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lundi 20 décembre 2021

La maison allemande / The German House de Annette Hess

Début années 1960 - Francfort.
Eva vit au dessus du restaurant familial "La Maison Allemande", avec ses parents Ludwig et Édith, sa sœur Annegret, boulimique, infirmière dans une maternité, son petit frère Stefan et leur chien. Un peu avant Noël, Eva leur présente Jürgen dont elle espère la demande en mariage, un ancien séminariste aisé qui dirige l'entreprise de vente par catalogue développée par un père désormais atteint de sénilité, ancien prisonnier politique détenu et torturé par les nazis pour ses engagements communistes, et dont la mère est décédée sous les bombardements à la fin de la guerre alors qu'il avait été envoyé à la campagne.
Le jour des présentations, Eva, qui est interprète de polonais, est sollicitée en urgence pour traduire un témoignage dans le cadre de la préparation d'un procès qui s'ouvrira bientôt sur des crimes commis en Pologne par d'anciens SS, un sujet dont la jeune femme n'a jamais entendu parlé. Mais quand on lui propose d'assurer l'interprétariat pendant toute la durée du procès, aussi bien sa famille que Jürgen tentent de l'en dissuader. Troublée, cette mise sous pression l'incite plutôt à accepter et la voilà placée au cœur d'un grand procès historique. Elle découvre au travers des témoignages qu'elle traduit les atrocités perpétrées à Auschwitz, vite écœurée de l'attitude des accusés qui nient toute responsabilité et se présentent comme des gens honnêtes et respectables. Un procès qui fait controverse et divise plus de quinze ans après la fin de la guerre dans une Allemagne qui veut oublier et aller de l'avant, écartelée entre déni et devoir de mémoire alors que chacun doit se battre individuellement avec ses propres fantômes.
 
Un roman qui dresse un panorama intéressant et peu traité de la société allemande post-seconde guerre mondiale, ébranlée par les vagues d'une histoire que chacun tente pourtant d'oublier et d'occulter. Beaucoup de choses sont abordées : la culpabilité, la justice, la façon dont s'imbriquent la petite et la grande histoire, la place de l'individu par rapport aux événements, la mémoire, la transmission, le poids du silence et des secrets qui cherchent toujours un exutoire pour émerger. Percent également des questions de société, notamment sur le rapport des hommes et des femmes, entre un Jürgen traditionaliste et une Eva plus progressiste et ouverte. Et puis c'est une histoire de famille avec des personnages complexes, une sœur plutôt perturbée, des parents sympathiques mais sur lesquels Eva va finir par se poser des questions : quelle rôle ont-ils joué pendant la guerre et pourquoi n'ont-ils rien fait ou dit ? Autant de questions qu'il est bien difficile de juger hors contexte.  
 
Un bon moment de lecture centré sur le personnage d'Eva, combinant habilement histoire personnelle, événements historiques et questions de société.
 
Titre français : La maison allemande
Titre anglais : The German House
Auteur : Annette Hess
Première édition : 2018

dimanche 7 mars 2021

Le stradivarius de Goebbels de Yoann Iacono

 
En 1943, au cours d'une cérémonie organisée à Berlin pour célébrer l'alliance entre l'Allemagne nazie et l'empire du Japon, Joseph Goebbles offre un Stradivarius à une toute jeune virtuose japonaise venue se former en Europe, Nejiko Suwa. Un objet au cœur de ce roman oscillant entre, d'une part, le rapport qu'entretien la japonaise avec son violon et les recherches menées par le narrateur pour en retrouver la trace d'autre part. 
Contre toutes apparences, l'instrument est initialement un cadeau empoisonné pour Nejiko Suwa : elle se l'approprie comme un privilège sans se poser trop de questions sur son origine et se dédie entièrement à la pratique de son art mais elle a du mal à trouver l'âme de l'instrument qui lui résiste ... et si elle ne fait par ailleurs pas de politique et choisit de vivre à Paris, elle n'en est pas moins amenée à se produire un peu partout en Europe au sein du philharmonique de Berlin pour être, symbole de fait, à la fois victime et actrice passive de l'histoire et du monde qui l'utilise. 
Quant au narrateur, Félix Sitterlin, ce violon est avant tout un bien spolié à une famille juive française qu'il faut récupérer, le fil rouge qu'il tire en se faufilant dans l'espace-entre le Japon, l'Europe et les États-Unis- et le temps-avant, pendant et après la seconde guerre mondiale.
 
Le texte et la lecture sont fluides, le ton juste, avec une alternance de points de vues, celle du narrateur qui raconte et des extraits de journaux attribués à Nejiko permettant de lui donner voix. Le récit est d'autant plus intéressant qu'il est basé sur une histoire vraie mais du coup, je regrette l'absence d'une postface de l'auteur qui permettrait de faire la part des choses entre faits et part romancée parfois bien difficiles à déméler alors que la bibliographie fournie montre une documentation solide du sujet. Ce texte n'en soulève pas moins pas mal de réflexions sur la place de l'art et la conscience des artistes par rapport au monde politique et le régime en place, la question de la "collaboration", de la "manipulation" ou de l'intégrité : peut-on continuer à pratiquer son art sans pour autant cautionner ceux qui vous utilisent à des fins de propagande ?  

