Affichage des articles dont le libellé est Roman historique. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Roman historique. Afficher tous les articles

dimanche 16 avril 2023

Pour que chantent les montagnes / The Mountains Sing de Nguyen Phan Que Mai

 
Vietnam 
 
En 1972, Hong (surnommée Goyave) a 12 ans quand Ha Noi est bombardée et sa maison détruite alors qu'elle a trouvé refuge dans les montagnes avec sa grand-mère qui l'élève. La guerre et la violence, c'est son quotidien, le monde dans lequel elle grandit, alors, après les bombardements, la vie reprend ses droits et son cours en ville où il faut (sur)vivre avec l'espoir de voir un jour sa famille réunie : reverra-t-elle sa mère, médecin, partie à la recherche de son père disparu, ses oncles et ses tantes dont on est sans nouvelles, dispersés ou divisés politiquement ? Et lorsque ceux qui reviennent sont meurtris dans leur chair et/ou dans leur âme, comment recréer les liens et redéfinir une normalité ? 
Par sa voix, c'est toute l'histoire de la famille, intimement imbriquée à celle du Vietnam moderne, qui est racontée, des années 1970 à nos jours. 
 
Et lui faisant écho, il y a l'autre voix, celle de sa grand-mère Dieu Lan qui a 52 ans au moment des bombardements d'Hanoi, sorte d'évènement pivot dans l'énoncé du récit. Elle, c'est l'histoire d'avant qu'elle rapporte, des années 1920 aux années 1970. Cela commence avec des temps heureux dans une famille aisée de propriétaires terriens avant la seconde guerre mondiale, des mariages, des naissances, une vie bien réglée ... Puis les premières violences arrivent, associées à l'occupation japonaise. Plus tard, c'est la réforme agraire et une fuite éperdue avec ses six enfants pour échapper au Viet Minh... La vie d'une femme balotée par les événements qui a du s'adapter, se réinventer plusieurs fois et se battre pour vivre, pour elle, pour ses enfants et pour sa petite-fille.
 
Une saga familiale qui retrace et illustre toute l'histoire du Vietnam au vingtième siècle — colonisation, occupation, guerres, Viet Minh, division du territoire, etc. — avec ses épreuves à répétitions qui emportent dans leur sillage toute la structure traditionnelle de la société et les individus qui la composent, en perte de repères, à la dérive. Une famille éparpillée et mise à mal qui doit faire des choix difficiles, soumise au regard, à l'envie ou à la désapprobation des autres.
 
Une histoire qui peut sembler d'abord un peu "fouillie", livrée "par morceaux", comme dans un puzzle, chaque pièce nécéssitant de se raccrocher aux autres avant de pouvoir dévoiler, progressivement, une cohérence d'ensemble. Une construction qui peut décontenancer ceux qui ne sont pas familiers de l'histoire du Vietnam, mais que j'ai appréciée parce qu'elle est en phase avec la trâme du récit et un reflet de la complexité des choses, de la violence et de la rapidité avec laquelle les vies peuvent basculer et voler en éclats. 
Les événements mettent les individus et leur humanité à l'épreuve, la vie continue mais pour survivre il faut parfois décider vite et "au moins pire", réajuster priorités et valeurs. 

Une histoire de souffrance et de résilience, celle d'une famille vietnamienne qui a traversé le vingtième siècle. J'ai aimé ces deux voix, celle de Hong qui grandit dans un monde chaotique, celle de Dien Lan, survivante et témoin d'un passé qui n'est plus ; et puis comment oublier les membres de cette famille qu'elles évoquent, les personnages cabossés et traumatisés, écartelés par les démons qui les hantent et les empêchent parfois d'exprimer un amour qu'ils n'arrivent plus à donner. Un roman porté par l'écriture d'une auteure vietnamienne à suivre, douloureux comme l'histoire de ce pays mais qui, malgré tout, est porté par la puissance de l'amour et de l'espoir de ces deux femmes qui agissent comme une colle puissante capable de recoller les morceaux. 
 
J'ai retrouvé dans ce roman des échos d'humanité similaires à ceux du livre de Parinoush Saniee sur lequel j'ai récemment fait une revue sur ce blog, "ceux qui sont partis, ceux qui sont restés". Dans les deux cas, il s'agit d'une histoire de famille éprouvée par les événements dans son pays d'origine (au Vietnam dans un cas, en Iran dans l'autre), des familles éclatées, dispersées, divisées et finalement reconstituées. 
Des romans de femmes qui donnent voix à des femmes et montrent la puissance de résilience qu'elles portent, canalisée par l'amour, l'espoir et la vie, face à la violence de l'histoire et à la politique qui brisent les familles. ❤️

Titre français : Pour que chantent les montagnes
Titre anglais : The Mountains Sing
Auteur : Nguyen Phan Que Mai
Première édition : 2020

lundi 20 décembre 2021

La maison allemande / The German House de Annette Hess

Début années 1960 - Francfort.
Eva vit au dessus du restaurant familial "La Maison Allemande", avec ses parents Ludwig et Édith, sa sœur Annegret, boulimique, infirmière dans une maternité, son petit frère Stefan et leur chien. Un peu avant Noël, Eva leur présente Jürgen dont elle espère la demande en mariage, un ancien séminariste aisé qui dirige l'entreprise de vente par catalogue développée par un père désormais atteint de sénilité, ancien prisonnier politique détenu et torturé par les nazis pour ses engagements communistes, et dont la mère est décédée sous les bombardements à la fin de la guerre alors qu'il avait été envoyé à la campagne.
Le jour des présentations, Eva, qui est interprète de polonais, est sollicitée en urgence pour traduire un témoignage dans le cadre de la préparation d'un procès qui s'ouvrira bientôt sur des crimes commis en Pologne par d'anciens SS, un sujet dont la jeune femme n'a jamais entendu parlé. Mais quand on lui propose d'assurer l'interprétariat pendant toute la durée du procès, aussi bien sa famille que Jürgen tentent de l'en dissuader. Troublée, cette mise sous pression l'incite plutôt à accepter et la voilà placée au cœur d'un grand procès historique. Elle découvre au travers des témoignages qu'elle traduit les atrocités perpétrées à Auschwitz, vite écœurée de l'attitude des accusés qui nient toute responsabilité et se présentent comme des gens honnêtes et respectables. Un procès qui fait controverse et divise plus de quinze ans après la fin de la guerre dans une Allemagne qui veut oublier et aller de l'avant, écartelée entre déni et devoir de mémoire alors que chacun doit se battre individuellement avec ses propres fantômes.
 
Un roman qui dresse un panorama intéressant et peu traité de la société allemande post-seconde guerre mondiale, ébranlée par les vagues d'une histoire que chacun tente pourtant d'oublier et d'occulter. Beaucoup de choses sont abordées : la culpabilité, la justice, la façon dont s'imbriquent la petite et la grande histoire, la place de l'individu par rapport aux événements, la mémoire, la transmission, le poids du silence et des secrets qui cherchent toujours un exutoire pour émerger. Percent également des questions de société, notamment sur le rapport des hommes et des femmes, entre un Jürgen traditionaliste et une Eva plus progressiste et ouverte. Et puis c'est une histoire de famille avec des personnages complexes, une sœur plutôt perturbée, des parents sympathiques mais sur lesquels Eva va finir par se poser des questions : quelle rôle ont-ils joué pendant la guerre et pourquoi n'ont-ils rien fait ou dit ? Autant de questions qu'il est bien difficile de juger hors contexte.  
 
Un bon moment de lecture centré sur le personnage d'Eva, combinant habilement histoire personnelle, événements historiques et questions de société.
 
Titre français : La maison allemande
Titre anglais : The German House
Auteur : Annette Hess
Première édition : 2018

vendredi 10 décembre 2021

Ce qu'ils n'ont pas pu nous prendre / Between Shades of Gray de Ruta Sepetys

 
Kaunas/Lituanie, 14 juin 1941, sous la houlette du redoutable NKVD, les forces d'occupation soviétiques lancent une raffle d'épuration, arrêtant sur leur lieu de travail et/ou chez eux des familles entières appartenant à l'intelligentsia locale, intellectuels, universitaires, professeurs, avocats, médecins, journalistes, artistes, bibliothécaires, etc. C'est ainsi que Lina, 15 ans, est cueillie à son domicile avec son petit frère Jonas, 10 ans, et sa mère Élena alors qu'ils sont sans nouvelles du père de la famille, doyen de l'université, pas encore rentré ce soir-là ; ils ont 15 minutes, pas une de plus, pour préparer chacun une valise. Sans ménagement, ils sont conduits vers un dépôt ferroviaire isolé où un train les attend. Entassés dans des fourgons à bestiaux avec des milliers d'autres personnes, ils y resteront enfermés plusieurs semaines dans des conditions épouvantables, en transit vers l'est, assistant à la mort des plus faibles, jetés et abandonnés le long des voies avant d'arriver à leur première destination, un kolkhoze misérable de l'Altaï ... qui paraîtra pourtant paradisiaque après leur transfert quelques mois plus tard à Trofimovsk situé aux confins de la Sibérie, au delà du cercle Arctique. 

