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dimanche 19 septembre 2021

Et vous, comment vivrez-vous ? / How do you live? De Yoshino Genzaburô

A Tokyo, dans le Japon des années 1930, Copper est un collégien de 15 ans. Il vit avec sa mère et depuis le décès de son père, son oncle joue le rôle de figure paternelle pour le guider dans la vie et faire de lui un homme de bien dans le sens humaniste du terme. C'est ainsi que les petits évènements rythmant sa vie quotidienne - une visite à Tokyo, ses amis, l'école, etc - sont autant de prétextes à réflexion, touchant finalement des questions existentielles et des sujets aussi variés que les sciences, l'économie, la sociologie ou la philosophie. 
 
Roman initiatique publié il y 84 ans pour un public "jeunesse", c'est devenu un "classique" de la littérature japonaise qui garde toute sa fraîcheur ; dans sa façon d'aborder les choses et son ambition, il n'est pas sans rappeler Le monde de Sophie de Jostein Gaarder. Parce qu'il prônait la curiosité et le questionnement permanent, ce livre avait été jugé subversif dans le Japon totalitariste de l'époque n'acceptant aucune remise en cause l'ordre établi, qui l'avait interdit pendant la guerre. Il fut ensuite republié des dizaines de fois et conserve aujourd'hui toute sa pertinence. 
 
C'est après la découverte de Âme brisée de Akira Mizubayashi que j'ai enchaîné sur ce Et vous, comment vivrez-vous ? / How do you live ?. Ce petit livre occupe une place très particulière dans le roman, la vie et le cœur du personnage principal qui y indiquait, je cite :
 
C'est un livre magnifique. En pleine période de folie fasciste et d'engouement militariste et ultra nationaliste, Yoshino à eu l'audace d'écrire, à l'intention des jeunes Japonais, un livre qui prônait l'usage critique de la raison et défendait la supériorité éthique de l'amitié des égaux par rapport à la soumission rampante et aveugle à l'égard des aînés et des dominants. 
Je crois que mon père voulait faire de moi un jeune homme capable de garder sa lucidité en toute situation, de ne pas succomber à la folie collective et de s'insurger contre les aberrations...
 
Un livre de référence qui a traversé le temps sans prendre une ride, à mettre entre toutes les mains, jeunes ou moins jeunes, à portée universelle avec au passage, une jolie découverte du Tokyo d'avant-guerre. 

Titre français : Et vous, comment vivrez-vous ?
Titre anglais : How do you live ?
Auteur : YOSHINO Genzaburô
Première édition : 1937

mercredi 26 août 2020

La bâtarde d'Istanbul / The Bastard of Istanbul de Elif Shafak

 

 
A Istanbul, autour de leur mère Gülsüm et de leur grand-mère Petite-ma, les quatre soeurs Kazanci forment une famille pour le moins colorée : adepte des mini-jupes et des talons aiguilles, Zehila est tatoueuse et la mère d'Asya, jeune femme révoltée, née de père inconnu et adepte de Johnny Cash ; Banu s'est nouvellement découverte une vocation de voyante, assistée dans sa tache par un bon et un mauvais Djinn ; Cevriye est la plus "normale", veuve et professeur d'histoire ; quant à Feride, c'est l'hypocondriaque un peu folle-dingue de la fratrie, obsédée par les catastrophes qu'elle collectionne chaque jour dans la presse. Leur frère unique, Mustafa, vit aux Etats-Unis, une façon peut-être d'échapper à la malédiction qui fauche tous les mâles de la famille dans la fleur de l'âge ; il a épousé une américaine divorcée, mère hyper-protective d'Armanoush dont la branche paternelle est d'origine arménienne.   

Tiraillée par des questions identitaires liées au drame vécu par sa grand-mère arménienne, Armanousch va entreprendre un "voyage aux sources" à l'insu de sa famille et débarque à Istanbul où elle est accueillie par la famille turque de son beau-père, devenant rapidement amie avec Asya.
 
