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lundi 28 mars 2022

Dernier rapport sur les miracles à Little No Horse / The Last Report on the Miracles at Little No Horse de Louise Erdrich

 
En 1996, le père Damien est un très vieil homme, témoin privilégié de la vie de la paroisse de Little No Horse dans laquelle il a été affecté au début du 20ème siècle au cœur d'une réserve indienne Ojibwé du Dakota du Nord. La correspondance qu'il adresse depuis des décennies à ses supérieurs - jusqu'au Pape, est restée jusque là lettre morte. Mais un beau matin, il voit débarquer le père Jude chargé d'enquêter sur la vie de sœur Léopolda, en préalable à une éventuelle procédure de béatification. Entre présent et passé, certains secrets soigneusement gardés et verrouillés au fond de la mémoire et d'autres partagés au cours d'interviews enregistrées (le lecteur, complice, ayant accès à certaines informations que le père Jude n'aura jamais), c'est presque un siècle d'une chronique individuelle et paroissiale qui nous est livrée ...
 
Un "pitch" relativement simple pour un scénario qui ne l'est absolument pas, surprenant et alambiqué à souhait par une Louise Erdrich qui finit de me convaincre de ses qualités de conteuse exceptionnelle même si je n'en doutais plus vraiment après la lecture de La malédiction des colombes / Plague of Doves et Dans le silence du vent / The Roundhouse. Cette fois, dès le départ, le lecteur est mis dans la confidence et connaît le secret du père Damien, un secret qu'il arrivera à garder envers et contre tout et expliquant une sensibilité, une tolérance, une perception et un regard si particulier porté sur le monde.
 
Cet étonnant père Damien est d'abord un être humain fait de chair et de sang, un imposteur, la victime consentante d'un chantage, un acteur défini par l'ambiguïté de son histoire personnelle peu conventionnelle dans laquelle interviennent un braqueur de banque et des inondations, une passion dévorante de la musique et des livres, des amours on ne peut plus charnels, une amitié sans faille avec le plus païen de ses ouailles, etc.
Le père est aussi un témoin de la vie dans la réserve où les épreuves s'enchaînent, conditions de vie précaires, famines, épidémies, morts, abandons, crime impuni, trafic des terres, dans une ambiance de rivalité de clans entre les Nanapush, les Morrissey, les Kashpaw, les Puyat, les Lazare. 
Et puis il y a aussi toute la dimension spirituelle du personnage qui vit sa foi confronté à des phénomènes touchants à l'extraordinaire, aux croyances indigènes, aux esprits, aux rêves, à la magie et à la possession. Un père qui se pose des questions sur la conversion, la conscience, la confession et l'absolution, la foi, la place de l'Église, etc.
 
Un roman baroque, improbable et très riche, offrant matière à réflexion sur beaucoup de sujets touchant à l'humanité, aux cultures et aux traditions, aux rapports hommes-femmes, à la spiritualité, sans pour autant tomber dans le piège de l'angélisme d'un côté ou de l'autre. Un livre qui continue à trotter dans mon esprit une fois ses pages refermées, un de ses ouvrages subtilement forts qui laissent discrètement mais profondément leur trace.
 
Du même auteur, voir aussi :

Titre français : Dernier rapport sur les miracles à Little No Horse
Titre original : The Last Report on the Miracles at Little No Horse
Auteur : Louise Erdrich
Première édition : 2001

jeudi 24 mars 2022

Dans le silence du vent / The Round House de Louise Erdrich

États-Unis / Dakota du Nord - Été 1988.
Pour Joe, 13 ans, l'agression et le viol de sa mère marquent la perte de l'innocence et le début d'un été initiatique au cours duquel il va être confronté aux questions du droit et de la justice particulièrement complexes lorsque l'on vit dans une réserve indienne.
 
Dans ce roman, Louise Erdrich nous fait pénétrer dans un univers très proche de celui que j'avais découvert dans La malédiction des colombes / The Plague of Doves avec un cadre similaire - celui d'une réserve indienne du Dakota du nord - et des personnages que l'on semble retrouver - la tante, le grand-père, le juge tribal, le curé, etc. L'histoire est toutefois très différente. 
Le shéma narratif suit la chronologie des évènements de cet été tragique en nous permettant de suivre les bouleversements et les agissements de Joe, narrateur adulte devenu avocat qui revient sur cette période fondatrice de son adolescence. 
Il y a d'abord le choc, l'incompréhension et le deuil d'un cocon familial qui n'existe plus quand la mère s'isole du monde et se mure dans le silence. Il y a ensuite l'espoir d'agir avec son père, juge tribal avec lequel il reprend l'ensemble des dossiers de la réserve à la recherche d'indices ; un exercice qui s'avère finalement source de désillusions et de déception lorsque l'adolescent comprend la "futilité" des affaires jugées et les principes du "mille feuille" constitué des différentes juridictions traitant des affaires indiennes, compléxité et injustice garanties. Il y a la révolte lorsque le coupable est retrouvé et arrêté puis libéré pour des questions de technicalité. Il y a aussi l'amitié et le désir d'action du garçon qui va mener sa propre enquête avec ses copains pendant leurs vacances d'été, en parcourant à vélo tous les coins de la réserve à la recherche d'explications. Dans ce contexte sociologique particulier, ces jeunes personnages pas tout à fait sortis de l'enfance vont faire l'expérience du monde des adultes, une mise à l'épreuve leur faisant toucher une large palette de sentiments avec, à la clé, des décisions difficiles et irréversibles. Reposant sur les épaule d'un personnage de Joe très attachant, une trame plutôt "lourde" mais pas pour autant empoisonnée ni exempte de légèreté et de joies, oscillant entre colère, peur, culpabilité, impuissance largement contrebalancées par l'amitié, l'amour, l'insouciance, la solidarité ...
 
Un récit encore une fois admirablement construit, un fil tiré après l'autre jusqu'à ce que l'image d'ensemble prenne clairement forme ... pas tout à fait celle qu'on attendait.
Louise Erdrich montre une maîtrise parfaite du fond et de la forme qu'elle met au service de sa communauté pour lui rendre humanité et dénoncer les fléaux qui la frappe dans l'indifférence générale : ici, les violences et viols des "indigènes" qui restent monnaie courante, l'impunité de ceux qui commettent ces crimes et la complexité d'un système judiciaire infantilisant dans lequel la notion de justice semble bien diffuse. CQFD. Puissant et révoltant ! 

Du même auteur, voir aussi :

Titre français : Dans le silence du vent
Titre anglais : The Round House
Auteur : Louise Erdrich
Première édition : 2012

jeudi 13 janvier 2022

Ma mère, Dieu et Sylvie Vartan de Roland Pérez

 
Si Roland Pérez est un avocat réputé et un intervenant régulier à la télévision, j'avoue que je n'avais jamais entendu parlé de lui avant d'ouvrir ce livre. Il y raconte avec fraîcheur et humour un parcours de vie peu commun offrant un bel hommage au dévouement d'une mère exceptionnelle, Esther, dont le portrait truculent est presque une caricature de "la mère juive" dans tous ses excès. 

Petit dernier d'une fratrie de 5 enfants, Roland grandit pendant les années 1960 au cœur d'un HLM parisien, dans une famille juive séfarade originaire du Maroc. À la naissance, les médecins tentent sans succès de l'opérer pour redresser un pied-bôt et ils ne laissent aucun espoir à sa famille sur ses chances de marcher un jour normalement. C'est sans compter sur la persévérance, la foi et la poigne d'une mère convaincue que les médecins ont tort et que quoi qu'ils en disent, son fils finira non seulement par marcher mais en plus sans boiter. Avant d'en arriver là, il faudra en voir des docteurs et des spécialistes, attendre plusieurs années même avant de trouver la personne de confiance qui pourra s'occuper du petit garçon. Il lui sera alors imposé une immobilisation totale de plusieurs mois au cours de laquelle le poste de télévision et Sylvie Vartan occuperont une place centrale dans sa vie et dans celle de toute la famille, une passion qui durera toute la vie ...
 
