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jeudi 19 août 2021

La vie rêvée des hommes de François Roux

1944. Pendant une semaine, dans Paris libéré, Stanley, soldat américain, et Paul, soldat français, vivent un amour passionné... Mais chacun rejoint ensuite son régiment, son pays, sa vie et le temps va passer, de la fin de la guerre jusqu'à nos jours, les deux hommes profondément marqués par cette rencontre d'une vie. 
L'américain nous fait plonger dans un New York d'après-guerre un peu fou où naîtront les grands mouvements de luttes pour la défense des droits pour tous, riche héritier mis sur la touche par son père, bourreau des cœurs infatueux et désillusionné hantant la vie nocturne de la grosse pomme.
Le français, pêcheur breton, choisira quand à lui la "normalité", le mariage et une vie de famille permettant de préserver les apparences avec ses insatisfactions et ses doutes pour lui et les siens, l'impression de décallage avec son être profond avant d'accepter les transformations douloureuses nécessaires afin de s'assumer en faisant abstraction du "qu'en dira-t-on".   

D'un bord à l'autre de l'Atlantique, au travers des événements des vies de Stanley et de Paul, ce roman nous livre tout à la fois une chronique intime et une grande fresque historique de l'évolution de la condition homosexuelle et de celle des mentalités. Le passage d'un monde où il faut vivre caché, dans lequel un homme aimant un autre homme est un crime, à celui d'aujourd'hui, plus égalitaire avec ses défilés et l'avènement du Pacs et du mariage pour tous, en passant bien évidemment par les années sombres du "cancer gay", le SIDA.
 
Voilà un livre finement écrit, touchant et marquant, associant habilement l'intime au général, plein d'humanité et de cet amour transcendant l'espace et le temps. Des personnages attachants et de beaux portraits d'hommes qui souffrent dans leurs relations au père, aux autres. Un livre qui évite les clichés et aborde avec justesse beaucoup de sujets sur le coming out, les incompréhensions et les rejets, les brimades, les violences, la solitude, la honte, l'interdit, la bêtise, etc.
 
Magnifiquement écrit, une belle histoire d'amour, un coup de cœur ❤️, à lire  !
   

Tirés du texte :
On le sait, ce ne sont pas les lieux en eux-mêmes qui fixent la mémoire, c'est grâce aux émotions qui y sont rattachées que nous pouvons garder tenace en nous le souvenir des choses.

Plus les choses étaient visibles, plus les crispations étaient grandes ; plus la liberté des uns prenait de l'ampleur, plus les autres craignaient de devoir renoncer à l'ordre immémorial qui les avait toujours protégés.

Titre : La vie rêvée des hommes
Auteur : François Roux
Première édition : 2021

lundi 26 juillet 2021

Nous rêvions juste de liberté de Henri Loevenbruck

J'ai appris la paix, j'ai appris la vanité, l'éphémère, la fragilité des choses et le souffle léger de la vie, j'ai vu la brièveté de l'existence, j'ai vu le temps qui passe et qui n'est rien, j'ai ri de nos espoirs idiots, de nos combats imbéciles, 
et plus rien ne m'a paru aussi grand que la route elle-même. 
 
En prison, un homme se souvient de ce qui l'y a conduit, un simple "nous rêvions juste de liberté" érigé en principe de vie  ... 
A Providence il y avait d'abord la "bande à Freddy" avec Oscar, Alex, et lui, Hugo alias "Bohem" surnommé ainsi parce qu'il vivait alors dans une roulotte, celle que lui avait laissé Papy Gallo. Une bande de copains en guise de famille pour faire les quatre cents coups et se substituer à celle de naissance marquée par les coups, le manque d'amour et une petite sœur, Véra, fauchée trop jeune par une moto. 
Plus tard, il y a la bande à Bohem et sa moto Lipstick, un road trip à moto à travers les États-Unis pour échapper à l'ennui dans une fuite éperdue et tenir une promesse, retrouver le frère d'Alex. Une vie de nomades sans attaches, toujours sur la route, à laquelle viennent s'adjoindre Sam, Fatboy, Mani puis les filles, Mélaine et Ally. Une vie de rencontres, d'amitié, d'indépendance, de folies parfois, de projets, de trahisons et la solitude aussi. Un parcours initiatique qui a pour prix, celui de la liberté.
 