Un violon, une musicienne japonais et une époque...une relation Allemagne-Japon rarement abordée... une "petite histoire" au cœur de l'Histoire avec sa part sombre et lumineuse, ses alliances, ses symboles, ses compromissions et ses arrangements. 

Extraits du texte : 
Herbert Gerigk (...) est le directeur du Sonderstab Musik, un commando de l'Einsatzstab Reichsleiter Rosenbergen qui confisque tous les biens de valeur des juifs et les rapatrie en Allemagne. En deux ans, dans la France occupée, il a pillé trente-quatre mille cinq cents maisons et appartements juifs, confisqué des milliers de meubles, de tableaux, un seul stradivarius. 

Gerigk savoure sa victoire : il a convaincu Goebbles que la musique est l'art germanique par excellence et qu'elle doit être au cœur de la propagande du régime Nazi, une arme d'asservissement. Quoi de plus servile qu'un orchestre, avec son chef, ses exécutants, ses obéissants, sa cadence, sa mesure ? C'est Gerigk qui a inspiré la mesure du bureau central de sécurité du Reich autorisant la création d'orchestres- Lagerkapelle-dans les camps d'extermination pour apaiser les prisonniers avant leur mise à mort.
 
Cet instrument est davantage qu'un simple encouragement pour votre immense talent. Il symbolise l'unité entre nos deux pays, nos deux peuples. Le perdre ou se le faire voler serait une offense au peuple allemand. Une faute impardonnable qui salirait l'honneur de la nation japonaise toute entière.
 
Depuis l'étranger, les marques de désapprobation dont faut l'objet Furtwangler sont de plus en plus virulentes (...) Même s'il garde savamment ses distances, notamment par ses choix de programmation musicale, le simple fait de rester chef d'orchestre du Philarmonique de Berlin est, pour les éditorialistes, une décision morale. Furtwangler s'est certes toujours opposé à l'expulsion des musiciens juifs de l'orchestre, mais il n'a jamais obtenu gain de cause non plus.
 
Toute sa vie, on se sera servie d'elle comme d'un symbole. Non pas de sa musique ni même véritablement de son violon, mais d'elle, de ce qu'elle incarne : naguère, la musicienne japonaise installée en Europe qui scelle l'alliance des deux empires, et, désormais, la violoniste nippone formée en Europe, modèle à encourager dans ce nouveau Japon modernisé que le général MacArthur est venu bâtir.

Cette parodie de justice est si évidente que lorsque les intérêts américains sont concernés, personne n'est inquiété : Oga en veut pour preuve le sort du général Shiro Ishii, responsable des expérimentations bactériologiques de l'unité 731, qui a négocié de ne pas être inquiété en échange de la transmission aux services secrets américains de tous les résultats de ses macabres expériences.
 
La paix demeure toujours fragile quand elle ne repose pas sur un vigilant travail de mémoire (...) qui se souvient que c'est Hitler qui a instauré le symbole du relais de la flamme olympique aux jeux de Berlin en 1936 ? 

L'oubli de ses propres fautes est la plus sûre des absolutions (Adenauer)

Titre : le stradivarius de Goebbels
Auteur : Yoann Iacono
Première édition : 2021

jeudi 10 octobre 2019

Le lilas ne refleurit qu'après un hiver rigoureux / Lilac girls de Martha Hall Kelly


Caroline Ferriday est américaine, elle travaille au consulat français de New York, vient d'un milieu privilégié et investit une partie de son temps à défendre et promouvoir des œuvres caritatives auxquelles elle croit.
Kasia Kuzmerick est une toute jeune polonaise dont la vie bascule après l'invasion allemande et son arrestation pour collaboration avec la résistance.
Herta Oberheuser est allemande et médecin mais elle a du mal à se faire une place dans un monde d'hommes. Tenant enfin une chance d'exercer vraiment son métier, elle va accepter l'offre qui lui faite par la SS de travailler dans un camp, un pacte avec le diable.

Trois vies de femmes emportées par la seconde guerre mondiale et dont le fil du destin qui les relie s'appelle Ravensbrück... et ses "lapins".
Les lapins, ce sont des jeunes femmes qui servent de cobayes et font l'objet d'expérimentations médicales épouvantables mais qui réussissent à survivre en sautillant dans le camp pour échapper à la mort et pouvoir un jour témoigner.

Un roman à trois voix. Trois points de vues - deux proches, un lointain-, offrant chacun un éclairage différent sur un épisode particulier d'une époque et d'un lieu, Ravensbrück.

C'est un premier roman très réussi, très bien documenté, inspiré pour partie de faits réels : le volet américain incarné par Caroline est par exemple inspiré d'un personnage qui a réellement existé.

