui est en train d'arriver est juste. 
Lorsqu'il se trouve dans cette vibration-là, l'individu est en paix.
 
Nous vivons dans une culture où on nous a appris à nous méfier des croyances, un mot devenu synonyme d'obscurantisme selon certains, qui craignent que nous ne revenions à des âges archaïques où prévalait la superstition si nous laissons les croyance (re) prendre le dessus. Les connaissances qui relèvent du domaine du perceptif sont elles aussi suspectes, car dans notre société contemporaine occidentale domine une pensée issue d'un "positivisme radical"  qui, au nom de la modernité, "exclut toute référence à la subjectivité, à la sensibilité, à l'intuition." (...) 
Pour être pris en compte, un phénomène doit être observé dans un laboratoire, où il sera analysé selon les normes contemporaines, c'est-à-dire qu'il doit pouvoir être transformé en expérience qui, reproduite un certain nombre de fois, fournira des données en quantité suffisante.(...) 
Ces conventions en vigueur - et les scientifiques qui les respectent - n'accordent aucun crédit aux mots "esprit", "âme"  ou "sacré", désignés en anglais comme "the S words" (Spirit, soul, sacred), mots devenus tabous à force d'être assimilés à des croyances superstitieuses.

[Gary Schwartz]  la recherche contemporaine sur la conscience commence à fournir des preuves qui suggèrent que (1) la conscience est séparée du cerveau; (2) la conscience et l'âme peuvent être comparées à de l'énergie et de l'information, qui persiste quelque part dans l'espace ; (3) les individus peuvent recevoir des informations intuitives utiles pour eux et la collectivité ; (4) la santé physique et la santé psychologique peuvent être renforcées en utilisant des procédures basées sur l'amour spirituel. (...) 
les preuves convergent vers l'émergence d'un paradigme postmatérialiste, en psychologie et dans les sciences en général.

Titre : qui sont les anges gardiens?
Auteur : Samuel Socquet
Première édition :  2015

mercredi 12 mai 2021

La diagonale de la joie de Corine Sombrun

  
C'est la lecture de Mon initiation chez le chamanes* qui m'a fait découvrir Corine Sombrun il y a déjà quelques années ; elle y racontait la façon dont ses "facultés de chamanes" avaient été révélées lors d'un reportage en Mongolie et l'initiation qu'elle avait ensuite reçue là-bas, en vivant auprès d'éleveurs de rennes, pour cultiver et maîtriser ces capacités.
 
Depuis,  je "la suis" fidèlement parce que son histoire est unique, inhabituelle et troublante pour un esprit cartésien occidental -à commencer par le sien- et qu'elle nous ouvre un monde de possibles différent. Ses livres jusque-là pleins d'humour, de doutes et de dérision forment un véritable parcours initiatique dont La diagonale de la joie est l'aboutissement. Ce nouveau témoignage est marqué du sceau du sérieux donné par la science : il récapitule 18 années de lutte de Corine Sombrun pour faire reconnaître la transe comme un sujet d'étude et de recherches, prouver qu'elle a un potentiel cognitif accessible à tous (ou presque), qu'elle n'est pas une pathologie ou une fantaisie d'illuminée et qu'elle ouvre la voie à des applications thérapeutiques intéressantes. Les perspectives sont immenses et la création du Transe Science Research Institute, association ouverte à tous domaines scientifiques, doit permettre d'en coordonner les applications.

Que de chemin parcouru... Portée par son intuition et ses convictions, Corine Sombrun a commencé par témoigner mais ne recevait au départ que des regards dubitatifs (voire parfois même des menaces) et n'avait en retour que des propositions de consultations pour évaluer sa santé mentale. Au fil du temps et des rencontres elle finit par intéresser quelques spécialistes des neurosciences qui lui imposent des conditions d'études scientifiques drastiques pour étudier son cas : il lui faut arriver à provoquer une transe sans son tambour tout en restant suffisamment immobile pour permettre aux électrodes de faire leur travail ou encore s'engager à ne faire aucune consultation thérapeutique de ses capacités. La première étude menée à Edmonton au Canada mettra toutefois 10 ans avant la publication de ses conclusions, référence tant attendue alors que les premières analyses avaient laissé penser au chercheur que la pratique était dangereuse, recommandant initialement à Corine d'y renoncer.
 
