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dimanche 19 septembre 2021

Et vous, comment vivrez-vous ? / How do you live? De Yoshino Genzaburô

A Tokyo, dans le Japon des années 1930, Copper est un collégien de 15 ans. Il vit avec sa mère et depuis le décès de son père, son oncle joue le rôle de figure paternelle pour le guider dans la vie et faire de lui un homme de bien dans le sens humaniste du terme. C'est ainsi que les petits évènements rythmant sa vie quotidienne - une visite à Tokyo, ses amis, l'école, etc - sont autant de prétextes à réflexion, touchant finalement des questions existentielles et des sujets aussi variés que les sciences, l'économie, la sociologie ou la philosophie. 
 
Roman initiatique publié il y 84 ans pour un public "jeunesse", c'est devenu un "classique" de la littérature japonaise qui garde toute sa fraîcheur ; dans sa façon d'aborder les choses et son ambition, il n'est pas sans rappeler Le monde de Sophie de Jostein Gaarder. Parce qu'il prônait la curiosité et le questionnement permanent, ce livre avait été jugé subversif dans le Japon totalitariste de l'époque n'acceptant aucune remise en cause l'ordre établi, qui l'avait interdit pendant la guerre. Il fut ensuite republié des dizaines de fois et conserve aujourd'hui toute sa pertinence. 
 
C'est après la découverte de Âme brisée de Akira Mizubayashi que j'ai enchaîné sur ce Et vous, comment vivrez-vous ? / How do you live ?. Ce petit livre occupe une place très particulière dans le roman, la vie et le cœur du personnage principal qui y indiquait, je cite :
 
C'est un livre magnifique. En pleine période de folie fasciste et d'engouement militariste et ultra nationaliste, Yoshino à eu l'audace d'écrire, à l'intention des jeunes Japonais, un livre qui prônait l'usage critique de la raison et défendait la supériorité éthique de l'amitié des égaux par rapport à la soumission rampante et aveugle à l'égard des aînés et des dominants. 
Je crois que mon père voulait faire de moi un jeune homme capable de garder sa lucidité en toute situation, de ne pas succomber à la folie collective et de s'insurger contre les aberrations...
 
Un livre de référence qui a traversé le temps sans prendre une ride, à mettre entre toutes les mains, jeunes ou moins jeunes, à portée universelle avec au passage, une jolie découverte du Tokyo d'avant-guerre. 

Titre français : Et vous, comment vivrez-vous ?
Titre anglais : How do you live ?
Auteur : YOSHINO Genzaburô
Première édition : 1937

mardi 14 septembre 2021

Âme brisée de Akira Mizubayashi

 
Novembre 1938, Tokyo. Des militaires font irruption dans un centre culturel où un quatuor de musiciens à cordes sino-japonais répète Rosamund, une pièce de Schubert. Avant d'être emmené et de disparaître, Rei Mizusawa, le premier violon, a eu le temps de cacher son fils Yu, agé d'une dizaine d'année ; l'officier qui le découvre figé dans une armoire, un livre à la main, ne le dénonce pas et lui remet le violon de son père qui a été brisé.
De nos jours à Paris, Jacques Maillard est luthier et sa femme Hélène archetière. Ils se sont connus pendant leur apprentissage à Mirecourt dans les Vosges, dans les années 1950, et s'intéressent à une jeune violoniste japonaise montante, Midori Yamazaki.
Deux périodes, deux histoires convergeantes portées par la musique et l'âme brisée d'un violon ...
  
Dans ce roman plein de délicatesse et d'humanité, Akira Mizubayashi fait vibrer nos émotions sous sa plume de japonais francophile rédigeant directement en français dans le texte. Il nous fait pénétrer dans un monde poli par la puissance de la musique intemporelle qui dissout époques et cultures. Une histoire qui commence pendant une période sombre, par un traumatisme qui portera la quête de toute une vie ; la douleur du deuil, du déracinement et de l'exil compensés par le souvenir, l'érudition, la transmission, la passion et la beauté. Un roman fort, plein de douceur, de larmes, de joies et de bonheurs aussi lorsque enfin se recollent les morceaux du passé, l'âme de l'instrument et de son maître enfin retrouvées.
 
