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mercredi 7 octobre 2020

Le lagon noir / Oblivion de Arnaldur Indridason

 

Reykjavik, 1979.

Le corps d'un homme est découvert dans un lagon volcanique au sud de Reyjkjavik mais les premières constatations - innombrables fractures - laissent penser que l'individu serait tombé d'une très grande hauteur. Rapidement Erlandur et son supérieur Marion Briem apprennent qu'il s'agit d'un ingénieur-mécanicien islandais d'une trentaine d'années, formé aux Etats-Unis, travaillant à la maintenance des avions civils sur la base de Keflavik contrôlée par l'armée américaine et sur laquelle les deux enquêteurs auront bien des difficultés à obtenir la coopération des autorités militaires pour mener leurs investigations. 
La question, bien délicate, sera de savoir s'il s'agit d'un meutre en rapport avec les petits trafics alimentant le marché noir local (alcool, cigarettes, drogue, etc.) ou pour faire taire un témoin gênant qui en aurait trop vu en ces temps de guerre froide ...   

Dans le même temps, Erlandur reprend une enquête ancienne, un cold case jamais résolu qui l'obsède depuis pas mal de temps, l'affaire de Dagbjört, une jeune fille de 18 ans disparue trente ans plus tôt sur le chemin de son école professionnelle : ses parents sont maintenant tous deux décédés et seule une vieille tante peut encore espérer une explication sur ce mystère avant qu'il ne soit trop tard. 
 
Dans la série "commissaire Erlandur", ce Lagon noir / Oblivion nous ramène aux premières années d'Erlandur à la brigade criminelle, alors tout jeune inspecteur travaillant sous la houlette du commissaire Marion Briem. On découvre un peu plus ces deux personnages à un moment où ils apprennent à se connaître, professionnellement et personnellement même s'ils sont tous deux bien secrets, et à une époque où la population islandaise était partagée sur le maintien de la présence américaine sur son territoire, objet de polémiques, d'enjeux économiques et politiques. Avec l'enquête de la jeune fille, cette présence étrangère est elle aussi présente, en filagramme, source de transformations majeures dans l'après-guerre d'un pays pauvre et simple, peuplé de fermiers et de pêcheurs.
 
Peut-être pas le meilleur Erlandur mais une bonne lecture pour approfondir le personnage et son entourage avec, au passage, un petit zeste d'éléments historiques sur le pays, pas si mal !

Du même auteur, même série, voir aussi :
 
Titre anglais : Oblivion
Titre français : Le lagon noir
Série les enquêtes du commissaire Erlandaur Sveinsson / A Reykjavik Murder Mystery  
Auteur : Arnaldur Indridason
Première édition : 2014

samedi 1 août 2020

Étranges rivages / Strange Shores de Arnaldur Indridason

Alors qu'à Reykjavik ses collègues Elinborg et Sigurdur Oli sont occupés par les enquêtes de La Rivière noire / Outrage et de La muraille de lave / Black Skies, le commissaire Erlandur s'est retiré dans la maison de son enfance, une ruine isolée au milieu des fjords de l'Est islandais.
Erlandur est hanté par la disparition de son frère dont il a laché la main un jour de tempête alors qu'ils n'étaient tous deux que de jeunes enfants, une culpabilité que l'on est amenée à mieux comprendre au fil des pages de ce nouvel opus.

Mais le commissaire reste un fin limier à l'instinct toujours aux aguets et la curiosité aiguisée par quelques vieux témoins croisés dans l'isolement de la lande, le voilà lancé dans une enquête officieuse sur la piste d'une jeune femme disparue elle aussi un jour de tempête, bien des années avant le drame personnel du jeune Erlandur. Le corps de la jeune femme n'a jamais été retrouvé alors que, étrangement, toute une troupe de soldat anglais qui s'était perdue dans les montagnes la même nuit au même endroit avait pu être intégralement retrouvée, certains avaient regagné la ville, d'autres pas.      

Les indices sont ténus et peu de témoins de l'époque survivent mais la perspicacité d'Erlandur est à son comble dans ces paysages désolés qui l'obsèdent depuis l'enfance et qui nous plongent dans le froid, l'isolement et la rudesse de l'Islande traditionnelle profonde.
Du très bon Erlandur ... jusqu'au prochain rendez-vous ! 

Du même auteur, même série, voir aussi :
La muraille de lave / Black skies (8)
La rivière noire / Outrage (7)
Hypothermie / Hypothermia (6)
Hiver Arctique / Arctic Chill (5)
L'homme du lac / The draining lake (4) (non chroniqué sur le blog) 
La voix / Voices (3)
La femme en vert / Silence of the Grave (2)
La cité des Jarres / Jar City (1)
Les nuits de Reykjavik / Reykjavik Nights

Titre français : Étranges rivages
Série les enquêtes  du commissaire Erlandur Sveinsson / A Reykjavik Murder Mystery
Titre anglais : Strange Shores
Auteur : Arnaldur Indridason
Première édition :

mardi 7 juillet 2020

La cloche d'Islande / Iceland's Bell de Halldor Laxness

Islande, 18ème siècle.

Après Gens Indépendants/Independent People, je me suis plongée dans cet autre "roman culte" d'Halldor Laxness, auteur islandais prix Nobel de littérature 1955, souvent présenté comme un "classique incontournable" de la culture locale.

Le livre constitue une sorte de boucle et fait porter l'emphase sur un personnage différent dans chacune des trois parties qui le constituent :
- Dans La Cloche d'Islande / Iceland's Bell, on suit d'abord le sort de Jon Hreggvidsson, paysan islandais misérable, condamné à mort pour meurtre, qui se retrouve à errer sur les routes de Hollande et du Danemark afin de quémander une audiance auprès du roi du Danemark et demander sa grâce,
- Dans La Vierge Claire / The Fair Maiden, on découvre Snaefrid, la beauté elfique qui le libéra, fille du magistrat qui le condamna, trahie par l'amour de sa vie (Arnas Arnaeus), finalement mariée contre l'avis de sa famille à un fils de famille ivrogne pathétique dilapidant son héritage et avec lequel elle entretien d'étranges rapports,
- En passant à L'Incendie de Copenhague / Fire in Copenhague, on termine enfin par Arnas Arnaeus* qui préféra se consacrer à sa quête des livres plutôt que de répondre à son amour pour Snaefrid, érudit collectionneur de manuscrits sur l'Islande qui viennent enrichir sa bibliothèque de Copenhague, la puissance danoise dominant alors l'Islande, une île exploitée sans scrupules et en laissant ses habitants vivre dans une misère crasse en situation de quasi-esclavage.
(*inspiré d'un personnage réel, Arni Magnisson).