Corine étant par ailleurs un cas unique pour les études, se posait aussi la question de trouver d'autres sujets susceptibles de les valider ; c'est du côté de la musique, de contacts et d'expérimentations parallèles avec des écoles d'art que le sujet de la transe va avancer grâce à une "sound loop" réalisée à partir d'extraits d'enregistrements efficaces et puissants de rythmes chamaniques. Là encore, une véritable épopée ! 

La narration temporelle de cette histoire de persévérance extraordinaire est entrecoupée de chapitres / paragraphes intermédiaires de deux types :
- "la minute perceptuelle" offrant des citations d'auteurs et de penseurs très variés
- les "lettre(s) à mon basilic", plus personnelles dans lesquelles Corine Sombrun fait part de son état d'esprit, de réflexions, de convictions, d'expériences et de ressentis par rapport aux éléments ou à la période qu'elle évoque.
C'est finalement le récit d'une formidable aventure profondément humaine qui au-delà de la reconnaissance scientifique touche une dimension spirituelle universelle.

Un livre qui m'a une nouvelle fois passionnée et qui donne véritablement envie d'en savoir plus voire d'expérimenter la transe, véritable "outil d'exploration d'une réalité sous-jacente" et de notre condition humaine au sein de l'univers. ❤️❤️❤️
 
Nota :
*  Cette initiation et l'histoire de Corine ont été adaptées au cinéma dans le film Un monde plus grand. Des indications à ce sujet sont d'ailleurs fournies dans le livre.
 
Tirés du texte :
"C'est le paradoxe suprême de la pensée que de vouloir découvrir quelque chose qu'elle ne puisse penser." (Soren Kierkegaard) 
 
"C'est mon corps qui pense, il est plus intelligent que mon cerveau." (Colette) 
 
 Je ne comprends toujours pas pourquoi certaines choses parlent et d'autres pas. Mais je sais maintenant que tout peut parler autour de nous. 
C'est un sentiment agréable de n'être plus jamais seule. (...) 
Tu ne crois pas que le sentiment de solitude est la conséquence de notre perception amoindrie de l'environnement ?

En fait le cerveau est une feignasse, il ne va pas développer ou entretenir des capacités dont il n'a pas besoin. Et sans un entraînement ou une stimulation forte, comme une situation d'urgence, une expérience de mort imminente, un état mis en évidence en 1975 sous la dénomination de near death experience (NDE), ou un choc psychologique violent, ces capacités restent en sommeil. 

Je me demande, dit-il, si l'état de transe n'est pas la source d'un enseignement intuitif. Celui dont nous rêvons tous en tant qu'artistes. 
Savoir sans avoir à apprendre. 

La distance est un leurre créé par le mental, oui. Nous sommes tous connectés, à un point que nous n'imaginons pas. 

Le mot "inspiration" s'ouvre en moi. Je me demande si les idées ne viennent pas uniquement quand on inspire. 
Aucun artiste ne peut créer sur une expiration. Et personne ne meurt sur une inspiration.

Si la transe nous permet d'accéder aux mêmes capacités que celles d'un chamanes, elle ne fait pas de nous des chamanes. 
Pas plus que le fait de savoir dire une prière ne fait d'un Mongol un curé. 

Que comprenons-nous dans les mots de l'autre, à part nos propres interprétations ? Projections ? La signification donnée à un mot en réduit le sens. 

Observer la nature en pensant à ce qu'elle peut m'apprendre à changé ma façon de la regarder. De la respecter. Nous sommes devenus trop bruyants, trop voyants, trop arrogants pour avoir encore l'humilité d'écouter simplement le vivant. Il n'y a pourtant aucune séparation entre nous, tout communique. Pour en prendre conscience il faudrait commencer par fixer l'attention, pas la pensée, dit en substance Marguerite Yourcenar. 
La transe supprime ce qui nous sépare. Mais quoi, qui communique ? 

Et si c'était ça, la réincarnation : la résonance d'une fréquence qui perdure comme un écho dans un autre corps ? 