Outre l'histoire magnifiquement portée par la musicalité et la poésie du texte, l'auteur nous fait découvrir le monde des artisans à qui il rend un bel hommage : luthiers et archetiers travaillent souvent dans l'ombre mais ils n'en sont pas moins essentiels à l'harmonie qui fait la musique d'exception, au même titre que le compositeur, l'instrument ou l'interprète.
 
A lire accompagné de Schubert et de Bach.       
 
Extraits du livre :
Âme, subst.fém. Musique. Âme d'un instrument à corde. Petite pièce de bois interposée, dans le corps de l'instrument, ente la table et le fond, les maintenant à la bonne distance et assurant la qualité, la propagation comme l'uniformité des vibrations. 
[Trésor de la langue française]
 
Face à la musique de Schubert, les larmes coulent sans questionner l'âme auparavant, puisqu'elle se précipite sur nous avec la force même de réalité, sans le détour de l'image. Nous pleurons, sans savoir pourquoi ; parce que nous ne sommes pas encore tels que cette musique nous promet d'être, mais seulement dans le bonheur innommé de sentir qu'il suffit qu'elle soit ce qu'elle est pour nous assurer qu'un jour nous serons comme elle. [Theodor W.Adorno, Moments musicaux]
 
Mirecourt, c'est une toute petite ville, mais c'est connu pour la lutherie depuis le XVIIIème siècle comme Crémone en Italie.

C'était un livre de Genzaburo Yoshino qui s'intitule Dites-moi comment vous allez vivre publié en 1937 (...) 
C'est un livre magnifique. En pleine période de folie fasciste et d'engouement militariste et ultra nationaliste, Yoshino à eu l'audace d'écrire, à l'intention des jeunes Japonais, un livre qui prônait l'usage critique de la raison et défendait la supériorité éthique de l'amitié des égaux par rapport à la soumission rampante et aveugle à l'égard des aînés et des dominants. 
Je crois que mon père voulait faire de moi un jeune homme capable de garder sa lucidité en toute situation, de ne pas succomber à la folie collective et de s'insurger contre les aberrations...
 
Je n'assimile pas mes amis japonais à leur pays. J'aimerais croire à un lien d'amitié qui va au-delà des antagonistes nationaux...
 
Il ne se rendait trop bien compte que tous les cœurs du monde, retirés dans leur solitude intranquille, étaient semblables à des nomades impénétrables, repliées sur elles-mêmes ; qu'ils étaient finalement comme tous les corps du monde séparés les uns des autres, si douloureusement étrangers les uns aux autres.  

Titre : Âme brisée 
Auteur : Akira Mizubayashi
Première édition : 2019

samedi 22 mai 2021

La république du bonheur de Ogawa Ito

 
Avec toute la douceur de la plume d'Ogawa Ito, La république du bonheur nous ramène à Kamakura où nous retrouvons Hatoko, la propriétaire de la papeterie Tsubaki. Elle y officie toujours, prétant ses talents d'écrivain public à qui en a besoin, avec art et savoir-faire, raffinement et soucis du moindre détail (choix du papier, de l'outil, de l'enveloppe, du timbre, etc.). La jeune femme vient d'épouser Mitsuro, veuf et papa d'une de ses jeunes clientes, QP, âgée de six ans. La famille recomposée organise sa nouvelle vie entre deux domiciles et une nouvelle routine se met en place alors que passent les saisons. 

J'avais gardé ce livre sous le coude pour le moment où j'aurais besoin d'une lecture apaisante et sans prise de tête, un rendez-vous sans (mauvaise) surprise qui soit à la hauteur de mes attentes. Je me suis donc coulée avec délices dans cette chronique familiale rythmée par les activités saisonnières au cours de laquelle chacun vaque à ses occupations, apprend à mieux se connaître, à partager et à inviter les fantômes du passé à prendre la place qui leur revient.
 
