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mercredi 15 février 2023

À ceux qui sont partis, à ceux qui sont restés de Parinoush Saniee

 
Cela fait trente ans que la révolution iranienne les a séparés et qu'ils ne se sont pas revus. Le temps des retrouvailles et des vacances est venu pour la famille Yousefi réunie autour de Mère, pour dix jours, sur une île turque, dans une grande maison louée pour l'occasion. La fratrie qui se retrouve comprend trois fils et deux filles, avec leurs conjoints, et la plupart des petits-enfants de Mère dont Dokhi, la petite-fille orpheline qu'elle éleve.
Du côté de "ceux qui sont restés" et qui n'ont jamais quitté l'Iran, Mohsen et Miryam, Mère et Dokhi. 
Du côté de "ceux qui sont partis", Mohammad venu des États-Unis, Mehdi de Suède et Mahnaz de France. 
 
La joie de se revoir et le partage des souvenirs rythment les premières heures et le début du séjour mais rapidement les tensions émergent parce que l'amertume, la jalousie et les non-dits ne sont pas loin mais que chacun tient à préserver Mère en évitant les sujets qui fâchent. Pourtant l'évitement est malsain et pour trouver l'apaisement en recréant des liens durables il va falloir affronter la vérité et crever les abcès, une démarche indispensable quand les images fantasmées par les uns sur les autres cachent de toutes autres réalités souvent bien douloureuses.
Pour ceux qui sont partis, il va falloir comprendre que "la chance de ceux qui sont restés" ne l'est que par rapport à un Iran qui n'existe plus, suspendu dans le temps et figé par les souvenirs, en oubliant que des transformations et des événements ont eu lieu sans eux, que ce soit sur le plan familial ou sociétal, les parents qui vieillissent, le poids de la politique qui s'immisce partout, le curseur de la position et de l'aisance familiale qui bouge, etc. 
Pour ceux qui sont restés, les" étrangers" ont eu la chance qui ne leur a pas été offerte, celle de la facilité et de "privilégiées" vivant dans des "pays de cocagne" sans même imaginer les difficultés qui ont dû être traversées en termes financiers, de renoncements, d'adaptation et d'intégration. 

Et puis il y aussi la nouvelle génération qui cristalise les espoirs et les tensions avec à son centre Dokhi, la fille d'Habib, disparu tragiquement, habitée par des cauchemars récurrents, préservée d'une histoire qu'elle ne connaît pas alors qu'elle voudrait tellement connaître la vérité sur ses parents.
 
Un huis-clos familial poignant sous forme de roman chorale pour faire tourner les points de vues, tous légitimes et compréhensibles tant que les zones d'ombres qui leur échappent ne sont pas explorées. Il nous fait plonger au cœur d'une famille meurtrie par l'histoire qui tente de raccommoder sa trame abîmée par la séparation dans l'espace et le temps. Tout y passe, les réussites comme les échecs, les épreuves, la souffrance, la jalousie, l'amertume et les rancœurs, la politique, les choix, les failles, les regrets et les espoirs. Et quand les masques tombent et que les secrets les plus profonds sont enfin révélés à l'issu d'une véritable thérapie familiale, la vérité que l'on croyait ne jamais pouvoir connaître finit par se dessiner pour laisser finalement place à l'essentiel.

Du même auteur, j'avais déjà beaucoup aimé Le voile de Téhéran ; avec ce roman, même régal tant sur le plan de l'écriture que celui de la trame traitée avec beaucoup de justesse. Si on perçoit l'histoire contemporaine de l'Iran en l'arrière plan, plus comme déclencheur que comme sujet même si elle reste toujours là, on reste avant tout sur une histoire de famille avec des personnages féminins centraux ; un récit basé sur des éléments finement observés et rendus, à valeur universelle qui fait écho à d'autres lectures et même à ma propre expérience d'expatriée sur les tensions qui peuvent naître de l'ignorance entre "ceux qui partent" et "ceux qui restent". 
Une valeur sûre !
 
Du même auteur, voir aussi :

Titre : À ceux qui sont partis, à ceux qui sont restés 
Auteur : Parinoush Saniee
Première édition : 2017

vendredi 10 février 2023

Flagrant déni de Hélène Machelon

Un soir au début de l'été, Juliette, 17 ans, est saisie de violents maux de ventre. Alertée, Agnès, sa mère, pense à une appendicite et la conduit en urgence à l'hôpital mais là, c'est le choc : Juliette croyait qu'elle allait mourir, elle est en train de donner la vie. 
Aucun signe de grossesse chez cette nageuse sportive de 48 kilos, des règles, un ventre plat, personne n'a rien vu venir ; un bébé qui n'était pas attendu arrive sans prévenir et par effraction, par césarienne, il s'impose comme un intru, c'est l'"Autre", innommable, et Juliette n'en veut pas. 
À la maternité, Juliette rejette l'aide de la psychologue qui lui est proposée mais avant de partir, elle est informée de ses droits, notamment du temps de réflexion que la loi lui octroie avant que l'abandon du bébé ne soit définitif. 
 
Ce que veut Juliette c'est juste rentrer chez elle et reprendre le fil de sa vie là où elle l'avait laissée mais l'insouciance de la jeune bachelière brillante prête à gagner son indépendance d'étudiante à la rentrée n'est plus tout à fait de mise quand le corps est meurtri et que l'esprit sans repos s'égare parfois jusqu'aux rivages de la folie. Nous voici plongés dans un véritable tourbillon émotionnel avec Juliette qui, comme la chenille, va d'abord s'isoler du monde avant de pouvoir déployer ses ailes ; les petits tracas de l'adolescente encore en construction deviennent bien puérils, ses certitudes volent en éclats, et il lui faut griller les étapes pour mûrir et passer directement à la case adulte.
Sa famille l'entoure de sa présence - Agnès, Rafaël son père, Chloé sa sœur cadette -, renvoyée à ses propres fractures, mais lui laisse de l'espace car c'est à Juliette qu'il revient de prendre ses décisions, seule, et elle doit le faire dans un temps contraint, celui que lui donne la loi, celui de l'été...
 
Hélène Machelon nous parachute au cœur de la famille Conti pour nous faire découvrir, en l'illustrant, le douloureux sujet du déni de grossesse. Une réalité dont la presse se fait régulièrement l'écho mais qui reste difficile à appréhender parce qu'elle touche de façon très personnelle certaines femmes à un moment de leur vie. Avec l'histoire de Juliette, la question  prend corps, devient humaine, tangible.
 
Un récit puissant et réaliste, sans angélisme ni jugement, traité avec justesse et sensibilité. Un roman magnifiquement écrit qui, pour moi, fera référence et me donne envie de lire d'autres livres de cette auteure.

Titre : Flagrant déni
Auteur : Hélène Machelon
Première édition : 2021

lundi 28 mars 2022

Dernier rapport sur les miracles à Little No Horse / The Last Report on the Miracles at Little No Horse de Louise Erdrich

 
En 1996, le père Damien est un très vieil homme, témoin privilégié de la vie de la paroisse de Little No Horse dans laquelle il a été affecté au début du 20ème siècle au cœur d'une réserve indienne Ojibwé du Dakota du Nord. La correspondance qu'il adresse depuis des décennies à ses supérieurs - jusqu'au Pape, est restée jusque là lettre morte. Mais un beau matin, il voit débarquer le père Jude chargé d'enquêter sur la vie de sœur Léopolda, en préalable à une éventuelle procédure de béatification. Entre présent et passé, certains secrets soigneusement gardés et verrouillés au fond de la mémoire et d'autres partagés au cours d'interviews enregistrées (le lecteur, complice, ayant accès à certaines informations que le père Jude n'aura jamais), c'est presque un siècle d'une chronique individuelle et paroissiale qui nous est livrée ...
 
Un "pitch" relativement simple pour un scénario qui ne l'est absolument pas, surprenant et alambiqué à souhait par une Louise Erdrich qui finit de me convaincre de ses qualités de conteuse exceptionnelle même si je n'en doutais plus vraiment après la lecture de La malédiction des colombes / Plague of Doves et Dans le silence du vent / The Roundhouse. Cette fois, dès le départ, le lecteur est mis dans la confidence et connaît le secret du père Damien, un secret qu'il arrivera à garder envers et contre tout et expliquant une sensibilité, une tolérance, une perception et un regard si particulier porté sur le monde.
 
