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mercredi 15 février 2023

À ceux qui sont partis, à ceux qui sont restés de Parinoush Saniee

 
Cela fait trente ans que la révolution iranienne les a séparés et qu'ils ne se sont pas revus. Le temps des retrouvailles et des vacances est venu pour la famille Yousefi réunie autour de Mère, pour dix jours, sur une île turque, dans une grande maison louée pour l'occasion. La fratrie qui se retrouve comprend trois fils et deux filles, avec leurs conjoints, et la plupart des petits-enfants de Mère dont Dokhi, la petite-fille orpheline qu'elle éleve.
Du côté de "ceux qui sont restés" et qui n'ont jamais quitté l'Iran, Mohsen et Miryam, Mère et Dokhi. 
Du côté de "ceux qui sont partis", Mohammad venu des États-Unis, Mehdi de Suède et Mahnaz de France. 
 
La joie de se revoir et le partage des souvenirs rythment les premières heures et le début du séjour mais rapidement les tensions émergent parce que l'amertume, la jalousie et les non-dits ne sont pas loin mais que chacun tient à préserver Mère en évitant les sujets qui fâchent. Pourtant l'évitement est malsain et pour trouver l'apaisement en recréant des liens durables il va falloir affronter la vérité et crever les abcès, une démarche indispensable quand les images fantasmées par les uns sur les autres cachent de toutes autres réalités souvent bien douloureuses.
Pour ceux qui sont partis, il va falloir comprendre que "la chance de ceux qui sont restés" ne l'est que par rapport à un Iran qui n'existe plus, suspendu dans le temps et figé par les souvenirs, en oubliant que des transformations et des événements ont eu lieu sans eux, que ce soit sur le plan familial ou sociétal, les parents qui vieillissent, le poids de la politique qui s'immisce partout, le curseur de la position et de l'aisance familiale qui bouge, etc. 
Pour ceux qui sont restés, les" étrangers" ont eu la chance qui ne leur a pas été offerte, celle de la facilité et de "privilégiées" vivant dans des "pays de cocagne" sans même imaginer les difficultés qui ont dû être traversées en termes financiers, de renoncements, d'adaptation et d'intégration. 

Et puis il y aussi la nouvelle génération qui cristalise les espoirs et les tensions avec à son centre Dokhi, la fille d'Habib, disparu tragiquement, habitée par des cauchemars récurrents, préservée d'une histoire qu'elle ne connaît pas alors qu'elle voudrait tellement connaître la vérité sur ses parents.
 
Un huis-clos familial poignant sous forme de roman chorale pour faire tourner les points de vues, tous légitimes et compréhensibles tant que les zones d'ombres qui leur échappent ne sont pas explorées. Il nous fait plonger au cœur d'une famille meurtrie par l'histoire qui tente de raccommoder sa trame abîmée par la séparation dans l'espace et le temps. Tout y passe, les réussites comme les échecs, les épreuves, la souffrance, la jalousie, l'amertume et les rancœurs, la politique, les choix, les failles, les regrets et les espoirs. Et quand les masques tombent et que les secrets les plus profonds sont enfin révélés à l'issu d'une véritable thérapie familiale, la vérité que l'on croyait ne jamais pouvoir connaître finit par se dessiner pour laisser finalement place à l'essentiel.

Du même auteur, j'avais déjà beaucoup aimé Le voile de Téhéran ; avec ce roman, même régal tant sur le plan de l'écriture que celui de la trame traitée avec beaucoup de justesse. Si on perçoit l'histoire contemporaine de l'Iran en l'arrière plan, plus comme déclencheur que comme sujet même si elle reste toujours là, on reste avant tout sur une histoire de famille avec des personnages féminins centraux ; un récit basé sur des éléments finement observés et rendus, à valeur universelle qui fait écho à d'autres lectures et même à ma propre expérience d'expatriée sur les tensions qui peuvent naître de l'ignorance entre "ceux qui partent" et "ceux qui restent". 
Une valeur sûre !
 
Du même auteur, voir aussi :

Titre : À ceux qui sont partis, à ceux qui sont restés 
Auteur : Parinoush Saniee
Première édition : 2017

vendredi 10 février 2023

Flagrant déni de Hélène Machelon

Un soir au début de l'été, Juliette, 17 ans, est saisie de violents maux de ventre. Alertée, Agnès, sa mère, pense à une appendicite et la conduit en urgence à l'hôpital mais là, c'est le choc : Juliette croyait qu'elle allait mourir, elle est en train de donner la vie. 
Aucun signe de grossesse chez cette nageuse sportive de 48 kilos, des règles, un ventre plat, personne n'a rien vu venir ; un bébé qui n'était pas attendu arrive sans prévenir et par effraction, par césarienne, il s'impose comme un intru, c'est l'"Autre", innommable, et Juliette n'en veut pas. 
À la maternité, Juliette rejette l'aide de la psychologue qui lui est proposée mais avant de partir, elle est informée de ses droits, notamment du temps de réflexion que la loi lui octroie avant que l'abandon du bébé ne soit définitif. 
 
Ce que veut Juliette c'est juste rentrer chez elle et reprendre le fil de sa vie là où elle l'avait laissée mais l'insouciance de la jeune bachelière brillante prête à gagner son indépendance d'étudiante à la rentrée n'est plus tout à fait de mise quand le corps est meurtri et que l'esprit sans repos s'égare parfois jusqu'aux rivages de la folie. Nous voici plongés dans un véritable tourbillon émotionnel avec Juliette qui, comme la chenille, va d'abord s'isoler du monde avant de pouvoir déployer ses ailes ; les petits tracas de l'adolescente encore en construction deviennent bien puérils, ses certitudes volent en éclats, et il lui faut griller les étapes pour mûrir et passer directement à la case adulte.
Sa famille l'entoure de sa présence - Agnès, Rafaël son père, Chloé sa sœur cadette -, renvoyée à ses propres fractures, mais lui laisse de l'espace car c'est à Juliette qu'il revient de prendre ses décisions, seule, et elle doit le faire dans un temps contraint, celui que lui donne la loi, celui de l'été...
 
Hélène Machelon nous parachute au cœur de la famille Conti pour nous faire découvrir, en l'illustrant, le douloureux sujet du déni de grossesse. Une réalité dont la presse se fait régulièrement l'écho mais qui reste difficile à appréhender parce qu'elle touche de façon très personnelle certaines femmes à un moment de leur vie. Avec l'histoire de Juliette, la question  prend corps, devient humaine, tangible.
 
Un récit puissant et réaliste, sans angélisme ni jugement, traité avec justesse et sensibilité. Un roman magnifiquement écrit qui, pour moi, fera référence et me donne envie de lire d'autres livres de cette auteure.

Titre : Flagrant déni
Auteur : Hélène Machelon
Première édition : 2021

jeudi 24 mars 2022

Dans le silence du vent / The Round House de Louise Erdrich

États-Unis / Dakota du Nord - Été 1988.
Pour Joe, 13 ans, l'agression et le viol de sa mère marquent la perte de l'innocence et le début d'un été initiatique au cours duquel il va être confronté aux questions du droit et de la justice particulièrement complexes lorsque l'on vit dans une réserve indienne.
 
Dans ce roman, Louise Erdrich nous fait pénétrer dans un univers très proche de celui que j'avais découvert dans La malédiction des colombes / The Plague of Doves avec un cadre similaire - celui d'une réserve indienne du Dakota du nord - et des personnages que l'on semble retrouver - la tante, le grand-père, le juge tribal, le curé, etc. L'histoire est toutefois très différente. 
Le shéma narratif suit la chronologie des évènements de cet été tragique en nous permettant de suivre les bouleversements et les agissements de Joe, narrateur adulte devenu avocat qui revient sur cette période fondatrice de son adolescence. 
Il y a d'abord le choc, l'incompréhension et le deuil d'un cocon familial qui n'existe plus quand la mère s'isole du monde et se mure dans le silence. Il y a ensuite l'espoir d'agir avec son père, juge tribal avec lequel il reprend l'ensemble des dossiers de la réserve à la recherche d'indices ; un exercice qui s'avère finalement source de désillusions et de déception lorsque l'adolescent comprend la "futilité" des affaires jugées et les principes du "mille feuille" constitué des différentes juridictions traitant des affaires indiennes, compléxité et injustice garanties. Il y a la révolte lorsque le coupable est retrouvé et arrêté puis libéré pour des questions de technicalité. Il y a aussi l'amitié et le désir d'action du garçon qui va mener sa propre enquête avec ses copains pendant leurs vacances d'été, en parcourant à vélo tous les coins de la réserve à la recherche d'explications. Dans ce contexte sociologique particulier, ces jeunes personnages pas tout à fait sortis de l'enfance vont faire l'expérience du monde des adultes, une mise à l'épreuve leur faisant toucher une large palette de sentiments avec, à la clé, des décisions difficiles et irréversibles. Reposant sur les épaule d'un personnage de Joe très attachant, une trame plutôt "lourde" mais pas pour autant empoisonnée ni exempte de légèreté et de joies, oscillant entre colère, peur, culpabilité, impuissance largement contrebalancées par l'amitié, l'amour, l'insouciance, la solidarité ...
 