L'écriture n'est pas toujours facile avec des formules quelques fois désuètes et, malgré des aspects tragico-comiques, l'histoire se révèle déroutante et parfois compliquée à suivre si bien que j'ai eu du mal à y entrer sans être sûre d'y être totalement parvenu.

Il ne ressort pas moins de cette lecture une impression forte marquée par un sentiment de fierté nationale alimentée par une tradition littéraire et parlementaire anciennes faisant fi de la domination continentale qui en prend pour son grade. Les personnages principaux ne sont pas particulièrement sympathiques ou lisibles / compréhensibles, leur psychologie nous échappant parfois alors qu'ils sont entourés d'individus pas toujours des plus plaisants, parfois amusants, bigots, roublards, saoulards ou incultes, bref, une galerie de portraits cocasses.

Un peu ardu mais une tranche de culture islandaise importante.

Titre français : La cloche d'Islande
Titre anglais : Iceland's Bell
Auteur : Halldor Laxness
Première édition : 1943

dimanche 14 juin 2020

La muraille de lave / Black Skies de Arnaldur Indridason

Pendant l'absence du commissaire Erlandur, en parallèle des investigations de La rivière noire / Outrage menées par Elinborg, c'est Sigurdur Oli qui se retrouve sous les feux des projecteurs pour mener l'enquête dans les rues de Reykjavik.

À la suite d'une réunion d'anciens, un camarade sollicite l'aide de Sigurdur Oli pour une histoire de chantage d'un couple échangiste de sa famille, menacé de divulgation de photos comprométantes sur fond de campagne électorale. Lorsque le détective arrive au domicile du maître chanteur pour le raisonner, il suspend une scène d'agression qui sera rapidement requalifiée en scène de crime. Malgré le conflit d'intérêt, Sigurdur Oli s'implique dans cette affaire qui le conduira au cœur de la corruption qui ronge les systèmes financiers islandais.

Dans le même temps, il est sollicité par Andrès, un SDF très perturbé qui cherche à lui faire passer d'étranges message alors qu'il avait dénoncé la présence d'un pédophile dans son quartier au moment de l'enquête d'Hiver Arctique / Arctic Chill.

Et puis cet opus est aussi prétexte à mieux connaître ce personnage un peu bobo, éduqué aux États-Unis, séparé de sa compagne avec laquelle il maintien des relations ambiguës, fils d'un couple divorcé mal assorti entre une mère comptable, ambitieuse, instable, culpabilisante et un père, modeste plombier arrêté sur des positions politiques gauchisantes.

Un bon moment de lecture facile pour faire durer le plaisir et approfondir le contexte du commissariat islandais en attendant le retour du commissaire Erlandur en personne !

Du même auteur, même série, voir aussi :
La rivière noire / Outrage (7)
Hypothermie / Hypothermia (6)
Hiver Arctique / Arctic Chill (5)
L'homme du lac / The draining lake (4) (non chroniqué sur le blog) 
La voix / Voices (3)
La femme en vert / Silence of the Grave (2)
La cité des Jarres / Jar City (1)
Les nuits de Reykjavik / Reykjavik Nights

Titre anglais : Black Skies
Titre français : La muraille de lave 
Série les enquêtes du Commissaire Erlandur Sveinsson / A Reykjavik Murder Mystery
Auteur : Arnaldur Indridason
Première édition : 2009

lundi 11 mai 2020

Gens indépendants / Independent people de Halldor Laxness

 The man who lives on his own land is an independent man.

Islande, début du XXème siècle.

Pendant 18 ans, Bjartur à travaillé dur pour gagner son indépendance. Une liberté qui se concrétise par l'achat d'une terre bien à lui, une lande marécageuse "hantée" au fond d'un fjord que le régisseur local fini par lui céder en accompagnant sa vente d'un mariage rapide à une jeune servante devenue un peu trop encombrante chez le notable.

Bjartur ne croit pas aux fantômes, seulement en son indépendance alors il ne s'encombre pas de sentiments et s'installe avec sa nouvelle épouse dans une hutte de terre sur sa propriété qu'il rebaptise "Summerhouses". Désormais, il va se consacrer envers et contre tout à ses moutons, la clé de son indépendance, le coeur de son univers... tout le reste n'est que périphérique : une première épouse, une deuxième épouse et sa mère, des enfants et un monde qui change avec l'indépendance du pays, ses marchands et l'ouverture à la concurrence , les coopératives, la première guerre mondiale, l'émigration, etc.

Dans cette chronique paysanne islandaise, rien ne semble affecter cet éleveur fier qui veut ne surtout rien devoir à personne. Un homme rude, buté, exigeant, tenace, endurant qui ne veut jamais rien changer à ses habitudes et à son mode de vie quitte à laisser sa famille crever de faim. Un personnage brut à l'esprit pourtant subtilement imprégné de poésie et de sagas islandaises.
Une vie de misère dans l'isolement de paysages immuables, réglée sur le rythme des saisons avec des hivers interminables et des étés courts et intenses, imbibée de pluies incessantes et une humidité permanente qui imprègne tout. Un quotidien répétitif ne laissant aucune place au désoeuvrement ... et pourtant, au cœur de cet univers misérable qui frise le désespoir, il y a de la vie, la persévérance, un certain espoir de résilience et des sentiments qui, s'ils ne s'expriment pas n'en sont pas moins là.

Un texte épique, poétique et parfois même humoristique, qui s'étire avec "lenteur" pour révéler une Islande tout à la fois sombre et lumineuse. Un "classique" de la littérature islandaise publié en 1934 qui reste à la fois accessible et pertinent, aussi bien sur le plan historique que littéraire. Je l'ai lu lentement et apprécié durant un temps qui lui aussi s'étirait, comme une fenêtre ouverte sur une autre époque et un autre lieu.

L'auteur, Halldor Laxness, a reçu le prix Nobel de littérature en 1955 et deux de ses romans, gens indépendants et la cloche d'Islande figurent très souvent comme des "incontournables" sur les listes de découverte de la littérature islandaise.
À découvrir.

Tirés du livre :
Man is always independent if the hut he lives in is his own. Whether he lives or dies is his concern, and his only. Otherwise (...) one cannot be independent. This desire for freedom runs in a man's blood, as anybody who has been servant to another understands. (...) The love of freedom and independence has always been a characteristic of the Icelandic people. Iceland was originally colonised by freeborn chieftains who would rather live and die in isolation than serve a foreign king.  

It was no child's play having such a father, and yet she would never,
 never wish for any father other than him.

