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vendredi 20 avril 2018

Filles de la mer / White Chrysanthenum de Mary Lynn Bracht


Au début des années 1940, Hana et Emi sont deux soeurs appartenant à la communauté des Haenyeo, des plongeuses indépendantes qui récoltent des fruits de mer et assurent la survie de leurs familles dans l'île de Jeju située à l'extrême sud de la péninsule coréenne.
Pendant l'été 1943, parce qu'elle a voulu protéger sa petite soeur, Hana, alors agée de 16 ans, est enlevée par des soldats japonais et envoyée en Mandchourie comme "femme de réconfort" dans l'un des bordels mis au service de l'armée japonaise. 
Décembre 2011, Emi quitte l'île de Jeju pour participer au "millième" rassemblement hebdomadaire de protestation organisé à Séoul devant l'ambassade du Japon afin de demander réparation pour les crimes commis pendant la guerre envers les filles et les femmes coréennes.
Deux soeurs, deux époques et en alternance, l'évocation de deux destins tragiques marqués par les guerres, la seconde guerre mondiale puis celle qui a ensuite déchiré civilement la Corée.

Un roman qui traite d'événements historiques tragiques bien réels, tant sur la question des femmes de réconforts que sur celle des horreurs de la guerre civile en Corée, et que l'auteur dédie à toutes les femmes victimes des guerres où quelles soient et quelle que soit l'époque où elles se déroulent.
Des questions coréennes auxquelles je suis particulièrement sensibilisée pour avoir vécu dans le pays et déjà beaucoup lu sur le sujet*, très bien traitées dans ce roman au travers du destin de ces deux soeurs auxquelles ont s'attache. Les aspects culturels propres à la communauté des Haenyeo ainsi que ceux de la culture coréenne sont bien intégrés et l'histoire juste, avec la douleur, la résilience et le poids du silence qu'il a fallu endurer pendant des années, avant que des femmes osent briser le sceau du secret en parlant. C'est bien sûr aussi et avant tout un roman dans lequel l'auteur incarne ces questions en laissant libre cours à son imagination, notamment dans le dénouement qu'elle choisit de donner à l'intrigue. On est horrifié par la cruauté de ces époques mais on aime ces personnages qui en subissent le joug en s'accrochant à leur humanité.

Un premier roman très réussi et extrêment fort d'une jeune auteur américaine d'origine sud-coréeenne vivant à Londres !

Nota :
* Sur la question des femmes de réconfort, deux livres intéressants publiés en français :
- Un roman : Les orchidées rouges de Shanghaï de Juliette Morillot (2001)
- Une bande dessinée: Femmes de réconfort, Esclaves sexuelles de l'armée japonaise de Jung Kyung-a (2007). 

Titre original : White Chrysanthenum
Titre français : Filles de la Mer
Auteur : Mary Lynn Bracht
Première édition : 2018

Extraits du livre :
- They forever after carried a burden of helplessness and overwhelming regret. Family members murdered, starved, stolen, neighbours turning on one another - all this was their han, a word Korean knew and a burden they each held within them. Everyone (...) carried this han (...).  
-'We [Haenyeo] dive in the sea like our mothers and grandmothers and great-grandmothers have for hundreds of years. This gift is our pride, for we answer to no one, not our fathers, our husbands, our older brothers, even the Japanese soldiers during the war. We catch our own food, make our own money, and survive with the harvest given to us from the sea. We live in harmony with this world.(...)'
- 'Haenyyeo ? They took her from so far away ?' one woman exclaims. 'From all over,' another answers. 'Even China, the Philippines and Malaysia.' 'And the Dutch girls, too. Remember that one who spoke out ?' 'Yes, the Dutch woman. She was brave to come forward.' (...) Like so many of the other 'comfort women', she had hidden her story of rape and humiliation from her family for over fifty years. When the first Korean 'comfort woman', Kim Hak-sun, came forward in 1991, giving her grim testimony, she was followed by others. They were met with disbelief and branded as money-seeking prostitutes. It was then the Dutch woman, Jan Ruff O'Herne, joined them in a bold move, telling her story at the international Public Hearing on Japanese War Crimes in Tokyo in 1992, and the Western World took notice.    
- Her shame is her han. Shame for surviving two wars while those around her suffered and perished, shame for never speaking out for justice, and shame for continuing to live when she never understood the point of her life.  
- Emi's grief was buried beneath Jeju International Airport. At the time it was a military airfield, abandoned by the Japanese imperial air force when they left the island after the Second World War ended. More than seven hundred political dissidents were held there (...). The prisoners were executed by firing squad, and their bodies were buried in a massive pit, one on top of the other. No one ever mentioned what was beneath the brand-new runways when the airfield was expanded into the current international airport, but thoses who had lived through the massacres never forgot. 
- In December of 2015, South Korea and Japan reached an 'agreement' over the 'comfort women' issue, and both countries hoped to resolve the conflict once and for all, so they could move forward in more amicable international relations. (...) Japan offered South Korea terms, and one of them was the removal of the Statue of Peace, erected on private land across the Japanese embassy in Seoul. Removing this statue is the first step towards the denial of women's history in South Korea. The halmoni rejected this 'agreement' and continue to seek a true resolution because they believe Japan wishes to simply erase the unsightly history of wartime sexual slavery as though the atrocities never took place (...) 
Pyeonghwabi (the statue of peace) (...) was for me (...) the symbol representing (...) wartime rape not only of Korean women and girls, but of all women and girls the world over : Uganda, Sierra Leone, Rwanda, Myanmar, Yugoslavia, Syria, Iraq, Afghanistan, Palestine and more. The list of women suffering wartime rape is long and will continue to grow unless we include women's wartime suffering in history books, commemorate the atrocities against them in museums, and remember the women and girls we lost by erecting monuments in their honour, like the Statue of Peace.  