Une épopée déshumanisante racontée par Lina, jeune fille à la personnalité bien trempée, une artiste qui canalise ses sentiments au travers de sa créativité en croquant scènes et personnages avec l'espoir de contacter son père Kostas et celui de garder témoignage. Un regard porté sur les autres révèlant leurs forces et leurs faiblesses à travers les épreuves avec toute une galerie de personnages : la jeune accouchée arrachée à l'hôpital alors que le cordon ombilical est à peine coupé, le chauve blessé pessimiste et grincheux, l'ancienne maîtresse d'école, Andrius et sa ravissante mère obligée de se prostituer pour protéger son fils, la petite fille à la poupée, les gardes cruels subissants eux aussi les événements, etc. 
Affamés, vivants dans des abris de fortune sans hygiène ni soins, soumis au chantage et au travail forcé, chacun essaye de survivre comme il peut, souvent avec égoïsme mais aussi avec un peu de lumière au fond du désespoir apportée par ceux qui, comme le magnifique personnage d'Élena, gardent intacte la bonté qui les caractérise, illuminant tous ceux avec lesquels ils sont en contact, débordant d'amour et capable de pardon. Il y a aussi les souvenirs des jours heureux qui s'invitent et permettent de tenir le coup ou l'organisation de moments rituels, Noël ou un anniversaire fêtés avec les moyens du bord.

Un roman très dur à rapprocher, en terme d'expérience, de ceux qui témoignent de la déportation des juifs par les nazis et des goulags sous la période stalinienne mais qui a pourtant le mérite d'éclairer un chapitre historique peu connu, celui de la déportation des populations des pays Baltes. En 1941, c'est un peu plus de 30% de la population de ces trois petits pays qui a été envoyée en Sibérie, des forces vives soumises à des épreuves inimaginables ; ceux qui ont pu revenir, 12 à 15 ans plus tard, l'ont fait dans des pays qui étaient encore sous la chappe soviétique si bien qu'ils n'ont pas pu témoigner et lorsque l'indépendance est enfin arrivée en 1991, le silence était bien installé et très peu l'ont fait. 
 
L'auteur est américaine mais ce sont les origines lituaniennes de son père qui ont servi de déclencheur pour l'élaboration de ce roman percutant qui, je l'espère, ouvrira la voie à d'autres sur ces pays un peu oubliés.
 
 Extraits du texte :
Nous nous trouvions dans un kolkhoze, une ferme agricole collective, et j'étais vouée à cultiver des betteraves. J'avais horreur des betteraves. 

Staline a déclaré au NKVD que les Lituaniens étaient l'ennemi. Le commandant et les autres officiers nous considèrent comme des inférieurs. 
Comprends-tu ? 

En 1991, après cinquante ans d'occupation, les trois pays Baltes ont retrouvé leur indépendance et, avec elle, la paix et la dignité. Ils ont préféré l'espoir à la haine et montré au monde qu'une lumière veille toujours au fond de la nuit la plus noire. (...) Ces trois minuscules nations ont appris au monde qu'il n'est pas de plus puissante arme que l'amour. Quelle que soit la nature de cet amour - qui peut aller jusqu'à pardonner à ses ennemis -, il nous révèle la force miraculeuse de l'esprit humain.

Titre anglais : Between shades of Gray
Titre français : Ce qu'ils n'ont pas pu nous prendre
Auteur : Ruta Sepetys
Première édition : 2011

lundi 18 octobre 2021

Pachinko / Pachinko de Min Jin Lee

Au début des années 1930, la Corée fait partie de l'empire colonial japonais. Sunja vit alors sur une petite île proche de Busan avec sa mère Yangjin, veuve qui tient une modeste pension pour essayer de survivre pendant une période d'occupation économiquement difficile. Un soir, la famille accueille et sauve Isak, un jeune pasteur missionnaire à la santé fragile, originaire de Pyongyang, qui fait étape avant de rejoindre son frère au Japon pour s'occuper de la congrégation coréenne chrétienne d'Osaka. Une fois remis sur pied, Isak va sortir Sunja de la situation embarrassante dans laquelle elle se trouve - elle est enceinte et ne veut pas devenir la maîtresse entretenu de Hansu, son amant qui lui avait caché être déjà marié et père de trois filles - en lui offrant le mariage et un nom pour son enfant à naître. 
 
Au travers de l'histoire de ce couple originaire de Corée, de sa famille et de sa descendance - Noa le studieux, Solomon le pragmatique - Min Jin Lee nous offre une fresque familiale sur quatre générations, des années 1930 à nos jours, illustrant sans généralisation réductrice le destin complexe et souvent douloureux des "Zainichi*" du Japon [Zainichi : "étrangers résidents au Japon"]. Cette Américaine d'origine Coréenne qui a elle-même vécu plusieurs années d'expatriation à Tokyo, aborde avec intelligence et sensibilité la situation si particulière de cette communauté auprès de laquelle elle s'est longuement documentée.
 
Un livre riche et dense, tant sur le plan historique et sociologique que romanesque. Le contexte initial est celui d'une Corée sous l'emprise coloniale japonaise qui, une fois la guerre terminée, se retrouve "libérée" mais divisée entre un nord et un sud nécessitant un choix de rattachement arbitraire, absurde et un peu ubuesque pour les zainichi ; une histoire complexe pour les Coréens qui se sont installés au Japon où ils constituent une "sous-classe" méprisée et mal vue. Au delà du racisme lattent, cette saga familiale aborde de nombreux sujets tels que la guerre, la pauvreté, la religion, l'éducation, l'homosexualité, les yakuzas (la mafia japonaise) ou le monde des Pachinko (salles de machines à sous) offrant une voie opaque mais alternative à la pauvreté.
 
Un livre dont j'ai aimé les personnages qui veulent avancer et surmonter les difficultés envers et contre tout, pour s'en sortir par le travail et/ou l'éducation, portés par la solidarité familiale, leurs épreuves et leurs espoirs. Ils offrent une large palette de destins permettant d'éviter l'écueil d'une réduction trop simpliste de la question des Zainichi.
Une lecture agréable et instructive, je recommande.

Extraits du texte :
"Absorbe tout le savoir que tu pourras. Remplis ton cerveau de connaissances - c'est la seule forme de pouvoir que personne ne pourra jamais te reprendre." Hansu ne lui disait jamais d'étudier mais plutôt d'apprendre, et Noa se rendait compte qu'il y avait une véritable différence. L'apprentissage était un jeu, pas un travail.

La plupart des Coréens au Japon ne pouvaient pas voyager. Pour obtenir un passeport japonais, il fallait devenir un citoyen japonais - ce qui était presque impossible (...) Sinon, pour voyager, on pouvait mettre la main sur un passeport sud-coréen en passant par la Mindan, mais peu de gens voulaient être affiliés à la République de Corée depuis que le pays appauvri était dirigé par un dictateur. Les Coréens affiliés à la Corée du Nord ne pouvaient partir nul part, hormis les rares autorisés à se rendre à Pyongyang. Même si tous ceux qui y étaient retournés en souffraient, il y avait encore bien plus de Coréens au Japon dont la citoyenneté était affiliée au Nord plutôt qu'au Sud.

Tu ne peux rien y faire. Le pays ne va pas changer. Les Coréens comme moi, on ne peut pas partir. Où voudrais-tu qu'on aille ? Mais au pays, les Coréens ne changent pas non plus. A Séoul, on me traite de bâtard japonais, et au Japon, je ne suis qu'un sale Coréen parmi les autres. J'ai beau gagner une fortune et me montrer d'une gentillesse à toute épreuve, ça ne change rien. Alors qu'est-ce-que tu veux y faire ? Tous ceux qui rentrent ua Nord y crèvent de faim ou meurent de trouille.

Les Coréens nés au Japon après 1952 avaient obligation de s'inscrire au registre de leur municipalité le jour de leur quatorzième anniversaire pour la demande de permis de résidence au Japon. Tous les trois ans, Solomon devrait renouveler cette démarche, à moins qu'il ne décide de quitter le pays pour de bon.
 
Aux États-Unis, Zainichi du Sud et du Nord, ça n'existe pas. Pourquoi devrais-je m'identifier à l'une ou l'autre des Corées ? C'est absurde ! Je suis née à Seattle, et mes parents sont arrivés en Amérique à l'époque où il n'y avait qu'une seule Corée (...) Et pourquoi le Japon s'obstine-t-il à faire la distinction des deux pays pour des résidents coréens qui sont là depuis quatre générations ? Tu es né ici. Tu n'es pas un étranger ! C'est de la folie. Ton père est né ici. Pourquoi vous avez des passeports sud-coréens ? C'est n'importe quoi. 
Elle savait aussi bien que lui qu'après la division de la péninsule, les Coréens du Japon avaient chacun choisi leur camp, et que cela avait souvent eu des conséquences sur leur statut de résidents. Il était encore difficile pour un Coréen d'obtenir la citoyenneté japonaise, et nombre d'entre eux voyaient même cette démarche comme une honte - devenir citoyen de l'oppresseur de son peuple. Quand elle avait raconté à ses amis new-yorkais les bizarreries de cette anomalie historique et ce biais ethnique envahissant, ils n'imaginaient pas que les japonais si sympathiques et bien élevés parmi leur connaissances puissent la percevoir comme une délinquante paresseuse, corrompue, ou agressive - le stéréotype négatif associé aux Coréens au Japon. 
 
