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mardi 28 décembre 2021

La gangrène et l'oubli de Benjamin Stora

Essai rédigé au début des années 1990, trente ans après les accords d’Évian par l'historien Benjamin Stora, spécialiste de la guerre d'Algérie. Écrit il y a déjà trente ans pour décortiquer les tenants et aboutissants d'un conflit qui a du mal à trouver un traitement objectif et non partisan d'un côté ou l'autre de la Méditerranée, il y manque sans doute un éclairage sur l'évolution des relations franco-algériennes au cours de la période récente - avec notamment la reconnaissance par la France de certains événements liées à la répression des manifestations à Paris ou la façon dont les harkis ont été traités -  mais les blocages et les analyses présentées dans le livre restent pertinentes et étonnamment d'actualité.

L'auteur décortique les mécanismes de l'oubli et de la manipulation du discours historique d'un côté et de l'autre de la Méditerranée en replaçant les événements dans le contexte de leur époque. Il montre comment les événements et leurs acteurs ont été revisités et/ou occultés pour répondre à des objectifs purement politiques ; les rouages à l’œuvre relèvent de la propagande plus que de la vérité historique, passent par un journal télévisé contrôlé par le pouvoir et des publications marquées du sceau d'une censure pas toujours très cohérente chargés de couvrir une guerre sale qui n'est pas reconnue comme telle. D'un côté, il s'agit de manipuler une vérité qui "gangrène" la France de l'intérieur, et de l'autre, de justifier le pouvoir militaire en place par "l'oubli" et la réécriture d'une histoire sélective.

Le plus intéressant est d'essayer de dénouer les racines d'un conflit dont les germes couvaient depuis longtemps et de comprendre que les tensions, après une guerre de sept ans, n'ont pas totalement disparues ; elles continueront d'entraver les relations franco-algériennes et la politique intérieure des deux États et elles perdureront tant que le travail des historiens sera parasité par la politique et la raison d'État.

Titre : La gangrène et l'oubli
Auteur : Benjamin Stora
Première édition : 1991

samedi 13 novembre 2021

Le mur, le kabyle et le marin de Antonin Varenne

 
Paris, début des années 2000. 
Georges, alias Le Mur, est policier et boxeur poids lourd en fin de course, dont les gains sur le ring lui donnait jusque là les moyens de se payer les services de prostituées à qui il raconte ses combats. Il sait qu'il ne pourra bientôt plus compter sur ces compléments financiers et se laisse entraîner dans une combine "sans risque" pour gagner facilement quelques centaines d'euros : une enveloppe déposée dans sa boîte aux lettres, remplie de billets et d'une carte avec un nom et une adresse, il n'a plus qu'à secouer suffisamment le type désigné pour lui faire passer l'envie de tromper sa femme.
De l'argent facile pour des missions qui se succèdent sans aucune plainte ni retombées, jusqu'à ce que l'une dégénère et finise par faire la Une des journaux. Le Mur comprend alors qu'il a été manipulé et entraîné dans une sale affaire qui n'a rien à voir avec des infidélités ... De puissants intérêts sont en jeu, comment va-t-il s'en sortir ?
 
1957-1959
Pascal Verini est un jeune ouvrier de Nanterre, curieux, avide de lectures et rêvant de voyages. Comme les autres appelés de son âge, sa vie va être mise entre parenthèses pendant plus de deux ans pour effectuer son service militaire. Il aurait aimé éviter l'Algérie mais ses plans pour y échapper se retournent contre lui et il se retrouve affecté dans un DOP (Dispositif Opérationnel de Protection) de la région d'Oran. Un DOP, c'est un centre de renseignement où on ne lésine pas sur les moyens, y compris la pratique la torture. Même s'ils y sont fortement incités, les appelés ne sont pas obligés de "participer"...
 
Les chapîtres de ce roman noir alternent entre l'histoire de Georges et celle de Pascal, des personnages et des époques sans aucun liens apparents ; un milieu un peu douteux d'un côté et deux ans d'une jeunesse sacrifiés "au service de la France et de la paix en Algérie" de l'autre.
 
Sans doute pas de la grande littérature mais une fiction bien enlevée, inspirée à l'auteur par les confidences d'un père avant de mourir, qui résonne comme un témoignage maquillé en roman. Une façon pour moi de compléter une série de lectures touchant de façon réaliste au sujet douloureux des appelés du contingent en Algérie (avec Papa, qu'as-tu fait en Algérie ? de Raphaëlle Branche et Des hommes de Laurent Mauvignier).