Quelle jolie découverte que cette auteur turque qui dresse une galerie de portraits de femmes peu conventionnelles, hautes en couleurs, pour nous plonger dans une Turquie moderne tiraillée par les questions politiques et historiques. Dans cette saga familiale, se cache la question du drame arménien de 1915 qui a laissé sa marque sur les deux familles de cette fiction, l'impact qu'il peut encore avoir un siècle plus tard sur les nouvelles générations ; une écriture et une trame subtiles pour aborder un sujet qui fâche, tellement sensible qu'entre la publication de l'édition turque et de l'édition anglaise, l'auteur a fait l'objet de poursuites judiciaires pour "dénigrement anti-turc" à cause de paroles prononcées par des personnages du roman, charges qui furent finalement abandonnées mais pour lesquelles elle aurait pu encourir jusqu'à trois ans de prison. Je ne cherchais pas particulièrement un livre sur le drame arménien mais sans le vouloir, je trouve que ce roman est un excellent complément à Erevan et L'étrangère lus précédemment et avec lesquels il forme une trilogie très complémentaire. 

J'ai aimé cette histoire et ces personnages en quête d'identité qui se découvrent plus de points communs qu'on pourrait se l'imaginer. Des similitudes culturelles qui passent notamment par la cuisine, très présente dans ce roman dont les chapitres portent le nom d'épices et d'aliments qui pimentent l'histoire. Malgré les drames et les secrets le récit ne manque pas d'humour et de fantaisie, il nous entraine dans les rues bouillonnantes d'Istanbul et sans être un roman historique, c'est un roman marqué par l'Histoire, plein des contradictions qui font la richesse d'une nation Turque qu'on a envie de découvrir un peu plus pour aller au delà des clichés.           
 
Elif Shafak est déjà l'auteur d'une bibliographie assez large, reconnue internationalement, dans laquelle je n'hésiterais par à piocher. Pour en savoir plus sur son parcours et ses idées, on peut aussi l'écouter dans plusieurs TedTalks très intéressants sur "le pouvoir révolutionnaire de la pensée diversifiée" ou la "politique de la fiction" (en anglais sous-titré français). A suivre.

Tirés du texte :

Armanoush felt the pulse of the city for the first time since she had arrived in Istanbul. It had just hit her why and how people could fall in love with Istanbul, in spite of all the sorrow it might cause them. It would not be easy to fall out of love with a city the heartbreakingly beautiful. 
 
Am I responsible for my father's crime ? A Girl Named Turk asked
You are responsible for recognizing your father's crime, Anti-Khavurma replied
 
Some among the Armenian in the diaspora would never want the Turk to recognize the genocide.
If they do so, they'll pull the rug out from under our feet and take the strongest bond that unites us.
Just like the Turks have been in the habit of denying their wrongdoing, the Armenians have been in the habit of savoring the cocoon of victimhood. Apparently, there are some old habits that need to be changed on both sides. 
 
No matter how often and how truthfully you evoked the past, some things could never be told.
 
Family stories intermingle in such a way that what happened generations ago can have an impact on seemingly irrelevant developments of the present day. The past is anything but bygone.
 
Titre français : La bâtarde d'Istanbul
Titre anglais : The Bastard of Istanbul
Auteur : Elif Shafak
Première édition : 2007 

mardi 14 janvier 2020

The Topeka School de Ben Lerner


The Topeka School ouvre ses pages à la famille Gordon :
Adam, le fils, apparaît alternativement sous ses traits de lycéen, promo 97, et celui de père de deux fillettes / jeune prodige des concours oratoires à la conquête d'un titre national et jeune adulte qui revient à ses sources.
Jane, la mère, est psychologue et auteur feministe réputée.
Jonathan, le père, est psychologue également, spécialiste des garçons refermés.
Entre leurs voix qui interviennent en alternance--récits introspectifs, anecdotes, interviews-se fait aussi entendre celle de Darren Eberheart, jeune retardé mental qui fut brièvement "inclus" par ses pairs à la fin de leurs années lycée, un souvenir qui pèse sur la conscience d'Adam.
Et puis un lieu, le campus de Topeka, centre de "renommée mondiale" dans le domaine de la psychologie, attirant à ses heures de gloire chercheurs de tous poils et de toutes origines dans une bulle intellectuelle foisonnante.