Le Japon refuse encore que les Coréens soient profs, policiers ou infirmières. Tu n'as même pas pu louer ton propre appartement à Tokyo et ce n'est pas faute d'argent. On est en 1989 (...) J'ai longtemps vécu aux States et en Europe ; ce que les Japonais ont fait aux Coréens et aux Chinois nés ici est révoltant. 
 
Le Pachinko est un plus gros business au Japon que l'industrie automobile. 
 
Zainichi, mot utilisé pour désigner les Coréens du Japon ayant émigré durant la période coloniale, ainsi que leur descendants. Certains Coréens au Japon ne souhaitent pas être qualifiés de Zainichi, parce que le terme signifie littéralement "étranger résidant au Japon", ce qui n'a aucun sens dans la mesure où ils y vivent depuis trois, quatre, voire cinq générations ininterrompues. Beaucoup de Coréens d'origine sont maintenant des citoyens Japonais, même si la naturalisation n'est pas une démarche facile. Une partie d'entre eux se sont aussi mariés avec des Japonais, créant une génération avec un patrimoine commun partiel. Malheureusement, il existe un long passif de discrimination sociale et institutionnelle à l'encontre de ceux dont les origines ethniques sont entièrement ou en partie coréenne. Au point que certains choisissent de ne jamais divulguer leur héritage culturel, même si leur identité ethnique peut encore être retracée sur leur papiers d'identité et sur les registres du gouvernement.
 
Titre français : Pachinko
Titre anglais : Pachinko
Auteur : Min Jin Lee
Première édition : 2017

lundi 9 août 2021

Le parfum de l'exil de Ondine Khayat

 
Au décès de Nona (Luna), la grand-mère qui l'a élevée, Taline est dévastée. Elle reçoit en héritage la maison de la vieille dame (102 ans) à Bandol, l'entreprise de parfum dans laquelle elle opère déjà comme "nez" et un lot d'indices qui mèneront à trois cahiers lui révélant son histoire familiale si elle souhaite la connaître.
Ces cahiers sont ceux de Louise Kerkorian, son arrière-grand-mère arménienne qui y relate sa vie en trois volets : il y a d'abord celui de la "petite poétesse de Marache" élevée dans une famille aisée et aimante au début XXème siècle en Turquie, une enfance heureuse auprès d'un grand-père charismatique. C'est ensuite la rupture brutale avec ces jours bénis et le basculement dans le cauchemard du génocide et de l'exode arménien de 1915 avec sa petite soeur Marie sur laquelle elle veille et enfin, la vie "d'après", d'Alep à Beyrouth, bien difficile à reconstruire.
 
Pour Taline qui mène une vie professionnelle active et une relation amoureuse toxique avec Mathias, compagnon homme d'affaire-banquier-ambitieux-sans cœur, la lecture de ces cahiers est progressive, prise sur ses moments de liberté, la nuit ou les week-ends. Une période de remise en cause, d'affirmation professionnelle et personnelle, de pacification intérieure et de clarification familiale. 
C'est aussi l'occasion de se remémorer les moments privilégiés avec sa grand-mère dont elle fait le deuil, celle qui lui a tant apporté, son ancrage émotionnel et sa formatrice dès l'enfance pour développer ses dons olfactifs au travers du "jeu des odeurs". Un processus qui donne finalement à Nona une enveloppe plus humaine et plus complexe que l'idéalisation simplificatrice dont Taline l'avait entourée.  
  
Un plumier, un cahier de poème, un petit cœur de bois en guise de fil rouge ; trois cahiers et une explosion olfactive dont les parfums nous enveloppent et nous font traverser le temps auprès de cette famille  arménienne sur quatre générations... J'ai lu ce roman presque d'une traite et pourtant ce n'est pas un coup de cœur parce que je n'ai pas totalement adhéré à la partie "moderne" : je n'ai pas aimé le personnage de Taline manquant parfois de consistance et de réalisme, notamment sur le plan du comportement relationnel avec son compagnon (qui me semble finalement une sorte de "parasitage" inutile au cœur de l'histoire). Je n'en ai pas moins aimé toute la partie historique relatée dans les cahiers, le sillage olfactif distillé entre les pages, l'écriture et le style parfois plein de poésie. J'ai aussi aimé les questions sous-jacentes qui sont abordées, les questions de résilience, la douleur de l'arrachement, les relations de filiation et inter générationnelle, la question de l'amour maternel qui ne va pas de soi, le poids de l'héritage et du secret, les questions de la transmission, etc. Globalement, un bon roman historique, joliment écrit.
 
Tirés du texte :
- Et l'enfance, où s'en va-t-elle quand on devient grand ? (...)
- Elle ne s'en va jamais. C'est nous qui la chassons. Grandir c'est faire l'expérience du monde. Si l'on ne veille pas sur son innocence, la réalité l'anéantit. Il faut toujours conserver les yeux de sa jeunesse, car on ne devient un être complet que lorsque l'on est capable de ressentir comme un enfant tout en prenant son envol et en s'ancrant dans la réalité.
 
La cérémonie du kodo allait bientôt commencer. La jeune femme aimait passionnément ce rituel japonais qui mettait en avant la spiritualité des odeurs. Il ne s'agissait pas ici de sentir le parfum, mais de l'écouter. (...)
Le kodo faisait partie des arts raffinés, les geïdo, et était également appelé "cérémonie de l'encens". (...)
Ce voyage à travers les sens était reconnu pour posséder plusieurs vertus, notamment apaiser les sens, purifier le corps et l'esprit, éliminer les polluants, réveiller les esprits, soigner le sentiment de solitude et calmer les périodes agitées. 
 
Une équipe de scientifiques suisses a démontré en 2012 que les traumatismes laissaient des traces dans le sang des victimes jusqu'à la troisième génération (...) Les traumatismes s'impriment en nous et peuvent modifier la transcription de nos gènes, ce qui est logique, puisque , notre environnement a une influence sur l'expression génétique (...) Lorsque nous sommes exposés à un stress, qu'il soit physique ou psychologique, nous réagissons par le biais de nos gènes , qui produisent des protéines et du cortisol. Si le stress est très élevé, nos gènes subissent des modifications chimiques. Les scientifiques appellent ça la méthylation génétique. Il semble que ce sont ces méthylations génétiques qui se transmettent aux générations suivantes. Bien sûr, plus le traumatisme est important, plus la méthylation l'est aussi. 
 
Le traité de Sèvres fut signé avec la Turquie le 11 août 1920. Ce traité consacra le démembrement de l'Empire ottoman. Au nord-est, il était prévu une République d'Arménie. Mais il ne fut jamais appliqué...
Le Noël 1920 fut particulièrement triste : en décembre, l'Armée rouge entra à Erevan et l'Arménie devint une république soviétique. Tous nos rêves d'indépendance s'effondrèrent et je ne vis une fois de plus que l'immense malédiction qui s'abattait sans cesse sur mon peuple. Trois ans plus tard, le traité de Lausanne, signé le 24 juillet 1923, fixerait les frontières de la Turquie moderne. Il remplacerait celui de Sèvres et ne mentionnerait pas même l'existence de l'Arménie.     
 
Sur la question arménienne, voir aussi : 
 
Titre : le parfum de l'exil
Auteur : Ondine Khayat
Première édition : 2021

lundi 19 juillet 2021

Rivage de la colère de Caroline Laurent

 
2018. Joséphin enteprend un voyage vers la cours internationale de La Haye où justice doit être rendue sur le cas des Chagos. 
Il porte la mémoire et le combat de sa mère, Marie.     
 