 The covers must not get dirty, nor the spines slit, books are the nation's most precious possession, books have preserved the nation's life through monopoly, pestilence and volcanic eruption, not to mention the tons of snow which have lain over the country's widely scattered homesteads for the major part of every one of its thousands years.

 What the devil do you think you know about any bloody world? What is a world? 
This is the world, the world is here, Summerhouses, my land, my farm is the world. 

It is a mark of weakness to try to talk anyone over. An Independent man thinks only of himself and lets others do as they please. 

The strongest man is he who stands alone. A man is born alone. A man dies alone. Then why shouldn't he live alone?

Titre anglais : Independent People
Titre français : Gens indépendants 
Auteur : Halldor Laxness
Première édition : 1934

mardi 7 avril 2020

La rivière noire / Outrage d'Arnaldur Indridason

Un homme d'une trentaine d'années est retrouvé chez lui, baignant dans une marre de sang. Pour la police, peu d'indices sur ce qui a pu se passer : pas d'effraction, un T-shirt "San Francisco" trop petit porté par la victime, un châle de cachemire retrouvé sous le lit du célibataire et un flacon de rohypnol dans une poche, un médicament plus connu sous le nom de "drogue du viol".

En l'absence du commissaire Erlandur qui s'est mis au vert après sa dernière enquête, c'est sa collaboratrice, l'inspecteur Elinborg, qui prend le dossier en charge, l'occasion d'en découvrir un peu plus sur ce personnage  féminin qui jongle entre son métier de policier et sa famille, son compagnon mécanicien, son fils adoptif, ses deux garçons adolescents, sa fille surdouée et sa passion pour les arts culinaires. C'est d' ailleurs son odorat de cuisinière et sa connaissance des épices qui mettent son enquête sur les rails.

Une touche toute féminine et pleine de psychologie pour mener ces investigations abordant la question du viol et des traumatismes qu'il engendre. Un roman riche en fragrances, entre Reykjavik, la capitale, et un bourg isolé de province, émaillé en filigramme de l'absence du mystérieux commissaire Erlandur dont nous espérons tous le retour, personnages comme lecteur...

Un bon moment de lecture assuré, évasion garantie et facile à lire quand la tête, prise par une autre actualité, a du mal à se concentrer sur quelque chose de plus "littéraire".

Du même auteur, voir aussi :
Hypothermie / Hypothermia (6)
Hiver Arctique / Arctic Chill (5)
L'homme du lac / The draining lake (4) (non chroniqué sur le blog) 
La voix / Voices (3)
La femme en vert / Silence of the Grave (2)
La cité des Jarres / Jar City (1)
Les nuits de Reykjavik / Reykjavik Nights

Titre français : La rivière noire
Titre anglais : Outrage
Les enquêtes du commissaire Erlandur / A Reykjavik Murder Mystery (7)
Auteur : Arnaldur Indridason
Première édition : 2008

dimanche 8 mars 2020

Hypothermie / Hypothermia de Arnaldur Indridason

Maria est retrouvée par son amie Karen, pendue dans sa maison de vacances au bord du lac Thingvellir ; Maria était déprimée depuis la disparition de sa mère avec laquelle elle entretenait une relation fusionnellle et la police n'a aucun élément pouvant justifier une conclusion autre que celle du suicide. Karen émet toutefois des réserves sur cet acte en remettant au commissaire Erlandur l'enregistrement d'une séance de spiritisme à laquelle avait assisté son amie très préoccupée par les questions de la mort et de l'au-delà. Intrigué et sans remettre en cause la théorie du suicide, Erlandur va mener une enquête personnelle "à la Colombo" pour comprendre ce qui peut pousser à un tel geste de désespoir.

Une enquête qui alimente son obsession pour les cas de disparitions (le suicide EST une disparition dit-il à sa fille) dont il ne referme jamais les dossiers et qu'il poursuit inlassablement pendant des années, un besoin alimenté par son propre traumatisme d'enfance, la disparition son petit frère un jour de tempête.
Dans sa vie personnelle, peu sociable, le ténébreux solitaire semble cependant apprivoiser ses grands enfants dont il se rapproche même si sa fille Eva Lind cherche à "reconnecter " à tout prix ses parents qui ne se parlent plus depuis des années.

Un nouveau rendez-vous réussi avec mon dernier chouchou, placé cette fois sous le signe de l'automne islandais.

Du même auteur, voir aussi :
Hiver Arctique / Arctic Chill (5)
L'homme du lac / The draining lake (4) (non chroniqué sur le blog) 
La voix / Voices (3)
La femme en vert / Silence of the Grave (2)
La cité des Jarres / Jar City (1)
Les nuits de Reykjavik / Reykjavik Nights

Titre français : Hypothermie
Titre anglais : Hypothermia
Les enquêtes du Commissaire Erlandur / A Reykjavik Murder Mystery (6)
Auteur : Arnaldur Indridason 
Première édition : 2007

vendredi 14 février 2020

Hiver arctique / Arctic Chill d'Arnaldur Indridason


En plein hiver, Erlandur, Sigurdur Oli et Elinborg enquêtent sur le meurtre d'un enfant, retrouvé baignant dans son sang, poignardé à deux pas de chez lui. Un gentil garçon sans histoire qui vivait depuis peu dans ce quartier avec sa mère divorcée et son frère d'origine thaïe. Il y a peu d'éléments pour étayer les recherches alors il faut creuser, interroger largement sans fil pour se diriger : s'agit-il d'un crime xénophobe ? L'acte d'un pédophile ? Pourquoi la mère a-t-elle peur pour son autre fils et le cache-t-elle ?
Et comment garder l' esprit clair quand Erlandur est préoccupé par une accumulation de stress :
- les réminiscences qu'engendrent la mort du jeune garçon sur la disparition de son propre frère,
- les interrogations de ses enfants Eva Lind et Sindri qui le sondent eux aussi sur ce traumatisme d' enfance,
- les appels mystérieux d'une femme qu'il relie à une autre enquête en cours,
- les visites à l'hôpital à Marion Briem, ancien mentor qui vit ses derniers instants dans la solitude et dont il faut organiser les funérailles.

Un univers plutôt pesant et lugubre dans le froid et les ombres de l'hiver islandais mais dans lequel je me replonge avec délectation maintenant que je me suis lancée sur les traces d'Erlandur. Cette exploration systématique de la série m'offre une petite parenthèse de lecture facile "entre deux" avec ce personnage hanté et torturé, à la fois ténébreux et attachant.
Un rendez-vous et des relations du même type que celles que je peux ou ai pu entretenir avec l'inspecteur Harry de Jo Nesbo, Carl Mork d'Adler Olsen, Erica Falk et Patrick Hedstrom de Camilla Lackberg, Mma Ramotswe d'Alexander McCall Smith ou encore, là ça commence à dater, Kay Scarpetta de Patricia Cornwell : j'aime leurs enquêtes touche à tout, tout en suivant l'évolution de ces personnages récurrents, leur vie ou leur environnement qui mettent souvent à bas bien des clichés.