Le récit alterne entre les réminiscences de l'enfance et les souvenirs de la vie professionnelle et personnelle de l'auteur une fois adulte. C'est un bonheur de chaque page et je me suis glissée avec délectation au cœur de cette famille vivante, solidaire, humaine, pleine d'amour et d'amitiés, tenue sous la houlette d'une mère dévouée qui consacre du temps à chacun, solide, attentive, aimante avec toujours un ou plusieurs plats qui mijotent et des douceurs "maison" à offrir aux nombreux visiteurs. Une mère un peu manipulatrice et comédienne aussi ne serait-ce que pour gagner du temps afin de convaincre à chaque visite de l'assistance sociale que les choses sont bien en main pour Roland et qu'il va bientôt marcher. Un monde dont le petit Roland est un témoin privilégié, capable de capter toute l'énergie qui l'entoure alors pour la rendre des années plus tard dans ces pages lumineuses, pleines d'espoir et de chaleur. 

Un très joli livre pour bien commencer l'année, qui pourrait certainement être scénarisé en comédie à succès .
 
Titre : Ma mère, Dieu et Sylvie Vartan
Auteur : Roland Pérez
Première édition : 2021

dimanche 19 septembre 2021

Et vous, comment vivrez-vous ? / How do you live? De Yoshino Genzaburô

A Tokyo, dans le Japon des années 1930, Copper est un collégien de 15 ans. Il vit avec sa mère et depuis le décès de son père, son oncle joue le rôle de figure paternelle pour le guider dans la vie et faire de lui un homme de bien dans le sens humaniste du terme. C'est ainsi que les petits évènements rythmant sa vie quotidienne - une visite à Tokyo, ses amis, l'école, etc - sont autant de prétextes à réflexion, touchant finalement des questions existentielles et des sujets aussi variés que les sciences, l'économie, la sociologie ou la philosophie. 
 
Roman initiatique publié il y 84 ans pour un public "jeunesse", c'est devenu un "classique" de la littérature japonaise qui garde toute sa fraîcheur ; dans sa façon d'aborder les choses et son ambition, il n'est pas sans rappeler Le monde de Sophie de Jostein Gaarder. Parce qu'il prônait la curiosité et le questionnement permanent, ce livre avait été jugé subversif dans le Japon totalitariste de l'époque n'acceptant aucune remise en cause l'ordre établi, qui l'avait interdit pendant la guerre. Il fut ensuite republié des dizaines de fois et conserve aujourd'hui toute sa pertinence. 
 
C'est après la découverte de Âme brisée de Akira Mizubayashi que j'ai enchaîné sur ce Et vous, comment vivrez-vous ? / How do you live ?. Ce petit livre occupe une place très particulière dans le roman, la vie et le cœur du personnage principal qui y indiquait, je cite :
 
C'est un livre magnifique. En pleine période de folie fasciste et d'engouement militariste et ultra nationaliste, Yoshino à eu l'audace d'écrire, à l'intention des jeunes Japonais, un livre qui prônait l'usage critique de la raison et défendait la supériorité éthique de l'amitié des égaux par rapport à la soumission rampante et aveugle à l'égard des aînés et des dominants. 
Je crois que mon père voulait faire de moi un jeune homme capable de garder sa lucidité en toute situation, de ne pas succomber à la folie collective et de s'insurger contre les aberrations...
 
Un livre de référence qui a traversé le temps sans prendre une ride, à mettre entre toutes les mains, jeunes ou moins jeunes, à portée universelle avec au passage, une jolie découverte du Tokyo d'avant-guerre. 

Titre français : Et vous, comment vivrez-vous ?
Titre anglais : How do you live ?
Auteur : YOSHINO Genzaburô
Première édition : 1937

mardi 14 septembre 2021

Âme brisée de Akira Mizubayashi

 
Novembre 1938, Tokyo. Des militaires font irruption dans un centre culturel où un quatuor de musiciens à cordes sino-japonais répète Rosamund, une pièce de Schubert. Avant d'être emmené et de disparaître, Rei Mizusawa, le premier violon, a eu le temps de cacher son fils Yu, agé d'une dizaine d'année ; l'officier qui le découvre figé dans une armoire, un livre à la main, ne le dénonce pas et lui remet le violon de son père qui a été brisé.
De nos jours à Paris, Jacques Maillard est luthier et sa femme Hélène archetière. Ils se sont connus pendant leur apprentissage à Mirecourt dans les Vosges, dans les années 1950, et s'intéressent à une jeune violoniste japonaise montante, Midori Yamazaki.
Deux périodes, deux histoires convergeantes portées par la musique et l'âme brisée d'un violon ...
  
Dans ce roman plein de délicatesse et d'humanité, Akira Mizubayashi fait vibrer nos émotions sous sa plume de japonais francophile rédigeant directement en français dans le texte. Il nous fait pénétrer dans un monde poli par la puissance de la musique intemporelle qui dissout époques et cultures. Une histoire qui commence pendant une période sombre, par un traumatisme qui portera la quête de toute une vie ; la douleur du deuil, du déracinement et de l'exil compensés par le souvenir, l'érudition, la transmission, la passion et la beauté. Un roman fort, plein de douceur, de larmes, de joies et de bonheurs aussi lorsque enfin se recollent les morceaux du passé, l'âme de l'instrument et de son maître enfin retrouvées.
 
Outre l'histoire magnifiquement portée par la musicalité et la poésie du texte, l'auteur nous fait découvrir le monde des artisans à qui il rend un bel hommage : luthiers et archetiers travaillent souvent dans l'ombre mais ils n'en sont pas moins essentiels à l'harmonie qui fait la musique d'exception, au même titre que le compositeur, l'instrument ou l'interprète.
 
A lire accompagné de Schubert et de Bach.       
 
Extraits du livre :
Âme, subst.fém. Musique. Âme d'un instrument à corde. Petite pièce de bois interposée, dans le corps de l'instrument, ente la table et le fond, les maintenant à la bonne distance et assurant la qualité, la propagation comme l'uniformité des vibrations. 
[Trésor de la langue française]
 
Face à la musique de Schubert, les larmes coulent sans questionner l'âme auparavant, puisqu'elle se précipite sur nous avec la force même de réalité, sans le détour de l'image. Nous pleurons, sans savoir pourquoi ; parce que nous ne sommes pas encore tels que cette musique nous promet d'être, mais seulement dans le bonheur innommé de sentir qu'il suffit qu'elle soit ce qu'elle est pour nous assurer qu'un jour nous serons comme elle. [Theodor W.Adorno, Moments musicaux]
 
Mirecourt, c'est une toute petite ville, mais c'est connu pour la lutherie depuis le XVIIIème siècle comme Crémone en Italie.

C'était un livre de Genzaburo Yoshino qui s'intitule Dites-moi comment vous allez vivre publié en 1937 (...) 
C'est un livre magnifique. En pleine période de folie fasciste et d'engouement militariste et ultra nationaliste, Yoshino à eu l'audace d'écrire, à l'intention des jeunes Japonais, un livre qui prônait l'usage critique de la raison et défendait la supériorité éthique de l'amitié des égaux par rapport à la soumission rampante et aveugle à l'égard des aînés et des dominants. 
Je crois que mon père voulait faire de moi un jeune homme capable de garder sa lucidité en toute situation, de ne pas succomber à la folie collective et de s'insurger contre les aberrations...
 
Je n'assimile pas mes amis japonais à leur pays. J'aimerais croire à un lien d'amitié qui va au-delà des antagonistes nationaux...
 
Il ne se rendait trop bien compte que tous les cœurs du monde, retirés dans leur solitude intranquille, étaient semblables à des nomades impénétrables, repliées sur elles-mêmes ; qu'ils étaient finalement comme tous les corps du monde séparés les uns des autres, si douloureusement étrangers les uns aux autres.  