Le corps n'est pas la maladie, mais son Miroir. Grâce à lui elle se révèle et nous donne le moyen de la transformer.

Le secret de l'immortalité, ne serait-il pas déjà d'accepter la naissance et la mort comme une transmutation de ce flux de vie qui nous traverse ? 

Notre société occidentale n'est-elle pas la seule à avoir laissé de côté l'utilisation de ce potentiel ? 
Des études anthropologiques ont en effet montré que sur quatre cent quatre-vingt-huit sociétés étudiées dans le monde, 
plus de 90% avaient une forme institutionnelle de pratique de la transe. (...) 
Si notre société a travaillé à faire de nous des êtres plus savants, 
les sociétés traditionnelles se sont de tout temps attachées à faire de nous des êtres plus conscients. 

La transe a remis en cause mes schémas mentaux, mes certitudes, mon rapport au monde. (...)
 Vivre une transe, c'est accepter de ne plus savoir qui je suis, et si je ne sais plus qui je suis, je suis libre de devenir ce que je suis. 
Grâce à elle, j'ai découvert le sens du sacré. Cette racine de la spiritualité est bien là, en chacun de nous.
 
Du même auteur,  voir aussi :

Titre : La diagonale de la joie
Auteur : Corine Sombrun
Première édition : 2021

dimanche 21 mars 2021

Les caves du Potala de Dai Sijie

En 1968, pendant la révolution culturelle, Bstan Pa, peintre du Dalaï-lama, est un très vieil homme. Alors que les étudiants chinois en art ont envahi Lhassa et le Potala pour semer derrière eux destruction et violence systématiques, vandalisme absurde et désacralisation aveugle, il essaye de se faire discret et de se fondre dans le décors des écuries où il a été enfermé. C'est sans compter sur "Le Loup", leader cruel qui le repère et n'aura de cesse de le martyriser pour lui faire avouer la "dépravation" du Dalaï-lama après la découverte d'une peinture de femme nue cachée dans le cadre d'un tanka immolé. Le vieil artiste tourmenté déroule alors le chemin de sa mémoire : son enfance dans une famille d'éleveurs nomades, son arrivée à Lhassa à 7 ans où il est repéré par un moine qui le présente au grand maître des tanka de son monastère, son apprentissage, l'ascension de son maître Snyung Gnas et la sienne au centre du pouvoir,  un voyage à Pékin dans la suite officielle du 13ème Dalaï-lama et après la mort de celui-ci, sa participation aux recherches de la réincarnation du 14ème Dalaï-lama... avec, au cœur de tout ça, l'art spirituel des tanka, la symbolique, les pigments, les couleurs vers lesquels il va retourner pour composer sa dernière œuvre qui, par le calme et la méditation, est une échappatoire à l'hyper-violence.
 
Quelle belle lecture 🤩 ! 
Dans ce roman court, Dai Sijie, l'auteur de Balzac et la petite tailleuse chinoise revient avec un texte puissant, magnifiquement évocateur dont la thématique, bien que traitée différemment, recoupe celle de la petite tailleuse : les deux romans se déroulent pendant la révolution culturelle et les deux personnage sont "sauvés"  par l'art, l'une par la littérature, l'autre par la peinture spirituelle. Bien que le livre ne fasse pas l'impasse de la violence ambiante, ce n'est pas l'élément dominant qui ressort de cette lecture mais au contraire la beauté poétique qui transcende, celle de la création, celle de l'âme, celle de toute une culture et celle de ce vieux peintre plein de sagesse riche d'une vie pleine. 
Lumineux ❤️❤️❤️ !

Extrait du texte:
Et il ne dit plus rien malgré les gesticulations et les vociférations du garde rouge. Ce fou révolutionnaire n'existe plus pour lui. Il ne l'entend même plus, entièrement concentré sur son monde intérieur. Là où il se trouve désormais, il prépare ses couleurs pour peindre le dernier
Tanka de sa vie. 

Pour la première fois de sa vie monastique, Bstan Pa, l'un des plus grands peintres de sa génération, 
décide de ne plus respecter les codes. Il est revenu en enfance, à l'époque où il commençait toujours par dessiner les yeux de ses personnages.