Cet étonnant père Damien est d'abord un être humain fait de chair et de sang, un imposteur, la victime consentante d'un chantage, un acteur défini par l'ambiguïté de son histoire personnelle peu conventionnelle dans laquelle interviennent un braqueur de banque et des inondations, une passion dévorante de la musique et des livres, des amours on ne peut plus charnels, une amitié sans faille avec le plus païen de ses ouailles, etc.
Le père est aussi un témoin de la vie dans la réserve où les épreuves s'enchaînent, conditions de vie précaires, famines, épidémies, morts, abandons, crime impuni, trafic des terres, dans une ambiance de rivalité de clans entre les Nanapush, les Morrissey, les Kashpaw, les Puyat, les Lazare. 
Et puis il y a aussi toute la dimension spirituelle du personnage qui vit sa foi confronté à des phénomènes touchants à l'extraordinaire, aux croyances indigènes, aux esprits, aux rêves, à la magie et à la possession. Un père qui se pose des questions sur la conversion, la conscience, la confession et l'absolution, la foi, la place de l'Église, etc.
 
Un roman baroque, improbable et très riche, offrant matière à réflexion sur beaucoup de sujets touchant à l'humanité, aux cultures et aux traditions, aux rapports hommes-femmes, à la spiritualité, sans pour autant tomber dans le piège de l'angélisme d'un côté ou de l'autre. Un livre qui continue à trotter dans mon esprit une fois ses pages refermées, un de ses ouvrages subtilement forts qui laissent discrètement mais profondément leur trace.
 
Du même auteur, voir aussi :

Titre français : Dernier rapport sur les miracles à Little No Horse
Titre original : The Last Report on the Miracles at Little No Horse
Auteur : Louise Erdrich
Première édition : 2001

mercredi 9 mars 2022

La belle de Jérusalem / The Beauty Queen of Jerusalem de Sarit Yishai-Levi

 
À Jérusalem, Gabriela est encore enfant lorsqu'elle recueille les confidences de sa grand-mère Rosa et découvre la "malédiction" des femmes de la famille Ermoza mariées à des hommes qui ne les aiment pas : en son temps, Raphaël, l'arrière-grand-père, avait renoncé à une belle Ashkenaze inacceptable au sein de sa communauté Sépharade espagnole et il s'était résigné à un mariage de raison avec Merkada. À son tour, leur fils modèle Gabriel vit ses amours contrariés, l'origine d'une "faute" impardonable que Merkada lui fit payer en le mariant à Rosa, pauvre orpheline employée à faire le ménage au service des anglais ; un couple triste cohabitant sans amour pour élever ses trois filles dont l'aînée, Luna, est la prunelle des yeux de Gabriel et le cauchemar de sa mère Rosa. "Beauté de Jérusalem", sûre d'elle, Luna croit pouvoir échapper à la malédiction familiale en épousant le prince charmant auquel elle fini par succomber. .. mais à nouveau, c'est une union malheureuse au cœur de laquelle Gabriela voit le jour : la malédiction l'affligera-t-elle à son tour  ?
 
Les personnages ploient sous les non-dits et les conventions sociales sources d'aigreurs, de désillusions, de tensions et de tristesse avec parfois quelques joies et des compensations parce que la vie suit son cours et que chacun s'adapte ou résiste à sa manière. Résignation, acceptation, rejet de la maternité ... "plombée" sur quatre générations par ses ménages sans amour et ses tensions mères-filles insupportables opposées à l'amour inconditionnel des pères, la saga de cette famille de commerçants du grand marché de Jérusalem nous fait découvrir le quotidien de cette ville à travers tout le 20 ème siècle en dessinant une formidable fresque historique et sociologique. Une façon de vivre l'histoire contemporaine d'Israël "de l'intérieur", du point de vue d'une famille juive, de l'époque où elle était encore sous contrôle Ottoman jusqu'à nos jours, en passant par la période sous mandat anglais, la guerre, les milices, les années fastes, les années maigres, les émigrants et les immigrants, les communautés qui se côtoient mais ne se mélangent pas avec aussi l'atmosphère si différente de Jérusalem éternelle et de Tel Aviv la festive ...
 
Un roman qui n'a rien d'un conte de fées et sur lequel on pourrait longuement débattre quant aux excès, aux disfonctionnements et à la psychologie des personnages de la famille Ermoza... Et pourtant j'ai aimé la rencontre avec les individus de cette famille qui se dévoilent au fil des pages avec leurs personnalités, leurs désirs, leurs failles, leur humanité pour finir de révéler la réalité occultée derrière les apparences. Un roman douloureux comme la naissance d'Israël montrant finalement que ni la beauté, ni la richesse, ni la sagesse ne peuvent garantir la paix et l'amour dont chacun à besoin pour grandir et nourrir sa part d'humanité. ❤️

Titre français : La belle de Jérusalem 
Titre anglais : The Beauty Queen of Jerusalem
Auteur : Sarit Yishai-Levi
Première édition : 2020

jeudi 13 janvier 2022

Ma mère, Dieu et Sylvie Vartan de Roland Pérez

 
Si Roland Pérez est un avocat réputé et un intervenant régulier à la télévision, j'avoue que je n'avais jamais entendu parlé de lui avant d'ouvrir ce livre. Il y raconte avec fraîcheur et humour un parcours de vie peu commun offrant un bel hommage au dévouement d'une mère exceptionnelle, Esther, dont le portrait truculent est presque une caricature de "la mère juive" dans tous ses excès. 

Petit dernier d'une fratrie de 5 enfants, Roland grandit pendant les années 1960 au cœur d'un HLM parisien, dans une famille juive séfarade originaire du Maroc. À la naissance, les médecins tentent sans succès de l'opérer pour redresser un pied-bôt et ils ne laissent aucun espoir à sa famille sur ses chances de marcher un jour normalement. C'est sans compter sur la persévérance, la foi et la poigne d'une mère convaincue que les médecins ont tort et que quoi qu'ils en disent, son fils finira non seulement par marcher mais en plus sans boiter. Avant d'en arriver là, il faudra en voir des docteurs et des spécialistes, attendre plusieurs années même avant de trouver la personne de confiance qui pourra s'occuper du petit garçon. Il lui sera alors imposé une immobilisation totale de plusieurs mois au cours de laquelle le poste de télévision et Sylvie Vartan occuperont une place centrale dans sa vie et dans celle de toute la famille, une passion qui durera toute la vie ...
 
Le récit alterne entre les réminiscences de l'enfance et les souvenirs de la vie professionnelle et personnelle de l'auteur une fois adulte. C'est un bonheur de chaque page et je me suis glissée avec délectation au cœur de cette famille vivante, solidaire, humaine, pleine d'amour et d'amitiés, tenue sous la houlette d'une mère dévouée qui consacre du temps à chacun, solide, attentive, aimante avec toujours un ou plusieurs plats qui mijotent et des douceurs "maison" à offrir aux nombreux visiteurs. Une mère un peu manipulatrice et comédienne aussi ne serait-ce que pour gagner du temps afin de convaincre à chaque visite de l'assistance sociale que les choses sont bien en main pour Roland et qu'il va bientôt marcher. Un monde dont le petit Roland est un témoin privilégié, capable de capter toute l'énergie qui l'entoure alors pour la rendre des années plus tard dans ces pages lumineuses, pleines d'espoir et de chaleur. 

Un très joli livre pour bien commencer l'année, qui pourrait certainement être scénarisé en comédie à succès .
 
Titre : Ma mère, Dieu et Sylvie Vartan
Auteur : Roland Pérez
Première édition : 2021

dimanche 12 décembre 2021

Pamela de Stéphanie des Horts


Roman biographique consacré à Pamela Harriman qui fut ambassadrice des États-Unis à Paris de 1993 jusqu'à sa mort en 1997, première femme à occuper ce poste, nommée par le président Clinton qu'elle avait contribué à faire élire ; son décès - une attaque cérébrale - sorti l'administration américaine de l'embarras causé par les poursuites entamées contre elle par les enfants de son dernier mari, le milliardaire Averell Harriman, l'accusant d'avoir détourné l'héritage de leur père à son seul profit.
 