Dans un style "parlé familier", celui de Bohem, Henri Loevenbruck nous entraîne dans un road trip ébouriffant qui n'est pas sans rappeler, dans un registre un peu différent, le film emblématique de 1969, Easy-Rider avec Henri Fonda. Cette inoubliable bande de gamins sans éducation, franchement déjantée mais néanmois attachante, est animée par le désir de vivre et d'exister ; il y a de l'insoumission, le mépris des conventions mais aussi des valeurs, la drogue, des trafics, des bagarres, des bêtises petites et grosses, de l'innocence et de la violence, du sexe et du Rock'n Roll. Une horde ne respectant qu'un seul code LH&R (Loyauté, Honneur et Respect) auquel Bohem ne dérogera jamais et une épopée aigre-douce prenant pour terrain de jeux les grands espaces américains et le monde des clubs de motos qu'on découvre, avec leurs règles, leurs affiliations et leurs codes particuliers.
 
Un souffle épique contemporain endiablé, porté par un vent de liberté. Explosif !
 
Tirés du texte :
Dans la vie, je crois qu'il vaut mieux montrer ses vrais défaut que ses fausses qualités. Vaut mieux surprendre que décevoir.
 
Essaie de ne jamais oublier tes rêves. La vie, les gens, tous essaieront de t'empêcher d'être libre. La liberté, c'est un boulot de tous les jours. Un boulot à plein temps. 
 
Titre : nous rêvions juste de liberté
Auteur : Henri Loevenbruck
Première édition : 2015 

dimanche 13 septembre 2020

Les huit montagnes de Paolo Cognetti

C'est dans le souvenir que se trouve le plus beau refuge.
 
L'amitié de Pietro et de Bruno nait à Grana, dans les montagnes italiennes du val d'Aoste, lorsqu'ils ont onze ans. Le premier est un garçon de la ville qui passe tous ses étés dans ce coin perdu avec ses parents, il est celui qui vient et qui part. Le second est le dernier des enfants de ce village oublié plus ou moins à l'abandon, un enfant de la montagne, celui qui reste. 
Chaque année, ils se retrouvent, courent, explorent la montagne, ses forêts, ses torrents, ses alpages, ses galeries de mines abandonnées, un espace infini de découverte et de liberté. Et puis, comme un rituel, le père de Pietro les emmène chaque été sur un glacier ; c'est un grand marcheur, taiseux, toujours en quête de nouveaux sentiers et de sommets, qui a besoin de se ressourcer dans ces montagnes après ses mois passés à l'usine milanaise qui l'emploie. 
Sa mère aussi aime cette période estivale même si elle préfère le niveau de la forêt aux sommets ; elle est assistante sociale et se bat toujours pour le bien des autres, notamment pour l'éducation de Bruno qu'elle a pris sous son aile.    
 
Peut-être ma mère avait-elle raison, chacun en montagne a une altitude de prédilection, 
un paysage qui lui ressemble et dans lequel il se sent bien.  
 
Une fois étudiant, Pietro s'affranchit de sa famille, de son père surtout car il reste proche de sa mère avec laquelle il correspond très régulièrement. 
 
C'était ma mère qui nous donnait des nouvelles l'un de l'autre, 
habituée qu'elle était à vivre parmi les hommes qui ne se parlaient pas. 
 
Le temps passe et ce n'est finalement que vingt ans plus tard, après la mort de son père que Pietro revient à Grana où il retrouve Bruno et reçoit en héritage un refuge abandonné, isolé sur les hauteurs, au bord d'un lac ... 
 
Organisé en trois parties - Montagne d'enfance, La maison de la réconciliation, L'hiver d'un ami - ce roman iniatique emporte le lecteur au coeur de la montagne dont l'auteur, déploie toute la richesse, la diversité, la beauté mais aussi sa rudesse parfois implacable ou imprévisible : la forêt et les alpages, verdoyants l'été, couverts de neige l'hiver, les torrents, les sources et les lacs aux couleurs changeantes, l'univers minéral des roches et des glaciers, les animaux sauvages... Si Grana est un village imaginaire, la région alpine du Mont Rose ne l'est pas et constitue l'élément central autour duquel gravitent les personnages.    