1967. Marie-Pierre Ladouceur vit à Diego Garcia dans l'archipel des Chagos. Ces îles perdues au coeur de l'océan indien sont alors rattachées à l'île Maurice, sous administration coloniale anglaise. Depuis plusieurs générations, la population locale y mène une vie simple, employée majoritairement à la plantation de cocotiers exploitée pour la fabrication d'huile. Les rares navires d'approvisionnement apportent un peu d'animation et c'est de l'un d'eux que débarque un jour Gabriel, le nouveau secrétaire de l'administrateur colonial local. Le jeune homme originaire de Port Louis a quitté sa famille, un geste de défi contre son père autoritaire et abusif refusant de le laisser partir à Londres poursuivre ses études. 
Tout les sépare et pourtant l'attirance est immédiate entre le citadin mauricien et Marie qui va lui faire découvrir sa culture et la vie sur l'île ; leur idylle va toutefois être rapidement mise à l'épreuve, par le secret que chacun porte, l'un personnel, l'autre politique alors qu'à l'heure de l'indépendance de Maurice le sort des Chagos et de ses habitants fait l'objet de tractations secrètes : les anglais veulent en garder le contrôle afin de conclure un bail au profit des Etats-Unis qui vont y installer une base militaire, un contrat stipulant qu'il s'agit d'îles "inhabitées" scellant sans aucun état d'âme le sort des chagossiens. Ceux-ci sont donc "invités à partir" par différents moyens plus ou moins persuasifs avant une déportation manu-militari pour les plus récalcitrants, en 1971, dans des conditions de raffle particulièrement traumatisantes, sans aucun espoir de retour. 
Il sera alors question de déracinement, d'exil, de misère, de déclassement, d'identité, d'abandon, de révolte, de manipulations, de promesses non tenues, et d'un combat pour la justice ...
 
Au travers de la vie romancée de Marie-Pierre, de sa soeur Josette, de Gabriel, de Suzanne, de Joséphin, de Christian et de tant d'autres personnages plus attachants les uns que les autres, Caroline Laurent nous fait découvrir ce drame historique méconnu et soigneusement vérouillé par les autorités britanniques afin de s'en affranchir et ne jamais en subir les conséquences. Alternant entre le présent de Joséphin (chapitres courts) et le passé de Marie (chapitres longs), le romanesque et l'historiques se combinent parfaitement pour nous tenir en haleine et nous faire appréhender la réalité humaine si peu considérée au moment de la décolonisation et de l'indépendance de l'île Maurice, l'archipel des Chagos réduit à un objet de tractation sans aucune considération pour les chagossiens, simples pions sur l'échiquier d'un jeu géopolitique et mercantile qui les dépasse.
 
Un livre bien écrit, très documenté, passionnant quand on est avide de réalités historiques, celles des êtres, des cultures et des vies. Il permet en outre de (re)donner voix à ce "petit peuple" spolié en passe d'être absorbé dans les abysses de l'oubli, analphabète il y a cinquante ans certes, mais dont la mémoire a été transmise aux nouvelles générations auxquelles appartient l'auteur comme elle l'indique en postface.        
Une version moderne et bien réelle du pot de terre contre le pot de fer. A lire sans modération, édifiant !
 
Tirés du texte :
Je ne pars pas en touriste. Je n'ai jamais été un touriste. C'est quoi un touriste ? Un Blanc en bermuda et en tongs qui vient oublier à Maurice qu'il gagne de l'argent ?
 
La justice est la méchante soeur de l'espoir. Elle vous fait croire qu'elle vous sauvera, mais de quoi vous sauvera-t-elle puisqu'elle vient toujours après le malheur. Un verdict, ça ne répare rien. Ça ne console pas. Parfois tout de même, ça purge le coeur. 
 
Le courage est l'arme de ceux qui n'ont plus le choix. Nous sommes tous, dans nos pauvres existences, courageux à un moment ou un autre. Ne soyez pas impatients.
 
Sauvage. Sagouin. Nègre-bois. Voleur. Crevard. Fils de rien.
Chagossien, ça voulait dire tout ça quand j'étais enfant. 
 
Qu'est-ce qui forge une identité ? Un nom, une profession, la couleur d'un passeport, un certain alignement des planètes ?
Ce qui nous fonde, n'est-ce pas simplement l'amour qui a présidé à notre naissance, ou bien l'inverse, l'absence de tout sentiment ?
 
Il n'y a pas d'autre paradis que celui dont on vous donne le regret. 
De même l'enfance qui nous empêche de devenir grands vient à nous manquer le jour où elle s'éloigne.
C'est la perte, c'est la douleur qui crée l'idéal.
 
Tout ce qui a un nom existe. les hommes, les plantes, les pays, les légendes. Un nom, c'est toujours le bourgeon d'un destin. 
 
Un des principaux navires portugais s'appelait le Cinco Chagas. "Cinco chagas, ça veut dire les Cinq Plaies, en référence aux cinq blessures du Christ." Les mains et les pieds cloués, le flanc droit percé par le javelot. Les Chagos portent donc le nom d'un navire et d'une souffrance.
 
Quand on a été forcés de partir, on a perdu tout ça. On a perdu nos biens matériels et immatériels ; on a perdu nos emplois, notre tranquilité d'esprit, notre bonheur, notre dignité, et on a perdu notre culture et notre identité.
 
Le métissage, c'est toujours trop ou pas assez. Il n'y a pas d'équilibre. Pas de recette, pas de dosage. Quoi que vous fassiez, vous serez pris pour celui que vous n'êtes pas. 

Titre : Rivage de la colère
Auteur : Caroline Laurent
Première édition : 2021

jeudi 20 mai 2021

Mademoiselle Papillon d'Alia Cardyn

Je voulais raconter une histoire sur le pouvoir du don de soi. 
On oublie que lorsque l'on prend soin d'un autre être humain, on prend soin de ceux qui croiseront sa route. 
L'amour suscite l'amour. Cela nous donne un pouvoir personnel infini. 
 
Gabrielle, la trentaine, célibataire, est infirmière dans une unité néonatale de soins intensifs accueillant les bébés prématurés à la frontière de la vie et de la mort. Elle est très investie et maîtrise les aspects techniques de son métier mais elle commence à ressentir un certain mal être, de plus en plus de fatigue ainsi qu'une perte de sens et de repères dans la pratique de son travail. C'est donc une période difficile psychologiquement lorsque sa mère, romancière, lui remet son dernier manuscrit pour avis, sans lui donner de détails afin de ne pas influencer sa lecture. Elle va y découvrir le personnage de Thérèse Papillon au travers de pages combinant l'histoire de cette femme d'exception - juste parmi les nations, ayant accueilli pendant un demi siècle quelques 25'000 enfants au "préventarium" qu'elle a créé en 1922 à l'abbaye de Valloires - et des extraits de "carnets de bord“ fictifs lui donnant une voix plus intime.
Au fil des pages, l'histoire de Gabrielle et celle de Thérèse semblent entrer en résonance,  même si les époques et les problèmatiques sont différentes leur vocation d'infirmières et leur dévouement les relient.
 
Alia Cardyn nous livre avec beaucoup de délicatesse ces deux portraits de femmes, l'une, "figure historique" méconnue dont la ténacité et l'action méritait qu'on s'y intéresse, l'autre, jeune femme de notre époque qui nous ouvre un monde bien particulier en nous faisant vivre "de l'intérieur" le quotidien de ces services spécialisés dédiés aux soins des petits prématurés si fragiles. Ces deux volets auraient presque pu faire chacun l'objet d'un livre et j'aurais peut-être aimé plus d'éléments et de développements sur le personnage de Thérèse même si les notes de fin de livre permettent de comprendre que son histoire est ici largement romancée faute d'archives ou de témoignages suffisants, l'auteur ayant imaginé son parcours et sa personnalité à partir de quelques brides bien identifiées tirées du réel. Quant au personnage de Gabrielle, on sent assez vite comment vont évoluer les choses si bien qu'il m'a surtout intéressé pour l'entrée privilégiée offert dans son unité de soin plus que pour son évolution psychologique.
 
Ces réserves mineures n'enlèvent rien à la qualité du roman dont j'ai tourné les pages avec plaisir. Une lecture globalement facile, plaisante et enrichissante, un trio gagnant qui m'incitera certainement à ouvrir d'autres romans de cette romancière Belge.

Titre : Mademoiselle Papillon
Auteur : Alia Cardyn
Première édition : 2020

lundi 15 mars 2021

L'architecte du sultan / The Architect's Apprentice de Elif Shafak

 

Istanbul, XVI-XVIIème siècle. 
Orphelin originaire d'Hindoustan, Jahan est encore un jeune garçon naïf lorsqu'il débarque à Istanbul avec Chota, un éléphant blanc qu'il a vu naître, cadeau de l'empereur Moghol pour le sultan. L'éléphant et son cornac improvisé (Jahan a usurpé cette fonction) intègrent la ménagerie du Topkapi au cœur de l'empire Ottoman où ils attisent rapidement la curiosité de la jeune princesse Mihrimah, avant d'accompagner une campagne militaire en Moldavie pendant laquelle ils sont remarqués par Sinan, architecte du sultan. Celui-ci va prendre le jeune garçon sous son aile et en faire, avec le temps, l'un de ses quatre apprentis, témoin privilégié de ce grand personnage historique qui vécu jusqu'à un âge avancé, bâtisseur de palais, mosquées, harems, aqueduc, à une période clé, l'apogée de l'empire. 
 