J'ai déjà beaucoup lu sur cette époque et ces sujets mais ce roman offre une perspective différente et nouvelle de la question, notamment la perception à distance, la façon dont le secret des camps a pu filtrer, comment il est ressenti et traité...On est emporté par cette histoire et ces femmes, leur psychologie aux ressorts très variés, la générosité, la culpabilité (ou non), l'ambition, la résilience portée par l'amour et la solidarité.

Un roman à la fois bien écrit et bien construit, un auteur de talent, à suivre.

Titre français : Le lilas ne refleurit qu'après un hiver rigoureux
Titre anglais original : Lilac Girls
Auteur : Martha Hall Kelly
Première édition : 2016

jeudi 22 août 2019

Pitié pour le mal de Bernard Tirtiaux


J'estime qu'il faut transmettre à nos enfants la vigilance plutôt que la haine. 
La haine est sectaire, elle méprise, elle exclut. 
La vigilence est ouverte, elle est l'affaire de tous, vainqueurs comme vaincus. 
Elle a pour enjeu que pareilles dérives ne se reproduisent plus. 
 
Fin août 1944, c'est la débacle allemande.
Une colonne de soldats s'arrête dans une ferme de Wallonie où elle réquisitionne tous les chevaux pour rentrer au pays. Mais pour Mutien, 13 ans, l'un des fils de la famille, il n'est pas question de laisser disparaître Gaillard de Graux, le cheval primé qui faisait la fierté de leur père exécuté quelques semaines plus tôt par les nazis. Son petit frère Abel (8 ans) accroché à ses basques, il se lance à la poursuite de la troupe allemande afin de récupérer et ramener le brabançon à la maison.
Pendant six semaines, avec obstination et inconscience, les enfants vont traverser un pays ravagé par la guerre et suivre le convoi allemand, plus ou moins protégés par un vieil officier de la Wehrmacht qui les prend sous son aile alors que la route ne manque pas de dangers.

Le récit est raconté par un Abel adulte, devenu prêtre ; il se remémore cette période de partage fraternel intense alors que son frère Mutien a disparu depuis déjà plusieurs années ; à partir de documents qu'il découvre chez celui-ci, il en vient à comprendre les raisons de l'instabilité chronique de ce grand frère protecteur à partir d'éléments qu'il n'avait pas saisi à l'époque de leur aventure, protégé par son jeune âge.

J'avais déjà eu l'occasion de lire le passeur de lumière, les sept couleurs du vent et prélude de cristal, tous lumineusement écrits par Bernard Tirtiaux. Je me suis laissée une nouvelle fois emportée par sa plume dans ce récit plein d'humanité : une histoire iniatique dure, construite dans un contexte de fin de guerre mais dont l'essence est profondement pacifique, apportant un éclairage sur les notions de haine, du bien et du mal, de rédemption et de pardon.

On lit presque d'une traite, c'est superbement écrit et l'histoire de ces deux garçons est tout simplement magnifique, pleine de finesse, de justesse et de sensibilité.
♥♥♥ Un gros gros coup de coeur !

Tiré du livre :
Quand on interroge aujourd'hui les gens qui ont vécu la guerre de l'intérieur, ils s'accordent à dire que ces cinq années de violences et de privations les ont davantage nourris en souvenirs que tout le restant de leur vie. Ces témoignages plaident en faveur de la subjectivité du temps et me font dire que le quotidien est un papier huilé sur lequel l'encre de la mémoire n'adhère pas. 

- Pardon pour mon peuple, formula Gunther (...)
- Mais ce n'est pas une réponse ! explosa Mutien
- Qui a dit que c'était une réponse ? C'est une prière (...) Pitié pour le mal. 

Il n'y a pas de réponse dans le pardon mais quel recours subsiste-t-il quand le mal est à ce point irréversible et monstrueux ?

Le temps ne passe que pour ceux qui comptent.

Titre : Pitié pour le mal
Auteur : Bernard Tirtiaux
Première édition : 2006

mercredi 24 juillet 2019

Les déracines de Catherine Bardon

C'est à Vienne (Autriche) en 1931 que débute l'histoire d'amour entre Wilhelm, journaliste critique d'art et Almah la belle dentiste à la personnalité bien trempée. Un couple d'intellectuels qui assiste impuissant à la montée de l'antisémitisme mais qui ne se résout à l'exil qu'en 1939. Entre espoirs et désillusions, ils finiront en République Dominicaine dirigée par le dictateur Trujillo qui a passé des accords avec les autorités américaines afin d'offrir l'asile à 100'000 réfugiés juifs, rejetés partout ailleurs. Les jeunes citadins intègrent la colonie de Sosùa à ses débuts, un choix par défaut comme presque tous ceux qui y échouent mais une communauté endurante avec laquelle tout est à construire, sorte de kibboutz expérimental avant l'heure.