mercredi 17 janvier 2018

Le Moine aux yeux verts d'Oyungerel Tsedevdamba et Jeffrey L.Falt

 
Au début des années 2000 à Oulan-Bator, les travaux d'un chantier mettent à jour un charnier de 600 corps vers lequel est conduit le lama Agvaan du monastère de Gadan. Les ossements sont ceux de lamas exécutés en masse qui le renvoient au temps des années noires de sa jeunesse, à son histoire personnelle et à celle de son pays, du milieu des années 1930 jusqu'aux années 1950, une époque de bouleversements majeurs pour la Mongolie marquée de l'estampille du grand frère stalinien avec ses purges contre les "féodaux"/les descendant de Ghinggis Khan et tout ce qui touche à la religion, ses goulags, la brutalité et la guerre.
On va alors suivre le destin d'Agvaan, Basaan et Tserennadmid qui survivront aux épreuves imposées par leur condition religieuse de lamas, chacun à sa façon, par la collaboration, la souffrance ou la fuite, les renoncements et la dissimulation. La vie et le sort de la population laïque, bergers nomades ou soldats, sont traités au travers du parcours des autres membres de leurs familles et voisins avec notamment Bolt, le frère de Basaan et sa femme Sendmaa avec qui il partage un amour secret ... 

Une fresque romanesque pour découvrir l'histoire tragique de ce pays oublié et méconnu si ce n'est pour l'immensité de ses espaces qui font rêver les voyageurs. Quand on a en plus la chance d'avoir pu se rendre en Mongolie, ce livre donne un éclairage vivant sur un certain ressenti et des non-dits, permettant par exemple de comprendre le comment/pourquoi de l'état des temples qui commencent tout juste à revivre ou simplement, les raisons de l'adoption de l'écriture cyrillique.
J'ai eu un peu de mal avec l'écriture dans les premières pages qui contiennent pourtant beaucoup de descriptions détaillées très intéressantes sur la vie traditionnelle dans les temples, la culture et les interrelations entre lamas et population, sans doute parce que la narration commence doucement et un peu gentiment avec l'histoire d'amour entre Basaan et Sendmaa. Cette impression fugace d'ennui s'est toutefois très rapidement effacée avec une accélèration du rythme et une lecture qui m'a alors totalement absorbée et passionnée, un récit poignant dénonçant l'absurdité d'un régime totalitaire jusqu'auboutiste broyant tout sur son passage. Une magnifique galerie de portraits s'y aligne, les différentes techniques de résilience s'y déploient et on est emporté dans des paysages grandioses mais cruels pour l'homme et les bêtes, des steppes et forêts au désert de Gobi, jusqu'à la grande muraille de Chine, à l'Altaï ou encore au lac Khuvsgul.   

Une saga romanesque singulière, ambitieuse et réussie, par deux auteurs qui savent a priori bien de quoi ils parlent ... et un épilogue qui fait froid dans le dos !
Un avis sans doute légèrement partisan, mais mon premier coup de coeur de l'année !

Biographie d'Oyungerel Tsedevdamba (publiée sur le site de l'éditeur, Grasset) :
Militante des droits de l’Homme reconnue, Oyungerel Tsedevdamba a occupé plusieurs fonctions politiques de premier plan en Mongolie, notamment comme députée et Ministre de la culture. Elle est l’auteur de onze ouvrages, dont trois coécrits avec Jeff L. Falt.
Biographie de Jeff L. Falt (publiée sur le site Hachette) :
Avocat et militant en faveur des Droits de l’homme, Jeff L. Falt a rencontré Oyungerel Tsedevdamba lors d’une mission de paix en Mongolie. Ils se sont mariés en 2004 et vivent désormais en Mongolie où ils dirigent une ONG.

Titre : Le moine aux yeux verts
Auteur : Oyungerel Tsedevdamba &  Jeffrey L.Falt
Première édition : 2017

Tiré du livre :
- La gratitude est le fondement spirituel de la joie. 
- Ikh Khuree a été rebaptisée Oulan-Bator. Que pensez-vous d'avoir appelé "héro rouge" un lieu aussi important ? - Je suppose qu'ils ont changé le nom pour séparer l'État de notre religion bouddhiste, Ikh Khuree signifiant "grand monastère". En tant que croyant, je considérerai toujours Ikh Khuree comme tel. Pas Da Curie, comme l'appelaient les Mandchous. Ni Urga, son nom séculier du temps du Bogd Khan.   
- Il s'était habitué à employer le jargon du Parti, ce qui créait et maintenait une distance entre son travail administratif et la réalité brutale des conséquences de celui-ci. 
- La liberté ... comme elle est précieuse. Nous ne nous rendons compte de sa vraie valeur que lorsque nous la perdons. 
- Personne ne savait vraiment ce qui se passait à l'intérieur des prisons-goulags disséminées dans le pays. Personne ne savait que le monastère de Dayan Deerkh n'était qu'un des sept cents temples et monastères bouddhistes pillés et détruits à travers la Mongolie. Mais la raison pour laquelle aucun des autres bergers n'était retourné au Dayan Deerkh était parfaitement claire : ils avaient peur. 
- Aucun Mongol ne détruira le palais du Bogd Khan, ni le monastère de son frère [Choijin Lama] ! Ce sont les symboles de l'âme de la Mongolie !