Un petit bonbon islandais acidulé, à apprécier comme tel.

Du même auteur, voir aussi :
L'homme du lac / The draining lake (4) (non chroniqué sur le blog) 
La voix / Voices (3)
La femme en vert / Silence of the Grave (2)
La cité des Jarres / Jar City (1)
Les nuits de Reykjavik / Reykjavik Nights

Titre français : Hiver Arctique
Série les enquêtes du Commissaire Erlandur Sveinsson / A Reykjavik Murder Mystery (5)
Titre anglais : Arctic Chill
Auteur : Arnaldur Indridason
Première édition : 2005

mardi 28 janvier 2020

Le cœur de l'homme / The Heart of Man de Jon Kalman Stefansson

 Live, as you are able, live!

Dernier volet d'une trilogie.
À la fin de La tristesse des anges / The Sorrow of Angels, nous avions laissé le gamin, Jens et Hjalti perdus dans la tempête...
Miracle et tristesse, les deux premiers ont survécu et se réveillent à Slettueyri, le troisième à disparu. Grâce à son capital jeunesse et aux bons soins des hôtes qui les ont secourus, le garçon se remet rapidement alors que Jens ressort diminué de leur odyssée. À peine le temps de former de nouveaux liens, le printemps s'installe enfin, un bateau passe et les ramène à leur point de départ où la vie reprend son cours : Jens part de son côté et le gamin, enrichi et nourri de sa nouvelle expérience retrouve le monde de l'auberge et ses personnages tellement indépendants qu'ils en gènent la communauté locale bien pensante et étriquée. Le gamin découvre qu'à la suite de la lettre qu'il lui a adressé avant de partir, Andréa a quitté son mari et le campement de pêcheurs où il l'avait laissée, accueillie, comme lui, par Helga et Ragnheidur.

Le gamin est plein d'énergie, les yeux et le cœur ouverts sur le monde. Il court, il apprend dans les livres sous l'égide de Gisli et il apprend de ses rapports et de ceux des autres avec la communauté des hommes. Il y a le souvenir des cheveux roux et des yeux verts de Alfheidur laissée à Slettueyri, la relation ambiguë avec la fille de Fridrik, le marchand puissant et avide de pouvoir, la liberté et l'indépendance de Ragnheidur, le poids des mot et une lettre écrite à Rakel pour le compte d'Oddur, une nuit de tempête et un naufrage, etc.
Un microcosme de société humaine avec ses zones lumineuses, l'amour, l'amitié, la solidarité, le réconfort, le partage, la connaissance, la poésie, la liberté, etc. et ses zones d'ombres, la recherche du pouvoir et de la domination, la lubricité, le viol, l'alcool, etc. Autant d'éléments qui offrent une réflexion intemporelle sur le sens de la vie et autres éléments philosophiques comme le bonheur, tout en dressant le panorama de la société islandaise de la fin du 19ème siècle en pleine transformation, entre tradition et modernité (premier bateau à vapeur, premiers téléphone, etc.)... sans oublier un cadre grandiose et sauvage, soumis aux éléments, offrant le meilleur comme le pire.

Le gamin est un personnage attachant autant pour le lecteur que ceux qui l'entourent, plein de sensibilité, d'interrogations et d'une certaine innocence. C'est avec un vrai grand regret, les larmes aux yeux et le cœur battant que je le quitte à la fin de cette histoire qui m'a transportée et surprise jusqu'à la dernière page, jusqu'à la dernière ligne, vers une fin absolument épique et aigre-douce.
Un texte porté par la grande qualité d'écriture de cet auteur qui évoque magnifiquement la rudesse et la beauté d'un pays et de la société qui le compose.

Tirés du texte :
We find that life is never a continuous thread except occasionally by coincidence, which is as savage as it is beautiful. Some of the incidents pass through us and are gone without leaving anything behind, but there are others that we constantly relive, because what is past dwells in us, colours our days, transforms our dreams. The past is so interwoven with our present that it's not always possible to distinguish between them, words you speak today will find you five years on, 
come to you like a bouquet of flowers, like a consolation, like a bloody knife.

Who am I, are we what we do, or what we dream?

There are very few things that man needs : to love, to be happy, to eat; and then he dies. Yet there are over six thousand languages spoken in the world--why do there need to be so many in order to make such simple desires understood? 
And why do we manage it so rarely?

Icelandic summers are so short and predictable that it seems at times as if they don't exist. (...)
 But nothing in the world is as bright and clear as the month of June, days and nights merge,
 all the shadows vanish and the sky is blue as eternity in the middle of the night.

What is a person (...) apart from a memory?

It hurts when everyone forgets you, really hurts; your shoulders sink, your eyes dull, 
solitude enters your body and starts killing you cells.

Little is as important for a person as laughter, and crying; it's far more important than sex,
 let alone power, let alone money, that spittle of the Devil in our blood, 
those who never laugh gradually turn to stone.

What right does he have to combine words that could change someone's life, what could his responsibility be then? 
Those who fire guns are responsible for the bullets, the pain that they may cause; doesn't the same apply to words?

Life expands when you read (...) there is more to it,(...) , 
it's as if you you acquire something that no-one can take from you, ever (...)
 it makes you happier.

Unfortunately, there's a huge gap between thinking and living. It's possible to know more than everyone else, to understand life, to be able to describe it in moving words, distinguish between cause and effect, yet have no idea how to live an ordinary, everyday life. 
A bit like knowing all the notes but being unable to whistle a simple melody.

What does it mean to betray one self, what is the greatest treachery, the most heinous crime,
so heinous that the king can't pardon you ? To dare not to live, the boy had answered.

Writing is a war and maybe authors experience more defeat than victory.

Translations, (...) it's hardly possible to describe their importance.
They enrich and broaden us, help us to understand the world better, understand ourselves. 
A nation that translates little, focusing only on its own thoughts, is constricted, 
and if it boasts a large population it becomes dangerous to others, as well, 
because most things are alien to it except for its own thoughts and customs.

June nights here in the North must be the most beautiful in the world, the luminance of night sky can be wilder you with happiness, it washes away anxiety, stress, hatred, envy, all of these things that are like a blight inside mankind. All is tranquil, transparent. 
A June night is a bit like the breath of God, and for a moment all existence is soft and still. 
For a moment. 