Un roman basé sur une réalité historique, celle de cette communauté de Sosùa, refuge pour plusieurs milliers de juifs allemands et autrichiens qui y bénéficièrent de visas, de terres et de ressources entre 1940 et 1945. Part belle du récit, cette aventure dominicaine exceptionnelle et méconnue est précédée d'une entrée en matière abordant très bien les transformations au quotidien dans l'Autriche des années 1930, les astreintes et frustrations au jour le jour, les dilemnes posés par la montée de l'antisémistisme, la difficulté du choix de l'exil et celle de sa mise en oeuvre face à l'indifférence des pays du monde entier se refermant sur eux-mêmes.

Le texte est dynamique, porté par une double narration faisant alterner la voix de Wilhem avec des résumés off de ce qui se passe entre deux chapitres. Les personnages traversent les joies et les épreuves en nous offrant toute la palette des émotions jusqu'aux affres de l'exil qui les obligent à se réinventer totalement, de la ville à la jungle, de l'effervescence d'une capitale culturelle à la discipline d'une communauté qui s'invente sur un bout d'île perdue.

Un premier roman très réussi d'une auteure française spécialiste de la République Dominicaine.
On n'a décidemment jamais fini d'en apprendre sur cette période !

Titre : Les déracinés
Auteur : Catherine Bardon
Première édition : 2019

vendredi 23 mars 2018

Le tabac Tresniek / The Tobacconist de Robert Seethaler


Vienne, Autriche, 1937-1938.
À peine dégrossi, le jeune Franz Huchel  quitte sa mère, son lac et ses montagnes de Haute-Autriche pour entrer en apprentissage à Vienne, chez Otto Tresniek, buraliste, unijambiste, ancien combattant. Sous le regard bienveillant mais exigeant d'Otto, perché sur un tabouret, Franz découvre son nouveau métier : le tabac, la presse qu'il lui faut lire - et lui permet de se mettre rapidement à la page d'une l'actualité de plus en plus tendue - et les clients de toutes origines parmi lesquels, le prestigieux professeur Freud. C'est d'ailleurs vers lui qu'il va se tourner pour parler de ses affaires de coeur après sa rencontre d'Anezka, jeune bohémienne artiste de cabaret. Une amitié complice et respectueuse se développe alors avec le psychanaliste vieillissant et malade. Mais après l'Anschluss, la vie telle que Franz l'a découverte à son arrivée à Vienne est irrémédiablement bouleversée, impactant tout son entourage, mais pas sa droiture ...

Un roman initiatique avec une galerie de personnages issus pour la plupart des milieux populaires, forts et attachants, des scènes et des dialogues parfois très drôles et un récit rempli d'une certaine douceur malgré la noirceur sous-jacente de plus en plus présente. On se laisse prendre et conduire par cette histoire en pied de nez qui rappelle par certains côtés la montée dramatique d'Inconnu à cette adresse de Katherine Kressman Taylor.
La naïveté initiale de Franz et sa simplicité n'en font pas un imbécile, au contraire, vif et curieux, c'est un "pur" ouvert à la vie et aux autres, sensible à l'injustice, qui ne cède ni à la peur ni aux intimidations. J'ai aimé sa relation respectueuse avec Otto, sa complicité et sa roublardise pour attirer l'attention de Freud ainsi que l'amitié improbable qu'il développe avec lui, ses échanges épistolaires avec sa mère, d'abord très superficiels, ceux d'un bon petit garçon, puis beaucoup plus profonds lorsqu'il prend de la maturité, ses tatonnements amoureux et ses interrogations sur Anezka et surtout, sa profonde intégrité à contre-courant de l'air du temps.

Un coup de coeur si bien que j'attaque maintenant Une vie entière / A whole life du même auteur.

Titre anglais : The Tobacconist
Titre français : Le tabac Tresniek
Auteur : Robert Seethaler
Première édition : 2012

Extraits du livre :
- It's not usually the truth that people remember; it's just whatever's yelled loudly enough or printed big enough. 
- We don't come into this world to find answers, but to ask questions. We grope around, as it were, in perpetual darkness, and it's only if we're lucky that we sometimes see a little flicker of light. And only with a great deal of courage or persistence or stupidity - or, best of all, all three at once - can we make our mark here and there, indicate the way ! 
- How many farewells can a person bear, he thought. Perhaps more than we think. Perhaps not even one. Nothing but farewells wherever we stay, wherever we go : we ought to be told this.
- You know it's a funny thing : the longer the days get, the shorter life feels. It's a contradiction, but that's the way it is. So I ask you : what do people do to make their lives longer and their days shorter ? They talk. They talk, chatter, gossip, tell stories, and they do it practically non-stop. And even if you've finally found a bit of piece and quiet - in church, say, or better still, the graveyard - what do you know : another person starts up in Heaven, or under the earth : always somebody mouthing off (...) but nobody knows anything. Nobody knows what they're talking about. Nobody's in the picture. Nobody has a clue.