Un roman psychologique dans lequel chacun fait son introspection pour arracher les mauvaises herbes, les peurs, le passé refoulé, une relation incestueuse, une infidélité, une amitié brisée, etc. Sur fond d'une Amérique qui change, le passé est décortiqué ; il y a le poids de ce qu'on ne veut pas reproduire, la volonté de bien et de mieux faire et les réalités qui  poussent à l'impulsion et prennent parfois le pas sur la raison. Des relations parfois ambiguës et une analyse globale à la charnière des époques, des croyances, des points de vues pour aborder des questions comme l'éducation, la place des garçons dans la société, celle des femmes, la place dans le groupe ou l'inclusion.

Un roman reprenant des éléments autobiographiques de l'auteur sur Topeka et sur sa propre pratique des concours* oratoires par exemple mais avec lequel je n'ai finalement pas réellement réussi à accrocher : le contexte culturel est très particulier, peut-être trop américain et trop intellectuel pour pouvoir m'y retrouver et adhérer.
J'en avais lu de bonnes revues mais personnellement, je ressors de cette lecture avec une impression "qu'on se gratte un peu trop le cerveau" qui ne me convainc pas, pas plus qu'elle ne me convient.

*Nota : on apprend au passages quelques éléments très intéressants sur ces concours oratoires / débats et leurs dérives qui semblent impacter les discours et la politique américaine actuels. (Notamment : notions de "spread" - parler très vite en incluant un maximum d'arguments- et de "extemporaneous"- discourir sur un sujet sans notes ni aucun filet).

Tirés du texte :
The spread was controversial (...). Old-timer coaches longed for the days when debate was debate. The most common criticism of the spread was that it detached policy debate from the real world, that nobody used language the way that these debaters did, save perhaps for auctioneers. (...) 
Even before the twenty-four hour news cycle, Twitter storms, algorithmic trading, spreadsheets, the DDos attack, Americans were getting "spread" in their daily lives; meanwhile, their politicians went on speaking slowly, slowly about values utterly disconnected from their policies.

Titre anglais : The Topeka School
Pas encore de traduction française
Auteur : Ben Lerner
Première édition : 2019

jeudi 17 mai 2018

Le voile de Téhéran / The book of Fate de Parinoush Saniee


Mon père et mes frères m'ont sacrifiée à l'idée qu'ils se faisaient de leur honneur, mon mari m'a sacrifiée à son idéologie et à ses grands projets, et j'ai payé le prix des gestes héroïques et du devoir patriotique de mes fils. 
 
Massoumeh est iranienne, elle raconte son histoire qui traverse les époques sur une cinquantaine d'année.
Le récit commence à la fin des années 60 lorsque, jeune provinciale studieuse, elle s'installe avec sa famille à Téhéran alors que le pays est encore le royaume du Shah. L'adolescente arrive à convaincre son père de la laisser fréquenter le lycée où elle noue une amitié indeffectible avec une autre jeune fille issue d'une famille plus progressiste que la sienne. Mais pour avoir échangé quelques regards jugés malvenus avec un jeune étudiant pharmacien, ses frères et sa famille vont l'enfermer puis lui imposer un mariage auquel elle se soumet. Son mari se révèle être un militant communiste révolutionnaire ; tout à sa cause, celui-ci incite la jeune femme à s'émanciper et la laisse se débrouiller sans s'impliquer dans la vie familiale même après la naissance d'un puis de deux garçons. Pour élever ses enfants, Massoumeh va tout assumer, prendre un travail, reprendre des études, tout organiser et gérer à la maison. Alors que les époques changent et que le regard des autres est le reflet changeant des circonstances, il lui faut s'adapter et persevérer sans jamais faillir. Une vie de femme forte, intelligente, dévouée, intègre dans un monde malmené par l'histoire, instable et dominé par les hommes et l'idéologie.    

J'ai compris alors que nous sommes beaucoup plus résistants que nous le croyons. Nous nous adaptons peu à peu à l'existence que nous sommes obligés de mener, et notre rythme de vie finit par être en phase avec le volume de tâches à accomplir. 

Une lecture passionnante en forme de saga qui serait en grande partie autobiographique, couvrant toute l'histoire contemporaine de l'Iran, du régime du Shah à la révolution et aux islamistes. Un beau témoignage de femme et de mère qui au delà de l'amour qu'elle donne à ses enfants sait les éduquer en cherchant à leur donner des armes face à l'idéologie, la manipulation et le totalitarisme, en favorisant leur curiosité, la réflexion, l'ouverture d'esprit et leur individualité.