One probably doesn't know much about life ; one just has to step into it. And know how to welcome it when it comes. 

There are few things to equal receiving a letter. 
There's intimacy in letters, they bridge distances, are precious companions that last a long time, warm you, long after they're read. 

I don't know where the darkness comes from, yet I think that it comes from the same place as the light, and I think it grows dark because we let it happen. I think that it's difficult to attain the light, often very difficult, but I also think that no-one attains it for us. Not God, not Jesus, who maybe should have been a woman because then the world would be different and better, not the governor, not farming, not ships, not books. If we don't set out on our own, life is nothing. We ought to live to conquer death, that's the only thing that we know how to do. If we live as we're able, preferably a bit better, then death will never conquer us. Then we won't die, we'll just become something else. I don't have the words for it, to describe it, I mean. Maybe we simply change into music.

Death steps over our wishes, our prayers, our despair and strength, it does so whenever it pleases. 

Hardly anyone has eyes in order to look squarely in the face of understanding ; few eyes can tolarate it. (...) 
People like Kierkegaard were dangerous because they cause us to question, and even rethink, the world.

In the end we all change into silence.

Du même auteur, voir aussi :
La tristesse des anges / The Sorrow of Angels (tome 2)
Entre ciel et terre / Heaven and Earth (tome 1)
D'ailleurs les poissons n'ont pas de pieds / Fish have no feet

Titre anglais : The Heart of Man
Titre français : Le cœur de l'homme
Auteur : Jon Kalman Stefansson 
Première édition : 2009

dimanche 19 janvier 2020

La voix / Voices d'Arnaldur Indridason

A quelques jours de Noël, Gudlaugur Egilsson (Gulli) est découvert assassiné dans sa chambre au sous sol de l'hotel dans lequel il travaille comme portier depuis plus de 20 ans : il y est retrouvé habillé d'un costume de Père-Noël qu'il endossait depuis plusieurs années pour la fête des employés, un préservatif au bout du sexe, la chambre décorée d'une simple affiche de Shirley Temple - la "petite princesse"/enfant star-  et pour toute possession, 2 disques au fond d'un placard.

Alors que la saison touristique bat son plein dans la capitale islandaise, Erlandur s'installe à l'hôtel pour mener l'enquête assisté comme toujours de Sigurdur Oli et Elinborg auxquels s'ajoute un coup de pouce de Marion Briem, son ancien mentor à la retraite. Ses collègues travaillent l'esprit à la préparation des fêtes et/ou la tête à d'autres cas, notamment celui d'un enfant maltraité suivi de près par Elinborg.

La mort du Père-Noël et l'enquête s'avèrent plutôt pathétiques : ses collègues ne le connaissaient pas, tous les ponts étaient coupés avec sa famille  pas même troublée par son décès... derrière tout ça se cache toutefois une voix d'or, celle d'un enfant prodige oublié, un choeur d'enfants, une enfance volée, du bullying, la prostitution, la drogue, un collectionneur obsessionel, un vol et de l'argent, beaucoup d'argent.

Une nouvelle enquête du commissaire Erlandur qu'on ne lâche pas, qui égratigne au passage une société islandaise dont est dénoncée la petitesse d'esprit, pleine de jalousie et de cruauté pour ceux qui sortent du lot et sont différents. On continue bien sûr à suivre la vie privée des personnages, les démons de l'enfance qui hantent Erlandur, ses rapports avec sa fille Eva Lind et, miracle de Noël (?), sa rencontre inespérée avec Valgerdur chargée d'effectuer des prélèvements dans le cadre de l'enquête.

Organisé sur plusieurs jours un peu comme un compte à rebours ou un calendrier de l'avent enrobé de chants de saison, Indridason nos offre avec La Voix / Voices, un drole de "conte de Noël" !

Du même auteur, voir aussi :
La femme en vert / Silence of the Grave (2)
La cité des Jarres / Jar City (1)
Les nuits de Reykjavik / Reykjavik Nights

Titre anglais : Voices
Titre français : La voie 
Série Enquête du commissaire Erlandur Sveinsson / A Reykjavik Murder Mystery (3)
Auteur : Arnuldur Indridason
Première édition : 2003

vendredi 3 janvier 2020

La tristesse des anges / The Sorrow of Angels de Jon Kalman Stefansson

La tristesse des anges / The Sorrow of Angels est la suite d'Entre Ciel et Terre / Heaven and Hell : nous y retrouvons le "gamin", installé au village depuis trois mois, donnant un coup de main à Helga qui l'accueille ; il sert au bar, fait les courses et la lecture au vieux capitaine aveugle. De nouvelles perspectives et une éducation semblent se profiler pour le jeune garçon fasciné par les livres, troublé par la fille du marchand qui flirte et l'aguiche. Mais avant, il doit accompagner Jens le facteur dans sa nouvelle tournée vers le nord. Alors que le printemps tarde à se manifester, le colosse solitaire et le jeune garçon curieux et bavard vont devoir affronter d'effroyables tempêtes de neige et des vents impitoyables.

Dans une langue poétique magnifiquement évocatrice, Jon Kalman Stefansson nous entraîne dans l'enfer du grand froid islandais qui pousse les êtres à l'extrêmité de leurs forces et de leur âme. Des personnages opposés qui se côtoient, s'apprivoisent et finissent par se dévoiler, poussés par les éléments et l'isolement, pour aller aux questions essentielles : l'amour, la vie, la mort.
À la frontière de la vie et de la mort, soumis aux esprits et/ou aux mirages, l'être humain paraît à la fois bien faible et immense. Ce roman dépouille ses personnages qui apportent la flamme de leur humanité au creux de la glace et du blanc envahissant qui les mettent à l'épreuve jusqu'à l'étouffement. Il nous offre également le tableau brutal d'une nature sauvage ; la rudesse de la vie en Islande à la fin du XIXème siècle.

Du froid et de la souffrance dans ce livre mais aussi de la chaleur et de la solidarité ; peu d'action mais beaucoup de mots qui s'enchaînent avec une certaine magie, porteurs de toute une culture pour composer un texte littéraire d'exception, riche d'humanité.

Quant à la dernière page et son goût d'incertitude, elle ne peut que nous inciter à poursuivre la lecture pour clôre cette trilogie.
À suivre.