dimanche 18 mars 2018

Kinderzimmer de Valentine Goby


Ancienne déportée, Suzanne témoigne régulièrement dans les lycées avec un discours plus ou moins rodé jusqu'au jour où une élève la coupe pour lui poser une question sur la façon et le moment où elle a "compris" une situation qui n'avait pas d'existence préalable et pour laquelle elle n'avait pas encore de  mots. Pour esssayer de fournir une réponse le plus juste possible, Suzanne / Mila de son nom de résistante, déroule son histoire telle qu'elle l'a vécue, comment la réalité de Ravensbrück s'est emparée de son existence en 1944 alors que déportée "politique", elle cachait en elle un secret, une grossesse qu'il fallait taire, comme un symbole personnel supplémentaire de résistance, de survie et d'espoir. Une réalité qui commence après un voyage sans frontière "vers l'Allemagne" quand elle quitte un wagon pour un baraquement de mise en quarantaine, avec la découverte d'une nouvelle langue, celle des camps brassant et unifiant sous la terreur des femmes venues de toute l'Europe.  

Un récit poignant et glaçant qui plonge le lecteur dans la réalité quotidienne des camps, "de l'intérieur" : la perte des repères, de l'identité et de la dignité à travers l'uniformisation, la coupe des cheveux, le rituel cruel de l'appel et du comptage, la faim et le froid qui rendent fou, la saleté et la vermine, la déchéance, les maladies, les sélections et les disparitions, les coups de feu et les fours, etc. avec malgré tout, le besoin de vivre et des actes de solidarité qui permettent de résister et de tenir. Dans ce monde effroyable aux perspectives de plus en plus réduites, Mila réussi à mener sa grossesse à terme et met au monde un fils qui lui ouvre les portes de la Kinderzimmer, la nursery du camp où malheureusement, ne s'arrêtent pas les limites de l'enfer ...

Au travers d'un roman et du récit de son personnage, Valentine Goby nous fait vivre l'inconcevable, la déshumanisation poussée à l'extrême, la transmutation de femmes en "stücks" (pièces/morceaux) interchangeables et sans valeur, dans un endroit où l'innommable et l'impensable peuvent librement prendre forme. Une histoire à valeur de témoignage, au service du devoir de mémoire. Un voyage au bout de l'enfer, puissant et violent, choquant et dérangeant : coeurs sensibles s'abstenir. 
 
Titre : Kinderzimmer
Auteur : Valentine Goby
Première édition : 2013

lundi 12 mars 2018

Couleurs de l'incendie de Pierre Lemaitre


Obsèques nationales pour Marcel Péricourt mais au moment où le cortège doit se mettre en marche, Paul, le petit-fils du défunt, se jette d'une fenêtre, bousculant par son geste le destin familial. Sa mère, Madeleine, va se désintéresser de tout pour se consacrer entièrement à lui en laissant les mains libres aux hommes et femmes de son entourage, en qui elle place toute sa confiance pour gérer son héritage, l'empire financier de son père.
Manipulée par la cupidité, l'amertune et les ambitions des autres elle perdra presque tout ou presque, fortune et position sociale avant de rebondir avec un machiavélisme et une soif de vengeance redoutables pour faire tomber, les uns après les autres ceux qui l'ont impunément dépouillée. 

Une histoire traversant la décennie 1927-1937 et le contexte d'une époque trouble, à l'orée de la seconde guerre mondiale.

Quant on a aimé Au-revoir Là-haut !, on retrouve avec plaisir l'écriture et les personnages de Pierre Lemaitre dans un deuxième volume de ce qui doit être une trilogie. L'histoire est encore une fois bien montée et on s'y laisse prendre en s'attachant aux personnages qui s'affinent alors que la galerie s'élargie avec quelques entrées cocasses et sympathiques comme la cantatrice ou l'infirmière polonaise. L'histoire sert de prétexte pour dénoncer et décrire sans concession l'égoïsme et la corruption de la haute société de l'entre deux-guerres avec ses passes-droits, dans les milieux financiers, industriels et politiques ... dont quelques aspects semblent faire incroyablement écho à certains volets de l'actualité !

Un bon moment de lecture assuré.
Une valeur sûre. 

Titre : Couleurs de l'incendie
Auteur : Pierre Lemaitre
Première édition : 2018

mercredi 13 décembre 2017

L'ordre du jour d'Éric Vuillard


À l'ordre du jour : l'Anschluss, l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne nazie le 18 mars 1938 avec un coup de projecteur sur quelques scènes clés ayant mené à l'événement ou en découlant :

- Une "réunion secrète" de février 1938 au cours de laquelle 24 dirigeants de sociétés allemandes - Krup, Opel, IG Farben, BASF, Siemens, etc - rencontrent Goering et Hitler et où il est question du financement de la campagne du parti nazi,

- Une "visite de courtoisie" de Lord Halifax en Allemagne où il rencontre Goering et Hitler, à l'issu de laquelle il exprimera son soutien à certaines idées,

- Des "intimidations" et une "entrevue au Berghof" entre Hitler et le chancelier autrichien Schuschnigg sommé d'ouvrir son gouvernement à des ministres nazis sous menace d'invasion militaire,

- Un déjeuner d'adieu à Downing Street pendant lequel Ribbentrop monopolise l'attention de son audience pour gagner du temps et retenir Chamberlain, un premier ministre britannique trop poli quand commence l'invasion de l'Autriche par les troupes allemandes,

- Une "blietzkrieg" et un "embouteillage de panzers" qui pourraient être presque comiques si on n'en connaissait pas les suites et conséquences tragiques,   

Et aussi les vélléités autrichiennes de résister à la pression nazie,
les accords de Munich et les faux espoirs de paix avec Chamberlain, Daladier, Mussolini et Hitler,
la mécanique implacable et parfaitement bien huilée de la machine de propagande nazie,
ou encore, la résistance par le suicide d'autrichiens anonymes ...