Tout à la fois conte oriental et roman initiatique/historique, les aventures de Jahan nous transportent à une autre époque pour nous faire découvrir le cœur du pouvoir impérial avec ses splendeurs et ses luttes de pouvoir, la vie du palais, les rivalités, les chantiers, les accidents, la peste qui sévit à plusieurs reprises, le donjon lugubre (la forteresse aux sept tours), les incendies, un voyage à Rome à la rencontre de Michel Ange/Il Divino, etc. Un monde exotique, vivant, grouillant, cosmopolite, tout en couleurs, en odeurs et en saveurs et des personnages de tous acabis, plus ou moins fréquentables : capitaine un peu pirate, dompteurs et soigneurs, princesse, architecte, libraire, etc. Une capitale dans laquelle musulmans, juifs, chrétiens, Grecs, Circassiens, Tatars et autres communautés formant «soixante douze tribus et demie» vivent en bonne harmonie (la "demie" désigne les Gitans dont tout le monde se méfie)... mais où nul n'est à l'abri d'une malédiction...

Au fil de mes lectures (celle-ci est la quatrième), Elif Shafak est entrée dans mon panthéon personnel de "valeurs sûres" : j'apprécie cette auteure turque pour ses qualités de conteuse sur des sujets toujours renouvelés, sa capacité à méler éléments historiques et culturels au souffle romanesque. Avec elle, je suis sûre de tourner les pages avec plaisir, celui de l'évasion et de la découverte auquel s'associe, lorsque je referme le livre, le sentiment de satisfaction, l'impression d'avoir appris et de m'être enrichie, combinaison gagnante.

Nota : encore une fois, je trouve que le titre français est moins juste que l'anglais car s'il n'est pas faux que l'histoire tourne autour de Sinan, " l'architecte du sultan",  ce n'est pas lui le personnage principal mais bien "l'apprenti de l'architecte". ♥

Tirés du texte :
I wish I could look back and say that I have learned to love as much as I loved to learn.
(...) 
It's odd how faces, solid and visible as they are, evaporate, while words, made of breath, stay.

"working is prayer for the likes of us," his master often said. "It's the way we communicate with God."

"Resentment is a cage, talent is a captured bird. Break the cage, let the bird take off and soar high. Architecture is a mirror that reflects the harmony and balance present in the universe. If you do not foster these qualities in your heart, you cannot build"

When you master a language, you are given the key to a castle. What you'll find inside depends on you.

Jahan thought that there were two main types of temple built by humankind : those that aspired to reach out to the sky and those that wished to bring the skies closer to the ground. On occasion, there was a third: those that did both. Such was San Pietro. 

"Is your granny still alived ?"
"Aye, she's one of the damned, (...) No worse curse than to bury all your loved ones and still keep breathing."



Titre français : L'architecte du Sultan
Titre anglais  : The Architect's Apprentice
Auteur : Elif Shafak
Première édition :

dimanche 7 mars 2021

Le stradivarius de Goebbels de Yoann Iacono

 
En 1943, au cours d'une cérémonie organisée à Berlin pour célébrer l'alliance entre l'Allemagne nazie et l'empire du Japon, Joseph Goebbles offre un Stradivarius à une toute jeune virtuose japonaise venue se former en Europe, Nejiko Suwa. Un objet au cœur de ce roman oscillant entre, d'une part, le rapport qu'entretien la japonaise avec son violon et les recherches menées par le narrateur pour en retrouver la trace d'autre part. 
Contre toutes apparences, l'instrument est initialement un cadeau empoisonné pour Nejiko Suwa : elle se l'approprie comme un privilège sans se poser trop de questions sur son origine et se dédie entièrement à la pratique de son art mais elle a du mal à trouver l'âme de l'instrument qui lui résiste ... et si elle ne fait par ailleurs pas de politique et choisit de vivre à Paris, elle n'en est pas moins amenée à se produire un peu partout en Europe au sein du philharmonique de Berlin pour être, symbole de fait, à la fois victime et actrice passive de l'histoire et du monde qui l'utilise. 
Quant au narrateur, Félix Sitterlin, ce violon est avant tout un bien spolié à une famille juive française qu'il faut récupérer, le fil rouge qu'il tire en se faufilant dans l'espace-entre le Japon, l'Europe et les États-Unis- et le temps-avant, pendant et après la seconde guerre mondiale.
 
Le texte et la lecture sont fluides, le ton juste, avec une alternance de points de vues, celle du narrateur qui raconte et des extraits de journaux attribués à Nejiko permettant de lui donner voix. Le récit est d'autant plus intéressant qu'il est basé sur une histoire vraie mais du coup, je regrette l'absence d'une postface de l'auteur qui permettrait de faire la part des choses entre faits et part romancée parfois bien difficiles à déméler alors que la bibliographie fournie montre une documentation solide du sujet. Ce texte n'en soulève pas moins pas mal de réflexions sur la place de l'art et la conscience des artistes par rapport au monde politique et le régime en place, la question de la "collaboration", de la "manipulation" ou de l'intégrité : peut-on continuer à pratiquer son art sans pour autant cautionner ceux qui vous utilisent à des fins de propagande ?  

Un violon, une musicienne japonais et une époque...une relation Allemagne-Japon rarement abordée... une "petite histoire" au cœur de l'Histoire avec sa part sombre et lumineuse, ses alliances, ses symboles, ses compromissions et ses arrangements. 

Extraits du texte : 
Herbert Gerigk (...) est le directeur du Sonderstab Musik, un commando de l'Einsatzstab Reichsleiter Rosenbergen qui confisque tous les biens de valeur des juifs et les rapatrie en Allemagne. En deux ans, dans la France occupée, il a pillé trente-quatre mille cinq cents maisons et appartements juifs, confisqué des milliers de meubles, de tableaux, un seul stradivarius. 

Gerigk savoure sa victoire : il a convaincu Goebbles que la musique est l'art germanique par excellence et qu'elle doit être au cœur de la propagande du régime Nazi, une arme d'asservissement. Quoi de plus servile qu'un orchestre, avec son chef, ses exécutants, ses obéissants, sa cadence, sa mesure ? C'est Gerigk qui a inspiré la mesure du bureau central de sécurité du Reich autorisant la création d'orchestres- Lagerkapelle-dans les camps d'extermination pour apaiser les prisonniers avant leur mise à mort.
 
Cet instrument est davantage qu'un simple encouragement pour votre immense talent. Il symbolise l'unité entre nos deux pays, nos deux peuples. Le perdre ou se le faire voler serait une offense au peuple allemand. Une faute impardonnable qui salirait l'honneur de la nation japonaise toute entière.
 
Depuis l'étranger, les marques de désapprobation dont faut l'objet Furtwangler sont de plus en plus virulentes (...) Même s'il garde savamment ses distances, notamment par ses choix de programmation musicale, le simple fait de rester chef d'orchestre du Philarmonique de Berlin est, pour les éditorialistes, une décision morale. Furtwangler s'est certes toujours opposé à l'expulsion des musiciens juifs de l'orchestre, mais il n'a jamais obtenu gain de cause non plus.
 
Toute sa vie, on se sera servie d'elle comme d'un symbole. Non pas de sa musique ni même véritablement de son violon, mais d'elle, de ce qu'elle incarne : naguère, la musicienne japonaise installée en Europe qui scelle l'alliance des deux empires, et, désormais, la violoniste nippone formée en Europe, modèle à encourager dans ce nouveau Japon modernisé que le général MacArthur est venu bâtir.

Cette parodie de justice est si évidente que lorsque les intérêts américains sont concernés, personne n'est inquiété : Oga en veut pour preuve le sort du général Shiro Ishii, responsable des expérimentations bactériologiques de l'unité 731, qui a négocié de ne pas être inquiété en échange de la transmission aux services secrets américains de tous les résultats de ses macabres expériences.
 
La paix demeure toujours fragile quand elle ne repose pas sur un vigilant travail de mémoire (...) qui se souvient que c'est Hitler qui a instauré le symbole du relais de la flamme olympique aux jeux de Berlin en 1936 ? 

L'oubli de ses propres fautes est la plus sûre des absolutions (Adenauer)

Titre : le stradivarius de Goebbels
Auteur : Yoann Iacono
Première édition : 2021

mercredi 23 septembre 2020

Soufi, mon amour / The Forty Rules of Love de Elif Shafak

 

A bientôt quarante ans, Ella Rubinstein mène une vie tranquille et bien rangée dans sa maison du Massachussetts, entourée de son mari, de ses trois enfants et de son vieux golden retriever. Elle débute une activité de lectrice pour une maison d'édition qui lui a confié le manuscrit d'un auteur inconnu, Aziz Z.Zahara, Sweet Blasphemy / Doux Blasphème. La découverte de ce texte et la correspondance électronique qu'elle initie avec l'auteur font étrangement écho à sa propre vie et la pousse à se poser des questions soigneusement évitées jusque là, sur son mariage, sa vie, ses aspirations.
 