Applique toi se dit-il. Rappelle-toi la devise de Snyung Gnas : "On ne peint pas avec le cœur, mais avec la tête." Aussi doué soit-on, on ne doit jamais relâcher sa concentration, qui seule donne de la vigueur aux traits et du relief aux couleurs. 

Sur le Tibet, voir aussi :

Titre : Les caves du Potala
Auteur : Dau Sijie
Première édition :

dimanche 21 février 2021

La consolation de l'ange de Frédéric Lenoir

 

Après une tentative de suicide, Hugo, 20 ans, est à l'hôpital où il partage la chambre de Blanche, une vieille dame en fin de vie. Une rencontre improbable donnant prétexte à un dialogue entre deux êtres qui vont, à coup de tâtonnements et de confidences, se livrer l'un à l'autre en abordant des questions philosophiques, métaphysiques et spirituelles essentielles sur le sens de la vie, la mort, la liberté, l'amour, la famille, le bonheur, etc.
 
Un beau texte joliment écrit, émaillé de poèmes - Victor Hugo, Beaudelaire, etc. - faisant également référence de façon très abordable et lumineuse à de grands philosophes tels que Spinoza. Au fil des secrets dévoilés, je me suis laissée émouvoir, emportée par cette amitié inattendue source de résilience, d'humanité et d'universalité transgénérationnelle.
 
Un livre arrivé entre mes mains un peu par hasard, que je l'ai lu d'une traite ; facile et rapide à lire, il ne tombe pas pour autant dans la facilité que j'associe souvent aux romans "feel-good", un sentiment qui transpire au fil des pages mais, pour une fois, dans le sens le plus positif que je puisse donner au terme. 
 
Je ne connaissais pas l'auteur alors que, renseignements pris, je m'aperçois que c'est "une pointure" qui compte plus d'une cinquantaine d'ouvrages à son actif, romans, essais, théâtre, encyclopédie, etc. 
Un esprit curieux tourné vers une spiritualité bien conçue et clairement énoncée, vers lequel je n'hésiterai sans doute pas à retourner m'abreuver.    
 
Simple mais pas simpliste, efficace.     
 
Titre : La consolation de l'ange
Auteur : Frédéric Lenoir
Première édition : 2019

lundi 5 octobre 2020

Pacifique de Stéphanie Hochet

 

 Japon, 1945.

Isao Kaneda a 21 ans et il s'apprête  à mourir : bientôt il s'envolera pour aller s'écraser avec son avion sur un navire ennemi, l'ordre de mission est imminent. 

Isao est l'aîné d'une famille, l'héritier. Sous la houlette de sa grand-mère maternelle de noble ascendance et d'un précepteur choisi par elle, il a reçu une éducation très classique, tant japonaise qu'européenne (latin, grec, littérature anglaise, etc.) afin d'exalter en lui le guerrier Samouraï dont il est le dernier représentant de sa lignée. Rendu à ses parents à l'adolescence, il passe par l'école secondaire avant d'intégrer le Yokaren, une école préparatoire à la discipline toute militaire afin d'assouvir son rêve de devenir pilote de chasse. Un parcours qui ne laisse aucune place à l'oisiveté et très peu aux sentiments. 
S'il ne fait aucun doute que l'honneur prime avant tout, cela n'empêche pas Isao de pressentir la défaite de la guerre par son pays et de réfléchir au sens du sacrifice qui lui est demandé.
 
Nous voilà dans la tête d'un tout jeune kamikaze à la fin de la deuxième guerre mondiale, un parcours initiatique qui prend un chemin inattendu au coeur du Pacifique, ultime étape de son éveil spirituel au sens bouddhique du terme...
 
Un roman court écrit à la première personne, qui se lit rapidement. 
Une écriture épurée qui s'attachent à rendre fidèlement les éléments de la culture dans laquelle ils nous plongent.
Une petite parenthèse poétique, jolie mais peut-être pas inoubliable.
 
Extraits du texte : 
Il n'y a pire humiliation pour un combattant nippon que la reddition. 
 