Titre : Âme brisée 
Auteur : Akira Mizubayashi
Première édition : 2019

dimanche 22 août 2021

Jolis jolis monstres de Julien Dufresne-Lamy

 
Quand James, alias Lady Prudence de la maison Xtravaganza, rencontre Victor Santiago dans un bar de New York, souvenirs et confidences jaillissent. L'ancienne Drag Queen afro-américaine flamboyante qui a vécu le bouillonnement des grandes années du drag, du voguing, des bals, des "maisons/familles", des clubs dans le New York des années 1980 se raconte au jeune père de famille latino californien fasciné, qui se cherche avant de devenir lui-même Maya Guadalajara, candidate montante d'une émission de télé-réalité dédiée aux drags
 
Une histoire en miroir portée par une narration à la deuxième personne du singulier, d'abord par la voix de James puis par celle de Victor, avec ce "tu" qui souligne la proximité et l'intimité des deux hommes se livrant l'un à l'autre en toute confiance, dans une véritable communion de cœur.
 
Au travers de leurs deux histoires individuelles, deux générations, deux jeunesses séparées d'une trentaine d'année, c'est toute une chronique sociétale qui se dessine sur ce monde tout en paillette, en clinquant, en démesure et en extravagance, fauché à son firmament par le sida avant de se réinventer en trouvant de nouvelles voies d'expressions grâce au développement des réseaux sociaux. 
 
Mais derrière l'exubérance et l'impression de fête permanente se cachent des individus, des destins, des parcours très variés, souvent douloureux, en recherche de reconnaissance, des anonymes et d'autres personnages "secondaires" devenus des célébrités, des chanteurs, des artistes, peintres, photographes comme Madonna, David Bowie, Prince, Jean-Paul Gaultier, Tom Waits, Nick Cave, Ladu Bunny ou RuPaul, Keith Haring ou Nan Goldin parmi tant d'autres.
 
Fabuleusement écrit, ce roman - presque un témoignage - ouvre avec délicatesse et humanité la porte d'un monde que je ne connaissais pas sinon au travers de quelques photos et de reportages. 
Un énorme coup de cœur ♥ après la vie rêvée des hommes de François Roux avec lequel quelques éléments de l'histoire et de l'ambiance du New York des années 1980 se recoupent en se complétant, l'éclairage et les points de vues n'étant pas exactement les mêmes. 
Différent, original, incontournable, à lire absolument ! 
  
Tirés du texte :
Au bal, tu viens montrer ton arrogance. Tu es vue, tu es venue, tu vaincras, c'est notre devise. Dans la vie, on nous ignore, on nous rejette, on nous brise les genoux à coup de batte de fer. Voilà pourquoi on se retrouve là. 
C'est notre façon d'exister. Notre manière de faire comme les Blancs. D'être des superstars.  

Les plus perfectionnistes arrivent à midi. Chaussées de vieilles tennis jaunies, elles passent sept heures devant leur reflet. 
Travail de peintre et de modèle. Les angles et les ombres du visage, les sourcils et les ongles, choyées au crayon. 
Personne ne sait à quel point c'est difficile de ressembler à des femmes. 

Vous êtes des hommes, des femmes ? Ou des lesbiennes ? Des femmes de mauvaise vie peut-être ? Des coureuses de rempart ? 
Ou des artistes, alors ? Et dites, vous vous droguez ?
(...) Avec les drags, les hommes se comportent toujours comme des trouducs. Ce doit être écrit dans la Bible ou le code génétique. Dans la hiérarchie des proies, les hommes nous situent entre la jeune fille "qui l'a cherché" et la catin immigrée. 
(...) Ceux qui nous font le plus de peine, ce sont les gays et les lesbiennes qui nous jugent, sans comprendre. 
- C'est quoi votre problème ? Pourquoi vous nous caricaturez ? A cause de vous, le monde nous prend pour des fofolles hystériques.
(...) - Vous pensez que l'on remue les fesses pour faire les belles ? On déplace les structures nous. On combat. 
En montrant nos différences, on étrangle les carcans normatifs de l'identité.
 
Je lui explique la différence entre cross-dresser, travestis, female impersonators, drags et transgenres.
- La différence, c'est notre corps. Ce qu'il te dit tout au fond. 
 
Certains répètent inlassablement qu'on est des monstres. Des fous à électrocuter. 
Alors que d'autres pensent que l'on est les plus belles choses de ce monde. (...)
Nous sommes des centaures, des licornes, des chimères à têtes de femmes. 
C'est vrai que nous sommes les plus jolis monstres du monde.
Pendant plus d'un an, ton monstre et toi m'avez tout raconté. Le temps, le succès, l'érosion, les sifflements, les coups durs, les déboires, les au revoir. Tu as perdu quatre cent cinquante-quatre amis à cause du sida. Non, tu rectifies, quatre cent cinquante-cinq : Paris DuPree est morte l'an dernier chez elle à Capitol Reef et personne n'en a parlé parce qu'il n'était personne. 
-Nous sommes personne. Seulement des hommes dans des robes.   
 
Pour les queens, il existe trois types de performances. Celle qui reproduit l'image hétéronormative. Celle qui la rejette. Et celle qui la déplace. Pour ce soir, je choisis la troisième. Je veux être différente. Briser les conventions. Réunir les hommes et les femmes, les belles pédales et les beaux fils à papa. Dans mon numéro, je vais marier les refoulés, les touristes, les locaux, les malades. 
Faire des nœuds dans les genres. Les bisexuels, les lesbiennes, et les trans. Éclater le binaire. 
Faire de l'identité une grande fête, avec les paillettes, mes revendications et ma robe d'homme homosexuel.
 
  N'oublie jamais qui nous sommes, Victor. Nous sommes un petit pays de fou dans la doublure du monde. Bric-à-brac de bric et de broc, clandestin, cachés dans les replis des consciences. Nous devons montrer nos nuances, nos ratures, nos erreurs de la nature. Nous sommes une chose et une autre, tout et son contraire, nous sommes la perfection et ses défauts. Nous sommes les maharadjahs sans visage, alités par la fièvre ou endiablés sur le dancing. On n'a pas peur du grabuge et de la nuit qui s'écroule sur les toits. Les drags et les trans meurent chaque jour mais on tient bon. 
On passe sous les échelles en ricanant. On ouvre les parapluie et brise les miroirs. 
On amadoue les mauvais sorts et les chats noirs parce que nous aussi, nous ne sommes que de la chair de gouttière. 
 
Titre : Jolis jolis monstres
Auteur : Julien Dufresne-Lamy
Première édition : 2019

lundi 26 juillet 2021

Nous rêvions juste de liberté de Henri Loevenbruck

J'ai appris la paix, j'ai appris la vanité, l'éphémère, la fragilité des choses et le souffle léger de la vie, j'ai vu la brièveté de l'existence, j'ai vu le temps qui passe et qui n'est rien, j'ai ri de nos espoirs idiots, de nos combats imbéciles, 
et plus rien ne m'a paru aussi grand que la route elle-même. 
 
En prison, un homme se souvient de ce qui l'y a conduit, un simple "nous rêvions juste de liberté" érigé en principe de vie  ... 
A Providence il y avait d'abord la "bande à Freddy" avec Oscar, Alex, et lui, Hugo alias "Bohem" surnommé ainsi parce qu'il vivait alors dans une roulotte, celle que lui avait laissé Papy Gallo. Une bande de copains en guise de famille pour faire les quatre cents coups et se substituer à celle de naissance marquée par les coups, le manque d'amour et une petite sœur, Véra, fauchée trop jeune par une moto. 
Plus tard, il y a la bande à Bohem et sa moto Lipstick, un road trip à moto à travers les États-Unis pour échapper à l'ennui dans une fuite éperdue et tenir une promesse, retrouver le frère d'Alex. Une vie de nomades sans attaches, toujours sur la route, à laquelle viennent s'adjoindre Sam, Fatboy, Mani puis les filles, Mélaine et Ally. Une vie de rencontres, d'amitié, d'indépendance, de folies parfois, de projets, de trahisons et la solitude aussi. Un parcours initiatique qui a pour prix, celui de la liberté.
 
Dans un style "parlé familier", celui de Bohem, Henri Loevenbruck nous entraîne dans un road trip ébouriffant qui n'est pas sans rappeler, dans un registre un peu différent, le film emblématique de 1969, Easy-Rider avec Henri Fonda. Cette inoubliable bande de gamins sans éducation, franchement déjantée mais néanmois attachante, est animée par le désir de vivre et d'exister ; il y a de l'insoumission, le mépris des conventions mais aussi des valeurs, la drogue, des trafics, des bagarres, des bêtises petites et grosses, de l'innocence et de la violence, du sexe et du Rock'n Roll. Une horde ne respectant qu'un seul code LH&R (Loyauté, Honneur et Respect) auquel Bohem ne dérogera jamais et une épopée aigre-douce prenant pour terrain de jeux les grands espaces américains et le monde des clubs de motos qu'on découvre, avec leurs règles, leurs affiliations et leurs codes particuliers.
 