 L'idéologie pure est un piège, elle engendre des préjugés et des a-priori, elle fait obstacle à la réflexion et aux opinions personnelles. Et surtout, elle transforme les gens en fanatiques incapables de faire la part des choses.

Massoumeh est un personnage attachant qui garde toujours une part de l'adolescente qu'elle a été en parvenant pourtant à se transformer en véritable combattante du quotidien pour tout assumer envers et contre tout.

Un livre prenant et agréable à lire même si le cours des choses ne suit pas toujours celui qu'on souhaiterait pour cette héroïne anonyme qui endosse tous les rôles, fille, soeur, amie, épouse, belle-fille, mère, étudiante, employée, amoureuse, belle-mère, etc. Un magnifique portrait de femme dans un monde dominé par les hommes et une belle démonstration de l'importance du rôle de l'éducation face aux préjugés et au totalitarisme.    
 
Titre français : Le voile de Téhéran
Titre anglais : The Book of Fate
Auteur : Parinoush Saniee
Première édition : 2003

mercredi 25 avril 2018

Une bouffée d'air pur / A breath of fresh air d'Amulya Malladi


En Inde.
La jeune Anjali est prête à se marier quand on lui présente Prakash, le beau et jeune sous-officier de l'armée qui devient son époux. Mais son mariage de conte de fées ne tourne pas comme elle l'avait prévu et lorsque, au retour d'une visite à ses parents, son mari oublie de venir la chercher à la gare de Bhopal, sa vie est bouleversée par l'explosion de l'usine chimique d'Union Carbide. Anjali va survivre mais exige de divorcer malgré les stigmates des conventions sociales associées à une telle procédure.
Des années plus tard, Anjali a refait sa vie avec Sandeep mais elle va de nouveau croiser la route de son ancien mari lorsqu'il est posté dans la ville où elle enseigne, une rencontre qui fait ressurgir, pour les uns et les autres, les démons du passés alors que Amar, le fils d'Anjali et Sandeep est gravement malade ... 

Un roman qui nous plonge dans une société indienne encore profondemment traditionaliste où la place des femmes est bien marquée mais dans laquelle l'héroïne a, à un moment donné, plus ou moins réussi à briser les conventions en préservant les apparences. Ce livre est marqué par deux événements de 1984 qui ont ébranlé l'Inde : l'assassinat d'Indira Gandhi par ses gardes Sikhs avec les représailles et la division religieuse qui en ont suivis et bien sûr, l'épouvantable tragédie de l'explosion de l'usine chimique de Bophal portée par Anjali. L'histoire est la sienne mais le point de vue change parfois pour donner voix à Sandeep et à Prakash.

Je me suis laissée emporter par le récit et sa galerie de portraits, le personnage fort d'Anjali qui ne cesse de se heurter aux préjugés et à la tradition règlant la vie indienne en pesant jusqu'au coeur de l'intimité, mais aussi les hommes aux profils parfois totalement opposés sans être pour autant figés, la belle-soeur acariâtre condamnée par sa condition de veuve sans enfant, les parents coincés par le quand dira-t-on, la nouvelle femme de Prakash et le garçon malade.
Une grande finesse et une justesse d'écriture qui nous permettent de bien saisir les carcans de cette société avec des scènes frappantes et très fortes comme celle de la nuit de noce ou celle des parents qui continuent à faire porter "la faute" sur leur fille même après les confessions du gendre qui veut la dédouanner ou encore, celle de l'échange des deux femmes de Prakash sur le marché, la seconde épouse en venant à excuser son mari auprès de la première qui, incroyablement, y trouve alors la libération, etc. 
Il y est question de haine et d'amour, d'apparences, de compassion, de pardon et de rédemption avec au coeur de toute cette histoire, celle d'un enfant malade qui focalise tous ces sentiments et qu'on accompagne en espérant, avec des larmes lorsqu'il réclame une simple bouffée d'air frais.

Après deux livres, je suis vraiment séduite par cet auteur qui combine ce que j'aime dans les livres, un aspect romanesque combiné à la découverte d'éléments d'une culture et/ou de l'Histoire et/ou de questions sociétales. Une bibliographie à suivre.