Une petite bulle de lecture presque intemporelle, pleine de bienveillance et de délicatesse, dégustée comme une friandise.

Extraits du texte :
J'ai toujours aimé manger de bonnes choses. Mais un plat n'a pas le même goût selon qu'on le mange tout seul, en silence, ou avec des êtres chers en bavardant gaiement. Bien manger à table avec ceux qu'on aime : rien ne surpasse un tel moment de bonheur et de luxe. 
 
L'écriture n'est pas qu'une question superficielle de beauté ou de laideur, ce qui compte,c 'est le cœur qu' on y met. De la même façon que le sang coule dans les veines, si l'écriture exprime sincèrement nos intentions, le destinataire le sent. J'en suis convaincue. 

Moi, ma plus grande crainte, c'est de voir disparaître les boîtes aux lettres. Si plus personne n'écrit, un jour, il n'y en aura peut-être plus, de la même façon qu'avec la diffusion du portable, les cabines téléphoniques ont progressivement disparu.

Du même auteur,  voir aussi :

Titre : La république du bonheur
Auteur : Ogawa Ito
Première édition : 2017

lundi 3 mai 2021

La fille de la supérette (Konbini) / Convenience Store Woman de Sayaka Murata

 
Keiko Furukura travaille depuis 18 ans dans un kombini*, une situation qui dure et qui lui convient du fait de la codification des gestes et de la parole mis en pratique dans ce type de boutique offrant à cette "inadaptée sociale en recherche d'appartenance" un "manuel d'existence normale" permettant d'éviter toute erreur comportementale. Elle subit toutefois la pression de son entourage qui ne comprend pas pourquoi elle ne cherche pas un "vrai travail" plutôt que de persister dans ce "job temporaire" tout en se désolant de voir la jeune femme encore célibataire alors que les camarades de sa génération sont déjà toutes mariées et mères de famille. 
C'est dans ce contexte que débarque Shiraha, un nouvel employé dont le comportement anticonformiste et je-m'en-foutiste lui vaudra d'être rapidement renvoyé mais avec lequel Keiko va passer un drôle de contrat. 

Ce cours roman nous plonge dans la vie bien huilé d'un Konbini, une de ces boutiques qu'on trouve à tous les coins de rues dans les grandes villes asiatiques et en particulier au Japon.  Mais cette histoire c'est aussi et avant tout celle de Keiko, personnage pour le moins singulier dont la différence dans une société hyperconformiste ne génère qu'incompréhension et répréhension si bien qu'il lui a fallu très tôt développer des stratégies pour cacher son inadaptabilité, par le silence et l'imitation. Le drôle de contrat passé avec Shiraha et cette histoire ont un côté complètement farfelus s'ils sont remplacés dans le cadre de la "normalité", ils sont pourtant en total adéquation avec le monde "à la marge" dans lequel se débat de Keiko.
Une lecture rapide et facile abordant "du dedans" la question des "normes" et des difficultés qu'elles imposent à ceux qui ne sont pas exactement dans les clous.

 *Konbini : supérette / magasin de proximité au Japon qui fonctionne jour et nuit.
 
Tirés du texte :
Les gens perdent tout scrupule devant la singularité, convaincus qu'ils sont en droit d'exiger des explications.

Dans ce monde régi par la normalité, tout intrus se voit discrètement éliminé. Tout être non conforme doit être écarté.
 