Nos armes secrètes ont toujours les noms les plus poétiques. 
Ainsi, que kamikaze signifie "vent divin" a contribué à briser le moral des ennemis.   
 
Un édit impérial a donnée aux héros disparus le nom d'étoiles tombées du ciel
 
Je vais laisser derrière moi ma famille. Le fils aîné des Kaneda va disparaître (...)
Comment imaginer sa propre mort ? (...)
Au-delà de son existence, et même au-delà de celle de ses proches, priment le devoir et l'honneur. 
C'est un leçon apprise. C'est une leçon répétée.
 
Elle m'adorait en m'étouffant, elle m'éduquait avec dureté, me tenait à l'écart de tout divertissement ordinaire pour un petit garçon. Elle donnait un sens à ma vie, m'ouvrait à la beauté et en même temps contrôlait mes envies, dirigeait mes désirs, écrasait chaque fibre dissipée du tout jeune homme qui ne savait pas qui il était. Elle me tendait une image de moi qu'elle avait puisée dans le monde obscur de ses souvenirs. J'étais un ectoplasme projeté hors d'elle. Un fantasme de petit-fils auquel je me suis identifié. 
 
J'idéalise l'armée comme jamais et perçois les luttes mortelles comme le comble de l'achèvement esthétique. 
Mourir en combattant, c'est la mort détruisant la mort
 
Nous sommes appelés à devenir des "fleurs de cerisiers".
Le sakura, fleur symbole du Japon. 
Vivre une telle efflorescence printanière serait donc croître et disparaître au paroxysme de la jeunesse.
 Laissant dans l'air le souvenir de la beauté éphémère. 
 
Titre : Pacifique
Auteur : Stéphanie Hochet
Première édition : 2020

mercredi 23 septembre 2020

Soufi, mon amour / The Forty Rules of Love de Elif Shafak

 

A bientôt quarante ans, Ella Rubinstein mène une vie tranquille et bien rangée dans sa maison du Massachussetts, entourée de son mari, de ses trois enfants et de son vieux golden retriever. Elle débute une activité de lectrice pour une maison d'édition qui lui a confié le manuscrit d'un auteur inconnu, Aziz Z.Zahara, Sweet Blasphemy / Doux Blasphème. La découverte de ce texte et la correspondance électronique qu'elle initie avec l'auteur font étrangement écho à sa propre vie et la pousse à se poser des questions soigneusement évitées jusque là, sur son mariage, sa vie, ses aspirations.
 
En paralèlle de l'histoire d'Ella et par altenance de chapitres, le livre nous transporte au 13ème siècle, sur les traces de Sham de Tabriz, derviche itinérant, et de Rumi, leader spirituel, intellectuel brillant qui deviendra un poète célébré à travers les siècles. Deux personnages extraordinaires qui vont se trouver et se nourrir spirituellement l'un de l'autre au travers d'une amitié exceptionnelle. Une histoire à voix multiples pour varier les points de vues, à charge ou à décharge, celles de Sham et de Rumi mais aussi de son épouse, ses enfants, un ivrogne, une prostituée, un sultan, un soldat, un moine, un novice, etc.

Après la batarde d'Istanbul / The Bastard of Istanbul, j'avais envie de re-piocher dans la bibliographie d'Elif Shafak et suis définitivement séduite par cette auteure d'origine turque en refermant Soufi, mon amour / The forty Rules of Love. Ce roman organisé en cinq parties associées aux éléments - la terre, l'eau, le vent, le feu, le vide - nous plonge au coeur du soufisme, branche de l'islam axée sur les plendeurs de l'amour, le refus des conventions, le moment présent, l'observation, la tolérance, la sérénité, la sincérité, etc. 
Il aborde avec brio un sujet universel hors du temps, celui de l''Amour" (avec un grand"A"), au travers de l'amitié de ces deux personnages de légende tirés des limbes de l'Histoire et auxquels l'auteure donne un souffle moderne de vérité. Au regard des leçons de vie qu'ils apportent, l'histoire d'Ella et Aziz en devient presque mineure et anecdotique malgré l'effet miroir qu'elle est sensée apporter au roman.
 