Ce roman initiatique et de filiation nous livre une histoire presque sans histoire ... mais tellement belle et tout simplement bouleversante !
Un texte rare, magnifiquement évocateur, plein de ses montagnes, plein du fossé père-fils, plein de cette amitié indissoluble, jouant avec nos émotions, des joies et de l'innocence de l'enfance à une tristesse infinie, une douleur indicible. ♥♥♥  

De mon père j'avais appris, longtemps après avoir arrêté de la suivre sur les sentiers, que dans certaines vies il existe des montagnes auxquelles il est impossible de retourner. Que dans les vies comme la mienne ou la sienne, il est impossible de retourner à la montagne qui est au centre de toutes les autres, et au début de l'histoire de chacun. 
Et qu'il ne reste qu'à errer sur les huit montagnes à celui qui, comme nous, sur la première et la plus haute, a perdu un ami. 
 
 
Tirés du texte :
Si l'endroit où tu te baignes dans un fleuve correspond au présent, pensai-je, dans ce cas l'eau qui t'a dépassé, qui continue plus bas et va là où il n'y a plus rien pour toi, c'est le passé. L'avenir, c'est l'eau qui vient d'en haut, avec son lot de dangers et de découvertes. Le passé est en aval, l'avenir en amont. Voilà ce que j'aurais dû répondre à mon père. Quel que soit notre destin, il habite les montagnes au-dessus de nos têtes. 
 
Ce qui est beau avec les lacs alpins, c'est qu'on ne s'attend jamais à les trouver si on ne sait pas qu'ils sont là, on le les voit pas tant que l'on n'a pas fait le dernier pas, on dépasse la berge et là, sous les yeux, c'est un paysage nouveau qui s'ouvre. 

J'avais déjà intégré ce que mon père n'avait jamais voulu accepter, à savoir que nul ne peut faire comprendre les sensations éprouvées là-haut à celui qui n'est pas sorti de chez lui. 

L'avenir m'éloignait de cette montagne d'enfance, c'était triste, et beau, et inévitable.
 
J'avais appris à poser les questions des adultes, en demandant une chose pour en savoir une autre. 
 
Je commençais à comprendre ce qui arrive à quelqu'un qui s'en va : les autres continuent de vivre sans lui. 
 
Si je vais vivre dans les bois, personne ne me dira rien. Si une femme le fait, on la traitera de sorcière. Si je me taisais, quel problème ça ferait ? Je ne serais qu'un homme qui ne parle pas. Une femme qui ne parle plus est forcément à moitié folle.  
 
C'est bien un mot de la ville, ça, la nature. Vous en avez une idée si abstraite que même son nom l'est. Nous, ici, on parle de bois, de torrrent, de roche. Autant de choses qu'on peut montrer du doigt, qu'on peut utiliser. Les choses qu'on ne peut pas utiliser, nous, on ne s'embête pas à leur chercher un nom, parce qu'elles ne servent à rien.
 
Il faut faire ce que la vie t'a appris à faire. Si t'es très jeune, à la rigueur, tu peux peut-être encore changer de route. Mais à un moment donné, il faut arrêter de se dire : bon, ça je suis capable de le faire, ça pas. Et je me suis deandé : de quoi je suis capable, moi ? Moi, je sais vivre en montagne. QU'on me mette là-haut tout seul, et tu verras que je m'en sors. C'est pas rien quand même, non ? Eh bien il m'a fallu attendre quarante ans avant de comprendre que ça n'était pas donné à tout le monde. 
 
Titre : Les huit montagnes
Auteur : Paolo Cognetti
Première édition : 2016

lundi 11 mai 2020

Gens indépendants / Independent people de Halldor Laxness

 The man who lives on his own land is an independent man.

Islande, début du XXème siècle.

Pendant 18 ans, Bjartur à travaillé dur pour gagner son indépendance. Une liberté qui se concrétise par l'achat d'une terre bien à lui, une lande marécageuse "hantée" au fond d'un fjord que le régisseur local fini par lui céder en accompagnant sa vente d'un mariage rapide à une jeune servante devenue un peu trop encombrante chez le notable.

Bjartur ne croit pas aux fantômes, seulement en son indépendance alors il ne s'encombre pas de sentiments et s'installe avec sa nouvelle épouse dans une hutte de terre sur sa propriété qu'il rebaptise "Summerhouses". Désormais, il va se consacrer envers et contre tout à ses moutons, la clé de son indépendance, le coeur de son univers... tout le reste n'est que périphérique : une première épouse, une deuxième épouse et sa mère, des enfants et un monde qui change avec l'indépendance du pays, ses marchands et l'ouverture à la concurrence , les coopératives, la première guerre mondiale, l'émigration, etc.