Titre français : La fille de la supérette (Konbini)
Titre anglais : Convenience Store Woman
Auteur : Sayaka Murata
Première édition : 2016

samedi 10 avril 2021

Le crépuscule de Shigezo / The twilight years de Sawako Ariyoshi

Tokyo / années 1970.
À la mort de son épouse, Shigezo doit être pris en charge par la famille de son fils Nobotushi qui vit dans la maison voisine du pavillon occupé jusqu'alors par les deux anciens. Malgré cette proximité spatiale, Nobotushi, sa femme Akiko et leur fils Satochi, n'avaient aucune idée de la dégénérescence psychique de Shigezo et de sa dépendance, un état qu'ils découvrent, qu'il va leur falloir gérer et qui va bousculer leur quotidien bien rodé et sans temps mort : Notobushi, aux idées et au comportement des plus traditionnels travaille dans une grande entreprise qui occupe tout son temps ; Satochi est lycéen et prépare de façon intensive ses examens d'entrée à l'université ; Akiko jongle entre un travail auquel elle tient et les tâches ménagères qui lui incombent... Mais c'est tout de même sur les épaules de cette dernière que va reposer la responsabilité des soins au vieil homme d'autant plus que celui-ci, après lui avoir mené la vie dure pendant des années, ne semble plus jurer que par elle, il ne reconnait qu'elle.

Entre fugues, réveils au milieu de la nuit, incontinence, isolement et problèmes de garde en journée ou encore un appétit jamais rassasié alors que Shigezo avait l'estomac plutôt délicat autrefois, la vie semble tout d'abord devenir un enfer. Mais Akiko, malgré sa modernité, a le sens du devoir et va se consacrer à l'accompagnement du crépuscule de ce beau-père, l'occasion de comprendre que son problème n'est pas isolé, de s'interroger sur la place de chacun dans la famille et sur sa propre et ineluctable vieillesse tout en développant une certaine tendresse pour celui qui ne semblait pas trop la mériter.

La famille Tachibana nous plonge dans les problématiques de la fin de vie et Sawako Ariyoshi nous dresse encore une fois un magnifique portrait de femme coincée entre tradition et modernité, ainsi qu'une chronique familiale finement observée et rendue, pleine d'humanité et de valeurs universelles. Bien que l'histoire se déroule au Japon dans les années 1970, beaucoup des réflexions et des observations du livre restent intemporelles et totalement d'actualité, me renvoyant à ma propre expérience. J'ai beaucoup aimé ce livre sur un thème difficile et pas franchement rigolo mais traité de main de maître, une valeur sûre, une auteure "classique" qui ne m'a jamais déçue.

Du même auteur, voir aussi :

Extraits du texte :
Finalement, songeait Nobutoschi, la mort ne tire des larmes de douleur que dans le monde imaginaire et abstrait des chansons et des romans. 
Sa mère venait de mourir et il n'avait pas pleuré.

Elle avait tout simplement découvert que mourir coûtait cher et enfin compris pourquoi on offrait une enveloppe avec de l'argent à la famille 
quand on allait à un enterrement.
 
Les hommes de la génération de Nobutoschi tenaient à leurs vieux clichés féodaux. 
Ils ne voulaient pas reconnaître l'apport financier du travail d'une femme dans les revenus de la famille.
 À leurs yeux, elle se faisait plaisir en travaillant au-dehors et c'était eux qui supportaient avec patience et indulgence le laisser-aller du ménage. 

Tout serait tellement plus facile si Shigezo mourait ! 
Elle n'avait plus honte d'avoir de telles pensées. 

Elle ne put s'empêcher de comparer avec tristesse le sort des deux vieillards. Elle venait de voir mourir un homme qui avait gardé toute sa tête, une passion et des amis. Il avait pleinement profité de la vie alors que Shigezo avait passé la sienne à se plaindre sans jamais trouver d'intérêt à quoi que ce soit. Pourquoi donc avait-il vécu toutes ces années ? Il avait persécuté sa belle-fille et n'avait manifesté aucune affection,  ni pour sa femme ni pour son fils. Sa seule passion avait été pour ses maux de ventre et elle l'avait rendu gâteux.  

Votre père semble souffrir de dépression sénile mais, tant qu'il n'est pas violent, on ne peut pas vraiment parler de maladie. 
C'est un mal de la civilisation, un petit peu comme les dents qui se gâtent. 