Un texte magnifique qui ouvre l'esprit et le coeur, un voyage spirituel qui pousse à la réflexion : une perle rare de la littérature mondiale. 
♥♥♥       
 
Extraits du texte (une sélection difficile à faire) : 
Isn't connecting people to distant lands and cultures one of the stength of good literature ?
 
I began to compile a list that wasn't written down in any book, only inscribed in my soul. This personal list I called The Basic Principles of the Itinerant Mystics of Islam. To me they were as universal, dependable, and invariable as the laws of nature. Together they constituted the Forty Rules of the Religion of Love (...) One of those rules said, The Path to the Truth is a labor of the heart, not the head. Make your heart your primary guide. NOT your mind! Meet, challenge, and ultimately prevail over your nafs with your heart. Knowing your self will lead you to the knowledge of God.
 
"The sharia is like a candle,"  said Sham of Tabriz. "it provides us with much valuable light.But let us not forget that a candle helps us go from one place to another in the dark. If we forget where we are headed and instead concentrate on the candle, what good is it ?"
 
Some people make the mistake of confusing "submission" with "weakness", whereas it is anything but. Submission is a form of  peaceful acceptance of the terms of the universe, including the things we are currently unable to change or comprehend. 
 
You can study God through everything and everyone in the universe, because God is not confined in a mosque, synagogue, or church. But if you are still in need of knowing where exactly His abode is, there is only one place to look for Him : 
in the heart of a true lover.
 
His name is Mawlana Jahal as-Din but he often goes by the name Rumi (...) Rumi has the quality very few scholars ever had: the ability to dig deep below the husk of religion and pull out from its core the gem that is universal and eternal.
 
Patience does not mean to passively endure. It means to be farsighted enough to trust the end result of a process. What does patience mean ? It means to look at the thorn and see the rose, to look at the night and see the dawn. Impatience means to be so shortsighted as to not be able to see the outcome. The lover of God never runs out of patience, for they know that time is needed for the crescent moon to become full. 
 
 There are more fake gurus and false teachers in this world than the number of stars in the visible universe. Don't confuse power-driven, self-centered people with true mentors. A genuine spiritual master will not direct your attention to himself  or herself and will not expect absolute obedience or utter admiration from you, but instead will help you to appreciate and admire your inner self. 
True mentors are as transparent as glass. They let the light of God pass through them. 

The whole universe is contained within a single human being - you.

You think I am a religious man. But I am not. 
I am spiritual, which is different. Religiosity and spirituality are not the same thing.

I am a Sufi, a child of the present moment. 

Sufis love God simply because they love Him pure and easy, untainted and non negotiable.
Love is the reason. Love is the goal. (...)
Love cannot be explained. It can only be experienced.
Love cannot be explained, yet it explains all. 
 
Titre anglais : The forty rules of love
Titre français : Soufi, mon amour
Auteur : Elif Shafak
 Première édition : 2010

jeudi 30 avril 2020

Embers de Richard Wagamese

 The words in this book are Amber's from the tribal fires that used to burn in our villages.
 They are embers from the spiritual fires burning in the hearts, minds and souls of great writers on healing and love.
 They are embers from every story I have ever heard. 
They are embers from all the relationships that have sustained and defined me. They are heart songs.
 And, shared with you, they become honor songs for the ritual ways that spawned them. 
Bring these words into your life. Feel them. Sit with them. Use them. 
For this is morning, excellent and fair...

Tous les matins, Richard Wagamese commençait sa journée en s'adonnant au rituel de la méditation : quelques herbes brûlées et un temps à lui après lequel il jetait sur le papier ses réflexions du jour dont ce livre est le recueil. Un ouvrage composé de textes courts regroupés sous sept thèmes : calme (stillness), harmonie (harmony), confiance (trust), respect (reverence), persévérance (persistence), gratitude (gratitude) et joie (joy).

Sur chaque page, quelques lignes chargées de sens et de sagesse ne formant souvent qu'un paragraphe, parfois un dialogue avec une vieille femme ou un vieil homme, guides spirituels de Richard Wagamese, absents mais si présents, d'autres fois encore, des souvenirs revisités.