Dans cette chronique paysanne islandaise, rien ne semble affecter cet éleveur fier qui veut ne surtout rien devoir à personne. Un homme rude, buté, exigeant, tenace, endurant qui ne veut jamais rien changer à ses habitudes et à son mode de vie quitte à laisser sa famille crever de faim. Un personnage brut à l'esprit pourtant subtilement imprégné de poésie et de sagas islandaises.
Une vie de misère dans l'isolement de paysages immuables, réglée sur le rythme des saisons avec des hivers interminables et des étés courts et intenses, imbibée de pluies incessantes et une humidité permanente qui imprègne tout. Un quotidien répétitif ne laissant aucune place au désoeuvrement ... et pourtant, au cœur de cet univers misérable qui frise le désespoir, il y a de la vie, la persévérance, un certain espoir de résilience et des sentiments qui, s'ils ne s'expriment pas n'en sont pas moins là.

Un texte épique, poétique et parfois même humoristique, qui s'étire avec "lenteur" pour révéler une Islande tout à la fois sombre et lumineuse. Un "classique" de la littérature islandaise publié en 1934 qui reste à la fois accessible et pertinent, aussi bien sur le plan historique que littéraire. Je l'ai lu lentement et apprécié durant un temps qui lui aussi s'étirait, comme une fenêtre ouverte sur une autre époque et un autre lieu.

L'auteur, Halldor Laxness, a reçu le prix Nobel de littérature en 1955 et deux de ses romans, gens indépendants et la cloche d'Islande figurent très souvent comme des "incontournables" sur les listes de découverte de la littérature islandaise.
À découvrir.

Tirés du livre :
Man is always independent if the hut he lives in is his own. Whether he lives or dies is his concern, and his only. Otherwise (...) one cannot be independent. This desire for freedom runs in a man's blood, as anybody who has been servant to another understands. (...) The love of freedom and independence has always been a characteristic of the Icelandic people. Iceland was originally colonised by freeborn chieftains who would rather live and die in isolation than serve a foreign king.  

It was no child's play having such a father, and yet she would never,
 never wish for any father other than him.

 The covers must not get dirty, nor the spines slit, books are the nation's most precious possession, books have preserved the nation's life through monopoly, pestilence and volcanic eruption, not to mention the tons of snow which have lain over the country's widely scattered homesteads for the major part of every one of its thousands years.

 What the devil do you think you know about any bloody world? What is a world? 
This is the world, the world is here, Summerhouses, my land, my farm is the world. 

It is a mark of weakness to try to talk anyone over. An Independent man thinks only of himself and lets others do as they please. 

The strongest man is he who stands alone. A man is born alone. A man dies alone. Then why shouldn't he live alone?

Titre anglais : Independent People
Titre français : Gens indépendants 
Auteur : Halldor Laxness
Première édition : 1934

samedi 1 février 2020

The house between tides de Sarah Maine

En 1945, en Écosse sur une presqu'île des Hébrides, après une vente aux enchères, une femme tourne le dos et quitte définitivement la maison vide de Muirlan House : c'est un endroit et un moment pivots entre les deux époques qui font battre le cœur du livre.
Comme le va et vient des marées, on va ainsi passer des années 1910-1911 à l'époque actuelle, de Théo et Béatrice Blake à Hetty, d'un peintre tourmenté collectionneur d'oiseaux à une jeune femme projetant de transformer une maison héritée en hotel de luxe avec toujours, au centre, Muirlan House, ses fantômes et ses secrets. Il faut dire que les choses ne sont pas telles qu'Hetty se les était imaginées : son héritage n'est qu'une ruine irrécupérable, la source ancienne et amère de ressentiments pour la population locale et pour couronner le tout, le sondage des fondations mettent à jour un cadavre... Dans une communauté où tout se sait et qui ne compte aucun disparu, qui cela peut-il bien être ? ... Ne reste alors plus qu'à déméler les fils du passé pour tricoter le futur...