Tirés du texte :
La France tourne aux trois-huit et arme le béton du plein emploi. Un rêve est en marche, d'une juste rétribution de l'effort national. Les fruits de la Reconstruction. Droit au travail, à la reconnaissance, de vivre dans un logement décent ou de ne pas crever de faim. 
En 1957, chacun travaille à ses ambitions. 
L'effort, la fierté, l'avenir, tout est national. Le pétrole algérien, le Sahara français et les essais nucléaires. La France a besoin de ses dernières colonies, de leurs terres, de leurs sous-sols et de leurs hommes pour construire et avancer. La contradiction d'un empire colonial, dans une nouvelle ère de modernité, n'a pas encore frappé les esprits. L'Algérie est à feu et à sang depuis trois ans. 
En février 1957, le service national est rallongé à trente mois, la classe 55 est rappelée. 
En avril, deux cent vingt mille appelés sont sous les drapeaux. Et deux cent mille engagés, dont une bonne partie revenue d'Indochine les oreilles basses. Le nom de De Gaulle réapparaît dans les discussions et les journaux. La censure et la propagande ne suffisent plus. Il y a des morts, des bombes. Il y a Palestro, la bataille d'Alger et les premiers rapports accablants. Tortures. Exécutions sommaires. La guerre sans nom est déjà sale. 
Le grand rêve national est mort debout, pourri de l'intérieur par un cancer politique. La IVe République agonise, on appelle à une nouvelle constitution. Les chefs du FLN sont en Égypte, en Tunisie, en Allemagne et en France, l'impôt révolutionnaire est levé auprès des musulmans immigrés, les collecteurs arment les fellaghas depuis les banlieues ouvrières, messalistes et frontistes s'affrontent dans les rues de la capitale ; des bombes explosent dans des cafés maures, des hommes sont abattus en pleine rue, des policiers aussi. Des Algériens disparaissent, la police envahit les rues, les usines et les ghettos. 
Dans les bidonvilles, les certitudes s'envolent. Les communautés se rétractent et s'épient. Chacun est sommé de tenir sa place sans faire de vagues. Des terroristes, de l'autre côté de la Méditerranée, font entendre leur voix. Aux exhalation des usines se mêlent d'autres fumées plus lointaines de villes en flammes. D'autres combats, pour une autre rétribution. Indépendance. 
La bataille d'Alger fait rage et la guerre psychologique des paras de Massu exporte ses méthodes à la métropole. Les arrestations se multiplient, et les cris en lettres blanches sur les murs des usines et des rues. "Indépendance. FLN. Paix en Algérie."
 
La guerre ne forme pas la jeunesse, elle la viole.

Engagement volontaire par devancement d'appel. Battaza avait signé pour deux ans. On lui avait laissé le choix des armes (...) Verini ne serait majeur qu'en novembre, cinq mois après son incorporation. Son père devait donner son accord pour la procédure d'EVDA. La  veille, il avait jeté les papiers au visage de son fils.  Pas d'engagé dans la famille. (...) Un pacifiste enragé qui condamne son fils à la guerre.(...) La pacification, c'est lui qui va la faire. Est-ce qu'il doit crever pour donner raison à son père ? 
 
Déserter  ? Dans l'Humanité, quelques infos sur les insoumis. Comment faire ? Où se cacher ? La Suisse est loin pour un fils de Nanterre. S'enfuir et partir d'ici, il s'en fout ; mais risquer la prison ou un départ pour Marseille menottes aux poignets ? Ses vingt ans lui échappent.
 
Les appelés ont l'esprit bravache, entre colonie de vacances et internat ; ils jouent les durs. Il entend des choses surprenantes, le soir, autour des tables de belote. "on va casser du bougnoule. On leur laissera pas l'Algérie à ces bicots."
 
La France n'est pas en guerre. Les journaux le disent. Il n'y a que les militaires qui sont en guerre. La France est au travail. Nos fils vont maintenir la paix en Algérie. Quelques bougnoules qui posent des bombes. Deux cent vingt mille appelés. 
Il n'y a pas de guerre en 1957, la France est moderne. Où est parti Verini ?
 