Voir aussi :
Le foyer des mères heureuses / A House for happy Mothers
 
Titre anglais : A Breath of Fresh Air
Titre français : Une bouffée d'air pur
Auteur : Amulya Malladi
Première édition : 2002

Extraits du livre :
-My parents had been quite clear about that. I had to at least be "BA pass" to get a decent husband, and if I didn't get married a year after I finished the three-year course, I would have to do a master's in a subject of my choice. "Your chances will be better with an MA" Mummy would say. "Better the education, better the husband."
- We both knew why I was dressing up for the birthday party of a two-year-old, but we didn't say anything. It was understood that these things were better left unsaid, in case the match didn't work out. 
- I knew the basics of sex and my mother, despite my protests, had explained the process. Her rules were simple : lie down and let him do whatever he wants to do. "A woman doesn't have to enjoy sex. There is nothing to enjoy really. It is the means to have a baby and men like it," she had said.
- She was a widow, a pariah in society. She was going to live like this for the rest of her life. Nothing was going to change. She was forever going to be a burden to someone. (...) Society forgave widows for their husbands' deaths, but they didn't forgive women like me, who let their husbands go on purpose.    
- It was the curse of the society. The woman was to blame. Always ! If she was raped, it was her fault. If she was beaten, it was her fault. If her husband cheated on her, it was her fault.

vendredi 6 avril 2018

Guerre et Térébenthine / War and Turpentine de Stefan Hertmans


Stefan Hertmans a hérité des carnets de son grand-père (1891-1981), six cents pages manuscrites dans lesquelles le vieil homme a consigné l'histoire de son enfance à Gand à la fin du 19ème / début du 20ème siècle dans une famille pauvre, aimante et croyante dont le père était peintre-restaurateur de fresques religieuses ainsi que le détail de ses années à combattre pendant la première guerre mondiale où il fut plusieurs fois blessé et décoré. Un héritage mis de côté pendant des années avant que Stefan Hertmans - écrivain flamand Belge, chercheur affilié à l'université de Gand - n'ose s'y attaquer pour l'analyser et nous relater ce qu'il contient en le croisant avec des recherches personnelles sur le terrain et des souvenirs/témoignages, une démarche qui a abouti à la publication de ce livre à l'occasion du centenaire des débuts de la "grande guerre".

Un ouvrage qui touche à la fois à l'intime et à la transformation profonde d'une société toute entière dont les valeurs traditionnelles ont été brisées et balayées par l'absurdité de la guerre des tranchées. Un témoignage qui montre la capacité de résilience d'un personnage auquel rien n'a été épargné, qui a traversé une vie marquée par la pauvreté et les épreuves, brisé par un amour perdu mais porté par l'obéissance, le sens du devoir et du sacrifice, le respect de l'autorité, la piété et la dignité. Un témoignage qui valait d'être relaté pour tout ce qu'il apporte avec plusieurs niveaux de lectures possibles, notamment sur :
- La société du Gand d'avant-guerre, la difficulté  de la vie mais la dignité d'une famille pauvre, la mise au travail précoce dans une fonderie avec ses dangers, la foi, les maladies qu'on ne soignait pas encore, l'admiration et la fascination pour un père parti trop vite et l'amour pour une mère, etc. 
- Le rôle de la peinture et son évolution dans cette famille avec l'image de l'arrière grand père asthmatique travaillant conscientieusement sur les fresques religieuses puis l'aspect thérapeutique du dessin et de la peinture pour le grand-père,
- La première guerre dans les tranchées d'un simple soldat blessé plusieurs fois, décoré, soigné, parti en convalescence ainsi que des éléments de ressentiments sur des différences de traitement entre soldats Wallons et Flamands qui donne un éclairage sur les frictions actuelles, etc.
- Le rapport du grand-père aux femmes et son sens du devoir, le rapport des générations, la transmission, etc.