Née en 1920, Pamela Digby a grandit dans une famille de l'aristocratie terrienne anglaise avec pour perspectives celles de son époque et de sa condition, le mariage et des enfant. Mais une fois "lancée", la jeune Pamela s'affranchit très vite des conventions et de l'ennui de son milieu car elle a bien l'intention de croquer la vie et de se frayer un chemin dans les cercles du pouvoir avec ses armes, la beauté et la dévotion des hommes qui entrent dans son lit, riches et puissants autant que faire se peut.
 
Elle épouse en premières noces Randolph Churchill, le fils de Winston, ce qui la propulse au cœur du pouvoir politique de son pays. Elle sera toujours très proche de son beau-père même après son divorce de Randolph, un homme faible, alcoolique et flambeur. Ses amants se succèdent et se comptent à la pelle, Ali Khan, Gianni Agnelli, Élie de Rothschild, Maurice Druon, Stravros Niarchos, etc. Elle a une réputation sulfureuse de femme scandaleuse et sans scrupules, d'intrigante et de putain, de courtisanne des temps modernes ou de grande amoureuse, c'est selon. Elle s'accorde à ses amants qu'elle aime plus agés qu'elle, véritable caméléon qui se fond dans leur environnement, même si pouvoir, argent et politique sont presque toujours une constante de ses innombrables conquêtes. 
Elle adopte la nationalité américaine en 1971 et se rachète une respectabilité avec ses deux mariages américains qui la laisseront deux fois veuve, le premier avec Leland Hayward (1960-1971), le second avec Averell Hariman (1971-1986).
 
Autant j'avais aimé La Panthère de Stéphanie des Horts, autant je me suis ennuyée avec Pamela, non pas que son destin soit moins significatif mais parce que j'ai souvent eu l'impression de lire un inventaire plus qu'un roman, avec de longues listes des amants, des personnes cotayées en leur compagnie et des lieux fréquentés pour lesquels j'ai passé beaucoup de temps sur google afin de pouvoir associer des visages, des images voire quelques informations complémentaires pour mieux contextualiser ; le personnage et le roman y perdent nécessairement en fluidité et en profondeur. La lecture que j'avais faite de Les cygnes de cinquième avenue / The Swans of Fifth Avenue de Mélanie Benjamin m'a toutefois aidée à naviguer et à apprécier un peu mieux la partie New Yorkaise évoquant Babe Paley, Truman Capote et des événements mondains de l'époque. Le roman fait également allusion à d'autres personnalités traitées dans les romans de Stéphanie des Horts (Jeanne Toussaint, les soeurs Livanos, Jackie Kennedy, etc.). 
Globalement, l'écriture ne m'a pas particulièrement emballée, utilisant une alternance de la 1ere et de 3eme personne dans une narration au rythme très soutenu pour dérouler une vie peut-être trop bien remplie, très mondaine et dans l'entre-soi des lieux d'influence et de pouvoir.
 
Le portrait d'une femme vivant à l'excès, négligeant son fils, aimant les hommes dans la démesure en se moquant du qu'en dira-t-on, se consolant de l'un avec l'autre tout en gardant des liens de fidélité et d'influence avec ses ex .... un destin certes peu commun mais qui m'a finalement déçue dans la façon dont il a été traité dans ce roman.

Titre : Pamela
Auteur : Stéphanie des Horts
Première édition : 2017

vendredi 10 décembre 2021

Ce qu'ils n'ont pas pu nous prendre / Between Shades of Gray de Ruta Sepetys

 
Kaunas/Lituanie, 14 juin 1941, sous la houlette du redoutable NKVD, les forces d'occupation soviétiques lancent une raffle d'épuration, arrêtant sur leur lieu de travail et/ou chez eux des familles entières appartenant à l'intelligentsia locale, intellectuels, universitaires, professeurs, avocats, médecins, journalistes, artistes, bibliothécaires, etc. C'est ainsi que Lina, 15 ans, est cueillie à son domicile avec son petit frère Jonas, 10 ans, et sa mère Élena alors qu'ils sont sans nouvelles du père de la famille, doyen de l'université, pas encore rentré ce soir-là ; ils ont 15 minutes, pas une de plus, pour préparer chacun une valise. Sans ménagement, ils sont conduits vers un dépôt ferroviaire isolé où un train les attend. Entassés dans des fourgons à bestiaux avec des milliers d'autres personnes, ils y resteront enfermés plusieurs semaines dans des conditions épouvantables, en transit vers l'est, assistant à la mort des plus faibles, jetés et abandonnés le long des voies avant d'arriver à leur première destination, un kolkhoze misérable de l'Altaï ... qui paraîtra pourtant paradisiaque après leur transfert quelques mois plus tard à Trofimovsk situé aux confins de la Sibérie, au delà du cercle Arctique. 

Une épopée déshumanisante racontée par Lina, jeune fille à la personnalité bien trempée, une artiste qui canalise ses sentiments au travers de sa créativité en croquant scènes et personnages avec l'espoir de contacter son père Kostas et celui de garder témoignage. Un regard porté sur les autres révèlant leurs forces et leurs faiblesses à travers les épreuves avec toute une galerie de personnages : la jeune accouchée arrachée à l'hôpital alors que le cordon ombilical est à peine coupé, le chauve blessé pessimiste et grincheux, l'ancienne maîtresse d'école, Andrius et sa ravissante mère obligée de se prostituer pour protéger son fils, la petite fille à la poupée, les gardes cruels subissants eux aussi les événements, etc. 
Affamés, vivants dans des abris de fortune sans hygiène ni soins, soumis au chantage et au travail forcé, chacun essaye de survivre comme il peut, souvent avec égoïsme mais aussi avec un peu de lumière au fond du désespoir apportée par ceux qui, comme le magnifique personnage d'Élena, gardent intacte la bonté qui les caractérise, illuminant tous ceux avec lesquels ils sont en contact, débordant d'amour et capable de pardon. Il y a aussi les souvenirs des jours heureux qui s'invitent et permettent de tenir le coup ou l'organisation de moments rituels, Noël ou un anniversaire fêtés avec les moyens du bord.

Un roman très dur à rapprocher, en terme d'expérience, de ceux qui témoignent de la déportation des juifs par les nazis et des goulags sous la période stalinienne mais qui a pourtant le mérite d'éclairer un chapitre historique peu connu, celui de la déportation des populations des pays Baltes. En 1941, c'est un peu plus de 30% de la population de ces trois petits pays qui a été envoyée en Sibérie, des forces vives soumises à des épreuves inimaginables ; ceux qui ont pu revenir, 12 à 15 ans plus tard, l'ont fait dans des pays qui étaient encore sous la chappe soviétique si bien qu'ils n'ont pas pu témoigner et lorsque l'indépendance est enfin arrivée en 1991, le silence était bien installé et très peu l'ont fait. 
 
L'auteur est américaine mais ce sont les origines lituaniennes de son père qui ont servi de déclencheur pour l'élaboration de ce roman percutant qui, je l'espère, ouvrira la voie à d'autres sur ces pays un peu oubliés.
 
 Extraits du texte :
Nous nous trouvions dans un kolkhoze, une ferme agricole collective, et j'étais vouée à cultiver des betteraves. J'avais horreur des betteraves. 

Staline a déclaré au NKVD que les Lituaniens étaient l'ennemi. Le commandant et les autres officiers nous considèrent comme des inférieurs. 
Comprends-tu ? 

En 1991, après cinquante ans d'occupation, les trois pays Baltes ont retrouvé leur indépendance et, avec elle, la paix et la dignité. Ils ont préféré l'espoir à la haine et montré au monde qu'une lumière veille toujours au fond de la nuit la plus noire. (...) Ces trois minuscules nations ont appris au monde qu'il n'est pas de plus puissante arme que l'amour. Quelle que soit la nature de cet amour - qui peut aller jusqu'à pardonner à ses ennemis -, il nous révèle la force miraculeuse de l'esprit humain.

Titre anglais : Between shades of Gray
Titre français : Ce qu'ils n'ont pas pu nous prendre
Auteur : Ruta Sepetys
Première édition : 2011

mardi 9 novembre 2021

La Panthère de Stéphanie Des Horts


Je suis Jeanne Toussaint, la panthère de Cartier. Je porte en moi le symbole du Gai Paris, des Années folles, de la passion et de l'élégance.
 