Un roman et des personnages qui battent véritablement autour d'un lieu dans toute sa beauté sauvage soumise aux éléments, sans cesse renouvelée. Un endroit qui semble réduire les hommes au second plan ou comme simples figurants d'un tableau qui les absorbe et les engloutit, d'abord subjugués puis anéantis. Amours, modes de vies, rapports entre riches et pauvres / puissants et subalternes / hommes et femmes, les thèmes abordés ne manquent pas et on se laisse facilement emporter dans le sillage de cette fresque romanesque même si elle est parfois un peu prédictible et/ou simpliste.
Un livre toutefois très évocateur qui fait (re) naître l'envie d'aller découvrir ces îles lointaines d'Écosse, comme avait déjà su le faire Peter May dans sa trilogie écossaise.

La trilogie écossaise de Peter May, voir :
L'île des chasseurs d'oiseaux / The Black house
L'homme de Lewis / Lewis Man
Le braconnier du lac perdu / The Chess Man

Titre original : The House Between Tides
Pas encore de traduction française
Auteur : Sarah Maine
Première édition : 2014

mardi 28 janvier 2020

Le cœur de l'homme / The Heart of Man de Jon Kalman Stefansson

 Live, as you are able, live!

Dernier volet d'une trilogie.
À la fin de La tristesse des anges / The Sorrow of Angels, nous avions laissé le gamin, Jens et Hjalti perdus dans la tempête...
Miracle et tristesse, les deux premiers ont survécu et se réveillent à Slettueyri, le troisième à disparu. Grâce à son capital jeunesse et aux bons soins des hôtes qui les ont secourus, le garçon se remet rapidement alors que Jens ressort diminué de leur odyssée. À peine le temps de former de nouveaux liens, le printemps s'installe enfin, un bateau passe et les ramène à leur point de départ où la vie reprend son cours : Jens part de son côté et le gamin, enrichi et nourri de sa nouvelle expérience retrouve le monde de l'auberge et ses personnages tellement indépendants qu'ils en gènent la communauté locale bien pensante et étriquée. Le gamin découvre qu'à la suite de la lettre qu'il lui a adressé avant de partir, Andréa a quitté son mari et le campement de pêcheurs où il l'avait laissée, accueillie, comme lui, par Helga et Ragnheidur.

Le gamin est plein d'énergie, les yeux et le cœur ouverts sur le monde. Il court, il apprend dans les livres sous l'égide de Gisli et il apprend de ses rapports et de ceux des autres avec la communauté des hommes. Il y a le souvenir des cheveux roux et des yeux verts de Alfheidur laissée à Slettueyri, la relation ambiguë avec la fille de Fridrik, le marchand puissant et avide de pouvoir, la liberté et l'indépendance de Ragnheidur, le poids des mot et une lettre écrite à Rakel pour le compte d'Oddur, une nuit de tempête et un naufrage, etc.
Un microcosme de société humaine avec ses zones lumineuses, l'amour, l'amitié, la solidarité, le réconfort, le partage, la connaissance, la poésie, la liberté, etc. et ses zones d'ombres, la recherche du pouvoir et de la domination, la lubricité, le viol, l'alcool, etc. Autant d'éléments qui offrent une réflexion intemporelle sur le sens de la vie et autres éléments philosophiques comme le bonheur, tout en dressant le panorama de la société islandaise de la fin du 19ème siècle en pleine transformation, entre tradition et modernité (premier bateau à vapeur, premiers téléphone, etc.)... sans oublier un cadre grandiose et sauvage, soumis aux éléments, offrant le meilleur comme le pire.

Le gamin est un personnage attachant autant pour le lecteur que ceux qui l'entourent, plein de sensibilité, d'interrogations et d'une certaine innocence. C'est avec un vrai grand regret, les larmes aux yeux et le cœur battant que je le quitte à la fin de cette histoire qui m'a transportée et surprise jusqu'à la dernière page, jusqu'à la dernière ligne, vers une fin absolument épique et aigre-douce.
Un texte porté par la grande qualité d'écriture de cet auteur qui évoque magnifiquement la rudesse et la beauté d'un pays et de la société qui le compose.

Tirés du texte :
We find that life is never a continuous thread except occasionally by coincidence, which is as savage as it is beautiful. Some of the incidents pass through us and are gone without leaving anything behind, but there are others that we constantly relive, because what is past dwells in us, colours our days, transforms our dreams. The past is so interwoven with our present that it's not always possible to distinguish between them, words you speak today will find you five years on, 
come to you like a bouquet of flowers, like a consolation, like a bloody knife.

Who am I, are we what we do, or what we dream?