Un récit encore une fois admirablement construit, un fil tiré après l'autre jusqu'à ce que l'image d'ensemble prenne clairement forme ... pas tout à fait celle qu'on attendait.
Louise Erdrich montre une maîtrise parfaite du fond et de la forme qu'elle met au service de sa communauté pour lui rendre humanité et dénoncer les fléaux qui la frappe dans l'indifférence générale : ici, les violences et viols des "indigènes" qui restent monnaie courante, l'impunité de ceux qui commettent ces crimes et la complexité d'un système judiciaire infantilisant dans lequel la notion de justice semble bien diffuse. CQFD. Puissant et révoltant ! 

Du même auteur, voir aussi :

Titre français : Dans le silence du vent
Titre anglais : The Round House
Auteur : Louise Erdrich
Première édition : 2012

mercredi 15 décembre 2021

État de terreur / State of Terror de Hillary Rodham Clinton et Louise Penny

Aux États-Unis, une nouvelle administration reprend les rênes du pays après quatre années d'une présidence désastreuse menée par le président Dunn retiré à Palm Beach. 
Doug Williams est le nouvel occupant de la maison blanche et son secrétaire d'État en charge des affaires étrangères, Ellen Adams. Une nomination étonnante compte tenu du passif entre les deux personnages, sans doute pas exempte d'arrière-pensées entachées du désir de revanche. En effet, accompagnée de Betsy, son amie de toujours propulsée au poste de conseiller personnel, Ellen Adam revient de sa première visite en Corée du Sud, un fiasco pour une mission qui aurait dû rouler sur du velours. Ellen, magnat de la presse qui avait fait campagne contre la candidature de Williams a abandonné le contrôle de son empire à sa fille Katherine et comprend que le terrain sur lequel elle avance désormais risque d'être miné. 

Mais ces querelles de clôchers sont bien mineures lorsque l'Europe est secouée par une série d'attentats non revendiqués, l'explosion de bus à Londres, Paris et Francfort. Que signifient ces attentats ? Les États-Unis sont-ils menacés ? Où est, et que concocte Bashir Shah le redoutable trafiquant d'armes ? Et si la menace était plus proche qu'on ne le croit, cachée au cœur même des plus hautes sphères de l'État ? À qui faire confiance ?
 
Voilà Ellen lancée dans une course contre la montre, de Washington à Francfort, en passant par Oman, l'Iran, le Pakistan et Moscou ; le danger est partout et avance dans l'ombre des trafiquants, des terroristes, des mafias et des conspirationistes ; c'est un jeu du chat et de la souris dans lequel sont entraînés tous les proches d'Ellen, sa fille Katherine, son fils Gil et son amie Betsy.

Un thriller bien enlevé issus d'une collaboration réussie entre Hillary Rodham Clinton, l'ancienne candidate à l'élection présidentielle américaine / ancienne secrétaire d'État et Louise Penny, auteure de polars canadienne. J'ai aimé les personnages qui laissent la part belle aux femmes, les thèmes qui jouent sur des dangers bien réels de notre monde, la part de suspense et l'évolution des rapports des uns et des autres. Crédible, haletant et divertissant, tout ce qu'on demande à un bon thriller, à prendre comme tel.

Titre français : État de terreur (Édition prévue mars 2022)
Titre original :  State of Terror
Auteurs : Hillary Rodham Clinton et Louise Penny
Première édition : 2021

vendredi 10 décembre 2021

Ce qu'ils n'ont pas pu nous prendre / Between Shades of Gray de Ruta Sepetys

 
Kaunas/Lituanie, 14 juin 1941, sous la houlette du redoutable NKVD, les forces d'occupation soviétiques lancent une raffle d'épuration, arrêtant sur leur lieu de travail et/ou chez eux des familles entières appartenant à l'intelligentsia locale, intellectuels, universitaires, professeurs, avocats, médecins, journalistes, artistes, bibliothécaires, etc. C'est ainsi que Lina, 15 ans, est cueillie à son domicile avec son petit frère Jonas, 10 ans, et sa mère Élena alors qu'ils sont sans nouvelles du père de la famille, doyen de l'université, pas encore rentré ce soir-là ; ils ont 15 minutes, pas une de plus, pour préparer chacun une valise. Sans ménagement, ils sont conduits vers un dépôt ferroviaire isolé où un train les attend. Entassés dans des fourgons à bestiaux avec des milliers d'autres personnes, ils y resteront enfermés plusieurs semaines dans des conditions épouvantables, en transit vers l'est, assistant à la mort des plus faibles, jetés et abandonnés le long des voies avant d'arriver à leur première destination, un kolkhoze misérable de l'Altaï ... qui paraîtra pourtant paradisiaque après leur transfert quelques mois plus tard à Trofimovsk situé aux confins de la Sibérie, au delà du cercle Arctique. 

Une épopée déshumanisante racontée par Lina, jeune fille à la personnalité bien trempée, une artiste qui canalise ses sentiments au travers de sa créativité en croquant scènes et personnages avec l'espoir de contacter son père Kostas et celui de garder témoignage. Un regard porté sur les autres révèlant leurs forces et leurs faiblesses à travers les épreuves avec toute une galerie de personnages : la jeune accouchée arrachée à l'hôpital alors que le cordon ombilical est à peine coupé, le chauve blessé pessimiste et grincheux, l'ancienne maîtresse d'école, Andrius et sa ravissante mère obligée de se prostituer pour protéger son fils, la petite fille à la poupée, les gardes cruels subissants eux aussi les événements, etc. 
Affamés, vivants dans des abris de fortune sans hygiène ni soins, soumis au chantage et au travail forcé, chacun essaye de survivre comme il peut, souvent avec égoïsme mais aussi avec un peu de lumière au fond du désespoir apportée par ceux qui, comme le magnifique personnage d'Élena, gardent intacte la bonté qui les caractérise, illuminant tous ceux avec lesquels ils sont en contact, débordant d'amour et capable de pardon. Il y a aussi les souvenirs des jours heureux qui s'invitent et permettent de tenir le coup ou l'organisation de moments rituels, Noël ou un anniversaire fêtés avec les moyens du bord.

Un roman très dur à rapprocher, en terme d'expérience, de ceux qui témoignent de la déportation des juifs par les nazis et des goulags sous la période stalinienne mais qui a pourtant le mérite d'éclairer un chapitre historique peu connu, celui de la déportation des populations des pays Baltes. En 1941, c'est un peu plus de 30% de la population de ces trois petits pays qui a été envoyée en Sibérie, des forces vives soumises à des épreuves inimaginables ; ceux qui ont pu revenir, 12 à 15 ans plus tard, l'ont fait dans des pays qui étaient encore sous la chappe soviétique si bien qu'ils n'ont pas pu témoigner et lorsque l'indépendance est enfin arrivée en 1991, le silence était bien installé et très peu l'ont fait. 
 
L'auteur est américaine mais ce sont les origines lituaniennes de son père qui ont servi de déclencheur pour l'élaboration de ce roman percutant qui, je l'espère, ouvrira la voie à d'autres sur ces pays un peu oubliés.
 
 Extraits du texte :
Nous nous trouvions dans un kolkhoze, une ferme agricole collective, et j'étais vouée à cultiver des betteraves. J'avais horreur des betteraves. 

Staline a déclaré au NKVD que les Lituaniens étaient l'ennemi. Le commandant et les autres officiers nous considèrent comme des inférieurs. 
Comprends-tu ? 

En 1991, après cinquante ans d'occupation, les trois pays Baltes ont retrouvé leur indépendance et, avec elle, la paix et la dignité. Ils ont préféré l'espoir à la haine et montré au monde qu'une lumière veille toujours au fond de la nuit la plus noire. (...) Ces trois minuscules nations ont appris au monde qu'il n'est pas de plus puissante arme que l'amour. Quelle que soit la nature de cet amour - qui peut aller jusqu'à pardonner à ses ennemis -, il nous révèle la force miraculeuse de l'esprit humain.