La guerre. Une fois encore. 
Un hurlement plus long que le premier. Un homme, pas un animal. Un cri de douleur et d'impuissance. Qui lui soulève l'estomac, traverse la cour de la maison méridionale jusqu'au milieu des orangers. 
La guerre que tout le monde fait semblant d'ignorer. 
Il l'a trouvée. 
Il ne veut pas la faire. À qui doit-il le dire ? 

On organise une cérémonie pour le départ du corps. Lever du drapeau, discours de Perret, condoléances de la nation. Les parents ne sauront jamais ce que leur fils a fait en Algérie : il y est mort, et dans ses lettres il écrivait que tout allait bien. 

Tant qu'il reste une minute à passer sur le sol algérien, il ne se réjouit pas. Il faut moins d'une minute pour mourir. 

Tu sais, le livre que j'ai essayé d'écrire, c'était une sorte de roman d'aventures, qui se passait pendant la guerre. Mais je n'ai jamais réussi à lui donner la forme que je voulais. Je supportais pas d'en faire une fiction, et je ne suis pas non plus historien. Mais surtout, je ne voulais pas devenir un témoin. Un témoin est impuissant et on peut toujours douter de lui. Quand j'ai essayé d'écrire, j'ai compris que c'était comme ça que je me sentais là-bas.

Titre : le Mur, le kabyle et le marin
Auteur : Antonin Varenne
Première édition : 2011

vendredi 29 octobre 2021

Des hommes de Laurent Mauvignier

Un bijou offert par Bernard à sa sœur Solange à l'occasion de l'anniversaire de ses 60 ans et une remarque de trop suffisent à rouvrir des rancœurs familiales et des plaies du passé non refermées. Bernard va pêter un plomb sans que personne n'y comprenne grand chose, sauf peut-être son cousin Rabut hanté par leur expérience en Algérie quarante ans plus tôt...
 
En quatre temps- après-midi, soir, nuit et matin- nous voilà plongés dans l'expérience algérienne refoulée de Bernard, racontée par Rabut. Une étincelle et voilà ressurgie l'histoire d'une jeunesse volée et ses traumatismes gravés à jamais, modifiant le cours d'une vie.
 
Dans ce texte brut, les pensées s'enchaînent et se pressent, envahissantes, débordantes désespérantes, à bout de souffle ; c'est la cocotte minute trop longtemps sous pression, au bord de l'explosion, qui laisse enfin échapper la vapeur. Un texte plein d'émotion et de fragilité, douloureux, brutal, haché parfois pour raconter "les événements" tels qu'ils ont pu être vécus par Bernard et son cousin Rabut, leur temps de jeunes appelés du contingent jamais sortis de leur campagne et celui d'après marqué par l'indifférence, l'incompréhension et le silence ; presque un témoignage. 
Un texte poignant qui offre un complément romancé parfait pour illustrer l'essai de Raphaëlle Branche lu précédemment , Papa, qu' as-tu fait en Algérie ? (et dans lequel j'avais noté la référence de cet ouvrage). Pour donner voix au silence.

Tirés du texte :
À peine je me suis vu regarder le maire et vérifier ce que je savais déjà, son âge, oui, il avait quel âge, lui, dans ces années-là ? Est-ce qu'il y est allé, est-ce qu'il a vu, est-ce que c'était la première fois qu'il sortait de chez lui, de son cocon familial et est-ce qu'il a laissé des mois et des mois une famille, une fiancée ? Est-ce qu'il a eu peur, qu'il s'est ennuyé, qu'il a tenu un fusil et connu la moiteur des mains sur le fusil et la chaleur étouffante, et, oui-je sais tout ça. 
Je sais qu'il est un peu trop jeune. 
 
Monsieur le maire, vous vous souvenez de la première fois où vous avez vu un Arabe ? Monsieur le maire, vous vous souvenez ? Est-ce que vous vous souvenez ? Est-ce qu'on se souvient ? Que quelqu'un ? Est-ce qu'on se souvient de ça ? 
(...) je me suis demandé pourquoi cette phrase là avait surgi et avait fait un tel bond dans ma poitrine
(...) Et la honte si violente aussi, de cette phrase, de son surgissement. La honte qui avait appuyé si fort que les mots n'étaient pas sortis, n'avaient pas pu. 

En ce temps-là, on n'avait pas vu grand-chose et on n'attendait rien- parce que, à quatorze ans, on allait aux champs et on rêvait d'avoir le permis et d'emmener la petite d'à côté au bal du samedi soir, à la foire, aux manèges le dimanche et le lundi de Pâques, et c'est à peu près tout.