En paralèlle de l'histoire d'Ella et par altenance de chapitres, le livre nous transporte au 13ème siècle, sur les traces de Sham de Tabriz, derviche itinérant, et de Rumi, leader spirituel, intellectuel brillant qui deviendra un poète célébré à travers les siècles. Deux personnages extraordinaires qui vont se trouver et se nourrir spirituellement l'un de l'autre au travers d'une amitié exceptionnelle. Une histoire à voix multiples pour varier les points de vues, à charge ou à décharge, celles de Sham et de Rumi mais aussi de son épouse, ses enfants, un ivrogne, une prostituée, un sultan, un soldat, un moine, un novice, etc.

Après la batarde d'Istanbul / The Bastard of Istanbul, j'avais envie de re-piocher dans la bibliographie d'Elif Shafak et suis définitivement séduite par cette auteure d'origine turque en refermant Soufi, mon amour / The forty Rules of Love. Ce roman organisé en cinq parties associées aux éléments - la terre, l'eau, le vent, le feu, le vide - nous plonge au coeur du soufisme, branche de l'islam axée sur les plendeurs de l'amour, le refus des conventions, le moment présent, l'observation, la tolérance, la sérénité, la sincérité, etc. 
Il aborde avec brio un sujet universel hors du temps, celui de l''Amour" (avec un grand"A"), au travers de l'amitié de ces deux personnages de légende tirés des limbes de l'Histoire et auxquels l'auteure donne un souffle moderne de vérité. Au regard des leçons de vie qu'ils apportent, l'histoire d'Ella et Aziz en devient presque mineure et anecdotique malgré l'effet miroir qu'elle est sensée apporter au roman.
 
Un texte magnifique qui ouvre l'esprit et le coeur, un voyage spirituel qui pousse à la réflexion : une perle rare de la littérature mondiale. 
♥♥♥       
 
Extraits du texte (une sélection difficile à faire) : 
Isn't connecting people to distant lands and cultures one of the stength of good literature ?
 
I began to compile a list that wasn't written down in any book, only inscribed in my soul. This personal list I called The Basic Principles of the Itinerant Mystics of Islam. To me they were as universal, dependable, and invariable as the laws of nature. Together they constituted the Forty Rules of the Religion of Love (...) One of those rules said, The Path to the Truth is a labor of the heart, not the head. Make your heart your primary guide. NOT your mind! Meet, challenge, and ultimately prevail over your nafs with your heart. Knowing your self will lead you to the knowledge of God.
 
"The sharia is like a candle,"  said Sham of Tabriz. "it provides us with much valuable light.But let us not forget that a candle helps us go from one place to another in the dark. If we forget where we are headed and instead concentrate on the candle, what good is it ?"
 
Some people make the mistake of confusing "submission" with "weakness", whereas it is anything but. Submission is a form of  peaceful acceptance of the terms of the universe, including the things we are currently unable to change or comprehend. 
 
You can study God through everything and everyone in the universe, because God is not confined in a mosque, synagogue, or church. But if you are still in need of knowing where exactly His abode is, there is only one place to look for Him : 
in the heart of a true lover.
 
His name is Mawlana Jahal as-Din but he often goes by the name Rumi (...) Rumi has the quality very few scholars ever had: the ability to dig deep below the husk of religion and pull out from its core the gem that is universal and eternal.
 
Patience does not mean to passively endure. It means to be farsighted enough to trust the end result of a process. What does patience mean ? It means to look at the thorn and see the rose, to look at the night and see the dawn. Impatience means to be so shortsighted as to not be able to see the outcome. The lover of God never runs out of patience, for they know that time is needed for the crescent moon to become full. 
 
 There are more fake gurus and false teachers in this world than the number of stars in the visible universe. Don't confuse power-driven, self-centered people with true mentors. A genuine spiritual master will not direct your attention to himself  or herself and will not expect absolute obedience or utter admiration from you, but instead will help you to appreciate and admire your inner self. 
True mentors are as transparent as glass. They let the light of God pass through them. 

The whole universe is contained within a single human being - you.

You think I am a religious man. But I am not. 
I am spiritual, which is different. Religiosity and spirituality are not the same thing.

I am a Sufi, a child of the present moment. 

Sufis love God simply because they love Him pure and easy, untainted and non negotiable.
Love is the reason. Love is the goal. (...)
Love cannot be explained. It can only be experienced.
Love cannot be explained, yet it explains all. 
 
Titre anglais : The forty rules of love
Titre français : Soufi, mon amour
Auteur : Elif Shafak
 Première édition : 2010

mercredi 2 septembre 2020

Les cinq quartiers de la lune de Gilbert Sinoué

 
Si on vous explique le Moyen-Orient et que vous avez compris, ne vous réjouissez pas. 
On vous l'aura mal expliqué.
 
Après les attentats du 11 septembre 2001, l'Amérique part en guerre contre "l'axe du mal" et envahit l'Iraq, balayant au passage l'équilibre géopolitique du Moyen-Orient et de façon plus concrète, le quotidien des populations locales. Au travers du destin de deux hommes et de trois femmes en Iraq, à Gaza et Israël, en Egypte, au Liban et en France, ce troisième tome de la grande saga moyen-orientale  "inch'Allah" de Gilbert Sinoué nous plonge dans le chaos résultant d'un conflit qui a ouvert une véritable boite de Pandore et dont les conséquences continuent de se répercuter aujourd'hui : attentats, exode, espoir et désespoir, peur colère, extrêmisme...

J'avais beaucoup aimé les deux premiers volumes d'Inch'Allah- Le souffle du jasmin et Le cri des pierres - et me suis plongée sans hésiter dans ce nouvel opus, les cinq quartiers de la lune, que j'ai lu presque d'une traite. Cette grande saga romanesque extrêmement bien documentée est très riche sur le plan historique et surtout, racontée "de l'intérieur" avec un point de vue moyen-oriental.
Chaque volume peut se lire indépendemment ; j'ai le souvenir d'une trame familiale plus dense dans les deux premiers volets et ce troisième tome, aussi intéressant qu'il soit, m'a semblé peut-être un peu plus décousu et moins abouti que les précédents, sans doute parce que le recul est moindre, la proximité des éléments romancés toujours sous le coup d'une actualité changeante et inachevée.

Au final, cette trilogie est ambitieuse, riche de l'histoire contemporaine du Moyen-Orient et bien écrite : une lecture plaisante qui donne un éclairage différent, plus humain et plus complexe que celui qui peut être véhiculé par l'ignorance ou une vision parfois trop simpliste et clivante de la situation des pays du Moyen-Orient. Bref, un bon roman d'un auteur d'origine égyptienne vivant en France, qui est devenu, au fil de mes lectures, une valeur sûre. 

Extraits du texte :
 Tant que les arabes ne placeront pas l'homme et non Dieu au centre de la société, la chute ne fera que s'accélérer. 
Les nations évoluées n'ont pas besoin de croyants, mais de citoyens.

Dans cette région du monde (...) nous sommes trois peuples qui n'ont jamais repoussé la main d'un chrétien : nous les Kurdes, les Tchétchènes et les Circasiens. Parce que nous le savons, chacun donne à Dieu un nom dans sa langue. Puisque nous croyons tous à Dieu, nous ne pouvons être ennemis.(...) Ils ont tous tenté de nous asservir, notamment les Turcs et les Russes, et ils n'y sont jamais parvenus. Mais il n'y a pas que ces gens'là, qui ont essayé de nous éradiquer. En 1925, lorsque les Britanniques occupaient la région, M.Churchill a donné l'ordre à son aviation de balancer un gaz, dont j'ai oublié le nom, sur l'une de nos villes, celle de Souleimaniye. Les deux tiers de la population ont été touchés !

Ce qui se passe aujourd'hui n'est pas seulement la réaction de patriotes ou de partisans de Saddam contre les Américains. Ton pays est désormais le champ de bataille de deux parties de l'islam farouchement ennemis depuis des siècles, les sunnites et les chiites. Et la religion n'y est pour rien ou presque : les chiites sont soutenus par l'Iran ; les sunnites par l'Arabie saoudite. Tu n'as pas idée des masses d'argent que ces deux Etats déversent sur le pays pour armer les partisans.(...)
Cette guerre durera l'éternité. Elle durera tant qu'il y aura des sunnites et des chiites pour la livrer et des banquiers saoudiens et qataris pour la financer. Et nous, les Kurdes, serons pris entre deux feux.
 
Il lui revint tout à coup un poème d'un écrivain libanais, Khalil Gibran : "Vos enfants ne vous appartiennent pas. Ce sont les fils et les filles du désir de Vie. Ils arrivent à travers vous, mais non de vous." (...) Un autre passage du poète libanais remonta (...) : "Vous êtes des arcs qui projettent vos enfants comme des flèches vivantes".