Titre anglais : Between shades of Gray
Titre français : Ce qu'ils n'ont pas pu nous prendre
Auteur : Ruta Sepetys
Première édition : 2011

dimanche 5 décembre 2021

La Malédiction des colombes / The Plague of Doves de Louise Erdrich

 
États-Unis - Dakota du nord

Pluto est une petite ville (imaginaire) édifiée aux temps des pionniers de la construction du chemin de fer, située à proximité d'une réserve indienne.
C'est là qu'à la fin des années 1960, Evelina et son frère encore enfants écoutent leur grand-père Mooshum, un vieil homme irrévérencieux et porté sur la bouteille, raconter ses histoires du passé aux versions régulièrement revisitées. Il n'y en a qu'une un peu à part, confiée une seule fois, celle du meurtre de toute une famille de fermiers, survenue 50 ans plus tôt, jamais élucidée mais pour laquelle quatre indiens de la réserve ont été lynchés sans autre forme de procès. Un épisode qui, à des degrés divers et sur plusieurs générations, a touché toute la communauté locale, blanche, indienne et/ou métis. 
 
Avec ce roman chorale dans lequel alternent les voix, les points de vues et les époques couvrant presque un siècle d'histoire, Louise Erdrich nous offre la chronique de ce petit coin perdu de l'Amérique marquée par un drame, avec ses communautés qui cohabitent, s'observent, se méprisent ou se fondent parfois au cœur d'une société rurale qui s'atrophie irrémédiablement. 
S'y côtoient une famille indienne, un juge tribal, un banquier détourneur de fonds passionné de philatélie, un prédicateur illuminé, des prêtres, une femme médecin, des vieilles dames avides de secrets et de confessions qui consignent et publient l'histoire locale dans une gazette, des témoins et/ou des descendants liés à "l'affaire" du meurtre et du lynchage, des honnêtes gens et d'autres pas. Tous ces personnages se révèlent à travers ce que les autres perçoivent d'eux et de leur vécu, il est question d'amour et de haine, de culpabilité et d'innocence, de cupidité, de religion, de racisme, de musique, d'éducation, d'un peu de tout ce qui fait la vie.
 
La construction du roman est déroutante au départ tant il semble partir dans tous les sens mais il faut se laisser guider, chaque chapitre se termine sur un élément qui semble annoncer le passage de relais pour le suivant, et il faut faire confiance au talent de l'auteur qui maîtrise parfaitement son art : chaque chapitre, chaque histoire, chaque secret est comme la touche du peintre qui, petit à petit, vient enrichir la toile pour donner forme à son oeuvre, un tableau qui ne se révèle pleinement qu'une fois achevé. Le livre maintenant refermé, je trouve qu'il est remarquablement composé, tout finit par s'imbriquer et à prendre sens, chaque détail a son importance (les timbres, le violon, etc.) et la dimension humaine de chaque personnage est rendue dans toute sa complexité, jamais tout noir ou tout blanc parce que les choses ne sont jamais aussi simples qu'elles paraissent et qu'il y en a toujours qui nous échappe si on ne prend pas en compte tous les points de vues. Un livre pour s'en laisser conter, bien écrit, riche et dense sur tous les plan, je suis séduite !
 
Auteur américaine aux origines amérindiennes revendiquées, Louise Erdrich a une bibliographie déjà conséquente mais je la découvre avec ce livre. Nul doute que je m'y intéresserai à nouveau car me voilà piquée !
 
Extraits du texte :
I saw that the loss of their land was lodged inside them forever. This loss would enter me, too. Over time, I came to know that the sorrow was a thing that each of them covered up according to their character - my old uncle through his passionate discipline, my mother through strict kindness and cleanly order. As for my grandfather, he used the patient art of ridicule. 
 
What men call adventures usually consist of the stoical endurance of appealing daily misery.
 
Freedom, I found, is not only in the running but in the heart, the mind, the hands. 

There are ways of being abandoned even when your parents are right there. 

When we are young, the words are scattered all around us. As they are assembled by experience, so also are we, sentence by sentence, until the story takes shape. 

The present was enough, though my work in the cemetery told me every day what happens when you let an unsatisfactory present go on long enough : it becomes your entire history.
I'd already picked my quote : the universe is transformation.
 
Titre français : La malédiction des colombes 
Titre original : The Plague of Doves
Auteur : Louise Erdrich
Première édition : 2008

samedi 13 novembre 2021

Le mur, le kabyle et le marin de Antonin Varenne

 
Paris, début des années 2000. 
Georges, alias Le Mur, est policier et boxeur poids lourd en fin de course, dont les gains sur le ring lui donnait jusque là les moyens de se payer les services de prostituées à qui il raconte ses combats. Il sait qu'il ne pourra bientôt plus compter sur ces compléments financiers et se laisse entraîner dans une combine "sans risque" pour gagner facilement quelques centaines d'euros : une enveloppe déposée dans sa boîte aux lettres, remplie de billets et d'une carte avec un nom et une adresse, il n'a plus qu'à secouer suffisamment le type désigné pour lui faire passer l'envie de tromper sa femme.
De l'argent facile pour des missions qui se succèdent sans aucune plainte ni retombées, jusqu'à ce que l'une dégénère et finise par faire la Une des journaux. Le Mur comprend alors qu'il a été manipulé et entraîné dans une sale affaire qui n'a rien à voir avec des infidélités ... De puissants intérêts sont en jeu, comment va-t-il s'en sortir ?
 
1957-1959
Pascal Verini est un jeune ouvrier de Nanterre, curieux, avide de lectures et rêvant de voyages. Comme les autres appelés de son âge, sa vie va être mise entre parenthèses pendant plus de deux ans pour effectuer son service militaire. Il aurait aimé éviter l'Algérie mais ses plans pour y échapper se retournent contre lui et il se retrouve affecté dans un DOP (Dispositif Opérationnel de Protection) de la région d'Oran. Un DOP, c'est un centre de renseignement où on ne lésine pas sur les moyens, y compris la pratique la torture. Même s'ils y sont fortement incités, les appelés ne sont pas obligés de "participer"...
 
Les chapîtres de ce roman noir alternent entre l'histoire de Georges et celle de Pascal, des personnages et des époques sans aucun liens apparents ; un milieu un peu douteux d'un côté et deux ans d'une jeunesse sacrifiés "au service de la France et de la paix en Algérie" de l'autre.
 
Sans doute pas de la grande littérature mais une fiction bien enlevée, inspirée à l'auteur par les confidences d'un père avant de mourir, qui résonne comme un témoignage maquillé en roman. Une façon pour moi de compléter une série de lectures touchant de façon réaliste au sujet douloureux des appelés du contingent en Algérie (avec Papa, qu'as-tu fait en Algérie ? de Raphaëlle Branche et Des hommes de Laurent Mauvignier).

Tirés du texte :
La France tourne aux trois-huit et arme le béton du plein emploi. Un rêve est en marche, d'une juste rétribution de l'effort national. Les fruits de la Reconstruction. Droit au travail, à la reconnaissance, de vivre dans un logement décent ou de ne pas crever de faim. 
En 1957, chacun travaille à ses ambitions. 
L'effort, la fierté, l'avenir, tout est national. Le pétrole algérien, le Sahara français et les essais nucléaires. La France a besoin de ses dernières colonies, de leurs terres, de leurs sous-sols et de leurs hommes pour construire et avancer. La contradiction d'un empire colonial, dans une nouvelle ère de modernité, n'a pas encore frappé les esprits. L'Algérie est à feu et à sang depuis trois ans. 
En février 1957, le service national est rallongé à trente mois, la classe 55 est rappelée. 
En avril, deux cent vingt mille appelés sont sous les drapeaux. Et deux cent mille engagés, dont une bonne partie revenue d'Indochine les oreilles basses. Le nom de De Gaulle réapparaît dans les discussions et les journaux. La censure et la propagande ne suffisent plus. Il y a des morts, des bombes. Il y a Palestro, la bataille d'Alger et les premiers rapports accablants. Tortures. Exécutions sommaires. La guerre sans nom est déjà sale. 
Le grand rêve national est mort debout, pourri de l'intérieur par un cancer politique. La IVe République agonise, on appelle à une nouvelle constitution. Les chefs du FLN sont en Égypte, en Tunisie, en Allemagne et en France, l'impôt révolutionnaire est levé auprès des musulmans immigrés, les collecteurs arment les fellaghas depuis les banlieues ouvrières, messalistes et frontistes s'affrontent dans les rues de la capitale ; des bombes explosent dans des cafés maures, des hommes sont abattus en pleine rue, des policiers aussi. Des Algériens disparaissent, la police envahit les rues, les usines et les ghettos. 
Dans les bidonvilles, les certitudes s'envolent. Les communautés se rétractent et s'épient. Chacun est sommé de tenir sa place sans faire de vagues. Des terroristes, de l'autre côté de la Méditerranée, font entendre leur voix. Aux exhalation des usines se mêlent d'autres fumées plus lointaines de villes en flammes. D'autres combats, pour une autre rétribution. Indépendance. 
La bataille d'Alger fait rage et la guerre psychologique des paras de Massu exporte ses méthodes à la métropole. Les arrestations se multiplient, et les cris en lettres blanches sur les murs des usines et des rues. "Indépendance. FLN. Paix en Algérie."
 