Actuellement, il n'y a pas de véritable solution au problème des personnes âgées. C'est une cause de rupture dans de nombreux foyers. 
La femme doit prendre beaucoup sur elle : je ne vois pas d'autre attitude possible. 

Face au rapide vieillissement de la population, le gouvernement japonais, à la différence des pays occidentaux, n'avait pris aucune mesure concrète. 
Il s'était aperçu que la vieillesse était un drame global, à la fois social et individuel, médical et psychologique. 

Ce sont les femmes les plus actives. Il est vrai que la sénilité touche presque toujours exclusivement les hommes. C'est d'ailleurs un grand sujet de satisfaction pour nos groupes de vieilles dames. On constate le même phénomène dans les maisons de retraite. Je ne sais pas pourquoi. Certains disent que c'est parce qu'ils ne font rien à la maison : ils prennent leur retraite et sombrent aussitôt dans le gâtisme. 
Votre beau-père n'est pas le seul, croyez-moi. Les femmes se maintiennent en forme tandis que les hommes,  
à part ceux qui jouent au go ou au shogi, restent assis sans rien faire, le dos courbé et le regard vide.
 
"- Je n'aime pas venir ici; il n'y a que des vieux. 
- Mais je ne peux pas vous laisser tout seul à la maison, grand-père. Au club, vous pouvez vous faire des amis. 
- Non. Il n'y a que des vieux et des vieilles. Je n'aime pas ça."
Que croit-il donc être ? se demanda Akiko, stupéfaite. 

Elle avait toujours pensé que la mort était l'épreuve la plus terrible dans la vie d'un être humain,
 mais maintenant elle savait que survivre pouvait être encore plus douloureux.

Titre français : Le crépuscule de Shigezo 
Titre anglais : The Twilight Years
Auteur : Sawako Ariyoshi
Première édition : 1972

dimanche 13 décembre 2020

Kaé ou les deux rivales / The Doctor's Wife de Sawako Ariyoshi

 

 Le 13 octobre 1805 (...) La première opération du cancer du sein fut (...) une réussite (...). 
Si cette intervention eut une telle importance, ce ne fut pas parce qu'elle représenta un succès personnel pour le nom de Hanaoka Seishu, mais parce qu''il s'agit là de la première opération effectuée sous anesthésie générale dans l'histoire de la chirurge mondiale. 
Il fallut attendre 1842 pour que Long utilisât l'éther dans une intervention chirurgicale, aux Etats-Unis, 
et 1847 pour que le gynécologue anglais Simpson pensât à recourir au chloroforme dans le même but.
Hanaoka Seishû avait plus de quarante ans d'avance sur eux.
 
Fin du 18ème / début du 19ème siècle - Japon

Bien que de milieux sociaux différents, la belle Otsugi, femme du médecin Naomichi, parvient à convaincre la famille de Kaé de la marier à son fils aîné Umpei / Hanaoka Seishu. Mais comme le jeune homme étudie au loin la médecine, le mariage est célébré par procuration et la jeune femme emménage chez sa belle-famille en attendant le retour de son époux. Les trois premières années, sous le charme de sa belle-mère qui la fascine, elle s'adapte à son nouvel environnement plus spartiate que celui dans lequel elle a grandi et mène une vie harmonieuse et affectueuse avec tous les membres de la famille qui dédient activités et ressources aux études du fils prodigue promis à une brillante carrière. 
 
Mais l'harmonie entre Otsugi et Kaé est rompue lorsque Umpei réintègre le milieu familial : la mère et l'épouse deviennent rivales, chacune désirant tenir la première place auprès du fils et de l'époux. Attentives à préserver les apparences, les hostilités sont du domaine de la guerre psychologique, perfides, totalement invisibles aux yeux d'Umpei qui, lui, se consacre à la pratique de la médicine, à ses élèves, à ses recherches, à ses expériences sur des chiens et des chats afin de mettre au point un anesthésique à base de plantes dangereuses si le dosage n'est pas bon. Alors, lorsqu'après dix ans de recherches et de mises au point il commence à envisager de passer à l'expérimentation humaine, la rivalité des deux femmes les conduit à se proposer comme cobaye, l'épouse ayant alors à souffrir le plus des conséquences...
 