Selon les parties, Stefan Hertmans est plus ou moins présent dans la narration pour apporter son grain de sel au récit, notamment quand il estime que celui du grand-père mérite plus d'explications, une remise en contexte ou des compléments sur des périodes/éléments de sa vie qu'il n'a pas documentés. Dans ce livre, l'auteur se base d'abord sur les cahiers laissés par le grand-père mais aussi sur le souvenir des récits familiaux et ceux des anciens de la famille qui peuvent encore témoigner, des photos, des recoupements. L'écriture m'a semblée parfois inégale mais globalement, c'est un livre marquant sur bien des plans en particulier pour la compréhension du décallage des valeurs qui sépare les générations, celles qui ont porté les soldats de la première guerre mondiale, un événement qui les ont fait voler en éclat pour les faire apparaitre, pour certaines, totalement dépassées et désuètes aujourd'hui, un autre monde pourtant si proche avec un personnage auquel on s'attache, touchant dans sa rigidité et la fragilité qu'elle cache.

Titre français : Guerre et Térébenthine
(Traduit du flamand)
Titre anglais : War and Turpentine
Auteur : Stefan Hertman
Première édition : 2013

Extraits du livre :
- [Mon grand-père] avait consigné ses souvenirs ; il me les a donnés quelques mois avant sa mort en 1981. Il avait alors quatre-vingt-dix ans. Il était né en 1891, sa vie semblait se résumer à l'inversion de ces deux chiffres dans une date. Entre ces deux dates étaient survenues deux guerres, de lamentables massacres à grande échelle, le siècle le plus impitoyable de toute l'histoire de l'humanité, la naissance et le déclin de l'art moderne, l'expansion mondiale de l'industrie automobile, la guerre froide, l'apparition et la chute des grandes idéologies, la découverte de la bakélite, du téléphone et du saxophone, l'industrialisation, l'industrie cinématographique, le plastique, le jazz, l'industrie aéronautique, l'atterrissage sur la Lune, l'extinction d'innombrables espèces animales, les premières grandes catastrophes écologiques, le développement de la pénicilline et des antibiotiques, Mai 68, le premier rapport du Club de Rome, la musique pop, la découverte de la pilule, l'émancipation des femmes, l'avènement de la télévision, des premiers ordinateurs - et s'était écoulée sa longue vie de héros oublié de la guerre. C'est sa vie qu'il me demandait de décrire en me confiant ces cahiers. Une vie se déroulant sur près d'un siècle et commençant dans un autre monde. 
- Il y a dans l’ethos disparu du soldat à l’ancienne quelque chose qui, pour nous, contemporains d’attentats terroristes de de jeux vidéo violents, est encore à peine concevable. Dans l’éthique de la violence est intervenue une rupture de style. La génération de soldats belges qui fut conduite dans la gueule monstrueuse des miltrailleuses allemandes au cours de la première guerre avait encore grandi selon l'éthique exaltée du dix-neuvième siècle, avec un sentiment de fierté, un sens de l'honneur et des idéaux naïfs. Leur morale de guerre tenait pour vertus essentielles : le courage, la maîtrise de soi, l'amour des longues marches, le respect de la nature et de son prochain, l'honnêteté, le sens du devoir, la volonté de se battre, si nécessaire, d'homme à homme.(...) La piété, une aversion radicale pour les abus sexuels, une grande mesure dans la consommation d'alcool, parfois même une abstinence totale. Un militaire devait constituer un exemple pour la population qu'il était tenu de protéger. 
Toutes ces vertus d'une époque furent réduitent en cendres dans l'enfer des tranchées de la Première Guerre Mondiale. On enivrait sciemment les soldats avant de les amener jusqu'à la ligne de feu (un des plus grands tabous pour les historiens patriotiques, mais les récits de mon grand-père sont clairs à ce sujet) ; les bouis-bouis, comme les appelaient mon grand-père, se multipliaient, et en on voyait pour ainsi dire partout à la fin de la guerre, de ces lieux où l'on encourageait les soldats à apaiser leurs frustrations sexuelles pas toujours en douceur - une nouveauté en soi, sous cette forme organisée. Les cruautés et les massacres transformèrent définitivement l'éthique, la conception de la vie, les mentalités et les moeurs de cette génération. Des champs de batailles à l'odeur de prés piétinés, des mourants comme au garde-à-vous jusqu'à l'heure de leur mort, des scènes picturales militaires avec en toile de fond la campagne du dix-huitième siècle remplies de collines et de boqueteaux, il ne resta que des décombres mentaux asphyxiés par les gaz moutarde, des champs remplis de membres arrachés, une espèce humaine d'un autre âge qui fut littéralement déchiquetée.