Un souffle épique contemporain endiablé, porté par un vent de liberté. Explosif !
 
Tirés du texte :
Dans la vie, je crois qu'il vaut mieux montrer ses vrais défaut que ses fausses qualités. Vaut mieux surprendre que décevoir.
 
Essaie de ne jamais oublier tes rêves. La vie, les gens, tous essaieront de t'empêcher d'être libre. La liberté, c'est un boulot de tous les jours. Un boulot à plein temps. 
 
Titre : nous rêvions juste de liberté
Auteur : Henri Loevenbruck
Première édition : 2015 

mercredi 2 juin 2021

Fille, Femme, Autre / Girl, Woman, Other de Bernardine Evaristo

 
Amma, Yazz, Dominique, Carole, Bummi, LaTisha, Shirley, Winsome, Penelope, Megan/Morgan, Hattie, Grace, 
douze femmes (ou presque), britanniques (pas toutes), noires (avec des nuances) 
 
roman-chorale donnant voix à chacune, entre recueil de nouvelles et de poésies composé de chapitres constituant chacun un seul souffle, avec un seul point

douze tranches de vie à la fois indépendantes et liées les unes aux autres
mère, fille, femme, amante, grands-mère, tante, marraine, et tant d'"autres" choses encore,
lesbienne, hétéro, transgenre,
à la ville, à la campagne,
riche, pauvre, 
heureuse, malheureuse,
en Angleterre, aux États-Unis
jeune, moins jeune, âgée
artiste, étudiante, écolière, enseignante, femme d'affaires, agricultrice,
mariée, célibataire, divorcée, orpheline,  adoptée, perdue, retrouvée,
indépendante, soumise, féministe, traditionnelle,
intégrée, immigrante,
etc.
 
difficile de qualifier ce livre qui m'a d'abord surprise par sa forme puis complètement séduite en donnant voix et vie à toutes ces femmes dans leur diversité, leur complexité et leur simplicité, leur humanité,
des vies qui s'entremêlent, se répondent, se complètent comme les instruments d'une partition d'orchestre qui nous emportent dans la symphonie polyphonique qu'ils composent, un hymne à la vie.
 
Un livre atypique, riche et ambitieux d'une auteure à découvrir. 
Un coup de cœur ❤️❤️❤️
 
Tirés du texte :
ageing is nothing to be ashamed of
especially when the entire human race is in it together
 
he bemoans the fact that black people in Britain are still defined by their colour in absence of other  workable option 
(...) in any case, neither his blackness nor his gayness are the result of conscious political decisions, the former is genetically determined, the latter psychically and psychologically pre-disposed
(...) white people are only required to represent themselves, not an entire race

Titre français : fille, femme, autre
Titre anglais : Girl, Woman, Other
Auteur Bernardine Evaristo
Première édition : 2019

dimanche 30 mai 2021

Victime 2117 / Victim 2117 de Jussi Adler Olsen

 
Avec la victime 2117,  les quatre protagonistes atypiques du département 5 de la brigade criminelle de Copenhague nous emmènent à travers l'Europe et le Moyen-orient, entre passé et actualité. Cette fois, il ne s'agit pas d'un des cold-case qui constituent habituellement leur domaine opérationnel mais d'une affaire beaucoup plus personnelle qui permet de découvrir l'histoire d'Assad : sur une photo d'actualité largement médiatisée mettant en avant "la 2117ème victime" parmi les réfugiés de l'Afrique vers l'Europe, celui-ci reconnaît une ancienne amie et, à l'arrière plan sa femme Marwa et l'une de ses filles, Bella où Romia, qu'il croyait disparues depuis des années. Avec l'aide de Carl Morck et des services secrets allemand, le voici lancé dans une course contre la montre pour tenter de déjouer un terrible attentat-vengeance orchestré par son plus terrible ennemi. 
 
Dans le même temps, dans les bureaux de Copenhague, Gordon reçoit des appels d'un jeune "hikikomori" annonçant qu'il fera un massacre dans les rues de la ville lorsqu'il aura atteint le score de 2117 à son jeu vidéo (un objectif bien précis inspiré lui aussi de l'actualité). L'affaire est sérieuse et pousse Rose à sortir de l'isolement névrotique dans lequel elle s'était enfermée pour venir assister son jeune collègue qui en a bien besoin.
 
Pour moi, chaque épisode de la série Département 5 est comme un rendez-vous avec les personnages d'Adler Olsen pour savoir ce qu'ils deviennent et où ils en sont. Avec ce nouvel opus, l'histoire est centrée sur Assad, levant le voile sur le mystère qui l'entourait jusqu'à présent.
L'intrigue est comme toujours bien montée et menée, on tourne les pages impulsivement pour la dérouler et pourtant... au final je reste un peu sur ma faim, insatisfaite. D'abord pour l'improbablilité de l'intrigue principale : certes la "haine est aveugle" et le désir de vengeance peut conduire certains individus à des extrêmités mais ici, la combinaison vengeance-attentat, l'accumulation et le jusque boutisme entament la crédibilité d'ensemble. En ajoutant l'histoire d'Alexander, le jeune associal baricadé dans sa chambre et prêt à décapiter père et mère avant de faire un massacre, on frise l'overdose, créant exactement le même sentiment de "too much"  que j'avais éprouvé à la lecture de La Sorcière de Camilla Läckberg. 

Un peu déçue donc, mais pas fâchée. En fait, il vaut mieux ne pas trop réfléchir et se laisser emporter par ce polar qui reste bien écrit et divertissant, en attendant la suite car il subsiste encore pas mal d'éléments en attente d'éclaircissement dans cette série danoise.

Du même auteur,  dans la série Département 5, voir aussi :

Titre français : victime 2117
Titre anglais : victim 2117
Volume 8 de la série Département 5
Auteur : Adler Olsen
Première édition : 2019

dimanche 21 février 2021

La consolation de l'ange de Frédéric Lenoir

 

Après une tentative de suicide, Hugo, 20 ans, est à l'hôpital où il partage la chambre de Blanche, une vieille dame en fin de vie. Une rencontre improbable donnant prétexte à un dialogue entre deux êtres qui vont, à coup de tâtonnements et de confidences, se livrer l'un à l'autre en abordant des questions philosophiques, métaphysiques et spirituelles essentielles sur le sens de la vie, la mort, la liberté, l'amour, la famille, le bonheur, etc.
 
Un beau texte joliment écrit, émaillé de poèmes - Victor Hugo, Beaudelaire, etc. - faisant également référence de façon très abordable et lumineuse à de grands philosophes tels que Spinoza. Au fil des secrets dévoilés, je me suis laissée émouvoir, emportée par cette amitié inattendue source de résilience, d'humanité et d'universalité transgénérationnelle.
 
Un livre arrivé entre mes mains un peu par hasard, que je l'ai lu d'une traite ; facile et rapide à lire, il ne tombe pas pour autant dans la facilité que j'associe souvent aux romans "feel-good", un sentiment qui transpire au fil des pages mais, pour une fois, dans le sens le plus positif que je puisse donner au terme. 
 
Je ne connaissais pas l'auteur alors que, renseignements pris, je m'aperçois que c'est "une pointure" qui compte plus d'une cinquantaine d'ouvrages à son actif, romans, essais, théâtre, encyclopédie, etc. 
Un esprit curieux tourné vers une spiritualité bien conçue et clairement énoncée, vers lequel je n'hésiterai sans doute pas à retourner m'abreuver.    
 
Simple mais pas simpliste, efficace.     
 