J'avais beaucoup aimé Les Dames de Kimoto et me suis laissée une nouvelle fois emportée par l'écriture de Sawako Ariyoshi qui combine, avec Kaé ou les deux rivales, des éléments historiques (l'histoire de la première opération du cancer du sein sous anesthésie générale par Hanaoka Seishu) et sociologiques (un Japon féodal déjà moderne, une médecine à deux écoles, chinoise et hollandaise) à une saga familiale sans merci avec ses rivalités, les suspicions, la jalousie et les tensions. Car dans ce roman, ce sont avant tout les portraits de femmes et leur rapports que l'on retient : au service des hommes et de leurs ambitions, coeur de la famille et du foyer ce sont des femmes "traditionnelles" modèles d'abnégation qui n'en sont pas moins fortes et essentielles, aptes à briser certaines conventions et par là même, porteuses d'un certain modernisme. Des éléments qui traitent avec subtilité de la condition de la femme et permettent de  comprendre pourquoi cette auteur fut souvent comparée à Simone de Beauvoir au Japon. 
 
Un "classique" japonais qui n'a pas pris une ride d'un auteur dont je poursuivrai la découverte même si sa large bibliographie n'est malheureusement que partiellement traduite. 
   
Du même auteur, voir aussi :
 
Titre français : Kaé ou les deux rivales
Titre anglais : The Doctor's Wife
Auteur : Sawako Ariyoshi
Première édition : 1967

mercredi 9 septembre 2020

Les dames de Kimoto / The River Ki de Sawako Ariyoshi

 

Japon, fin du XIXè siècle aux années 1950

Hana a 20 ans lorsqu'elle quitte sa grand-mère Toyono qui l'a élevée, pour se marier. Après les derniers rituels au temple, elle descend la rivière Ki en grande pompe pour rejoindre la famille du mari qui a été choisi pour elle, un propriétaire terrien, l'aîné d'une famille, un bon parti. Nous sommes à la fin du XIXè siècle à une époque charnière car le Japon est entré dans l'ère Meiji en faisant le choix de la modernité et Hana, une enfant de son temps, a tout à la fois fréquenté l'école secondaire et reçu une éducation classique pour maitriser les arts ménagers et artistiques - littérature, musique, cérémonie du thé, etc. Calme, diplomate, respectueuse des traditions, Hana se met au service de sa nouvelle famille, de la carrière de son mari, moins cultivé qu'elle mais prometteur et dévoué à sa région. 

Et puis la vie suit son cours....
 
Cette chronique familiale est axée sur la lignée des femmes - Hana, sa fille Fumio et sa petite-fille Hanako - alors qu'autour d'elles les temps changent : le pays se développe politiquement et économiquement, il s'engage militairement contre la Russie et plus tard, dans la seconde guerre mondiale. Si le personnage d'Hana incarne le raffinement et la tradition à la croisée des époques, celui de Fumio est beaucoup plus explosif, révolté, épris liberté et de modernité, tout à la défense de la condition de la femme...mais non moins enfant gâtée ! Sa fille Hanako sera plus apaisée, plus complice avec Hana, le fruit de la nouvelle génération, frugale, qui doit refaire sa place dans le monde d'après-guerre.
C'est un peu "grandeur et décadence", du raffinement au dépouillement !
 