Et à ce moment-là, ce dont je me suis souvenu-enfin, pas un souvenir, pas déjà, mais une image devant moi, presque aussi vraie et réelle que le froid et la neige : un matin de printemps-au printemps soixante-dix-sept ou soixante-dix-huit-, des gens estomaqués à l'Intermarché, stoppant net leurs provisions, surpris uniquement de voir si près d'eux un couple dont l'extraordinaire tenait à une djellaba vert anis et un foulard bleu clair, des mains recouvertes de henné. 
Rien d'autre. 
C'était la première fois qu'on voyait des étrangers ici. Et ce qu'on n'avait pas imaginé, ça avait été cette petit minute d'étonnement pour tous ceux-là, nos femmes, parents, amis qui des années auparavant nous avaient attendus pendant des mois et avaient lu nos lettres, vu nos photos, et qui se demandaient bien, eux, quelles têtes ils avaient en vrai, de l'autre côté de la mer. (...) 
Et puis pour nous autres, ça avait été comme de revoir surgir des morts ou des ombres comme elles savent parfois revenir, la nuit, même si on ne le raconte pas, on le sait bien, tous, à voir les autres des anciens d'Algérie et leur façon de ne pas en parler, de ça comme du reste.
 
Les uns après les autres on est revenu. Et aussi comment, très vite, tous, nous nous sommes remis à travailler pour ne plus y penser, et seulement reprendre la vie avec une drôle de frénésie, tellement on était contents d'en finir avec les régions pourries, la chaleur, la soif, la poussière, la lessive improvisée dans le fond d'un casque, une vieille brosse à dents pour décrasser les cols de chemise et les trous dans les socquettes et les doigts de pieds en sang, ce monde pourri, et enfin on allait de l'avant, on voulait rattraper le temps perdu, tellement on avait perdu notre temps là-bas.

On avait sur les bras des cadeaux, de l'exotisme, de l'ailleurs, des cartes postales et des étoiles dans les yeux quand on se disait seulement, pourvu qu'on n'entende plus les vieux bougonner que, quand même, 
C'était pas Verdun, votre affaire. 

Ce que c'est d'être mineur, dépendant des parents, pas bon à voter, mais déjà bon pour les djebels. 

Il entend le chahut des portes qui s'ouvrent, l'éclat métallique du fer, et puis les pas, les voix de ceux qui rient et ont déjà fait connaissance, se diront amis avant de s'oublier très vite, quelque part dans un pays dont ils n'ont pas idée.
 
Il entend ce qu'on raconte, ce que disent les vieux dans les villages et qu'on répète ici pour se donner du courage, 
Oui, bon, c'est pas Verdun, 
C'est long vingt-huit mois mais c'est pas Verdun.
 
Il n'est pas seul à être seul, ils sont seuls tous ensemble. 
 
On a du mal à occuper les hommes, à leur faire croire que c'est important, que c'est utile, on sait que les hommes sont démotivés.

Et alors on verra des images et on sentira des odeurs et on aura des pensées qui s'imprimeront dans la mémoire aussi profondément que les lames des fells dans la chair des malheureux. 
Ça durera toute notre vie, ce sera aussi important que le reste et pourtant on ne saura pas que ça compte, parce qu'on ne pense pas tous les jours aux choses dont les murs de nos vies sont tapissés.

Il pense aux Algériens; il se dit que depuis qu'il est ici, il ne connaît que la petite Fatiha, pas même ses parents, que la population est pour lui comme pour les autres une sorte de mystère qui s'épaissit de semaine en semaine, et il dit que, sans savoir de quoi, il a peur. 
Il ne sait rien, et, tout seul, en se promenant le matin très tôt dans Oran, cette idée lui fait honte. 
Plus le temps passe, plus il se répète, que lui, s'il était Algérien, sans doute il serait fellaga. 
(...) Même si certains disent qu'on est là pour eux. On vient donner la paix et la civilisation. 
(...) Il pense à ce qu'on lui a dit de l'Occupation, il a beau faire, il ne peut pas s'empêcher d'y penser, de se dire qu'ici on est comme les Allemands chez nous, et qu'on ne vaut pas mieux. 