Titre : La consolation de l'ange
Auteur : Frédéric Lenoir
Première édition : 2019

mercredi 23 septembre 2020

Soufi, mon amour / The Forty Rules of Love de Elif Shafak

 

A bientôt quarante ans, Ella Rubinstein mène une vie tranquille et bien rangée dans sa maison du Massachussetts, entourée de son mari, de ses trois enfants et de son vieux golden retriever. Elle débute une activité de lectrice pour une maison d'édition qui lui a confié le manuscrit d'un auteur inconnu, Aziz Z.Zahara, Sweet Blasphemy / Doux Blasphème. La découverte de ce texte et la correspondance électronique qu'elle initie avec l'auteur font étrangement écho à sa propre vie et la pousse à se poser des questions soigneusement évitées jusque là, sur son mariage, sa vie, ses aspirations.
 
En paralèlle de l'histoire d'Ella et par altenance de chapitres, le livre nous transporte au 13ème siècle, sur les traces de Sham de Tabriz, derviche itinérant, et de Rumi, leader spirituel, intellectuel brillant qui deviendra un poète célébré à travers les siècles. Deux personnages extraordinaires qui vont se trouver et se nourrir spirituellement l'un de l'autre au travers d'une amitié exceptionnelle. Une histoire à voix multiples pour varier les points de vues, à charge ou à décharge, celles de Sham et de Rumi mais aussi de son épouse, ses enfants, un ivrogne, une prostituée, un sultan, un soldat, un moine, un novice, etc.

Après la batarde d'Istanbul / The Bastard of Istanbul, j'avais envie de re-piocher dans la bibliographie d'Elif Shafak et suis définitivement séduite par cette auteure d'origine turque en refermant Soufi, mon amour / The forty Rules of Love. Ce roman organisé en cinq parties associées aux éléments - la terre, l'eau, le vent, le feu, le vide - nous plonge au coeur du soufisme, branche de l'islam axée sur les plendeurs de l'amour, le refus des conventions, le moment présent, l'observation, la tolérance, la sérénité, la sincérité, etc. 
Il aborde avec brio un sujet universel hors du temps, celui de l''Amour" (avec un grand"A"), au travers de l'amitié de ces deux personnages de légende tirés des limbes de l'Histoire et auxquels l'auteure donne un souffle moderne de vérité. Au regard des leçons de vie qu'ils apportent, l'histoire d'Ella et Aziz en devient presque mineure et anecdotique malgré l'effet miroir qu'elle est sensée apporter au roman.
 
Un texte magnifique qui ouvre l'esprit et le coeur, un voyage spirituel qui pousse à la réflexion : une perle rare de la littérature mondiale. 
♥♥♥       
 
Extraits du texte (une sélection difficile à faire) : 
Isn't connecting people to distant lands and cultures one of the stength of good literature ?
 
I began to compile a list that wasn't written down in any book, only inscribed in my soul. This personal list I called The Basic Principles of the Itinerant Mystics of Islam. To me they were as universal, dependable, and invariable as the laws of nature. Together they constituted the Forty Rules of the Religion of Love (...) One of those rules said, The Path to the Truth is a labor of the heart, not the head. Make your heart your primary guide. NOT your mind! Meet, challenge, and ultimately prevail over your nafs with your heart. Knowing your self will lead you to the knowledge of God.
 
"The sharia is like a candle,"  said Sham of Tabriz. "it provides us with much valuable light.But let us not forget that a candle helps us go from one place to another in the dark. If we forget where we are headed and instead concentrate on the candle, what good is it ?"
 
Some people make the mistake of confusing "submission" with "weakness", whereas it is anything but. Submission is a form of  peaceful acceptance of the terms of the universe, including the things we are currently unable to change or comprehend. 
 
You can study God through everything and everyone in the universe, because God is not confined in a mosque, synagogue, or church. But if you are still in need of knowing where exactly His abode is, there is only one place to look for Him : 
in the heart of a true lover.
 
His name is Mawlana Jahal as-Din but he often goes by the name Rumi (...) Rumi has the quality very few scholars ever had: the ability to dig deep below the husk of religion and pull out from its core the gem that is universal and eternal.
 
Patience does not mean to passively endure. It means to be farsighted enough to trust the end result of a process. What does patience mean ? It means to look at the thorn and see the rose, to look at the night and see the dawn. Impatience means to be so shortsighted as to not be able to see the outcome. The lover of God never runs out of patience, for they know that time is needed for the crescent moon to become full. 
 
 There are more fake gurus and false teachers in this world than the number of stars in the visible universe. Don't confuse power-driven, self-centered people with true mentors. A genuine spiritual master will not direct your attention to himself  or herself and will not expect absolute obedience or utter admiration from you, but instead will help you to appreciate and admire your inner self. 
True mentors are as transparent as glass. They let the light of God pass through them. 

The whole universe is contained within a single human being - you.

You think I am a religious man. But I am not. 
I am spiritual, which is different. Religiosity and spirituality are not the same thing.

I am a Sufi, a child of the present moment. 

Sufis love God simply because they love Him pure and easy, untainted and non negotiable.
Love is the reason. Love is the goal. (...)
Love cannot be explained. It can only be experienced.
Love cannot be explained, yet it explains all. 
 
Titre anglais : The forty rules of love
Titre français : Soufi, mon amour
Auteur : Elif Shafak
 Première édition : 2010

vendredi 18 septembre 2020

Les cygnes de la cinquième avenue / The Swans of Fifth Avenue de Melanie Benjamin

 

Truman and Babe. Darkness and light, elegance and impudence. Beauty and brains, heart and soul.
Together.
 
Sur trois décennies - années 1950-1970 - petite incursion dans le monde très select de la haute société new-yorkaise au travers de ce roman bâti autour d'une histoire vraie, celle de l'écrivain Truman Capote, chéri de ses dames très mondaines qu'il appelait "ses cygnes" et de sa surprenante amitié amoureuse avec Babe Paley, la plus parfaite de ces cygnes.  
 
 Babe Paley has only one fault - she's perfect. Other than that, she's perfect.
 
Auteur de Breakfast at Tiffany / Petit-déjeuner chez Tiffany  et de In Cold Blood / De sang-froid, ses plus grands succès, Truman Capote est un peu celui par qui le scandale arrive et qui, après être passé au firmament se retrouvera complètement ostracisé "pour trahison" par ceux qui l'ont porté aux nues et toléré dans leur monde pendant des années. 
Un personnage complexe, petit, efféminé, homosexuel assumé, clown écorché, tout à la fois séducteur, conteur, champion de la formule, amuseur public un peu bouffon, confident avide des cancans et des secrets qu'il sait susciter. Petit provincial surdoué en mal d'amour, il a su se frayer un chemin jusqu'aux sommets, jusqu'aux dames "de la haute" qui lui ouvre leur monde, y compris celui de leurs époux qui ne voient aucune menace en lui du fait de son inclinaison sexuelle tout en s'amusant de ses facéties.    
 
Epouse de William Paley, patron fondateur de CBS, Babe Paley incarne quant à elle la "trophy wife" américaine dans toute sa splendeur : LA femme mondaine qui cultive et perfectionne sans cesse son capital beauté, une épouse, une mère et une amie parfaite en tout. Elle a été élevée pour ça, pour briller en société, pour décrocher le meilleur parti possible - celui assure la position sociale et familiale, le nom, l'argent - et c'est un modèle du genre, LA référence : jamais elle ne dit du mal d'autrui, c'est une icone de la mode, du style et du bon goût, une habituée des pages people des magazines, une maîtresse de maison qui anticipe tous les besoins de ses hôtes dans ses différentes résidences, et elle semble mener sa vie à la perfection, dans tous les domaines.   
 
Au premier abord, l'amitié de Babe Paley et de Truman Capote n'a rien d'évident et peut surprendre, une vraie touche d'excentricité dans un univers lissé parfaitement contrôlé ... mais finalement elle se comprend car tous deux sont victimes de leur image : deux acteurs en représentation permanente, prisonniers de leurs rôles, qui trouvent du réconfort l'un auprès de l'autre, pas dupes lorsqu'ils se reconnaissent et peuvent enfin laisser tomber le masque pour reprendre une bouffée d'oxygène et partager cette humanité qui étouffe, si fragile, bien préservée du regard des autres mais qui ne demande qu'un reflet dans le miroir d'une âme soeur pour exister. 