La guerre ne forme pas la jeunesse, elle la viole.

Engagement volontaire par devancement d'appel. Battaza avait signé pour deux ans. On lui avait laissé le choix des armes (...) Verini ne serait majeur qu'en novembre, cinq mois après son incorporation. Son père devait donner son accord pour la procédure d'EVDA. La  veille, il avait jeté les papiers au visage de son fils.  Pas d'engagé dans la famille. (...) Un pacifiste enragé qui condamne son fils à la guerre.(...) La pacification, c'est lui qui va la faire. Est-ce qu'il doit crever pour donner raison à son père ? 
 
Déserter  ? Dans l'Humanité, quelques infos sur les insoumis. Comment faire ? Où se cacher ? La Suisse est loin pour un fils de Nanterre. S'enfuir et partir d'ici, il s'en fout ; mais risquer la prison ou un départ pour Marseille menottes aux poignets ? Ses vingt ans lui échappent.
 
Les appelés ont l'esprit bravache, entre colonie de vacances et internat ; ils jouent les durs. Il entend des choses surprenantes, le soir, autour des tables de belote. "on va casser du bougnoule. On leur laissera pas l'Algérie à ces bicots."
 
La France n'est pas en guerre. Les journaux le disent. Il n'y a que les militaires qui sont en guerre. La France est au travail. Nos fils vont maintenir la paix en Algérie. Quelques bougnoules qui posent des bombes. Deux cent vingt mille appelés. 
Il n'y a pas de guerre en 1957, la France est moderne. Où est parti Verini ?
 
La guerre. Une fois encore. 
Un hurlement plus long que le premier. Un homme, pas un animal. Un cri de douleur et d'impuissance. Qui lui soulève l'estomac, traverse la cour de la maison méridionale jusqu'au milieu des orangers. 
La guerre que tout le monde fait semblant d'ignorer. 
Il l'a trouvée. 
Il ne veut pas la faire. À qui doit-il le dire ? 

On organise une cérémonie pour le départ du corps. Lever du drapeau, discours de Perret, condoléances de la nation. Les parents ne sauront jamais ce que leur fils a fait en Algérie : il y est mort, et dans ses lettres il écrivait que tout allait bien. 

Tant qu'il reste une minute à passer sur le sol algérien, il ne se réjouit pas. Il faut moins d'une minute pour mourir. 

Tu sais, le livre que j'ai essayé d'écrire, c'était une sorte de roman d'aventures, qui se passait pendant la guerre. Mais je n'ai jamais réussi à lui donner la forme que je voulais. Je supportais pas d'en faire une fiction, et je ne suis pas non plus historien. Mais surtout, je ne voulais pas devenir un témoin. Un témoin est impuissant et on peut toujours douter de lui. Quand j'ai essayé d'écrire, j'ai compris que c'était comme ça que je me sentais là-bas.

Titre : le Mur, le kabyle et le marin
Auteur : Antonin Varenne
Première édition : 2011

vendredi 29 octobre 2021

Des hommes de Laurent Mauvignier

Un bijou offert par Bernard à sa sœur Solange à l'occasion de l'anniversaire de ses 60 ans et une remarque de trop suffisent à rouvrir des rancœurs familiales et des plaies du passé non refermées. Bernard va pêter un plomb sans que personne n'y comprenne grand chose, sauf peut-être son cousin Rabut hanté par leur expérience en Algérie quarante ans plus tôt...
 
En quatre temps- après-midi, soir, nuit et matin- nous voilà plongés dans l'expérience algérienne refoulée de Bernard, racontée par Rabut. Une étincelle et voilà ressurgie l'histoire d'une jeunesse volée et ses traumatismes gravés à jamais, modifiant le cours d'une vie.
 
Dans ce texte brut, les pensées s'enchaînent et se pressent, envahissantes, débordantes désespérantes, à bout de souffle ; c'est la cocotte minute trop longtemps sous pression, au bord de l'explosion, qui laisse enfin échapper la vapeur. Un texte plein d'émotion et de fragilité, douloureux, brutal, haché parfois pour raconter "les événements" tels qu'ils ont pu être vécus par Bernard et son cousin Rabut, leur temps de jeunes appelés du contingent jamais sortis de leur campagne et celui d'après marqué par l'indifférence, l'incompréhension et le silence ; presque un témoignage. 
Un texte poignant qui offre un complément romancé parfait pour illustrer l'essai de Raphaëlle Branche lu précédemment , Papa, qu' as-tu fait en Algérie ? (et dans lequel j'avais noté la référence de cet ouvrage). Pour donner voix au silence.

Tirés du texte :
À peine je me suis vu regarder le maire et vérifier ce que je savais déjà, son âge, oui, il avait quel âge, lui, dans ces années-là ? Est-ce qu'il y est allé, est-ce qu'il a vu, est-ce que c'était la première fois qu'il sortait de chez lui, de son cocon familial et est-ce qu'il a laissé des mois et des mois une famille, une fiancée ? Est-ce qu'il a eu peur, qu'il s'est ennuyé, qu'il a tenu un fusil et connu la moiteur des mains sur le fusil et la chaleur étouffante, et, oui-je sais tout ça. 
Je sais qu'il est un peu trop jeune. 
 
Monsieur le maire, vous vous souvenez de la première fois où vous avez vu un Arabe ? Monsieur le maire, vous vous souvenez ? Est-ce que vous vous souvenez ? Est-ce qu'on se souvient ? Que quelqu'un ? Est-ce qu'on se souvient de ça ? 
(...) je me suis demandé pourquoi cette phrase là avait surgi et avait fait un tel bond dans ma poitrine
(...) Et la honte si violente aussi, de cette phrase, de son surgissement. La honte qui avait appuyé si fort que les mots n'étaient pas sortis, n'avaient pas pu. 

En ce temps-là, on n'avait pas vu grand-chose et on n'attendait rien- parce que, à quatorze ans, on allait aux champs et on rêvait d'avoir le permis et d'emmener la petite d'à côté au bal du samedi soir, à la foire, aux manèges le dimanche et le lundi de Pâques, et c'est à peu près tout.

Et à ce moment-là, ce dont je me suis souvenu-enfin, pas un souvenir, pas déjà, mais une image devant moi, presque aussi vraie et réelle que le froid et la neige : un matin de printemps-au printemps soixante-dix-sept ou soixante-dix-huit-, des gens estomaqués à l'Intermarché, stoppant net leurs provisions, surpris uniquement de voir si près d'eux un couple dont l'extraordinaire tenait à une djellaba vert anis et un foulard bleu clair, des mains recouvertes de henné. 
Rien d'autre. 
C'était la première fois qu'on voyait des étrangers ici. Et ce qu'on n'avait pas imaginé, ça avait été cette petit minute d'étonnement pour tous ceux-là, nos femmes, parents, amis qui des années auparavant nous avaient attendus pendant des mois et avaient lu nos lettres, vu nos photos, et qui se demandaient bien, eux, quelles têtes ils avaient en vrai, de l'autre côté de la mer. (...) 
Et puis pour nous autres, ça avait été comme de revoir surgir des morts ou des ombres comme elles savent parfois revenir, la nuit, même si on ne le raconte pas, on le sait bien, tous, à voir les autres des anciens d'Algérie et leur façon de ne pas en parler, de ça comme du reste.
 
Les uns après les autres on est revenu. Et aussi comment, très vite, tous, nous nous sommes remis à travailler pour ne plus y penser, et seulement reprendre la vie avec une drôle de frénésie, tellement on était contents d'en finir avec les régions pourries, la chaleur, la soif, la poussière, la lessive improvisée dans le fond d'un casque, une vieille brosse à dents pour décrasser les cols de chemise et les trous dans les socquettes et les doigts de pieds en sang, ce monde pourri, et enfin on allait de l'avant, on voulait rattraper le temps perdu, tellement on avait perdu notre temps là-bas.

On avait sur les bras des cadeaux, de l'exotisme, de l'ailleurs, des cartes postales et des étoiles dans les yeux quand on se disait seulement, pourvu qu'on n'entende plus les vieux bougonner que, quand même, 
C'était pas Verdun, votre affaire. 

Ce que c'est d'être mineur, dépendant des parents, pas bon à voter, mais déjà bon pour les djebels. 

Il entend le chahut des portes qui s'ouvrent, l'éclat métallique du fer, et puis les pas, les voix de ceux qui rient et ont déjà fait connaissance, se diront amis avant de s'oublier très vite, quelque part dans un pays dont ils n'ont pas idée.
 
Il entend ce qu'on raconte, ce que disent les vieux dans les villages et qu'on répète ici pour se donner du courage, 
Oui, bon, c'est pas Verdun, 
C'est long vingt-huit mois mais c'est pas Verdun.
 
Il n'est pas seul à être seul, ils sont seuls tous ensemble. 
 