Il a parlé ce soir là, tellement parlé même, des années après les événements, leurs événements, enfin, lorsqu'ils avaient raconté, se retrouvant seuls et déjà éméchés, comment on avait du mal à vivre depuis, les nuits sans sommeil, comment on avait renoncé à croire aussi que l'Algérie, c'était la guerre, parce que la guerre se fait avec des gars en face alors que nous, et puis parce que la guerre c'est fait pour être gagné alors que là, et puis parce que la guerre c'est toujours des salauds qui la font à des types bien et que les types bien là il n'y en avait pas, c'était des hommes, c'est tout, et aussi parce que les vieux disaient c'était pas Verdun (...) moi, j'ai même pas essayé de raconter parce qu'en revenant il y avait rien pour moi, du boulot à la ferme, des bêtes à nourrir. 

On imagine les fells quelque part en embuscade, en train de rire de nous, on les imagine-comme toujours on les imagine puisqu'on ne les voit jamais.
 
On voudrait crier et on sait qu'il faudrait penser aux heures pendant lesquelles on a appris ce qu'il faut faire, comment il faut faire, des gestes de militaires, comme si maintenant c'était la guerre oui c'est la guerre et on est des militaires. Des hommes comme rêvaient qu'on soit nos parents et nos grands-pères, les grands-pères surtout, et plus tard on se demandera, 
Est-ce que c'est la même trouille qu'à Verdun ou en quarante ou comme toutes les guerres ? 

Et penser comment Abdelmalik a pu le faire, et voir les autres le faire, tuer comme ça les gars avec qui il a vécu pendant des mois, se dire, c'est possible ça, pas de trahir, ou de changer de camp, mais encore de massacrer des gars avec qui on a rigolé et dont on savait que eux, la guerre, l'indépendance, la libération d'un pays ils étaient plutôt pour, mais au fond, ce qu'ils voulaient d'abord et avant tout, c'était juste qu'on en finisse et rentrer à la maison. 

Et après, pendant des mois, quand vous êtes rentré chez vous, vous trouvez bizarre que personne ne vous demande rien. 
(...) Et puis enfin, on se dit que c'était comme si on n'était jamais parti. Comme si l'Algérie ça n'avait pas existé. 

On était dans un entonnoir et ça allait tellement vite, c'est là qu'on a arrêté de parler de fells, là qu'on a dit bougnoules ou morricaud, tout le temps, parce que cette fois, pour nous autres, on avait décidé que c'était pas des hommes. 

En Algérie j'avais porté l'appareil photo devant mes yeux seulement pour m'empêcher de voir, ou seulement pour me dire que je faisais quelque chose de peut-être, disons-utile. 
Après, je n'ai jamais plus fait de photographie.

Titre : des hommes
Auteur : Laurent Mauvignier
Première édition : 2011

jeudi 28 octobre 2021

Papa, qu'as-tu fait en Algérie ? de Raphaëlle Branche

Raphaëlle Branche est historienne, spécialiste des violences en situation coloniale. Ce sont ses contacts privilégiés avec les anciens combattants de la guerre d’Algérie qui l'ont amenée à s'intéresser à l'aura de silence qui caractérise toute cette génération des "appelés du contingent partis en mission de pacification au moment de leur service militaire (28 mois ! )" et à l'impact au sein des familles de cette "guerre cachée" sans sens.

Ce livre a été construit à partir de l'analyse de questionnaires remplis non seulement par des anciens combattants d'Algérie mais aussi par leurs proches (frères, sœurs, épouses, enfants, etc.) qui ont fourni à l'historienne informations, témoignages et documents (photos, lettres, journaux, objets, etc.) ; lorsque c'était possible, Raphaëlle Branche a rencontré ces vétérans et leurs proches pour animer des entretiens permettant de délier une parole souvent trop longtemps retenue. Cette étude menée sur plusieurs années a été complétée de recherches documentaires et de la consultations d'archives parfois compliquées à exploiter faute d'études dédiées à la question des anciens d'Algérie (médicales, psychiatriques, armée, associations, etc.).