Un roman éblouissant, très documenté, tout en finesse et en intimité pour redonner vie non seulement à ces deux personnages qui prennent véritablement corps et âme mais aussi à tous ceux qui les entourent, toute une époque, un milieu, une ambiance ... 
Melanie Benjamin a essayé de comprendre ce qui pouvait bien se cacher derrière les images de papier glacé de l'époque, cette étrange amitié et surtout, ce qui est parfois qualifié de "suicide social de Truman Capote" lorsqu'ils publie dans Esquire de La Côte Basque, 1965, un chapitre-extrait annonçant son roman Prières exaucées jamais achevé, un texte qui lui fermera définitivement les portes du monde qu'il pensait pourtant lui être acquis ; combinant enquête et imagination, l'auteure nous offre une magnifique histoire, bien écrite et intéressante car bien sûr, pour ne rien gâcher, au travers de ces biographies passionnantes, on apprend plein de choses au passage. 
 
Ainsi, si le nom de Truman Capote ne m'était pas totalement inconnu, j'aurais été bien en mal de citer l'une de ses oeuvres. Avec la publication de In Cold Blood / De sang-froid, roman basé sur un fait divers sur lequel il a enquêté pendant plus de 5 ans, il est pourtant celui qui se targait d'avoir inventé un "genre nouveau", celui du roman basé sur des faits réels (nonfiction novel). Au titre des anecdotes, on apprend également qu'il apparait sous les traits d'un personnage du roman Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur / To kill a mockingbird dont l'auteur, Harper Lee, était une amie d'enfance . Quant aux préparatifs de son grand bal masqué Noir et Blanc, grand événement mondain organisé en 1966 au Plaza hotel de New-York, les détails sont particulièrement croustillants, dignent de tous les Voici et Gala réunis !
Il ne faut pas oublier le monde de Babe et des autres cygnes, tout aussi fascinant ... voire pathétique et affligeant ... car à toujours vouloir briller, c'est toute une part d'humanité qu'il faut sacrifier, l'âme amputée de la spontanéité et de l'authenticité.   
  
Extraits du texte : 
That was the difference between them, because she needed only Truman's love, and he needed the world's.

All the money in the world couldn't (...) stop the ravages of time and regret. And that was the secret, the wonder of Truman (...)Truman made them forget all that. He had amused them. Their husbands didn't want to talk to them. They grew bored talking to one another, these glorious creatures, for they were all the same. Blond, brunette, tall, short, European or Californian, they were the same ; only the exteriors were different. And they devoted their lives to maintaining this difference, striving to shine, to be the jewel who stood out. Yet at night, they took off the diamonds and gowns and went to empty beds resigned to the fact they were just women, after all. Women with a shell life. 
 
And the ball, that glorious Black and White Ball when they were so exquisite, so rare adn coveted, that was their summit. Everyone's summit - New York's summit. 
 
Titre original : The Swans of Fifth Avenue
Titre français : Les cygnes de la cinquième avenue
Auteur : Melanie Benjamin
Première édition : 2016

dimanche 13 septembre 2020

Les huit montagnes de Paolo Cognetti

C'est dans le souvenir que se trouve le plus beau refuge.
 
L'amitié de Pietro et de Bruno nait à Grana, dans les montagnes italiennes du val d'Aoste, lorsqu'ils ont onze ans. Le premier est un garçon de la ville qui passe tous ses étés dans ce coin perdu avec ses parents, il est celui qui vient et qui part. Le second est le dernier des enfants de ce village oublié plus ou moins à l'abandon, un enfant de la montagne, celui qui reste. 
Chaque année, ils se retrouvent, courent, explorent la montagne, ses forêts, ses torrents, ses alpages, ses galeries de mines abandonnées, un espace infini de découverte et de liberté. Et puis, comme un rituel, le père de Pietro les emmène chaque été sur un glacier ; c'est un grand marcheur, taiseux, toujours en quête de nouveaux sentiers et de sommets, qui a besoin de se ressourcer dans ces montagnes après ses mois passés à l'usine milanaise qui l'emploie. 
Sa mère aussi aime cette période estivale même si elle préfère le niveau de la forêt aux sommets ; elle est assistante sociale et se bat toujours pour le bien des autres, notamment pour l'éducation de Bruno qu'elle a pris sous son aile.    
 
Peut-être ma mère avait-elle raison, chacun en montagne a une altitude de prédilection, 
un paysage qui lui ressemble et dans lequel il se sent bien.  
 
Une fois étudiant, Pietro s'affranchit de sa famille, de son père surtout car il reste proche de sa mère avec laquelle il correspond très régulièrement. 
 
C'était ma mère qui nous donnait des nouvelles l'un de l'autre, 
habituée qu'elle était à vivre parmi les hommes qui ne se parlaient pas. 
 
Le temps passe et ce n'est finalement que vingt ans plus tard, après la mort de son père que Pietro revient à Grana où il retrouve Bruno et reçoit en héritage un refuge abandonné, isolé sur les hauteurs, au bord d'un lac ... 
 
Organisé en trois parties - Montagne d'enfance, La maison de la réconciliation, L'hiver d'un ami - ce roman iniatique emporte le lecteur au coeur de la montagne dont l'auteur, déploie toute la richesse, la diversité, la beauté mais aussi sa rudesse parfois implacable ou imprévisible : la forêt et les alpages, verdoyants l'été, couverts de neige l'hiver, les torrents, les sources et les lacs aux couleurs changeantes, l'univers minéral des roches et des glaciers, les animaux sauvages... Si Grana est un village imaginaire, la région alpine du Mont Rose ne l'est pas et constitue l'élément central autour duquel gravitent les personnages.    

Ce roman initiatique et de filiation nous livre une histoire presque sans histoire ... mais tellement belle et tout simplement bouleversante !
Un texte rare, magnifiquement évocateur, plein de ses montagnes, plein du fossé père-fils, plein de cette amitié indissoluble, jouant avec nos émotions, des joies et de l'innocence de l'enfance à une tristesse infinie, une douleur indicible. ♥♥♥  

De mon père j'avais appris, longtemps après avoir arrêté de la suivre sur les sentiers, que dans certaines vies il existe des montagnes auxquelles il est impossible de retourner. Que dans les vies comme la mienne ou la sienne, il est impossible de retourner à la montagne qui est au centre de toutes les autres, et au début de l'histoire de chacun. 
Et qu'il ne reste qu'à errer sur les huit montagnes à celui qui, comme nous, sur la première et la plus haute, a perdu un ami. 
 
 
Tirés du texte :
Si l'endroit où tu te baignes dans un fleuve correspond au présent, pensai-je, dans ce cas l'eau qui t'a dépassé, qui continue plus bas et va là où il n'y a plus rien pour toi, c'est le passé. L'avenir, c'est l'eau qui vient d'en haut, avec son lot de dangers et de découvertes. Le passé est en aval, l'avenir en amont. Voilà ce que j'aurais dû répondre à mon père. Quel que soit notre destin, il habite les montagnes au-dessus de nos têtes. 
 
Ce qui est beau avec les lacs alpins, c'est qu'on ne s'attend jamais à les trouver si on ne sait pas qu'ils sont là, on le les voit pas tant que l'on n'a pas fait le dernier pas, on dépasse la berge et là, sous les yeux, c'est un paysage nouveau qui s'ouvre. 

J'avais déjà intégré ce que mon père n'avait jamais voulu accepter, à savoir que nul ne peut faire comprendre les sensations éprouvées là-haut à celui qui n'est pas sorti de chez lui. 

L'avenir m'éloignait de cette montagne d'enfance, c'était triste, et beau, et inévitable.
 
J'avais appris à poser les questions des adultes, en demandant une chose pour en savoir une autre. 
 
Je commençais à comprendre ce qui arrive à quelqu'un qui s'en va : les autres continuent de vivre sans lui. 
 
Si je vais vivre dans les bois, personne ne me dira rien. Si une femme le fait, on la traitera de sorcière. Si je me taisais, quel problème ça ferait ? Je ne serais qu'un homme qui ne parle pas. Une femme qui ne parle plus est forcément à moitié folle.  
 