Un vagabondage intime et spirituel de la plume et de l'esprit, celui d'un être qui s'est trouvé et se recentre chaque matin dans ce rituel pour accueillir le jour, le monde, s'y immerger et s'en émerveiller. Un cheminement personnel à valeur universelle qui nous est offert en partage, à lire une fois, ou deux, ou trois, en picorant ou d'une traite selon les envies, maintenant ou plus tard pour y revenir, de ci, de là.

À un moment où il m'était difficile de me plonger dans un roman, j'ai particulièrement apprécié de pouvoir "grappiller" chaque jour quelques lignes de réflexions quotidiennes nourrissantes grâce à cet auteur canadien, malheureusement trop peu traduit en français, dont j'avais découvert le talent dans Jeu blanc / Indian Horse.

À découvrir, à méditer, à apprécier.

Dédicace spéciale de cette revue à Mouna Yoga qui nous a offert un temps de méditation quotidien pendant le confinement covid19. Il émane de son blog magnifique le même type d'énergie que j'ai trouvé dans ce livre. Merci Mouna Yoga / Réflections on my yoga journey.

Tirés du livre :
 There is such a powerful eloquence in silence. True genius is knowing when to say nothing, to allow the experience, the moment itself, to carry the message, to say what needs to be said. Words are less important, less effective than feelings. When you can sit in perfect silence with someone, you truly know how to communicate. 

Nothing in the universe ever grew outside in. 

The sound of silence. The sound of self emerging. 

Stillness is more enriching than motion, listening is more empowering than distraction
 and slow, measured steps feel more graceful than speed. 

To breath is to take in the wind of all breath. To exhale slowly is to open myself and glide over everything. 

Love is the energy of Creation (...) it takes love to create love. 

Returning is a wonderful thing when great friends are involved. Years dissolve and time is irrelevant in the light of true reunion. It means to become one again. It means to be joined. It means to be one spirit, one energy, one song. It means to be returned to the balance you find when friendship are struck - and the entryway is a hug. 

There are a thousand ways to say "no", "but", "I can't", "it's impossible", "it's too late", but there's only one wat to say "yes". With your whole being. When you do that, when you choose that word, it becomes the most spiritual word in the universe... And your world can change.

Remember to remember.

What's needed are eyes that focus with the soul. What's needed are spirits open to everything. What's needed are the belief that wonder is the glue of the universe and the desire to seek more of it. Be filled with wonder. 

Me : You always repeat things three times. 
Old woman : Just the important things. 
Me : Why? I hear you the first time. 
Old woman : No. You listen the first time. You hear the second time. And you feel the third time. 
Me : I don't get it. 
Old woman : When you listen, you become aware. That's for your head. When you hear, you awaken. That's for your heart. When you feel, it becomes a part of you. Three times. It's so you learn to listen with your whole being. That's how you learn

Knowledge is not wisdom. But wisdom is knowledge in action. 

Deciding is not doing and wanting is not choosing. 

Happiness is an emotion that's a result of circumstances. Joy though, is a spiritual engagement with the world based on gratitude. It's not the big things that make me grateful and bring me joy. It's more the glory of the small : a touch, a smile, a kind word spoken or received, that first morning hug, the sound of friend talking in our home (...)

Can you think of a better way to live than in gratitude? Can you think of a better way to be than to be kind, compassionate, respectful, courageous, truthful, and forgiving? Even if we're wrong, can you think of a better way to breathe than through all that? 

Missing someone is feeling a piece of your heart gone as try. Sure, it keeps beating, and sure, you keep breathing, but there is a gap in the rhythm of it, and in the rhythm of the everyday things around you. You seem to move a little less gracefully. But you still move, and that's the critical thing. Because missing someone doesn't mean things grind to a halt. Instead, it means you live out of gratitude for the gift of their presence in your life. You live to keep experiencing, to keep confronting life head-on, so that your return allows you to reunite with them as more human, more alive, more real.

Du même auteur, voir aussi :
Jeu blanc /IIndian Horse

Titre original : Embers, one Ojibway'sMeditation
Pas de traduction française
Auteur : Richard Wagamese
Première édition : 2016