Dans Paris occupé par les Allemands, Jeanne Toussaint, directrice de la création chez Cartier, est arrêtée pour les oiseaux en cages dont elle a délibérement décoré les vitrines du célèbre joallier, geste interprété comme un défi et comme un signe de résistance par l'occupant. Pendant que les Allemands enquêtent sur ses justifications avant de statuer sur son sort, Jeanne, surnommée "la panthère", est enfermée et se rappelle la façon dont elle est arrivée jusque là, elle, modeste petite belge originaire de Charleroi... 
 
C'est ainsi que Stéphanie de Horts nous entraîne, à la première personne, sur les traces de la Panthère, égérie de Cartier née en 1887 à Charleroi, ancienne "cocotte" du demi-monde de la belle époque, amie de Coco Chanel, maîtresse d'hommes puissants qui lui ont permis de tracer son chemin et de sortir son épingle du jeu par le travail, le talent et l'amour des belles choses. Au travers de ce destin d'exception, ce n'est pas seulement une vie qui est racontée mais aussi celle de la maison Cartier. C'est également l'évocation d'époques (Belle époque, Années Folles, première et deuxiéme guerre mondiale) et de modes de vie d'une certaine société évoluant dans l'élégance et le luxe, avec ses femmes entretenues couvertes de bijoux, leur capital pour l'avenir, une façon pour les grandes familles soucieuses de préserver apparences et privilèges de compartimenter passion et raison.
On y croise beaucoup de grands noms et la création d'objets et de bijoux mythiques, une bague trois anneaux, la première montre bracelet Tank / Pershing, les parfums Channel numéro 5 ou Arpège, etc.
 
Un portrait très intéressant qui montre aussi la capacité d'adaptation et de résilience de femmes qui ne se laissent pas réduire par les règles et les circonstances imposées par la société de leur époque et qui savent au contraire les exploiter pour en tirer liberté, pouvoir et reconnaissance, en laissant leur empreinte pour la postérité.
 
Finalement, un roman très documenté, bourré d'anecdotes et plaisant à lire, combinant habilement éléments romancés, biographiques, historiques et sociologiques ; une panthère symbole du luxe et du savoir-vivre à la française offrant au lecteur une touche de frivolité et de légèreté.
 
Tirés du texte :
Le mariage de toute façon, n'a rien à voir avec les sentiments, c'est bien connu, on épouse des femmes de bien, on aime des femmes de rien. 
 
Les courtisanes de la Belle Époque sont devenues les aristocrates des Années folles.

Titre : La Panthère 
Auteur : Stéphanie Des Horts
Première édition : 2010


jeudi 4 novembre 2021

The Good Sister de Morgan Jones

 Yesterday she was a child. (...) Now she's a terrorist.
 
Abraham est originaire d'Égypte, copte, et pharmacien à Londres après avoir abandonné la fin de ses études de médecine pour s'occuper de sa femme Ester, malade de longue durée, et de sa Fille Sofia. C'est un homme brisé qui a sombré dans l'alcool et la drogue. Mais lorsque sa fille disparaît, rien ne l'arrête, il est prêt à tout pour la retrouver et la ramener. 

Convertie à l'islam, Sofia s'est enfuie pour rejoindre Raqqa en Syrie et le califat islamique, convaincue qu'il est en lutte pour construire un monde plus juste, en phase avec les commandements du Coran. C'est une jeune fille de 17 ans intelligente, instruite, lumineuse et idéaliste qui trouve du réconfort et du sens dans la religion alors qu'elle a rompu un dialogue devenu impossible avec son père. Elle est prête à faire tout ce qu'on lui demandera car ce seront autant de tests pour mettre sa foi à l'épreuve : mariage, intégration d'une brigade de femmes, enseignante auprès de femmes qu'il faut convertir, etc.
 
Dans un jeu d'alternance narrative, entre la voix du père et celle de la fille, on suit le parcours marqué d'épreuves et de souvenirs de ces deux personnes exposés à tous les dangers, poussés aux pires extrémités sans certitude que la salvation sera au bout du chemin. Un rythme de thriller soutenu, sans répi, avec son lot de noirceur, de violences, de sacrifices, de manipulations, de corruption, de cruauté, d'absurdités, de la frontière turque jusqu'au cœur de la Syrie islamiste ; des personnages déterminés, complexes, torturés, désespérés.

Un roman bien construit et prenant, dont l'authenticité laissera une marque profonde et certainement indélébile au fond de ma mémoire. Elle est inoubliable cette histoire de famille portée par l'amour d'un père pour sa fille, obligé de transcender toutes ses peurs, illuminée aussi par la lumière de celle-ci et sa dévotion à une cause qui l'aveugle et puis en arrière-plan il y a bien sûr le sujet brûlant de la religion et de l'extrêmisme, prétexte et justification à tous les excès.
Brûlant  ! 

Extraits du texte :
 For every soul there is a guardian (The Koran, 86:4)
 
 The West is a house with no foundation and no walls, a paper house, it will blow away and it will burn.
 
You are one of the good ones, and they are the worst. Fuck your idea of good. It is a Western thing, corrupt. There is no "fair" in sharia. Only justice.
 
That was the problem with families now, they had shrunk. (...) When someone died or fell ill others should take their place. But here was this man and this girl, expected to make a family on their own? It was like a piano with two strings. No music could come from it.
 
When I was a girl we didn't know life existed, and maybe that was better. 
A cage is not a cage if you cannot see beyond the bars.
 
The bad people will always hurt the good. But without them how would we have good to do ?
 
Titre original : The Good Sister
Pas (encore) de traduction française
Auteur : Morgan Jones
Première édition : 2018

vendredi 24 septembre 2021

Tatiana / The Bronze Horseman de Paullina Simons

A Leningrad, lorsque l'Allemagne Nazie entre en guerre contre l'URSS, Tatiana a tout juste 17 ans. Pendant que sa famille s'active pour essayer de protéger son frère jumeaux de la conscription en l'envoyant à l'abri dans un camp d'été, elle est chargée de faire des provisions afin d'anticiper la période difficile qui s'annonce. Au cœur de la frénésie ambiante, alors que la jeune fille un peu insouciante, bredouille et désabusée finit par déguster une glace à un arrêt de bus, son regard croise celui d'Alexander, jeune officier de l'armée rouge qui va l'aider à remplir la mission confiée par sa famille.
Si le coup de foudre est immédiat entre Tatiana et Alexander, leur amour est damné dès le départ par la relation déjà existante entre le jeune officier et Dasha, la sœur aînée de Tatiana. Le lien sera en outre parasité par la présence de Dimitri - l'ami d'Alexander dont il ne peut se dissocier parce qu'il détient le secret de ses origines américaines - qui va courtiser la jeune fille..              

Ce premier "pavé" d'une trilogie est porté par le souffle de la grande tradition romanesque. Organisé en trois parties, la première nous entraîne au cœur d'un Leningrad en guerre, de l'été à l'hiver pendant lequel, presque totalement encerclé par l'avancée allemande, la ville et ses habitants vont souffrir du froid, de la faim, de la peur, de la mort. La seconde est la plus heureuse, illuminée de la chaleur de l'été et des couleurs de la campagne alors que la troisième est marquée par le retour des épreuves et l'exil au cœur d'un nouvel hiver.
 
Comment dire ?  Oui... Mais...

La lecture commençait bien : la promesse d'une grande histoire d'amour à la "Autant en Emporte le Vent", celle d'une jeune fille qui découvre les premièrs émois de l'amour sur fond de seconde guerre mondiale. Un récit pimenté par la situation d'Alexander, né aux États-Unis et emmené enfant en URSS par des parents activistes convaincus par un système soviétique qui finira par les broyer. Ajoutons à cela un cadre intéressant et sur lequel je n'ai pas trop lu, celui d'une famille de Leningrad qui nous fait découvrir sa vie soviétique, l'organisation du travail, les appartements communautaires exempts d'intimité, la désinformation, ou encore l'incroyable dureté du premier hiver de guerre.         
 