C'est bien un mot de la ville, ça, la nature. Vous en avez une idée si abstraite que même son nom l'est. Nous, ici, on parle de bois, de torrrent, de roche. Autant de choses qu'on peut montrer du doigt, qu'on peut utiliser. Les choses qu'on ne peut pas utiliser, nous, on ne s'embête pas à leur chercher un nom, parce qu'elles ne servent à rien.
 
Il faut faire ce que la vie t'a appris à faire. Si t'es très jeune, à la rigueur, tu peux peut-être encore changer de route. Mais à un moment donné, il faut arrêter de se dire : bon, ça je suis capable de le faire, ça pas. Et je me suis deandé : de quoi je suis capable, moi ? Moi, je sais vivre en montagne. QU'on me mette là-haut tout seul, et tu verras que je m'en sors. C'est pas rien quand même, non ? Eh bien il m'a fallu attendre quarante ans avant de comprendre que ça n'était pas donné à tout le monde. 
 
Titre : Les huit montagnes
Auteur : Paolo Cognetti
Première édition : 2016

mercredi 26 août 2020

La bâtarde d'Istanbul / The Bastard of Istanbul de Elif Shafak

 

 
A Istanbul, autour de leur mère Gülsüm et de leur grand-mère Petite-ma, les quatre soeurs Kazanci forment une famille pour le moins colorée : adepte des mini-jupes et des talons aiguilles, Zehila est tatoueuse et la mère d'Asya, jeune femme révoltée, née de père inconnu et adepte de Johnny Cash ; Banu s'est nouvellement découverte une vocation de voyante, assistée dans sa tache par un bon et un mauvais Djinn ; Cevriye est la plus "normale", veuve et professeur d'histoire ; quant à Feride, c'est l'hypocondriaque un peu folle-dingue de la fratrie, obsédée par les catastrophes qu'elle collectionne chaque jour dans la presse. Leur frère unique, Mustafa, vit aux Etats-Unis, une façon peut-être d'échapper à la malédiction qui fauche tous les mâles de la famille dans la fleur de l'âge ; il a épousé une américaine divorcée, mère hyper-protective d'Armanoush dont la branche paternelle est d'origine arménienne.   

Tiraillée par des questions identitaires liées au drame vécu par sa grand-mère arménienne, Armanousch va entreprendre un "voyage aux sources" à l'insu de sa famille et débarque à Istanbul où elle est accueillie par la famille turque de son beau-père, devenant rapidement amie avec Asya.
 
Quelle jolie découverte que cette auteur turque qui dresse une galerie de portraits de femmes peu conventionnelles, hautes en couleurs, pour nous plonger dans une Turquie moderne tiraillée par les questions politiques et historiques. Dans cette saga familiale, se cache la question du drame arménien de 1915 qui a laissé sa marque sur les deux familles de cette fiction, l'impact qu'il peut encore avoir un siècle plus tard sur les nouvelles générations ; une écriture et une trame subtiles pour aborder un sujet qui fâche, tellement sensible qu'entre la publication de l'édition turque et de l'édition anglaise, l'auteur a fait l'objet de poursuites judiciaires pour "dénigrement anti-turc" à cause de paroles prononcées par des personnages du roman, charges qui furent finalement abandonnées mais pour lesquelles elle aurait pu encourir jusqu'à trois ans de prison. Je ne cherchais pas particulièrement un livre sur le drame arménien mais sans le vouloir, je trouve que ce roman est un excellent complément à Erevan et L'étrangère lus précédemment et avec lesquels il forme une trilogie très complémentaire. 

J'ai aimé cette histoire et ces personnages en quête d'identité qui se découvrent plus de points communs qu'on pourrait se l'imaginer. Des similitudes culturelles qui passent notamment par la cuisine, très présente dans ce roman dont les chapitres portent le nom d'épices et d'aliments qui pimentent l'histoire. Malgré les drames et les secrets le récit ne manque pas d'humour et de fantaisie, il nous entraine dans les rues bouillonnantes d'Istanbul et sans être un roman historique, c'est un roman marqué par l'Histoire, plein des contradictions qui font la richesse d'une nation Turque qu'on a envie de découvrir un peu plus pour aller au delà des clichés.           
 
Elif Shafak est déjà l'auteur d'une bibliographie assez large, reconnue internationalement, dans laquelle je n'hésiterais par à piocher. Pour en savoir plus sur son parcours et ses idées, on peut aussi l'écouter dans plusieurs TedTalks très intéressants sur "le pouvoir révolutionnaire de la pensée diversifiée" ou la "politique de la fiction" (en anglais sous-titré français). A suivre.

Tirés du texte :

Armanoush felt the pulse of the city for the first time since she had arrived in Istanbul. It had just hit her why and how people could fall in love with Istanbul, in spite of all the sorrow it might cause them. It would not be easy to fall out of love with a city the heartbreakingly beautiful. 
 
Am I responsible for my father's crime ? A Girl Named Turk asked
You are responsible for recognizing your father's crime, Anti-Khavurma replied
 
Some among the Armenian in the diaspora would never want the Turk to recognize the genocide.
If they do so, they'll pull the rug out from under our feet and take the strongest bond that unites us.
Just like the Turks have been in the habit of denying their wrongdoing, the Armenians have been in the habit of savoring the cocoon of victimhood. Apparently, there are some old habits that need to be changed on both sides. 
 
No matter how often and how truthfully you evoked the past, some things could never be told.
 
Family stories intermingle in such a way that what happened generations ago can have an impact on seemingly irrelevant developments of the present day. The past is anything but bygone.
 
Titre français : La bâtarde d'Istanbul
Titre anglais : The Bastard of Istanbul
Auteur : Elif Shafak
Première édition : 2007 

mercredi 17 juin 2020

Le liseur du 6h27 de Jean-Paul Didierlaurent


Je suis nanti d'un vrai nom à la con (...) J'aime les livres, même si je passe le plus clair de mon temps à les détruire (...)  je compte pour seuls amis un cul-de-jatte qui passe son temps à rechercher ses jambes
 et un vérsificateur qui ne sait parler qu'en alexandrin. 

Tous les matins, Guylain Vignolles, prend le RER de 6h27 pour se rendre à un travail qu'il exècre dans une usine dédiée à la destruction des livres ; un trajet qu'il met à profit pour lire à haute voix quelques feuillets subtilisés et rescapés du pilon le jour précédent. Un rituel bien rodé et apprécié des autres voyageurs, une routine quasi immuable jusqu'au jour où Guylain découvre une clé USB tombée de son strapontin habituel : y sont stockés les textes d'une dame-pipi qui vont changer sa vie...

Des personnages atypiques, truculents et hauts en couleur ; un univers gris, maussade et sans joie qui, au fil des pages, prend doucement de la couleur et de la vie ; l'auteur nous offre un texte plein d'humanité et de poésie, une histoire d'amour improbable portée par la magie des mots et le partage de textes, un très joli conte moderne qui ne manque pas d'originalité.

Rafraîchissant et attendrissant, ce premier roman m'a conquise pour son texte rare et son côté fantasque plein de fantaisie.

Titre : le liseur du 6h27
Auteur : Jean-Paul Didierlaurent
Première édition : 2014

mardi 9 juin 2020

Les étoiles s'éteignent à l'aube / Medicine Walk de Richard Wagamese

Le whisky tient à l'écart des choses que certaines personnes ne veulent pas chez elles. Comme les rêves, les souvenirs, les désirs, d'autres personnes parfois. (...) Des fois, les choses tournent mal. Quand elles arrivent dans la vie, on peut presque toujours les régler. Mais quand elles arrivent à l'intérieur d'une personne, elles sont plus difficiles à réparer. 

Franck a grandi avec le vieil homme, un blanc qui l'a éduqué en essayant de lui apprendre des "trucs d'indiens" par fidélité aux origines du garçon. Mais de sa mère ou de ses origines, Franck ne sait rien ou pas grand chose sinon que celui qui est son père, Eldon Starlight, n'est qu'une source de déceptions, leurs relations rares et pourries par des promesses d'ivrogne jamais tenues.