Nous sommes presque tous des Kurdes. Notre religion remonte en grande partie à celle des anciens Perses, mais elle est probablement plus ancienne encore. Nous pensons que c'est bien Dieu qui a créé le monde, mais qu'il ne s'en occupe pas. Il en a laissé la gestion à sept anges dont le chef est Malek Taous, qui est représenté par un paon. Il y a très longtemps, des juifs son venus dans la région et ils ont préché leur religion. Comme elle n'était pas très différente de celle qu'ils pratiquaient déjà, les Yézidis l'ont adoptée et ils ont même accepté des rites juifs, comme la circoncision. C'est depuis lors qu'ils sont tous circoncis, comme d'ailleurs tous les hommes Kurdes. Mais ils ont conservé l'idée que c'est Malek Taous et ses anges qui gouvernent le monde. Quand les missionnaires chrétiens sont arrivés ici, vers les IVème siècle, ils nous ont sermonnés et affirmé que, puisqu'il gouvernait le monde, ce Talek Taous ne pouvait être que l'esprit du Mal et que c'était donc Satan. 
C'est ainsi qu'on nous a collé l'étiquette "d'adorateurs du diable". 
 
Du même auteur, voit aussi :
 
Titre : Les cinq quartiers de la lune
3ème volume de la saga Inch'Allah
Auteur : Gilbert Sinoué
Première édition : 2016

samedi 15 août 2020

Erevan de Gilbert Sinoué

1896, dans un empire ottoman en pleine déliquescence, "des combattants arméniens de la liberté!" lancent une opération de désespoir avec prise d'otages à la Banque Impériale Ottomane après un série "d'épurations" menées contre leur peuple en 1895, afin d'attirer l'attention des puissances européennes et demander l'application des réformes définies par le traité de Berlin de 1878, jamais appliquées.
 
18 ans plus tard en Turquie, ce sont les "jeunes turcs" qui sont au pouvoir avec trois sinistres ministres qui vont profiter de la première guerre mondiale pour "régler" définitivement la question de la minorité arménienne qui a pourtant contribué à leur accession au pouvoir : Talaat, ministre de l'intérieur, Djemal, Ministre de la marine et Enver, ministre de la Guerre vont ainsi orchestrer l'arrestation de centaines de personnalités arméniennes à Istanbul dans la nuit du 24 au 25 avril 1915 avant de décreter la déportation et l'annihilation des milliers de familles arméniennes de toutes les régions où elles étaient installées.
 
Un roman qui remet le génocide arménien dans une perspective historique s'appuyant sur des faits avérés et bien documentés, dont les personnages les plus terribles correspondent aux acteurs du pouvoir qui ont bel et bien existés. Une trâme à laquelle Gilbert Sinoué a su méler une partie plus romancée autour des Tomassian, la famille d'Achod, un maitre d'école qui vit entouré de son père, de sa femme et de ses enfants, sa fille Chouchane et son fils Aram encore jeunes adolescents et dont le frère est député au parlement. Une famille dont le parcours est représentatif de ce qu'a pu vivre la communauté arménienne et les victimes du génocide au printemps 1915 lors de la mise en route d'une opération de destruction impitoyable, parfaitement organisée et coordonnée, justifiée sous des prétextes fallacieux et sur fond de première guerre mondiale offrant alors impunité.

Dans une dernière partie, quelques survivants permettent au roman d'apporter encore quelques éléments sur l'"après" avec les procès et les condamnations rendues en 1919, par contumace, contre les principaux responsables de cette épuration ethnique ainsi que sur l'opération secrète "Némesis" menée pour retrouver et éliminer les coupables là où ils s'étaient cachés.    

Un roman absolument passionnant par un auteur originaire d'Egypte, Gilbert Sinoué, que jai déjà eu l'occasion de lire et d'apprécier, une de mes valeurs sûres : ses ouvrages sont toujours parfaitement documentés, instructifs et enrichissants car ils mèlent habilement éléments historiques et humains pour rendre toute la complexité et la sensibilité des événements relatés.
C'est un bon complément au roman de Valérie Toranian, L'étrangère, lu précédemment et qui relève plus du témoignage et de l'intime.
Outre l'aspect romanesque parfaitement maîtrisé, la remise dans le contexte historique de l'époque m'a particulièrement interessé ainsi que les éléments postérieurs que je ne connaissais pas et qui sont d'autant plus étonnants que malgré les jugements rendus, les gouvernements turcs qui se sont succédés ensuite ainsi que ceux d'autres grands pays occidentaux continuent à ne pas reconnaître le génocide arménien.      
 
Nota :  en fin de livre, notices biographiques et rappels historiques apportent un bon complément / résumé des points essentiels soulevés dans le roman.

Extraits du texte :
Les enfants de Haïkastan. C'est ainsi que certains arméniens se surnommaient en référence à Haïk, 
leur ancêtre légendaire, qui aurait été l'arrière-arrière-petit-fils de Noé, le patriarche de la bible. 
 
 Le congrès de Berlin (...) était le conclusion de l'une des innombrables crises qui avaient secoué l'empire 
et débouché en 1878 sur la guerre qui avait opposé les armées du tsar Alexandre II et celles du sultan Abdül-Hamid II 
et s'était achevée sur la défaite des Ottomans. 
Avant même l'ouverture des débats, des tractations secrètes entre l'Angleterre et la Turquie avaient abouti à une "convention d'alliance défensive". Les Turcs cédaient l'île de Chypre- qui commandait le sud-est du littoral méditerranéen-aux britanniques, en échange de quoi ces derniers s'engageaient à garantir le retrait des Russes des régions qu'ils occupaient, laissant du même coup les populations arméniennes face à leur destin ; c'était désormais à la Grande-Bretagne qu'incombait la responsabilité de les protéger. Parallèlement, l'un des articles stipulait que le gouvernement de la Sublime Porte s'engageait à réaliser, sans plus de retard, les améliorations et les réformes exigées par les besoins locaux dans les provinces habitées par les communautés chrétiennes et à garantir leur sécurité. Seulement voilà : pas une seule des réformes promises n'avait vu le jour. 
Au cours des dix-huit années écoulées, le sultan Abdül-Hamid II avait continué en toute impunité
 à appliquer sa politique de terreur à l'encontre des minorités chrétiennes. 
Dix-huit ans... pendant lesquels-hormis quelques cris d'orfraie- l'Europe avait baissé les bras. 
Dix-huit ans et des centaines de milliers de morts ! 
Quatre-vingt mille réfugiés en transcaucasie, des milliers d'enfants devenus orphelins. 
Les Arméniens vendus en échange d'un îlot. 

Dire que c'était à des arméniens, les frères Balian, que le sultan devait une partie de ces splendeurs ! 
La mosquée Hamidié, les palais de Dolmabache, de Beylerbey étaient aussi leurs œuvres. 
Les splendeurs, mais aussi la santé car les trois médecins privés du sultan étaient eux aussi arméniens.
 Alors ? Que s'était-il passé pour qu'aujourd'hui ce peuple, que les Turcs eux-mêmes qualifièrent de milleti sadyka, la "nation fidèle" fût honni et relégué au ban de la société ottomane ?

Vous rêvez encore à l'Arménie de vos ancêtres, celle du temps de Tigrane le Grand, quand vos terres s'étendaient de la mer Noire à la Caspienne et à la Méditerranée ! L'Arménie de Levon le Magnifique et celle des princes Zakarian. C'était il y a deux mille ans ! C'est fini ! Et le vent de l'Histoire ne tourne pas les pages à rebours. Les Parthes sont passés par là, les Perses, les Romains, les Mamelouks, les Kurdes, les Circassiens, Tamerlan et ses Mongols, les Russes et, depuis six siècles, les Turcs. 

Nous avons été le premier royaume officiellement chrétien de l'histoire, un îlot de foi dans un océan de paganisme. C'était il y a plus de mille six cents ans. (...) Souviens-toi que c'est dans nos vignobles que le patriarche Noé s'est enivré ! Que ce même Noé, en débarquant de son arche au sommet du mont Ararat, s'est exclamé : Yerevants ! "C'est apparu !" 

Personne ne sort jamais victorieux d'une guerre, sinon la mort. 

Une minorité devient toujours, tôt ou tard, le bouc émissaire de quelqu'un. (...) 
- Un bouc émissaire ? Pourquoi diable, faudrait-il qu'il y ait un bouc émissaire ? 
- Parce que, lorsque certains individus sont dans l'incapacité d'agir directement sur la source de leur frustration, 
ils déplacent leur agressivité sur une cible faible ou vulnérable. 
Et afin de justifier cette agression, ils attribuent à cette cible des traits négatifs ou indésirables. 

Vous voulez que nous partions pour nous sauver. Vous ne savez donc pas que dès qu'un homme abdique,
 dès qu'il accepte de renoncer à un grain de blé de son champ, une perle d'eau de sa rivière, un caillou de sa montagne, 
le jour où il revient, il ne retrouve ni son champs, ni sa rivière, ni sa montagne. 
Ceux qui auront pris sa place lui auront confisqué sa vie. C'est ce qui se passera si nous abandonnons cette maison. 

- L'Histoire jugera ! (...) 
- Vous êtes bien optimiste, mon amie. L'histoire ne juge que sous la pression. 
Si les enfants des victimes d'aujourd'hui ne maîtrisent pas les rouages qu'il faut, là où il le faudra,
 l'histoire restera muette ou alors elle chuchotera. 