MAIS .... que c'est loooooong ! ... Et répétitif aussi, avec des scènes qui semblent revenir encore et toujours sans forcement enrichir l'intrigue. J'avoue que certains aspects de cet "amour interdit" ne m'ont pas complètement convaincue et laissée plutôt dubitative, notamment du fait de personnages pour le moins agaçants, comme Dasha, incroyablement égoïste et aveugle ou Dimitri, tout aussi individualiste et maléfique. Par opposition,Tatiana semble posséder toutes les qualités et attirer l'amour de tous, d'une grande naïveté initiale, elle est tout à la fois fragile et d'une force à toutes épreuves en plus d'être gentille et dévouée, quelles que soient les circonstances. Quant à Alexander, malgré un passif de débauché, il a tout du prince charmant et tourne au chevalier servant parfait, tout à la fois courageux, protecteur et viril. Alors que dire des tergiversations incessantes empoisonnant la relation des deux amoureux ? Les "Tu viens, tu ne viens pas, tu me regardes, tu ne me regardes pas, tu dois continuer à courtiser Dasha mais pas trop quand même, etc." ... tout aussi insupportable que la relation absurde qui semble devoir s'imposer entre Tatiana et Dimitri.
 
J'ai bien sûr tourné les pages jusqu'au bout mais, contrairement à beaucoup des avis dithyrambiques qui m'avaient incitée à ouvrir ce livre, je n'ai pas été suffisamment accrochée pour me précipiter sur la suite de la trilogie. Il n'est d'ailleurs pas sûr que je la compléterai un jour malgré l'ouverture et les interrogations laissés par la conclusion... ou alors, peut-être allongée au soleil sur une plage en sachant que j'ai tout le temps pour retrouver les interminables et parfois improbables tribulations de Alexander et Tatiana !  

Titre français : Tatiana
Titre original : The bronze Horseman
Trilogie The Bronze Horseman / volume 1
Auteur: Paullina Simons
Première édition : 2009

mardi 14 septembre 2021

Âme brisée de Akira Mizubayashi

 
Novembre 1938, Tokyo. Des militaires font irruption dans un centre culturel où un quatuor de musiciens à cordes sino-japonais répète Rosamund, une pièce de Schubert. Avant d'être emmené et de disparaître, Rei Mizusawa, le premier violon, a eu le temps de cacher son fils Yu, agé d'une dizaine d'année ; l'officier qui le découvre figé dans une armoire, un livre à la main, ne le dénonce pas et lui remet le violon de son père qui a été brisé.
De nos jours à Paris, Jacques Maillard est luthier et sa femme Hélène archetière. Ils se sont connus pendant leur apprentissage à Mirecourt dans les Vosges, dans les années 1950, et s'intéressent à une jeune violoniste japonaise montante, Midori Yamazaki.
Deux périodes, deux histoires convergeantes portées par la musique et l'âme brisée d'un violon ...
  
Dans ce roman plein de délicatesse et d'humanité, Akira Mizubayashi fait vibrer nos émotions sous sa plume de japonais francophile rédigeant directement en français dans le texte. Il nous fait pénétrer dans un monde poli par la puissance de la musique intemporelle qui dissout époques et cultures. Une histoire qui commence pendant une période sombre, par un traumatisme qui portera la quête de toute une vie ; la douleur du deuil, du déracinement et de l'exil compensés par le souvenir, l'érudition, la transmission, la passion et la beauté. Un roman fort, plein de douceur, de larmes, de joies et de bonheurs aussi lorsque enfin se recollent les morceaux du passé, l'âme de l'instrument et de son maître enfin retrouvées.
 
Outre l'histoire magnifiquement portée par la musicalité et la poésie du texte, l'auteur nous fait découvrir le monde des artisans à qui il rend un bel hommage : luthiers et archetiers travaillent souvent dans l'ombre mais ils n'en sont pas moins essentiels à l'harmonie qui fait la musique d'exception, au même titre que le compositeur, l'instrument ou l'interprète.
 
A lire accompagné de Schubert et de Bach.       
 
Extraits du livre :
Âme, subst.fém. Musique. Âme d'un instrument à corde. Petite pièce de bois interposée, dans le corps de l'instrument, ente la table et le fond, les maintenant à la bonne distance et assurant la qualité, la propagation comme l'uniformité des vibrations. 
[Trésor de la langue française]
 
Face à la musique de Schubert, les larmes coulent sans questionner l'âme auparavant, puisqu'elle se précipite sur nous avec la force même de réalité, sans le détour de l'image. Nous pleurons, sans savoir pourquoi ; parce que nous ne sommes pas encore tels que cette musique nous promet d'être, mais seulement dans le bonheur innommé de sentir qu'il suffit qu'elle soit ce qu'elle est pour nous assurer qu'un jour nous serons comme elle. [Theodor W.Adorno, Moments musicaux]
 
Mirecourt, c'est une toute petite ville, mais c'est connu pour la lutherie depuis le XVIIIème siècle comme Crémone en Italie.

C'était un livre de Genzaburo Yoshino qui s'intitule Dites-moi comment vous allez vivre publié en 1937 (...) 
C'est un livre magnifique. En pleine période de folie fasciste et d'engouement militariste et ultra nationaliste, Yoshino à eu l'audace d'écrire, à l'intention des jeunes Japonais, un livre qui prônait l'usage critique de la raison et défendait la supériorité éthique de l'amitié des égaux par rapport à la soumission rampante et aveugle à l'égard des aînés et des dominants. 
Je crois que mon père voulait faire de moi un jeune homme capable de garder sa lucidité en toute situation, de ne pas succomber à la folie collective et de s'insurger contre les aberrations...
 
Je n'assimile pas mes amis japonais à leur pays. J'aimerais croire à un lien d'amitié qui va au-delà des antagonistes nationaux...
 
Il ne se rendait trop bien compte que tous les cœurs du monde, retirés dans leur solitude intranquille, étaient semblables à des nomades impénétrables, repliées sur elles-mêmes ; qu'ils étaient finalement comme tous les corps du monde séparés les uns des autres, si douloureusement étrangers les uns aux autres.  

Titre : Âme brisée 
Auteur : Akira Mizubayashi
Première édition : 2019

dimanche 22 août 2021

Jolis jolis monstres de Julien Dufresne-Lamy

 
Quand James, alias Lady Prudence de la maison Xtravaganza, rencontre Victor Santiago dans un bar de New York, souvenirs et confidences jaillissent. L'ancienne Drag Queen afro-américaine flamboyante qui a vécu le bouillonnement des grandes années du drag, du voguing, des bals, des "maisons/familles", des clubs dans le New York des années 1980 se raconte au jeune père de famille latino californien fasciné, qui se cherche avant de devenir lui-même Maya Guadalajara, candidate montante d'une émission de télé-réalité dédiée aux drags
 
Une histoire en miroir portée par une narration à la deuxième personne du singulier, d'abord par la voix de James puis par celle de Victor, avec ce "tu" qui souligne la proximité et l'intimité des deux hommes se livrant l'un à l'autre en toute confiance, dans une véritable communion de cœur.
 
Au travers de leurs deux histoires individuelles, deux générations, deux jeunesses séparées d'une trentaine d'année, c'est toute une chronique sociétale qui se dessine sur ce monde tout en paillette, en clinquant, en démesure et en extravagance, fauché à son firmament par le sida avant de se réinventer en trouvant de nouvelles voies d'expressions grâce au développement des réseaux sociaux. 
 
Mais derrière l'exubérance et l'impression de fête permanente se cachent des individus, des destins, des parcours très variés, souvent douloureux, en recherche de reconnaissance, des anonymes et d'autres personnages "secondaires" devenus des célébrités, des chanteurs, des artistes, peintres, photographes comme Madonna, David Bowie, Prince, Jean-Paul Gaultier, Tom Waits, Nick Cave, Ladu Bunny ou RuPaul, Keith Haring ou Nan Goldin parmi tant d'autres.
 
Fabuleusement écrit, ce roman - presque un témoignage - ouvre avec délicatesse et humanité la porte d'un monde que je ne connaissais pas sinon au travers de quelques photos et de reportages. 
Un énorme coup de cœur ♥ après la vie rêvée des hommes de François Roux avec lequel quelques éléments de l'histoire et de l'ambiance du New York des années 1980 se recoupent en se complétant, l'éclairage et les points de vues n'étant pas exactement les mêmes. 
Différent, original, incontournable, à lire absolument ! 
  