Lorsque Eldon atteint le bout du rouleau et se sait aux portes de la mort, il convainc son fils de l'accompagner sur les hauteurs d'une crête sauvage pour y "mourir en guerrier", un pélerinage au cours duquel il va lui livrer les secrets de son histoire qu'il n'a jamais pu confier à qui que ce soit ; une histoire d'amitié qui passe par les camps de travail itinérants et les champs de batailles de la guerre de Corée ainsi qu'une histoire d'amour passionnée mais tragique. Alors que les étoiles s'éteignent, elles scellent la relation père-fils, l'aboutissement du chemin de rédemption et de délivrance pour le père, celui de la découverte de ses racines pour le fils.

Un roman initiatique autour de vies brisées noyées dans l'alcool, en douleur et en pudeur avec aussi des moments d'amour et de joies. Il  y a la valeur du silence et celle de la parole thérapeutique ;  des histoires qui lient les hommes, les font rêver et les renvoient à leurs origines ou leur vécu. Et puis il y a la nature si magnifiquement évoquée sous la plume de Richard Wagamese, sauvage, nourricière, spirituelle ; et aussi, sous tendue, la mémoire des peuples amérindiens au destin malheureux.

Un auteur issu des minorités canadiennes dont la découverte continue de m'enchanter par ses textes si beaux et si durs, réalistes et profondément humains, ses personnages broyés, imbibés d'alcool, son rapport à la nature et à l'héritage indigène. Un texte chargé de mélancholie, de poésie, de valeurs universelles accessible en français d'une œuvre comptant une quinzaine d'ouvrages insuffisamment traduits de l'anglais.
Une valeur sûre ♥️.

Tirés du texte :
J'ai jamais été très porté sur les prières. Du moins, pas comme dans les églises. Mais moi, j'crois que tout est sacré. Alors quand j'dis quelque chose j'essaie toujours juste de ressentir ce que j'ressens et de dire ce qui en vient.

Il en vint à comprendre la valeur des êtres vivants, par sa faculté à les faire disparaître. Prendre la vie était une chose solennelle. La vie était le cœur du mystère.

Jimmy disait tout le temps que nous étions un Grand Mystère. Tout. Il disait que les choses qu'ils faisaient ces Indiens d'autrefois, c'était rien d'autre que d'apprendre à vivre avec ce mystère. Pas le résoudre, pas s'y attaquer, pas même chercher à le deviner. Juste être avec.

Du même auteur, voir aussi :
Embers
Jeu blanc / Indian Horse

Titre anglais : Medicine Walk
Titre français : Les étoiles s'éteignent à l'aube
Auteur : Richard Wagamese
Première édition : 2015

mardi 31 mars 2020

L'échelle de Jacob de Gong Ji-young

L'échelle de Jacob, seul et unique pont conduisant à l'éternité (...) 
Quelque chose d'invisible qu'on ne peut ni toucher ni retenir, mais qui est bel et bien là.

En Corée, dans une communauté de moines bénédictins, lorsque le père Jean est informé de la visite prochaine de So-hui, la nièce de l'abbé principal, les souvenirs le submergent pour le ramener 10 ans en arrière : à l'époque, il n'était encore que "frère Jean", achevait dix années de noviciat, avait prononcé ses premiers vœux mais pas encore ses vœux définitifs dont la date approchait. Une période troublée de plusieurs événements marquants touchant à la vie et à la mort, à l'amitié, à l'amour, à la relation à l'obéissance et à l'autorité, au renoncement, au doute, au questionnement, à la foi.

L'évocation du parcours de ce jeune novice bouleversé dans ses certitudes, qui cherche sa voie, aborde des questions essentielles sur le sens et les composantes de la vie. Un récit admirablement orchestré sous la plume de Gong Ji-young, une auteur coréenne que je trouve particulièrement intéressante, dotée d'une parfaite maîtrise de l'écriture, sur tous les plans, que ce soit le choix des thèmes, la façon de les aborder, la construction et la langue, tellement belle et si pleine de sensibilité.

Au delà de l'expérience personnelle des personnages et des aspects philosophiques abordés, le roman permet de découvrir des pans entiers de l'histoire et de la société coréenne avec la douleur de la guerre civile qui a divisé et profondément marqué ce pays ou la place qu'y occupe la religion catholique.
Un thème de départ qui n'avait pour moi rien de particulièrement attractif mais qui m'a littéralement emporté dans ce cercle de vie lumineux malgré la dureté des événements relatés. J'ai aimé ce père/frère Jean, ses amis Angelo et Mickaël, le vieux père Thomas venu d'Allemagne et emprisonné un temps sous le joug nord coréen sans oublier le moine Marius aux États-Unis qui permet de fermer la boucle, inspiré en partie d'un personnage réel.

 Un texte éblouissant d'une auteure coréenne 100% valeur sûre.

Tiré du texte :
Le silence n'était pas seulement le calme ou l'absence de bruit. Au contraire, il s'agit plutôt d'une écoute très attentive. 
Le silence est nécessaire pour percevoir le bruit au-delà du bruit, la sensation au-delà de la sensation.

Celui qui vient s'installer dans un nouveau village perçoit toujours ce que le simple voyageur ne voit pas.

Le silence ressemble à un miroir sombre qui parvient à révéler les os et la chair même à travers plusieurs couches de vêtements. D'une certaine manière, c'est quelque chose de redoutable.

Ma grand-mère, mon père, ma mère, tout le monde m'aimait, mais, je n'étais pas heureux pour autant. L'harmonie était loin de régner entre eux trois et j'étais plus profondément touché par leurs relations conflictuelles que par l'affection que chacun d'eux déversait sur moi.

L'éternité existe-t-elle vraiment ?
 On dit que c'est un état où le temps s'est arrêté, où il ne nous domine plus et où le passé n'influe plus sur le futur.

Dans ma jeunesse, je pensais que la paix était un état où il ne se passe rien.
 Mais aujourd'hui, je sais enfin que la paix réside dans ces moments où, confronté à la souffrance, la confusion, la maladie, le vieillissement et la mort, on se raccroche à Dieu de toutes ses forces.

Dieu nous accorde au moins neuf mois pour nous faire à l'idée de la naissance, mais rien avant la mort. 
C'est peut-être pour ça que les saints ont dit il y a longtemps déjà, que la vie entière est une préparation à la mort. 
J'imagine que les humains qui réfléchissent à la question "comment mourir ?" savent comme vivre.

En général, la souffrance nous rend égoïste,
 alors qu'on peut parfois mieux la dépasser en consolant les autres qu'en étant soi-même consolé.

Qu'est-ce qui fait le plus souffrir les êtres humains ? C'est le doute. Surtout celui qui laisse pressentir un grand malheur 'Si les hommes redoutent la mort, c' est aussi parce qu'elle est source de doutes et qu'aucun de nous ne sait ce qu'il y a après.

La guerre c'est un permis de tuer donné à tous. (...)
La guerre est en quelque sorte la victoire de ceux qui nient l'évolution de l'être humain (...)
La guerre nous prive de tout ce qui est tendre, chaleureux et bon. Quand la question de la survie s'impose et passe avant tout le reste, les êtres humains se transforment en animaux, et le monde devient un enfer rempli de démons. (...)
Pour celui qui a connu la guerre, celle-ci ne se termine jamais vraiment. Cinquante, ou même cinq cents ans après, pourra-t-on vraiment oublier cette douleur, ces scènes tragiques, cette folie collective des êtres humains qui ont renoncé à leur Humanité ? (...)
La guerre fait de tous les individus à la fois des victimes et des bourreaux. Les opprimés deviennent des oppresseurs pour ceux qui sont plus faibles qu'eux. Telle est la nature de la guerre.

Par nature, l'amour n'est pas quelque chose de capricieux, car une fois qu'il est là, il ne disparaît plus jamais.

Dans la vie, il y a toujours un temps d'attente, c'est pareil pour tout le monde.
 Un temps durant lequel on est contraint de patienter, impuissant. 
Attendre que les fruits mûrissent après la chute des fleurs, que les malades luttent contre leur mal, que les enfants grandissent...

Du même auteur, voir aussi :
Ma très chère grande soeur
Nos jours heureux

Titre : L'échelle de Jacob
Auteur : Gong Ji-young 
Première édition : 2013