Du même auteur :
Entre ciel et terre/ Heaven and Hell
D'ailleurs les poissons n'ont pas de pieds / Fish have no feet

Titre français : La tristesse des anges
Titre anglais : The Sorrow of Angels
Auteur : Jon Kalman Stefansson 
Première édition : 2009

lundi 30 décembre 2019

La femme en vert / Silence of the Grave d'Arnaldur Indridason

Alors que la ville de Reykjavik s'étend, des ossements sont découverts sur un chantier à l'arrêt. Ils datent de l'époque de la seconde guerre mondiale, entourés d'un mystère que l'inspecteur Erlandur et ses deux assistants vont tenter d'élucider. À cette époque, l'endroit était isolé, une colline avec un chalet aujourd'hui disparu et quelques barraquements d'une base battant pavillon anglais puis américain. Les pistes se brouillent autour d'un amoureux épleuré après la disparition de sa fiancée et d'une famille de 3 enfants subissant la violence domestique du père...
Sur le plan personnel, Erlandur est préoccupé par l'état de sa fille Eva Lind à qui il se confie lors de visites quotidiennes à l'hopital alors que la guérison de la jeune toxicomane plongée dans le coma est incertaine.

La réputation d'Arnaldur Indridason n'est pas à faire ; une plongée dans ses polars est la garantie d'un bon moment d'évasion dans une ambiance islandaise. Un scénario bien ficelé tant sur le plan de l'enquête que des personnages récurrents dont on suit l'évolution d'un épisode à l'autre.

La femme en vert/Silence of the grave est une valeur sûre.

Du même auteur, voir aussi :
La cité des Jarres / Jar City (1)
Les nuits de Reykjavik / Reykjavik Nights

Titre français : La femme en vert
Titre anglais : Silence of the Grave
Série Enquête du commissaire Erlendur Sveinsson / A Reykjavik Murder Mystery (2)  
Auteur : Arnuldur Indridason
Première édition : 2002

samedi 28 décembre 2019

La cité des Jarres / Jar City d'Arnaldur Indridason


Un vieil homme assassiné dans un appartement sordide et un message énigmatique laissé par le meurtrier : "je suis LUI"... Nous voici lancés dans une drôle d'enquête aux côtés du commissaire Erlendur et de son équipe qui n'ont comme indices pour démarrer qu'une collection de film pornographiques et la vieille photographie d'une tombe d'enfant. Une piste parsemée de petits cailloux nommés viols, flics ripoux, conservation d'organes ou encore héritage génétique alors que sur le plan personnel, Erlandur apprend la cohabitation avec sa fille toxicomane, enceinte, Eva Lind.

Quitte à se (re)-plonger dans les enquêtes islandaises du commissaire Erlandur Sveinsson, je les reprends dans l'ordre. Ce premier opus publié en 2'000 avait reçu le prix Clé de verre du roman noir scandinave et, presque 20 ans après, il n'a aucunement perdu de son attrait : on se laisse prendre par les méandres de l'histoire qui ne cherche pas tant à résoudre le crime d'une crapule peu sympathique mais plus à rendre justice à ses victimes passées.

Ambiance islandaise et un très bon polar.

Du même auteur, voir aussi :
Les Nuits de Reykjavik / Reykjavik Nights

Titre français : La cité des Jarres 
Titre anglais : Jar City 
Série Enquête du commissaire Erlendur Sveinsson / A Reykjavik Murder Mystery (1)
Auteur : Arnuldur Indridason 
Première édition : 2000

mardi 10 décembre 2019

Les nuits de Reykjavik / Reykjavik Nights d'Arnaldur Indridason

Jeune policier en uniforme affecté aux rondes de nuit, Erlandur est fasciné par les cas de disparitions non élucidées. Ainsi, après la routine nocturne avec ses coéquipiers - accidents de la route, bagarres, ivrognes et sans abris - Erlandur s'interroge et en vient à mener une enquête en solitaire, toute personnelle, sur la noyade, a priori accidentelle, d'un SDF qu'il a ramassé à plusieurs reprises. Une mort un peu négligée et éclipsée depuis un an par la disparition mystérieuse d'une jeune femme survenue la même nuit. Rien ne peut le laisser supposer ... mais ... et si les deux affaires avaient un lien ?

Pour qui s'intéresse un tout petit peu à la littérature islandaise, Arnaldur Indrason est un incontournable du domaine "série noire", l'un des auteurs les plus traduits et les plus connus à l'international, tout comme son personnage-enquêteur d'Erlandur : plus de 30 titres disponibles en français, dont la moitié environ mettant en scène cet enquêteur. J'avais déjà eu l'occasion de lire L'homme du lac, excellent, et j'ai retrouvé avec plaisir Erlandur dans ces nuits de Reykjavik, alors qu'il n'est pas encore affecté à la brigade criminelle, simple policier de patrouille débutant.

Un roman de série noire agréable à lire ; on entre dans le monde des longues nuits si particulières de la capitale islandaise avec des personnages à la dérive, psychologiquement tourmentés ; un bon polar qui ne manque pas de rebondissements, nous menant d'une hypothèse à l'autre en passant par quelques voies sans issues jusqu'au dénouement final.
Un bon moment de détente assuré, sans prise de tête ; une pierre indispensable pour les aficionado d'Erlandur afin de connaître le personnage et sa psychologie à ses débuts.

Titre anglais : Reykjavik Nights 
Titre français : les nuits de Reykjavik
Auteur : Arnuldur Indridason
Première édition : 2012

vendredi 6 décembre 2019

D'ailleurs les poissons n'ont pas de pieds de Jon Kalman Stefansson

À quel moment donnons-nous la version correcte d'une histoire, et quelle est la juste perception du monde ? 

Après dix ans d'un exil choisi, au Danemark, Ari rentre en Islande avec une lettre de sa belle mère et un diplôme et une vieille photo envoyés par son père malade. Nous voilà plongés dans son histoire, ses souvenirs, sa mère morte alors qu'il était tout jeune, son père avec lequel il n' arrive pas à communiquer, une famille -sa femme et ses trois enfants- qu'il a quitté sur un coup de tête, dépassé par un mouvement de colère et d'humeur un matin au petit déjeuner.

Le roman "saute" d'une époque à une autre, comme des pensées, sans chercher à les relier (les périodes du retour, de l'adolescence et celle plus lointaine des grands parents Margret et Oddur), un récit "vécu" par Ari d'une part et "raconté" d'autre part par un narrateur très proche mais dont on n'arrive pas à établir le lien exact avec le personnage central.