Tirés du texte :
Au bal, tu viens montrer ton arrogance. Tu es vue, tu es venue, tu vaincras, c'est notre devise. Dans la vie, on nous ignore, on nous rejette, on nous brise les genoux à coup de batte de fer. Voilà pourquoi on se retrouve là. 
C'est notre façon d'exister. Notre manière de faire comme les Blancs. D'être des superstars.  

Les plus perfectionnistes arrivent à midi. Chaussées de vieilles tennis jaunies, elles passent sept heures devant leur reflet. 
Travail de peintre et de modèle. Les angles et les ombres du visage, les sourcils et les ongles, choyées au crayon. 
Personne ne sait à quel point c'est difficile de ressembler à des femmes. 

Vous êtes des hommes, des femmes ? Ou des lesbiennes ? Des femmes de mauvaise vie peut-être ? Des coureuses de rempart ? 
Ou des artistes, alors ? Et dites, vous vous droguez ?
(...) Avec les drags, les hommes se comportent toujours comme des trouducs. Ce doit être écrit dans la Bible ou le code génétique. Dans la hiérarchie des proies, les hommes nous situent entre la jeune fille "qui l'a cherché" et la catin immigrée. 
(...) Ceux qui nous font le plus de peine, ce sont les gays et les lesbiennes qui nous jugent, sans comprendre. 
- C'est quoi votre problème ? Pourquoi vous nous caricaturez ? A cause de vous, le monde nous prend pour des fofolles hystériques.
(...) - Vous pensez que l'on remue les fesses pour faire les belles ? On déplace les structures nous. On combat. 
En montrant nos différences, on étrangle les carcans normatifs de l'identité.
 
Je lui explique la différence entre cross-dresser, travestis, female impersonators, drags et transgenres.
- La différence, c'est notre corps. Ce qu'il te dit tout au fond. 
 
Certains répètent inlassablement qu'on est des monstres. Des fous à électrocuter. 
Alors que d'autres pensent que l'on est les plus belles choses de ce monde. (...)
Nous sommes des centaures, des licornes, des chimères à têtes de femmes. 
C'est vrai que nous sommes les plus jolis monstres du monde.
Pendant plus d'un an, ton monstre et toi m'avez tout raconté. Le temps, le succès, l'érosion, les sifflements, les coups durs, les déboires, les au revoir. Tu as perdu quatre cent cinquante-quatre amis à cause du sida. Non, tu rectifies, quatre cent cinquante-cinq : Paris DuPree est morte l'an dernier chez elle à Capitol Reef et personne n'en a parlé parce qu'il n'était personne. 
-Nous sommes personne. Seulement des hommes dans des robes.   
 
Pour les queens, il existe trois types de performances. Celle qui reproduit l'image hétéronormative. Celle qui la rejette. Et celle qui la déplace. Pour ce soir, je choisis la troisième. Je veux être différente. Briser les conventions. Réunir les hommes et les femmes, les belles pédales et les beaux fils à papa. Dans mon numéro, je vais marier les refoulés, les touristes, les locaux, les malades. 
Faire des nœuds dans les genres. Les bisexuels, les lesbiennes, et les trans. Éclater le binaire. 
Faire de l'identité une grande fête, avec les paillettes, mes revendications et ma robe d'homme homosexuel.
 
  N'oublie jamais qui nous sommes, Victor. Nous sommes un petit pays de fou dans la doublure du monde. Bric-à-brac de bric et de broc, clandestin, cachés dans les replis des consciences. Nous devons montrer nos nuances, nos ratures, nos erreurs de la nature. Nous sommes une chose et une autre, tout et son contraire, nous sommes la perfection et ses défauts. Nous sommes les maharadjahs sans visage, alités par la fièvre ou endiablés sur le dancing. On n'a pas peur du grabuge et de la nuit qui s'écroule sur les toits. Les drags et les trans meurent chaque jour mais on tient bon. 
On passe sous les échelles en ricanant. On ouvre les parapluie et brise les miroirs. 
On amadoue les mauvais sorts et les chats noirs parce que nous aussi, nous ne sommes que de la chair de gouttière. 
 
Titre : Jolis jolis monstres
Auteur : Julien Dufresne-Lamy
Première édition : 2019

jeudi 19 août 2021

La vie rêvée des hommes de François Roux

1944. Pendant une semaine, dans Paris libéré, Stanley, soldat américain, et Paul, soldat français, vivent un amour passionné... Mais chacun rejoint ensuite son régiment, son pays, sa vie et le temps va passer, de la fin de la guerre jusqu'à nos jours, les deux hommes profondément marqués par cette rencontre d'une vie. 
L'américain nous fait plonger dans un New York d'après-guerre un peu fou où naîtront les grands mouvements de luttes pour la défense des droits pour tous, riche héritier mis sur la touche par son père, bourreau des cœurs infatueux et désillusionné hantant la vie nocturne de la grosse pomme.
Le français, pêcheur breton, choisira quand à lui la "normalité", le mariage et une vie de famille permettant de préserver les apparences avec ses insatisfactions et ses doutes pour lui et les siens, l'impression de décallage avec son être profond avant d'accepter les transformations douloureuses nécessaires afin de s'assumer en faisant abstraction du "qu'en dira-t-on".   

D'un bord à l'autre de l'Atlantique, au travers des événements des vies de Stanley et de Paul, ce roman nous livre tout à la fois une chronique intime et une grande fresque historique de l'évolution de la condition homosexuelle et de celle des mentalités. Le passage d'un monde où il faut vivre caché, dans lequel un homme aimant un autre homme est un crime, à celui d'aujourd'hui, plus égalitaire avec ses défilés et l'avènement du Pacs et du mariage pour tous, en passant bien évidemment par les années sombres du "cancer gay", le SIDA.
 
Voilà un livre finement écrit, touchant et marquant, associant habilement l'intime au général, plein d'humanité et de cet amour transcendant l'espace et le temps. Des personnages attachants et de beaux portraits d'hommes qui souffrent dans leurs relations au père, aux autres. Un livre qui évite les clichés et aborde avec justesse beaucoup de sujets sur le coming out, les incompréhensions et les rejets, les brimades, les violences, la solitude, la honte, l'interdit, la bêtise, etc.
 
Magnifiquement écrit, une belle histoire d'amour, un coup de cœur ❤️, à lire  !
   

Tirés du texte :
On le sait, ce ne sont pas les lieux en eux-mêmes qui fixent la mémoire, c'est grâce aux émotions qui y sont rattachées que nous pouvons garder tenace en nous le souvenir des choses.

Plus les choses étaient visibles, plus les crispations étaient grandes ; plus la liberté des uns prenait de l'ampleur, plus les autres craignaient de devoir renoncer à l'ordre immémorial qui les avait toujours protégés.

Titre : La vie rêvée des hommes
Auteur : François Roux
Première édition : 2021

lundi 16 août 2021

L'enfant du train / While Paris Slept de Ruth Druart

 

Juin 1953 - Santa Cruz, Californie. 
Jean-Luc, Charlotte et Sam, 9 ans, forment une famille unie, ils ont tourné la page du passé et vivent le rêve américain après avoir fuit la France à la fin de la seconde guerre mondiale.
 
Printemps 1944, Paris sous l'occupation allemande.
Jean-Luc a 21 ans, il est employé à la SNCF, affecté à l'entretien des voies à Drancy. 
Charlotte a 18 ans, elle a arrêté ses études et travaille à l'hôpital allemand.
David et Sarah se cachent avec leur nouveau-né Samuel mais ils sont arrêtés et embarqués dans l'un des derniers trains à destination de l'Est. Dans un geste de désespoir, Sarah abandonne Samuel à un inconnu - Jean-Luc- au moment de monter dans le train. 
 