Au delà des situations individuelles extrêmement diverses, l'analyse dégage des caractéristiques communes que l'auteur nous livre de façon détaillée, en trois temps : la guerre, le retour et l'héritage. 
Un essai parfois un peu long et fastidieux à lire, avec des répétitions, mais qui a le mérite de donner une contextualisation sur ce qu'a vécu une génération entière de jeunes gens aujourd'hui en fin de vie, portant des traumatismes toujours aussi vivaces 60 ans après. 
Ils avaient 20 ans dans les années 1955-1962, avaient vécu la seconde guerre mondiale et l'occupation allemande, leurs grands-pères étaient anciens combattants de la première guerre mondiale, leurs pères soldats /prisonniers de la seconde ; la société était encore très largement patriarcale et le service militaire allait faire d'eux des hommes ! Ils sont partis pour maintenir la paix mais ont fait une guerre qui n'en portait pas le nom ; encouragés à écrire à leurs familles, ils se montraient rassurants pour ne pas inquiéter, instaurant déjà, par l'autocensure, le silence. Leur parole ne fut pas plus encouragée au retour, les jeunes reprenant le cours de leur vie dans une société indifférente à ce qu'ils avaient pu connaître en Algérie alors que la France était en pleine transformation sociologique ...
 
Un livre témoignage dense et remarquable dans sa volonté d'analyse, pour essayer de comprendre le poids porté par les derniers anciens combattants issus du contingent, les caractéristiques propres à leur génération, les raisons familiales et sociétales de leur silence, les conséquences. Car celui qui se tait peut toujours essayer de porter seul ses traumatismes, ses peurs, sa culpabilité et/ou sa honte, il n'en impacte pas moins ceux qui l'entoure. 
 
Finalement, un excellent ouvrage de référence qui s'attache au respect du récit de ceux qui ont vécu “les événements" de l'intérieur, sans jugements de valeurs. Peut-être aussi un outil pour engager un dialogue au sein des familles dans lesquelles le sujet reste difficile à aborder, avant qu'il ne soit trop tard.
 
Nota :
Questionnaires disponibles sur le site de Raphaëlle Branche lien ICI
 
Tirés du texte :
 Si les vécus de cette guerre de plus de sept ans sont marqués du sceau de l'extrême diversité, l'impression de silence est ce qui domine. (...) Ces "structures du silence" sont historiques.D'une part, elles renvoient à des contextes sociaux, politiques, culturels qui pénėtrent les familles et les conditionnent en partie.(...) D'autre part, les structures de silence renvoient à des situations de communication internes aux familles (il n'est pas toujours possible de parler) qui, elles aussi, sont prises dans le temps.
 
En France, il n'existe quasiment aucune étude sur les anciens d'Algérie et leurs traumatismes, qu'il s'agisse de travaux de médecine ou de sciences sociales, la prise en charge psychologique a été tardive et la réflexion sur les impacts dans les familles absente.
 
Tous sont partis comme conscrits de l'autre côté de la Méditerrannée et tous ont eu à se réinsérer dans une société française qui les avait vus partir sans s'inquiéter outre mesure de ce qu'ils seraient amenés à vivre là-bas.
Ensuite, si des variations sont repérables, suivant les degré d'information des gens et suivant le moment de la guerre, la normalisation de l'expérience militaire par les familles, sur fond d'indifférence tranquille, est très largement commune aussi.
 
Le génération de ceux qui ont fait la guerre d'Algérie est la dernière d'une longue chaîne de générations masculines dont l'identité était liée au service militaire et à un devoir civique articulé avec la défense de la patrie.Une ligne invisible distingue radicalement une société préparant ses hommes à la guerre d'une société qui détache la construction de la masculinité de ce devoir-là.Au sein des familles, la ligne peut passer à l'intérieur des fratries.

Une guerre perdue oblige encore plus les mémoires individuelles à se plier au discours collectif. 
Avec la perte de l'Algérie française, avec l'échec de la fin de la guerre marquée par les violences du printemps et de l'été 1962, le sens s'est dérobé très vite. Les associations d'anciens combattants ont pu alors avoir cette fonction : donner un sens aux morts et aux sacrifices dont l'Etat pouvait sembler se détourner, proposer un récit qui permette de résoudre les frustrations nées du décalage entre l'expérience de la guerre et les images dominantes.

Alors qu'un souvenir est un événement du passé amené à être retravaillé par l'individu en fonction des évolutions de sa vie, le trauma est un bloc de passé sur lequel il n'a pas de prise et qui peut agir comme si l'événement se produisait de nouveau.
 
Un racisme particulier caractérise certains anciens combattants qui assimilent toujours les algériens à un danger ou une menace.
 