Une histoire presque statique et sans véritablement d'action (Réflexion autobiographique ? Suite à venir dans un autre livre ?), nourrie de réflexions sur la vie, la mort, la société actuelle et plus ancienne, les rapports humains, la sexualité.
Une lecture parfois difficile, parfois déroutante ou frustrante parce qu'elle laisse un goût d'inachevé et l'envie d'en savoir plus : on reste sur sa faim avec l'impression de suivre un chemin dans le brouillard parsemé de petits cailloux mais en se demandant où tout cela va bien pouvoir nous mener sans jamais avoir de réponse.
L'écriture est belle et riche, pleine de digressions et magnifiquement évocatrice des réalités de l'Islande aussi bien historiques que sociales ou géographiques, différentes de la superficialité des images de cartes postales.

Un roman peu conventionnel et intrigant, efficace pour stimuler les méninges en couvrant un large spectre de sujets de réflexion liés à la condition humaine.
"Challenging"!

Extraits du texte :
La mort est la fin de tout, elle est celle qui nous impose le silence, nous arrache le crayon au milieu d'une phrase, éteint l'ordinateur, masque le soleil, la mort est une impasse absolue, nous ne saurions porter aucun commencement à son crédit ; cela, nous devons nous l'interdire. Elle est l'argument ultime de Dieu, née lorsque, de désespoir sans doute, ce dernier à combiné cruauté et absence, confronté à l'échec manifeste de sa Création. Pourtant, chaque mort porte en son sein une vie nouvelle-

Les souvenirs sont de gros blocs de pierre que je traîne derrière moi. Est-il donc pesant de se souvenir ? (...) Non, ça ne vaut que pour les choses que tu regrettes ou que tu aimerais oublier-ce sont les regrets qui pèsent le plus lourd. 

La poésie est importante, ce que n'est pas son auteur. 

Ari regarde les cartes postales (...) ces cartes ne sont aucunement l'Islande réelle, mais la vision fantasmé que nous en avons, elles font abstraction du vent, des déchaînements du climat, de ses caprices, ne montrent pas l'humidité, ne montrent pas les chevaux ruisselants de pluie, ni les bourrasques, les averses de neige, les jours gris (...) 

Les choses qu'on tait entrent toujours plus facilement dans nos cœurs et il faut plus d'efforts pour les en extirper alors qu'il est plus facile de protester et de s'élèver contre des choses dites ou écrites afin de leur imposer le silence. 
Nous pouvons faire taire les mots, mais pas nos doutes. 

Nous n'agissons que peu, sans doute parce que nous sommes trop heureux : les gens qui ne manquent de rien n'ont aucune raison de partir en guerre pour changer le monde. Ceux qui s'emploient à diriger nos existences le savent (...) leur objectif est simplement de faire perdurer cette situation. Ou bien, si tu préfères, d'entretenir le principe d'absurdité.

Quelle est notre nature profonde, quel est le point de vue adéquat, cette nature profonde est-elle une illusion, peut-être ne sommes-nous rien de plus qu'un récipient rempli à ras bord de pensées dominantes, de points de vue consensuels, peut-être n'entrevoyons-nous presque jamais ce qu'est une pensée libre au fil de notre vie, sauf à travers quelques fulgurances bien vite étouffées, aussitôt éteintes par les idées croupies et rances que distillent les informations, la publicité, les films, les chansons à succès (...)

Comment lutter contre ceux qui sont morts dans leur jeunesse, ceux qui reposent au creux des souvenirs, s'embellissent et se bonifient chaque année tandis que nous, les autres, vieillissons, grossissons, notre poitrine s'affaisse, notre démarche devient plus raide, notre regard perd son éclat, notre pensée sa fulgurance, nous commettons des erreurs, tenons des propos idiots ou maladroits, des mots qui blessent ou abîment ; les morts, eux, ne commettent aucun impair, ils ne sont jamais insupportables le matin, ne pètent pas à la table du petit-déjeuner, n'oublient jamais leur slip sur le bord de la baignoire, ne sont jamais de mauvaise humeur, jamais injustes, égoïstes, colériques, les morts se contentent de briller, figés dans le souvenir. 

Les poèmes ont sans doute le pouvoir de sauver le monde, mais ceux qui les lisent sont si peu nombreux, et leur nombre va diminuant : ils sont une ethnie en voie d'extinction. On devrait d'ailleurs leur accorder le statut d'espèce protégée et il faudrait que l'UNESCO pense à les inscrire au patrimoine de l'humanité.

Du même auteur :
Entre ciel et terre

Titre français : D'ailleurs, les poissons n'ont pas de pieds
Titre anglais : Fish have no feet
Auteur : Jon Kalman Stefansson
Première édition : 2013

lundi 25 novembre 2019

Miss Islande de Audur Ava Olafsdottir

Je sais qu'en Islande, il est un mot pour chaque pensée qui vient au monde.

Islande, 1963.
Hekla porte le nom d'un volcan, elle est jeune et belle et sait exactement ce qu'elle veut : consacrer sa vie à l'écriture, faire partie du cercle prestigieux des écrivains et être publiée. Elle a donc quitté la ferme familiale pour Reykjavik avec sa valise, une machine à écrire et quatre manuscrits. À la capitale, elle est d'abord hébergée par son ami, Jon John, jeune homosexuel qui rêve stylisme mais qui doit cacher sa différence dans une société pas du tout prête à l'accepter ; elle retrouve aussi sa meilleure amie, Isey, qui partage sa passion des mots mais qui a perdu sa liberté de les poser sur le papier, trop occupée par les taches ménagères, son mari, son bébé et un autre à venir.

Une société islandaise minuscule et rigide, pleine de poètes et de poésie, dans laquelle chacun doit composer avec une réalité qui risque de mettre à mal ses rêves sans portant les annihiler : Hekla trouve un travail de serveuse, Jon John est employé, à  son corps défendant, sur les bateaux de pêches alors qu'Ivey est coincée dans son cocon familial.
Quels sacrifices et quels artifices faudra-t-il pour mener à bien ou renoncer aux ambitions des uns et des autres ?

Encore un livre de la littérature islandaise joliment écrit qui vient d'ailleurs de décrocher le prix Médicis du meilleur livre étranger 2019, bien mérité. Il nous croque des portraits de personnages portés par leurs rêves et la pureté de la jeunesse et à travers eux, on appréhende toute une société et une époque. Une histoire finement rendue qui réussit à combiner un réalisme grinçant à une certaine fraîcheur, des personnages qui composent pour s'approprier les codes des comportements et des attentes convenues afin de les réinventer, seule façon d'arriver à ses fins et de s'émanciper dans une société qui refuse l'homosexualité ou l'idée qu'une femme puisse écrire.

Troisième livre de la littérature islandaise... sûrement trop peu pour tirer des conclusions définitives et généraliser mais je n'en suis pas moins bluffée par la qualité d'écriture et des pages tournées jusqu'à présent. Une découverte inattendue qui ne peut que m'inciter à poursuivre : que du plaisir !