On a du mal à occuper les hommes, à leur faire croire que c'est important, que c'est utile, on sait que les hommes sont démotivés.

Et alors on verra des images et on sentira des odeurs et on aura des pensées qui s'imprimeront dans la mémoire aussi profondément que les lames des fells dans la chair des malheureux. 
Ça durera toute notre vie, ce sera aussi important que le reste et pourtant on ne saura pas que ça compte, parce qu'on ne pense pas tous les jours aux choses dont les murs de nos vies sont tapissés.

Il pense aux Algériens; il se dit que depuis qu'il est ici, il ne connaît que la petite Fatiha, pas même ses parents, que la population est pour lui comme pour les autres une sorte de mystère qui s'épaissit de semaine en semaine, et il dit que, sans savoir de quoi, il a peur. 
Il ne sait rien, et, tout seul, en se promenant le matin très tôt dans Oran, cette idée lui fait honte. 
Plus le temps passe, plus il se répète, que lui, s'il était Algérien, sans doute il serait fellaga. 
(...) Même si certains disent qu'on est là pour eux. On vient donner la paix et la civilisation. 
(...) Il pense à ce qu'on lui a dit de l'Occupation, il a beau faire, il ne peut pas s'empêcher d'y penser, de se dire qu'ici on est comme les Allemands chez nous, et qu'on ne vaut pas mieux. 

Il a parlé ce soir là, tellement parlé même, des années après les événements, leurs événements, enfin, lorsqu'ils avaient raconté, se retrouvant seuls et déjà éméchés, comment on avait du mal à vivre depuis, les nuits sans sommeil, comment on avait renoncé à croire aussi que l'Algérie, c'était la guerre, parce que la guerre se fait avec des gars en face alors que nous, et puis parce que la guerre c'est fait pour être gagné alors que là, et puis parce que la guerre c'est toujours des salauds qui la font à des types bien et que les types bien là il n'y en avait pas, c'était des hommes, c'est tout, et aussi parce que les vieux disaient c'était pas Verdun (...) moi, j'ai même pas essayé de raconter parce qu'en revenant il y avait rien pour moi, du boulot à la ferme, des bêtes à nourrir. 

On imagine les fells quelque part en embuscade, en train de rire de nous, on les imagine-comme toujours on les imagine puisqu'on ne les voit jamais.
 
On voudrait crier et on sait qu'il faudrait penser aux heures pendant lesquelles on a appris ce qu'il faut faire, comment il faut faire, des gestes de militaires, comme si maintenant c'était la guerre oui c'est la guerre et on est des militaires. Des hommes comme rêvaient qu'on soit nos parents et nos grands-pères, les grands-pères surtout, et plus tard on se demandera, 
Est-ce que c'est la même trouille qu'à Verdun ou en quarante ou comme toutes les guerres ? 

Et penser comment Abdelmalik a pu le faire, et voir les autres le faire, tuer comme ça les gars avec qui il a vécu pendant des mois, se dire, c'est possible ça, pas de trahir, ou de changer de camp, mais encore de massacrer des gars avec qui on a rigolé et dont on savait que eux, la guerre, l'indépendance, la libération d'un pays ils étaient plutôt pour, mais au fond, ce qu'ils voulaient d'abord et avant tout, c'était juste qu'on en finisse et rentrer à la maison. 

Et après, pendant des mois, quand vous êtes rentré chez vous, vous trouvez bizarre que personne ne vous demande rien. 
(...) Et puis enfin, on se dit que c'était comme si on n'était jamais parti. Comme si l'Algérie ça n'avait pas existé. 

On était dans un entonnoir et ça allait tellement vite, c'est là qu'on a arrêté de parler de fells, là qu'on a dit bougnoules ou morricaud, tout le temps, parce que cette fois, pour nous autres, on avait décidé que c'était pas des hommes. 

En Algérie j'avais porté l'appareil photo devant mes yeux seulement pour m'empêcher de voir, ou seulement pour me dire que je faisais quelque chose de peut-être, disons-utile. 
Après, je n'ai jamais plus fait de photographie.

Titre : des hommes
Auteur : Laurent Mauvignier
Première édition : 2011

mardi 14 septembre 2021

Âme brisée de Akira Mizubayashi

 
Novembre 1938, Tokyo. Des militaires font irruption dans un centre culturel où un quatuor de musiciens à cordes sino-japonais répète Rosamund, une pièce de Schubert. Avant d'être emmené et de disparaître, Rei Mizusawa, le premier violon, a eu le temps de cacher son fils Yu, agé d'une dizaine d'année ; l'officier qui le découvre figé dans une armoire, un livre à la main, ne le dénonce pas et lui remet le violon de son père qui a été brisé.
De nos jours à Paris, Jacques Maillard est luthier et sa femme Hélène archetière. Ils se sont connus pendant leur apprentissage à Mirecourt dans les Vosges, dans les années 1950, et s'intéressent à une jeune violoniste japonaise montante, Midori Yamazaki.
Deux périodes, deux histoires convergeantes portées par la musique et l'âme brisée d'un violon ...
  
Dans ce roman plein de délicatesse et d'humanité, Akira Mizubayashi fait vibrer nos émotions sous sa plume de japonais francophile rédigeant directement en français dans le texte. Il nous fait pénétrer dans un monde poli par la puissance de la musique intemporelle qui dissout époques et cultures. Une histoire qui commence pendant une période sombre, par un traumatisme qui portera la quête de toute une vie ; la douleur du deuil, du déracinement et de l'exil compensés par le souvenir, l'érudition, la transmission, la passion et la beauté. Un roman fort, plein de douceur, de larmes, de joies et de bonheurs aussi lorsque enfin se recollent les morceaux du passé, l'âme de l'instrument et de son maître enfin retrouvées.
 
Outre l'histoire magnifiquement portée par la musicalité et la poésie du texte, l'auteur nous fait découvrir le monde des artisans à qui il rend un bel hommage : luthiers et archetiers travaillent souvent dans l'ombre mais ils n'en sont pas moins essentiels à l'harmonie qui fait la musique d'exception, au même titre que le compositeur, l'instrument ou l'interprète.
 
A lire accompagné de Schubert et de Bach.       
 
Extraits du livre :
Âme, subst.fém. Musique. Âme d'un instrument à corde. Petite pièce de bois interposée, dans le corps de l'instrument, ente la table et le fond, les maintenant à la bonne distance et assurant la qualité, la propagation comme l'uniformité des vibrations. 
[Trésor de la langue française]
 
Face à la musique de Schubert, les larmes coulent sans questionner l'âme auparavant, puisqu'elle se précipite sur nous avec la force même de réalité, sans le détour de l'image. Nous pleurons, sans savoir pourquoi ; parce que nous ne sommes pas encore tels que cette musique nous promet d'être, mais seulement dans le bonheur innommé de sentir qu'il suffit qu'elle soit ce qu'elle est pour nous assurer qu'un jour nous serons comme elle. [Theodor W.Adorno, Moments musicaux]
 
Mirecourt, c'est une toute petite ville, mais c'est connu pour la lutherie depuis le XVIIIème siècle comme Crémone en Italie.

C'était un livre de Genzaburo Yoshino qui s'intitule Dites-moi comment vous allez vivre publié en 1937 (...) 
C'est un livre magnifique. En pleine période de folie fasciste et d'engouement militariste et ultra nationaliste, Yoshino à eu l'audace d'écrire, à l'intention des jeunes Japonais, un livre qui prônait l'usage critique de la raison et défendait la supériorité éthique de l'amitié des égaux par rapport à la soumission rampante et aveugle à l'égard des aînés et des dominants. 
Je crois que mon père voulait faire de moi un jeune homme capable de garder sa lucidité en toute situation, de ne pas succomber à la folie collective et de s'insurger contre les aberrations...
 
Je n'assimile pas mes amis japonais à leur pays. J'aimerais croire à un lien d'amitié qui va au-delà des antagonistes nationaux...
 
Il ne se rendait trop bien compte que tous les cœurs du monde, retirés dans leur solitude intranquille, étaient semblables à des nomades impénétrables, repliées sur elles-mêmes ; qu'ils étaient finalement comme tous les corps du monde séparés les uns des autres, si douloureusement étrangers les uns aux autres.  

Titre : Âme brisée 
Auteur : Akira Mizubayashi
Première édition : 2019

jeudi 19 août 2021

La vie rêvée des hommes de François Roux

1944. Pendant une semaine, dans Paris libéré, Stanley, soldat américain, et Paul, soldat français, vivent un amour passionné... Mais chacun rejoint ensuite son régiment, son pays, sa vie et le temps va passer, de la fin de la guerre jusqu'à nos jours, les deux hommes profondément marqués par cette rencontre d'une vie. 
L'américain nous fait plonger dans un New York d'après-guerre un peu fou où naîtront les grands mouvements de luttes pour la défense des droits pour tous, riche héritier mis sur la touche par son père, bourreau des cœurs infatueux et désillusionné hantant la vie nocturne de la grosse pomme.
Le français, pêcheur breton, choisira quand à lui la "normalité", le mariage et une vie de famille permettant de préserver les apparences avec ses insatisfactions et ses doutes pour lui et les siens, l'impression de décallage avec son être profond avant d'accepter les transformations douloureuses nécessaires afin de s'assumer en faisant abstraction du "qu'en dira-t-on".   