Le cauchermar appartient aux symptômes classiques des traumatismes psychiques, en particulier quand le dormeur revit une scène traumatisante.(...) Pour les soldats français en Algérie, les cauchemars ont permis que soient exprimées des peurs, dififciles à assumer socialement, ou des larmes que l'éducation des garçons condamnaient globalement, toutes classes sociales confondues.

[Marcelo Pakman / psychothérapeute familial]
 "Plus il y a de mécanismes d'amnésie sociale actifs, plus il y a de personnes traumatisées incapables d'oublier."
 
Titre : Papa, qu'as-tu fait en Algérie ? 
Auteur : Raphaëlle Branche
Première édition : 2021


vendredi 14 décembre 2018

De nos frères blessés de Joseph Andras

 

Jeune ouvrier européen, militant communiste, Fernand Iveton dépose une bombe dans un local désaffecté de son usine en soutien à la cause anticolonialiste : la bombe n'a jamais explosée et n'était pas destinée à tuer ... mais voilà, nous sommes à Alger en 1956...
Arrêté et torturé, Fernand Iveton passera devant un tribunal militaire dans un contexte de guerre non avouée alors qualifiée "des événements". Il est condamné à la peine capitale et sera guillotiné le 11 février 1957, pour l'exemple, et restera le seul européen condamné et exécuté pendant la guerre d'Algérie.

Le roman commence le jour où Fernand Iveton pose sa bombe avec toutes les conséquences qui ont suivies pour lui : les tortures odieuses, les dessous politiques, les raisons pour lesquelles il est finalement abandonné de tous (ou presque), que ce soit le parti communiste, les dirigeants de l'époque ou la presse, et derrière elle, l'opinion publique ... mais avec toujours cette conviction qu'il sera gracié, son acte ne pouvant surement pas justifier la peine de mort.
Le livre est entrecoupé de chapitres de retours en arrière sur des périodes plus heureuses, consacrés à sa relation avec sa femme Hélène, leur rencontre en France et leur histoire d'amour qui donnent corps et humanité à ce militant convaincu, idéaliste au grand coeur. 

Une histoire qui veut rendre justice à un personnage qui ne semble pas en avoir bénéficié, avec une remise dans le contexte de l'époque, celui d'une guerre qui ne dit pas son nom mais qui en a toute la violence.
C'est remarquablement écrit et on a beau savoir dès le départ quel sera le dénouement, on ne peut pas y croire, on reste confiant et on espère avec Fernand jusqu'au bout.

Un premier roman marquant, à méditer. 

Titre : De nos frères blessés
Auteur : Joseph Andras
Première édition : 2016
Le livre a reçu le prix Goncourt du premier roman 2016 que l'auteur a refusé.

mardi 26 septembre 2017

L'art de perdre d'Alice Zeniter


Naïma travaille dans une galerie qui lui confie l'organisation d'une rétrospective consacrée à un artiste algérien vivant en France depuis le milieu des années 1990. C'est l'occasion pour Naïma de s'interroger sur les racines de sa branche paternelle Kabyle dont elle ne sait finalement pas grand chose si ce n'est que la famille est arrivée en France en 1962, année porteuse de stigmates et d'interrogations.

Le livre est organisé en trois parties, avec d'abord "L'Algérie de Papa" dans laquelle Naïma ré-imagine la génération des grands-parents, la vie du clan familial, la naissance et les premières années d'Hamid (son père), la position patriarcale d'Ali (son grand-père), ancien combattant de la seconde guerre mondiale, celui qui "trouva" un pressoir apporté par une rivière et permis à la famille de prospérer dans le hameau des "7 crêtes" sur les montagnes de Kabylie. Un chef de famille qui se retrouve pris entre deux feux et en perte de repères au moment de la guerre d'Algérie si bien que l'indépendance venue, la crainte de représailles lui font choisir l'exil et le déracinement avec femme et enfants.
Commence alors l'épopée de "La France froide" qui passe par les camps puis l'isolement au fond des bois avant d’atterrir dans une barre de HLM en Normandie. Alors que l'aura du patriarche s'étiole et que le silence s'installe autour de décisions qu'on ne discute pas, Hamid grandit, oublie, s'éduque, assiste la famille et finit par rompre avec des traditions et des liens qui ne lui correspondent plus en choisissant l'avenir et son propre noyau familial avant tout.
On en arrive alors à "Paris est une fête", plus axé sur Naïma et son travail qui va la ramener sur l'autre rive de la Méditerranée avec ses interrogations, ses clichés, ses attentes, ses craintes qui sont aussi celles de la société française toute entière après les attentats, son besoin de reconstituer les blancs d'un passé qui l'imprègne sans lui appartenir.