Extraits du texte :
(...) il tend le bras, je le laisse faire et je cesse de m'accrocher aux mots, demain matin ils auront disparu, j'aurai perdu mes phrases. Chaque nuit, j'en perds quatre. 

- Pour toi, l'écriture est plus importante que moi, une seule phrase a plus de poids que mon corps (...) 
Je n'arrive pas à me retenir d'aller jusqu'à la table pour noter dans mon carnet : une seule phrase a plus de poids que mon corps.

Titre : Miss Islande
Auteur: Audur Ava Olafsdottir
Première édition : 2019
Prix Médicis Étranger 2019

samedi 16 novembre 2019

Entre ciel et terre / Heaven and Hell de Jon Kalman Stefansson


Certains mots sont probablement aptes à changer le monde, ils ont le pouvoir de nous consoler et de sécher nos larmes. Certains mots sont des balles de fusil, d'autres des notes de violon. Certains sont capables de faire fondre la glace qui nous enserre le cœur et il est même possible de les dépêcher comme des cohortes de sauveteurs quand les jours sont contraires. 

Dans un fjord d'Islande, le gamin et son meilleur ami Bardur partagent l'amour des livres, un lit et le métier de pêcheurs dans une barque d'une dizaine d'hommes. Mais voilà, ce matin-là, la tête pleine d'un poème de Milton, Bardur oublie sa vareuse et meurt de froid. De retour à terre, bouleversé, le gamin récupère le précieux livre pour le rapporter à son propriétaire, un vieux capitaine aveugle. Un périple dangereux, un dernier geste quand la vie semble n'avoir plus aucune saveur...

Un livre et une histoire peu banals, portés par une langue riche, puissamment évocatrice, pleine de poésie. Un récit de quelques jours qui semblent pourtant toucher l'éternité et les questions essentielles de la vie et de la mort. Des personnages rudes et austères qui semblent calqués sur les paysages de cette Islande tellement brutale pour les hommes.
L'auteur nous fait percevoir tout un monde, la dureté de la vie des pêcheurs à la fin du XIXeme, l'isolement au fond des fjord et des villages, le froid, le manque de perspectives. Les quelques personnages sont eux aussi tout un monde, des portraits habilement croqués pour révéler des personnalité et des comportement couvrant un large spectre, de la petitesse d'esprit méprisante à l'indifférence absolue au qu'en dira-t-on.

À la découverte de la littérature islandaise, un deuxième essai réussi, je suis sous le charme, séduite par la beauté de l'écriture, l'originalité du texte et de la réflexion qu'il soulève, sans oublier l'évocation du pays.

Extraits du texte :
Nous pouvons peut-être nous passer de mots pour survivre, mais nous en avons besoin pour vivre.

Les sanglots naissent quand les mots ne sont plus que des pierres inutiles. (...) Les sanglots apaisent et soulagent, mais ils ne suffisent pas. On ne peut les enfiler les uns derrière les autres et les laisser s'enfoncer comme une corde scintillante dans les profondeurs obscures afin d'en remonter ceux qui sont morts et qui auraient dû vivre.

Du reste, n'y avait-il, en Islande, rien à voir que des montagnes, des chutes d'eau, des étendues de terre accidentée et cette lumière capable de te transpercer et de te changer en poète.

Je ne sais tout bonnement pas qui je suis. Je ne sais pas pourquoi j'existe. Et je ne suis pas sur d'avoir assez de temps pour le découvrir.

Les mots ont parfois le pouvoir des trolls et ils sont capables d'abattre les dieux, ils peuvent sauver des vies et les anéantir. Les mots sont des flèches, des balles de fusil, des oiseaux légendaires lancés à la poursuite des héros, les mots sont des poissons immémoriaux qui découvrent un secret terrifiant au fond de l'abîme, ils sont un filet assez ample pour attraper le monde et embrasser les cieux, mais parfois, ils ne sont rien, des guenilles usées, transpercées par le froid, des forteresses caduques que la mort et le malheur piétinent sans effort. 

Il ne veut vraiment pas mourir. Le désir de vivre habite les os, il coule, porté par le sang, vie, qu'es-tu donc ? Interroge-t-il en silence, à des lieues de toute réponse, ce qui n'a rien d'étrange, nous n'en détenons aucune, qui avons pourtant vécu et sommes aujourd'hui défunts, qui avons traversé la frontière que nul ne voit et qui est cependant la seule qui compte. Vie, qu'es-tu donc ? Peut-être la réponse se love-t-elle au creux de la question, de l'étonnement qu'elle recèle.

Titre français : Entre ciel et terre
Titre anglais : Heaven and Hell
Auteur : Jon Kalman Stefansson
Première édition : 2007

jeudi 14 novembre 2019

La lettre à Helga de Bergsveinn Birgisson

Ce livre est une lettre à cœur ouvert adressée à Helga, la seule femme que Bjarni Gisladon de Korkustadir a vraiment aimé et pour laquelle, l'homme, à 90 ans passés, retrace sur le papier avant de mourrir toute une vie en relation avec cette femme ; c'est une lettre d'amour, la réponse tardive à une autre lettre.

Un roman épistolaire qu'on lit presque d'une traite, plein de poésie et de la richesse de cette vie d'homme qui ne trouve son sens que dans la nature et sa communauté, une ôde magnifique à l'Islande rurale, une réflexion intelligente sur l'homme et sa nature.
C'est beau, c'est riche, c'est poétique, c'est émouvant et déchirant.

À la découverte de la littérature islandaise : une magnifique introduction. ❤️

Extraits du texte :
Littérature et culture générale semblaient n'être pour elle qu'un luxe superflu qu'on devait avoir honte de s'offrir puisque le temps qu'on y passait était volé au travail. 

Croire au progrès et se l'approprier est une chose, mais c'en est une autre que de mépriser le passé. 

Les foyers d'aujourd'hui sont sacrément pauvres du point de vue de notre culture. Les objets qu'on y trouve viennent des quatre coins du monde, le plus souvent sans la moindre indication de leur lieu d'origine. Or qu'elle est la différence entre un objet fabriqué maison et un autre qui sort de l'usine ? Le premier a une âme, l'autre non. 

Y-a-t-il rien de plus terrible que d'attendre que la vie s'écoule ? 

Le pire dans la plus grande affliction, c'est qu'elle est invisible à tous sauf à celui qu'elle habite. 

Titre : la lettre à Helga
Auteur : Bergsveinn Birgisson
Première édition : 2010