Un livre qui ressemble plus à un essai historique, voire même à une sorte de pamphlet, qu'à un roman pour décortiquer à touches courtes mais percutantes la mécanique d'un événement marquant le moment où l'Europe bascule, porteur de tous les prémisses de la seconde guerre mondiale et des horreurs qui l'accompagneront. Une succession de scènes où les personnages sont de simples acteurs jouant leur rôle, les uns exerçant et affinant leur pouvoir en s'appuyant sur les faiblesses, les peurs, la bêtise et/ou les lâchetés des autres.
Le ton est incisif et sans concession et Éric Vuillard n'hésite pas à jouer sur une large variété de registres (comique, ironique, dramatique, sobre, accusateur, allusif) pour dénoncer une histoire implacable qui n'était peut-être pas si inéluctable.

Un livre inhabituel, intéressant et bien écrit, une bonne combinaison justifiant sans doute un prix Goncourt !

Tiré du livre :
- La corruption est un poste incompressible du budget des grandes entreprises, cela porte plusieurs noms, lobbying, étrennes, financement des partis.
- Cette réunion du 20 février 1933, dans laquelle on pourrait voir un moment unique de l'histoire patronale, une compromission inouïe avec les nazis, n'est rien d'autre pour les Krupp, les Opel, les Siemens qu'un épisode assez ordinaire de la vie des affaires, une banale levée de fonds. Tous survivront au régime et financeront à l'avenir bien des parties à proportion de leur performance. 
- C'est curieux comme jusqu'au bout les tyrans les plus convaincus respectent vaguement les formes, comme s'ils voulaient donner l'impression de ne pas brutaliser les procédures, tandis qu'ils roulent ouvertement par-dessus tous les usages. On dirait que la puissance ne leur suffit pas, et qu'ils prennent un plaisir supplémentaire à forcer leurs ennemis d'accomplir, une dernière fois, en leur faveur, les rituels du pouvoir qu'ils sont en train d'abattre. 
- l'héroïsme est une chose bizarre, relative,
- Toutes les misères ont pour chef-d'oeuvre l'âme humaine
- Si l'on soulève les haillons hideux de l'Histoire, on trouve cela : la hiérarchie contre l'égalité et l'ordre contre la liberté.

Titre : L'ordre du jour
Auteur : Éric Vuillard
Première édition : 2017
Prix Goncourt 2017

jeudi 23 novembre 2017

Retour à Lemberg / East West Street de Philippe Sands



Quatre hommes :
- Léon, le grand-père de l'auteur, parti avec ses secrets mais dont les quelques papiers, photos, lettres et autres documents conservés sont autant d'indices permettant de reconstituer une vie pour remonter la piste familiale,
- Herst Lauterpacht, juriste à qui est attribuée la paternité de la notion de "crime contre l'humanité" qu'il a développée dans le but de protéger les individus au niveau supranational et qui a été mise en oeuvre la première fois au tribunal de Nuremberg,
- Raphael Lemkins, autre juriste qui a inventé le terme de "génocide" et ce qu'il recouvre dans le but de protéger les "groupes". Une notion difficile à cerner juridiquement qui n'a pas trouvé son aboutissement à Nuremberg mais un peu plus tard, dans la charte des Nations Unies puis au moment de la création du TGI (Tribunal de Grande Instance) de la Haye,
- Hans Franck, ancien avocat d'Hitler, haut dignitaire nazi, Gouverneur général des territoires occupés polonais après 1939 où il avait été surnommé "le bourreau de Pologne". Il était l'un des principaux juristes du national-socialisme, artisan de decrets plaçant la communauté nationale au dessus de tout le reste, au détriment des droits des individus et des groupes. Il a été jugé et condamné au procès de Nuremberg.
Le point commun ? Le droit international et une ville, Lemberg aussi appelée Lviv, Lvov ou Lwow selon les époques et l'État l'englobant.

En 2010, à l'occasion d'une conférence faite à l'université de Lemberg pour parler des origines du droit international, Philippe Sands découvre que cette ville où il se rend pour la première fois est tout à la fois le berceau de sa famille et celui où ont vécu et été formés les deux hommes qui ont introduit les notions de "crime contre l'humanité" et de "génocide", fondements de ce droit international. Autre "coïncidence" : cette ville au destin tragique, fut placée sous le joug du bourreau de Pologne, accusé phare au procès de Nuremberg - tout aussi historique en termes de droit international... Avant ces constats de Philippe Sands, personne n'avait fait le rapprochement sur le rôle joué par cette ville au coeur de la création du système moderne de justice internationale.