Je me suis délectée de ce texte tout en délicatesse, dépouillé et fluide, qui, bien qu'écrit en 1954, a gardé toute sa faîcheur et sa modernité (la traduction française est excellente). Les portraits sont délicats et intimistes, finement rendus et saisis, parfaitement intégrés à la fresque historique, sociale et familiale qui se dessine au fil des pages. Cerise sur le gateau, on apprend beaucoup de choses au passage, sur le mariage, l'héritage, le rang social, certaines superstitions, offrandes et/ou croyances, sur les codes vestimentaires, les soieries, l'art du kimono et de l'obi, etc.
   
Un petit bijou de la littérature japonaise. ♥♥♥ 
   
Tirés du texte :
Le soleil éblouissant faisait monter un chaud parfum de la masse des gerbes. Hana se souvint que, dans l'art des parfums, on parlait d'"entendre" un parfum, plutôt que de le sentir. Ici, elle "entendait" l'automne.
 
Hana s'inclina devant sa belle-soeur pour la remercier de ses compliments. Elle se sentait comblée car, seule la femme qui avait réussi à se faire aimer par sa belle-mère pouvait se vanter d'avoir conquis sa famille. C'était un exploit dont une femme pouvait être fière. 
 
  Un lien puissant attachait Toyono à Hana, Hana à Fumio et Fumio à Hanaki. Elle eut l'impression que les battement du coeur de sa grand-mère résonnaient dans sa propre poitrine et elle renonça à pénétrer le sens du texte plein de mystères qu'elle était en train de lire. Les prêtres bouddhistes qui, pendant des milliers d'années, avaient entonné les sutras devant la statue de Bouddha, objet de culte de centaine de milliers d'hommes et de femmes, avaient-ils ressenti une émotion similaire ?
 
Titre français : les dames de Kimoto
Titre anglais : The River Ki
Auteur : Sawako Ariyoshi
Première édition : 1959 

jeudi 28 mai 2020

La papeterie Tsubaki de Ogawa Ito

Il y a des gens incapables d'écrire une lettre malgré tous leurs efforts. Être écrivain public, c'est agir dans l'ombre, comme les doublures des grands d'autrefois. Mais notre travail participe au bonheur des gens et ils nous en sont reconnaissants.

Japon, époque contemporaine.

À Kamakura, Amemiya Hatoko a repris la papeterie de celle qu'elle appelait "l'aînée" et qui l'avait initiée dès son plus jeune âge à la calligraphie et au métier d'écrivain public ; une grand-mère très rigoureuse contre laquelle elle s'était révoltée adolescente avant de partir explorer le monde sans jamais la revoir avant son décès.

Été, Automne, hiver, printemps,
au fil des saisons,
dans sa petite boutique traditionnelle ombragée d'un camélia géant,
la jeune femme reprend le flambeau et l'exercice du seul métier auquel elle a été préparée,
celui de “femme à tout faire du pinceau" :

Cartes de vœux, lettre de condoléances, billets doux, missive "banale", lettre de refus, lettre du paradis, etc., chaque commande est unique et fait l'objet d'un travail chaque fois renouvelé : il faut trouver le bon texte, la bonne formulation mais aussi les bons outils, les supports appropriés, l'écriture qui convient pour traduire parfaitement la pensée, le coeur, la personnalité et l'objectif de celui qui la passe. Ces exercices amènent la jeune femme à mieux comprendre l'héritage qu'elle a reçu, qui elle est en se réconciliant avec elle-même, alors que se tisse progressivement, autour d'elle, une nouvelle vie, de nouvelles relations.

Un livre plein de douceur qui m'a rappelé "les délices de Tokyo" de Durian Sukegawa. que j'avais tout autant adoré. Ce roman soulève avec délicatesse un bout de voile sur le monde inattendu du métier d'écrivain public, son rapport à l'écriture, la psychologie qu'il recèle. Je me suis attachée aux personnages, tant principal que secondaires et à leur petit monde de Kamakura, balisé au fil des saisons par des rituels qui semblent immuables et indifférents au monde touristique drainé par les sanctuaires de cette station japonaise réputée.