Un récit où rien n'est simple parce qu'il est avant tout humain et non partisan. Il soulève le voile d'une dénomination-amalgame "harki" terriblement réductrice sous laquelle se cache autant de destins que d'individus ballottés par une guerre d'Algérie dont les plaies sont encore loin d'être refermées.
Au milieu de tout ça, une femme en quête d'identité qui finit par comprendre, comme dans un poème d'Elizabeth Bishop que finalement, "L'Art de perdre" s'applique à elle aussi parce que :

" Tu peux venir d'un pays sans lui appartenir (...) il y a des choses qui se perdent... On peut perdre un pays. (...) - Ce qu'on ne transmet pas, ça se perd, c'est tout."

On se laisse emporter par cette histoire, l'écriture est fluide et les personnages attachants.

Hasard ou pas dans le choix de mes dernières lectures, j'ai l'impression que ce livre leur est relié par une sorte de fil rouge, apportant un éclairage supplémentaire, dans un autre contexte, au thème de la recherche d'identité et de l'héritage familial.

Titre : L'art de perdre
Auteur : Alice Zeniter
Première publication : août 2017
Prix littéraire Le Monde 2017
Prix des libraires de Nancy et des journalistes du Point 2017

Tiré du livre :
- (...) cette partie de l'histoire, pour Naïma comme pour moi, ressemble à une série d'images un peu vieillottes (...) entrecoupées de proverbes, comme des vignettes cadeaux de l'Algérie qu'un vieil aurait caché ça et là dans ses rares discours, que ses enfants auraient répétées en modifiant quelques mots et que l'imagination des petits-enfants aurait ensuite étendues, agrandies, et redessinées pour qu'elles parviennent à former un pays et l'histoire d'une famille.
 C'est pour cela aussi que la fiction tout comme les recherches sont nécessaires, parce qu'elles sont tout ce qui reste pour combler les silences transmis entre les vignettes d'une génération à l'autre.

- Choisir son camp n'est pas l'affaire d'un moment et d'une décision unique, précise.  (...) On croit n'être pas en train de s'engager et pourtant c'est ce qui arrive. Les combattant du FLN par exemple sont appelés tour à tour fellaghas ou moudjahidines. Fellag, c'est le bandit de grand chemin, le coupeur de route, l'arpenteur des mauvaises voies, le casseur de têtes. Moudjahid, en revanche, c'est le soldat de la guerre sainte. Appeler ces hommes des fellaghas ou des fellouzes, ou des fel, c'est - au détour d'un mot - les présenter comme des nuisances et estimer naturel de se défendre contre eux. Les qualifier de moudjahidines, c'est en faire des héros. (...) qui peut dire si le mot découle d'une position politique déjà campée ou si c'est lui, au contraire, qui va former peu à peu cette position en se sédimentant dans le cerveau des hommes en une vérité inaliénable.

- Rien n'est sûr tant qu'on est vivant, tout peut encore se jouer, mais une fois qu'on est mort, le récit est figé et c'est celui qui a tué qui décide. Ceux que le FLN a tués sont des traîtres à la nation algérienne et ceux que l'armée a tués des traîtres à la France. Ce qu'a été leur vie ne compte pas : c'est la mort qui détermine tout.

- L'Histoire est écrite par les vainqueurs (...). C'est un fait désormais connu et c'est ce qui lui permet de n'exister qu'en une seule version. Mais quand les vaincus refusent de reconnaître leur défaite quand ils ont malgré tout, malgré leur défaite continué d'écrire l'Histoire à leur manière jusqu'à la dernière seconde et quand, de leur côté, les vainqueurs veulent écrire leur Histoire rétrospectivement, pour arriver à l'inéluctabilité de leur victoire, il subsiste de part et d'autre de la Méditerranée des versions contradictoires qui ne paraissent pas être l'Histoire mais des justifications ou des revendications, qui se déguisent en Histoire en alignant des dates.

- La plupart des choses que les femmes ne font pas dans ce pays ne leur sont même pas interdites. Elles ont juste accepté l'idée qu'il ne fallait pas qu'elles les fassent.

- Il existe des états qui ne peuvent s'exprimer que par des énoncés contradictoires et simultanés.