There are very few things that man needs : to love, to be happy, to eat; and then he dies. Yet there are over six thousand languages spoken in the world--why do there need to be so many in order to make such simple desires understood? 
And why do we manage it so rarely?

Icelandic summers are so short and predictable that it seems at times as if they don't exist. (...)
 But nothing in the world is as bright and clear as the month of June, days and nights merge,
 all the shadows vanish and the sky is blue as eternity in the middle of the night.

What is a person (...) apart from a memory?

It hurts when everyone forgets you, really hurts; your shoulders sink, your eyes dull, 
solitude enters your body and starts killing you cells.

Little is as important for a person as laughter, and crying; it's far more important than sex,
 let alone power, let alone money, that spittle of the Devil in our blood, 
those who never laugh gradually turn to stone.

What right does he have to combine words that could change someone's life, what could his responsibility be then? 
Those who fire guns are responsible for the bullets, the pain that they may cause; doesn't the same apply to words?

Life expands when you read (...) there is more to it,(...) , 
it's as if you you acquire something that no-one can take from you, ever (...)
 it makes you happier.

Unfortunately, there's a huge gap between thinking and living. It's possible to know more than everyone else, to understand life, to be able to describe it in moving words, distinguish between cause and effect, yet have no idea how to live an ordinary, everyday life. 
A bit like knowing all the notes but being unable to whistle a simple melody.

What does it mean to betray one self, what is the greatest treachery, the most heinous crime,
so heinous that the king can't pardon you ? To dare not to live, the boy had answered.

Writing is a war and maybe authors experience more defeat than victory.

Translations, (...) it's hardly possible to describe their importance.
They enrich and broaden us, help us to understand the world better, understand ourselves. 
A nation that translates little, focusing only on its own thoughts, is constricted, 
and if it boasts a large population it becomes dangerous to others, as well, 
because most things are alien to it except for its own thoughts and customs.

June nights here in the North must be the most beautiful in the world, the luminance of night sky can be wilder you with happiness, it washes away anxiety, stress, hatred, envy, all of these things that are like a blight inside mankind. All is tranquil, transparent. 
A June night is a bit like the breath of God, and for a moment all existence is soft and still. 
For a moment. 

One probably doesn't know much about life ; one just has to step into it. And know how to welcome it when it comes. 

There are few things to equal receiving a letter. 
There's intimacy in letters, they bridge distances, are precious companions that last a long time, warm you, long after they're read. 

I don't know where the darkness comes from, yet I think that it comes from the same place as the light, and I think it grows dark because we let it happen. I think that it's difficult to attain the light, often very difficult, but I also think that no-one attains it for us. Not God, not Jesus, who maybe should have been a woman because then the world would be different and better, not the governor, not farming, not ships, not books. If we don't set out on our own, life is nothing. We ought to live to conquer death, that's the only thing that we know how to do. If we live as we're able, preferably a bit better, then death will never conquer us. Then we won't die, we'll just become something else. I don't have the words for it, to describe it, I mean. Maybe we simply change into music.

Death steps over our wishes, our prayers, our despair and strength, it does so whenever it pleases. 

Hardly anyone has eyes in order to look squarely in the face of understanding ; few eyes can tolarate it. (...) 
People like Kierkegaard were dangerous because they cause us to question, and even rethink, the world.

In the end we all change into silence.

Du même auteur, voir aussi :
La tristesse des anges / The Sorrow of Angels (tome 2)
Entre ciel et terre / Heaven and Earth (tome 1)
D'ailleurs les poissons n'ont pas de pieds / Fish have no feet

Titre anglais : The Heart of Man
Titre français : Le cœur de l'homme
Auteur : Jon Kalman Stefansson 
Première édition : 2009

dimanche 3 novembre 2019

Parce que je déteste la Corée de Chang Kang-myoung

C'est peut-être ridicule mais c'est ainsi : la seule raison pour laquelle les jeunes viennent en Australie, 
c'est qu'ils veulent être traités avec dignité.

Kyena est une jeune Coréenne issue des classes moyennes. Elle partage sa chambre avec ses deux soeurs dans l'appartement familial situé en périphérie de Séoul, est dîplomée d'une université de Séoul et travaille depuis quelques années déjà.
Avec ses économies, elle veut poursuivre ses études en Australie avec le projet d'y émigrer. C'est ainsi qu'elle part, pleine d'espoirs en laissant derrière elle son monde, ses amies, son petit ami avec lequel elle rompt et sa famille.