D'un bord à l'autre de l'Atlantique, au travers des événements des vies de Stanley et de Paul, ce roman nous livre tout à la fois une chronique intime et une grande fresque historique de l'évolution de la condition homosexuelle et de celle des mentalités. Le passage d'un monde où il faut vivre caché, dans lequel un homme aimant un autre homme est un crime, à celui d'aujourd'hui, plus égalitaire avec ses défilés et l'avènement du Pacs et du mariage pour tous, en passant bien évidemment par les années sombres du "cancer gay", le SIDA.
 
Voilà un livre finement écrit, touchant et marquant, associant habilement l'intime au général, plein d'humanité et de cet amour transcendant l'espace et le temps. Des personnages attachants et de beaux portraits d'hommes qui souffrent dans leurs relations au père, aux autres. Un livre qui évite les clichés et aborde avec justesse beaucoup de sujets sur le coming out, les incompréhensions et les rejets, les brimades, les violences, la solitude, la honte, l'interdit, la bêtise, etc.
 
Magnifiquement écrit, une belle histoire d'amour, un coup de cœur ❤️, à lire  !
   

Tirés du texte :
On le sait, ce ne sont pas les lieux en eux-mêmes qui fixent la mémoire, c'est grâce aux émotions qui y sont rattachées que nous pouvons garder tenace en nous le souvenir des choses.

Plus les choses étaient visibles, plus les crispations étaient grandes ; plus la liberté des uns prenait de l'ampleur, plus les autres craignaient de devoir renoncer à l'ordre immémorial qui les avait toujours protégés.

Titre : La vie rêvée des hommes
Auteur : François Roux
Première édition : 2021

lundi 9 août 2021

Le parfum de l'exil de Ondine Khayat

 
Au décès de Nona (Luna), la grand-mère qui l'a élevée, Taline est dévastée. Elle reçoit en héritage la maison de la vieille dame (102 ans) à Bandol, l'entreprise de parfum dans laquelle elle opère déjà comme "nez" et un lot d'indices qui mèneront à trois cahiers lui révélant son histoire familiale si elle souhaite la connaître.
Ces cahiers sont ceux de Louise Kerkorian, son arrière-grand-mère arménienne qui y relate sa vie en trois volets : il y a d'abord celui de la "petite poétesse de Marache" élevée dans une famille aisée et aimante au début XXème siècle en Turquie, une enfance heureuse auprès d'un grand-père charismatique. C'est ensuite la rupture brutale avec ces jours bénis et le basculement dans le cauchemard du génocide et de l'exode arménien de 1915 avec sa petite soeur Marie sur laquelle elle veille et enfin, la vie "d'après", d'Alep à Beyrouth, bien difficile à reconstruire.
 
Pour Taline qui mène une vie professionnelle active et une relation amoureuse toxique avec Mathias, compagnon homme d'affaire-banquier-ambitieux-sans cœur, la lecture de ces cahiers est progressive, prise sur ses moments de liberté, la nuit ou les week-ends. Une période de remise en cause, d'affirmation professionnelle et personnelle, de pacification intérieure et de clarification familiale. 
C'est aussi l'occasion de se remémorer les moments privilégiés avec sa grand-mère dont elle fait le deuil, celle qui lui a tant apporté, son ancrage émotionnel et sa formatrice dès l'enfance pour développer ses dons olfactifs au travers du "jeu des odeurs". Un processus qui donne finalement à Nona une enveloppe plus humaine et plus complexe que l'idéalisation simplificatrice dont Taline l'avait entourée.  
  
Un plumier, un cahier de poème, un petit cœur de bois en guise de fil rouge ; trois cahiers et une explosion olfactive dont les parfums nous enveloppent et nous font traverser le temps auprès de cette famille  arménienne sur quatre générations... J'ai lu ce roman presque d'une traite et pourtant ce n'est pas un coup de cœur parce que je n'ai pas totalement adhéré à la partie "moderne" : je n'ai pas aimé le personnage de Taline manquant parfois de consistance et de réalisme, notamment sur le plan du comportement relationnel avec son compagnon (qui me semble finalement une sorte de "parasitage" inutile au cœur de l'histoire). Je n'en ai pas moins aimé toute la partie historique relatée dans les cahiers, le sillage olfactif distillé entre les pages, l'écriture et le style parfois plein de poésie. J'ai aussi aimé les questions sous-jacentes qui sont abordées, les questions de résilience, la douleur de l'arrachement, les relations de filiation et inter générationnelle, la question de l'amour maternel qui ne va pas de soi, le poids de l'héritage et du secret, les questions de la transmission, etc. Globalement, un bon roman historique, joliment écrit.
 
Tirés du texte :
- Et l'enfance, où s'en va-t-elle quand on devient grand ? (...)
- Elle ne s'en va jamais. C'est nous qui la chassons. Grandir c'est faire l'expérience du monde. Si l'on ne veille pas sur son innocence, la réalité l'anéantit. Il faut toujours conserver les yeux de sa jeunesse, car on ne devient un être complet que lorsque l'on est capable de ressentir comme un enfant tout en prenant son envol et en s'ancrant dans la réalité.
 
La cérémonie du kodo allait bientôt commencer. La jeune femme aimait passionnément ce rituel japonais qui mettait en avant la spiritualité des odeurs. Il ne s'agissait pas ici de sentir le parfum, mais de l'écouter. (...)
Le kodo faisait partie des arts raffinés, les geïdo, et était également appelé "cérémonie de l'encens". (...)
Ce voyage à travers les sens était reconnu pour posséder plusieurs vertus, notamment apaiser les sens, purifier le corps et l'esprit, éliminer les polluants, réveiller les esprits, soigner le sentiment de solitude et calmer les périodes agitées. 
 
Une équipe de scientifiques suisses a démontré en 2012 que les traumatismes laissaient des traces dans le sang des victimes jusqu'à la troisième génération (...) Les traumatismes s'impriment en nous et peuvent modifier la transcription de nos gènes, ce qui est logique, puisque , notre environnement a une influence sur l'expression génétique (...) Lorsque nous sommes exposés à un stress, qu'il soit physique ou psychologique, nous réagissons par le biais de nos gènes , qui produisent des protéines et du cortisol. Si le stress est très élevé, nos gènes subissent des modifications chimiques. Les scientifiques appellent ça la méthylation génétique. Il semble que ce sont ces méthylations génétiques qui se transmettent aux générations suivantes. Bien sûr, plus le traumatisme est important, plus la méthylation l'est aussi. 
 
Le traité de Sèvres fut signé avec la Turquie le 11 août 1920. Ce traité consacra le démembrement de l'Empire ottoman. Au nord-est, il était prévu une République d'Arménie. Mais il ne fut jamais appliqué...
Le Noël 1920 fut particulièrement triste : en décembre, l'Armée rouge entra à Erevan et l'Arménie devint une république soviétique. Tous nos rêves d'indépendance s'effondrèrent et je ne vis une fois de plus que l'immense malédiction qui s'abattait sans cesse sur mon peuple. Trois ans plus tard, le traité de Lausanne, signé le 24 juillet 1923, fixerait les frontières de la Turquie moderne. Il remplacerait celui de Sèvres et ne mentionnerait pas même l'existence de l'Arménie.     
 
Sur la question arménienne, voir aussi : 
 
Titre : le parfum de l'exil
Auteur : Ondine Khayat
Première édition : 2021

jeudi 15 juillet 2021

Ce qu'il faut de nuit de Laurent Petitmangin

 
Toutes nos vies, malgré leur incroyable linéarité de façade, n'étaient qu'accidents, hasards, croisements et rendez-vous manqués. Nos vies étaient remplies de cette foultitude de riens, qui selon leur agencement nous feraient rois du monde ou taulards. 

Ce roman est porté par la voix d'un père qui élève seul ses deux fils suite au décès de sa femme, la "Moman", emportée après trois ans de maladie, de chimios, d'hospitalisations. Fus et Gillou, les deux garçons ont du mûrir rapidement, l'un sans doute plus affecté que l'autre malgré leur résilience de façade, âgés respectivement de 13 et 10 ans à la mort de leur mère. 
Le père travaille à la SNCF à l'entretien des caténaires ; c'est un militant engagé à la section PS locale qui accueille de moins en moins de monde au fil des ans ; il suit les matchs de son club de foot, le FC Metz, objet de loisir qu'il partage avec ses garçons dont il s'occupe du mieux qu'il peut. 
Une famille modeste, aimante, dont il raconte le quotidien fait de petits riens : les repas, l'école, les copains, les entrainements de foot, l'orientation ... Pendant dix ans, les enfants grandissent alors qu'évoluent les relations père-fils et que la cohabitation se poursuit malgré une distance de plus en plus pesante avec l'aîné qui s'accoquine avec des jeunes de l'extrême droite jusqu'à ce qu'un drame survienne.        
 