Nous survivrons. Tu m'entends ? Sinon, dis-moi, qui témoignera ? 

Il est pour le moins étrange que les dirigeants turcs qui se sont succédé à ce jour persistent dans leur refus de reconnaître des massacres pourtant jugés et officiellement condamnés par leur prédécesseurs...

Titre : Erevan
Auteur : Gilbert Sinoué
Première édition : 2009

mardi 7 juillet 2020

La cloche d'Islande / Iceland's Bell de Halldor Laxness

Islande, 18ème siècle.

Après Gens Indépendants/Independent People, je me suis plongée dans cet autre "roman culte" d'Halldor Laxness, auteur islandais prix Nobel de littérature 1955, souvent présenté comme un "classique incontournable" de la culture locale.

Le livre constitue une sorte de boucle et fait porter l'emphase sur un personnage différent dans chacune des trois parties qui le constituent :
- Dans La Cloche d'Islande / Iceland's Bell, on suit d'abord le sort de Jon Hreggvidsson, paysan islandais misérable, condamné à mort pour meurtre, qui se retrouve à errer sur les routes de Hollande et du Danemark afin de quémander une audiance auprès du roi du Danemark et demander sa grâce,
- Dans La Vierge Claire / The Fair Maiden, on découvre Snaefrid, la beauté elfique qui le libéra, fille du magistrat qui le condamna, trahie par l'amour de sa vie (Arnas Arnaeus), finalement mariée contre l'avis de sa famille à un fils de famille ivrogne pathétique dilapidant son héritage et avec lequel elle entretien d'étranges rapports,
- En passant à L'Incendie de Copenhague / Fire in Copenhague, on termine enfin par Arnas Arnaeus* qui préféra se consacrer à sa quête des livres plutôt que de répondre à son amour pour Snaefrid, érudit collectionneur de manuscrits sur l'Islande qui viennent enrichir sa bibliothèque de Copenhague, la puissance danoise dominant alors l'Islande, une île exploitée sans scrupules et en laissant ses habitants vivre dans une misère crasse en situation de quasi-esclavage.
(*inspiré d'un personnage réel, Arni Magnisson).

L'écriture n'est pas toujours facile avec des formules quelques fois désuètes et, malgré des aspects tragico-comiques, l'histoire se révèle déroutante et parfois compliquée à suivre si bien que j'ai eu du mal à y entrer sans être sûre d'y être totalement parvenu.

Il ne ressort pas moins de cette lecture une impression forte marquée par un sentiment de fierté nationale alimentée par une tradition littéraire et parlementaire anciennes faisant fi de la domination continentale qui en prend pour son grade. Les personnages principaux ne sont pas particulièrement sympathiques ou lisibles / compréhensibles, leur psychologie nous échappant parfois alors qu'ils sont entourés d'individus pas toujours des plus plaisants, parfois amusants, bigots, roublards, saoulards ou incultes, bref, une galerie de portraits cocasses.

Un peu ardu mais une tranche de culture islandaise importante.

Titre français : La cloche d'Islande
Titre anglais : Iceland's Bell
Auteur : Halldor Laxness
Première édition : 1943

vendredi 26 juin 2020

Dans le grand cercle du monde / The Orenda de Joseph Boyden

Ce conte est en apparence l'histoire de notre passé.

Au Canada au 17ème siècle, les nations européennes ont pris pied dans le "Nouveau Monde" alors que les Hurons et les Iroquois se livrent une guerre sans merci dont l'issue sera fortement influencée par les nouveaux arrivants qui changent le rapport de forces avec les maladies et les armes apportées dans leur sillage.
Trois personnages nous font découvrir la société huronne et ses transformations irrémédiables alors qu'évolue la vision qu'ils ont des uns et des autres : Oiseau, le guerrier Huron, formidable chef de guerre, Chute-de-neige sa fille adoptive enlevée aux Iroquois après le massacre de sa famille et Christophe Corbeau, jésuite français chargé de l'évangélisation des indigènes dont il apprend la langue et partage le quotidien. Profondément humains et pleins d'interrogations, les trois narrateurs sont entourés d'une foultitudes de figures secondaires plus attachantes les unes que les autres dont Renard, l'ami indéfectible d'Oiseau ou Petite Oie, la guérisseuse dont les croyances traditionnelles se confrontent à celles prêchées par le Corbeau. 

Au fil des pages, modes de vie, aspirations, moeurs, croyances, traditions et autres éléments constituant la trâme d'une société puissante prennent véritablement vie autour du "village" d'Oiseau abritant plusieurs milliers d'âmes. Une vie semi-nomade, rythmée par les saisons, la culture des trois soeurs - maïs, courge, haricot - le respect de la nature et de ses esprits (l'orenda) sans pour autant être exempte d'une violence inouïe, notamment dans ses rapports avec l'ennemi.
Formidables commerçants, les Hurons étaient amis des français avec lesquels ils traitaient lors d'expéditions estivales qui les obligeaient à traverser des territoires ennemis et qui les ont amené à accepter la présence de missionaires dans leurs rangs ...

Le texte de cette fresque épique est riche et magnifiquement évocateur, dénué d'angélisme ou d'idéalisation, respectueux des points de vues et des réalités historiques sans chercher à faire peser la "faute" de la disparition d'une société aussi importante que la confédération Wendat (les Hurons) sur les uns ou les autres ;  une chute pourtant inéluctable pliant sous la fatalité historique ...

Joseph Boyden que j'avais déjà découvert dans Le chemin des âmes / Three Days Road, m'a une nouvelle fois passionnée avec ce récit et ces personnages portés par un souffle romanesque qui m'ont transportée en d'autres lieux et d'autres temps pour en rendre toute les dimensions humaines, sociétales et historiques.
Un roman comme je les aime ♥.

Tirés du texte :
Bien qu'on puisse traverser l'Huronie en quelques jours, j'ai appris que cinq nations différentes et néanmoins unies, chacune ayant son propre nom, peuple ce territoire fertile. Celle chez qui je suis s'appelle Our et les autres, Rocher, Corde, Marais et Cerf. Leurs ennemis jurés, les iroquois, sont également divisés en cinq nations, mais il semble que dans leur langue, les hurons leur attribuent collectivement le nom de Haudenosanees.  
Les Hurons, comme Champlain l'a dûment consigné (...) sont les marchands les plus influents au sein de cette vaste contrée, et ils veillent sur leurs affaires avec un oeil de banquier. (...) Ils constituent réellement la clé de l'économie de ce Nouveau Monde. 

(...) le nom de Hurons - ceux qui ont une hure - en raison de la tête des hommes hérissée comme celle de cochons sauvages.

Il m'expliquait que pour arriver à maîtriser leur langue, il fallait d'abord que je comprenne le monde naturel autour de moi. 
Les hurons (...) ne vivent pas au-dessus du monde naturel mais en tant qu'élément de celui-ci. 
Posséder la clé de la langue, c'est établir le lien entre l'homme et la nature. 

En matière d'esprit, ces sauvages croient qu'il existe en nous tous une force vitale similaire, pourrait-on dire, 
à ce que nous, catholiques, croyons être l'âme. 
Cette force vitale, ils l'appellent l'orenda. C'est le côté fascinant. 
Le côté épouvantable, c'est que ces pauvres créatures égarées croient que non seulement les êtres humains, 
mais aussi les animaux, les arbres, les étendues d'eau et jusqu'aux pierres possèdent une orenda. 
En réalité, pour eux la moindre chose dans leur monde contient son propre esprit, sa propre force vitale. 

Les épidémies ont commencé à affecter ces gens-là au cours des dernières années. 
Il ne peut s'agir que d'un signe de Dieu, un message divin. 
Il n'est pas besoin d'être grand clerc pour savoir que d'importants changements s'annoncent 
et que les faibles et les dépravés souffriront. Mais les convertis survivront. 

On en apprend beaucoup en observant la manière dont les gens s'acquittent d'une tâche qui leur déplaît. 
C'est indispensable pour connaître leur caractère. 

Renard appelle les nouveaux des bois-charbons. "ils sont tellement lourds et tellement bêtes", dit-il en regardant deux d'entre eux essayer sans conviction de ramer dans le canoë qui les a accueillis. Avec leurs robes noires toutes neuves, si noires qu'elles absorbent la lumière de cette fin d'été, je trouve parfait le surnom que Renard leur a donné. Pourtant, je continuerai à les appeler des Corbeaux en raison de la façon dont ils sautillent et becquettent les choses mortes ou agonisantes. 
  
Les humains sont les seuls dans ce monde à avoir besoin de tout ce qu'il contient (...). 
Or ce monde ne contient rien qui ait besoin de nous pour survivre. 
Nous ne sommes pas les maîtres de la terre. Nous en sommes les serviteurs.  

Du même auteur :
Le chemin des âmes / Three Days Road

Titre original : The Orenda
Titre français : Dans le grand cercle du monde
Auteur : Joseph Boyden
Première édition : 2013