Dans cet essai, Philippe Sands nous livre le résultat des enquêtes que cette découverte a provoquée chez lui, menées pendant plus de six ans. Il remonte le temps en s'appuyant sur une énorme recherche bibliographique et humaine, il retrouve des témoins, se déplace, soulève toutes les pierres possibles et imaginables dans le soucis de donner réponse à toutes ses interrogations ... Il nous livre les portraits exhaustifs de quatre hommes, non seulement sur le plan académique mais aussi profondément humain pour expliquer leur vécu, leur cheminement intellectuel, leurs valeurs ou leurs motivations ... Derrière les individus, il retrace toute l'histoire du développement du droit international replacé dans son contexte historique, du maladroit traité de Versailles à aujourd'hui, les racines, les questionnements, les freins, les luttes de pouvoirs, les motivations ou encore les limites qui subsistent ... L'ensemble est éclairé par l'expérience familiale qu'il tente de retracer, formant une sorte de cas d'école.      

Je ne suis pas du tout spécialiste des questions juridiques mais comme tout le monde, j'ai entendu parler de ces questions de "crime contre l'humanité" ou de "génocide". Elles sont parfaitement expliquées dans ce livre bien écrit, ni trop ardu ni trop technique, facile à lire malgré quelques longueurs ...mais on peut difficilement reprocher à l'auteur, juriste, sa volonté d'être exhaustif alors qu'il rend par ailleurs tout son discours très humain avec plusieurs passages particulièrement émouvants. C'est un peu la rencontre de la petite et de la grande histoire qui forment le tissu de notre société, de nos tatonements et de nos croyances ... et c'est passionnant !   

Tiré du livre (quelques passages, du prologue seulement ... sinon il me faudrait recopier une trop grande partie du livre !) :
- Retour à Lemberg est un livre sur l'identité et le silence, mais c'est aussi une sorte de roman policier à double entrée : la découverte des secrets de ma propre famille, d'une part, et, d'autre part,l'enquête sur l'origine personnelle de deux crimes internationaux qui m'occupent dans ma vie professionnelle au quotidien, le génocide et le crime contre l'humanité. 
- Lemberg, Lviv, Lvov et Lwow désignent la même ville. Le nom a changé, ainsi que la composition et la nationalité de ses habitants, mais les lieux et ses bâtiments n'ont pas bougés, même si la ville a changé huit fois de mains entre 1914 et 1945. 
- Lauterpacht sera reconnu comme l'un des plus brillants esprits juridiques du XXè siècle et le père du mouvement moderne des droits de l'homme. 
- Lemkin a trouvé une expression pour décrire le crime (...) Il l'a appelé "génocide". Contrairement à Lauterpacht qui s'est focalisé sur les crimes contre l'humanité et la protection des individus, Lemkin s'est davantage intéressé à la protection des groupes. 
- Le procès de Nuremberg avait donné une impulsion très forte au mouvement des droits de l'homme (...) [il] ouvrait la possibilité inédite de voir les dirigeants politiques jugés par une cour internationale, quelque chose qui n'avait jamais existé auparavant. 
- pour prouver le génocide, vous devez montrer que le meurtre est animé par une intention de détruire le groupe, tandis que, pour prouver le crime contre l'humanité, une telle intention n'a pas besoin d'être établie.  (...) La distinction est-elle importante ? (...) La question resta en suspens, elle ne m'a pas quitté depuis.

Titre original : East West Street, On the Origins of "Genocide" and "Crimes Against Humanity"
Titre français : Retour à Lemberg
Traduction : Astrid von Busekist 
Auteur : Philippe Sands
Première édition : 2016

jeudi 21 septembre 2017

Enfants de nazis de Tania Crasnianski



Dans cet essai, Tania Cranianski s'intéresse au sort des enfants de quelques nazis célèbres pour savoir comment ils ont composé face au destin de leurs pères, un jour hommes tous-puissants héros de la nation, le lendemain criminels de guerre conspués. Comment vit-on quand on s'appelle Himmler, Göring, Hess, Franck, Bormann, Höss, Speer ou Mengele ?

 "Les enfants dont l'histoire est évoquée dans cet ouvrage n'ont connu qu'une seule facette de la personnalité de leur père. L'autre leur sera rapportée après la défaite. Pendant la guerre, ils sont trop jeunes pour comprendre ou même percevoir ce qui se passe. Nés entre 1927 et 1944, les plus âgés ont moins de dix-huit ans lors de la débâcle. De leur enfance, ils ne conservent généralement que le souvenir des verts pâturages de Bavière.Beaucoup ont vécu dans l'enceinte sécurisée autour du Berghof, le chalet de montagne du Führer, sur le massif de l'Obersalzberg, au sud de Munich, près de la frontière autrichienne. Cette zone isolée et interdite, réservée au Führer, était à l'abri des méandres de la guerre et de ses atrocités. Plus tard, et pendant de longues années, le IIIè Reich n'était tout simplement pas au programme des écoles allemandes." 