1953
David et Sarah ont survécu à la déportation et recherchent leur fils Samuel ...
 
Construit sur des allers-retours dans le temps et l'espace, entre la fin de deuxième guerre mondiale et le début des années 1950, entre la Californie et Paris, ce premier roman de Ruth Druart nous entraîne dans une histoire déchirante déclinant avec intelligence le thème de l'amour filial. Un roman sur fond de drame historique, axé sur deux couples de parents aimants, l'un adoptif, l'autre biologique, qui revendiquent la garde d'un enfant, Samuel/Sam. 
Les personnages n'ont rien d'héroïques, ce sont des hommes et des femmes ordinaires pris par des événements qui les dépassent. L'auteur leur donne corps et voix à tour de rôle en dressant leurs portraits sans glorification, chacun avec ses forces et ses faiblesses, ses doutes, sa façon de vivre les événements, le cadre familial et professionnel, les sentiments de couple, celles de la relation à l'enfant et de l'enfant aux adultes. 
Un roman riche en émotions qui ne laisse pas insensible et capable de m'arracher quelques larmes au passage.  Certains choix  m'ont parfois laissée dubitative (la rupture totale avec la France, même du point de vue linguistique, de Jean-Luc et Charlotte) et d'autres auraient peut-être mérité quelques éclaircissements (le procès de Jean-Luc par exemple) mais ne remettent pas en cause la qualité de ce livre qui m'a absorbée.
Malgré la noirceur des circonstances, la tension de la société d'un Paris sous occupation allemande, la déportation de David et Sarah, la fuite vers l'Espagne de Jean-Luc et Charlotte, c'est finalement beaucoup, beaucoup d'amour qui ressort de ces pages.
 
Une lecture agréable et une façon subtile et inventive de mêler contexte historique à la tragédie psychologico-familial formant le coeur de l'intrigue. Un excellent premier roman ♥. 
 
Titre français : L'enfant du train
Titre anglais : While Paris Slept
Auteur : Ruth Druart
Première édition : 2021

lundi 19 juillet 2021

Rivage de la colère de Caroline Laurent

 
2018. Joséphin enteprend un voyage vers la cours internationale de La Haye où justice doit être rendue sur le cas des Chagos. 
Il porte la mémoire et le combat de sa mère, Marie.     
 
1967. Marie-Pierre Ladouceur vit à Diego Garcia dans l'archipel des Chagos. Ces îles perdues au coeur de l'océan indien sont alors rattachées à l'île Maurice, sous administration coloniale anglaise. Depuis plusieurs générations, la population locale y mène une vie simple, employée majoritairement à la plantation de cocotiers exploitée pour la fabrication d'huile. Les rares navires d'approvisionnement apportent un peu d'animation et c'est de l'un d'eux que débarque un jour Gabriel, le nouveau secrétaire de l'administrateur colonial local. Le jeune homme originaire de Port Louis a quitté sa famille, un geste de défi contre son père autoritaire et abusif refusant de le laisser partir à Londres poursuivre ses études. 
Tout les sépare et pourtant l'attirance est immédiate entre le citadin mauricien et Marie qui va lui faire découvrir sa culture et la vie sur l'île ; leur idylle va toutefois être rapidement mise à l'épreuve, par le secret que chacun porte, l'un personnel, l'autre politique alors qu'à l'heure de l'indépendance de Maurice le sort des Chagos et de ses habitants fait l'objet de tractations secrètes : les anglais veulent en garder le contrôle afin de conclure un bail au profit des Etats-Unis qui vont y installer une base militaire, un contrat stipulant qu'il s'agit d'îles "inhabitées" scellant sans aucun état d'âme le sort des chagossiens. Ceux-ci sont donc "invités à partir" par différents moyens plus ou moins persuasifs avant une déportation manu-militari pour les plus récalcitrants, en 1971, dans des conditions de raffle particulièrement traumatisantes, sans aucun espoir de retour. 
Il sera alors question de déracinement, d'exil, de misère, de déclassement, d'identité, d'abandon, de révolte, de manipulations, de promesses non tenues, et d'un combat pour la justice ...
 
Au travers de la vie romancée de Marie-Pierre, de sa soeur Josette, de Gabriel, de Suzanne, de Joséphin, de Christian et de tant d'autres personnages plus attachants les uns que les autres, Caroline Laurent nous fait découvrir ce drame historique méconnu et soigneusement vérouillé par les autorités britanniques afin de s'en affranchir et ne jamais en subir les conséquences. Alternant entre le présent de Joséphin (chapitres courts) et le passé de Marie (chapitres longs), le romanesque et l'historiques se combinent parfaitement pour nous tenir en haleine et nous faire appréhender la réalité humaine si peu considérée au moment de la décolonisation et de l'indépendance de l'île Maurice, l'archipel des Chagos réduit à un objet de tractation sans aucune considération pour les chagossiens, simples pions sur l'échiquier d'un jeu géopolitique et mercantile qui les dépasse.
 
Un livre bien écrit, très documenté, passionnant quand on est avide de réalités historiques, celles des êtres, des cultures et des vies. Il permet en outre de (re)donner voix à ce "petit peuple" spolié en passe d'être absorbé dans les abysses de l'oubli, analphabète il y a cinquante ans certes, mais dont la mémoire a été transmise aux nouvelles générations auxquelles appartient l'auteur comme elle l'indique en postface.        
Une version moderne et bien réelle du pot de terre contre le pot de fer. A lire sans modération, édifiant !
 
Tirés du texte :
Je ne pars pas en touriste. Je n'ai jamais été un touriste. C'est quoi un touriste ? Un Blanc en bermuda et en tongs qui vient oublier à Maurice qu'il gagne de l'argent ?
 
La justice est la méchante soeur de l'espoir. Elle vous fait croire qu'elle vous sauvera, mais de quoi vous sauvera-t-elle puisqu'elle vient toujours après le malheur. Un verdict, ça ne répare rien. Ça ne console pas. Parfois tout de même, ça purge le coeur. 
 
Le courage est l'arme de ceux qui n'ont plus le choix. Nous sommes tous, dans nos pauvres existences, courageux à un moment ou un autre. Ne soyez pas impatients.
 
Sauvage. Sagouin. Nègre-bois. Voleur. Crevard. Fils de rien.
Chagossien, ça voulait dire tout ça quand j'étais enfant. 
 
Qu'est-ce qui forge une identité ? Un nom, une profession, la couleur d'un passeport, un certain alignement des planètes ?
Ce qui nous fonde, n'est-ce pas simplement l'amour qui a présidé à notre naissance, ou bien l'inverse, l'absence de tout sentiment ?
 
Il n'y a pas d'autre paradis que celui dont on vous donne le regret. 
De même l'enfance qui nous empêche de devenir grands vient à nous manquer le jour où elle s'éloigne.
C'est la perte, c'est la douleur qui crée l'idéal.
 
Tout ce qui a un nom existe. les hommes, les plantes, les pays, les légendes. Un nom, c'est toujours le bourgeon d'un destin. 
 
Un des principaux navires portugais s'appelait le Cinco Chagas. "Cinco chagas, ça veut dire les Cinq Plaies, en référence aux cinq blessures du Christ." Les mains et les pieds cloués, le flanc droit percé par le javelot. Les Chagos portent donc le nom d'un navire et d'une souffrance.
 
Quand on a été forcés de partir, on a perdu tout ça. On a perdu nos biens matériels et immatériels ; on a perdu nos emplois, notre tranquilité d'esprit, notre bonheur, notre dignité, et on a perdu notre culture et notre identité.
 
Le métissage, c'est toujours trop ou pas assez. Il n'y a pas d'équilibre. Pas de recette, pas de dosage. Quoi que vous fassiez, vous serez pris pour celui que vous n'êtes pas. 

Titre : Rivage de la colère
Auteur : Caroline Laurent
Première édition : 2021

mercredi 7 juillet 2021

Un amour retrouvé de Véronique de Bure

 
À 73 ans, veuve depuis plusieurs années, Monique reçoit une lettre de son premier amour. 
Elle s'en ouvre à sa fille Véronique (la narratrice) avec qui elle entretient une relation fusionnelle, en lui annonçant "qu'il lui arrive une drôle d'histoire"... 
 
Au fil des pages, Véronique raconte comment cette relation amoureuse interrompue il y a si longtemps reprend un nouveau cours, de façon d'abord épistolaire puis en personne. Elle observe comment l'amour transforme sa mère, physiquement, psychologiquement et dans sa façon de vivre, ainsi que la manière dont évoluent ses relations avec ses proches, famille et amis ; il faut aussi concilier cette nouvelle relation avec le passé et l'histoire de chacune des familles. Elle note plus particulièrement comment l'arrivée d'un nouvel homme transforme leur relation fille-mère, son ressenti et les sentiments fluctuants qui s'imposent. 