Elle nous raconte son parcours, sa vie passée et la nouvelle, l'apprentissage de la différence, les comparaisons culturelles entre son pays d'origine et l'Australie ou d'autres nationalités qu'elle vient à fréquenter.
La jeune femme a aussi l'occasion de revenir en Corée mais ses séjours ne font que conforter son besoin de partir définitivement face à une société coréenne immuable, rigide et codifiée qui ne lui convient pas et dans laquelle elle ne peut se résoudre à se fondre.

Voilà un livre qu'on dévore, très intéressant parce qu'il nous permet de percevoir tout ces poids qui entravent et pèsent sur la société sud-coréenne : des rapports sociaux convenus qui se reproduisent d'une génération à l'autre, ultra hiérarchisés, dénoncés par l'auteur au travers de ce récit, et auxquels j'ai pu être sensibilisée pendant quatre années passées dans ce pays.

Le personnage de Kyena est frais, drôle et attachant ; une personnalité qui ne supporte pas les carcans, prête à s'expatrier pour assumer ses rêves et sa liberté. Le titre est brutal mais sans doute à l'image de la dureté des attentes et des codes imposés à la jeunesse de ce pays d'Asie du nord.

Un excellent roman de la littérature coréenne, à la fois léger - parfois presque une comédie - et profond, bourré d'anecdotes, à découvrir.

Extraits du texte :
Pourquoi je suis partie ? En deux mots, c'est "parce que je déteste la Corée". 
Et en trois, c'est "parce que je ne peux pas vivre dans ce pays". 
(...) si je ne peux pas vivre dans mon pays... c'est parce qu'en Corée, je ne suis pas quelqu'un de compétitif. 
Je suis un peu comme un animal victime de la sélection naturelle. Je ne supporte pas le froid ; je suis incapable de me battre de toutes mes forces pour atteindre un but ; et je n'ai hérité ni n'hésiterai jamais d'aucun patrimoine. 
Mais tout ça ne m'empêche pas d'avoir le culot d'être salement exigeante : je veux travailler près de chez moi, 
qu'il y ait suffisamment d'infrastructures culturelles dans mon quartier, 
que mon boulot me permette de m'accomplir personnellement, etc. 

Parmi les femmes que je croisais, aucune n'était plus mince que moi. Plus de 90% des Australiennes ont une stature carrée. 
Il n'est pas rare non plus de voir des femmes obèses à un niveau qu'on ne peut même pas imaginer en Corée.
 Tu sais, jusque là, j'avais toujours eu des complexes à cause de mes fesses et de mes cuisses un peu dodues, 
or, ici, mes fesses étaient d'une taille idéale, toutes petites et mignonnes. 
Je me suis dit que je n'avais plus besoin d'essayer de les cacher avec des hauts un peu longs
 et que je pouvais même mettre des vêtements que je n'aurais jamais osé porter avant. 

J'ai pas d'avenir en Corée. Je ne suis pas sortie d'une grande université, je ne viens pas d'une famille riche,
 je ne suis pas aussi belle que Kim Tae-hui. Si je reste en Corée, je finirai ramasseuse de détritus dans le métro. 

J'ai demandé à Jae-in pourquoi il était venu vivre en Australie. 
- Parce que je ne veux pas faire mon service militaire, m'a-t-il répondu fièrement. 

Les garçons font des avances et les filles choisissent, c'est ainsi que ça fonctionne. 
Proportionnellement, le nombre de filles venues étudier ici est moindre que le nombre de garçons, 
et les filles coréennes sont très populaires auprès des garçons d'autres nationalités et des Australiens.

Pourquoi détestes-tu autant la Corée ? C'est un pays sympa, tu sais. 
Si on se rapporte au  PIB par habitant, la Corée est dans les vingt premiers, presque au même niveau qu'Israël ou que l'Italie. 
(...) Je m'en fous de connaître le classement de la Corée sur le plan du bien-être de ses habitants, 
ou du pouvoir d'achat, ou de je ne sais quoi encore. 
J'ai envie d'être heureuse, moi, et ici c'est impossible. 