De sa triple origine allemande, française et russe, l'auteur a toujours ressenti une incidence particulière de sa part teutonne plus lourde à porter que les autres. Juriste de formation, elle s'interroge en introduction et en conclusion de l'ouvrage sur la culpabilité, le poids de l'héritage familial et à plus large échelle celui de l'impact de l'héritage des années nazis sur tout un peuple. Mais le coeur du livre qui étaye ses analyses, ce sont les portraits de famille qui constituent les huit chapitres centraux. Chacun est consacré à une famille pour laquelle l'auteur reprend le parcours du père, comment ont grandi les enfants et ce qu'ils sont devenus. Elle s'appuie sur les nombreux documents disponibles (archives, interviews, livres, etc.) et n'a rencontré qu'un seul de ces enfants. Au final, autant de destinées que d'enfants qui dépendent du contexte familiale et affectif de chacun ou de l'âge qu'ils avaient lorsque le lien paternel s'est rompu.
Des enfants "maudits" qui ont dû porter les crimes de leur pères et faire face du jour au lendemain à la violence psychologique qui en résulte, sans repère ou accompagnement pour y faire face.      

"Ils étaient des enfants de héros, après la guerre ils sont devenus des Täter Kinder, des "enfants de bourreaux". Or rien ne les avaient préparés au nouvel ordre mondial dans lequel ils font figure de parias. (...)
Chacun de ces enfants est singulier, et s'arrange avec son histoire familiale de façon spécifique et complexe. De nombreux éléments entrent en ligne de compte : le genre (fille ou garçon), la structure familiale (enfant unique ou famille nombreuse), les liens affectifs (mère aimante ou froide, père affectueux ou distant). On peut certes rapprocher certains parcours, mais aucun n'est identique à l'autre. Le seul dénominateur commun est l'impossibilité de faire fi de son histoire familiale, tant elle constitue un lourd tribut. (...) Comme ces enfants toujours hantés par le destin paternel, le passé nazi reste présent à nos mémoires. Même lorsque les victimes ne seront plus là pour témoigner, quand la traque des derniers nazis sera loin de nous, la résonance de leurs noms continuera de nous interpeller. 
C'est en ce sens que leur histoire rejoint l'Histoire."

Peut-être pas aussi détaillé et poussé qu'on le souhaiterait mais une étude facile à lire qui alimente une vraie réflexion sur les thèmes soulevés par l'auteur, la culpabilité, l'héritage familial et plus largement celui du nazisme, la parole, le secret ou encore la transmission.

Nota :
Le chapitre sur Mengele concorde en tous points avec le roman La disparition de Josfe Mengele d'Olivier Guez lu précédemment.

Titre : Enfants de nazis
Auteur : Tania Crasnianski
Première édition : 03/2016

Tiré du livre :
- Doit-on se sentir responsable, voire coupable, des faits commis par ses parents ? L'histoire familiale nous façonne irrémédiablement au cours de notre jeunesse. Lorsqu'un héritage est aussi sinistre, il ne peut être sans incidence, même s'il est communément admis que les enfants ne sauraient être tenus pour responsables des fautes de leurs parents. Ne dit-on pas que "le père à deux vies, la sienne et celle de son fils" ou encore "tel père, tel fils"?

- L'ombre silencieuse de la guerre a plané sur l'Allemagne et aussi sur la France pendant de longues années. Elle plane encore, mais les langues se sont déliées. Quand j'étais enfant, on se soumettait au diktat du silence. Comme mon grand-père, les générations qui ont suivi la guerre évitaient d'en parler. (...) La transmission ne s'est pas opéré. (...) " ...aucun Russe ne représente le goulag, aucun Français la Révolution française ou la colonisation, ils ont chacun leur histoire nationale (...) En revanche, on identifie l'Allemagne au nazisme.   

- L'opinion publique souhaite que l'on identifie chez ces criminels des pathologies spécifiques, qui expliqueraient l'atrocité de leurs actes. Mais ceux qui se sont penchés sur le sujet n'ont jamais réussi à mettre en avant une personnalité propre aux exécuteurs. Lors du procès d'Eichman à Jérusalem, un des psychiatres chargés de l'examiner souligne que son comportement à l'égard de sa femme et de ses enfants, de son père et de sa mère, de ses frères, sœurs et amis, est "non seulement normal, mais tout à fait recommandable". On voudrait croire que ces gens-là sont des monstres sanguinaires, car leur "normalité" paraît bien plus terrifiante. "les monstres existent, mais ils sont trop peu nombreux pour être vraiment dangereux, ceux qui sont plus dangereux, ce sont les hommes ordinaires" constate Primo Levi. 

- Nous n'héritons pas de la culpabilité mais nous héritons des actions coupables de nos ancêtres.