Un père partagé entre l'envie de bien faire et la peur de mal faire, qui fait de son mieux mais angoisse à l'idée de ne pas assurer. Il y a de l'amour et de la sensibilité, de la complicité, des bons moments, des souvenirs partagés mais aussi de plus en plus de non-dits pour éviter les sujets difficiles et le clash, des chemins qui s'éloignent mais ne se séparent pas, drainant leur lot d'incompréhensions. 
Il y a l'aîné et il y a le cadet qui fait tampon entre son père et son frère, il y a celui qui reste et végète et celui qui part avec des perspectives.
Et il y a le drame et les rouages de la "justice" toute puissante qui se mettent en route et s'imposent en brassant la donne des sentiments et de la morale. On touche alors aux questions du rejet et de la honte, de l'acceptation et du pardon, du bien et du mal, de la tolérance ou encore de la réussite ou de l'échec de la transmission des valeurs. Et au coeur de tout ça, il y a celle de l'amour filial et fraternel, conditionnel ou inconditionnel.
 
Une écriture simple et juste articulant avec délicatesse la psychologie des trois personnages, leurs interactions intra et extra-familiales. Mais au delà de l'histoire familiale, on touche aussi au roman social dont l'image d'ensemble plutôt sombre est pourtant non exempte de lumière et d'espoir. 
Ce n'est pas un coup de coeur mais un très bon premier roman lu presque d'une traite, qui laisse présager une jolie carrière à son auteur, à suivre.   

Titre : Ce qu'il faut de nuit
Auteur : Laurent Petitmangin
Première édition : 2020

lundi 29 mars 2021

Betty / Betty de Tiffany Daniel


Betty est la 6ème des huit enfants nés de l'union de Landon Carpenter, indien Cherokee, et de Alka Lark, blanche qui, en l'épousant, a tourné le dos à une famille haïe. Un drôle de couple formé un jour d'orage de 1930 dans un cimetière de l'Ohio, État qui les a vu grandir et où ils retournent s'installer après des années sur les routes pendant lesquelles Landon s'est épuisé à toutes sortes d'emplois et qu'Alka mettait au monde Leland, Fraya, suivis de Yarrow et Waconda décédés en bas âge, puis les deux plus jeunes filles Flossie et Betty née en 1954 et enfin les deux petits derniers, Trustin et Lint. De tous les enfants, Betty est celle qui ressemble le plus à son père qui la surnomme "petite indienne" alors que le métissage des autres penche plutôt du côté de leur mère au teint et aux cheveux clairs ; une famille solide dans laquelle chacun a sa place et sa particularité, Flora est l'étoile qui rêve d'Hollywood, Betty passe son temps à écrire des histoires, Trustin dessine et Lint, à l'esprit tourmenté, collectionne les cailloux. Ils emménagent à Breathe dans une maison abandonnée que personne ne veut à cause d'un drâme non élucidé qui s'y est déroulé des années auparavant (la disparition de toute une famille jamais retrouvée et des traces de balles aux murs).
Alors qu'un mystérieux tireur nocturne hante les nuits de Breathe, Betty va y faire sa première rentrée à l'école et grandir en nous racontant la chronique familiale, sa vie de métis indienne dans une société ouvertement raciste, les secrets percés au fil du temps, son rapport très particulier avec sa mère hantée par des traumastismes d'enfance, ses relations avec son père et les frasques avec sa fratrie.
 
Ces personnages inoubliables de Betty et de son père ont été inspirés à l'auteur par les récits de sa mère sur son grand-père. Cette figure paternelle hors normes, lumineuse, d'une profonde humanité est une source d'admiration et d'inspiration pour ses enfants à qui il raconte toutes sortes d'histoires leur permettant de se construire sur le chemin semé d'embûches menant à l'âge adulte. Un homme malmené à cause de ses origines et de la couleur de sa peau mais qui, finalement, sait qui il est, un être en accord avec lui même et avec la nature, homme-médecine grand connaisseur des plantes à la main verte toujours tendue, d'une générosité et d'une empathie sans limite pour les autres. Il forme un couple improbable avec Alka, véritable soutien pour cette femme hantée par une enfance dont les secrets pèseront sur ses enfants, en particulier Betty, avant que cette dernière ne parvienne à rompre le cercle vicieux se reproduisant d'une génération à l'autre. 

Et pour Betty, cette "Petite Indienne", que d'embûches et quel parcours ! Il en faut de la résilience et de la force de caractère pour surmonter les injustices, les préjudices, pour s'accepter et finalement grandir. Il y a heureusement l'amour de ce père merveilleux mais aussi de formidables rencontres, des moments initiatiques heureux ou dramatiques, le rapport à l'écriture qui sert parfois d'exutoire, et enfin, un véritable choix de vie, celui de nourrir le "bon loup" qui sommeille en elle.

Ce livre est tout simplement bouleversant et j'avoue avoir eu la gorge serrée et versé quelques larmes à plusieurs reprises, ce qui ne m'arrive pas si souvent. Malgré la lourdeur de beaucoup des thèmes abordés - racisme, violence, dépression, harcèlement, inceste, viol, pauvreté, menaces, etc.- avec  quelques passages particulièrement éprouvants et douloureux, le texte ne tombe jamais dans le sordide. La voix de Betty reste celle de l'innocence, un regard pur qui certes s'endurci avec le temps mais qui ne juge pas les autres et veille au contraire à préserver la dignité de chacun. Et comme le don de Betty c'est d'écrire, le texte est à la hauteur, magnifique et plein de poésie. 
Et pour ne rien gâcher, on apprend en plus, au passage, quelques éléments très intéressants sur la culture Cherokee.

Un roman exceptionnel, Betty et son merveilleux père sont non seulement entrés dans mon cœur, ils y sont gravés de façon indélébile. ❤️❤️❤️

Tirés du texte :
 My father descended from the Cherokee through both his maternal and paternal lines (...) Following our bloodline back through the generations, we belonged to the Aniwodi clan. Members of this clan were responsible for making a special red paint used in sacred ceremonies and wartime. 
"Our clan was the clan of creators," my father would say to me. "Teachers, too. They spoke of life and death, of the sacred fire that lights it all. Our people are  keepers of this knowledge. Remember this, Betty. Remember you, too, know how to make red paint and speak of sacred fires." 

Before Christianity, the Cherokee celebrated being a matriarchal and matrilineal society. Women were the Head of the household, but Christianity positioned men at the top. In this conversion, Cherokee women were taken from the Land they had once owned and worked. They were given aprons and placed inside the kitchen, where they were told they belonged. The Cherokee men, who had always been hunters, were told to now farm the land. The traditional Cherokee way of life was uprooted, along with the gender roles that had allowed women to have a presence equal to that of men. 

Nature speaks to us. We just have to remember how to listen. 

Through his stories, I waltzed across the sun without burning my feet. 
My father was meant to be a father. And despite the troubles between him and my mother, he was meant to be a husband, too. 

Did you now that smoke is the mist of souls?  (...)  That's what makes it so sacred and able to carry your fear up to the clouds, which is the home of the fear eaters (...) good little creatures who will devour all that frightens you so you don't have to be afraid anymore. 

Not only did Dad need us to believe his stories, we needed to believe them as well (...) what it boiled down to was a frenzied hope that there was more to life than the reality around us. Only then could we claim a destiny we did not feel cursed to. 

You know what the heaviest thing in the world is, Betty? It's a man on top of you when you don't want him to be.
 
I wrote as if it was flooding from my fingertips. All the cruelty, all the pain, I wrote it all in a story that was destroying me even as I created it. 
I folded the pages against my chest. I tried to suffocate them as I went into the garage for an empty jar and a hand shovel. Back at A Faraway Place, I crawled under the stage and broke the cold earth with the shovel. When I got the hole dug, I placed the jar inside as I repeated what my mother had said. " Bury 'em so deep, no one knows about' em except for them and us."

Your mom found me (...) I was a lost man, but, somehow, she still found me. I had neither a purpose nor a name before your momma. When I was growin' up folks called me Tomahawk Tom or Tepee Jack or Pow-wow Paul, every names but my own. No one ever even asked me my name until your momma did. Not only did she ask, but she tagged a 'sir' on the end of it. "what's your name, sir?"  I had never been called 'sir' before. 
 