Une plongée hors temps avec ce livre en forme de friandise qui fond doucement sous la langue comme un délicieux bonbon dont on garde encore longtemps après l'avoir fini le goût avec soi. ♥️♥️♥️

Tirés du livres :
Si l'enveloppe est un visage, le timbre est le rouge à lèvres. En se trompant de rouge à lèvres, on fiche en l'air le reste du maquillage. Ce n'est qu'un petit timbre, mais tellement important. Dans son choix se concentre (...) la sensibilité de l'expéditeur.

Le même texte offre un visage totalement différent selon qu'il est rédigé au stylo-bille, au stylo-plume, au stylo-pinceau ou au pinceau. Écrire une lettre au crayon à papier étant foncièrement malpoli, ce choix n'est même pas envisageable.

C'est avec le corps qu'on écrit.

Jusqu'à sa mort, elle avait été elle-même. Et maintenant que son corps avait disparu, elle continuait à vivre dans les calligraphies qu'elle avait laissées. Son âme les habitait. C'était ça, l'essence de l'écriture.

On a du mal à jeter, à peine lue, une lettre qui nous est adressée. Même la plus humble carte postale, du moment qu'elle est manuscrite, garde la trace vivante de l'esprit et du temps de celui qui l'a rédigée.

Voir aussi :
Les délices de Tokyo de Durian Sukegawa

Titre : la papeterie Tsubaki
Auteur : Ogawa Ito
Première édition : 2016

dimanche 21 janvier 2018

Les délices de Tokyo de Durian Sukegawa


Chez Doraharu on prépare et on vend des dorayaki, des confiseries japonaises confectionées avec deux petites crêpes fourrées de an, de la pâte de haricot rouge. À proximité d'un cerisier qui rythme les saisons, l'échoppe vivote, tenue et gérée sans grande passion par un Sentaro qui se rêvait écrivain mais qui travaille là pour payer une dette à la suite d'errements de jeunesse.
Un jour, Tokue, une vieille femme aux mains toutes tordues lui propose ses services pour confectionner la pâte de haricot rouge afin de remplacer la version industrielle "sans âme" qu'il utilise. Il refuse mais la vieille dame est persévérante, elle sait "écouter les haricots" pour préparer une pâte sans pareil et puis s'il pouvait augmenter son chiffre d'affaires, Sentaro pourrait peut-être rembourser plus rapidement ses dettes. Commence alors une collaboration "sous condition" dans laquelle chacun trouve son compte tout en gardant ses secrets même si des liens plus profond finissent par se développer avec en corollaire, des transformations personnelles et la levée des mystères ...

Une douce histoire d'amitié et de solidarité, pas forcément très gaie, avec ses leçons de vie intergénérationnelles et un thème sous-jacent, celui de la maladie et de l'ostracisme qui, à une époque pas si lointaine, pouvait signifier une exclusion totale de la société, une situation qui a pu perdurer "de fait" alors qu'elle n'avait plus lieu d'être, portée par l'habitude, la peur et l'ignorance.
Une histoire à la douceur toute simple, facile à lire, rythmée par le cycle des saisons du cerisier. Un livre que j'ai ouvert au bon moment et une ambiance que j'ai appréciée parce qu'elle constituait une bonne transition, sans prise de tête, après un roman particulièrement dur (Le moine aux yeux verts).

Un petit délice sans prétention, à déguster comme tel !

[Nota : je n'ai pas vu l'adaptation cinématographique qui en a été faite - 8 nomination à Cannes 2015 - mais en lisant le livre, j'avais en tête des images du film "printemps, été, automne, hiver, printemps..." du Coréen Kim Ki-duk, magnifique esthétiquement mais qui m'avait finalement pas mal ennuyé par sa lenteur ... Du coup, même si j'ai relativement apprécié le livre, je ne suis pas certaine d'avoir envie d'en voir le film.]   
  
Titre : Les délices de Tokyo
Auteur : Durian Sukegawa
Première édition : 2013
Prix des lecteurs Poche 2017