 Les Coréens mettent en haut du classement les Australiens et les Occidentaux, puis viennent les Japonais et les Coréens, 
un cran en dessous les chinois, et tout en bas les habitants d'Asie du Sud. 
Mais en réalité, après les Australiens et les Occidentaux, il y a tous les asiatiques.
 Les gens d'ici ne font pas de distinction hiérarchique,
 à leurs yeux il y a seulement les Asiatiques qui parlent bien anglais et ceux qui parlent mal.

Tu connais les paroles de notre hymne national ? Qu'est ce qu'il dit ? Ce que le ciel protège, ce n'est pas moi, c'est la Corée. 
Ce qui doit vivre longtemps, ce n'est pas moi non plus, mais mon pays.
 Si j'existe, c'est seulement pour préserver mon pays le plus longtemps possible. 
Les paroles de l'hymne national australien sont très différentes,
 il commence par "Australiens, réjouissons-nous car nous sommes jeunes et libres '", 
continue avec "Sous notre rayonnante Croix du Sud, nous peinerons des cœurs et des mains", 
et se termine avec "Nous avons des plaines sans limite à partager". 
Rien à voir avec l' hymne coréen !

Titre : Parce que je déteste la Corée 
Auteur : Chang Kang-myoung
Première édition : 2015

samedi 9 février 2019

Mourir n'est pas de mise de David Hennebelle


Pour eux, les Marquisiens, la vie était existence, elle ne se surchargeait pas du poids de l'avenir.

Biographie romancée des trois dernières années de la vie du chanteur Jacques Brel qui, au début des années 1970, au sommet de la gloire, préfère l'appel de la mer, les voyages sur son voilier, la recherche de l'anonymat et une installation aux Marquises où, rongé par la maladie, il crée son dernier album ...

Une histoire qu'on connait déjà plus ou moins quand on appartient à la génération qui a vu disparaitre ce personnage légendaire mais qu'on apprécie pour le souffle de liberté qu'elle apporte et la façon simple, pudique, poétique et presque joyeuse dont elle est traitée.

C'est léger, doux et chaleureux comme les alizés qui semblent nous envelopper lorsqu'on se plonge dans cette petite douceur littéraire. Il suffit de se laisser porter pour être gagné par l'appel du large et le bonheur de vivre, tout simplement !

Merci pour cette bouffée d'air frais Émilie qui a envie de partager les livres ! 

Titre original : Mourir n'est pas de mise
Auteur : David Hennebelle
Première édition : 2018

vendredi 14 décembre 2018

De nos frères blessés de Joseph Andras

 

Jeune ouvrier européen, militant communiste, Fernand Iveton dépose une bombe dans un local désaffecté de son usine en soutien à la cause anticolonialiste : la bombe n'a jamais explosée et n'était pas destinée à tuer ... mais voilà, nous sommes à Alger en 1956...
Arrêté et torturé, Fernand Iveton passera devant un tribunal militaire dans un contexte de guerre non avouée alors qualifiée "des événements". Il est condamné à la peine capitale et sera guillotiné le 11 février 1957, pour l'exemple, et restera le seul européen condamné et exécuté pendant la guerre d'Algérie.

Le roman commence le jour où Fernand Iveton pose sa bombe avec toutes les conséquences qui ont suivies pour lui : les tortures odieuses, les dessous politiques, les raisons pour lesquelles il est finalement abandonné de tous (ou presque), que ce soit le parti communiste, les dirigeants de l'époque ou la presse, et derrière elle, l'opinion publique ... mais avec toujours cette conviction qu'il sera gracié, son acte ne pouvant surement pas justifier la peine de mort.
Le livre est entrecoupé de chapitres de retours en arrière sur des périodes plus heureuses, consacrés à sa relation avec sa femme Hélène, leur rencontre en France et leur histoire d'amour qui donnent corps et humanité à ce militant convaincu, idéaliste au grand coeur. 

Une histoire qui veut rendre justice à un personnage qui ne semble pas en avoir bénéficié, avec une remise dans le contexte de l'époque, celui d'une guerre qui ne dit pas son nom mais qui en a toute la violence.
C'est remarquablement écrit et on a beau savoir dès le départ quel sera le dénouement, on ne peut pas y croire, on reste confiant et on espère avec Fernand jusqu'au bout.

Un premier roman marquant, à méditer. 

Titre : De nos frères blessés
Auteur : Joseph Andras
Première édition : 2016
Le livre a reçu le prix Goncourt du premier roman 2016 que l'auteur a refusé.