Une chronique qui serait en grande partie autobiographique, faite de chapitres courts rédigés à la deuxième personne du singulier soulignant la proximité et le lien privilégié mère-fille, une intimité dans laquelle le lecteur est invité à s'immiscer ; c'est comme une série de messages adressés par Véronique à sa mère à qui elle peut ainsi exprimer son ressenti et la façon dont elle vit cette histoire.
Un récit qui couvre une vingtaine d'années, d'une "vieillesse active" au grand âge, pendant lesquelles la fille déploient ses états d'âmes et revisite le passé familial avec plus ou moins de compréhension pour cette mère avec laquelle la relation de complicité devient progressivement plus distante : avec cet "amour retrouvé", c'est l'ensemble des rapports familiaux et intimes qui changent pour trouver un nouvel équilibre alors que le temps passe et impose sa marque.
 
Un joli roman facile à lire, empreint d'une certaine délicatesse, déclinant avec sensibilité l'idée selon laquelle l'amour n'a pas d'âge et qu'il se moque de l'ordre établit auquel il s'impose. S'y ajoute une plongée culturelle au cœur de la vie de province "à la française ", avec une maison de famille et son lot de souvenirs, son jardin et son village, des endroits où le temps semble s'être arrêté et où on s'ennuit un peu, que les jeunes générations ont quittés mais où l'on revient voir les grands-parents pour les vacances et les réunions de famille. C'est finement observé et rendu, authentique et agréable à lire. 
 
Des pages qu'on tourne sans prise de tête, parfait pour l'été !

Tirés du texte :
Aujourd'hui, un demi-siècle plus tard, c'est la même émotion qui te serre le coeur. 
Elle est là, intacte. À soixante-treize ans, tu as vingt ans. 
 
Tu aimes, tu es aimée, et rien de tout cela n'a plus d'importance. Non, le désir ne s'éteint pas avec l'âge. Il l'efface.
 
Plus je découvre la femme et plus je m'attache à la mère, celle que tu étais avant, que tu redeviens encore parfois, celle qu'aujourd'hui je crains fort de perdre. 
 
Tu es libre, totalement libre. Ta vie prend un chemin inattendu. Tu vas vers tes 75 ans et tu rayonnes. Tu as un amoureux, dans quelques jours tu vas prendre un train pour le rejoindre, rien ni personne ne t’en empêchera.
Ma mère est heureuse et je suis jalouse. 

 
Le temps ne coule pas comme un sablier, régulier, impassible. Le temps file, marque des pauses, s'accélère, repart plus lentement, passe l'air de rien, puis à nouveau s'emballe, soubresaute. Le temps avance par à-coups. 
 
On ne remplace jamais un amour par un autre. Pourquoi m'aura-t-il fallu vingt ans pour le comprendre ?
Titre : un amour retrouvé
Auteur : Véronique de Bure
Première édition : 2021

dimanche 27 juin 2021

La soeur disparue / The Missing Sister de Lucinda Riley

 

Ally et Maia, Ceccee et Star, Tiggy et Electra, les six sœurs d'Aplièse vont bientôt se retrouver pour une croisière en Méditerranée, direction la Grèce afin de rendre un dernier hommage à leur père disparu l'année précédente. À la fin du dernier roman, elles ont appris que la 7ème sœur dont leur père n'avait pas pu retrouver la trace avant sa mort pourrait avoir été localisée et identifiée. Alors, avec pour seul indice et "preuve" le dessin d'une bague remis par leur avocat injoignable, les voilà lancées sur la piste de cette "sœur disparue" qu'elles voudraient associer à leur pélerinage familial. Cela déclenche une sorte de course-poursuite-contre-la-montre débutant en Nouvelle-Zélande, passant ensuite par l'île de Norfolk, le Canada, Londres, Dublin, la France et la province de West Cork en Irlande qui met les sœurs à contribution les unes après les autres. 
La quête semble simple au départ : Mary-Kay, jeune kiwi adoptée est sans doute la sœur disparue mais il manque la preuve, la fameuse bague que sa mère a emportée avec elle dans un tour du monde. Mais à chaque fois qu'une des sœurs cherche à contacter la mère, celle-ci s'esquive affolée,  comme poursuivie et effrayée par des démons d'un passé qu'on découvre au fil des pages et qui passe par l'histoire tourmentée de l'Irlande des années 1920 aux années 1970 avec un éclairage particulier sur le rôle des femmes pendant les années de la révolte irlandaise pour l'indépendance.

Littéralement "tombée" dans la série, c'est sans attendre que je me suis plongée dans ce septième volet. On y retrouve tous les ingrédients qui font le succès de la saga, les références à la mythologie grecque, du romantisme en veux-tu en voilà, des voyages et de l'exotisme ainsi que tout un pan historique consacré cette fois à l'Irlande, pays de l'auteur. Une écriture parfois inégale mais toujours pleine de bienveillance et même de poésie sur des périodes pourtant noires de l'histoire. Une lecture facile en forme de conte de fées moderne, imprégnée de beaux sentiments et d'eau de rose, pour laquelle il vaut mieux faire abstraction de certaines facilités du récit afin d'en apprécier le déroulé et se laisser emporter. 
 
La septième sœur méritant finalement son propre volume,  l'auteur avait annoncé avant la publication de cet opus que la clé de l'ensemble relative au mystère Pa Salt ferait l'objet d'un autre livre, mais personne n'anticipait le décès de Lucinda Riley le 11 juin - paix à son âme. Ainsi, beaucoup se désolent déjà que l'auteur qui nous tient en haleine depuis plusieurs années ne pourra nous donner elle-même le fin mot de l'histoire... Peut-être pas très charitable et un peu égoïste mais il est vrai que comme tout "fan",  je reste moi aussi sur ce double deuil et dans l'expectative en espérant que ce joli cycle romanesque pourra être clôturé en respectant l'esprit de celle qui l'a imaginée.

Du même auteur, voir aussi :

Titre original : The Missing Sister
Titre français : La soeur disparue
Septième volume de la saga des sept soeurs
Auteur : Lucinda Riley
Première édition : mai 2021

mercredi 2 juin 2021

Fille, Femme, Autre / Girl, Woman, Other de Bernardine Evaristo

 
Amma, Yazz, Dominique, Carole, Bummi, LaTisha, Shirley, Winsome, Penelope, Megan/Morgan, Hattie, Grace, 
douze femmes (ou presque), britanniques (pas toutes), noires (avec des nuances) 
 
roman-chorale donnant voix à chacune, entre recueil de nouvelles et de poésies composé de chapitres constituant chacun un seul souffle, avec un seul point

douze tranches de vie à la fois indépendantes et liées les unes aux autres
mère, fille, femme, amante, grands-mère, tante, marraine, et tant d'"autres" choses encore,
lesbienne, hétéro, transgenre,
à la ville, à la campagne,
riche, pauvre, 
heureuse, malheureuse,
en Angleterre, aux États-Unis
jeune, moins jeune, âgée
artiste, étudiante, écolière, enseignante, femme d'affaires, agricultrice,
mariée, célibataire, divorcée, orpheline,  adoptée, perdue, retrouvée,
indépendante, soumise, féministe, traditionnelle,
intégrée, immigrante,
etc.
 
difficile de qualifier ce livre qui m'a d'abord surprise par sa forme puis complètement séduite en donnant voix et vie à toutes ces femmes dans leur diversité, leur complexité et leur simplicité, leur humanité,
des vies qui s'entremêlent, se répondent, se complètent comme les instruments d'une partition d'orchestre qui nous emportent dans la symphonie polyphonique qu'ils composent, un hymne à la vie.
 
Un livre atypique, riche et ambitieux d'une auteure à découvrir. 
Un coup de cœur ❤️❤️❤️
 
Tirés du texte :
ageing is nothing to be ashamed of
especially when the entire human race is in it together
 
he bemoans the fact that black people in Britain are still defined by their colour in absence of other  workable option 
(...) in any case, neither his blackness nor his gayness are the result of conscious political decisions, the former is genetically determined, the latter psychically and psychologically pre-disposed
(...) white people are only required to represent themselves, not an entire race

Titre français : fille, femme, autre
Titre anglais : Girl, Woman, Other
Auteur Bernardine Evaristo
Première édition : 2019