 Your life is what makes you rich, the people you love and the people who love you back. 

"He really loves you (...) Folks think it's when they beg you to stay, but it's when they let you go that you know they love you so goddamn much."
 
 I didn't know how to comfort a woman who used all of her one good perfume so she wouldn't have to face the aching  truth that even though her father was now dead, what he had done to her would always live. 

My sister was just another girl doomed by politics and ancestral texts that say a girl's destiny is to be wholesome, obedient, and quietly attractive, but invisible when need be. Nailed to the cross of her own gender, a girl finds herself between the mother and the prehistoric rib, where there is little space to be anything other than a daughter who lives alongside sons but is not equal to them. These boys who can howl like tomcats in heat, pawing their way through a feast of flesh, never to be called a slut or a whore like my sister was.
 
 Dad once told me a Cherokee legend about two wolves. One wolf was named U-so-nv-i because it was evil, dishonest, and bent in spirit. The other wolf was named Uu-yu-go-dv because it was truthful, kind and good. "The wolves live inside all of us," Dad had said. "They fight until one of them is killed." 
When I asked which wolf lives, he said, "The one you nourish and love."

- I don't know if I've ever told you that I love you, Little Indian. I don't know if I've ever said those words. 
 - You said them every time you told me a story (...) Have I ever told you I loved you? 
- Every time you listened to one of my stories. 

Growing up, I felt like I had sheets of paper stuck to my skin. Written on these sheets were words I'de been called. Pow-wow Polly, Tomahawk Kid, Pocahontas, half-breed, Injun Squaw. I began to define myself and my existence by everything I was told I was, which was that I was nothing. Because of this, the road of my life narrowed into a path of darkness until the path itself flooded and became a swamp I struggled to walk through. 
I would have spent my whole life walkin' this swamp had it not been for my father. It was Dad who planted trees along the edge of the swamp. In the trees' branches, he hang light for me to see through the darkness. Every word he spoke to me grew fruit in between this light. Fruit which ripened into sponges. When these sponges fell from the branches into the swamp, they drank in the water until I was standin' in only the mud that was left. When I looked down, I saw my feet were hands, their fingers curled up into around my soles. These hands were familiar to me. Garden dirt under the fingernails. How could I not know they were the hands of my father? 
When I took a step forward, the hands took it with me. I realized then that the whole time I thought I'd been walking alone, my father had been with me. Supportin' me. Steadyin' me. Protectin' me, best he could. I knew I  had to be strong enough to stand on my own two feet. I had to step out of my father's hands and pull myself up out of the mud. I thought I would be scared to walk the rest of my life without him, but I know I'll never really be without him because each step I take, I see his handprints in the footprints I leave behind. 

Ain't never been a curse, Lint. There is no supernatural hardship to our life. Only our fear that there is. I'm tired of bein'  afraid I'm too cursed to live.
 

Titre original: Betty
Titre français : Betty
Auteur : Tiffany McDaniel
Première édition : 2020

jeudi 15 octobre 2020

Le silence d'Isra / A woman is no man de Etaf Rum

 

It's time you grew up and learned this now: a woman is not a man (...) Fair or not, that's the way of the world.

1990
Isra a 17 ans quand elle épouse Adam, un mariage arrangé selon la tradition palestinienne. La jeune fille aime lire (en cachette) et aurait bien continué à étudier mais elle est docile et résignée, ses parents ne lui laissent de toute façon pas le choix : elle suit son époux, de Palestine à Brooklyn aux Etats-Unis où sa belle-famille a émigré vingt ans avant. Elle quitte donc la maison de ses parents pour celle de son mari sans vraiment savoir ce qui l'attend, en espérant que, peut-être, sa condition de femme s'en trouvera amélioréee et qu'elle saura gagner l'amour au sein de son nouveau foyer. Mais si le pays change, la pression culturelle reste la même: elle se retrouve aussi cloîtrée et chargée de corvées ménagères qu'auparavant, placée sous la houlette de sa belle-mère Fareeda au lieu de celle de sa mère, avec en plus le devoir, en tant qu'épouse du fils aîné, de "produire" au plus vite un héritier. Les grossesses s'enchaînent, épuisantes, et il faut s'occuper des enfants : une fille Deya, puis deux, puis trois, puis quatre, autant de "balwa/fardeaux" mais, comble de honte, pas de mâle tant attendu...

2008
Deya a dix-huit ans, elle est en dernière année de lycée et comme sa mère avant elle, elle aime la lecture ; elle souhaiterait poursuivre des études à l'université mais ses grands-parents s'y opposent ... et comme le veut la tradition pour toutes les jeunes filles de son âge, ils ont entamé la recherche d'un prétendant pour la marier et lui imposent la valse des présentations qu'elle sabote comme elle peut. Elle s'interroge sur sa condition et ses aspirations, hésitant entre soumission et révolte, respect de la tradition ou éducation sachant que ce sont ses grands-parents Khaled et Fareeda qui l'élèvent seuls avec ses trois soeurs depuis la mort de leurs parents, décédés dans un accident de la route lorsqu'elle avait 7 ans ... des parents idéalisés par la sororité mais dont les vagues souvenirs personnels de l'aînée sont en réalité emprunts de violence et de tristesse ... 

Un premier roman qui serait en partie autobiographique, écrit par une jeune auteure d'origine palestino-américaine qui décline son récit à trois voix sur trois générations de femmes : celle d'Isra, celle de sa fille Deya et celle de Fareeda, belle-mère de l'une, grand-mère de l'autre. Chacune nous renvoie à une époque différente, entre Palestine et Etats-Unis mais quel que soit le contexte, la place de ces femmes arabes semble se reproduire de façon immuable : leur rôle est de se marier, de se mettre au service des hommes à la maison pour s'occuper de la cuisine, du linge, du ménage, des anciens et des enfants avec une préférence pour les garçons, futurs soutiens de famille alors que les filles ne sont qu'une charge destinée à renouveler le destin de leurs aïeules dans une autre famille. Une existence à laquelle il faut se soummetre sans rien dire, quelles que soient les différences de traitement entre les sexes, aussi injustes soient-elles, ou lorsque les violences s'immiscent parce qu'une "femme n'est pas un homme" et que "c'est comme ça et pas autrement". 
Se mèlent à ce quasi-huit-clos familial d'autres personnages féminins plus ou moins importants dont celui de Sarah, la fille de Fareeda, Nadine, l'autre belle-fille plus rétive, ou encore les amies voisines. Les quelques hommes de l'histoire appartiennent au foyer - beau/grand-père, mari, beaux-frères - ou viennent de l'extérieur pour être "présentés", certains ont la vie facile, d'autres portent le poids des responsabilités et des renoncements, totalement acculés et piégés par le devoir.   
 
S'il faut se taire, obéir et préserver à tout prix les apparences et l'honneur de la famille, ces femmes en situation de dépendance et d'asservissement n'en ont pas moins chacune des aspirations, des interrogations, une façon personnelle de supporter le carcan ou de s'en affranchir ; elle portent et cachent leurs propres secrets, leurs croyances, leurs espoirs ou leurs sacrifices, leur propre individualité et leur humanité...
 
Une tragédie violente et troublante qui offre des portraits de femmes subtils et sensibles, porteurs d'une vraie réflexion sur leur condition, leur place dans le cycle de la vie, la maternité, l'éducation ... Une porte entrouverte qui donne voix, corps et humanité à des opprimées ignorées par le monde et la littérature même s'il ne faut surement pas en tirer des généralités sur toute une culture.
 
Un texte à valeur de témoignage, douloureux mais non dénué d'espoir, prenant et puissant. 
Une auteure à suivre.

Extraits du texte :
Isra had learned from a very young age that obedience was the single path.

"This is all because of those books (...) Those books putting foolish ideas in your head! (...) Telle me, what are you reading for ?"
Deya folded her arms across her chest. "To learn"
"Learn what ?"
"Everything"
Fareeda shook her head. "There are things you have to learn for yourself, things no book will ever teach you."
 
Of course I am naive! (...) I've been stuck in the kitchen my entire life, first in Palestine and now here. How am I supposed to know anything about the world?
 
There is no such thing as happiness for people like us. Family duty comes first. 
 
I can't tell you what to do. If you don't decide for yourself, then what's the point? It won't matter what you do if it's not your own choice. It has to come from inside you. That's the only way I can help. 
 
   Sadness was like a cancer (...) a presence that staked its claim so quietly you might not even notice it until it was too late. 

Fareeda knew her granddaughter could never understand how shame could grow and morph and swallow someone until she had no choice but to pass it along so that she wasn't forced to bear it alone.

What if some man kills me ? Would you even care ? Or would you just be glad that I was no longer your balwa ?
 
Titre français : Le Silence d'Esra
Titre anglais : A Woman is no Man
Auteur : Etaf Rum
Première édition : 2019